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vainqueurs opérèrent leur retraite assez tranquillement. En peignant ces scènes de carnage n’oublions point les traits de l’humanité si souvent sacrifiée dans ces cruelles guerres,
Parmi les prisonniers qu’on emmenait se trouvait la fille du principal habitant de Haverhill, Ne pouvant supporter les fatigues d’une longue marche, elle aurait succombé sans un jeune volontaire, nommé Dupuy, de Québec, qui la porta une bonne partie du chemin et conserva ainsi ses jours.
Ces attaques répandaient le désespoir dans les établissemens américains. Schuyler fit au nom des colonies anglaises les remontrances les plus vives à M. de Vaudreuil. “ Je n’ai pu me dispenser, ajoutait-il, de croire qu’il était de mon devoir envers Dieu et envers mon prochain de prévenir, sil était possible, ces cruautés barbares, qui n’ont été que trop souvent exercées sur les malheureux peuples.” Mais en même temps qu’il élevait la voix au nom de l’humanité contre les excès de ces guerriers farouches, il intriguait lui-même auprès des cantons et des alliés français pour les engager à rompre leur alliance et à prendre les armes contre le Canada, c’est-à-dire à faire la répétition des scènes dont il se plaignait lui-même avec tant d'énergie. Aussi a-t-on pu remarquer avec raison que Schuyler était assez instruit de tout ce qui s’était passé depuis cinquante ans dans cette partie de l’Amérique, pour savoir que c’étaient les Anglais qui avaient réduit le Canada à la dure nécessité de laisser agir les Sauvages comme ils le faisaient dans la Nouvelle-Angleterre ; qu’il ne pouvait ignorer non plus 1es horreurs auxquelles s’étaient portés les Iroquois à leur instigation pendant la dernière guerre; qu’à Boston même les Français et les Abénaquis retenus prisonniers, étaient traités avec une inhumanité peu inférieure à cette barbarie dont il se plaignait si amèrement, et que les Anglais enfin avaient plus d’une fois violé le droit des gens et les capitulations signées dans les meilleures formes lorsque les prisonniers de cette nation ne recevaient que de bons traitemens de notre part et de la part de nos alliés.
Nous avons dit que le fort de la guerre se porta sur les provinces voisines du golfe. ML. de Brouillan, gouverneur de Plaisance, avait remplacé en Acadie le chevalier de Villebon mort au mois de juillet 1700. Il avait reçu ordre d’augmenter les for-
tifications de la Hève, et d’y encourager le commerce en empèchant, autant que possible, les Anglais de pêcher sur les côtes. Ne pouvant espérer de secours du dehors, il fit alliance avec les corsaires, qui firent de la Hève leur lieu de refuge. Les affaires y prirent aussitôt un grand accroissement, et l’argent y abonda de toutes parts; ce qui lui permit de récompenser les Indiens qui faisaient des courses dans la Nouvelle-Angleterre pour venger les dégâts que les vaisseaux de celle-ci commettaient à leur tour sur les côtes acadiennes.
Le gouvernement de Boston, voulant user de représailles pour le massacre de Deerfield, chargea le colonel Church d’aller attaquer Acadie. Cet officier que le récit des ravages des Français avait rempli d'indignation, était venu à cheval, malgré son grand âge, d’une distance de 70 milles pour offrir ses services au gouverneur Dudley. Il mit à la voile avec 550 soldats sur trois vaisseaux, dont un de 48 canons, quatorze transports et trente-six berges, et tomba d’abord sur les établissemens des rivières Penobscot et Passamaquoddy, où il mit tout à feu et à sang. Delà il cingla vers Port-Royal dont il fut repoussé par une poignée d'hommes. Il voulut ensuite aller surprendre les Mines où il ne fut pas plus heureux. Sans se décourager il changea de tactique, et recherchant les endroits sans défense, il dirigea sa course vers la rivière d’Ipiguit où il continua ses dévastations sans opposition. À Beaubassin, les habitans, prévenus de son approche, l’empêchèrent malgré leur faiblesse de faire beaucoup de mal. Se retirant lorsqu’il éprouvait de l’opposition, avançant lorsqu’il n’en rencontrait point, allant d’un lieu à un autre, il fut occupé ainsi tout l'été à une expédition qui ne produisit d’autre avantage qu’une cinquantaine de prisonniers de tout âge et de tout sexe, car que pouvait-il y avoir à piller chez les pauvres Acadiens ? Mais il dévoila la faiblesse de cette colonie. La facilité avec laquelle ses côtes avaient été insultées engagea les Anglais à en tenter la conquête trois ans après. Mille hommes furent levés dans le New-Hampshire, le Massachusetts et le Rhode-Island, et le 17 mai, deux régimens sous les ordres du colonel March arrivèrent à Port-Royal sur vingt-trois transports convoyés par deux vaisseaux de guerre.
M. de Subercase y avait succédé à M. de Brouillan mort l’an-
née précédente. Cet officier arrivait de Terreneuve où il s’était distingué dans la guerre de cette île. L’ennemi avait fait ses préparatifs avec tant de secret et de diligence qu’il fut surpris en quelque sorte dans sa ville, ou plutôt dans son village décoré du nom pompeux de capitale. Les murailles tombaient en ruines. Pour donner le temps de les réparer, il disputa le terrain pied à pied aux 1500 hommes débarqués du côté du fort et aux 500 mis à terre du côté de la rivière. Après deux ou trois jours de tâtonnement les ennemis se rapprochant investirent la place et ouvrirent la tranchée. Un détachement de 400 hommes qu’ils avaient envoyé pour tuer les bestiaux dans la campagne, fut abordé par le baron de St.-Castin à la tête d’un corps d’habitans et de Sauvages et mis en déroute. Le sixième jour du siége on aperçut beaucoup de mouvement dans la tranchée ; ce qui fit soupçonner que les assiégeans formaient quelque dessein pour la nuit suivante. En effet, vers les 10 heures du soir, au milieu du profond silence qui régnait dans la ville et sur les remparts, un bruit sourd causé par des masses d’hommes en mouvement, annonça tout à coup l’approche des colonnes d’attaque. On était préparé. Dès qu’elles furent à portée, l’on ouvrit sur elles un feu d’artillerie et de mousqueterie si bien nourri qu’elles reculèrent et cherchèrent un abri contre les balles dans les ravins voisins, dans lesquels elles restèrent tapies la journée du lendemain après s’y être retranchées. Le baron de St.-Castin et soixante Canadiens arrivés quelques heures avant les Anglais, furent d’un grand secours ; ce fut à eux principalement que Port- Royal fut redevable de sa conservation.
Le surlendemain de assaut, ennemi leva le siége. L’on ne doutait point à Boston du succès de l’entreprise, et on y avait même fait d'avance des réjouissances publiques. La nouvelle de la retraite des troupes y causa la plus vive indignation. Le colonel March qui était resté avec la flotte à Kaskébé, n’osant paraître devant ses concitoyens, reçut l’ordre de ne laisser débarquer personne et d’attendre des instructions ultérieures. Il fut résolu de venger sur le champ l’échec qu’on venait d’essuyer. Trois vaisseaux et 5 à 600 hommes furent ajoutés à l’escadre de March, et, ainsi renforcé, dès le 28 août il reparut devant Port-Royal. La surprise et la consternation y furent au comble parmi les habitans,
qui regardèrent comme une témérité de vouloir se défendre contre des forces si supérieures. M. de Subercase seul ne désespéra point; et son assurance releva le courage des troupes ; après le premier moment de stupeur passé, chacun ne songea plus qu’à remplir fidèlement son devoir. Les ennemis attendirent au lendemain pour opérer leur débarquement et c’est ce qui sauva la ville en donnant le temps d'appeler les hommes de la campagne.
Les Anglais descendirent à terre du côté opposé de la rivière et s’y fortifièrent. Des partis que Subercase y avait détachés pour les surveiller, les empêchèrent de s’éloigner de leur camp que les bombes les obligèrent ensuite d’évacuer. Dans une marche ils tombèrent au nombre de 14 à 1500 dans une embuscade que leur avait tendue le baron de St.-Castin avec 150 hommes, et qui détermina leur retraite vers le second camp retranché qu’ils avaient formé. Le corps du chef des Abénaquis fut porté à 420 hommes, dont le gouverneur lui-même prit le commandemeït, pour charger l’ennemi dé qu’il voudrait s’embarquer, dessein que paraissait indiquer le mouvement des chaloupes de la flotte. Mais un officier brûlant de combattre, commença prématurément l'attaque avec quatre-vingts hommes. Il emporta d’assaut un premier retranchement. Animé par ce succès, il sauta dans un second, où il fut blessé de deux coups de sabre. Le combat ainsi engagé il fallut le continuer. MM. de $t.-Castin et Saillant arrivèrent pour le soutenir. L’on se battit corps à corps, à coup de hache et de crosse de fusil. L’ennemi fut repoussé plus de cinq cents verges vers ses embarcations. Honteux de fuir devant si peu de monde, il revint sur ses pas ; mais on le chargea de nouveau avec tant de vigueur qu’il fut enfin mis en pleine déroute et obligé de se rembarquer précipitamment.
