COLONISATION DU CAP-PRETON
Motifs qui engagent le gouvernement à établir le Cap-Breton.—Description de cette île, à laquelle on donne le nom d’Ile-Royale.—La nouvelle colonie excite la jalousie des Anglais.—Projet de l’intendant, M. Raudot, et de son fils pour en faire l’entrepôt géuéral de la Nouvelle-France, en 1706. —Fondation de Louisbourg par M. de Costa Bella —Comment la France se propose de peupler l’île. —La principale industrie des habitans est la pêche.—Commerce qu'ils font.—M, de St.-Ovide remplace M. de Costa Bella.— Les habitans de l’Acadie, maltraités par leurs gouverneurs et travaillés par les intrigues des Français, menacent d’émigrer à l’Ile-Royale. — Le comte de St-Pierre forme une compagnie à Paris en 1719, pour établir l’île St.-Jean, voisine du Cap-Breton; le roi concède en outre à cette compagnie les îles Miscou et de la Magdeleine.—L’entreprise échoue par les divisions des associés.
Le traité d’Utrecht arracha des mains débiles ét mourantes de Louis XIV les portes du Canada, l’Acadie et l’île de Terreneuve. De ce traité trop fameux date le déclin de la monarchie française, qui marcha dès lors précipitamment vers l’abîme de 1792. La nation humiliée parut cependant vouloir faire un dernier effort, pour reprendre en Amérique la position avantageuse qu’elle venait de perdre ; et dans ce but elle projeta un système colonial plus vaste encore que celui qu’elle avait adopté avant la guerre ; c'était de profiter de l’heureuse découverte du Mississipi que l’on venait d'achever pour y prendre une position plus forte s’il était possible que celle que l’on avait occupée à l’autre extrémité du continent. Le peuple français lui-même montrait bien par là qu’il conservait encore toute la vigueur ét toute l’énergie du siècle précédent ; mais le gouvernement n’avait plus ni la force ni les moyens de l’appuyer dans une pareille œuvre, et d’ailleurs les circonstances étaient telles qu’il avait assez à faire pour soutenir, à l’exclusion de tout le reste, les intérêts du pouvoir et de ia dynastie devenus la base du système nouveau. Louis XIV navait-il pas, par le traité d’Utrecht, acheté le trône d’Espagne pour sa famille au prix de plusieurs de ses colonies, c’est-à-dire, en violant l’intégrité du royaume ?
62 HISTOIRE DU CANADA. k
La perte des deux provinces du golfe St-Laurent, laissait le Canada exposé du côté de la mer aux attaques de la puissance \ qui le touchait déjà du côté de la terre; de sorte qu’en cas d’hos- À tilité celle-ci pouvait empêcher tout secours extérieur d'y parvenir, et séparer ainsi Québec de sa métropole. Il était donc essentiel pour sa défense et la conservation des pêcheries, de se créer un nouveau lieu de refuge dans les mers de Terreneuve et les parages du St.-Laurent. Il nous restait encore pârmi d’autres îles, celle du Cap-Breton, située entre l’Acadie et Terreneuve les deux provinces cédées. Cette île qu’on avait méprisée jusqu’alors, et que l’on se trouvait heureux maintenant de posséder, pouvait devenir comme une double épine dans le flanc des nou- {| velles acquisitions anglaises qu’elle séparait en deux. On planta || (l donc le drapeau français sur ses rives désertes, et on y commença des fortifications qui annonçaient par leur étendue la volonté de (1 protéger efficacement l'entrée du St.-Laurent. Mais ces travaux | et l'importance que le Cap-Breton prit tout à coup en France, y
