‹ Histoire du Canada [microforme] (volume 5)Chapitre 25 sur 56 · LL · texte numérisé non relu

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gneusement cachée, exigeait une investigation attentive et minutieuse.

Les obstacles et les malheurs aigrissent le caractère des hommes et finissent souvent par allumer dans les cœurs les plus nobles des passions funestes. La division entre le gouverneur et le général Montcalm, dont l’on a déjà parlé, prit un caractère plus grave après la bataille de Carillon; et il paraît qu’à la cour, où aboutissaient les accusations et les récriminatiens, l’on crut s’apercevoir que cette malheureuse aflaire dégénérait en intrigue, dont Doreil était l'agent secret, et le gouverneur devait être la victime. La rentrée de Doreil en France ne fut peut-être pas entièrement étrangère à cette menée.

Le général Montcalm et ses partisans accusaient M. de Vaudreuil d’avoir exposé l’armée à une complète destruction, en la dispersant sur le lac Ontario et au pied du lac St.-Sacrement, et en n’appelant pas les Canadiens et les Sauvages sous les armes, pour être prêts à se porter sur les points qui pourraient être menacés. [l est bon d'observer qu'avant le 8 juillet leurs correspondances étaient très circonspectes, contenaient peu de suggessions, n’exprimaient que des doutes, et que Montcalm luimême croyait l'ennemi si peu préparé à entrer en campagne, qu’il mit six jours à se rendre de Montréal à Carillon. Après la bataille, ce général écrivit au ministre que les mesures du gouverneur l’avaient exposé sans forces suflisantes aux coups de l’ennemi ; mais que puisque la victoire avait réparé cette faute, ce qui le flattait le plus, c’est que les troupes régulières n’en partageaient la gloire avec personne, observation peu généreuse qu’expliquent du reste les jalousies que nous avons signalées déjà plusieurs fois. Puis après avoir sollicité les grâces que méritait une armée si brave, il ajoutait: “ Pour moi, je ne vous en demande pas d'autre que de me faire accorder par le roi mon retour; ma santé s’use, ma bourse s’épuise. Je devrai à la fin de l’année dix mille écus au trésorier de la colonie, et plus que tout encore, les désagrémens, les contradictions que j’éprouve, l'impossibilité où je suis de faire le bien et d'empêcher le mal, me déterminent de supplier avec instance sa Majesté de m’ac- ?

corder cette grâce, la seule que j’ambitionne.”? Doreil, son con-

fideut, qui ne se croyait pas tenu d’observer la même réserve,

critiquait depuis lo"gtemps, avec une extréme vivacité, tous les actes de l'administration. Depuis le dernier succès surtout, il ne mettait plus de mesure dans ses paroles : “ La négligence, l’ignorance, la lenteur et l’opiniâtreté du gouverneur, disait-il, ont pensé perdre la colonie. . . . . l’ineptie, l’intrigue,le mensonge, l’avidité, la feront sans doute périr.” Et comme la commune renommée attribuait aux Canadiens une grande part dans les victoires obtetenues dans le cours de la guerre, et que le roi pouvait croire au dévouement de ce peuple, il informait le ministre que le général Montcalm lui avait écrit confidentiellement que les Canadiens qu’il y avait à la batail!'> de Carillon s’étaient conduits fort médiocrement de même que les troupes de la colonie, quoiqu’il eût dit le contraire dans le rapport officiel transmis à l'aris. Après plusieurs lettres écrites dans les mêmes termes d’accusation et de calomnie, Doreil croyant avoir bien disposé les ministres à son dessein, les invita enfin dans une dernière dépêche plus violente encore que les autres, à changer le gouverneur, et à choisir le général Montcalm pour le remplacer. “ Si la guerre doit durer encore ou non, disait-il, si l’on veut sauver ou établir le Canada solidement, que sa Majesté lui en confie le gouvernement. Il possède la science politique, comme les talens militaires. Homme de cabinet comme de détails, il est grand travailleur, juste, désintéressé jusqu’au scrupule, clairvoyant, actif, et n’a en vue que le bien; en un mot, il est homme vertueux et universel. . .... Quand M. de Vaudreuil, aurait de pareils talens en partage, % aurait toujours un défaut originel, il est Canadien.”