Le jour même une partie de la flotte leva l’ancre et le lendemain le reste s’éloigna. Les Anglais avaient éprouvé de grandes pertes tant par les combats que par les maladies. Le mauvais succès de cette expédition dispendieuse, dont ils attendaient un grand résultat, causa un mécontentement général dans tout le Massachusetts ; elle augmenta beaucoup la dette publique et blessa l’amour propre national. La perte des Français dans les deux sièges fut de très peu de chose.
Tandis que l’Acadie et la Nouvelle-Angleterre voyaient ainsi les bayonnettes et la hache de guerre se promener sanglantes et hautes sur leur territoire à la clarté des incendies, les régions de Terreneuve étaient en proie aux mêmes calamités.
A la première rupture de la paix, les Anglais avaient fait, comme en Acadie, des dégâts considérables sur les côtes de la partie française de l’île. Ce ne fut qu’en 1703 que l’on pût commencer à prendre sa revanche. D’abord l’on attaqua et prit d’assaut en plein jour le Forillon, poste assez important où quelques navires furent incendiés. Dans l’hiver on continua les ravages en faisant subir de grandes pertes au commerce de l’ennemi; mais ce n’étaient là que les préludes d’attaques beaucoup plus sérieuses. M. de Subercase, qui y avait remplacé M. de Brouillan passé au gouvernement de l’Acadie, avait repris, avec l'agrément de la cour, le plan de M. d’Iberville de mettre toute l’île sous la domination française ; et pour lui en faciliter l’exécution, le roi lui av.it permis de prendre cent Canadiens et douze officiers commandés par M. de Beaucourt, qui débarquérent à T'erreneuve dans l’automne. Il se trouva par là à la tête de 450 hommes, soldats, Canadiens, flibustiers et Sauvages, tous gens déterminés et accoutumés à faire des marches d'hiver. F1 se mit en campagne le 15 février, et se dirigea vers St.-Jean. Le 26, cette troupe intrépide était à Rebou, à quelques lieues de cette ville, ayant traversé quatre rivières rapides au milieu des glaces qu’elles charriaient, et souffert cruellement du froid. Les habitans effrayés en voyant paraître ces guerriers que les obstacles avaicni rendus plus farouches, tombèrent à genoux dans la neige et demandèrent quartier. Après avoir pris deux jours de repos à Rebou, Subercase se remit en chemin et parvint près de St.-Jean vers le soir. Quoiqu'il fit toujours extrêmement froid, il fut défendu de faire du feu ; chacun se chercha un gite sous des arbres de sapin pour s’abriter un peu. Les soldats mirent leurs souliers sous eux pour les faire dégeler par la chaleur de leur corps. Le lendemain on se présenta devant la ville, qu’on prit sans coup-férir. Mais les deux forts qui la protégeaient se défendirent si courageusement qu’on dut les abandonner. Après avoir mis le feu à St.-Jean, * les François se rejetèrent sur la cam-
* American Annals : Humphrey.
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pagne qu’ils ravagèrent en tous sens. En revenant ils brülèrent le bourg du Forillon, épargné l’année précédente. Montigny avec une partie des Canadiens et des Sauvages réduisit ensuite en cendre tous les établissemens de la côte. La terreur était si grande parmi les pauvres habitans, qu’il n’avait que la peine de recueillir les prisonniers. Il ne resta plus aux Anglais à Terreneuve que l’île de la Carbonnière et les forts de St.-Jean, que l’on n’avait pu prendre. Cette irruption toutefois ne fut qu’un orage. Le calme revenu, les flots débordés se retirèrent, on enleva , les débris qu’ils avaient faits, et tout rentra dans l’ordre accoutumé.
Trois ans étaient à peine écoulés cependant depuis l’expédition de Subercase, que St.-Ovide, lieutenant de Plaisance, dont M. de Costa Bella était gouverneur, proposa à ce dernier de faire une nouvelle tentative sur St.-Jean, que l’on convoitait toujours parceque c'était l’entrepôt général des Anglais dans l’île. Il offrait d’exécuter cette entreprise à ses propres frais. Sa proposition étant agréée il rassembla environ 170 hommes parmi lesquels il y avait des Canadiens et des soldats, et s’étant mis en route sur la neige le 14 décembre, il arriva dans la nuit du 1er janvier 1709 à quelque distance de la place qu’il alla reconnaître à la clarté de la lune. Après cet examen il fit ses préparatifs pour donner l'assaut, et l’on se remit en marche en s’excitant les uns les autres. On fut près d’échouer par la trahison des guides. M. de St.-Ovide qui était en tête fut découvert à trois cents pas des premières palissades, d’où on lui tira des coups de fusil ; mais sans se laisser intimider il continua toujours d’avancer, et pénétra ainsi jusqu’à un chemin couvert qu’on avait oublié de fermer et où l’on se précipita aux cris de vive le roi! L’on traversa le fossé malgré le feu des deux forts qui blessa dix hommes. On planta deux échelles contre les remparts qui avaient vingt pieds de haut; St.-Ovide monta le premier suivi de six hommes dont trois furent grièvement blessés derrière lui. Au même instant, une autre colonne atteignait le sommet du rempart sur un autre point, et s’élançait dans la place conduite par les Canadiens Despensens, Renaud, du Plessis, la Chesnaye, d'Argenteuil, d’Aillebout et Johannis. L’on s’empara du corps de garde et de la maison du gouverneur qui fut fait prisonnier après avoir reçu
trois blessures. Le pont-levis fut baissé et le reste des assaillans entra. Ce n’est qu’alors que l’ennemi déposa les armes.
Ainsi en moins d’une demi-heure l’on prit deux forts qui auraicnt pu arrêter une armée entière ; car ils étaient garnis de 48 pièces de canons et mortiers, et défendus par plus de quatrevingts soldats et huit cents miliciens bien retranchés ; * maïs la porte souterraine par où ceux-ci devaient passer, se trouva si bien fermée qu’ils ne purent l’enfoncer assez vite. Il restait un troisième fort à l’entrée du port, gardé par une compagnie de soldats qui avait des vivres pour plusieurs mois, et qui était muni de canons, de mortiers et de casemates à l’épreuve des vombes ; il se rendit néanmoins au bout de 24 heures.
M. de St.-Ovide écrivit immédiatement en France et au gouverneur, M. de Costa Bella, pour annoncer sa conquête. Ce dernier fut for, mécontent de ce que son lieutenant eût pris sur lui d'écrire directement à la cour sans ordre et l’en blâma. Il er roya une frégate pour transporter les munitions de guerre, les prisonniers et l’artillerie de St.-Jean à Plaisance, en lui ordonnant à lui-même de revenir après qu’il aurait détruit les fortifications. Le roi qui avait d’abord approuvé la déiermination de M. de Costa Bella, partagea ensuite le sentiment de St.-Ovide, qui voulait que l’on gardât St.-Jean, mais il était trcp tard.
L’île de Carbonnière était le seul poste qui restât à l’ennemi à Terreneuve. M. de Costa Bella ne recevant point de France les secours qu’on lui avait promis pour en faire la conquête, organisa l’année suivante deux détachemens, qui se mirent en marche l’un par terre et l’uutre par eau, le tout sous les ordres d’un habitant de Plaisance, nommé Gaspard Bertrand.. Ils parvinrent à la baie de la Trinité dans le voisinage de la Carbonnière sans avoir été
* Zettres du major Lloyd datées octobre et novembre 1708, c’est-à-dire deux ou trois mois avant le siége et consignées dans un régistre manuscrit qui a appartenu à M. Pawnall, et qui se trouve maintenant dans les archives provinciales, Ce régistre est composé principalement d’extraits des procès verbaux du Board of Colonies and plantations. On ylit ce qui suit sur la situation de St.-Jean alors:—"*The garrison was in as good a condition as he desired ; the company (80 men beside; the officers) was complete; there were near 800 of the inhabitants under the covert of the fort; andallthings were in as good posture, ete, Captain Moody and others say that there were 48 pieces of canon, mortars, &c., and a g'eat quantity of ammunition of war.”
