‹ Histoire du Canada [microforme] (volume 5)Chapitre 3 sur 56 · TRAITÉ D’UTRECHT · texte numérisé non relu

TRAITÉ D’UTRECHT

Une colonie canadienne s’établit au Détroit, malgré les Anglais et une partie des Indigènes,—Paix de quatre ans.— Guerre de la succession d’Espagne. La France malheureuse en Europe l’est moins en Amérique.—Importance du traité de Montréal; ses suites heureuses pour le Canada.—.Neutralité de l’ouest; les hostilités se renferment dans les provinces maritimes.— Faiblesse de l’Acadie.—AfF :es des sauvages occidentaux ; M, de Vaudreuil réussit à maintenir la paix parmi les tribus de ces contrées.— Ravage commis dans la Nouvelle-Angleterre pur les Français et les Abénaquis.— Destruction de Deerfield et d’Haverhill (1708).—Remontrances de M. Schuyler à M. de Vaudreuil au sujet des cruautés commises par nos bandes ; réponse de ce dernier.—Le colonel Church ravage l’Acadie (1704).—Le colonel March assiége deux fois Port-Royal et est repoussé (1707).—Terreneuve : premières hostilités; M. de Subercase échoue devant le fort de St.-Jean (1705).—M. de St.-Ovide surprend avec 170 hommes en 1609 la ville de St.-Jean défendue par près de 1000 hommes et 48 bouches à feu et s’en empare.—Continuation des hostilités à Terreneuve.—Instances des colonies anglaises auprès de leur métropole pour l’engager à s’emparer du Canada.—Celle-ci promet une flotte en 1709 et 1710, et la flotte ne vient pas.—Le colonel Nicholson prend Port- Royal; diverses interprétations données à l’acte de capitulation; la guerre continue en Acadie; elle cesse.—Attachement des Acadiens pour la France.—Troisième projet contre Québec; plus de 16 mille hommes vont attaquer le Canada par le St. Laurent et par le lac Champlain ; les Iroquois reprennent les armes.—Désastre de la flotte de l’aminal Walker aux Sept-[les ; les ennemis se retirent.—Consternation dans les colonies anglaises.—Massacre des Outagamis qui avaient conspiré contre les Français.—Rétablissement de Michilimackinac.—Suspension des hostilités dans les deux mondes.—Traité d’Utrecht ; la France cède l’Acadie, Terreneuve et la baie d’Hudson à la Grande-Bretagne.—Grandeur et humiliation de Louis XIV ; décadence de la monarchie.—Le système colonial français.

HENNEPIN avait dit: Ceux qui auront le bonheur de posséder un jour les terres de cet agréable et fertile pays, auront de l’obligation aux voyageurs qui leur en ont frayé le chemin, et qui ont traversé le lac Erié pendant cent lieues d’une navigation inconnue.” Il y avait vingt-deux ans que ces paroles avaient été proférées, lorsque M, de la Motte Cadillac arriva au Détroit avec

100 Canadiens et un missionnaire dans le mois de juin 1700, pour y foïmer un établissement. Les colons furent enchantés de la beauté du pays et de la douceur du climat. En effet, la nature s’est plu à répandre ses charmes dans cette contrée délicieuse. Un terrain légèrement ondulé, des prairies verdoyantes, des forêts de chêne, d'érable, de platane et d’acacia ; des rivières d’une limpidité remarquable, au milieu desquelles les îles semblent avoir été jetées comme par la main de l’art pour enchanter les yeux, tel est le tableau qui s’offrit à leurs regards lorsqu'ils entrèrent pour la première fois dans cette terre découverte par leurs pères. C’est aujourd’hui le plus ancien établissement de l'Etat du Michigan, et la plupart des fermes y sont encore entre les mains des Canadiens français ou de leurs descendans. Des pâturages couverts de troupeaux, des prairies, des guerêts chargés de moissons, des métairies, des résidences magnifiques, y frappent partout les regards du voyageur.

