HISTOIRE DJ CANADA
permettaient pas de se conformer. On avait prié avec instance d'envoyer des vivres. Le nouveau ministre, M. de Moras, expédia 16,000 quintaux de farine et 12 tonneaux de blé, indépendamment des approvisionnemens que le munitionnaire Cadet avait demandés, savoir: 66,000 quintaux de farine. L'ordre fut transmis en même temps de tirer des vivres de l'Ohio, des Hllinois et de la Louisiane. Les secours de France n’arrivèrent que fort tard malgré leur départ hâtif, et en petite quantité, la plupart des navires qui les portaient ayant été enlevés en mer par les ennemis et les corsaires. Ils ne commencèrent à paraître que vers la fin de mai. Ce retard avait très inquiété M. de Vaudreuil, qui, appréhendant quelque malheur, avait successive. ment expédié trois bâtimens =n France depuis l’ouverture de la navigation pour presser l’envoi. Le 16 juin il n’y avait encore d’arrivés qu’une frégate et une vingtaine de navires avec 12,000 quarts de farine.
Quant aux secours en troupes on ne devait pas en attendre. Il n’avait pas été possible d’en faire passer en Canada. Malgré la bonne volonté du gouvernement, le maréchal de Belle-fs!e, qui prit à cetie époque le portefeuille de la guerre, ne put y envoyer que quelques mauvaises recrues pour compléter les bataillons à 40 hommes par compagnie, et encore n’en arriva-t-il que trois ou quatre cents dans tout le cours de l’éié. La France avait éprouvé des vicissitudes dans la campagne de 57. Alternativement victorieuse et vaincue en Europe, elle avait été heureuse en Amérique et malheureuse ‘ ans les Indes orientales, Les efforts qu’elle avait faits pour obtenir la supériorité sur terre et sur mer, dirigés par l’esprit capricieux de madame de Pompadour, qui, à tout moment, changeait les généraux et les ministres sans égard à lours talens ni à leurs succès, avaient épuisé ses forces en détruisant leur harmonie et leur unité. Il fallut se résigner, pour la campagne suivante, à laisser prendre aux Anglais dans le Nouveau-Monde une supériorité numérique double de celle qu’elle avait déjà depuis le commencement de la guerre. Le 1 mai 1758, il n’y avait toujours en Canada que huit bataillons de troupes de ligne formant seulement 3,781 hommes, qui avaient été encore obligés de se recruter dans le pays pour remplir leurs vides. Les troupes de la marine et des colonies, maintenues de la même
manière à leur chiffre de l’année précédente, comptaient 2,000 hommes, en tout moins de 6,000 réguliers pour défendre 500 lieues de frontière. Il était évident que les Canadiens devaient former la majorité d’une armée capable de s’opposer avec quelque chance de succès aux forces accablantes de l’ennemi.
D'un autre côté, les échecs des Anglais en Amérique, compensés par leurs victoires dans les Indes, ne firent que les exciter à de plus grands efforts pour écraser par la force seule du nombre les défenseurs du Canada. Cela paraissait d’autant plus facile que leurs finances étaient dans l’état le plus florissant, et que leur supériorité sur l’océan n’était plus contestée. La prise d’Oswégo et de William-Eenry en assurant la suprématie des lacs Ontario et St.-Sacrement aux Français, avait rendu la situation de leurs adversaires dans ce continent moins bonne après quatre années de lutte qu’elle était en 53. Mais le génie de lord Chathari, devenu enfin maître des conseils de la Grande-Bretagne, allait trancher la question de rivalité entre les deux peuples dans le Nouveau-Monde. Il voulait que sa patrie y dominât seule, ne prévoyant point sans doute les grands événemens de 1775, et proposa des mesures qui devaient finir par la destruction de la puissance française sur cette portion du globe. Il avementa rapidement les armées de terre et de mer, et remplaça lord Loudoun par le général Abercromby à la tête de l’armée américaine. Il lui envoya un nouveau renfort de 12,000 hommes de troupes réglées sous les ordres du général Amherst, et invita toutes les colonies à armer des corps aussi nombreux que la population pourrait le permettre. En peu de temps le nouveau général-en-chef se trouva à la tête de 50,000 hommes dont 22,000 réguliers, outre des milices nombreuses non comprises dans ce cliffre, et qui portèrent, dit-on, les combattans dans les provinces anglaises à plus de 80,000 hommes. C’était, certes, rendre un hommage éclatant à la bravoure française, et reconnaître la détermination invincible des défenseurs du Canada, dont ces forces immenses dépassaient de beaucoup le chiffre de la popula ‘on entière, hommes, femmes et enfans.
C’est avec cette disproportion de forces que les deux parties belligérantes allaient commencer la campagne de 1758.