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et.de cent trente hommes d’équipage, appelée The Valor qui avait convoyé une flotte de bâtimens marchands. Bertrandenla voyant ne put étouffer son désir de corsaire, et résolut d’en tenter l’abordage. Trois chaloupes, portant chacune vingt-cinq hommes, s’y dirigent rapidement à force de rames en plein jour. Bertrand le premier saute sur le pont, En un instant le capitaine anglais est tué, tous les officiers sont mis hors de combat et l’équipage rejeté entre les deux ponts, où il se défend longtemps avec vaillance. C’est alors que fut tué l’intrépide Bertrand; sa mort fit chanceler sa bande ; mais un de ses lieutenans prit aussitôt sa place et l’on se rendit enfin maître du vaisseau. Au même all instant deux corsaires, l’un de 22 canons et l’autre de 18, ayant été informés de ce qui se passait, arrivèrent à pleines voiles, et | | Il chacun prenant un côté ils se mirent à canonner la frégate que | les Français venaient de prendre. Mais les vainqueurs trop fati- | gués pour recommencer un second combat, coupèrent les câbles |
| | découverts. Ils y trouvèrent une frégate de 30 pièces de canon
et profitèrent d’un vent favorable pour sortir de la baie sans être poursuivis. Le détachement venu par terre se jeta alors sur les | habitations, les pilla et retourna à Plaisance chargé de butin, de | pit sorte que la Carbonnière, protégée par sa situation reculée, échap- | | pa encore une fois au sort qui la menagait. | | Ainsi les Français se promenaient en vainqueurs d’un bout à | l’autre de l’île depuis presque le commencement de la guerre 1 sans pouvoir, vu la petitesse de leur nombre, s’en assurer la conservation. Il ne leur restait que la gloire d’avoir déployé un courage admirable et empêché peut-être l’ennemi de venir les attaquer chez eux. Il n’est guère permis de douter que si la France eût été maîtresse des mers, toute l’île ne fût passée sous sa domination.
ee mme de +
| Cependant les colonies anglo-américaines se sentaient humi-
Il liées des échecs répétés qu’elles avaient déjà éprouvés dans cette
| | guerre, et du rôle qu’elles y jouaient. Terreneuve dévastée, le Massachusetts toujours repoussé de l’Acadie, la Nouvelle-York et | 1} | les provinces centrales cernées par les Canadiens ct leurs nom- | breux alliés et n’ôsant remuer d£ peur d’exciter l’ardeur belli..
| queuse de tous ces peuples, tele était leur situation qui blessait à
( la fois leur intérêt et leur orgueil national. La conquête de toute
la Nouvelle-France était à leurs yeux l’unique moyen d’en prévenir à jamais le retour, et de parvenir à cette supériorité qui leur assurerait tous les avantages de l'Amérique et de la paix; elles ne cessaient point de faire des représentations à leur métropole dans ce sens. L’assemblée de la Nouvelle-York présenta une adresse à la reine Anne en 1709 dans laquelle elle disait : “ Nous ne pouvons penser sans les plus grandes appréhensions au danger qui menacera avec le temps les sujets de sa Majesté dans ces contrées ; car si les Français, après s’être attaché graduellement les nombreuses nations indigènes qui les habitent, tombaient sur les colonies de votre Majesté, il serait presqu’impossible à toutes les forces que la Grande-Bretagne pourrait y porter de les vaincre ou de les réduire.’ Le moment paraissait propice à l’Angleterre d’enlever à son ancienne rivale ses possessions d'outre-mer ; car après une suite de revers inouis, la France était tombée dans un état de prostration complète ; ses ressources étaient épuisées, son crédit anéanti et le rigoureux hiver de 1709 achevait de désespérer la nation en proie à une famine cruelle. C’était le moment pour l’Angleterre de se rendre aux vœux de ses colonies en s’emparant du Canada ; et pendant que Louis XIV soliicitait la paix de ses nombreux ennemis avec de vives instances, elle donnait des ordres pour sassurer d’une des dépouilles du grand roi.
Le colonel Vetch paraît avoir été le premier auteur de cette nouvelle entreprise. Quelques années auparavant, en 1705, le gouverneur du Massachusetts, M. Dudley, l’avait envoyé avec M. Livingston à Québec, pour régler échange des prisonniers et proposer à M. de Vaudreuil un traité de neutralité entre la Nouvelle-Angleterre et la Nouvelle-France, traité que le roi avait trouvé convenable dans le temps et qu’il avait permis même de conclure, pourvu que la gloire et l'honneur de la nation n’y fussent pas intéressés et qu’il ne donnât lieu à aucun commerce. Mais cette députation n’était qu’un prétexte pour examiner le pays et gagner du temps. Plusieurs émissaires s’étaient glissés en Canada à la faveur de cette mission pour étudier ses forces et ses moyens de défense, ce qui étant parvenu aux oreilles des ministres à Paris attira des reproches au gouverneur sur sa facilité impolitique. Vetch lui-même sonda le St,-Laurent en remontant
jusqu’à la capitale. Après quoi il proposa au ministère anglais le vieux projet de conquérir le Canada par une double attaque par mer et par terre, disant que le succès n’était pas douteux. En effet le pays, qui n’avait reçu aucun secours de France depuis le commencement des hostilités, n’était guère capable de résister si on l’attaquait sérieusement ; la proposition fut donc bien reçue, et l’on se mit à travailler sans délai aux préparatifs de la campagne. Le plan de Vetch fut adopté. Cinq régimens de ligne auxquels seraient joints douze cents miliciens du Massachusetts et du Rhode-Island, devaient opérer par le fleuve contre Québec. Quatre mille hommes, dont moitié Sauvages, devaient attaquer Montréal par le lac Champlain. L’adjonetion de tant de Sauvages était facile dans le moment parceque le colonel Schuyler venait de réussir à faire rompre le traité qui existait entre les Français et la confédération iroquoise, et à engager quatre des cinq cantons à prendre part à la campagr , qui promettait d’être aussi profitable que glorieuse. Toutes les colonies anglaises étaient dans l’enthousiasme. “ La joie, dit un de leurs historiens, animait la contenance de tout le monde ; il n’y avait personne qui ne crût que la conquête du Canada ne fût achevée avant Pautomne.” On ne comptait pour rien les sacrifices, et c’est à cette occasion que le Connecticut, la Nouvelle-York et le Nouveau-Jersey, dont le trésor était vide, fabriquèrent pour la nremière fois du papier-monnaie.
L'armée de terre se réunit sur les bords du lac Champlain dans le mois de juillet sous les ordres du gouverneur Nicholson; elle commença à élever des forts, des blockhaus, des magasins, et à se construire une multitude de bateaux et de canots pour traverser le lac. Jamais le Canada n’avait vu un si grand déploiement de forces pour sa conquête. En faisant l’énumération de leurs soldats et de leurs vaisseaux, les ennemis se croyaient capables de chasser les Français de toute l'Amérique ; ear leurs troupes de terre dépassaient du double celles de leurs adversaires, sans compter leurs forces de mer qui étaient encore aussi considérables ; ce qui faisait quatre contre un.
Tandis que les Anglais à la vue de leur supériorité numérique faisaient des rêves de triomphe, les Canadiens inquiets et silencieux se préparaient à tenir tête à l’orage. L'ordre fut donné
d’armer Québec et de tenir les troupes etles milices prêtes à marcher au premier signal. Les forces totales du pays, réguliers et miliciens en âge de porter les armes, s'élevaient à 4150 hommes outre 700 matelots et Sauvages. M. de Vaudreuil était monté lui-même à Montréal dans le mois de janvier pour être plus près de Pennemi et envoyer faire diverses reconnaissances vers le lac Champlain qui pussent l’informer à temps de ses forces et de ses mouvemens.
Le secrétaire d’état anglais, lord Sunderland, avait écrit à Boston de se tenir prêt à marcher au premier ordre; que les troupes de renfort étaient sur le point de s’embarquer pour l’Amérique. L'on s'était empressé de se rendre à ses injonctions ; même avant le temps fixé tout était préparé pour entrer en campagne ; mais personne ne parut au temps dit, et après une longue attente, durant laquelle on s’était perdu en conjectures, les murmuges et les maladies éclatèrent dans l’armée campée sur le lac Champlain, Peu accoutumée à la discipline, elle se lassait de la contrainte et de la sujétion militaire dans laquelle on la tenait, quoiqu’on parvint à la retenir jusqu’à la fin de l’été sans qu’il arrivât rien d'Europe. Alors l'assemblée de la Nouvelle-York trouvant la saison trop avancée pour entrer en Canada, pré-
enta une adresse au gouverneur, pour rappeler les milices
dans leurs foyers: Peu de temps après, l’on apprit la prise du général Stanhope avec cinq mille Anglais à Brihuega, et la défaite de Stahremberg le lendemain par le duc de Vendôme à Villa-Viciosa en Portugal, double revers qui avait obligé la cour de Londres d'envoyer les troupes destinées contre Québec au secours des alliés dans la péninsule, et qui expliqua l’immobilité de l’ennemi. Ainsi la victoire de Villa-Viciosa eut le double avantage de consolider le trône de Philippe V et de sauver le Canada.
