BATAILLE DE CARILLON
Le Canada abandonné de la France, résout de combattre jusqu’à la dernière extrémité.—Plan de campagne de l’Angleterre: elle se propose d’attaquer simultanément Louisbourg, Carillon et le fort Duquesne.—Prise de Louisbourg après un siége mémorable, et invasion de l’île St-Jean; les vain» queurs ravagent les établissemens de Gaspé et de Mont-Louis.—Mesures défensives du Canada.—Marche du général Abercromby avec une armée de 16,000 hommes sur Carillon défendu par moins de 3,500 Français.— Bataille de Carillon livrée le 8 juillet.—Défaite d’Abercromby et sa fuite précipitée.—Le colonel Bradstreet surprend et brûle le fort Frontenac.— Le général Forbes s’avance contre le fort Duquesne.—Défaite du major Grant.—Les Français brûlent le fort Duquesne et se retirent.—Vicissitudes de la guerre dans toutes les parties du monde.—Changement de ministres en France.—Brouille entre le général Montcalm et le gouverneur.— Observations des ministres sur les dilapidations du Canada et reproches sévères à l’intendant Bigot.—Intrigues pour faire rappeler M. de Vaudreuil et nommer Montcalm gouverneur.—Les ministres décident de faire rentrer ce dernier en France ; le roi s’y oppose. —Dépêches conciliatrices envoyées avec des récompenses et des avancemens.—On n’expédie point de renforts.--Défection des nations inu.ennes, qui embrassent la cause de l’Angleterre par le traité de Easton.—Cette dernière puissance décide d’attaquer Québec avec trois armées qui se réuniront sous les murs de cette capitale.—Forces du Canada et moyens défensifs adoptés pour résister à cette triple invasion.
Les efforts et la persévérance de la Grande-Bretagne pour s’emparer du Canada, durent faire croire qu'elle allait l’envahir cette anrée par tous les côtés à la fois, et tâcher de terminer la guerre d’un seul coup par une attaque générale, irrésistible ; qu’elle voulait enfin laver, par une conquête entière, la honte de toutes ses défaites passées. Aussi la France perdait-elle tous les jours l’espoir de conserver cette belle contrée, et c’est ce qui ’empêcha sans doute de lui envoyer les secours dontelle avait un si pressant besoin. Mais ses défenseurs, laissés à eux-mêmes, ne fléchirent pas encore devant l’orage qui augmentait chaque année de fureur. & Nous combattrons, écrivait Montcalm au ministre, nous nous ensevelirons, s’il le faut, sous les ruines de la colonie” II faut
ajoutait-on encore, que tous les hommes agiles marchent au combat; que les officiers civils, les prêtres, les moines, les femmes, les enfans, les vieillards fassent les travaux des champs, et que les femmes des chefs et des officiers donnent l’exemple. Telle était la détermination des habitans et des soldats pour la défense commune.
De son côté l'Angleterre avec ses forces nombreuses, que par cela même elle était obligée de diviser, décida d’attaquer simultanément Louisbourg au Cap-Breton, Carillon sur le lac Champlain et la route de Montréal qu’elle assiégerait ensuite, et le fort Duquesne sur l’Ohio. 14,000 hommes et une escadre considérable furent chargés de la première entreprise; 16 à 18 mille hommes, de l’envahissement du Canada par le lac St.-Sacrement, et enfin 9,000 hommes de la conquête de l'Ohio. On était loin le croire à Québec à des armemens aussi formidables, et le pays ne fut sauvé que par la victoire de Carillon, où, comme à Créci, les vainqueurs durent repousser une armée cinq fois plus nombreuse que la leur.
Dans le printemps les troupes françaises après quelque délai causé par le défaut de vivres, allèrent reprendre leurs positions sur les frontières avec l’ordre de tenir constamment des partis en campagne, pour inquiéter l’ennemi, l’obliger à diviser ses forces et découvrir autant que possible quels étaient ses desseins. 3,000 hommes se rassemblèrent ainsi dans le voisinage de Carillon, et à peu près un pareil nombre sur le lac Ontario et au fort Niagara. Ces mesures prises, l’on attendit les événemens pendant que les habitans jetaient sur leurs guérêts le peu de semence qu’ils avaient pu dérober à la faim.
Dans le même temps les Anglais se mettaient partout en mouvement. C’est contre Louisbourg qu’ils portèrent leur premier coup.
L’amiral Boscawen fit voile d’'Halifax, le 28 mai, à la tête d’une escadre de 20 vaisseaux de ligne, 18 frégates et un grand nombre de transports portant l’armée de débarquement, sous les ordres du général Ambherst, avec un train considérable d’artillerie, et arriva le 2 juin devant cette forteresse. Louisbourg, outre 5 vaisseaux de ligne et 5 frégates ancrés dans son port, avait une garnison de 2,100 hommes de troupes régulières et de 600 miliciens pour
résister à des forces de terre et de mer formant réunies plus de 30,000 hommes. Le gouverneur, M. de Drucourt, qui avait remplacé le comte de Raymond au commencement des hostilités, résolut de faire la défense la plus énergique, et s’il n’était pas secouru, la plus longue que l’on pût attendre de l’état de la place et du nombre de ses défenseurs,
Les fortifications de Louisbourg tombaient partout en ruine faute d'argent pour les réparer. Les revêtemens de la plupart des courtines étaient entièrement écroulés, et il n’y avait qu’une çcasemate et une poudrière à l’abri des bombes. La principale force de la ville consistait dans les difficultés du débarquement et dans le barrage du port. Ce qui restait debout des murailles était d’une construction si défectueuse, à cause du sable de la mer dont on avait été obligé de se servir pour les bâtir, et qui n’est point propre à la maçonnerie, que l’on devait craindre l’effet du boulet sur des ouvrages d’une liaison si fragile. Le gouverneur jugea donc à propos de s’opposer au débarquement, plutôt que d’attendre l’ennemi derrière ces ruines. Il fortifia tous les endroits faibles de la côte aux environs de Louisbourg jusqu’à la baie de Gabarus, qui en est éloignée d’une demi-lieue, et où la flotte anglaise avait jeté l’ancre. L’anse au Cormoran était endroit le plus faible de cette ligne. Il la fit étayer d’un bon parapet fortifié par des canons dont le feu se soutenait et par des pierriers d’un gros calibre. En avant il fit faire un abattis d’arbres si serré qu’on aurait eu bien de la peine à y passer, quand même il n’aurait pas été défendu. Cette espèce de palissade, qui cachait tous les préparatifs de défei.se, ne paraissait dans l’éloignement qu’une plaine ondoyante.* On avait placé aussi une chaîne de bateaux le long du rivage depuis le Cap-Noir jusqu’au Cap-Blanc, des troupes irrégulières dans toute cette étendue et des batteries dans tous les lieux où la descente était praticable.