attirèrent aussitôt l’attention de l’Angleterre, qui avait cru, en l s’emparant de l’Acadie et de Terreneuve, porter un coup mortel | 1 à la Nouvelle-France. Elle vit avec surprise envelopper entière- | (ll ment ses colonies, et s’élever depuis le Cap-Breton jusqu'aux sables de Biloxi dans la Louisiane, une ceinture de forts dont les | canons menaçaient tous les points de ses vastes frontières coloqi ra niales. La France maîtresse des deux grands fleuves de l'Amé- {li | rique septentrionale, le St.-Laurent et le Mississipi, qui lui assu- | (Il raient la plus grande partie de la traite avec les Sauvages, | | régnant sur deux vallées fertiles de mille à douze cents lieues de Ua
développement, dans lesquelles se trouvaient les productions de tous les climats, la France pouvait encore acquérir en peu d’an- | fl nées assez de force pour y être inexpugnable. Mais cette Ç | tâche demandait une direction et une énergie qu’il était inutile 1 ll d'attendre du gouvernement. Elle demandait surtout l’envoi
| [ d’une. masse de colons capable de repousser toute aggression ; LE étrangère sur le St.-Laurent et sur le Mississipi. C’est ce qu’on ne fl {| fit pas. On crut que de hautes murailles élevées sur une plage |
| | solitaire à l’entrée du goife St.-Laurent, à portée de canon \ UE 1 des vaisseaux ennemis, seraient suffisantes et on n’achemina d {| t point d’émigration en Amérique. C’était répéter l’oubli du 1 8
CPR tee
siècle précédent, et inviter l’ Angleterre et ses colonies à réunir, à la première rupture, leurs efforts contre le nouveau poste du Cap- Breton et même contre toutes les possessions françaises de l'Amérique du Nord ; c'était dire, en un mot, que cette rupture ne se ferait pas attendre ; mais la langueur dans laquelle le monarque du Parc aux Cerfs laissait tomber sa puissance 1 milieu des débauches, ne permit point de rien entreprendre po .r faire face à tous les événemens; ce qui fut la cause des désastres dont ces belles contrées devinrent le théâtre avant de passer aux mains de l’étranger.
Le Cap-Breton, situé au midi de l’île de Terreneuve, dont il est séparé par une des bouches du St-Laurent de 15 à 16 lieues de large, , au sud, le détroit de Canseau d’une lieue de traverse à la péninsule acadienne, et à l’ouest, l’île St.-Jean ou du Prince- Edouard. Sa longueur n’est pas tout à fait de 50 lieues.” Sa figure à peu près triangulaire et fort irrégulière, a une surface tellement entrecoupée de lacs et de rivières que les deux parties principales ne tiennent ensemble que par un isthme d’environ 800 verges, qui sépare le port de Toulouse où est situé St.-Pierre, de plusieurs lacs assez considérables dont le plus grand porte le nom de Bras d’Or. Ces lacs se déchargent au nord-est dans la mer.
Le climat du Cap-Breton ressemble à celui de Québec pour les saisons, mais le froid y est moins vif en hiver à cause du voisinage de l’Océan, dont les brumes et les brouillards voilent souvent son ciel sans altérer sa salubrité. Le sol y est susceptible de toutes les productions du bas St.-Laurent, et les montagnes qui ont leur pente au sud, peuvent être cultivées jusqu’à leur sommet. Il y a des mines de charbon de terre et de plâtre, dont une partie amoncelée par bancs au-dessus du sol, est plus facile à exploiter que celle qu’il faut aller chercher dans les entrailles de la terre. L’île était couverte de chênes, de pins, d’érables, de planes, de cédres, de trembles, tous bois propres à la construction.