La ville du Détroit qui a subi depuis sa fondation toutes les vicissitudes des villes de frontière, et qui a été successivement possédée par plusieurs maîtres, renferme maintenant une population de 22,000 âmes. Fondée par les Français, elle est tombée sous la domination anglaise en 1760 ; plus tard elle a été cédée par celle-ci à l’Union américaine à la suite de la guerre de 1812. Elle a conservé, malgré tous ces changemens, le caractère de son origine, et la langue française y est toujours en usage. Comme toutes les cités fondées par le grand peuple d’où sortent ses habibitans, et qui a jalonné Amérique des monumens de son génie, le Détroit est destiné à devenir un lieu considérable à cause de sa situation entre le lac Huron et le lac Erié,

Son établissement éprouva d’abord de l’opposition de la part des Indigènes et surtout des Anglais, qui voyaient avec une jalousie, que le temps ne faisait qu’accroître, leurs éternels rivaux s’asseoir sur les rives de tous les lacs, et dans toutes les plus belles positions qui se trouvaient au deux extrémités de l’Amérique du Nord. Ce poste devait enlever à Michilimackinac sa plus grande importance, et relier le Carfada à la Louisiane. Mais à peine venait-on d’en jeter les premiers fondemens qu'une épidemie enleva le quart de la population de Québec, et qu’il failut ensuite courir aux armes.

La paix n’avait duré que quatre ans; c’était bien peu pour réparer les maux d’une longue guerre, qui avait retardé l’accroissement de toute la Nouvelle-France, arrêté le commerce et les défrichemens, fait périr beaucoup de monde et causé l’abandon d’un grand nombre d'habitations. Dans ces quatre années cependant, nalgré l: lassitude générale et le besoin de repos, on avait fondé la Louisiane et le Détroit, on avait surtout signé l’important traité de Montréal avec les Indiens. Les protocoles inutiles ouverts en Europe pour l’ajustement des limites de l’Acadie n’avaient occupé que le cabinet de Versailles. es Canadiens croyaient jouir d’un long calme, lorsque la mort d: harles IT roi d’Espagne, sans enfans, arrivée en 1700, ralluma la guerre dans les deux mondes. La posse n de son vaste héritage préoccupant avec raison la politique, plusieurs traités secrets avaient été conclus entre les différentes puissances européennes dès son vivant, pour partager ses dépouilles. Les Espagnols qu’on n’avait pas consultés, semblaient devoir subir la loi de l’étranger comme s’ils eussent été des vaincus. On alla jusqu’à démembrer leur monarchie par un premier traité en 1699 ; plus tard on en disposa une seconde iois en faisant un nouveau partage. Cette conduite, qui blessait l'honneur de ce peuple fier et jaloux de son indépendance, violait aussi ses droits et ses intérêts les plus chers. Menacé à la fois par tant de prétendans avides, le conseil d'Etat de Madrid fut d’avis de préférer la maison de France, qui avait d’ailleurs pour elle les droits du sang, parceque la puissance de Louis XIV semblait une garantie pour l’intégrité de la monarchie. En conséquence, le roi moribond légua par testament tous ses Etats au duc d'Anjou, le second fils du dauphin et petit-fils du monarque français.

L'Europe vit avec étonnement un Bourbon monter sur le trône espagnol. Cet événement trompait toutes les ambitions, et telle fut la surprise qu'aucune nation ne songea d’abord à élever la voix pour protester, excepté l’empereur d'Autriche qui prit les armes afin de conserver un sceptre qui échappait de sa maison. La rrance ne pouvait éviter le combat, soit qu’elle refusât d'accepter le testament, soit qu’elle s’en tint au dernier traité. Ainsi elle se trouvait entraînée malgré elle dans une guerre qui

De

fut la seule juste peut-être entreprise par Louis XIV, et cependant la seule funeste dans son long et glorieux règne.

Les autres cabinets, qui n’avaient besoin que d’un prétexte, se liguèrent avec l’empereur pour détacher de la monarchie espagnole les Etats qu’elle avait en Italie, dans le but de rétablir l’équilibre européen. Ce motif tout puissant pour Guillaume IIT, n'aurait pas été regardé par ses sujets tout-à-fait du même œil après sa mort arrivée en 1702, sans une démarche du roi de France, qui insulta au dernier point la nation anglaise, en paraissant intervenir dans ses affaires intérieures, objet sur lequel la jalousie d’un peuple libre est toujours très grande. Jacques IT étant décédé, Louis XIV donna le titre de roi d'Angleterre à son fils, après être convenu du contraire avec son conseil. Les prières et les larmes de la veuve de Jacques appuyées par madame de Maintenon, firent changer dit-on la détermination qui avait été prise. Cette dernière avait acquis sur le vieux monarque un empire qui fut plus d’une fois fatal au royaume.