Ce qu’on rapporte de l’empc.sonnement de l’armée de Nicholson par les Iroquois sur le lac Champlain, paraît dénué de fonde ment. Aucun historien américain ne parle de cette circonstance ; et deux ans après, les guerriers de ces tribus se joignirent encore aux Anglais. Il est probable que l’astuce iroquoise donna naissance à ce rapport dans un but politique. Ces barbares craignaient et haïssaient également leurs deux puissans voisins ;
mais ils étaient divisés à leur sujet, ou plutôt ils voulaient ménager l’un et l’autre sans laisser percer leurs motifs. En conséquence une partie de la confédération, comme les Onnontagués, tenait pour les Français, et l’autre pour leurs adversaires. La même tactique fut adoptée l’année suivance, car dans l’hiver les Onnongués et les Agniers envoyèrent une députation en Canada, où l’on n’était pas en état de repousser avec dédain les excuses de ces belliqueux supplians. Le gouverneur tout en les menaçant de lâcher ses alliés contre eux s'ils bougeaient, reçut leurs ambassadeurs de manière à les laisser partir satisfaits de leur accueil.
Tandis que les cantons voyageaient ainsi d’un camp à l’autre et faisaient des assurances trompeuses aux deux partis, le colonel Nicholson était passé en Angleterre pour la presser de reprendre son projet de conquête, ce que le cabinet de Windsor promit de faire au printemps, mais n’exécuta point, car aucune flotte ne parut. Nicholson revenu en Amérique avec cinq ou six vaisseaux de guerre, dont quatre de 60 canons, portant un régiment de marine, ayant vainement attendu cette flotte jusqu’à l’automne, se vit contraint d’abondonner encore une fois son entreprise favorite. Mais pour ne pas achever l’année sans exécuter quelque chose, il suggéra de risquer une tentative sur l’Acadie* avec les forces qu’on avait. On lui adjoignit une trentaine de vaisseaux ou transports, et quatre ou cinq bataillons de troupes provinciales formant 3400 hommes sans compter les officiers, et il fit voile le 18 septembre de Boston. Il parvint devant Port-Royal six jours après, et opéra son débarquement sans rencontrer d'opposition.
M. de Subercase n’avait pu trouver, comme on l’a dit, d’autre moyen de se maintenir à Port-Royal, qu'en s’alliant avec les flibustiers, qui éloignaient l’ennemi par leurs courses, entretenaient l’abondance dans la ville et lui fournissaient de quoi faire de riches présens aux Sauvages. Mais ces corsaires l’abondonnèrent au moment du danger, et lui même se conduisit ensuite comme wil eût voulu provoquer tout ce qui arriva. Il voyait depuis longtemps l’orage se former contre lui. Deux fois il avait repoussé
* Quelques auteurs disent qu’il devait faire cette conquête seul, et qu’ensuite les forces de la Grande-Bretagne seraient envoyées pour prendre Québec,
l'ennemi avec une poignée de braves; mais depuis cette époque glorieuse un changement inexplicable s’était opéré dans ses sentimens. On aurait dit que pour se venger de l’oubli dans lequel on le laissait il désirait la perte du pays commis à ses soins. Il avait reçu quelques recrues de France et des secours de Québec, peu considérables il est vrai, mais qui auraient pu lui être très utiles dans la circonstance ; il les renvoya sous prétexte de ne pouvoir s’accorder avec leurs officiers, qui, ‘le leur côté se plaignaient de sa manière d’agir à leur égard. La retraite de ces renforts, la mauvaise disposition des habitans, son inaction lors de l'apparition de l’ennemi, tout cela coîncidant avec le départ des flibustiers, le fit soupçonner dans le temps de trahison; et, malgré sa justification il ne put jamais reconquérir la pleine confiance de ses compatriotes, dont plusieurs ne cessèrent point de mettre en doute sa fidélité.
Qu’il trahît ou non son devoir, il est constant qu’il n’avait pas deux cents hommes de garnison, lorsque le colonel Nicholson parut devant Port-Royal avec des forces dont l’immense disproportion était un hommage éclatant rendu à ses talens et à sa bravoure. Îl se laissa bombarber au milieu des murmures et de la désertion de ses gens jusqu’au 2 octobre, qu’il capitula. La garnison, épuisée de faim, sortit de la ville au nombre de 156 soldats avec les honneurs de la guerre. Nicholson, voyant défiler ce petit nombre d’hommes au visage pâle et amaigri, que la disette lui aurait livrés à discrétion, regretta de sêtre trop pressé de signer la capitulation, car dès le lendemain il fut obligé de leur faire distribuer des vivres. Les soldats et les habitans, au nombre de 481, furent transportés à la Rochelle. Subercase, ne pouvant emporter les mortiers et les canons réservés par un article du traité, les vendit aux Anglais pour payer les dettes qu’il avait contractées au nom de son gouvernement. Ainsi Port-Royal gardé par 200 soldats minés par une longue famine, tomba devant une flotte de 36 voiles et quatre mille hommes de débarquement, supériorité de force qui rendait le sort de l’Acadie inévitable.
Les vainqueurs donnèrent à Port-Royal le nom d’Annapolis, en l’honneur de la reine Anne. Cette ville pouvait avoir alors une demi-lieue d’étendue en tout sens ; mais les maisons, très-éloignées les unes des autres, n’étaient que de mauvaises huties avec des
Ad, HISTOIRE DU CANADA.
cheminées en terre ; l’église ressemblait plutôt à une grange qu’à un temple.* Telle était cette capitale qu'Halifax, alors simple pêcherie connue sous le nom de Chibouctou, a supplantée depuis.
L'expédition de Port-Royal coûta Æ£23,000 à la Nouvelle- Angleterre, que le parlement impérial lui remboursa. Le colonel Vetch resta gouverneur de la nouvelle conquête avec 450 hommes. Cependant il n’était question dans le traité que du fort de Port- Royal avec le territoire qui était à la portée de son canon; Nicholson prétendit avec une gravité affectée qu’il embrassait toute la province, Ne pouvant s'entendre Subercase et lui, ils envoyèrent des députés au marquis de Vaudreuil qui, à la simple explication des faits, exigea l’exécution de la capitulation à la lettre. Le député anglais, le colonel Livingston, profita de l’occasion pour se plaindre des cruautés qu’exerçaient les alliés Français, menaçant, s'ils continuaient leur système barbare, de faire exécuter les principaux habitans dè l’Acadie. M. de Vaudreuil lui répondit qu’on n’était pas responsable des actes des Indiens ; que les Anglais ne devaient imputer la guerre qu’à ceux qui avaient refusé la neutralité entre les deux couronnes,f et que s’ils mettaient leur menace à exécution, il userait de représailles sur les prisonniers qu’il avait en sa possession. Ne se contentant pas de communiquer cette réponse à l'envoyé américain, il chargea MM. de Rouville et Dupuy d’aller la porter à Boston, avec ordre d’observer le pays dans le cas où il serait nécessaire d’y porter la guerre.” Il nomma en même temps le baron de St.-Castin son lieutenant en Acadie, avec mission d'y maintenir le reste des habitans dans l’obéissance à la France, et d’engager les missionnaires à redoubler de zèle pour conserver l’attachement des Sauvages et des Acadiens, chose inutile parceque la tyrannie du colonel Vetch faisait plus à cet égard que les prières les plus pressantes du gouverneur français. L’infatigable St.-Castin du reste continuait toujours les hostilités de son fort de Pentagoët. Un détachement de 40 Indiens qu’il avait envoyé en c : 1e, tailla en
* Etat de l’Acadie en 1710 tel que décrit par un Français à un Jésuite: The travels of several missionaries of the society of Jesus, etc,
? D’où l’on doit conclure que c’est la Nouvelle-Angleterre qui a refusé le traité de neutralité et de commerce entre les deux colonies, proposé par M. de Vaudreuil: voir plus haut,
pièces un corps d’Anglais beaucoup plus nombreux expédié pour brûler dans la campagne les maisons de ceux qui refusaient de se soumettre aux vainqueurs de Port-Royal. Cette bande, renforcée par plusieurs Canadiens et Français, ôsa investir Port-Royal même, dont la garnison se trouvait dans le moment très affaiblie par les maladies," et on allait y envoyer de Québec le marquis d’Alognies, avec 11 officiers et 200 hommes choisis lorsque l’arrivée de la flotte de l’amiral Walker dans le fleuve St.-Laurent fit contremander ce détachement, qui aurait probablement remis Port-Royal sous la domination de ses anciens maîtres.f
C’est alors seulement que la majorité des Acadiens fit sa soumission aux Anglais, qui, suivant leur usage, envoyaient des troupes pour incendier les habitations qui refusaient de les reconnaître. C’est un de ces partis qui fut encore atteint et anéanti par les Sauvages dans un endroit auquel ce massacre a fait donner le nom de l’Anse du Sang. Ce coup de main fit prendre de nouveau les armes à 300 Acadiens, qui, avec tous les Sauvages qu’ils purent rencontrer, se tinrent prêts à tomber sur Port-Royal dès que le gouverneur de Plaisance leur aurait envoyé un chef capable de les commander. Mais ce gouverneur les fit informer qu’il avait besoin de tout son monde, et qu’il était incapable de laisser partir un seul officier. Ils durent alors abandonner leur entreprise et se soumettre entièrement pour sauver les recoltes qui constituaient toute leur subsistance de l’année. La perte de Acadie fut très sensible à la France, malgré son état d’abaissement. M. de Pontchartrain, ministre de la marine, écrivait à M. de Beauharnais, intendant de la Rochelle et de Rochefort : “ Je vous ai fait assez connaître combien il est important de reprendre Port-Royal avant que les ennemis y soient solidement établis. La conservation de toute l'Amérique septentrionale et le commerce des pêches le demandent également : ce sont deux objets qui me touchent vivement, et je ne puis trop exciter le gouverneur et l’intendant de la Nouvelle-France à les envisager avec les mêmes yeux.” Le ministre aurait voulu que le Canada se char-
* D’après le rapport des déserteurs les deux tiers étaient morts ou désertés. Voir la dépêche [traduction] interceptée de M. l’Hermite à M. de Pontchartrain du 22 juillet 1711, dans l’Appendice du Journal de l’expédi-
tion de l’amiral Walker.