Toutes ces intrigues, qui n’étaient pas assez secrètes pour qu’il n’en transpirât pas quelque chose même dans le public, parvenaient à la connaissance du gouverneur. Déjà les officiers et les soldats de l’armée attaquaient, critiquaieut tout haut sa conduite dans leurs propos, et lui attribuaient la détresse et les malheurs dont ils étaient les victimes. Il voulut mettre un terme à un état de chose qui pouvait avoir les suites les plus fâcheuses ; mais il n’échappa point lui-même à la passion qui animait ses ennemis, Dans une lettre pleine de récriminations qu’il adressa à Paris, il demanda le rappel de Montcalm, disant que ce général manquait des qualités nécessaires pour faire la guerre du Canada ; qu’il fallait beaucoup de douceur et de patience pour commander les

Canadiens et les Sauvages, et que Montcalm n’en avait point et finissait par désigner le chevalier de Levis pour lui succéder dans le commandement des troupes.

Ces malheureuses querelles embarrassèrent beaucoup les ministres. Une note fut dressée et soumise au conseil d’état pour rappeler Montcalm, comme il le demandait lui-même, avec le titre de lieutenant-général, et le remplacer par le chevalier de Levis avec le grade de maréchal de camp. Mais le roi, après réflexion, n’approuva point cet arrangement, et les choses restèrent comme elles étaient. L’on pensa peut-être qu’il serait dangereux, d’une part, d’oter au pays un général aimé du soldat et qui avait toujours été victorieux ; et de l’autre, de changer un gouvc neur qui avait obtenu des Canadiens tous les sacrifices de sang et d’argent que l’on pouvait attendre du peuple le plus dévoué, sans qu’ils eussent fait entendre seulement un murmure. Le système de deux chefs presqu’aussi puissans lun que l’autre était sans doute défectueux. L’on aurait du avoir nommé dès le début de la guerre un che’ civil capable d’être aussi chef militaire et de commander l’armée. Des dépêches conciliantes furent adressées au gouverneur et au général, à qui les ministres, au nom du roi, recommandèrent vivement l’union et la concorde, chose d’une absolue nécessité dans les circonstances où l’on se trouvait. Dans le printemps M. de Bougainville arriva à Québec avec ses mains pleines de récompenses. M. de Vaudreuil était nommé grand?croix de l’ordre de St.-Louis; M. de Montcalm commandeur du même ordre et lieutenant-général ; M. de Levis maréchal de camp ; Bourlamarque et de Sènezergues, brigadiers ; Bougainville colonel, enfin Dumas, major-général et inspecteur des troupes de la marine. Des croix et des avancemens étaient aussi accordés à beaucoup d’officiers de grades inférieurs. Ces récompenses, surtout les pressantes récommandations des ministres rapprochèrent les deux chefs sans les réconcilier.

Quant aux secours à attendre de la métropole, le ministre de la guerre donnait peu d’espoir. M. de Montcalm lui avait mandé qu’à moins d’un bonheur inattendu, d’une grande diversion sur les colonies anglaises par mer, ou de grandes fautes de la part de l'ennemi, le Canada serait pris dans la campagne de 59 et sûrement dans la suivante, les Anglais ayant 60,000 hommes sur

pied tandis que les Français en avaient 10 à 11 mille au plus. Ce ministre l’informa qu’il ne devait pas espérer de recevoir de troupes de renfort: “ Outre qu’elles augmenteraient la disette des vivres que vous n’avez que trop éprouvée jusqu’à présent, il serait fort à craindre qu’elles ne fussent interceptées par les Anglais dans le passuge ; et comme le roi ne pourrait jamais vous envoyer des secours proportionnés aux forces que les Anglais sont en état de vous opposer, les efforts que l’on ferait ici pour vous en procurer n’auraient d’autre effet que d’exciter le ministère de Londres à en fire de plus considérables pour conserver la supériorité qu’il s’est acquise dans cette partie du continent.” * En effet, 600 recrues, deux frégates et 12 à 15 navires du commerce appartenant la plupart au munitionnaire avec des marchandises et des vivres, furent tout ce qui entra dans le port de Québec avant l’apparition de la flotte ennemie. Quoique cette conduite déliât les Canadiens de la fidélité qu’ils devaient à la France, puisqu’elle reconnaissait elle-même la supériorité absolue de l'ennemi en Amérique, pas un cependant ne parla de rendre les armes ; ils avaient encore du sang à verser et des sacrifices à faire pour cette ancienne patrie d’où sortaient leurs pères, et s’il y eut des paroles de découragement, elles partirent plutôt des rangs de l’armée régulière que de ceux des colons.