“ Le roi de France, disait la ville de Londres à ses représentans, se donne un vice-roi en conférant le titre de notre souverain à un prétendu prince de Galles : notre condition serait bien malheureuse, si nous devions être gouvernés au gré d’un prince qui a employé le fer, le feu et les galères pour détruire les protestans de ses Etats; aurait-il plus d'humanité pour nous que pour ses sujets’ Le parlement passa un acte d’atteinder pour déclarer le prétendu roi Jacques coupable de haute trahison.

Les causes de cette nouvelle guerre étaient, comme on le voit, tout-à-fait étrangères aux intérêts de l'Amérique ; l’espoir de s’emparer du Canada fut peut-être pour quelque chose dans la résolution du cabinet de Londres. Quoiqw’il en soit, les colons et les Indiens prirent de nouveau les armes les uns contre les outres comme s’il ne s’était agi que d’eux seuls ; mais cette fois les hostilités furent bien moins meurtrières dans le Nouveau-Monde que dans la guerre de 1688. Tandis que le génie de Marlborough immortalise le règne de la reine Anne par des victoires en Europe, PAngleterre voit presque toutes ses entreprises se terminer en Amérique par des défaites et des désastres, que la faiblesse du Canada n’ayant encore qu’une population de 18,000 âmes, en y comprenant même l’Acadie, à opposer aux 262,000 des colonies

anglaises, * laisse heureusement pour elles sans résultat permanent. Aussi fut-ce en vain que les Canadiens, qui ne comptaient pas les forces de leurs adversaires, firent proposer à Paris la conquête de la Nouvelle-Angleterre. La cour répondit que la neutralité était désirable et nécessaire, et que le gouverneur devait travailler à disposer tout le monde à la maintenir. D’Iberville demandait seulement en 1701, 1000 Canadiens et 400 soldats pour prendre Boston et New-York, qu’il voulait attaquer l’hiver par la rivière Chaudière, onlerefusa fauted oyens pour subvenir aux frais de cette expédition. Le Massachusetts, l Acadie et Terreneuve furent les principaux théâtres des hostilités. Cette der'ière île surtout acquérait de jour en jour une si grande importance que lorsque l’Angleterre fut devenue plus forte sur mer que la France, elle songea sérieusement à s’en emparer et à s’emparer avec elle de toute l’entrée du bassin du St.-Laurent, bâse de la puissance française dans cette partie du monde. En minant cette bâse petit à petit, la partie supérieure de l’édifice devait crouler au premier choc. Les points exposés aux coups de l’ennemi devenaient ainsi les côtés faibles da grand système colonial de Colbert.

Pour compenser cette faiblesse du côté de l’Atlantique, l’on travaillait activement à se fortifier dans l’intérieur, afin que l’on fût comme ces places de guerre que l’art a rendues redoutables au-dedans tandis que le dehors à peine visible semble appeler les coups de l’ennemi. Le traité de Montréal et l’établissement du Détroit furent dictés par cette sage politique. Nos historiens n’en ont pas assez senti la haute portée pour notre préservation territoriale, portée surtout qui donna une influence immense aux Français sur toutes les nations indigènes, en établis-

* Humphreys: Hist, Account.

Nonvelle- Angleterre ses Maryland sssssosssssssse 25,000 âmes Massachusetts 70,000 âmes Jerseys ssssssssossssss 15,000 ‘6 Connecticut s..sssesososee 30,000 Pennsylvanie sos 20,000 Rhode-Island sssssessess10,000 tt Virginie sesssssoesosvose 40,000 New-Hampshire..........10,000 ‘Caroline du Nord... 5,000 ‘ Coroline du Sud... 7,000

120,000 ‘ ECOETEEES EEE TELE TE EEE LELEE Colonies centrales....ssssssssnsenssessnsssesossssescoosoossesse 142,000

66 méridionales s.ssecssssosoosoovonvesose ee vocveooosonce ove 120,000 Nouvelle-York esse 30,000 ‘6 0000000000 00000000 0 Total dsssssssssssiissssasciss 202,000

sant pour elles une espèce de droit public dont le premier fruit fut de paralyser complètement l’action des colonies anglaises dans la présente guerre. Car on ne doit pas attribuer le résultat des traités d’Utrecht et de 1763 à l'élévation du drapeau français sur les Apalaches ; mais bien à la supériorité ‘sujours croissante de la marine et de la population anglaise en Amérique. La politique française y éleva en quelques jours des barrières qu’il fallut un demi siècle pour renverser, et qui ne l’auraient jamais été si la France eût eu seulement en 1755 les vaisseaux et les habiles officiers de mer qui assurèrent le triomphe de la révolution américaine vingt ans après.

