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pieds, était regardé .comme inaccessible surtout dans l’endroit qu’occupait la ville.* Les points les plus faibles en face du port furent garnis de murailles et de palissades, et les communications entre les parties hautes et basses coupées et défendues par de l'artillerie. On pensait que des batteries placées sur les quais de la basse-ville et sur l’escarpement de la haute, dont le feu se croiserait sur le port et le bassin, seraient suffisantes pour empêcher aucun vaisseau de remonter le fleuve au-dessus. Il ne restait donc plus dans cette hypothèse, qu’à défendre l’entrée de la rivière St.-Charles et à fortifier le rivage de la Canardière et de Beauport jusqu’au sault de la rivière Montmorency, et ensuite le côté droit de ce cours d’eau, qui descend des montagnes et coupe la communication de la rive gauche du St.-Laurent par une suite de cascades jusqu’à la grande cataracte qu’il forme en se jetant dans le fleuve d’une hauteur de 260 pieds.
On barra la rivière St.-Charles au fond du bassin, vis-à-vis de la porte du Palais, avec des mâtures enchaînées les unes aux autres, retenues par des ancres et protégées par cinq bateaux placés en avant, portant chacun une pièce de canon. Enarrière de ce barrage, on coula deux navires marchands pour y établir une batterie de gros calibre rayonnant sur le bassin. La rive droite de la rivière St.-Charles, depuis la porte du Palais jusqu’au pont de bateaux établi à l’endroit où aboutissuient les routes de Beauport et Charlesbourg, fut bordée de retranchemens sur lesquels on plaça aussi de l’artillerie pour défendre l’entrée de St.-Roch et empêcher l’ennemi de s'emparer par surprise des hauteurs de Québec. La position de l’armée fut marquée de ce pont communiquant à la ville et dont les têtes étaient défendues par des ouvrages à corne, jusqu’à la rivière Montmorency, et dès que les troupes eurent passé du côté droit de la rivière St.-Charles, où elles s’étaient d’abord retranchées, dans leur nouvelle position, du côté gauche, elles se couvrirent de retranchemens qui suivaient les sinuosités du rivage, et qu’elles flanquèrent de redoutes garnies de canons dans les endroits où la descente paraissait facile.
* 4 Il n’y a pas lieu de croire, dit l’ordre de bataille du 10 juin, que les ennémis pensent à tenter à passer devant la ville et à faire le débarquement à l’anse des Mères ; et tant que les frégates subsisteront, nous n’avons du moins rien à craindre pour cette partie.’
Dans le centre de cette ligne, à l’embouchure de la rivière Beauport, on établit encore une batterie flottante de 12 bouches à feu,
La petite flottille qui restait, c’est-à-dire les deux frégates, les bateaux et les brûlots, fut mise sous les ordres du capitaine Vauquelin. On posa des gardes de distance en distance au pied de la falaise le long du fleuve depuis la ville jusqu’au dessus du Foulon, où une rampe avait été pratiquée pour communiquer avec le plateau au fond des plaines d'Abraham. Une petite redoute avec du canon gardait cette issue. Tels sont les préparatifs de défense que l’on fit à Québec et dans les environs.
Dans ce plan, supposant toujours le fleuve infranchissable devant Québec, et l’armée de Beauport trop solidement établie pour être forcée, il ne restait plus à l’armée envahissante qu’à débarquer sur la rive droite du St.-Laurent, la remonter ‘une certaine distance, traverser ensuite sur la rive gauche et la descendre pour venir prendre l’armée française à revers en l’attaouant par les routes de Charlesbourg et de Bourg-Royal. C’était une opération difficile et sans doute jugée impraticable à cette époque, la retraite étant impossible en cas d’échec.
L'armée française grossissait chaque jour par l’arrivée des milices de toutes les parties du pays. Il ne resta bientôt plus dans les campagnes que des vieillards, des femmes et des enfans. Tous les hommes en état de porter les armes étaient à Québec, à Carillon, sur le lac Ontario, à Niagara et dans les postes du lac Erié et de ia partie de la vallée de l’Ohio qui restait encore aux Français.
Par l’ordre de bataille, la droite de l’armée, composée des milices des gouvernemens de Québec et des Trois-Rivières, formant 4,380 hommes sous les ordres de MM. de St.-Ours et de Bonne, occupait la Canardière; le centre, fort de cinq bataillons de réguliers comptant 2,000 combattans, sous les ordres du brigadier de Sènezergues, gardait l’espace compris entre la rivière et l’église de Beauport, et la gauche, formée des milices du gouvernement de Montréal au nombre de 3,459 hommes, sous le commandement de MM. Prud’homme et d’Herbin, s’étendait depuis cette église jusqu’à la rivière Montmorency. Le général de Levis commandait la gauche et le colonel de Pougainville la
droite. Le général en chef se réserva le centre, où il établit son quartier-général. Un corps de réserve, composé de 1,400 soldats de la colonie, 350 hommes de cavalerie et 450 Sauvages, en tout 2,200 combattans, commandé par M. de Boishébert revenu des frontières de l’Acadie, prit position en arrière du centre de l’armée sur les hauteurs de Beauport. Si à ces forces l’on ajoute ia garnison de Québec formée de ses habitans et comptant 650 hommes aux ordres de M. de Ramesay, et les marins, l’on aura un grand total de 13,000 combattans. ‘“ On n’avait pas compté, dit un témoin oculaire, sur une armée aussi forte, parce qu’on ne s'était pas attendu à avoir un si grand nombre de Canadiens; on n’avait eu intention d’assembler que les i..mmes en état de soutenir les fatigues de la guerre; mais il régn ‘t une telle émulation dans ce peuple que l’on vit arriver au camp des vieillards de 80 ans et des enfans de ,2 à 13! qui ne voulurent jamais profiter de l’exemption accordée à leur âge; jamais sujets ne furent plus dignes des bontés de leur souverain soit par leur constance dans le travail, soit par leur patience dans les peines et les misères qui, dans ce pays, ont été extrêmes; ils étaient dans l’armée exposés à toutes les corvées.”? ‘
L'on sttendit les ennemis dans cette position aussi imposante qu’on avait pu la rendre. Le gouverneur et les officiers de l’administration laissèrent la ville et se retirèrent à Beauport. Les principales familles gagnèrent les campagnes emportant avec elles ce qu’elles avaient de plus précieux.
Cependant les vaisseaux anglais que l’on avait vus au Bic, et dont l’immobilité dans cette partie du fleuve avait fini par surprendre, n’était qu’une avant-garde commandée par l'amiral Durell et envoyée de Louisbourg pour intercepter les secours venant de France. Une puissante escadre, sous les ordres de Pamiral Saunders, avait fait voile dans le mois de février pour aller prendre l’armée du général Wolfe à Louisbourg et la transporter à Québec. Ayant trouvé le port de Louisbourg fermé par les glaces, elle avait été en attendre la débâcle à Halifax. À son retour Wolfe s’y embarqua avec huit régimens de ligne, deux bataillons de fusiliers royal-américains, les trois compagnies de grenadiers de Louisbourg, trois compagnies de chas-
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seurs (rangérs), une brigade ‘lé soldats du génie, 1000 soldats’de marine, formant en tout 11,000 hommes environ.*
Le général Wolfe était uñ jeuné officier de talens qui brûlait du désir dé sé distinguér par des actions d’éclat. Le duc de Bedford lui avait donné un emploi assez considérable en Irlande ; il l'avait quitté pour prendre part à la guérre, abandonnant son avancement à la fortuné. Elle a été peu favorable à ma famille, écrivait-il, mais pour moi elle m’a souri quelquefois et m’a fait participer à ses faveurs. Je me remèéts entièrement à sa discrétion.” Sa conduite au siége de Louisbourg attira l’attention sur lui, ét lé fit choisir pour commander l’expédition de Québec, qui démandait à la fois de l’activité, dé la hardiesse et de la prudence. On lui donna des lieutenäns animés de la même ambition que lui. Les brigadiers Monckton, Townshend et Murray, quoiqu’encore tous trois dans la fléur de l’âge, avaient étudié la guerre avec fruit,
t s’ils étaient jeunes én annéés ils étaient déjà vieux par l’expérieñcé des combats. Wolfe était le fils d’un ancien majorgénéral qui avait sérvi avec quelque distinction, Les trois autres àppartenaiént à la noblesse: Townshend à l’ordre de la pairie. Ils partirent le cœur rempli d’émulation ét d’espérance. “ Si le général Montéalm, s’écriait Wolfe, est capable de frustrer nos efforts encore cette annéé, il pourrà passer pour un officier habile, ou la colonie à des réssources que l’on ne connait pas, ou enfin nos généraux sont plus mauvais que dé coutume.”