Enfin un grand nombre d’excellens ports, tous situés du côté de la pleine mer, complètaient les avantages de cette terre avec la chasse et la pêche qui y étaient abondantes alors. Les plus beaux ports étaient ceux de Miray, des Espagnols, de Ste.- Anne et surtout celui de Louisbourg qui a près de quatre lieues de tour, et
dans lequel on entre par un passage de moins de quatre cents verges formé par deux petites îles. Le cap Lorembec, dont on aperçoit la cime à douze lieues de distance, indique ce passage à la navigation. Le port de Miray qui est situé au nord de l’île Scatari, peut être remonté par les gros vaisseaux l’espace de six lieues, et celui des Espagnols, aujourd’hui Sydney, qui a une entrée d'environ mille pas de largeur, se partage au bout d’une lieue, en deux bras de trois lieues de longueur assez profonds pour faire de très bons havres. ‘
Le Cap-Breton n'avait été fréquenté jusqu'aux dernières années que par des pêcheurs ou des traitans. L’été, les premiers y faisaient sécher leur poisson, l’hiver, les habitans de l’Acadie venaient y faire la traite des pelleteries avec les Indiens. Vers 1706 Raudot, intendant de la Nouvelle-France. envora au ministère conjointement avec son fils, un mémoire sur son établissement. Ce méinoire fort circonstancié nous donne une opinion très favorable des connaissances de ces administrateurs, Ils avaient imaginé un nouveau plan pour le commerce de P'Amérique du Nord, dans lequel le Cap-Breton devait jouer un grand rôle en devenant l’entrepôt général de cette partie du monde. L'idée était neuve et ingénieuse ; mais elle était mise au jour dans le moment le moins favorable pour être bien accueillie. T'outefois elle ne fut pas entièrement perdne comme on le verra plus tard,
Après s'être étendus sur les motifs qu’on avait eus d'établir le Canada et eur le commerce de pelleteries, le seul dont on se fût sérieusement occupé jusqu’alors, et auquel on avait tout sacrifié, ces deux administrateurs disaient que le temps était arrivé de donner une nouvelle base au négoce de la Nouvelle-France ; que la traite des fourrures devenait de jour en jour moins profitable et cesserait tôt ou tard, que d’ailleurs elle répandait des habitudes vicieuses et vagabondes parmi la population, qui négligeait la culture des terres pour un gain trompeur ; qu’il fallait imiter la conduite des Américains entre laquelle et la nôtre, ils faisaient une co nparaison dont l’avantage retournait aux premiers. Ceux-là, répétaient-ils, sans s'amuser à voyager si loin de chez eux comme nous, cultivent leurs terres, établissent des manufactures, des verreries, ouvrent des mines, construisent des navires et n’ont jainais .
regardé les pelleteries que comme un accessoire. Nous, nous devrions les imiter et nous livrer à un commerce plus avantageux et plus durable que celui que nous faisons aujourd’hui. Comme eux encourageons l’exportation des viandes salées, des bois de toutes sortes, du goudron, du brai, des huiles, du poisson, du chanvre, du lin, du fer, du cuivre, etc. A mesure que le chiffre des exportations s’élevera, celui des importations suivra une marche ascendante proportionnelle ; tout le monde sera occupé, les denrées et les marchandises seront abondantes, et par conséquent à meilleur marché ; cette activité attirera l’émigration, augmentera les défrichemens, développera la pêche et la navigation, et répandra enfin une vie nouvelle dans tous les établissemens de cette contrée aujourd’hui si languissante. Ils démontraient par un raisonnement parfaitement conforme aux meilleurs principes de économie politique moderne, les avantages qui résulteraient de cet état de choses pour la France elle-même ; car qu’on ne dise pas, observaient-ils, que si le Cap-Breton tire du Canada une partie de ses denrées que la France peut lui fournir, c’est autant de défalqué du commerce du royaume; celui-là achètera d’autant plus de marchandises françaises qu’il vendra de produits de son propre pays, et plus les manufactures de France emploieront C. bras, plus sa population augmentera et plus elle consommera de productions agricoies. Les deux Raudots terminaient ce long document en insistant avec force sur la nécessité de coloniser le Cap-Breton, de faire un dépôt général dans cette île qui se trouvait entre la mère-patrie et l’Acadie, Terreneuve ct le Canada, dans le centre même des pêcheries. Cette île pourrait fournir de son cru, ajoutaient-ils, aux unes des morues, des huiles, du charbon de terre, du plâtre, des bois de construction; aux autres, des marchandises entreposées venant de France, qu’elle échangerait contre les denrées de ces diverses provinces. Il y a plus, disaient-ils encore, ce n’est pas seulement en augmen