Ibid,
goût de reconquérir Port-Royal avec ses seules milices et le peu de troupes dont il pouvait disposer, tandis que M. de Vaudreuil demandait seulement deux vaisseaux avec ce qu’ils pourraient porter d'hommes et de munitions pour joindre à ses forces, et qu’on ne fut pas capable de les lui donner. M. de Pontchartrain réduit aux expédiens pour accomplir ses vues, voulut former alors en France une société de marchands assez puissante pour remettre l’Acadie sous ia domination du roi, et y former des établissemens solides ; mais personne ne goûta une entreprise dont les avantages ne paraissaient certains que pour l'Etat, et rien ne fut fait ; ce qui n’empêcha pas cependant les fidèles et malheureux Acadiens, si dignes d’un meilleur sort, de faire dire secrètement à M. de Vaudreuil que le roi n’aurait jamais de sujets plus dévoués, paroles qui auraient dû soulever la France d’un bout à l’autre pour l’honneur de ce noble esprit national qui fait la force et la véritable grandeur des peuples.
Après la prise de Port-Royal, le colonel Nicholson était retourné à Londres pour la deux ou troisième fois, toujours pour presser l'Angleterre de conquérir le Canada, qui était le grand boulevard des Français dans l'Amérique continentale, et pour y appuyer les démarches du colonel Schuyler qui y avait été envoyé l’année précédente, par la Nouvelle-York, dans le même but. (Cinq chefs iroquois l’accompagnaient. Dans un discours prononcé devant la reine Anne, ils l’assurèrent de leur fidélité, et demandèrent son apnui contre leur ennemi commun. La Grande- Bretagne n’eut pas de peine à se rendre à des sollicitations qui flattaient ses secrets désirs M. St.-John, depuis vicomte de Bolingbroke, homme qui avait plus d'imagination que d’esprit, plus de brillant que de solide, était alors ministre. Il promit tout ce que l’on voulut. Il s’intéressait à l’entreprise comme s’il en avait été le premier auteur et se vantait d’en avoir formé le plan. Il fit faire des préparatifs proportionnés à la grandeur du projet. Le chevalier Hovenden Walker parvint à Boston le 25 juin 1711 avec une flotte portant un bataillon de soldats de marine et sept régimens de vétérans tirés de l’armée du duc de Marlborough, sous les ordres du général Hill, frère de madame Marsham, qui avait remplacé la duchesse de Marlborough comme favorite de la reine. Lorsque M. St.-John apprit l’arrivée de la flotte à Boston,
il écrivit avec triomphe au duc d’Orrery: “ vous pouvez être assuré que nous sommes maîtres à l'heure qu’il est de toute l'Amérique septentrionale.” La nouvelle de cette arrivée, attendue avec impatience depuis si longtemps, se répandit rapidement dans toutes les colonies anglaises, et fut reçue avec des transports d'ivresse ; l’assemblée de la Nouvelle-York vota des remercimens à la reine, et envoya une députation pour féliciter le colonel Nicholson sur le succès de sa mission. Dans l’espace d’un mois elles mirent deux armées sur pied, complètement équipées et approvisionnées.*
Deux régimens de troupes provinciales se joignirent aux réguliers du général Hill, et portèrent son armée à 6500 fantassins munis d’un train considerable d’artillerie et de toutes sortes de machines de guerre. La flotte composée de 88 vaisseaux ettransports, mit à la voile pour Québec le 30 juillet. Peu de temps après le colonel Nicholson s’ébranla de son côté et s’avança jusqu’à Albany avec quatre mille hommes et six cents Iroquois, pour pénétrer en Canada par le lac Champlain ; c’était le plan d’invasion de 1690. Rendu sur les bords du lac St.-Sacrement, il s’arrêta pour attendre l’arrivée de l’amiral Walker devant Québec. Ce pays semblait perdu sans ressource.f Aux quinze ou seize mille soldats et matelots qui marchaient pour l’envahir,
* M. de Costa Bella avait, sur l’ordre de la cour, envoyé vainement M. de la Ronde à Boston pour tôcher de dissuader les habitans de fournir de nouveaux secours à la flotte anglaise destinée à agir contre le Canada. Il fallait que M. de Pontchartrain fût dans une grande ignorance des sentimens de ces habitans. Lettre interceptée (traduction de M, de Costa Bella à M. de Pontchartrain du 23 juillet 1711, laquelle se trouve dans l’Appendice de la défense de l’amiral Walker.
+ Forces du Canada en 1709.
Gouvernement de Montréal, ssssssessessssss 1200 hommes de 15 à 70 ans.
« Trois-Rivières, sosssss 400 6 46 Québec, COLLE LELLELT] 2200 66 TrOUPES es ssossovsosooss BOO «6 Matelots des navires... 200 SAUVALES jesorcoossesoness DOO
Totale 4850 Documens de Paris.
il avait à peine cinq mille hommes capables de porter les armes" à opposer: la providence le sauva.
La prise de Port-Royal avait fait une sensation pénible et profonde en Canada, moins à cause de l’importance de ce poste, qui était réellement de peu de chose en lui-même, que parce qu’elle dévoilait d’un côté la faiblesse ou l’apathie de la France, et de l’autre la détermination des colonies anglaises de l’exclure entièrement de ce continent. Mais lorsque les Canadiens se virent attaqués de tous les côtés, loin de se décourager, ils se rappelèrent qu’ils avaient eux-mêmes porté plus d’une fois la guerre dans le pays de leurs envahisseurs, qu’ils avaient vu fuir leurs soldats devant eux dans la Nouvelle-York et dans la Nouvelle-Angleterre, ‘à Terreneuve et dans la baie d'Hudson, et leur ancienne énergie reprenant son empire, à la voix du gouverneur tout le monde courut aux armes.
D'abord M. de Vaudreuil, pour en imposer aux Iroquois qui menaçaient la partie supérieure du pays, avait mandé les Indiens occidentaux, qui descendirent au nombre de quatre à cinq cents avec MM. de St-Pierre, Tonti et quelques autres Canadiens. Il avait envoyé en même temps dans les cantons le baron de Longueuil et MM. Joncaire et la Chauvignerie pour y appuyer le parti français et contrecarrer l'effet des intrigues de Schuyler, en les engageant à observer ia neutralité. Après ces préliminaires, il donna un grand festin à Montréal à huit cents Sauvages alliés, qui levèrent la hache et entonnèrent le chant de guerre au nom d'Ononthio. Sans perdre de temps, le gouverneur descendit à Québec, suivi des Abénaquis établis à St.-François et à Bécancour, 2.4 commencement de la güerre, pour opposer une digue aux irruptions des Iroquois. Il trouva cette ville en état de résister à un coup de main. Ily avait plus de 100 pièces de canon en batterie. Les rives du fleuve au-dessous de Québ - étaient si
bien gardées, que ennemi n’aurait pu y opérer de ement dans les lieux habités sans livrer un combat © situation
Aventurer au Chacun avait
désavantageuse. Au-dessus il ne pouvait | loin. La distribution des troupes était reg.
+ Voir la liste des vaisseaux de guerre dans l’Appendice du Journal of the 'andda Expedition par l’amiral Walker. Les Annales américaines se trompent en disant 68,
son poste marqué, où il devait se rendre à l’apparition de la flotte qu’on attendait déjà depuis. longtemps, lorsqu'un habitant vint annoncer un soir du mois de septembre qu’il avait vu entre 90 et 96 voiles dans le bas du fleuve.