L’escadre forte de 20 vaisseaux de ligne, d’un pareil nombre de frégatés et autres bâtimens de guerré plus petits, suivié d’une multitudé de transports; remonta le St-Laurent et atteignit l’île d'Orléans sans accident le 25 juin. On fut étonné dans le pays de l’heuteusé fortune de cette flotte, qui avait su éviter tous les périls dé la navigation du fleuve. On a ignoré jusqu’à nos jours qué le commandant d’une frégate française, Denis de Vitré, fait prisonnier pendant la guerre, avait été forcé de lui servir de pilote jusqu’à Québec, sa patrie, trahison dont il fut récompensé pr un gräde au service de l’Angleterre, Bientôt l’ennemi eut près de 30,000 hommes de terre et de mer devant cette ville. L’armée anglaise débarqua en deux divisions sur l’île
* Les ordonnances de paiement prouvent qu’elle était d’au moins 10,000 hommes y compris les officiers, outre les soldats de marine.
d'Orléans évacuée de la veille par les habitans, et vint prendre position à son extrémité supérieure en face de Québec et du camp de Beauport, Le général Wolfe adressa un manifeste au peuple canadien qui devait demeurer sans effet. L’escadre anglaise se réunit graduellement sous cette île, et commença à faire reconnaître le bassin et la rade de la ville. Le capitaine Cook, qui s’est depuis immortalisé par ses voyages de découverte, fut employé à ce service. Il est digne de remarque que les deux premiers navigateurs qui aient fait le tour du globe, Cook et Bougainvillé, se trouvaient alors sous les murs de Québec.
Pendant ces reconnaissar ‘*, les Français préparèrent les brûlots qu’ils tenaient en rése.ve pour les lancer contre la flotte anglaise toujours groupée sous l’île d'Orléans. Le 28 juin le vent paraissant favorable, sept brûülots de 3 à 400 tonneaux furent lâchés, mais le feu y ayant été mis trop tôt, les ennemis eurent le temps d’en changer la direction en les remorquant au large de leurs vaisseaux, qui én furent quittes pour la peur. Un mois après on lança les radeaux enflammés, qui se consumèrent avec le même résultat ; de sorte que ces machines, dans le fond rarement dangereuses, mais auxquelles l’imagination populaire attribue toujours un effet extraordinaire, s’évanouirent en fumée, et débarrassèrent l’ennemi de l’inquiétude qu’elles pouvaient lui causer.
Le général Wolfe cependant après avoir examiné la situation de la ville et de l’armée française, trouva les difficultés de son entreprise plus grandes qu’il ne les avait supposées d’abord. D’un côté un ville bâtie sur un rocher qui paraissait inaccessible, de lPautre une armée nombreuse fortement retranchée pour en défendre l’approche. Ses tâtonnemens dévoilèrent au général Montcalm l’indécision de ses plans et le confirmèrent dans sa résolution de rester immobile dans son camp de Beauport. Ne pouvant approcher de Québec, Wolfe résolut, en attendant qu’il eût découvert quelque point vulnérable pour attaquer son adversaire, de bombarder la ville et de dévaster les campagnes dans l’espoir d’obliger les Canadiens à s'éloigner pour aller mettre leurs familles et leurs effets en sûreté.
Une partie de l’armée anglaise qui était débarquée sur l’île d'Orléans, traversa à cet effet à la Pointe-Lévy le 30 juin, et y
prit position en face de la ville après avoir délogé un petit corps de Canadiens et de Sauvages qui y avait été placé en observation ; c'était ce que le général Montcalm appréhendait le plus et ne pouvait empêcher à cause de la nature des lieux. N’ôsant risquer un gros corps au-delà du fleuve, il donna, lorsqu'il vit les préparatifs de l’ennemi pour le bombardement, 14 ou 1,500 hommes de toutes sortes à M. Dumas pour tâcher de surprendre et de détruire les ouvrages et les batteries que le général Monkton y avait fait élever. Cet officier traversa le fleuve au sault de la Chaudière dans la nuit du 12 au 13 juillet et se mit en marche sur deux colonnes ; mais dans lobscurité une colonne devança l’autre en passant un bois, et celle qui se trouvait en arrière, apercevant tout-à-coup des troupes devant elle, les prit pour les ennemis et les attaqua. La première colonne se voyant assaillie par-derrière brusquement, se crut coupée, riposta, tomba en désordre et, saisie d’une terreur panique, prit la fuite, entraînant la seconde après elle. Dès 6 heures du matin le détachement avait repassé le fleuve. Or a donné à cette échaffourée le nom de Coup des écoliers, parce que les élèves des écoles qui formaient partie du détachement, furent la cause première de la méprise.
C’est dans la même nuit que les batteries de la Pointe-Lévy ouvrirent leur feu sur la ville. L’on dut voir alors que les assiégeans ne reculeraient devant aucune mesure extrême, et que les lois de la guerre seraient suivies avec la dernière rigueur, car ce bombardement était inutile pour avancer la conquête. Mais ce n’était que le commencement d’un système de dévastations qui, en Europe, eût attiré sur son auteur l’animadversion des peuples, et dont l'exemple donné autrefois en Allemagne par Turenne a été blâmé par tous les historiens anglais. Les premiers projectiles qui tombèrent sur cette cité dont chaque maison pouvait être distinguée de l’ennemi, fit fuir les habitans, d’abord derrière les remparts du côté des faubourgs, et ensuite dans les campagnes. On retira les poudres, et une partie de la garnison s’organisa en sapeurs-pompiers pour éteindre les incendies. Dans l’espace d’un mois les plus belles maisons avec la cathédrale devinrent la proie des flammes. La basse-ville fut entièrement incendiée dans la nuit du 8 au 9 août. La plus grande et la plus riche portion de Québec ne fut plus qu’un monceau de ruines, et
quantité de citoyens riches auparavant se trouvèrent par ces désastres réduits à l’indigence. Bon nombre de personnes aussi furent tuées. Le canon des remparts était inutile. La distance, plus d’un mille far-dessus le fleuve, était trop grande pour qu’il pût incommoder les batteries anglaises invisibles à l’œil nu au travers des bois et des broussailles qui les masquaient.
Après avoir détruit la ville, le général Wolfe se rejeta sur les campagnes. Il fit brûler toutes les paroisses depuis l’Ange- Gardien au levant du sault Montmorency jusqu'aux montagnes du cap Tourmente et couper les arbres fruitiers. Il fit subir le même sort à la Malbaie, à la baie St.-Paul et aux paroisses de St.-Nicolas et de Ste.-Croix sur la rive droite du St.-Laurent, à quelques lieues au-dessus de Québec. L’île d'Orléans fut également incendiée d’un bout à l’autre. On cl: sait la nuit pour commettre ces ravages, que l’on portait &. sur les deux rives de ce grand fleuve partout où l’on pouvait mettre le pied ; on enlevait les femmes et les enfans, les vivres et les bestiaux. Plus la saison avançait plus on se livrait à cette guerre de brigandages par vengeance des échecs qu’on éprouvait et pour effrayer la population. Un détachement de 300 hommes sous les ordres du capitaine Montgomery, envoyé à St.-Joachim où quelques habitans se mirent en défense, y commit les plus grandes cruautés. Les prisonniers furent massacrés de sang-froid et de la manière la plus barbare.* Du camp de Beauport l’on apercevait à la fois les embrâsemens de la côte de Beaupré, de l’île d'Orléans et d’une partie de la rive droite du fleuve.