tant la consommation des marchandises en Canada que l’établissement projeté serait utile au royaume, on pourrait faire passer aussi des vins, des eaux de vie, des toiles, du ruban, des taffetas, etc., aux colonies anglaises qui sont très peuplées et qui en acheteraient beaucoup, quand même ce négoce ne serait pas permis. En un mot les auteurs du mémoire voulaient faire du Cap-Breton,
dans les limites des possessions françaises, ce que la Grande-Bretagne est aujourd’hui pour le monde, le centre du commerce." Si nous établissions un chemin de fer entre Halifax et l’extrémité supérieure du Canada, le projet de M. Raudot avec la variante cependant d’Halifax au lieu de Louisbourg, serait bien près de sa réalisation puisque la différence entre les deux entreprises ne tiendrait qu’à celle des circonstances diverses du transport entre ces deux époques. En 1706 l’entrepôt avait besoin de voies liquides pour recevoir et expédier dans toutes les directions les productions et les marchandises. Aujourd’hui un entrepôt peut-être placé aussi bien au centre d’un continent qu’au sein d’une mer, parce que l’on peut sur terre faire rayonner les chemins de fer comme les vaisseaux sur l'Océan, et que la vapeur franchit les espaces avec plus de rapidité encore sur je premier que sur le dernier élément. Ce projet, MM. Raudot voulaient en confier l’exécution, non à une compagnie toujours égoïste et sacrifiant sans cesse l’avenir au présent, mais au gouvernement lui-même qu’il priait de s’en charger, en entrant dans les détails les plus ininutieux pour lui en démontrer la facilité ; mais la guerre que la France soutenait alors contre l’Europe entière et qui absorbait toute l’énergie et toutes les ressources du royaume, avec sa jeunesse, c’est-à-dire avec le trop plein de sa population, ne lui laissait ni le temps ni les moyens de penser à une pareille entreprise. Après la guerre, les choses ayant subi des altérations profondes, la réalisation du projet devenait non seulement utile, mais d’une absolue nécessité.
L'on commença par changer ie nom du Cap-Breton pour lui donner celui d’Ile-Royale, qu’il n’a conservé que durant le temps qu’il e:- resté entre les mains des Français. L’on choisit ensuite pour quartier général le Havre à l’Anglais dont le nom fut aussi remplacé par celui de Louisbourg. Ce port situé au milieu d’un terrain stérile, ne pouvait être fortifié q'i’à grands frais, parce qu’il fallait tirer les matériaux de fort loin. Bien des gens auraient préféré le port Ste.-Anne plus spacieux, très facile à rendre presqu’imprenable, et en outre entouré d’un pays abondant en
* Toutes ces suggestions étaient inutiles quoique fort sages, tant qu’on
n’aurait pas assez d’habitans pour être à l’abri de la conquête, comme on l’a dit tant de fois.
marbre et en bois de commerce. M. de Costa Bella, qui venait de perdre son gouvernement de Plaisance cédé aux Anglais, fut chargé de commencer la nouvelle colonie et de jeter les fondemens de Louisbourg.
La France comptait moins sur l’émigration sortie de son sein pour peupler l’île et la ville qu’elle voulait fonder,que sur ses anciens sujets de l’Acadie et de Terreneuve. Elle crut que leur antipathie pour leurs nouveaux maîtres les engagerait à venir s’y établir ; elle les y invita même ainsi que les Abénaquis, cumme s’il eût été raisonnable d’espérer que les colons allaient encore se sacrifier pour une mère-patrie qui les négligeait ou qui ne pouvait les défendre. Les gouverneurs anglais, aveuglés par leurs préjugés religieux et nationaux, avaient d’abord mécontenté par de mauvais traitemens les Acadiens, qui, dans leur désespoir, menacèrent d’émigrer. Mais lorsque ces gouverneurs apprirent que la France allait former un nouvel établissement à côté d’eux, ils se hâtèrent de changer de conduite et de rassurer les colons qui allaient les abandonner. C’est ainsi que la Grande-Bretagne se conduisit envers les Canadiens en 1974. Lorsqu’elle vit ses anciennes colonies prendre les armes contre son autorité, elle s’empressa de leur assurer l’usage de leur langue et de leurs institutions nationales, pour les empêcher de joindre les rebelles. Plus tard cependant, lorsqu'elle crut n’avoir plus besoin d’eux, elle les sacrifia en les soumettant à une majorité anglaise, c’est-à-dire à une majorité différente, de langue, de lois et de religion ; et en cela elle ne fit que répéter ce qu’elle avait déjà fait à l’égard des malheureux Acadiens, car telle est la justice de la politique métropolitaine entre les mains de laquelle les colons, plus que tous autres, ne sont que des jouets, une marchandise.