En présence de ces obstacles, le débarquement était une opération difficile et remplie de dangers. Mais comme l’ennemi ne pouvait avoir que des soupçons sur ceux de l’anse au Cormoran, ce fut dans cet endroit-là même qu’il entreprit de mettre pied à terre le 8 juin. Pour tromper la vigilance des Français, il
prolongea la ligne de ses vaisseaux de manière à envelopper et
| * Raynal.
menacer toute la côte, et feignant de débarquer à Laurembec et sur plusieurs autres points du littoral, il se jeta tout-à-coup à terre, en trois divisions, dans l’anse au Cormoran, tandis que le général Wolfe faisait gravir un peu plus loin un rocher jugé jusqu’alors inaccessible par une centaine d’homines, qui s’y maintinrent malgré le feu de quelques habitans et de quelques Sauvages accourus pour les attaquer.
Le gouverneur, ne laissant que 300 hommes dans la ville, était sorti avec le reste de la garnison. 2,000 soidats et quelques Indiens garnissaient les retranchemens de l’anse au Cormoran, sur lesquels les troupes comptaient beaucoup plus que sur la place. Les assaillans qui ne voyaient point le piége dans lequel ils allaient tomber, continuaient à descendre à terre. La colonie aurait été sauvée si on leur eût laissé le temps d’achever leur débarquement et de s’avancer avec la confiance de ne trouver que peu d’obstacles à forcer. Alors, accablés tout-à-coup par le feu de l'artillerie et de la mousqueterie, ils eussent infailliblement péri sur le rivage ou dans les flots, dans la précipitation du rembarquement, car la mer était dans cet instant fort agitée. Mais l’impétuosité française, dit Raynal, fit échouer toutes les précautions de la prudence. A peine les Anglais avaient-ils débarqué une partie de leurs soldats et se préparaient-ils à faire approcher l’autre du rivage, qu’on se hâta de découvrir le piége où ils allaient se jeter. Au feu brusque et précipité qu’on fit sur leurs chaloupes, et plus encore à l’empressement qu’on eût de déranger les branches d’arbres qui masquaient les forces qu’on avait tant d’intérêt à cacher, ils devinèrent le péril et l’évitèrent. Revenant sur leurs pas, ils ne virent plus d'autre endroit pour descendre que le rocher où le général Wolfe avait envoyé les cent hommes. Ce général occupé du soin de faire rembarquer les troupes et d’éloigner les bateaux, ordonna à un officier de s’y rendre.
Le major Scott sy porte aussitôt avec les soldats qu’il commande. Sa chaloupe s'étant enfoncée dans le moment qu’il mettait pied à terre, il grimpe sur les rochers tout seul. Il ne trouve plus que dix hommes des cent qui y avaient été envoyés. Avec ce petit nombre, il ne laisse pas de gagner les hauteurs. A la faveur d’un taillis épais il se maintient avec un cou:age héroïque dans ce poste important contre un parti de Français et
de Sauvages sept fois plus nombreux. Les troupes anglaises bravant le courroux de la mer et le feu des batteries françaises qui se dirigent maintenant sur ce rocher, achèvent de le rendre maître du seul point qui pouvait assurer leur descente. La position des Français sur le rivage dès lors ne fut plus tenable. Ils furent tournés, débordés par les ennemis qui les prirent en flanc et enlevèrent une de leurs batteries. Dans le même instant le bruit courut que le général Whitmore était débarqué au Cap- Blanc et qu’il allait couper de la ville les 2,000 soldats de l’onse au Cormoran. L’on trembla pour Louisbourg, où l’on s’empressa de rentrer, après avoir perdu deux cents tués ou prisonniers dans cette journée funeste, qui décida du sort du Cap-Breton.
Les Français n’eurent plus rien à faire alors qu’à se renfermér dans la ville avec peu d’espérance de pouvoir sy défendre longtemps; mais ils pensaient que plus ils feraient de résistance plus ils retarderaient l’attaque que les ennemis projetaient de faire contre le Canada, et ils refusèrent la permission que demandait le commandant des cinq vaisseaux qu’il y avait dans le port de se retirer.
Les Anglais ne perdirent pas un moment de délai. Le 12 juin le général Wolfe, à la tête de 2,000 hommes, prit possession de la batterie du Phare, de la batterie royale et des autres postes extérieurs abandonnés par les assiégés. La batterie du Phare était importante en ce qu’elle commandait le port, les fortifications de la ville et la batterie de l’île située en face. Les travaux du siége commencèrent aussitôt. La défense fut soutenue avec autant de courage que l’attaque fut conduite avec résolution. Sept mille hommes au plus, en y comptant les matelots des vaisseaux de guerre et le régiment de Cambis qui, débarqué au port Dauphin, pénétra dans la ville pendant le siége, luttèrent contre les forces quadruples de l’ennemi pendant deux mois avec une opiniâtreté et une patience admirable.
Les assiégeans avaient porté leurs lignes à 300 toises des murailles, favorisés par le terrain qui offrait des protections naturelles à leurs batteries. Ils poussèrent leurs travaux avec la plus grande activité, et firent échouer tôutes les sorties que tentèrent les Français non moins alertes qu'eux. Le 19 la batterie du
“* Lettre de M. de Drucourt au ministre, du 23 sept. 1758.
Phare, placée sur une hauteur que les assiégés pouvaient à peine atteindre, commença à tirer. Des deux côtés le feu était extrèmement vif, mais les Français furent obligés de rapprocher leurs vaisseaux de 600 verges de la ville pour les soustraire aux projectiles de l’ennemi, qui commençait aussi alors à bombarder la muraille du côté opposé à la batterie du Phare. Trois nouvelles batteries furent successivement établies et un épaulement d’un quart de mille de longueur fut élevé pour faciliter les approches de la ville par une autre colline qui la commandait. Le29 juin, les assiégés craignant que la flotte anglaise ne s’emparât du port, coulèrent deux de leurs vaisseaux et deux frégates dans la partie la p : -troite de son entrée. Deux jours après ils y coulèrent enc 0 deux frégates dont les mâts restèrent hors de l’eau. Ils continuaient en même temps à faire des serties et un feu très vif de tous les remparts. La femme du gouverneur, madame de Drucourt, s’est acquise un nom immortel pendant ce siége par son héroïsme. Pour encourager les soldats, elle parcourait les remparts au milieu du feu, tirait elle-même tous les jours plusieurs coups de canon, donnait des récompenses aux artilleurs les plus adroits. Elle pansait les blessés, relevait leur courage par des paroles bienveillantes, et se rendait aussi chère au soldat par son courage que par les vertus plus douces qui appartiennent à son sexe.