Depuis le traité de Montréal, en effet, la neutralité des Iroquois fut assurée; et rien né pouvait être plus utile à la colonie que ap d’être en paix avec eux. M. de Callières leur envoya plusieurs missionnaires qui se répandirent dans leurs cantons pour les disel fil poser au christianisme, dissiper leurs préjugés contre les Français,

«|! avertir le Canada de leurs démarches, travailler à les gagner qi ou à se faire des amis parmi eux, enfin déconcerter lés intrigues | | des Anglais peu redoutables de ce côté lorsqu'ils n’avaiént pas

| À pour eux les cantons. La Nouvelle-York eut beau cliercher à leur faire renvoyer ces missionnaires, elle ne réussit qu’à ébran-

ler quelques chefs, et à étendre, par leur cana, ses intrigues jusque parmi les nations occidentales, mais elle ne put jamais

entraîner aucun de ces peuples à violer le traité. | Le gouverneur rassuré du côté du couchant, ne demandait à il la cour que quelques recrues. Sa principale inquiétude venait | alors des provinces du golfe, l’ Acadie et T'erreneuve, qui n’avaient | pas assez d’habitans pour faire une résistance sérieuse, et qui | | étaient menacées d’après le bruit courant, par des forces considérables. Mais il apprit bientôt que les hostilités des Anglais s’étaient bornées à la prise de quelques navires de pêcheurs le li long des côtes, et qu’il était fortement question à Paris d’achemi- | ner sur l’Acadie une émigration assez nombreuse pour défendre If cette province et en assurer la possession à la France, projet | formé déjà bien des fois et qui n’eut jamais de suite pour le malheur de tout le monde; pour le malheur de la France qui perdit | ensuite Acadie, pour celui des Acadiens qui furent déportés et | dispersés en divers pays ; enfin pour celui de l'Angleterre elle-

même qui se déshonora par un acte d’autant plus cruel qu’il était commis au préjudice d’un peuple dont la faiblesse même devait servir de protection. Mais dans le premier moment, M. de Callières crut la péninsule acadienne sauvée, et il ne se préoccupait plus que de la province qu’il avait sous son commandement immédiat, lorsqu'il tomba malade et mourut le 26 mai 1703, regretté de tout un pays qu’il servait avec diligence et talent depuis plus de vingt ans. Il avait été nommé au gouvernement de Montréal sur la présentation du séminaire de St.-Sulpice revêtu de ce droit comme seigneur de l’île, et en remplacement, en 1684, de Perrot, destitué pour sa violence, comr-: plus tard il perdit l’administration de l’Acadie par sa cu .. M. de Callières avait succédé en qualité de second officier auilitaire du pays, à M. le comte de Frontenac. Son administration avait duré quatre ans et demi. Ayant fait du Canada sa patrie adoptive, il contribua beaucoup par ses actes et probablement par ses conseils à amener la France à mettre cette confiance dans les colons que les Canadiens ne trahirent jamais.

Le marquis de Vaudreuil, gouverneur de Montréal, fut choisi à la demande des habitans pour tenir les rênes de la Nouvelle- France. Ce ne fut pas néanmoins sans quelque répugnance, car en 1706 le ministre tout en le blämant de montrer trop de faiblesse pour des parens auxquels il laissait faire la traite contre les ordonnances, lui écrivit que le roi avait eu de la peine à se décider à le nommer à cette haute charge, parceque son épouse était du pays. L'on verra faire plus tard les mêmes observations à l’occasion de son fils. Mais ce principe fut sagement abandonné, et il est digne de remarque que la cour de Versailles suivit en cela une conduite contraire à celle de Londres ; car, tandis que celle-ci cherchait à soustraire aux colonies une partie de leurs libertés, et leur ôtait le droit d’élire leurs gouverneurs, la France se faisait comme une règle de nommer aux fonctions publiques des hommes nés dans ces provinces lointaines, ou qui s’y fussent familiarisés par une longue résidence.