Ces dévastations, dans lesquelles plus de 1,400 maisons furent incendiées dans les cimpagnes,f n’avançaient pas cependant le
* « There were several of the ennemy killed and wounded, and a few prisonners taken, all of whom the barbarous Capt. Montgomery who commanded us, ordered to be butchered in a most inhuman and cruel manner.” &e.—{t Manuscript Journal relating to the operations before Quebec in 1759, Zept by Colonel Malcolm Fraser, then lieutenant of the 78th (Fraser’s Highlanders.)
+‘ We burned and destroyed upwards of 1,400 fine farm houses, for we during the siege were masters of a great part of their country along shore, and parties were almost continually kept out ravaging the country; so that ’tis tho’t it will take them half a century to recover the damage.”’—.1 Journal of the expedilion up the river St.-Lawrence, &c., publié dans le New-
but de la guerre. Les Français ne bougeaient pas. Après tant de délais et de ravages inutiles, Wolfe ne voyant point d’autre alternative que d’attaquer la position du général Montcalm par son flanc gauche, fit passer le gros de son armée de l’île d’Offléans à l’Ange- Gardien, et chercher des gués pour franchir la rivière Montmorency. Montcalm avait fait reconnaître et fortifier ceux qui existaient. Frustré de ce côté, le général anglais dut tourner son attention ailleurs. Il ordonna à quelques vaisseaux de tâcher de remonter au-dessus de la ville. S'il pouvait mettre son armée à terre au couchant de Québec, la position du général Montcalm était tournée, car toute la force de cette position consistait dans impossibilité de ce passage et les Français devaient changer aussitôt leur ordre de bataille. Profitant du vent, Wolfe mit à la voile le 18 juillet avec deux vaisseaux de guerre, deux chaloupes armées et deux transports, et malgré ies boulets il passa au-dessus de Québec avec la plus grande facilité en serrant de près le rivage de la Pointe-Lévy. Mais examen fait de la côte il trouva que le débarquement .entre la ville et le Cap-Rouge serait une opération trop chanceuse et après avoir poussé un détachement jusqu’à la Pointe-aux-Trembles pour faire des prisonniers, il ne vit plus d'autre parti à prendre que d’aborder de front les retranchemens des Français ou de se retirer. Il n’ôsa point débarquer au-dessus de la rivière du Cap-Rouge, on ne sait trop pour quelle raison ; car dès qu’il aurait eu pris terre là comme plus bas, Montcalm était toujours pris à revers et devait 1bandonner sa position. L’attaque de la droite et du centre des Français présentant trop de dangers, Wolfe décida de borner ses efforts à leur gauche, en l’attaquant en front par le fleuve St.-Laurent et en flanc par la rivière Montmorency. Voici quelles furent ses dispositions.
York Mercury du 31 décembre 1759. Et cependant un écrivain du temps, parlant de la conduite de M. de Contades et du maréchal Richelieu en Allemagne par opposition à celle du général Wolfe en Canada, ajoute: ‘ But (said the late general Wolfe) Britons breathe higher sentiments of humanity and listen to the merciful dictates of the Christian Religion, which was verified in the brave soldiers whom he led on to conquest kv their shewing more of the true christian spirit than the subjects of His Most Christian Majesty can pretend to.” Il est impossible de pousser la naïveté plus loin.
La rive gauche du Montmorency qu’il occupait étant près du fleuve plus élevée que la rive droite, il y fit augmenter les batteries qu’il y avait déjà et qui enfilaient par-dessus la rivière les retranchemens des Français. Le nombre des canons, mortiers ou obusiers fut porté à plus de 60. Il fit échouer ensuite sur les récifs deux transports portant chacun 14 pièces de canon, l’un à droite et l’autre à gauche d’une petite redoute en terre élevée sur le rivage, au pied de la route de Courville, pour défendre à la fois l'entrée de cette route qui conduisait sur la hauteur occupée par les Français et le passage du guëé de Montmorency en bas de la chute. Le feu de ces deux transports devait se croiser sur cette redoute, la réduire au silence et couvrir la marche des assaillans sur ce point accessible de notre ligne. Le Centurion de soixante canons vint ensuite se piacer vis-à-vis de la chute, le plus près possible, pour protéger le passage du gué aux troupes qui devaient descendre du camp de l’Ange-Gardien. Ainsi 118 bouches à feu devaient tonner contre l’aile gauche de l’armée de Montcalm. Vers midi, le 31 juillet, elles commencèrent à tirer, Dans le même temps le général Wolfe formait ses colonnes d’attaque. Plus de 1,500 berges étaient en mouvement sur le bassin de Québec. 1,200 grenodiers et une partie de la brigade du général Monkton s’embarquèrent à la Pointe-Lévy pour venir débarquer entre le Centurion et les transports échoués. La seconde colonne, composée des brigades Murray et Townshend, descendit des hauteurs de l’Ange-Gardien pour venir, par le gué, se réunir à la première colonne au pied de la route de Courville, afin d’aborder ensemble cette route et les retranchemens qui l’'avoisinaient. Ces deux corps formaient 6,000 hommes. Un troisième corps de 2,000 soldats chargé de remonter la rive gauche du Montmorency, devait franchir cette rivière à un gué situé à une lieue environ de la chute, et qui était gardé par un détachement sous les ordres de M. de Repentigny. A uneheure ces trois colonnes étaient en marche pour exécuter un plan d’attaque qui aurait été beaucoup trop compliqué pour des troupes moins disciplinées que celles du général Wolfe.
Le général Montcalm, quelque temps incertain sur le point qui allait être assailli, avait envoyé ses ordres sur toute la ligne pour se tenir prêt à repousser les ennemis partout où ils se présentep*
raients mais bientôt leurs mouvemens firent connaître le lieu précis où ils voulaient débarquer et où le général de Levis se prépara à les bien recevoir. Après avoir détaché 500 hommes
au secours de M. de Repentigny, un autre petit parti pour. suivre le mouvement du corps ang allait tenter le passage du gué du Montmorency, il fit demanuer quelques bataillons de
réguliers du centre pour le soutenir en cas de besoin. Le général Montcalm vint à deux heures examiner la situation de sa gauche ; il parcourut les lignes, approuva les dispositions du chevalier de Levis, donna de nouveaux ordres et retourna au centre afin d’être à portée d’observer ce qui se passait partout. Trois bataillons avec quelques Canadiens des Trois-Rivières vinrent renforcer cette aile ; la plus grande partie se plaça en réserve sur la grande route de Beauport et le reste fut acheminé sur le gué défendu par M. de Repentigny. Cet officier avait été attaqué par la colonne anglaise avec assez de vivacité; mais il l'avait forcé d’abandonner son entreprise après lui avoir mis quelques hommes hors de combat. La retraite de ce corps permit aux renforts qui arrivaient à M. de Repentigny de rebrousser chemin et de revenir sur le théâtre de la principale attaque.