Cependant les murailles s’écroulaient de toutes parts sous le feu des batteries des Anglais, qui faisaient d'autant plus d’eflorts que leurs adversaires mettaient de vigueur à se défendre. Ceux-ci pouvaient à peine suflire à boucher les plus grandes brèches, lorsque le 21 juillet un boulet mit le feu à l’un des cinq vaisseaux de guerre qui restaient à flot. C'était un 74; il sauta et en incendia deux autres qui étaient près de lui et qui furent consumés. Les deux derniers échappèrent ce jour-là aux plus grands périls, étant obligés de passer entre les batteries ennemies et le canon des vaisseaux embrâsés que le feu faisait partir, mais ce fut pour tomber quelque temps après entre les mains des assiégeans, qui entrèrent dans le port pendant une nuit fort obscure, les surprirent, en brûlèrent un et emmenèrent l’autre.
Après ce dernier coup, les Français durent songer à abandonner la lutte. Le port était partout ouvert et sans défense; on n’y
voyait plus que des débris de vaisseaux. Les fortifications n’étaient plus tenables ; toutes les batteries des remparts étaient rasées ; il restait à peine une douzaine de pièces de canon sur leurs affûts, et la brèche était praticable en beaucoup d’endroits, tellement que les femmes, après le siége, entraient par ces brèches dans la ville. 1,500 hommes ou le tiers de la garnison avaient été tués ou blessés. L'on s’attendait d’une heure à l’autre à voir les ennemis monter à l’assaut. Les habitans, qui en redoutaient les suites, pressèrent le gouverneur à capituler. Celui-ci n’espérant plus de secours dut, le 26 juillet, accepter les conditions du vainqueur. Louisbourg qui n’était plus qu’un monceau de ruines, retomba ainsi avec les îles du Cap-Breton et St.-Jean pour la seconde fois au pouvoir de l'Angleterre. La garnison, formant avec les matelots 5,600 hommes, resta prisonnière de guerre et les habitans furent transportés en France.
Cette conquête qui coûta aux Anglais 400 hommes mis hors de combat, excita des réjouissances extraordinaires dans la Grande- Bretagne et dans ses colonies. A Londres l’on porta les trophées de la victoire en triomphe du palais de Kensington à église St.- Paul; l’on rendit des actions de grâces dans toutes les églises avec un enthousiasme excité moins pour célébrer une conquête que pour faire oublier la perte de la bataille de Carillon, dont l’on venait de recevoir la nouvelle, mais qui ne fut rendue publique qu'après celle de la prise de Louisbourg, car cette ville n’était après tout qu’une misérable bicoque.*
Après cet exploit, la flotte anglaise alla se mettre en possession de l’île St.-Jean, et détruire les établissemens de Gaspé et de Mont-Louis, formés dans le golfe St-Laurent par des Acadiens et de pauvres pêcheurs qu’elle emmena. Elle fit aussi une tentative contre Miramichi, puis se retira vers la mi-octobre. Dans le même temps d’autres Anglais construisaient de petits forts, comme pour s’y établir à demeure, dans la partie septentrionale
* Louisbourg is a little place and has but one casement in it, hardly big enough to hold the women. Our artillery made a havock among them (the garrison) and soon opened the rempart: in two days more we should certainly have carried it. 1f this force had been properly managed, there was an end of the french colony in North America, in one campaign, for we have, exclusive of seamen and mariners, near to forty thowsand men in arms.” Leltre du général Wolfe à son oncle le major Wolye, 27 juillet 1758,
de la baie de Fondy. La destruction de Louisbourg et la perte du Cap-Breton laissèrent le Canada sans défense du côté de la mer, et ouvrirent le chemin de Québec aux ennemis pour l’année suivante.
Mais tandis que le général Amherst et l’amiral Boscawen cueillaient des lauriers dans l’île du Cap-Breton sur le bord de la mer, le général Abercromby, tapi au fond du lac St.-Sacrement, sur la frontière centrale du Canada, dévorait dans l’immobilité et le silence la honte de la cruelle défaite qu’il venait d’essuyer.
Ce général qui s’était réservé pour lui-même le commandement de l’armée qui devait agir sur le lac Champlain, parce que c’était, dans le plan de campagne, la principale opération, avait réuni ses forces, composées de 7,000 hommes de troupes réglées et de 9,000 hommes de troupes provinciales, dans les environs du lac St.-Sacrement, où le colonel Johnson vint le joindre avec quatre ou cinq cents Sauvages. Cette armée qui avait pour mission de franchir tous Les obstacles qu’offrait la route de Montréal, faisait ses préparatifs pour attaquer les lignes françaises. M. de Vaudreuil ne doutait point qu’avec les forces considérables de l’ennemi Carillon ne fût attaqué même après le départ du général Amherst pour Louisbourg. N’ayant pas encore reçu de vivres de France, il crut que le meilleur moyen de défendre cette frontière, c’était de faire une diversion. C’est pourquoi il persistait dans le plan qu’il avait formé de jeter un gros corps sur la rive méridionale du lac Ontario, lo pour faire prononcer définitivement les Iroquois contre l’Angleterre, 20 pour empêcher le rétablissement d’Oswégo, 30 enfin pour faire une irruption vers Schenectady et obliger l'ennemi à se retirer du lac Champlain. Cette démonstration, à la fois politique et militaire, était une opération fort délicate. 800 soldats et 2,200 Canadiens et Sauvages des tribus de l'Ouest furent donnés au chevalier de Levis pour accomplir; mais au moment où il allait se mettre en chemin, des nouvelles de M. de Bourlamarque, qui commandait sur la frontière du lac St.-Sacrement, apprirent que le général Abercromby, avec une armée nombreuse et déjà rendue au fort Edouard, était sur le point d’envahir le Canada. Le départ du chevalier de Levis fut aussitôt contremandé, et le général Montcalm, après quelques démêlés avec le gouverneur au sujet de ses instructions, partit de Montréal avec
M. de Pont-Leroy, ingénieur en chef, le 24 juin pour aller se mettre à la tête des troupes à Carillon, où il arriva le 30, Trois mille soldats s’y trouvaient rassemblés, IL parut surpris que les Anglais fussent déjà prêts à descendre le lac St.-Sacrement, quoique depuis le printemps il appelât lui-même l’attention sur le fort Edouard, et pressàt d’envoyer des renforts à M. de Bourlamarque pour faire face à tous les événemens. Il manda sans délai ce qui se passait au gouverneur, qui fit hâter la marche des secours qu’il envoyait et qui étaient déjà en chemin, à savoir: 1,600 Canadiens, des Sauvages, et 400 réguliers sous les ordres du chevalier de Levis. M. de Vaudreuil expédia en même temps l’ordre aux milices de précipiter leur marche; il était impossible que ces secours pussent arriver avant quelques semaines. Une petite partie seulement put atteindre Carillon à marches forcées avant la bataille.