C'était l'amiral Walker qui remontait le St.-Laurent. Il s’avançait moins comme un capitaine qui entreprend une campagne diflicile, que comme un conquérant qui n’a que de faces lauriers à recueillir. L’attaque de Québec n’entrait pour rien dans les préoccupations de son esprit. Il ne croyait pas même qu’on osût s’y défendre. Il n’était occupé que de l’hivernage de ses vaisseaux dans le climat rigoureux où il allait passer l’hiver. Après avoir roulé plusieurs plans dans sa tête, il s’arrêta à celuici : il ferait dégréer ses vaisseaux et débarquer tout ce qu’ils portaient, jusqu’à leurs mâts ; ensuite il les ferait monter à sec sur le rivage, hors de l'atteinte des glaces, à l’aide de chameaux et autres puissans appareils ; c’est lui-même qui raconte ses inquiétudes. Il croyait que le St.-Laurent qui a près de cent pieds de profondeur dans le port de Québec, gelait jusqu’au fond de son lit; mais on peut être physicien médiocre et excellent homme de mer.
Cependant les élémens vinrent tirer bientôt l'amiral Walker de ces préoccupations oiseuses. Un gros vent de sud-est s’éleva avec une brume épaisse qui enveloppa sa flotte et empêcha de rien voir ; les pilotes ne purent plus se reconnaître. Un ancien navigateur canadien, retenu prisonnier à bord du vaisseau amiral, avertit de ne pas courir trop au nord. On refusa de l’écouter. On était dans la nuit du 22 août: le vent augmentait toujours. Deux heures après cet avertissement, l’on se trouva au milieu d'îles et de rescifs dans le danger le plus imminent, et personne ne s’en doutait. Un officier de l’armée de terre qui se trouvait par hasard sur le pont de Edgar, apercevant tout-à-coup des brisans sur sa droite, courut en informer l’amiral, qui pensa que c'était la peur qui le faisait agir et ne voulut pas le croire. L’officier redescendit une seconde fois, en le priant avec instance de monter, que l’on voyait des écueils de toutes parts. “ Sur ces importunités répétées, et entendant plus de bruit et de mouvement qu’à l’ordinaire, dit Pamiral, je passai ma robe de chambre et mes pantoufles, et je montai sur le pont. En effet, j’y trouvai
eee
tout le monde dans une frayeur et une confusion étrange.” La direction des vaisseaux fut immédiatement changée ; mais huit transports se brisèrent sur l’île aux Œufs, l’une des Sept-Iles, et près de neuf cents hommes périrent sur les dix-sept cents officiers et soldats qu’ils portaient. On reconnut ensuite parmi les noyés, rejetés sur la plage par les vagues, deux compagnies entières des gardes de la reine, et plusieurs familles écossaises qui venaient pour s’établir dans le pays. L'on trouva aussi un grand nombre de copies imprimées d’un manifeste que Charlevoix rapporte tout au long, et dans lequel le général Hill déclarait les Canadiens, auxquels il était adressé, sujets anglais en vertu de la découverte de Amérique septentrienale par Cabot, la France yant possédé le pays qu’à titre de fief relevant de l’Angleterre! Jamais on n’avait fait tant de dépense d’es, rit que dans cette guerre. Après ce désastre, Walker retourna sur ses pas et alla jeter Vancre dans la baie des Espagnols au Cap-Breton. Comme la traversée de Boston avait été extrêmement longue, et qu’il ne restait plus de vivres que pour dix semaines, il fut décidé à l’unanimité dans un conseil de guerre, d’abandonner lentreprise sur Québec, et sur Plaisance qui devait être attaqué ensuite, et de s’en retourner chacun dans son pays, les Américains à Boston et les Anglais en Europe. ÆEn conséquence de cette réxvlution, la flotte cingla vers Portsmouth, où pour justifier le proverbe qu’un malheur n’arrive jamais sans un autre, le vaisseau amiral, PEdgar, de 70 canons, sauta et entraîna dans sa destruction quatre cents hommes, outre un grand nombre de personnes qui étaient venues à bord pour visiter leurs amis. Dans le même temps le Feversham de 36 canons et trois transports qui avaient suivi la flotte, se perdaient dans les parages du fleuve ou du golfe St.-Laurent. La nouvelle de la retraite des Anglais ayant été apportée à Québec par des pêcheurs de Gaspé, le gouverneur renvoya aussitt M. de Ramsay à Montréal avec six cents hommes, et y monta lui-même bientôt après avec un pareil nombre de soldats. Il forma en y ajoutant le corps de troupes resté sous les ordres du baron de Longueuil pour garder le haut de la colonie, une armée de trois mille fusils, qu’il plaça auprès de Chambly afin de s’opposer au colonel Nicholson s’il venait à déboucher par le lac Champlain. Mais le commandant américain en apprenant les
malheurs de la flotte, s’était hâté de décamper avec ses troupes qui reprenaient pour la seconde fois depuis deux ans, le chemin de leurs provinces sans avoir brûlé une amorce. Alors les craintes du Canada passèrent dans les colonies anglaises ; la frayeur s’empara d’Albany et de leurs frontières. On s’empressa de faire réparer les forts avancés ; on retint la miliec sous les armes, on travailla de tous eôtés à opposer une digue au torrent de Canadiens et de Sauvages que l’on croyait voir déborder d’un moment à l’autre.
Mais on ne pensait guère en Canada à réaliser des appréhensions rendues plus effrayantes encore par la peur. On était satisfait d’avoir été délivré d’un danger dont l’on avait redouté les suites, et qui paraissait encore plus grand maintenant qu’il était passé et que l’on pouvait en mesurer toute l’étendue avec sang froid. On ne voulait point le braver en entreprenant une lutte aggressive avec des forces si inférieures. D’ailleurs le résultat devait contenter, les provinces anglaises se trouvant après tant de dépenses, à la fin de la guerre, accablées de dettes et réduites à défendre leurs propres foyers.
C’est pendent que l’Angleterre dirigeait ainsi son épée droit au cœur de la puissance française dans ce continent que sa poli- . tique avait armé contre elle, par l’intermédiaire des Iroquois, une nation brave, indomptable et féroce, les Outagamis, vulgairement nommés les Renards, qui erraient dans les savanes à l’ouest du lac Michigan. Ils vinrent se fixer à une portée de pistolet du fort du Détroit pour pouvoir mieux exécuter leur dessein. 4% Ce peuple aussi brave que l’Iroquois, moins politique, beaucoup plus féroce, qu’il n’avait jamais été possible ni de dompter, ni d’apprivoiser, et qui semblable à ces insectes, qui paraissent avoir autant d’âmes que de parties de leur corps, renaissent pour ainsi dire après leur défaite? ce peuple se trouvait partout, et était devenu l’objet de la haine de toutes les nations de ce continent. Ilavait promis de brûler le Détroit, et de massacrer tous les Français qui se trouvaient dans ces contrées. Les Kikapous et les Mascontins étaient entrés dans le complot. M. Dubuisson, ai commandait dans cette partie, fut informé par un Outagami chruien de ce que, d’ailleurs, la conduite de ces barbares ne lui laissait que trop entrevoir. Ils se permettaient depuis quelque temps toutes surtes
d’insolences, volaient et pillaient les Français qui n’étaient qu’une trentaine dans le fort et qui dissimulaient jusqu’à l’arrivée de leurs alliés qu’ils avaient appelés en toute hâte auprès d’eux, surtout les Hurons et les Iroquois. D'ibuisson en cas d’attaque subite préparait ses moyens de défense sans faire de bruit, montaient des canons, perçaient des meurtrières, là où il y en avait besoin. Mais les secours demandés arrivèrent avant le coup. C’étaient 600 hommes, Hurons, Outaouais, Illinois, Missouris, Osages, Saulteurs, Poutouatamis, Sakis, Malhomines, etc., marchant en ordre, chaque nation avec ses enseignes déployées, et tous portant la même haine à l’ennemi qu'ils allaient avoir à combattre. ‘ Nous voici autour de toi, dirent-ils au commandant français, tu nous as rétirés du feu des Outagamis il y a douze lunes, nous venons exposer notre vie pour ton service ; nous mourrons avec plaisir pour notre libérateur. La seule grâce que nous te demandons, c’est que tu prennes soin de nos femmes et de nos enfans si nous succombons, et que tu mettes un peu d’herbe sur nos corps afin qu’ils reposent en paix.”