Le gouvernement britannique n’ignorait point à quel état de détresse était réduit le Canada; ce qui fut un motif de plus p« lui de redoubler de vigueur. Il demanda et obtint de la chambre des communes tout ce qui était nécessaire, en hommes, en argent et en vaisseaux, pour mener à bonne fin l’entreprise glorieuse qu’il avait commencée. Si les progrés faits jusque là étaient peu brillans, ils étaient du moins solides et assurés ; le chemin de Québec, celui de Niagara et du Caïada occidental étaient ouverts. Les diverses tribus de ces contrées étaient acquises. Voulant prévenir le moment de la chute de la puissance française, et s’assurer de l’amitié de PAngleterre avant qu’il fût trop tard, elles avaient signé avec elle un traité de paix dans le mois d’octobre précédent, à Easton, où s’étaient exprès rendus sir William Johnson et plusieurs gouverneurs,accompagnés d’un grand nombre des personnes les plus marquantes des provinces. Ainsi se bri-

«+ Lettre du 19 février 1759.

sait chaque jour cet admirable système des alliances indiennes fondé par Champlain et organisé par Talon et Frontenac. Le traité d’Easton prépara la voie, suivant Smollett, aux opérations militaires qui furent projetées contre le Canada pour la célèbre campagne de 59.

Comme l’année précédente, l’Angleterre persista dans son plan d’envahir le Canada à la fois par le centre et par ses deux extrémités. L’immensité de ses forces l’obligeait toujours à les diviser; car, réunies, elles se seraient nui et une partie serait restée inutile. Louisbourg étant pris, Québec était la seconde ville à attaquer du côté de la mer, et sous les murs de laquelle les trois armées envahissantes devaient se réunir pour enlever de vive force ce dernier boulevard des Français dans le continent. Le général Amherst, à qui la chambre des communes avait vnté des remercîmens comme à l’amiral Boscawen, pour la conquête de Louisbourg, fut chargé du commandement de l’armée anglaise à la place du général Abercromby rappelé après la bataille de Carillon. Un corps de dix mille hommes fut mis sous les ordres du général Wolfe, jeune officier qui s’était distingué par son activité et par son audace au siége de Louisbourg, pour remonter le St-Laurent et assiéger Québec ; un corps de douze mille hommes, commandé par le général-en-chef lui-même, devait tenter pour la troisième fois le passage du lac Champlain, descendre la rivière Richelieu et le St.-Laurent, et se réunir à celle de Wolfe. Enfin le général Prideaux avec un troisième corps composé de troupes régulières et provinciales et de plusieurs milliers d’Indiens sous les ordres de sir William Johnson, était chargé de prendre Niagara, de descendre le lac Ontario, enlever, chemin faisant, Montréal, et venir se joindre aussi lui aux deux armées déjà rendues sous les murailles de la capitale canadienne. Un quatrième corps moins considérable devait, sous les ordres du colonel Stanwix, battre la campagne, enlever les petits forts qui se trouveraient sur sa route et purger d’ennemis les rives du lac Ontario. Outre ces forces, qui composaient un total de plus de 30,000 hommes avec des parcs d'artillerie formidables et toutes sortes de machines de guerre, les amiraux Sounders, Durell et Holmes firent voile d'Angleterre avec une escadre de 20 vaisseaux de ligne, 10 frégates, 18 autres bâtimens plus petits que rallièrent en chemin un

grand nombre d’autres, pour transporter l’armée du général Wolfe de Louisbourg à Québec et couvrir le siége de cette ville du côté de la mer: cette flotte ne portait pas moins de 18,000 matelots et soldats de marine. Si, à cela, l’on ajoute encore les troupes nombreuses destinées à la garde des colonies anglaises ellesmêmes, on voit que l'estimation des forces de l’ennemi, faite par le général Montcalm, n’était pas loin de la : &r té, et que la conquête du Canada avait obligé ses envahisseurs à armer trois fois plus d’hommes pour le soumettre que ce pays comptait dans son sein de soldats et d’habitans capables de porter les armes,* fait qui témoigne de la crainte que ces braves, si faibles en nombre, avaient inspirée à leurs ennemis.