Le 1 juillet le général Montcalm se porta en avant, échelonnant ses troupes depuis le fort Carillon jusqu’au pied du lac St.-Sacrement, pour en imposer à l’ennemi et s’opposer à son débarquement.
Dans le même temps, 5 juillet, celui-ci s’embarquait à la tête du lac sur neuf cents berges et cent trente bateaux, précédés de nombreux radeaux garnis de canons, nouvelle espèce de batterie flottante. Il se mit en mouvement pourle descendre. “ Le ciel était extrêmement pur, dit le Dr. Dwight, et le temps superbe; la flotte avançait avec une exacte régularité au son d’une belle musique guerrière. Les drapeaux flottaient étincelans aux rayons du soleil, et anticipation d’un triomphe futur brillait dans tous les yeux. Le ciel, la terre, et tout ce qui nous environnait présentaient un spectacle enchanteur. Le soleil, depuis qu’il brillait dans les cieux, avait rarement éclairé tant de beauté et tant de magnificence.”
L’avant-garde, forte de 6,000 hommes, commandée par lord Howe, atteignit le pied du lac le 6 au matin, et débarqua au Camp-Brûlé. M. de Bourlamarque se replia à son approche à la Chute, où était le général Montcalm, après avoir attendu vainement M. de Trépézée qu’il avait détaché en avant en observation sur la Montagne-Pelée avec 300 hommes. Cet officier, voyant paraître les ennemis, voulut rejoindre M. de Bourlamarque, mais
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s'étant égaré dans les bois, il perdit du temps, et au lieu de trouver les Français là où il les avait laissés, il se vit tout-à-coup cerné par l’avant-garde ennemie, qui l’attaqua sans lui donner le temps de se reconnaître, et tua, prit ou noya les deux tiers de son détachement. L'autre tiers qui formait son arrière-garde et qui avait pris une autre route parvint, le 7, sans mésaventure à la Chute, où M. de Trépézée fut apporté mortellement blessé avec un autre officier. C’est dans cette escarmouche que fut tué lord Howe, jeune officier anglais plein d’espérance, et dont la perte fut vivement regrettée par ses compatriotes.
Les desseins et la force de l’ennemi étaient maintenant pleinement connus ; le général Montcalm fit lever le camp de la Chute, et sous la protection des troupes de la colonie et de quatre à cinq cents Canadiens qui venaient d’arriver, défila vers les hauteurs de Carillon qu’il avait choisies pour livrer bataille, étant décidé quelle que fût la disproportion des deux armées, de ne point abandonner l’entrée du Canada sans combattre. Il avait d’abord paru incliner pour St.-Frédéric; mais M. de Lotbinière, qu'il consulta, et qui connaissait très bien le pays, avait recommandé les hauteurs de Carillon que les ennemis, suivant lui, ne pourraient passer tant qu’elles seraient occupées, et qu’il était facile de fortifier par des retranchemens sous le canon du fort; tandis que les travaux qu’il faudrait faire pour se couvrir à St.-Frédéric, prendraient deux mois, et que d’ailleurs Carillon passé, ennemi pourrait descendre le lac Champlain et laisser cette place derrière lui. Le général, sentant la force de ces raisons, arrivé sur ces hauteurs devenues si célèbres, fit cesser le mouvement rétrograde des troupes, et leur donna ordre de prendre position en avant du fort, et de s’y retrancher.
Les hauteurs de Carillon sont situées dans l’angle formé par la décharge du lac St.-Sacrement nommée rivière à la Chute, et le lac Champlain dans lequel elle va jeter ses eaux. Ces buttes, du reste, peu élevées, et qui ont leur point culminant au sommet de l’angle lui-même, s’abaissent vers leur base, se terminant en pente douce avant d’arriver au lac, et en pente plus abrupte en arrivant à la rivière à la Chute, sur le bord de laquelle règne un petit fond d’environ vingt-cinq toises de largeur. A l’extrêmité de l’angle, sur le bord de l’escarpement, se trouvait une petite
redoute dont le feu rayonnait sur le lac et la rivière, et enfilait la pente du terrain le long de ce cours d’eau. Cette rédoute se reliait nar un parapet, au fort Carillon dont l’on voit encore les ruines. Ce fort qui pouvait contenir trois ou quatre cents hommes, placé dans le milieu de Pangle, dominait le centre et la droite du plateau, ainsi que la plaine au pied du côté du lac Champlain et de la rivière St.-Frédéric. L’armée passa la nuit du 6 au 7 au bivouac. Les feux de l’ennemi indiquaient qu’il était en force au portage. Les retranchemens formés par angles entrans et sortans, commencés le 6 au soir et continués le 7 avec la plus grande activité, prenaient au fort, suivaient quelque temps la crête des hauteurs du côté de la rivière à la Chute, puis tournaient à droite pour traverser l’angle à sa base, en suivant les sinuosités d’une gorge à double rampe peu profonde qui traverse le plateau, et enfin descendaient dans le bas fond qui s’étend jusqu’au lac. Ils pouvaient avoir six cents verges de développement, et cinq pieds de hauteur ; ils étaient formés d'arbres ronds posés les uns contre les autres, avec les grosses branches coupées en pointes placées en avant en manière de chevaux de frise. Chaque bataillon, ayant en arrivant pris la place qu’il devait occuper dans Paction, faisait la partie du retranchement destinée à le protéger. Tout le monde travaillait avec une ardeur incroyable. Les Canadiens qui n'avaient pu recevoir de haches plutôt, ne commencèrent leur abatis, dans le bas fond du côté du lac Champlain où leur position fut marquée, que dans l’après-midi ; ils ’achevèrent le lendemain au milieu du jour au moment où les Anglais paraissaient. Le pays en avant étant couvert ñe bois, le général Montcalm fit abattre les arbres jusqu’à une certaine distance, pour voir déboucher l'ennemi à découvert et de plus loin.
Dans le même temps le général Abercromby était débarqué avec toute son armée, Il apprit par des prisonniers que les Français se retranchaient pour attendre un renfort de 3,000 hommes que devait leur amener le chevalier de Levis; ce qui le fit décider à les attaquer avant la jonction de ce corps; et sur le rapport d’un ingénieur envoyé en reconnaissance, que leurs ouvrages n'étaient pas achevés, il se mit aussitôt en mouvement poussant son avant-garde, sous les ordres du colonel
Bradstreet, le 7 au soir, jusqu’à 700 toises des Français; et des deux côtés l’on se prépara pour l'affaire du lendemain.