Dubuisson se serait contenté d’éloigner les Outagamis en les forçant de retourner dans leurs anciens villages ; mais les Hurons ne voulurent pas souffrir qu’on les laissât échapper. Il fallait les attaquer dans le fort qu’ils s'étaient élevé à côté de celui des Français, et qu’ils défendirent d’abord avec tant de résolution que les alliés parlaient de se retirer si Dubuisson ne les eût ranimés. Les assiégés étaient surveillés de si près qu’ils ne pouvaient sortir et qu’ils se trouvèrent au bout de quelque temps sans eau et sans vivres. Ceux qui essayaient de s’en procurer étaient aussitôt pris par les Sauvages qui les fusillaient, les tuaient à
‘coups de flèche ou les gardaient pour les brûler à loisir et par forme de passe-temps. Réduits à la dernière extrêmité, on n’entendait plus à la fin que des hurlemens épouvantables à chaque coup de canon que l’on tirait. Déjà soixante à quatre-vingts femmes et enfans étaient morts de faim et de soif. L’odeur des cadavres qu’ils ne pouvaient enterrer à cause du feu continuel dirigé contre eux, empoisonnait l’air qu’ils respiraient. Ils durent se resoudre à demander quartier. L’envoyé qui portait la parole dit à Dubuisson : Mon père, je te parle à toi et à toutes les nations qui sont devant toi ; je vous demande la vie. Elle n’est
plus à nous ; vous êtes les maîtres ; les esprits nous ont abandonnés. Je vous apporte ma chair par les sept esclaves que je mets à vos pieds; mais ne croyez pas que je craigne de mourir. C’est la vie des femmes et des enfans que je demande. Faites luire le soleil, je vous prie ; que le ciel soit beau et qu’à l’avenir vous prosperiez. Voici les colliers, détachez les et donnez-nous la vie. Vous êtes nos petits neveux, ajouta-t-il en s’adressant aux Sauvages, dites quelque chose qui console le village à notre retour.”
Les alliés ne voulurent rien accorder. Ils tirèrent même Dubuisson à part pour lui proposer de faire casser la tête à quatre des envoyés qui étaient de grands chefs. Ce sont eux, dirent-ils, qui sont la cause de la résistance. Maïs Dubuisson s’y opposa. Alors les assiégés ne songèrent plus qu’à tromper la surveillance de leurs ennemis pour s’esquiver, ce qui était une chance très faible. Ils voulurent profiter d’une nuit orageuse pour sortir du fort; mais atteints à quatre lieues de là, ils se rendirent à discrétion aux alliés qui ne voulurent point accorder de grace et en firent un massacre général. Tout fut égorgé, hommes, femmes et enfans.* On n’avait pas encore vu une pareille tuerie chez les, Indiens. Ce dénouement ôta tout espoir aux Anglais de s’élever au moins pour le moment dans l’Ouest sur les ruines de leurs rivaux. Il était en effet d’une importance vitale de les empêcher de prendre pied dans cette partie du continent ; car s’ils devenaient maîtres de ce point, la communication entre le Canada et la vallée du Mississipi se trouvait coupée, et ces deux vastes provinces tombaient d’elles-mêmes comme les branches d’un arbre qu’on sépare de leur tronc.
Vers la même époque le gouverneur fit rétablir le fort Michilimackinac abandonné depuis quelques années, et ajusta tous les sujets de mécontentement qui pouvaient exister entre les Français et les peuples septentrionaux et occidentaux, ou entre ces divers peuples eux-mêmes, Il savait profiter avec une rare intelligence des intérêts des uns et des autres pour paralyser les efforts des colonies anglaises, qui faisaient tout ce qu’elles pouvaient pour
* Attaque du Détroit par les Mascoutins et les Outagamis. Rapport de M. Dubuisson du 15 juin 1715, Copie manuscrite obtenue en France par M. Papineau.
les détacher de la France ; et c’était plus avec des raisons qu’il faisait triompher sa politique qu’avec les forces dont il pouvait disposer. Une seule imprudence aurait pu soulever la confédération iroquoise au commencement de la guerre. Par une attitude digne, il sut conserver le respect de tous les peuples indigènes, et par son calme et sa prudence, dissimuler sa faiblesse.
Un instant en 1712, le bruit se répandit que l’Angleterre armait encore une flotte pour assiéger Québec ; mais cette nouvelle qui se trouva fausse, ne servit qu’à prouver le dévouement des habitans de cette capitale. Le commerce lui-même montra son patriotisme en avançant cinquante mille écus au gouverneur pour augmenter les fortifications de la ville. C'était une somme très considérable pour le pays et pour le temps. Mais le sort des colonies françaises se décidait alozs sur un autre champ de bataille. La guerre en Europe touchait à sa fin. Dès le commencement de 1711 un agent de Londres avait été envoyé secrètement à Paris, et l’année suivante une suspension d’armes qui sétendait aux colonies avait été signée entre la France et l’Angleterre.
Cette révolution dans les affaires avait été amenée d’abord par Ja disgrace de la favorite de la reine Anne, la duchesse de Marlborough, qui entraîna les whigs dans sa chute ; et ensuite par la mort de l’empereur Joseph II, qui eut pour successeur celui qui disputait le trône d’Espagne au duc d'Anjou. Les alliés furent peu portés après cet événement à donner une nouvelle couronne à celui qui était déjà assez puissant avec celle de l’empire.
Malgré la retraite des Anglais, le prince Eugène, qui commandait les Autrichiens, était encore supérieur de 20,000 hommes à l’armée française ; et les conférences d’Utrecht ne rassuraient point la France épuisée et qui n’osait plus croire au succès. Louis XIV, courbé vers la tombe et voyant périr sans s’ébranler presque toute sa famille en pou de temps, fit preuve d’une grandeur d’âme qui l’élève beaucoup plus dans l'estime des hommes que la flerté qu'il déploya dans ses jours prospères.* IL annonça ”« Ce fut le sort de Louis XIV, de voir périr en France toute sa famille par des morts prématurées, sa femme à 45 ans, son fils unique à 60; et un an
qu’en cas de nouveau malheur, il convoquerait toute la noblesse de son royaume, qu’il la conduirait à l’ennemi malgré son âge de soïxante-et-quatorze ans, et qu’il périrait à sa tête. Cette résolution n’était pas une menace vaine: on a vu ce que peut un peuple qui combat pour son existence, en France sous Charles VII et en 1793, et plusieurs fois en Amérique depuis 1775.
Ce monarque aurait dû pour sa renommée mourir avec le siècle dans lequel il était mé ; car le suivant devait être fatal à lui et à tous les siens. En effet dès le début, ce siècle est marqué par le naufrage de la gloiré de ce prince, qui fut longtemps le premier de la terre; et la fin en est à jamais mémorable par la chute d’un trône qu’il avait entouré d’un pouvoir absolu, et par la mort violente ou la dispersion de toute sa famille.
Les revers de la guerre de la succession d’Espagne et le traité d’Utrecht précipitèrent la chute de la puissance française en Amérique, quoique cette chute ait été produite par d’autres causes, comme on l’a dit plus d’une fois ailleurs. Par ce traité fameux signé le 11 avril 1713, Louis XIV renonça aux droits qu’il pouvait avoir sur le pays des Iroquois et céda à l’Anglétérre la baie d'Hudson, l’île de Terreneuve, l’Acadie avec la ville de Port-Royal, c’est-à-dire tous les pays situés sur le littoral de l’Atlantique, sur lequel il ne resta plus à la France que l’embouchure du St.-Laurent et celle du Mississipi dans la baie du Mexique ; elle se réserva seulement le droit de faire sécher le poisson sur une partie de l’île de Terreneuve. On peut juger,
après que nous eûmes perdu son fils, nous vîmes son petit fils le Dauphin, duc de Bourgogne, la Dauphine sa femme, leur fils aîné le duc de Bretagne, portés à Saint-Denis au même tombeau, au mois d’avril 1712 ; tandis qne le dernier de leurs enfans, monté depuis sur le trône, était dans son berceau, aux portes de la mort. Le duc de Berri, frère du duc de Bourgogne, les suivit deux ans après ; et sa fille dans le même temps passa du berceau au cercueuil.
Ce temps de désolation laissa dans les cœurs une impression si profonde, que, dans la minorité de Louis XV, j’ai vu plusieurs personnes qui ne parlaient de ces pertes qu’en versant des larmes. Louis XIV dévorait sa douleur en public: il se laissa voir à l’ordinaire; mais en secret les ressentimens de tant de malheurs le pénétraient et lui donnaient des convulsions. Il éprouvait toutes ces pertes domestiques à la suite d’une guerre malheureuse, avant qu’il fût assuré de la paix, et dans un tems où la misère désolait le royaume, On ne le vit pas succomber un moment à ses afflictions.
dit Raynal, combien ces sacrifices marquaient son abaissement, et combien il en dut coûter à sa fisrté de céder trois possessions qui formaient avec le Canada, l’immense pays connu sous le nom glorieux de Nouvelle-France.
Pendant près de quarante ans, Louis XIV avait dominé l’Europe conjurée après l’avoir vancue dans trois longues et sanglantes guerres. Cette période avait été illustrée par de grands génies en tous genres, et par les plus grands capitaines que les modernes eussent encore vus.
“ L'Europe, dit un historien, s’était armée contre lui, et il avait résisté, il avait grandi encore. Alors il se laissa donner le nom de grand. Le duc de la Feuillade alla plus loin. Ilentretint un luminaire devant sa statue, comme devant un autel. On croit lire l’histoire des empereurs romains.