La colonne de la Pointe-Lévy cependant qui venait sur les berges, sous les ordres du général Wolfe lui-même, après avoir fait beaucoup de mouvemens divers comme pour tromper les Français sur le véritable point où elle voulait opérer sa descente, se dirigea enfin vers les transports échoués ; en arrivant la marée étant basse une partie des berges fut arrêtée par une chaine de cailloux et de galets, qui la retint quelque temps et causa quelque désordre ; le général en chef ayant fait surmonter bientôt tous les obstacles, 1200 grenadiers appuyés de 200 hommes d’autres troupes sautèrent à terre sur une plage spacieuse et unie, où ils devaient se former en quatre divisions et marcher soutenus par la brigade Monkton débarquée derrière eux. Par quelque malentendu cet ordre ne fut pas ponctuellement exécuté. Tlsse mirent en colonne; et suivis, mais de trop loin, par la brigade Monckton rangée en trois divisions, ils marchèrent sur la redoute qui gardait l’entrée de la route de Courville, au son d’une musique guerrière. La redoute avait été évacuée. Les grenadiers s’y arrêtèrent et se formèrent en colonnes d’attaque pour assaillir les retranchemens
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qui étaient à une petite portée de fusil, tandis que toutes les batteries ennemies, redoublant de vigueur, faisaient pleuvoir depuis midi sur les Canadiens qui défendaient cette partie de la ligne française, une grêle de bombes et de boulets que ceux-ci essuyaient avec la plus grande patience et la plus grande fermeté. Lorsque les assaillans furent formés, ils s’ébranlèrent la bayonnette au bout du fusil pour aborder les retranchemens. Leur costume et leur attitude contrastaient singulièrement avec l’apparence de leurs adversaires, enveloppés d’une légère capote fortement serrée autour des reins et n’ayant, pour suppléer à leur discipline, que leur courage et la justesse remarquable de leur tir. Ils attendirent froidement que l’ennemi atteignit le pied du côteau, à quelques verges seulement de leur ligne, pour les coucher en joue. Alors* ils lâchèrent des décharges si rapides et et si meurtrières qu’en peu de temps les deux colonnes anglaises furent jetées en désordre, et que malgré les efforts de leurs officiers, elles prirent toutes la fuite pêle-mêle pour aller chercher un abri derrière la redoute, où elles ne purent jamais être reformées ct ensuite derrière le reste de leur armée déployée un peu plus loin. Au même moment survint un violent orage de pluie et de tonnerre, qui déroba les combattans à la vue les uns des autres pendant quelque temps, et dont le bruit plus imposant et plus vaste, fit taire celui de la bataille. Lorsque la tempête fut passée et que le brouillard se fut dissipé, les Canadiens aperçurent les ennemis qui se rembarquaient avec leurs blessés, après avoir mis le feu aux deux transports échoués, se retirant comme ils étaient venus, les uns dans leurs berges et les autres par le gué de la rivière Montmorency. Le feu de leur nombreuse artillerie, à laquelle on n’avait pu répondre qu’avec une dixaine de pièces de canon, qui avaient incommodé cependant beaucoup les troupes de débarquement, dura sans discontinuer jusqu’au soir, et l’on estime qu’elle tira 3000 coups de canon dans cette journée. La perte des Français, causée presqu’entièrement par cette arme, fut peu considérable, si l’on considère qu’ils furent plus de six heures exposés à une grêle de projectiles. Les ennemis eurent
vf their mark ; they then poured their small shot like showers of haïl, which caused our brave grenadiers to fall very fast.”’—Journal d’un officier anglais.
environ 500 hommes hors de combat dont un grand nombre d'officiers.
La victoire remportée à Montmorency fut due principalement aux judicieuses dispositions et à l’activité du chevalier de Levis, qui avec moins de troupes immédiatement sous la main que le général Wolfe, sut néanmoins en réunir un plus grand nombre que lui au point d’attaque. Quand bien même les grenadiers anglais auraient franchi le retranchement, il est encore fort douteux s’ils eussent pu réussir à gagner la victoire appuyés du reste de leur armée. Le terrain de la grève au chemin de Beauport s’élevant en cet endroit par petits gradins ou pentes assez inclinées, entrecoupées transversalement de ravins entre lesquels serpente la route de Courville, offrait un théâtre très favorable au tirailleur canadien. De plus, les bataillons de réguliers qui étaient de réserve en arrière étaient prêts à marcher à son secours s’il en eut eu besoin.
Le général Wolfe rentra dans son camp accablé de l’échec qu’il venait d’éprouver. Son imagination envisageait avec une “espèce d’effroi l’impression que sa défaite allait causer en Angle-
terre, et les propos malveillans que l’on tiendrait sans doute sur l’audace qu’il avait eue de se charger d’une entreprise qui était au-dessus de ses forces. Il voyait dans un moment s’évanouir tous ses rêves d’ambition et de gloire, et la fortune entre les mains de laquelle il avait confié son avenir, l’abandonner presque aux premiers pas qu’il faisait sous ses auspices. Il semblerait que son esprit n’avait plus sa lucidité ordinaire, quand on le voit, après avoir perdu tout espoir de forcer le camp du général Montcalm, détacher sérieusement le général Murray avec douze cents hommes, pour détruire la flotille française aux Trois-Rivières et s’ouvrir une communication avec le général Amherst sur le lac Champlain. Murray partit avec 300 berges; mais il s’avança peu avant dans le pays. Repoussé deux fois à la Pointe-aux- Trembles par le colonel de Bougainville à la tête de 1,000 hommes détachés de l’armée pour suivre ses mouvemens, il débarqua à Ste.-Croix, qu’il incendia comme nous l’avons rapporté ailleurs. De là il se jeta sur Deschambault où il pilla et brûla les équipages des officiers français, et se retira ensuite précipitamment sans avoir pu accomplir l’objet de sa mission ; mais non sans avoir
considérablement inquiété Montcalm, qui, à la première nouvelle de ces incursions, se mit en chemin incognito pour Jacques Cartier, craignant que les Anglais ne s’emparassent de cette rivière et ne coupassent le pays en deux en se fortifiant dans cetts position importante; rendu à la Pointe-aux-Trembles ayant appris leur retraite il revint sur se pas.
Après ce nouvel échec, une maladie dont le général Wolfe portait le germe depuis longtemps, favorisé par les fatigues du corps et les inquiétudes de l'esprit, se développa tout-à-coup et le mit aux portes du tombeau. Lorsqu'il fut assez bien rétabli pour pouvoir s'occuper d’affaires, il adressa une longue dépêche à son gouvernement dans laquelle il exposa tous ies obstacles contre lesquels il avait à lutter, les regrets cuisans qu’il éprouvait du peu de succès de ses efforts, et dans laquelle respirait en même temps ce dévoûment pour la patrie qui animait à un si haut degré l’âme de ce guerrier. On fut plus touché en Angleterre de la douleur du jeune commandant que de l’échec des armes de la nation.
L'esprit de Wolfe avait fléchi comme son corps, sous le poids de sa situation, qui ne lui laissait plus que le choix des difficultés, comme il le disait lui-même. Ïl appela à son secours l’aide de ses lieutenans, dont nous avons déjà fait connaître les talens et le caractère. Il les invita à considérer quel était, dans leur opinion, le meilleur plan à suivre pour attaquer le général Montcalm avec quelque chance de succès, leur faisant part en même temps de son a x, qui était de renouveler l’attaque de l’aile gauche du camp de Beauport, et de dévaster et ruiner le pays autant que cela serait possible sans nuire à la principale opération de la campagne.
Les généraux Monckton, Townshend et Murray répondirent le 29 août qu’une nouvelle attaque du camp de Beauport serait une entreprise fort hasardeuse ; que, suivant eux, le moyen le plus sûr de frapper un coup décisif, serait de se retirer sur la rive droite du St-Laurent, de la remonter quelque distance et de traverser de nouveau sur la rive gauche, afin de porter les opérations au-dessus de la ville. %# Si nous réussissons, disaient ces généraux, à nous maintenir dans cette nouvelle position, nous forcerons le général Montcalm à combattre là où nous voudrons ; nous
se”ons entre lui et ses magasins, entre son camp et l’armée qui #’oppose au général Ambherst. S’il nous offre la bataille et qu'il la perde, Québec et probablement tout le Canada tomberont entre nos mains, avantage plus grand que celui que l’on pourrait . attendre d’une victoire à Beauport ; s’il traverse la rivière St.- Charles avec des forces suffisantes pour s’opposer à cette opération, le camp de Beauport ainsi affaibli pourra être attaqué plus facilement.” Les forces navales des Anglais en leur assurant la possession du fleuve, mettaient le général Wolfe à même de porter ses troupes sur tous les points accessibles. Le plan des trois généraux anglais fut approuvé par leur chef, et les ordres nécessaires furent donnés pour le mettre sans délai à exécution. Or ne parlait point de donner l’assaut à Québec par le port; on avait reconnu que cette tentative aurait été plus que téméraire.
Après cette décision, les Anglais levèrent leur camp du sault Montmorency ou de l’Ange-Gardien sans être inquiétés dans leur retraite, chose que l’on reprocha ensuite au général Montcalm comme une faute, et les troupes et l’artillerie furent transportées à la Pointe-Lévy le 3 septembre. Le bombardement de la ville et les ravages des campagnes étaient les seules entreprises dans lesquelles les ennemis eussent encore réussi, entreprises qui étaient elles-mêmes une espèce d'hommage, mais d'hommage terrible rendu à l’opiniâtreté des défenseurs du Canada.