L’armée anglaise, défalcation faite de quelques centaines d’hommes laissés à la Chute et à la garde des bateaux au pied du lac, était encore composée de plus de 15,000 soldats d’élite commandés par des officiers expérimentés, marchant au combat avec toute la confiance que donne une grande supériorité numérique. L’armée française ne comptait que 3,600 hommes dont 450 Canadiens ou soldats de la marine : il n’y avait pas de Sauvages. Trois cents hommes furent chargés de la garde du fort, et 3,300 de la défense des retranchemens, que leur peu d’étendue permit de garnir sur trois hommes de hauteur. L’ordre fut donné à chaque bataillon de tenir en réserve sa compagnie de grenadiers et un piquet de soldats rangés en arrière et prêts à se porter où le besoin le demanderait. Le chevalier de Levis arrivé du matin même de sa personne, fut chargé du commandement de l’aile droite, ayant sous lui les Canadiens formant l’extrême droite sous les ordres de M. de Raymond; M. de Bourlamarque eut le commandement de l'aile gauche. Le général Montcalm se réserva celui du centre. Tel fut l’ordre de bataille des Fransais.
A midi et demi, les gardes avancées rentrèrent dans les lignes en fusillant avec les troupes légères anglaises. Un coup de canon tiré du fort, donna le signal aux troupes de border les ouvrages.
Le général Abercromby forma son armée en quatre colonnes pour attaquer tous les points à la fois. Les grenadiers et l'élite des soldats, choisis pour composer la tête des colonnes, eurent l’ordre de s’élancer contre les retranchemens la bayonnette au bout du fusil, et de ne tirer que quand ils auraient sauté dedans. En même temps un certain nombre de berges devait descendre la rivière à la Chute pour menacer le flanc gauche des Français. À une heure les colonnes ennemies se mirent en mouvement, entremêlées de troupes légères parmi lesquelles il y avait des Indiens. Ces Sauvages couverts par les arbres, ouvrirent le feu le plus meurtrier dès qu’ils furent à portée. Les colonnes sortirent du bois, descendirent dans la gorge en avant des retranchemens, et s’avancèrent avec une assurance et un ordre admirable, les deux premières contre la gauche des Français, a troisième contre leur centre et la dernière contre leur droite en suivant le
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pied du coteau dans le bas fond où se trouvaient les Canadiens, Le feu commença par la colonne de droite, et s’étendit graduellement d’une colonne à l’autre jusqu’à celle de gauche, qui chercha à pénétrer dans les ouvrages par le flanc droit du chevalier de Levis. Cet officier, voyant le dessein de cette colonne, composée de montagnards écossais et de grenadiers, ordonna aux Canadiens de faire une sortie, et de l’attaquer en flanc. Cette attaque réussit si bien, que le feu des Canadiens joint à celui des deux bataillons placés sur le coteau, l’obligea de se jeter sur celle qui était à sa droite, afin d'éviter un double feu de flanc. Les quatre colonnes, forcées de converger un peu en avançant, soit pour protéger leurs flancs, soit pour atteindre le point d’attaque, se trouvèrent réunies en débouchant sur les hauteurs. Dans le même moment, une trentaine de berges se présentaient sur la rivière à la Chute pour menacer la gauche des Français. Quelques coups de canon tirés du fort, qui en coulèrent deux bas, et quelques hommes envoyés sur le rivage, suffirent pour les mettre en fuite. Le général Montcalm avait donné ses ordres pour laisser avancer les ennemis jusqu’à vingt pas des retranchemens. Cet ordre fut ponctuellement exécuté. Lorsqu'ils arrivèrent à la distance indiquée, la mousqueterie assaillit ces masses compactes avec un effet si prompt et si terrible qu’elles tressaillirent, chancellèrent et tombèrent en désordre. Forcées de reculer un instant, elles se remirent néanmoins aussitôt, et revinrent à la charge ; mais, oubliant leur consigne, elles commencèrent à tirer. Le feu devint alors d’une vivacité extrême sur toute la ligne et se prolongea fort long-temps, jusqu’à ce qu’enfin après les plus grands eflorts, les assaillans furent obligés de lâcher le pied une seconde fois, ne laissant le terrain jonché de leurs cadavres. Ils s’arrêtèrent à quelque distance pour prendre haleine et se réorganiser ; ils reformèrent leurs colonnes et après quelques instans se précipitérent de nouveau sur les retranchemens malgré le feu le plus vif et le plus soutenu qu’on eût jamais vu. Le général Montcalm s’exposait comme le dernier des soldats. Du centre où il s'était placé, il se portait pour donner ses ordres ou mener des secours, sur les points qui périclitaient. Après des efforts inouis, les assail- Jans furent encore repoussés.
Etonné de plus en plus d’une résistance si opiniâtre, le général
Abercromby, qui avait cru que rien n’oserait tenir devant lui avec les forces accablantes qu’il avait à sa disposition, ne pouvait se persuader qu’il échouerait devant un ennemi si inférieur en nombre, et pensait que quelque fût le courage des Français, ils finiraient par se lasser d’une lutte dont la violence et la durée ne feraient qu’empirer leur perte. Il résolut donc de continuer ses attaques avec la plus grande énergie jusqu’à ce qu’il eût triomphé ; et depuis une heure jusqu’à cinq ses troupes revinrent six fois à la charge, et furent repoussées chaque fois avec de grandes pertes. Les fragiles remparts qui protégeaient les Français prirent en feu à diverses reprises dans le cours de laction.
Les colonnes ennemies n’ayant pu réussir dans les premières attaques faites simultanément sur le centre et sur les deux aîles de Montcalm, se joignirent pour faire des eflorts commun: : elles assaillirent ainsi réunies tantôt la droite, tantôt le centre, tantôt la gauche des Français sans plus de succès. C’est contre la droite qu’elles s’acharnèrent le plus longtemps, et où le combat fu: le plus meurtrier. Les grenadiers et les montagnards écossais continuèrent à charger pendant trois heures consécutives sans se rebuter ni se rompre. Les derniers surtout, commandés par lord John Murray, se couvrirent de gloire. Ils formaient la tête d’une colonne presqu’en face des Canadiens. Leur costume léger et pittoresque se distinguait entre tous les autres au milieu du feu et de la fumée. Ils perdirent la moitié de leurs soldats et vingt-cinq officiers tués ou grièvement blessés. Mais enfin cette attaque fut repoussée comme les autres, et les efforts des assaillans échouèrent encore une fois devant l’intrépidité calme mais opiniâtre des troupes françaises. Pendant ces différentes charges les Canadiens firent encore plusieurs sorties sur les flancs de l’ennemi et enlevèrent des prisonniers.