La confédération iroquoise qui était alors à l’apogée de sa gloire, voyait les Anglais et les Français briguer son alliance et se mettre pour ainsi dire à ses pieds, ce qui plaisait à son orgueil et flattait sa barbare ambition. Elle se crut l'arbitre des deux

peuples. L’un de ses chefs, mécontent de la guerre qui venait d’éclater, disait avec une fierté naïve: “IL faut que les Européens aient l’esprit bien mal fait ; ils font la paix entre eux etun rien leur fait reprendre la hache ; nous, quand nous avons fait un traité, il nous faut des raisons puissantes pour le rompre.” Ces paroles qui renfermaient un reproche, faisaient connaître assez cependant à M. de Vaudreuil, que les Iroquois respecteraient le traité de Montréal au moins pour le présent. Fidèles à leur ancienne politique, ils voulaient jouer le rôle de médiateurs, et ce dernier, qui avait pénétré leur dessein, en avait informé le roi, qui lui fit répondre que, si l’on était assuré de faire la guerre avec succès, sans encourir de trop grandes dépenses, il fallait rejeter les propositions de la confédération de comprendre les Anglais dans la neutralité ; sinon ménager cette neutralité pour lAmérique, mais sans passer par la médiation des seuls Iroquois.

L’on se retrancha dans la partie occidentale du Canada sur la défensive. Comme on était trop faible pour attaquer les ccionies anglaises, le ministère manda au gouverneur de mettre toute sa politique à maintenir ses alliés en paix ensemble et à conserver sur eux toute son influence, double tâche qui exigeait autant de dextérité que de prudence. M. de Vaudreuil possédait ces qualités ; il connaissait surtout parfaitement le caractère des Indiens : un air de froide réserve de sa part dans certaines circonstances qu’il savait choisir, lui ramenait quelquefois des tribus prêtes à l’abandonner.

Rassuré du côté des cinq cantons, il tourna ses regards vers les contrées occidentales, où les Hurons paraissaient pencher vers les Anglais, dans le même temps que les Outaouais et les Miâmis cherchaient à guerroyer avec la confédération iroquoise, dont ils attaquèrent même quelques bandes près de Catarocoui. La paix courut des dangers pendant quelques instans. Les Indiens du Détroit avaient envoyé des députés à Albany. Le colonel Schuyler, homme le plus actif du parti de la guerre dans la Nouvelle- York, et l’ennemi le plus acharné des Français, employait toute son influence jusqu’à compromettre sa fortune, pour rompre Valliance qui existait entre le Canada et les Iroquois ; et sans les Abénaquis il allait gagner une partie de ceux qui étaient faits chrétiens au Sault-St.-Louis et à la Montagne ; il avait même

réussi par ses intrigues qu’il étendait de tous côtés, à engager, en 1704, quelques Sauvages à mettre le feu au Détroit et à disperser les colons qui s’y étaient établis. Tout annonçait enfin une crise, peut-être un soulèvement général. Mais une fois que M. de Vaudreuil eût entre ses mains les fils de toutes ces menées, il sut par des négociations multipliées et conduites avec la plus grande adresse, non-seulement conjurer l’orage qui le menagçait, mais tourner les armes des Iroquois chrétiens qui avaient été prêts à l’abandonner, contre les Anglais eux-mêmes qui les avaient soulevés.