Le général Montcalm voyant que l’ennemi allait maintenant porter son attention au-dessus de Québec, s’occupa de la garde dela rive gauche du fleuve sur laquelle est située cette ville. Il envoya un bataillon camper sur les hauteurs d'Abraham pour se porter au besoin soit dans la place, soit du côté de Sillery, soit du côté de la rivière St.-Charles ; mais le malheur voulut qu’on le retirât deux jours après. Il donna encore au colonel de Bougainville chargé du commandement de cette rive, 1000 hommes tant réguliers que miliciens au nombre desquels se trouvaient cinq compagnies de grenadiers et la cavalerie ; il fit renforcer aussi les gardes placées sur le rivage entre la ville et le Cap-Rouge. Inquiet de plus en plus, il trouva bientôt ces troupes trop faibles en voyant les vaisseaux anglais s'étendre de Sillery à la Pointe-aux-Trembles. Craignant pour la sûreté de ses vivres, il envoya de nouveaux renforts à Bougainville dont presque tous les Sauvages de l’armée
avaient rejoint le détachement. Cet officier se trouva bientôt avoir à ses ordres, en y comprenant les Indiens, 3000 hommes répandus depuis Sillery jusqu’à la Pointe-aux-Trembles ; c’était l'élite des troupes. On lui réitéra l’ordre de continuer à suivre attentivement tous les mouvemens de l’ennemi, qui depuis plusieurs jours, menaçait à la fois le camp de Beauport, la ville et les magasins de l’armée.
Jusqu’à ce moment les choses avaient assez bonne apparence du côté de Québec ; mais les nouvelles que l’on recevait du lac Champlain et du lac Ontario n'étaient pas fort rassurantes. Le chef de brigade Bourlamarque, qui commandait sur la frontière du lac Champlain ; avait, comme on l’a vu, sous ses ordres trois bataillons de troupes réglées, 300 hommes tirés de ceux qui étaient à l’armée de Québec, et 800 Canadiens, en tout 2,300 hommes. D’après les ordres de Paris, il devait se replier si l’ennemi se présentait avec des forces supérieures. Le général en chef des armées anglaises, lord Amherst, devait opérer de ce côté avec des forces imposantes. Le souvenir de la sanglante défaite de Carillon encore tout frais dans la mémoire, ne fit que l’engager à augmenter de précautions. Ce général arriva le 3 mai à Albany, où il rassembla son armée, et d’où il dirigea tous les préparatifs de la campagne. Le 6 juin il vint camper au fort Edouard, chaque régiment se couvrant d’un blochaus tant il crai-. gnait les surprises des Français, et le 21 il se porta avec 6,000 soldats à la tête du lac St.-Sacrement, où son ingénieur en chef, le colonel Montresor, traça le plan du fort ‘George sur une éminence à quelque distance du lac et de l’emplacement qu'avait occupé celui de William-Henry. Le général Amherst y ayant réuni toutes ses troupes, s’embarqua le 21 juillet avec 15 bateillons formant 12,000 hommes, dont 5,700 réguliers, et 54 bouches à feu, et vint débarquer au pied du lac sans opposition. Après quelques petites escarmouches d’avant-garde, il parvint au bout de deux jours en vue du fort Carillon, où M. de Bourlamarque s’était réplié en bon ordre, et fit mine de vouloir se défendre pour couvrir sa retraite. Le lendemain les Français se replièrent sur le fort St.-Frédéric laissant 400 hommes dans le fort Carillon, qui l’évacuèrent le 26 en faisant sauter une partie des fortifications. Cette importante position ne coûta qu’une soixantaine
d’hommes aux Anglais. Bourlamarque craignant d’être tourné par l’ennemi, qui faisait des berges et des radeaux pour €scendre le lac, fit sauter aussi le fort St.-Frédéric et se retira à l’île aux Noix. Aussitôt, le 4 août, le général Amherst se porta avec le gros de son armée dans le poste évacué, et y fit élever un nouveau fort auquel fut donné le nom de Crown Point, pour protéger cette partie contre les irruptions des bandes canadiennes. En même temps, voulant obtenir la supériorité sur le lac Champlain, il donna l’ordre de construire des vaisseaux et de relever les barques françaises qui avaient été coulées avant l’évacuation de Carillon: cela le retint jusqu’au mois d'octobre. De son côté, le chef de brigade Bourlamarque retiré à l’île aux Noix et s’attendant à être attaqué d’un moment à l’autre, prenait tous les moyens de retarder la marche de ennemi, soit par des embarras dans le bas du lac, soit par des fortifications sur l’île où il était lui-même. Mais là comme à Québec l’on regardait cette frontière comme perdue si le gé “ral Amherst montrait un peu de vigueur.
Les nouvelles du lac Ontario et de Niagara éweicnt encore plus mauvaises. Le capitaine Pouchot, qui était parti pour le dernier poste l’automne précédent, et qui n’avait pu aller au-delà de la Présentation, fut chargé de s’y rendre dès le petit printemps afin de relever M. de Vassan. Il partit de Montréal à la fin de mars avec environ 300 réguliers et Canadiens, attendit à la Présentation deux corvettes de 10 pièces de canon que l’on se hâta d’achever, et parvint le 30 avril à Niagara. Il commença aussitôt à faire travailler aux réparations de la place, dont les murailles étaient en ruine et les sossés presque çomblés. Chargé de faire replier les postes de l’Ohio s’ils étaient attaqués, et n’entendant parler d’aucun mouvement de ce côté, il envoya un renfort avec des vivres et des marchandises à Machault, où commandait M. de Ligneris, se proposant de faire détruire les forts de Pittsburgh et de Loyal- Hanau si l’occasion s’en présentait, La plus grande fermentation régnait toujours pendant ce temps là parmi les tribus sauvages de l’Ohio et des lacs, parce qu’il y en avait qui s’obstinaient à tenir pour les Français malgré les traités conclus avec les Anglais. Les succès de ces derniers allaient donner une solution définitive à tous ces débats, dans lesquels perçaient les doutes, les inquiétudes, les projets des Indiens pour l’avenir. Etourdis par
tout ce qui se passait sous leurs yeux, ils se voyaient écrasés par les deux grandes nations belligérantes sans oser les offenser. Le commandant de Niagara eut de nombreuses conférences avec ces tribus sans qu’il en résultât rien d’important, Les cinq nations se rapprochaient complètement des Anglais; de sorte qu’il ne pouvait avoir de renseignemens exacts sur leurs mouvemens, et il les croyait encore loin de lui, lorsque le 6 juillet ils arrivèrent dans son voisinage,
Suivant le plan général adopté par l'Angleterre pour les opérations de la campagne, une armée devait aller mettre le siège devant Niagara. Le chef de brigade Prideaux fut chargé de cette entreprise. 1l partit de Schenectady le 20 mai à la tête de cinq bataillons, dont deux de troupes réglées, un détachement d'artillerie et un corps considérable de Sauvages sous les ordres de sir William Johnson. Il laissa à Oswégo, en passant, le colonel Haldimand pour y bâtir un fort, s’embarqua sur le lac Ontario le ler juil'+t et vint débarquer à six milles de Niagara sans être aperçu.