À cinq heures et demie le général Abercromby, n’osant plus conserver d’espérance, fit retirer toutes ses colonnes dans le bois pour leur faire reprendre haleine, et faire une dernière tentative avant de se retirer tout-à-fait. Une heure après elles reparurent et commencèrent une attaque générale sur tous les points à la fois de la ligne française. Toutes les troupes y prirnt part, mais elles rencontrèrent la même opposition que dans les autres ; et après des efforts inutiles, elles durent abandonner définitivement
la victoire à leurs adversaires. Les Anglais se retirèrent en se couvrant d’une nuée de tirailleurs dont le feu avec celui des Canadiens qui sortirent à leur poursuite, se prolongea jusqu’à la nuit.
Les troupes françaises étaient épuisées de fatigues, mais ivres de joie. Le général Montcalm, accompagné du chevalier de Levis et de son état-major, en parcourut les rangs, et les remercia au nom du roi de la conduite qu’elles avaient tenue dans cette glorieuse journée, l’une des plus mémorables dans les fastes de la valeur française. Ne pouvant croire cependant à la retraite définitive des Anglais, et s’attendant à un nouveau combat pour le lendemain, il donna ses ordres et fit ses préparatifs en conséquence. Les troupes passèrent la nuit dans leurs positions ; elles nettoyèrent leurs armes, et se mirent dès le point du jour à perfectionner les retranchemens qu’elles renforcèrent de deux batteries, l’une à droite de quatre pièces de canon et l’autre à gauche de six. Au bout de quelques heures d’attente, ne voyant point paraître d’ennemis, le général Montcalm envoya à la découverte des détachemens, qui s’avancèrent jusqu’à quelque distance de la Chute, et brûlèrent un retranchement que les Anglais avaient commencé à y élever et qu’ils avaient abandonné. Le lendemain, 10, le chevalier de Levis poussa jusqu’au pied du lac St.- Sacrement avec les grenadiers, les volontaires et des Canadiens ; il ne trouva que des marques de la fuite précipitée d’Abercromby. Dans la nuit même qui avait suivi la bataille, le général anglais avait continué son mouvement rétrograde vers le lac, et ce mouvement’était devenu une véritable fuite. [1 avait abandonné sur les chemins ses outils, une partie de ses bagages, un grand nombre de blessés, qui furent ramassés parle chevalier de Levis, et s’était rembarqué à la hâte le lendemain à la première lueur du jour, après avoir jeté ses vivres à l’eau.
Telle fut la bataille de Carillon, où 3,600 hommes avaient lutté victorieusement pendant plus de six heures contre 15,000 soldats d’élite. Le gain de cette journée mémorable accrut singulièreraent la réputation de Montcalm, que la victoire s’était plu à couronner depuis qu’il était en Amérique, et augmenta encore sa popularité parmi les soldats. L’on n’avait perdu que 337 homes dont 37 oficiers, au nombre desquels se trouvaient M. de Bourlamarque dangereusement blessé à l’épaule, et M. de Bougain-
ville, promu récemment au grade d’aide-marécual des logis. Le chevalier de Levis reçut plusieurs balles dans ses habits et dans son chapeau. Les pertes des Anglais furent considérables. Ils avouèrent eux-mêmes 2,000 hommes tués et blessés dont 126 officiers ; toutes les correspondances françaises les portent de 4 à 5 mille.
Abercromby remonta le lac St.-Sacrement avec autant de précipitation qu’il en avait mis pour l’atteindre de Carillon, et en arrivant à la tête de ce lac, il se retrancha fortement dans le camp qu’il avait occupé avant sa courte campagne, écrivant en même temps au général Amherst à Louisbourg pour lui ordonner de venir le rejoindre sans délai. Celui-ci, de retour à Boston le 13 septembre seulement, se mit en marche pour Albany avec 4,500 hommes. Mais la saison était déjà trop avancée pour faire une nouvelle tentativæcette année, si toutefois on en avait le projet, et l'invasion du Canada fut ajournée à un temps plus propice Au reste le passage de Carillon aurait été encore plus difficile à forcer que la première fois, parce que les retranchemens qui ne consistaient qu’en arbres renversés le 8 juillet, avaient été refaits depuis en terre et flanqués de redoutes couvertes de canons. Des bandes canadiennes et sauvages battaient la campagne, et tenaient Montcalm au courant de tout ce qui se passait dans l’armée anglaise, dont elles allaient attaquer les détachemens et les convois jusque sous les murs du fort Edouard, dans le voisinage duquel M. de St.-Luc en prit un de 150 voitures.
Cependant la grande supériorité numérique des “ennemis faisait que leurs pertes étaient à peine sensibles et qu’ils se relevaient plus forts et plus redoutables après chaque défaite, tandis que les succès des Français les affaiblissaient réellement, et que chaque victoire diminuait leurs moyens de résistance et les chances d’un succès définitif.
Aussi le général Abercromby apprenant que son mouvement sur Carillon avait fait contremander l’ordre donné au chevalier de Levis de se porter à Oswégo, et que le fort Frortenac, entrepôt de la marine française sur le lac Ontario, se trouvait presqu’abandonné, ordonna au colonel Bradstreet de prendre 3,000 hommes et 11 bouches à feu, et de tâcher de surprendre ce poste important, qui ne #attendait point dans le moment à une pareille
attaque. Cet officier partit sans bruit du camp anglais, descendit la rivière Oswégo, traversa le lac Ontario, au pied, et parut soudainement devant la place le 25 août. Elle n’était gardée que par 70 hommes sous les ordres de M. de Noyan, qui osa cependant se défendre dans ce mauvais poste, et attendre pour se rendre que les bombes fissent voler le fort en éclats. Outre beaucoup de canc 18, de petites armes et une grande quantité de vivres et &: marchandises trouvés dans son enceinte, les vainqueurs prirent à l’aricre dans le port neuf barques armées, reste des trophées de la conquête d’Oswégo. Après avoir chargé tout ce qu’ils purent emporter sur leurs vaisseaux, ils renvoyèrent la garnison sur parole, brûlèrent les ouvrages et les barques, à l’exception de deux, et reprirent le chemin de leur pays où ils rétablirent l’ancien fort de Bull.