Les Acadiens rassurés, comme on l’a dit, par les paroles des gouverneurs anglais, ne purent se résoudre à abandonner leurs terres sur lesquelles ils jouissaient d’une douce aisance, et se transmettaient de père en fils les mœurs simples et patriarcales de leurs ancêtres. Il.ne s’en trouva qu’un petit nombre qui voulût émigrer, les uns parce qu’ils ne pouvaient s’habituer au nouveau joug, les autres parce qu’ils avaient peu de chose à perdre en s’en allant ; et ils vinrent de Terreneuve et de l’Acadie s’établir à Louisbourg et en d’autres endroits de l’île, où ils formèrent
de petits villages sans ordre et dispersés sur le rivage, chacun
| [ll choisissant le terrain qui lui convenait pour la culture ou la pêche, (1 | La ville de Louisbourg bâtie en bois sur une langue de terre qui s’avance dans la mer, atteignit une demi-lieue de longueur ni dans sa plus grande prospérité. Les rares maisons de pierre | | qu’on y voyait appartenaient au gouvernement. Oa y construisit des cales, c’est-à-dire des jetées, qui s’'étendaient au loin dans le | | | port, pour charger et décharger les navires. Comme le principal 11 | . objet du gouvernement en prenant possession de l’île était de s’y : rendre inexpugnable, on commença à fortifier la ville en 1720. On y dépensa des sommes énormes qui dépassèrent trente-millions, pour protéger les pêcheries, s'assurer la libre communication entre la France et le Canada, et ouvrir en temps de guerre . | un asile aux vaisseaux venant des Indes occidentales. | A La pêche formait la principale industrie des habitans. La | traite des fourrures qui s’y faisait avec quelques Sauvages Mic- | macs était peu considérable. La population du Cap-Breton s’éleva graduellement à 4000 âmes. Eile était presque toute | réunie à Louisbourg. Il n’y avait que quelques centaines d’ha-
bitans dispersés sur les côtes à de grandes distances les uns des
| autres. On en trouvait moins de 200 de cette ville à Toulouse,
nil où un pareil nombre à peu près étaient concentrés ets’occupaient
il | Il de culture, alimentaient la capitale de denrées, élevaient des ani- ° | maux et construisaient des bateaux et goëlettes; une centaine
habitaient les îles rocheuses et arides de Madame, quelques
| autres s'étaient répandus sur la côte à l’Indienne, à la baie des
| Espagnols (Sidney), au port Dauphin ainsi qu’en plusieurs autres
endroits de l’île. Les habitans les moins aisés employaient,
(l suivant Raynal, deux cents chaloupes à la pêche, et les plus | riches cinquante goëlettes de trente à cinquante tonneaux. Les
(| | chaloupes ne quittaient jamais les côtes de plus de quatre ou cinq | }
| lieues ; les goëlettes allaient jusque sur le grand banc de T'erre- | neuve et dans l’automne portaient elles-mêmes leurs précieuses : cargaisons en France ou dans les îles de l’archipel du Mexique. qu | Dans le fait l’Ile-Eyale n’était qu’une grande pêcherie ; et sa
| population, composve en hiver des pêcheurs fixes, faisait plus que
nil doubler en été par l’arrivée de ceux de l’Europe, qui s’éparpil- } |! fil laient sur les grèves pour faire sécher leur poisson. Elle recevait
sa subsistance de la France ou des Antilles. ŒElle tirait de la première des vivres, des boissons, des vêtemens et jusqu’à ses meubles ; elle faisait ses retours en envoyant de la morue dans une partie des vaisseaux qui lui apportaient ces marchandises, le reste allant faire la pêche pour se former une cargaison. Elle expédiait pour les Iles vingt ou vingt-cinq bâtimens de 70 à 140 tonneaux chargés de morue, de madriers, de planches, de merrain, de charbon de terre, de saumon, de maquereau salé, et enfin d’hi.'e de poisson ; elle en rapportait du sucre, du café, des rums et des sirops. Elle parvint à créer chez elle un petit commerce d’échange, d'importation et d’exportation. Ne pouvant consommer ce " ’elle recevait de France et des Iles, elle en cédait une partie au Canada et une autre plus considérable à la Nouvelle- Angieterre, qui venait les chercher dans ses navires et apportait en paiement des fruits, des légumes, des bois, des briques, des bestiaux, et par contrebande, des farines et même de la morue.