En vue de ces immenses préparatifs, l’on fit faire dans l’hiver le dénombrement des hommes capables de servir; il s’en trouva 15,000+ de l’âge de 16 à 60 ans. Les troupes régulières montèrent seulement à 5,300 hommes après l’arrivée des 600 recrues dont nous avons parlé plus haut.f On sait que depuis l’origine toute la population était armée en Canada. Le 20 mai le gouverneur adressa une circulaire aux capitaines de milice pour les prévenir de tenir leurs compagnies prêtes à marcher au premier ordre, chaque homme portant des vivres pour six jours. Dans le mois d’avril le peuple avait été averti de l’orage qui allait fondre sur lui, et l’évêque avait ordonné des prières publiques

* Les journaux des colonies anglaises portaient leurs forces de terre à 60,090 hommes. ‘“ L’Angleterre a actuellement plus de troupes en mouvement dans ce continent que le Canada ne contient d’habitans, en comprenant les vieillards, les femmes et les enfans. Quel moyen de pouvoir résister à cette multitude.”’—Lettre de M. Doreil, commissaire des guerres, au ministre.

t Gouvernement de Québec . . . . . . , . 7,511

«4 Trois-Rivières . , . . . 1,313

« Montréal , . . . . . . 6,405

15,229 hommes.

+ 8 bataillons de ligne . . . . . . . . . . 3,200 2 « de la marine et des colonies. . . . 1,500 MROBUBRE en on 4 eo 6 à 600

dans toutes les églises où les habitans s portèrent en foule comme ils allaient bientôt se porter au combat.

Dès le petit printempsle capitaine Pouchot partit pour Niagara avec 300 hommes, réguliers et Canadiens, et l’ordre de réparer les ouvrages de ce fort, de s’y défendre s’il étair aitaqué, et s’il ne l'était pas, de soutenir les postes du voisinage de l’Ohio, et de prendre même l’offensive s’il se présentait une occasion.favorable de le faire avec quelque chance de succès. Quelques barques avaient été construites dans l’hiver à la Présentation. M. de Corbière reçut ordre de les prendre et d’aller relever les ruines du fort Frontenac pour ressaisir la supériorité sur le lac Ontario. On avait préparé aussi d’autres petits bâtimens au pied du lac Champlain, pour protéger les communications avec St.-Frédéric et Carillon, et, dans tous les cas, pour aider à la défense du fort St-Jean. 2,600 hommes environ s’échelonnèrent dès que la saison le permit, sur cette frontière depuis Chambly jusqu’au pied du lac St.-Sacrement, sous les ordres du brigadier Bourlamarque. (Cet officier devait faire travailler aux retranchemens de Carillon qui n’étaient pas encore finis; mais les nouvelles apportées par le colonel Bougainville ayant fait supposer que Québec était le point le plus menacé, l’ordre lui fut tr-nsmis, si ennemi se présentait en nombre, d'abandonner les positions de Carillon et de St.-Frédéric après en avoir fait sauter les fortifications, et de se replier sur l’île aux Noix. Le chevalier de la Corne, chargé de tenir la campagne a pied du lac Ontario avec 1,200 hommes, devait aussi lui, s’il était forcé, se retirer à la tête des rapides du $t.-Laurent au-dessous de la Présentation, et là faire ferme contenance. Ces précautions prises, le surplus des troupes resta dans ses quartiers, se tenant prêt à marcher au premier ordre. Le gouverneur et les généraux Montcalm et Levis attendirent à Montréal que l’ennemi se mît en campagne, pour voir où il faudrait se porter, car sa supériorité forçait à recevoir la loi de lui pour les mouvemens. Le général Montcalm souffrait de cette inaction. Il trouvait que les dispositions pour la défense de Québec étaient trop tardives, ce qui était vrai, c’est-à-dire qu'il y a longtemps que la France aurait du avoir fait fortifier cette ville pour la mettre à l’abri d’un coup de main. Maintenant il était trop tard. Québec était moins fort que plusieurs

autres postes. M. de Vaudreuil, portant les yeux sur tous les points menacés, n’ôsait se décider encore, d’autant plus que toutes les armées anglaises devaient agir simultanément, et il attendait qu’elles s’ébranlassent pour marcher à la première qui paraîtrait.

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