Ce fort, bâti sur une pointe de terre étroite, était facile à investir. Le commandant Pouchot venait de finir les remparts; mais les batteries des bastions qui étaient à barbette, n’étaent pas encore terminées. Il les forma de tonneaux remplis de terre. Il renforça par des blindages une grande maison du côté du lac pour y établir des hôpitaux, et couvrit par d’autres ouvrages les magasins à poudre. La garnison était composée d’un peu moins de 500 hommes.* Aussitôt qu’il se fût assuré de la présence de l'ennemi, il expédia un courrier pour ordonner à Chabert au fort du Portage, à de Ligneris au fort Machault et aux autres commandans du Détroit et des, postes de la Presqu'île, Venango et Le Bœuf, de se replier sur Niagara avec ce qu’ils auraient de Français et de Sauvages. Ainsi on abandonnait encore une autre vaste étendue de territoire et l’un des plus beaux pays du monde. Chabert brûla son fort et atteignit Niagara le 10 juillet. Dans la nuit même les assiégeans commencèrent une parallèle à 300 toises des murailles. Du 13 au 22 ils ouvrirent successivement le feu de plusieurs batteries de mortiers et de canons, et parvin-
* Mémoires sur la dernière guerre de l'Amérique septentrionale, etc., par Pouchot, 1771.
rent au corps même de la place. La mort de leur commandant, le général Prideaux, tué par un mortier qui éclata, ne ralentit point leurs travaux, que sir William Johnson qui le remplaça en attendant son successeur, poussa avec la plus grande vigueur malgré la vivacité du feu des assiégés. Bientôt les bastions du fort furent en ruine et les batteries complètement rasées. L’on était réduit à faire des embrâsures avec des paquets de pelleteries, et à bourrer les canons avec des couvertes et des chemises, faute d’autres matières. Cependant le feu de l’ennemi augmentait à chaque moment de force et d'efficacité, et les murailles s’écroulaient de toutes parts. Déjà la brèche était praticable sur un large front, et on n’avait qu’un homme par dix pieds pour garnir celui d’attaque. Depuis 17 jours personne ne s’était couché : un grand nombre d’hommes était hors de combat. On n’attendait plus enfin de salut que des renforts demandés et qui arrivaient des postes supérieurs. Le 23 Pouchot avait reçu des lettres d’Aubry, commandant du Détroit, et de Ligneris, qui l’informaient qu’on arrivait à son secours avec 600 Français, dont 300 tirés des Illinois, et 1000 Indiens. Malheureusement l’ennemi savait tout ce qui se passait chez les assiégés par la perfidie des courriers d’Aubry et de Ligneris, qui avaient même eu une entrevue avec les Sauvages alliés des Anglais, à laquelle Johnson avait assisté. Celui-ci, informé par eux de l’approche de ces secours, résolut de leur tendre une embuscade pour les intercepter. Il plaça à cet effet la plus grande partie de ses troupes sur la gauche du chemin conduisant de la chute au fort de Niagara, derrière des abatis d'arbres qui les cachaient complètement, et attendit ainsi embusqués les Français, qui après avoir laissé 150 hommes au pied du lac Erié pour la garde des bateaux, s’avançaient sans soupçon au nombre de 450, outre le millier de Sauvages, lorsque des ennemis furent tout-à-coup signalés. A la vue des Iroquois anglais, les Sauvages refusèrent de marcher en avant sous prétexte de pactiser avec les guerriers des cantons. Quoiqu’abandonnés ainsi de leur principale force, Aubry et de Ligneris ne crurent-pas devoir interrompre leur marche. Ignorant l’embuscade qu’on leur avait tendue et croyant que les Sauvages qu’on apercevait n'étaient que des hommes isulés, ils continuaient à cheminer rapidement dans un sentier étroit lorsqu'ils
ils
découvrirent de plus grandes forces devant eux. Ils voulurent alors mettre leurs troupes en bataille, mais le temps et l’espace ieur manquèrent. Au premier choc ils forcèrent les Anglais sortis de l’abatis pour les attaquer à y rentrer précipitamment, et ils allaient les y charger à leur tour lorsqu'ils se virent assaillis de front :t de flanc par près de 2,000 hommes. La queue de leur colonne, incapable de résister, se replia et laissa la tête exposée aux coups de l’ennemi, qui dirigea sur elle tout son feu et l’écrasa. Une cinquantaine d'hommes seulement restèrent debout et essayèrent de se retirer en combattant; ils furent chargés à la bayonnette et la plus grande partie resta sur la place. Le reste fut poursuivi avec vigueur. Les Indiens, qui avaient refusé de combattre, furent exposés comme les vaincus à toute la vengeance de l’ennemi, et un grand nombre tomba sous ses coups aans les bois. Presque tous les officiers furent tués, blessés ou faits prisonniers. Aubry, Ligneris et plusieurs autres chefs tombèrent blessés entre les mains des Anglais. Ce qui échappa au massacre atteignit le détachement de M. de Rocheblave, et tous ensemble ils rétrogradèrent vers le Détroit et les autres postes de l'Ouest.
Après ce désastre, Pouchot reçut de sir William Johnson une liste des officiers tombés en son pouvoir. Ne pouvant croire tout ce qui venait de se passer, il envoya un officier pour s’assurer de la vérité. Le doute n’etant plus possible, la garnison réduite du tiers et épuisée de fatigues dut accepter la capitulation honorable que lui offrait Johnson, désireux de se rendre maître de la place avant l’arrivée du général Gage, déjà en chemin pour venir remplacer le général Pridreaux.
Niagara était le poste fortifié le plus considérable du Canada et le plus important des lacs par sa situation. Sa perte sépara les lacs supérieurs du bas de la province, et les Français se trouvérent par cet événement refoulés d’un côté jusqu’au Détroit, et de l’autre jusqu'aux rapides du St-Laurent au-dessus de Montréal, le fort Frontenac, faute de temps, n’ayant pas été relevé. La possession du lac Ontorio appartint de ce moment aux ennemis. Les progrès des Anglais jetaient naturellement M. de Vaudreuil dans une grande perplexité. Dans la situation critique où l’on se trouvait, il fallait donner un peu à la fortune,
Il résolut d’envoyer le chevalier de Levis faire un tour d’inspection vers le haut du pays, afin d'examiner et d’ordonner ce qu’il conviendrait de faire pour retarder la marche de l’ennemi tant sur le $t.-Laurent que sur le lac Champlain. On lui donna 800 hommes, tirés de l’armée de Beaupart dont [00 réguliers, pour renforcer M. de la Corne, qui commandait au-dessus du lac St.- François. Il partit le 9 août de Québec et laissa, en passant à Montréal, 400 hommes pour aider à récolter les grains en attendant qu’on eût des nouvelles positives de la marche des Anglais, encourageant en même temps les femmes, les religieuses, les moines, les prêtres et généralement tout le monde de la ville à prendre part aux travaux de la moisson, dont dépendait le salut commun pour les subsistances. Cet officier général poussa sa reconnaissance jusqu'à Frontenac, examina tout, indiqua les endroits qu’il fallait défendre ou fortifier depuis le lac Ontario jusqu’à Montréal, et ordonna à M. de la Corne de disputer le terrain pied à pied aux Anglais que l’on savait avoir 6,000 hommes sur cette ligne.
Le chevalier de Levis visita ensuite le lac Champlain, où il approuva tout ce que le chef de brigade Bourlamarque avait fait.
Il était de retour à Montréal depuis le 11 septembre, lorsque le 15, à 6 heures du matin, il reçut un courrier extraordinaire du marquis de Vaudreuil, qui lui apprenait le funeste résultat de la bataille d'Abraham du 13 septembre, la mort du général Montcalm, et qui lui apportait l’ordre de descendre au plus vite pour prendre le commandement de l’armée.
M. de Bougainville épiait toujours les mouvemens des Anglais devant cette ville. Ceux-ci faisaient divers mouvemens pour cacher leur véritable dessein. Le 7, le 8 et le 9 septembre une douzaine de vaisseaux remontèrent le fleuve avec une grande partie de l’armée et jetèrent l’ancre au Cap-Rouge, envoyant simultanément des détachemens sur divers points du rivage pour diviser l’attention des Français. La moitié de ces troupes fut débarquée sur la rive droite du St.-Laurent, pendant que les officiers examinaient attentivement la rive gauche, de Québec au Cap-Rouge, et découvraient le chemin qui conduisait de l’anse du Foulon au fond des plaines d'Abraham. Dans le même temps
nps
ils apprenaient qu’un convoi de vivres pour Québec devait passer dans la nuit du 12 au 13.