Malgré cette apparente prospérité, la plus grande partie des habitans languissait dans la misère. Comme les manufactures la pêche pour un riche qu’elle fait, retient des milliers d’hommes dans l’indigence. L’expérience a démontré depuis longtemps que les industries qui emploient un grand nombre de bras, ont toutes le même inconvénient grave, la pauvreté excessive des hommes qu’elles occupent. Outre cette cause à laquelle on peut attribuer une partie de la misère des colons de l’Ile-Royale, les circonstances dans lesquelles ils étaient venus s’y établir avaient encore augmenté le mal. Fuyant le joug étranger en Acadie et à T'erreneuve, ils avaient tout sacrifié pour venir vivre et mourir sous le drapeau français, sous ce drapeau qu’ils ne pouvaient oublier, qu’ils ne pouvaient cesser d’aimer ; ils y étaient arrivés dénués de tout. “Dans l’impuissance, dit l’historien des deux Indes, de se pourvoir d’ustensiles et des premiers moyens de pêches, ils les avaientempruntés à un intérêt excessif. Ceux même qui n’avaient pas eu besoin d’abord de ces avances, ne tardèrent pas à subir la dure loi des emprunts. La cherté du sel et des vivres, les pêches malheureuses les y réduisirent peu à peu. Des secours qu’il fal- Jait payer vingt à vingt-cinq pour cent par année, les ruinèrent sans ressource.
Telle est à chaque instant la position relative de l’indigent qui
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sollicite des secours, et du citoyen opulent qui ne les accorde qu’à des conditions si dures, qu’elles deviennent en peu de temps fatales à l’'emprunteur et au créancier ; à l’emprunteur, à qui l’emploi du secours ne peut autant rendre qu’il lui a coûté ; au créancier, | qui finit par n’être plus payé d’un débiteur que son usure ne tarde | à pas à rendre insolvable. Il est difficile de trouver un remède à cet inconvénient, car enfin il faut que le prêteur ait ses sûretés, || et que l'intérêt de la somme prêtée soit d'autant plus grand que LL les sûretés sont moindres.” {| Le gouvernement du Cap-Breton et de St.-Jean était entière- | A ment modelé sur celui du Canada. Le commandant, comme celui de la Louisiane, était subordonné au gouverneur général de la Nouvelle-France résidant à Québec ; mais vu l'éloignement | LR des lieux, ces agens secondaires étaient généralement indépendans É | lil {ll de leur principal. Dans ces petites colonies, l’autorité et les fonc- | tions de l’intendant étaient aussi déférées à un commissaireordonnateur, fonctionnaire qui a laissé après lui en Amérique une réputation peu enviable. 1 LE Le fondateur du Cap-Breton fut remplacé par M. de St.-Ovide. | En 1720, l’Angleterre nomma pour gouverneur de Acadie et de T'erreneuve, M. Philippe Richard, qui fut bien étonné en arrivant | dans son gouvernement de trouver les anciens habitans français | en possession de leur langue, de leur religion, de leurs lois, et en F | communication journalière avec l’Ile-Royale comme s’ils eussent encore appartenu à la France ; il voulut prendre sur le champ : des mesures pour leur anglification en masse, croyant le moment | 1 | venu d’exécv‘+r ce projet sans danger. Il commença d’abord | 1 || par leur intei..e tout commerce avec le Cap-Breton. Il leur fit | | signifier ensuite qu’il leur donnait quatre mois pour prêter le ser- | | | ment d’allégeance. M. de St,-Ovide informé de tout ce qui se nil | passait, se hâta de prévenir les habitans que s'ils consentaient à | ce qu’on exigeait d’eux, ils seraient bientôt privés de la liberté de [ll | | professer leur religion ; que leurs enfans abandonneraient celle de pl \ |