Cette expédition, exécutée avec autant de bonheur que d’habileté, fit le plus grand honneur au colonel Bradstreet, et jeta un moment le Canada dans une grande inquiétude pour la sûreté de la partie supérieure du pays, et le commandement du lac Ontario, que les Français croyaient avoir perdu avec l’escadrille de Frontenac. La possession de ce point paraissait si importante, que M. de Vaudreuil, à la première nouvelle de l’apparition du colonel Bradstreet, fit battre la générale et chargea le major de Montréal, M. Duplessis, de prendre 1,500 Canadiens, qui laissèrent là leurs récoltes, et tous les Sauvages qu’il pourrait rassembler, et d’aller à marches forcées à son secours; mais cet officier apprit en chemin, à la Présentation, que le poste dont l’on redoutait la perte, venait de capituler. Il crut devoir attendre de nouveaux ordres du gouverneur, qui lui fit détacher 600 hommes pour renforcer la garnison de Niagara, et manda le général Montcalm à Montréal, pour délibérer sur ce qu’il y avait à faire dans les circonstances pénibles dans lesquelles la chute de Louisbourg que l’on venait d'apprendre, et la destruction de Frontenac, mettaient le pays. Il fut résolu par ces deux chefs de rétablir ce dernier fort, de reprendre Niagara s’il était tombé au pouvoir de l’ennemi, comme on le craignait, n’étant gardé que par quelques hommes, et d'attaquer Oswégo si les Anglais cherchaient à en relever les fortifications. Le chevalier de Levis fut désigné pour comman. der cette parüe des frontières et M. de Pont-Leroy, ingén:zur,
pour relever les murs de Frontenac, dont la saison força d’ajourner les travaux à l’année suivante.
Si la supériorité du nombre assurait ainsi aux Anglais les avantages de la campagne dans la partie de la Nouvelle France qui était la plus voisine de la mer, la même cause produisait le même résultat dans la vallée de l’Ohio, où les succès des Français furent insuflisans pour suppléer à leur faiblesse. Comme on Pa déjà dit, c’est le général Forbes qui devait diriger les opérations de l'ennemi sur cette frontière. Son armée composée de réguliers sous le colonel Bouquet et de milices virginiennes sous le colonel Washington, se réunit au nombre de 6,000 hommes après bien des délais à Raystown à 30 lieues du fort Duquesne, qu’elle devait attaquer. Mais le triste souvenir de la défaite du général Braddock, tout frais encore dans la mémoire, fit choisir une route nouvelle pour traverser les montagnes. À la mi-septembre cette armée n’était encore qu’à Loyal-Hanna, où elle éleva un fort, à 45 milles du poste français. Avant ce se remettre en chemin, le général Forbes jugea à propos de détacher de son armée 800 soldats sous les ordres du major Grant, pour aller reconnaître ce poste. Cet officier parvint, par une marche fort secrète, à un quart de lieue du fort Duquesne sans être découvert. Son intention était d'attaquer dans la nuit les [Indiens qui se tenaient ordinairement campés autour de la place; mais les feux allumés devant leurs cabanes, qui devaient lui indiquer leur véritable position, étaient éteints lorsqu'il arriva, et il dut sans avoir rien fait se retirer au point du jour sur la crête d’une montagne voisine où il fut aperçu des Français avec surprise. M. de Ligneris, successeur de M. Dumas, assembla aussitôt les Canadiens et les troupes de la colonie au nombre de 7 à 800, et les mit sous les ordres de M. Aubry, qui marcha droit aux ennemis dans la montagne, les attaqua brusquement et les rejeta en bas dans la plaine fort en désordre. Les Sauvages qui s’étaient retirés d’abord au-delà de la rivière pour ne pas être surpris, en voyant les Anglais repoussés, revinrent sur leurs pas et se réunirent aux Canadiens. La déroute des ennemis devint alors complète ; ils furent dispersés et perdirent 300 hommes tuës ou blessés, et cent et quelques prisonniers, au nombre desquels se trouvèrent vingt officiers y compris le major Grant lui-même.
La nouvelle de ce désastre trouva le général Forbes à Loyal- Hanna, d’où il n’avait pas bougé. On était en novembre ; la saison des gelées était venue, et la neige commençait à blanchir la cime des collines. Il fut décidé dans un conseil de guerre de remettre l’attaque du fort Duquesne à l’année suivante; malheureusement des prisonniers révélèrent sur ces entrefaites la situation des Français. Les Sauvages alliés avaient repris le chemin de leurs bourgades, et les secours venus des postes du Détroit et des Illinois, comptant les ennemis en pleine retraite, s'étaient retirés, de sorte qu’à peine restait-il 500 hommes dans ce poste important. À cette nouvelle on changea d’avis ; le géné. ral Forbes, laissant derrière lui ses tentes et ses gros bagages, s’avança à marches forcées vers la place avec toutes ses troupes. M. de Ligneris, hors d'état de se défendre contre des forces aussi supérieures, et n’attendant plus aucun secours, embarqua son artillerie sur l’Ohio pour les Illinois, brûla le fort, et se retira avec sa garnison dans celui de Machault du côté du lac Erié. Le général Forbes ne trouva en arrivant que l’emplacement sur lequel avait existé ce fort fameux qui avait tant offusqué l’Angleterre. IL voulut néanmoins e- changer le nom, et en l’honneur du ministre, M. Pitt, il donna à cet amas de cendre celui de Pittsburgh, qu’il a conservé, mais qui est devenu aujourd’hui une ville belle, riche et florissante.
Partout maintenant la saison du repos était arrivée, et les troupes des deux côtés des frontières avaient pris ou s’en allaient prendre leurs quartiers d’hiver. Les deux armées opposantes sur le lac St.-Sacrement, après avoir reçu l’une et l’autre des renforts que leur inactivité rendit inutiles, s’étaient aussi mises en chemin pour leurs cantonnemens, celle du général Abercromby, après avoir incendié les barraques et les retranchemens qu’elle avait élevés à la tête du lac St.-Sacrement.