Maintenir les nations sauvages en paix était en tout temps chose difficile; mais c’était presque chose impossible lorsque la France et l'Angleterre avaient les armes à la main. Le marquis de Vaudreuil ne pouvait donc pas espérer une longue tranquillité dans l’Ouest. En effet, à peine venait-il d’en réconcilier les tribus ensemble que des d'ficultés s’élevèrent tout-à-coup en 1706 entre les Outaouais et les Miâmis par la faute de M. de la Motte Cadillac, commandant du Détroit, et qui manquèrent d'allumer la guerre entre la première de ces deux nations et les Français, ce qui aurait probablement fait prendre les armes aux cinq cantons. Les Miâmis tuèrent quelques Outaouais. La nation outaouaise demanda vengeance à Cadillac, qui répondit qu’il allait faire informer. Partant quelques jours après pour Québec, il léur dit que tant qu’ils verraient sa femme aux milieu d’eux, ils pourraient demeurer tranquilles ; mais que si elle partait, il ne répondait pas de ce qui pourrait arriver. Ces paroles énigmatiques leur parurent une menace ; ils crurent qu’on voulait les punir d’avoir attaqué les Iroquois à Catarocoui. Les paroles et la conduite de l’enseigne Bourgmont, qui vint remplacer temporairement Tonti, lieutenant de Cadillac, ne firent que les confirmer dans leur idée ; et lorsqu'il leur proposa de marcher contre les Sioux avec les Hurons, ils crurent qu’on voulait les attirer dans un piège pour les massacrer. Un accident fortuit vint encore les affermir dans leur soupçon.

Pendant une audience un Sauvage battit le chien de Bourgmont qui l’avait mordu à la jambe ; Bourgmont outré de colère se jeta sur lui et le frappa avec tant de fureur qu’il en mourut. Cette atrocité combla la mesure. Ils dissimulèrent cependant sur le

moment et firent mine de partir; mais ils revinrent aussitôt sur leurs pas, attaquèrent les Miâmis et les poursuivirent jusqu’au fort, qui fut obligé de tirer sur eux pour les éloigner. Nombre d'hommes furent tués des deux côtés avec 1e8 Français et un missionnaire, le P. Constantin,

La nouvelle de cet événement jeta M. de Vaudreuil dans un embarras extrême, qu’augmenta l’arrivée d’une députation des cantons qui le faisaient prier d’abandonner à leur vengeance ces Outaouais perfides. Il commença par repousser cette demande à laquelle toutes sortes de raisons s’opposaient. [l exigea ensuite des ambassadeurs outaouais envoyés auprès de lui pour expliquer leur conduite, qu’ils lui remissent les coupables auxquels Cadillac, de retour au Détroit, avait eu l’imprudence, par une fausse pitié, de faire grâce. Mais comment les saisir? Les Miâmis qui voulaient leurs têtes à tout prix, outrés de ce que leur vengeance restait sans satisfaction, accusèrent ce commandant de trahison et tuèrent les Français qu’il y avait dans leur bourgade. Cadillac se disposait à aller les punir lorsqu'il apprit que les Hurons et les Iroquois s’étaient entendus pour faire main basse sur tous les autres Français qui se trouvaient dans la contrée. Forces lui fut alors de dissimuler faute de moyens suflisans pour en imposer à toutes ces tribus. Il fit une paix fourrée avec les Miâmis qui, méprisant sa faiblesse, n’en observèrent point les conditions. Mais cette paix avait dans le moment rompu le complot des Indiens, ce qui était beaucoup ; et dès qu'il vit les Miâmis seuls, il marcha contre eux avec quatre cents hommes pour venger et leur premier crime et les violations du traité qui les avait soustraits à sa colère. Ces barbares complètement battus et forcés dans leurs retranchemens, durent se soumettre sans condition à la clémence du vainqueur.

Tandis que le gouverneur tenait ainsi avec une main souple et expérimentée les rènes de cette multitude de tribus de l’Ouest, qui comme des chevaux indomptés, étaient toujours prêtes, dans leur folle ardeur, à se jeter les unes sur les autres, il ne perdait pas de vue les Abénaquis que la Nouvelle-Angleterre cherchait à lui détacher. Pour contrecarrer ces intrigues lorsqu’elles allaient trop loin, il fallait quelquefois jeter ces Sauvages dans une guerre, chose après laquelle ils soupiraient sans cesse. C’était un

recours extrême ; mais la sûreté, l’existence même de la population française était une raison suprême qui faisait taire toutes les autres.