leurs pères ; que les Anglais les traiteraient en esclaves, parce que leur esprit d'exclusion et leur antipathie naturelle contre les | |
Français, les tiendraient toujours séparés d’eux, comme les Huguenots, tout unis qu’ils étaient à ce peuple par les liens de la religion, en étaient la preuve. Les Acadiens n’avaient pas
atténdu ces suggestions de leurs anciens A pour répondre à Richard ; ils lui avaient représenté qu'ils étaient restés dans le pays à la cbdition qu’ils éonservéraient leurs coutumes et leurs institutions telles qu’ils l’entendraient ; que sans cela ils se seraient retirés en Canada où à l’Ile-Roÿale comme le leur permettait le traité d’Utrecht, après avoir vendu leurs terres ; que la crainte de perdre une population si industrieuse et dé dépeupler le pays, avait engagé le gouvernement d’alors à acquiescer à leur demande ; que leur demeure avait été d’un grand avantage pour les Anglais eux-mêmes, parce que c'était à leur considération que les Sauvages, leurs fidèles alliés, les laissaient en repos, ce qui était vrai. Tls laissèrent entrevoir aussi à l’imprudent gouverneur que s’il persistait à mettre son projet à exécution et à vouloir les forcer de prêter le serment de fidélité, ou leur ôter leurs pasteurs, il pourrait bien exciter une insurrection qui deviendrait formidable par lunion des insurgés avec les Indigènes jusqu’à la rivière Kénébec. Au surplus M. de St.-Ovide avait déjà pris des mesures pour faire passer les Acadiens dans l’île St.-Jean, que l’on se proposait aussi d'établir. En présence de cette opposition force fut à Richard d’abandonner ses projets d’anglification. Mais le cabinet de Londres ne fit qu’ajourner sa résolution. L’orage ne se dissipa alors au-dessus de la tête des malheureux Acadiens que pour éclater plus tard avec plus de fureur et rendre leur perte plus complète.
Nous avons dit que le gouvernement fois avait formé le projet d'établir l’île St-Jean. Cette île en forme d’arc de vingtdeux lieues de long sur une plus ou moins de large, et qui est située dans le voisinage du Cap-Breton, dont elle peut être considérée comme une annexe, devait être en effet d’une grande utilité. Elle possède un sol fertile et des pâturages excellens. Jusqu’à la pacification d’Utrecht elle avait été oubliée comme VIle-Royale. En 1719 il se forma une compagnie avec le double projet de la défricher et d’y établir de grandes pêcheries. C’était à l’époque du fameux système de Law, où il était plus facile de trouver des fonds que de leur conserver la valeur factice que l’engouement des spéculateurs y avait momentanément attachée. Le comie de St.-Pierre, premier écuyer de la duchesse d'Orléans, se mit à la tête de l’entreprise. Le roi lui concéda les
îles St.-Jean, Miscou et de la Magdeleine. Mais malheureusement l’intérêt qui avait réuni les associés les divisa aussitôt ; ils voulurent tous avoir part à la régie, et le plus grand nombre n’avait aucune expérience de ces sortes d’entreprises ; il va sans dire que tout échoua. L’ile retomba dans l’oubli d’où on l’avait momentanément tiré et y demeura jusque vers 1749, que les Acadiens, fuyant le joug anglais, commencèrent à s’y établir.
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