L’avantage des opérattons de la campagne, la cinquième depuis le commencement des hostilités, resta aux Anglais en Amérique ; ils se trouvèrent maîtres dans l’automne de Louisbourg et de l’île St.-Jean ; ils avaient brûlé les côtes de Gaspé et pris pied sur la rive septentrionale de la baie de Fondy; ils avaient détruit le fort Frontenac et forcé enfin les Français d’abandonner avec le fort Duquesne cette verdoyante et délicieuse vallée
de l'Ohio, aux eaux de laquelle ils s’étaient plu à donner le nom de Belle-Rivière. Mais on peut dire que la gloire des armes appartenait à la France. Partout ses soldats avaient eu à lutter contre des forces très supérieures; supérieures de plus de trois contre un à Louisbourg, de près de cinq contre un à Carillon ! Jamzis ils ne s'étaient battus avec plus de dévouement et plus d’intrépidité. Si les cheïs commirent quelquefois des fautes, on doit dire qu’elles ne changèrent rien à un dénouement devenu inévitable, et dont l’histoire doit laisser peser la responsabilité sur la caducité du gouvernement de la métropole. Le Canada,
abandonné à la double attaque de la famine et de l’épée, ne
pouvait résister toujours si celle-ci ne faisait face elle-même à l'Angleterre sur .es mers, qui apportaient chaque année des armées entières à nos adversaires “éjà beaucoup trop puissans. Dans les autres parties du monde, la France avait été plus heureuse. Dans les Indes, ses flottes s’étaient emparé de Gondeloue, où dix frégates anglaises avaient été brûlées ; ellesavaient pris le fort David sur la côte de Pondichéri et Divicoté. Après avoir échoué devant Raga, elles avaient enlevé Arcate, capitale de la Nobabie. Si des combats navals livrés à l’amiral Pocock étaient restés indécis, en Europe, quoique ses succès eussent été mélés de revers, sa position n’était pas pire. Ses victoires balançaient ses défaites en Allemagne, et le duc d’Aiguillon, ayant rejoint les Anglais qui tentaient depuis quelq'e temps des débarquemens en France, avait anéanti leur arrière-garde à St.-Cast. Tant d’efforts cependant pour soutenir la guerre sur terre et sur mer dans toutes les parties du globe, avaient achevé d’épuiser le trésor. Pitt le savait, et il redoublait d'énergie pour détruire ou paralyser complètement les forces de la France dans le Nouveau- Monde. Les embarras des finances et l’aspect de l’avenir amenèrent un nouveau changement de ministère à Paris, M. Berryer remplaça M. de Moras au bureau de la marine et des colonies ; le maréchal de Belle-lsle, le marquis de Paulmy au bureau de la guerre; et le duc de Choiseul, le cardinal de Bernis, à celui des affaires étrangères. Ce changement annonça le triomphe du parti de la guerre à la cour. Mais les affaires militaires n’en réussirent pas mieux ; au contraire, l’on va voir les désastres s’accroître de jour en jour. Quant au Canada, le nouveau
ministère parut lui être moins favorable encore que l’ancien, et si le général Montcalm eût un ami dans le maréchal de Belle-Isle, Bigot eut un censeur sévère dans M. Berryer, qui parut plus occupé du soin d’apurer les comptes de l’intendant, que d'envoyer les secours de tous genres dont ce pays avait besoin.
En effet, les soldats et les vivres manquaient toujours. Une partie de la population avait été arrachée à l’agriculture pour les exigences de la guerre, et la terre était restée sans laboureurs ; ce qui nécessitait des importations de céréales encore plus considérables que dans les années précédentes. D'un autre côté, les hostilités sur mer rendaient les importations plus difficiles, et il fallait menager le temps des cultivateurs et régler les opérations militaires de manière à pouvoir en laisser libre le plus grand nombre possible pour le temps des semailles et de la moisson : ainsi la guerre et la culture s’entrenuisaient, et toutes deux marchaient ensemble vers une ruine commune.
Dès le mois d’octobre le gouverneur et l’intendant avaient écrit au ministre pour l’avertir que le projet des Anglais était d’assiéger Québec l’année suivante avec une armée formidable ; et que d’après les progrès qu’ils avaient faits dans la campagne actuelle, si le Canada ne recevait point de secours, attaqué de toutes parts, il devait finir par succomber; que l’on n’avait que 10,000 hommes à opposer aux forces de l’ennemi, parce qu’il fallait en réserver 4,000 pour les transports et les garnisons des forts Niagara, Frontenac, de la Présentation, etc. “ Il ne faut pas compter sur les habitans, ajoutaient-ils, ils sont exténués par les marches continuelles. Ce sont eux qui font toutes les découvertes de l’armée. Leurs terres ne sont point cultivées à moitié, Leurs maisons tombent en ruine. Ils sont toujours en campagne, abandonnant et femmes et enfans, qui pour l’ordinaire sont sans pain...... Il n’y aura point de culture cette année faute de cultivateurs.” Ils observaient encore que l’on serait forcé de distribuer du bœuf ou du cheval aux pauvres à bas prix. Les demandes du munitionnaire en France en comestibles seuls devaient occuper 35 navires de 3 à 400 tonneaux.
Toutes les correspondances confirmaient ce triste et trop fidèle tableau de la colonie tracé par le gouverneur et l’intendant. M. de Bougainville s’'embarqua à Québec pour Paris, chargé d’aller
représenter à la cour la nécessité de faire un grand effort pour épargner au pays le sort qui le menaçait ; le commissaire des guerres, M. Doreil, qui repassait aussi en Europe, devait appuyer
les représentations de Bougainville.
Des solli:itations si pressantes restèrent sans résultat. leur impuissance de secourir une si noble contrée qu’ils allaient perdre, les ministres, le cœur rempli de douloureux regrets, éclatèrent en reproches amers contre l’intendant sur les dépenses excessives du Canada, qu’ils attribr-aient à sa négiigence, comme pour se justifier eux-mêmes aux yeux de la France de la situation malheureuse où l’on se trouvait, naire le 19 janvier 1759, que la fortune de ceux qui avaient suivi ses ordres, rendait son administration suspecte ; plus tard encore, le 29 août, e ministre informé que le tirage des lettres de change allait monter pour 1959 de 31 à 33 millions, lui reprochait que les dépenses étaient faites sans ordre, souvent sans nécessité, toujours sans économie, et terminait par ces mots: ‘ On vous attribue directement d’avoir gêné le commerce dans le libre approvisionnement de la colonie ; le munitionnaire général s’est rendu maître de tout, et donne à tout le prix qu’il.veut; vous avez vous-même fait acheter pour le compte du roi, de la seconde et troisième main, ce que vous auriez pu vous procurer de la première à moitié meilleur marché; vous avez fait la fortune des personnes qui ont des relations avec vous par les intérêts que vous avez fait prendre dans ces achats ou dans d’autres entreprises ; vous tenez l’état le plus splendide et le plus grand jeu au milieu de la misère publique . .....Je vous prie de faire de très sérieuses réflexions sur la façon dont l’administration qui vous est confiée a été conduite jusqu’à présent.
tant que peut-être vous ne le pensez.
Cette dépêche qui semblait mettre à nu les spéculations secrètes de l’intendant, le trouva impassible en apparence ; mais intérieurement pénétré de crainte et d’humiliation, il se vit découvert et flétri aux yeux de ses maîtres. Une seconde dépêche répétait les mêmes reproches et comportait des menaces encore plus C’était tout ce qui pouvait être fait dans lemoment ; les événemensse pressaient avec trop de rapidité pour permettre de porter remède à des abus, dont la cause, soi-
explicites et plus directes.
Berryer écrivait à ce fonction-
Cela est plus impor-
Sr
ere