Des relations s’étant secrètement établies entre Boston et quelques Abénaquis qui venaient d'y conclure la paix, M. de Vaudreuil forma pour la rompre une bande de ces Sauvages sous les ordres de M. Beaubassin, et, après y avoir joint quelques Français, la lança en 1703 du côté de Boston. Cette horde ravagea tout depuis Casco jusqu’à Wells. %# Les Sauvages, dit M. Bancroft, divisés par bandes, assaillirent avec les Français toutes les places fortifiées et toutes les maisons de cette région à la fois, n’épargnant, selon les paroles du fidèle chroniqueur, ni les cheveux blancs de la vieillesse, ni les cris de l’enfant sur le sein de sa mère. La cruauté devint un art, et les honneurs récompensèrent l’auteur des tortures les.plus rafinées. Il semblait qu’à la porte de chaque habitation un Sauvage caché épiât sa proie. Que de personnes furent ainsi soudainement massacrées ou traînées en captivité. Si des hommes armés, las de leurs attaques, pénétraient dans les retraites de ces barbares insaisissables, ils ne trouvaient que des solitudes. La mort planait sur les frontières.” L’excès des maux donna un moment d'énergie à ces malheureux. Ils attaquèrent les Abénaquis à leur tour dans l’automne et ne leur accordèrent aucune merci. Ils massacrèrent tous ceux qui tombèrent entre leurs mains j'our venger à la fois leur cruauté et la trahison dont ils prétendaient avoir été les victimes. Les Abénaquis sé voyant pressés de près, firent demander des secours au gouverneur canadien qui leur envoya dans l’hiver 350 hommes dont 150 Sauvages sous les ordres d’Hertel de Rouville, officier réformé. Cette bande prenant au travers des bois à la raquette, traversa les Alléghanys et tomba dans la dernière nuit de février sur Deerfield, bourgade défendue par une palissade de vingt acres de circuit. Dans cette enceinte se trouvaient encore plusieurs maisons entourées d’une ceinture de pieux. Il y avait quatre pieds de neige sur la terre et le vent en ayant amoncelé des bancs jusqu’à la hauteur des palissades, les assaillans avec leurs raquettes aux pieds, entrèrent dans la place comme si elle n’avait été protégée par aucun obstacle. Les habitans furent tués ou pris et la bourgade fut livrée aux flammes. La plus grande partie des

prisonniers fut emmenée en Canada, où malgré le cruel système de guerre qu’on suivait à cette époque, on accueillait toujours bien ces malheureux. Les enfans et les jeunes gens pris ainsi étaient tendrement traités par les Canadiens et finissaient souvent par embrasser le catholicisme et se fixer dans le pays. L’on accordait à ces Anglais, devenus Français, des lettres de naturalité. Nos archives en renferment qui contiennent des pages entières de noms. *

En 1704 une nouvelle expédition fut résolue contre la Nouvelle- Angleterre dans un grand conseil de tous les chefs sauvages chrétiens tenu à Montréal. Plus de cent Canadiens devaient s’y joindre, commandés par St.-Ours, des Chaillons et Hertel de Rouville. Mais la plupart des Indiens ayant refusé de marcher, deux cents hommes seulement se mirent en route, remontèrent la rivière St.-François, passèrent les Alléghanys par les Montagnes-Blanches, et descendirent dans le plat pays ennemi en se rapprochant du lac Nikissipique pour donner la main aux Abénaquis, qui ne se trouvèrent pas non plus au rendez-vous et qui les privèrent ainsi d’une autre partie importante de leurs forces pour lattaque de la ville de Portsmouth, sur le bord de la mer. La petite colonne trop faible alors pour se porter vers Portsmouth, prit le parti de tomber sur Haverhill, bourg palissadé baigné par les eaux d1 Merrimac, à 4 ou 500 milles de Québec. On venait d'y envoyer des renforts, et on y était conséquemment sur l’éveil. Rouville ne pouvant plus compter sur une surprise, passa la nuit avec sa bande dans la forêt voisine. Le lendemain matin ayant rangé ses gens en bataille, il exhorta ceux qui pruvaient avoir quelque différend ensemble à se réconcilier. Ils s’agenouillèrent ensuite au pied des arbres qui les dérobaient aux regards de l'ennemi, puis ils marchèrent à l’attaque du fort. Après une vive opposition ils l’enlevèrent l’épée et la hache à la main. Tout fut saccagé. Le bruit du combat ayant répandu l’alarme au loin, la campagne se couvrit bientôt de fantassins et de cavaliers qui cernèrent ies Canadiens. Il fallut se battre à l'arme blanche jusqu’à ce que la victoire, longtemps douteuse, demeurât enfin à ces derniers. Hertel de Chambly et Verchères, deux jeunes officiers de grande espérance, restèrent sur le champ de bataille. Les

* Régistres du Conseil supérieur.

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