Depuis que les Anglais étaient maîtres du fleuve au-dessus de la capitale, l’approvisionnement de l’armée était devenu presqu'impossible par eau. On dut faire venir les vivres des magasins de Batiscan et des Trois-Rivières par terre, et comme il n’était resté que des enfans en bas âge, des femmes et des vieillards auxquels leurs infirmités n’avaient pas permis de prendre les armes, c’était avec le secours de bras si faibles qu’il fallait opérer le transport. L'on charria sur 271 charrettes de Batiscan à Parmée, 18 lieues, 700 quarts de lard et de farine, la subsistance de 12 à 15 jours; mais l’on fut effrayé des difficultés que ce service entraînait ; beaucoup de charrettes étaient déjà brisées ; les femmes et les enfans qui les conduisaient, rebutés d’un travail si rude, ne laissaient point espérer qu’ils pussent le soutenir long-temps, et les hommes revenus de l’armée ne pouvaient abandonner les travaux des champs qui pressaient. On essaya donc de se servir encore une fois de la voie du fleuve toute hasardeuse qu’elle était pour faire descendre des vivres, et c’est à la suite de cette résolution qu'avait été expédié le convoi dont l'on vient de parler. Malheureusement les prisonniers communiquèrent la consigne que les bateaux de ce convoi devaient donner en passant aux sentinelles placées sur le rivage. Le général Wolfe s’empressa de profiter de cette heureuse circonstance pour jeter son armée à terre dans l’anse du Foulon et s'emparer des hauteurs voisines. Pour mieux cacher son dessein il donna des ordres pour que d’une part, un grand nombre de barques fissent des mouvemens en face du camp de Beauport comme s’il s’agissait d'opérer une descente, et que de l’autre, les vaisseaux restés au Cap-Rouge fissent des démonstrations vers St.- Augustin, afin d’attirer l’attention du colonel de Bougainville de ce côté. Ces ordres donnés, ilne songea plus qu’à opérer son débarquement. Le 13, à une heure du matin, une partie des troupes rembarquées de la veille sur les vaisseaux, descendit dans des bateaux plats et se laissa dériver dans le plus grand silence par une nuit fort noire avec le reflux de la marée le long du rivage jusqu’au Foulon, les officiers parlant français ayant été choisis pour répondre au quivive des sentinelles, qui, dans lobscurité, laissèrent passer ces
bateaux croyant que c’était le convoi de vivres attendu. Les vaisseaux de l’amiral Holmes les suivaient à trois quarts d’heure de distance avec le reste des troupes. Rendus au point indiqué les Anglais débarquèrent sans coup férir. L’infanterie légère, en mettant pied à terre avec le général Wolfe à sa tète, s’empara du poste qui défendait le pied du chemin conduisant au sommet de la falaise, gravit l’escarpement qui n’est pas assez abrupte.dans cet endroit pour empêcher les arbres de pousser, et parvenu sur le plateau, surprit et dispersa après quelques coups de fusil la garde qui y était placée et dont le commandant fut pris dans son lit Pendant ce temps-là les bateaux retournés aux vaisseaux ramenaient le reste des troupes sous les ordres du général Townshend. Au jour l’armée anglaise était en bataille sur les plaines d'Abraham.
M. de Vaudreuil reçut la nouvelle inattendue de ce débarquement à 6 heures du matin; elle fut aussitôt communiquée au général Montcalm qui ne pouvait y croire. Il pensait que c’était quelque détachement isolé qui s’était aventuré jusque-là par hasard comme l’on en avait vu en d’autres endroits des bords du St-Laurent; et, emporté par sa vivacité ordinaire, il se mit en marche avec une portion seulement de ses troupes, sans même faire part de ses dispositions au gouverneur, laissant 1,500 hommes pour la garde du camp de Beauport et les artilleurs répandus sur la ligne des retranchemens.
Dans ce moment, l’armée de Beauport se trouvait réduite à 6,000 combattans environ par les corps qu’on en avait détachés.* Dans sa plus grande force elle avait été de 13,000 hommes. 800 étaient partis avec le chevalier de Levis. Le colonel Bougainville en avait 3,000 avec lui, tous soldats d'élite outre la cavalerie. La garnison de Québec qui ne prit point de part à la bataille qui suivit, comptait 7 à 800 hommes ; enfin, un grand nombre de Canadiens avait obtenu la permission d’aller faire les récoltes, tandis que les plus âgés et les plus jeunes croyant le danger passé étaient retournés chez eux; de sorte que l’armée était réduite de plus de moitié. Le général Montcalm prit avec lui 4,500 hommes Ÿ et laissa le reste dans le camp. Ces trou-
* Documens de Paris.
t Ibid.
pes défilèrent par le pont de bateaux établi sur la rivière St.- Charles, entrèrent dans la ville par la porte du Palais au nord, la traversèrent et sortirent par les portes St-Jean et St.-Louis à l’ouest du côté des plaines d'Abraham, où elles arrivèrent à huit heures à la vue de l’ennemi. Montcalm aperçut non sans étonnement toute l’armée anglaise rangée en bataille prête à le recevoir. Emporté par une précipitation funeste, il résolut de brusquer l'attaque, malgré tous les avis contraires qu’on put lui donner, surtout son major général le chevalier de Montreuil, qui lui représenta qu’il n’était pas en état d’attaquer avec le peu de monde qu’il avait sous la main, et l’ordre positif du gouverneur, qui lui mandait, par un billet, d'attendre pour commencer qu’il eût réuni toutes ses forces, et qu’il marchait lui-même à son secours avec les troupes qu’il avait laissées pour la garde du camp. Soit suite de la division qui séparait ces deux hommes, soit que ce général craignît, comme il le donna pour raison, que les Anglais ne se retranchassent là où ils étaient, ce qu’ils avaient déjà commencé à faire, et ne se rendissent par là inexpugnables, il donna l’ordre du combat. Les Anglais étaient deux contre un; ils comptaient plus de 8,000 hommes présens sous les armes.* Mais Montcalm aimait à braver la fortune, elle pouvait couronner encore son audace comme elle l'avait fait à Carillon où elle lui avait donné la victoire sur 15,000 hommes avec moins de 4,000.
Il rangea ses troupes en bataille sur une seule ligne de trois hommes de profondeur, la droite sur le chemin de Ste.-Foy et la gauche sur le chemin de St.-Louis, sans corps de réserve. Les réguliers, dont les grenadiers étaient avec M. de Bougainville, formaient cette ligne. Les milices et quelques Sauvages furent jetés sur les deux ailes. Puis sans donner le temps de prendre haleine, il donna l’ordre de marcher en avant. On s’avança si précipitamment que les rangs se rompirent et que les bataillons se trouvèrent en avant les uns des autres de manière à faire croire aux ennemis qu’on s’avançait en colonnes, surtout le centre.
L'armée du général Wolfe était rangée en carré en face des buttes à Neveu qui lui cachaient la ville, et s’appuyait à une petite éminence sur le bord de l’escarpement du St-Laurent.
* Le 24 décembre les 10 régimens anglais formaient encore 8204 sans compter les officiers.
Un côté faisait face à ces buttes; un autre regardait le chemin de Ste.-Foy, le long duquel il était rangé, et le troisième était tourné vers le bois de Sillery. Wolfe avait fait commencer une ligne de petites redoutes en terre le long du chemin de Ste.-Foy, laquelle se prolongeait en demi-cercle en arrière. Six régimens formaient le côté du carré faisant face à la ville avec les grenadiers de Louisbourg et deux pièces de canon. Trois gros régimens formés en potence garnissaient les deux autres côtés. Les montagnards écossais en formaient partie avec deux pièces de canon. C'était le 78e régiment fort à lui seul de quinze à seize cents hommes. Un autre régiment placé en réserve dans le centre des lignes était distribué en huit divisions pour se porter là où le besoin l’exigerait.