“ La brillante littérature de cette époque n’est autre chose qu’un hymne à la royauté. La voix qui couvre les autres est celle de Bossuet. (C’est ainsi que Bossuet lui-même, dans son discours sur l’Histoire Universelle, représente les rois d'Egypte loués par le prêtre dans les temples en présence des dieux. La première époque du grand règne, celle de Descartes, de Port- Royal, de Pascal et de Corneille, n’avait pas présenté cette unanimité ; la littérature y était animée encore d’une verve plus rude et plus libre. Au moment où nous sommes parvenus, Molière vient de mourir en (1673), Racine a donné Phèdre (1677), La Fontaine publie les six derniers livres de ses Fables (1678), madame de Sévigné écrit ses Lettres, Bossuet médite la reconraissance de Dieu et de soi-même, et prépare le discours sur l'Histoire Universelle (1681). L’abbé de Fénélon, jeune encore, simple directeur d’un couvent de filles, vit sous le patronage de Bossuet, qui le croit son disciple. Bossuet mène le chœur triomphal du grand siècle, en pleine sécurité du passé et de Pavenir, entre le jansénisme éclipsé et le quiétisme imminent, entre le sombre Pascal et le mystique Fénélon. Cependant le cartésianisme est poussé à ses conséquences les plus formidables ; Mallebranche fait rentrer lintelligence humaine en Dieu, et tout-àlPheure dans cette Hollande protestante en lutte avec la France catholique, va s'ouvrir pour l’absorption commun du catholicisme, du protestantisme, de la liberté, de la morale de Dieu et du
monde, le gouffre sans fond de Spinosa.”’ La première dans le domaine de l'esprit, la France ouvrit aussi les portes du 18e siècle comme la première dans celui du courage ; elle allait couronner ses triomphes en faisant monter un de ses princes sur le trône d’Espagne. Mais elle n’avait plus pour diriger ses efforts qu’un vieux roi sur son déclin et une femme qu’il avait épousée pour dissiper la tristesse d’une vie dont il avait épuisé toutes les jouissances. Les hommes illustres qui l’avaient couverte de tant de gloire, n’existaient plus. Les esprits perspicaces voyaient avec inquiétude le pays entrer dans une nouvelle guerre. Louis XIV, devenu dévot sur ses vieux jours, vivait retiré, ne connaissait . plus si bien les hommes ; dans sa solitude les choses ne lui parurent plus sous leur véritable aspect, Madame de Maintenon n’avait point non plus le génie qu’il faut pour manier le sceptre d’un royaume tel que celui de France dans un temps d’orages. Et elle fit la faute de nommer Chamillard, sa créature, pour être premier ministre, homme qui malgré son honnêteté était fort au- ‘dessous de cette vaste tâche.*
Dès lors les généraux furent mal choisis et durent souvent leur nomination à la faveur ; la discipline militaire tomba dans un relächement funeste, et les opérations des armées furent dirigées par le roi et Chamillard du fond du cabinet de madame de Maintenon. Tout se ressentit de ce système malheureux ; la France fut ainsi conduite en quelques années du comble de la gloire au bord de l’abîme.
Le traité d’Utrecht qui blessa si profondément l’amour propre des Français, porta le premier coup à leur système colonial. A la fin du ministère de Colbert, leurs possessions américaines s’étendaient de la baie d'Hudson au Mexique, en suivant les vallées du St.-Laurent et du Mississipi, et renfermaient dans leurs limites les cinq grands lacs, ou plutôt les cinq grandes mers intérieures du continent, et deux des plus grands fleuves du monde. Par le traité d’Utrecht ils perdirent de vastes territoires, précieux non pas tant par leur population ou leur fertilité, que par l’importance de leurs côtes maritimes. Ils se trouvèrent dans le nord repoussés bien loin de l'Atlantique. Leurs pertes augmentant d’au-
* Chamillard était dirigé par madame de Maintenon, dit quelqu'un, madame de Maintenon par Babbien, sa vieille servante.”
tant les possessions de leurs ennemis déjà beaucoup trop étendues en Amérique. Ce premier trébuchement de leur puissance coloniale devait avoir une bien plus grande portée qu’on ne l’imaginait encore. C’était l’affaiblissement de la puissance métropolitaine par la puissance coloniale. L’Angleterre s’était blessée elle-même dans cette lutte qui lui avait assuré un triomphe, et cette blessure devait finir par être mortelle, parce que les colonies qui avaient vontribué à briser le réseau que la France avait jeté autour d'elles, avaient une arrière pensée hostile à l’ Angleterre comme à la France, qu’elles confondaient déjà ensemble dans le secret de leur politique en qualité de métropoles, et qu’elles regardaient pour cette raison comme deux ennemies naturelles et irréconciliables des intérêts américains, arrière-pensée, si elles l’ont eue, qui annonçait une grande profondeur de vue et une grande puissance de dissimulation.* Trop faibles pour marcher encore au grand jour, et pour surmonter de vive force les entraves qui devaient les arrêter à chaque pas, elles cheminaient vers leur but par des routes cachées, sachant bien que le système colonial mettait un obstacle insurmontable à leur indépendance. “ Les colons anglais, dit Bancroft, n’étaient pas simplement les colons de l’Angleterre, ils formaient partie d’un immense système colonial que tous les pays commerciaux de l’Europe avaient contribué à former, et qui renfermait dans ses bras puissans toutes les parties du globe. La question de l'indépendance n’aurait pas été une lutte particulière avec l'Angleterre, mais une révolution dans le commerce et dans la politique du monde entier, dans les fortunes actuelles et encore plus dans l’avenir des sociétés. Il n’y avait pas encore d’union entre les établissemens qui hérissaient le bord de l’Atlantique, et à cette époque, une seule nation en Europe aurait toléré, mais pas une n’aurait favorisé, une insurrection. L'Espagne, la Belgique espagnole, la Hollande, l’Au-
* Ramsay, auteur d’une Histoire de la révolution Américaine, attribue cet événement au changement de politique de la Grande-Bretagne, qui commença à faire peser en 1764, une dure oppression sur ses colonies. Quelques uns pensent, dit-il, que la révolution a été excitée par la France ; d’autresque les colons, une fois délivrés du dangereux voisinage de cette nation, ne songèrent plus qu’à obtenir leur indépendance ; mais, suivant lui, l’égoïsme du cœur humain est suffisant pour expliquer les motifs de la conduite des colons et de la métropole, sans recourir à ces opinions.
triche étaient unies à l’Angleterre contre la France, qui, par la centralisation de sa puissance et par des plans d’agrandissement territorial habilement conçus, excitait leur inquiétude et leur faisait craindre de la voir parvenir à la monarchie universelle, Lorsque l’Autriche et la Belgique auraient abandonné leur guerre héréditaire contre la France, lorsque l’Espagne et la Hollande, favorisées par la neutralité armée du Portugal, de la Suède, du Danemark, de la Prusse et de la Russie, se réuniraient à la France pour réprimer l’ambition commerciale de l’Angleterre, alors, mais pas avant, l'indépendance américaine devenait possible.”?
Ces raisons expliqueraient, suivant le même auteur, les motfs de l’ardeur que les colonies anglaises mettaient dans leurs guerres contre le Canada ; c’était pour briser le système qui enchaînait les colons au joug de l’Europe ; et l’Europe, trompée par de faux calculs, aveuglée par des jalousies et des rivalités funestes, travaillait elle-même à l’accomplissement de leur projet. Nous ne savons si les profonds calculs que l’on prête ainsi aux pères de l’indépendance du Nouveau-Monde sont bien fondés, s’ils eussent déjà. à cette époque pressenti si clairement leur avenir, car l’on doit être très sobre dans les jugemens que l’on porte sur les motifs de conduite des peuples à leur berceau. ““ Rien n’est plus commun, dit Michaud dans son bel ouvrage de l’Histoire des Croisades, que d’attribuer à des siècles reculés les combinaisons d’une profonde politique. Si l’on en croyait certains écrivains, c’est à l’enfance des sociétés qu’appartiendrait l’expérience.* Mais qu’ils entrevissent ou non ce qui est arrivé, qu’ils aient travaillé à l’amener par calcul ou par hazard, toujours est-il certain que les colonies anglaises suivaient leur instinct et une pente fort naturelle dans la voie où la providence les avait placées. Le traité d’Utrecht en satisfaisant une partie de leurs désirs, augmentait leurs espérances futures. Elles jetèrent surtout un cri de triomphe lorsqu’elles virent tomber les trois plus anciennes branches de l’arbre
* Il rappelle à ce sujet l’opinion de Montesquieu : ‘ Transporter dans les siècles reculés toutes les idées du siècle où l’on vit, c’est des sources de L’erreur celle qui est la plus féconde, A ces gens qui veulent rendre modernes tous les siècles anciens, je dirai ce que les prêtres d’Egypte Cirent à Solon : O Athéniens ! vous n’êles que des enfans.”
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colonial français : cet arbre resta comme un tronc mutilé par la foudre ; mais on verra que ce tronc vigoureux, enfoui dans les neiges du Canada, était encore capable de lutter contre de rudes tempêtes et d’obtenir de belles victoires.