L'action commença par les tirailleurs canadiens et quelques Sauvages. [ls assaillirent d’un feu très vif la ligne anglaise qui essuya cette mousqueterie sans s’ébranler, mais en faisant des pertes. Le général Wolfe qui savait que la retraite était impossible s’il était battu, parcourait les rangs de son armée, animuait les soldats, faisait mettre deux balles dans les fusils et ordonnait de ne tirer que lorsque les Français seraient à vingt pas. Ceux-ci qui avaient perdu toute leur consistance lorsqu'ils arrivèrent à leur portée, ouvrirent irrégulièrement, et dans quelques bataillons de trop loin, un feu de pelotons qui fit peu d'effet. Ils ne continuërent pas moins cependant d'avancer ; mais en arrivant à quarante pas de leurs adversaires, ils furent reçus par un feu si meurtrier que dans le désordre où ils étaient déjà, il fut impossible de régulariser leurs mouvemens, et en peu de temps tout tomba dans la plus étrange confusion. Le général Wolfe saisit ce moment pour charger à son tour, et, quoique déjà blessé au poignet par un tirailleur, il prit ses grenadiers pour aborder les Français à la bayonnette, lorsqu’ayant à peine fait quelques pas il fut atteint d’une seconde balle qui lui traversa la poitrine. On le porta en arrière, et ses troupes, dont la plupart ignorèrent sa mort jusqu'après la bataille, continuant leur mouvement offensif se mirent à la poursuite des Français, dont une partie, saisie d’une terreur panique, lâchait le pied dans le moment même pêle-mêle, malgré les efforts du général Montcalm et des principaux officiers pour arrêter le désordre. Une des personnes qui étaient auprès de
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Wolfe s'étant écriée: Is fuient! Qui? demanda le général mourant, sa figure s’animant tout-à-coup. Les Français! lui répondit-on. Quoi déjà! alors je meurs content, dit ce héros, et il expira.
Presqu’en même temps le colonel Carleton était blessé à la tête, et le chef de brigade Monkton, atteint d’un coup de feu, quittait le champ de bataille et le commandement de l’armée au général Townshend, troisième en grade, et chargé du commandement de la gauche.
Les vainqueurs pressaient alors les fuyards de toutes parts à la bayonnette ou le sabre à la main. La résistance ne venait guère plus que des tirailleurs. Le chef de brigade M. Sènezergues et le baron de St.-Ours, qui remplissait le même grade dans cette bataille, tombèrent mortellement blessés au pouvoir des ennemis. Le général Montcalm, qui avait déjà reçu deux blessures, faisait tous ses efforts pour rallier ses troupes et régulariser la retraite ; il se trouvait entre la porte St.-Louis et les buttes à Neveu, lorsqu'un nouveau coup de feu dans les reins le jeta blessé mortellement en bas de son cheval. Il fut emporté dans la ville, où se jetait une partie des Français, tandis que l’autre, la plus considérable, fuyait vers le pont de bateaux de la rivière St.-Charles. Le gouverneur arriva de Beauport au moment où les troupes se débandaient. Ilrallia mille Canadiens entre les portes St.-Jean et St.-Louis, avec lesquels il arrêta par un feu très nourri quelque temps l’ennemi et sauva les fuyards.* La déroute ne fut totale que parmi les troupes réglées. Les Canadiens combattirent toujours quoiqu’en retraitant ; et ils forcèrent à la faveur des petits bois dont ils étaient environnés, plusieurs corps anglais à plier, et ne cédèrent enfin qu’à la supériorité du nombre. C’est dans cette résistance que les vainqueurs éprouvèrent les plus grandes pertes. Trois cents montagnards écossais, revenant de la poursuite vers la rivière St.-Charles, furent ainsi attaqués par eux sur le côteau Ste.-Geneviève et obligés de reculer jusqu’à ce que deux régimens envoyés à leur secours vinssent les dégager.
Le colonel de Bougainville qui était au Cap-Rouge, ne reçut qu’à 8 heures du matin l’ordre de marcher sur les plaines d’Abra-
* Dépêches de M. de Vaudreuil et de quelques autres officiers au ministre. R*
326 MISTOIRE DU CANADA.
ham ; il se mit immédiatement en chemin avec à-peu-près la moitié de ses troupes à cause de leur dispersion jusqu’à la Pointeaux-Trembles, mais n’ayant pu arriver assez tôt pour prendre part à l’action, et voyant tout perdu lorsqu'il atteignit les derrières du champ de bataille, il se retira. Les Anglais ne jugèrent pas à propos de profiter de la confusion de leurs adversaires pour pénétrer dans Québec, ou s’emparer du camp de Beauport, que purent regagner ensuite les troupes qui s'étaient retirées dans la ville.
Telle fut l’issue de la première bataille d'Abraham qui décida de la possession d’une contrée presqu’aussi vaste que la moitié de l'Europe. La perte des Français dans cette fatale journée fut considérable ; elle se monta à près de mille hommes y compris 250 prisonniers qui tombèrent entre les mains des vainqueurs avec la plupart des blessés. Trois officiers généraux moururent de leurs blessures. Celle des Anglais s’éleva à un peu moins de 700 hommes, parmi lesquels se trouvaient les principaux officiers de l’armée, outre le général en chef.
Le général Montcalm, reconnut, mais trop tard, la faute qu’il avait faite. Il pouvait attendre l’arrivée du colonel Bougainville et tirer la garnison de la ville et les corps qu’il avait laissés dans le camp, et avec toutes ces forces réunies attaquer les ennemis en tête et en queue comme Wolfe semblait l’avoir appréhendé en rangeant son armée en carré. Il pouvait aussi se retrancher sur les buttes à Neveu, et, comme la saison était avancée, attendre les Anglais dans ses lignes en épiant tous leurs mouvemens, ce qui les aurait mis dans l’obligation de combattre avec désavantage, car le temps les pressait. Après ces premières fautes, il en commit une autre presqu’aussi grave en rangeant son armée sur une seule ligne, sans se donner le temps de tirer lartillerie de campagne qu’il y avait dans la ville afin de contrebalancer l’infériorité de ses troupes sous le rapport de la discipline et du nombre. On lui reproche encore, son armée étant partiellement composée de milices, d’avoir voul: .ombattre en bataille rangée. On dit “ qu’il devait attendre 1 snnemi et profiter de la nature du terrain pour placer par pelotons dans les bouquets de broussailles dont il était environné les Canadiens, qui arrangés de la sorte, surpassaient par l’adresse avec laquelle ils tiraient toutes les troupes de l’univers.”
Quoiqu'ii en soit de ces fautes, il sembla qu’il les avait sufisamment expiées par sa mort; et devant ses dépouilles funèbres on ne voulut se rappeler que ses triomphes et sa bravoure. Les Canadiens et les Français pleurèrent sa perte comme un malheur public. Il avait su acquérir une grande influence sur les uns et sur les autres par la vivacité de sa parole et l’entraînement de son courage. On ne croyait que lui capable de livrer une bataille et de la gagner. On semblait ignorer qu’il restait un officier général supérieur à lui, sous bien des rapports, le chevalier de Levis. Montcalm rendit le dernier soupir le lendemain matin au château St.-Louis, et fut enterré le même soir, à la clarté des flambeaux, dans l’église conventrelle des Ursulines en présence de quelques officiers. Montcalm avait montré en Canada toutes les qualités et tous les défauts qu’on avait déjà remarqués en lui. Il était plus brillant par les avantages d’une mémoire ornée que profond dans l’art de la guerre; brave mais peu entreprenant, il négligea la discipline des troupes et ne proposa jamais aucune entreprise importante. Il ne voulait pas attaquer Oswégo s’il n’y eût été forcé pour ainsi dire par les reproches que lui fit sur sa timidité, M. de Rigaud, homme d’un esprit borné, mais officier plein de valeur et d’audace, accoutumé à la guerre des bois ; il aurait abandonné aussi le siége du fort William-Henry sans le chevalier de Levis, et encore devant Québec, dans le printemps, n’osant se flatter de pouvoir résister au premier effort du général Wolfe, il parlait de lui abandonner cette place dans le moment même qu’il en faisait dépendre le sort du Canada. Ses divisions avec le gouverneur dont il affectait de dédaigner les avis, eurent des suites déplorables. La popularité qu’il avait su acquérir parmi les habitans et les soldats l’avait rendu de plus en plus indépendant du chef de la colonie. 11 n’avait cessé de le décrier auprès de ceux qui formaient sa société ; il le traitait d'homme incapable, irrésolu, sans foi, et par un artifice qui ne réussit que trop souvent, il établissait sa réputation en ruinant celle de son supérieur. Du reste, il avait de lesprit, le goût de l’étude, et des connaissances étendues qui le firent admettre peu de temps avant sa mort à l’académie royale des inscriptions et belles lettres de Paris. Il aimait le luxe et était désintéressé. Il devait au trésor 10,000 écus qu’il avait empruntés pour soutenir son rang et sou-