SYSTÈME DE LAW.—CONSPIRATION DES NATCHÉS
La Louisiane, ses habitans et ses limites.—M. Crozat en prend possession en vertu de la cession du roi.—M. de la Motte Cadillac, gouverneur ; M. Duclos, commissaire-ordonnateur.—Conseil supérieur établi ; introduction de la coutume de Paris.—M. Crozat veut ouvrir des relations commerciales avec le Mexique; voyages de M. Juchereau de St.-Denis à ce sujet ; il échoue.—On fait la traite des pelleteries avec les Indigènes, dont une portion embrasse le parti des Anglais de la Virginie.—Les Natchés conspirent contre les Français et sont punis.—Désenchantement de M. Crozat touchant la Louisiane ; cette province décline rapidement sous son monopole ; il la rend (1717) au roi, qui la concède à la compagnie d’Occident rétablie par Law.—Système de ce fameux financier.—M. de l’'Espinay succède à M. de la Motte Cadillac, et M. Hubert à M. Duclos.—M, de Bienville remplace bientôt après M. de l’Espinay.—-La Nouvelle-Orléans est fondée par M. de Bienville (1717.)—Nouvelle organisation de la colonie; moyen que l’on prend pour la peupler.—Terrible famine parmi les colons accumulés à Biloxi.—Divers établissemens des Français.—Guerre avec l’Espagne.—Hostilités en Amérique: Pensacola, île Dauphine.— Paix.— Louis XV récompense les officiers de la Louisiane.— Traité avec les Chicachas et les Natchés.—Ouragan du 12 septembre (1722.)—Missionnaires.—Chute du système de Law.—La Louisiane passe à la compagnie des Indes.—Mauvaise direction de cette compagnie.—M. Perrier, gouverneur.—Les Indiens forment le projet de détruire les Français ; massacre aux Natchés ; le complot n’est exécuté que partiellement.— Guerre à mort faite aux Natchés ; ils sont anéantis, 1731.
Les premiers colons de la Louisiane furent, comme on l’a vu, des Canadiens. Ce petit peuple qui habitait extrémité septentrionale du Nouveau-Monde, sans avoir eu presque le temps de s'asseoir sur la terre qu’il avait défrichée, courrait déjà à l’aventure vers des contrées nouvelles ; ses enfans jalonnaient les rives du St-Laurent et du Mississipi dans un espace de près de douze cents lieues! Une partie disputait les bords glacés de la baie d'Hudson aux traitans anglais, tandis qu’une autre guerroyait
avec les Espagnols presque sous le ciel brûlant des tropiques. La puissance française en Amérique semblait reposer sur eux. Ils se multipliaient avec une incroyable énergie pour faire face au nord et au sud. Partout pleins de dévouement et de bonne volonté, ils se sacrifiaient inutilement pour faire triompher la cause de leur patrie. Au nom de leur roi, ils obéissaient sans calculer ni les sacrifices, ni les conséquences, et nous verrons dans le cours de ce chapitre que c’est à eux principalement que la France dut la conservation de la Louisiañe, comme c'était à eux encore qu’elle devait celle du Canada depuis un quart de siècle. Mais le flot perpétuel de l’émigration anglaise devait finir par l’emporter sur loubli de la France, qui ne tirant plus d’émigrans de son sein, dépeuplait le Canada pour peupler les bords du Mississipi.
En même temps qu’elle fortifiait le Cap-Breton, elle s’occupait de l'établissement de la Louisiane, dont elle réclamait pour territoire du côté du sud et de l’ouest jusqu’à la rivière Del Norte, et de là en suivant les hauteurs qui séparent cette rivière de la rivière Rouge jusqu'aux Montagnes-Rocheuses, au' golfe de Californie et à la met Pacifique ;* du côté de l’est toutes les terres dont les eaux tombent dans le Mississipi.
La Mobile ne conserva guère plus longtemps que Biloxi le titre de chef-lieu. Les désavantages propres à cette localité la firent abandonner pour l’île Dauphine, ou du Massacre, ainsi nommée à cause des ossemens humains, restes sans doute de quelque tribu détruite, qu’on trouva ensevelis sous le sol. Quoique cette île très basse soit couverte d’un sable blanc cristallin si brûlant que rien n’y pousse, et que l’on se sente saisi à son aspect d’une profonde tristesse, on la choisit parce qu’elle possédait un port.
Le gouvernement absorbé tout entier par la guerre de la succession d’Espagne, ne put se charger de l’établissement de la nouvelle colonie qu’il abandonna aux efforts des particuliers. Il existait alors à Paris un négociant habile qui avait acquis'une vaste fortune dans le commerce maritime. Il avait rendu des services signalés au royaume en important une grande quañtité de matières d’or et d'argent dans un temps où l’on'eñ avait très besoin. Le roi l’avait nommé conseiller-secrétaire de la'maïson
* Carte publiée par l’Académie française.
et couronne de France au département des finances. Ce marchand était M. Crozat. La cour lui abandonna en 1712, pour seize ans, le privilége exclusif du commerce de la Louisiane, et en pleine propriété l’exploitation des mines de cette contrée ; c'était agir contrairement à l’esprit du mémoire de M. Raudot, dont nous avons parlé dans le dernier chapitre. M. Crozat qui n’avait attribué qu’à un système vicieux le peu de succès fait jusqu’alors sur le Mississipi, se mit en frais d’utiliser incessamment sa gigantesque concession.
Louis XIV nomma M. de la Motte Cadillac gouverneur en remplacement de M. de Muys, mort en se rendant en Amérique. M. Duclos eut la charge de commissaire-ordonnateur à la place de M. d’Artaguette rentré en France, et un conseil supérieur fut établi pour trois ans, composé de ces deux fonctionnaires et d’un greffier avec pouvoir de s’adjoindre des membres. Ce conseil était un tribunal général pour les affaires civiles et criminelles, grandes ou petites, Il devait procéder suivant la coutume de Paris, dont les lois furent seules reconnues dans ce pays comme elles l’étaient déjà en Canada. Cette organisation purement despotique, puisque l’administration militaire, civile et judiciaire se trouvait réunie dans les mêmes mains, ne fait qu’ajouter un exemple de plus à ce que nous avons déjà dit, que les colonies françaises furent soumises dans l’origine à un régime militaire absolu.
M. de la Motte Cadillac débarqua à la Louisiane en 1713. Crozat se l’était associé pour l’intéresser à son commerce, La nouvelle colonie devint plus que jamais une exploitation mercantile, absorbant toute l’attention du gouverneur. Il trouva en arrivant que les colons languissaient plutôt qu’ils ne vivaient dans un des plus beaux pays du monde, faute d’avances et faute de débouchés pour leurs denrées. Après avoir jeté les yeux autour de lui, il chercha à établir des relations avec ses voisins ; il s’arrêta d’abord aux Espagnols. Il envoya un navire chargé de marchandises à Vera-Cruz. Le vice-roi du Mexique, fidèle aux maximes exclusives de son temps et de son pays, défendit le débarquement et ordonna au vaisseau de s'éloigner. Malgré le mauvais succès de cette première tentative, Cadillac ne se découragea pas, et voulut en faire une seconde par terre. IÎlen chargea M. Juche-
reau de St.-Denis, un des voyageurs canadiens les plus intrépides, qui était à la Louisiane depuis quatorze ans.
St-Denis fit deux voyages dans le Mexique, qui furent remplis d’incidens et d’aventures galantes et romanesques, mais qui n’eurent pas plus de résultat l’un que l’autre. Il ne fut de retour du second qu’en avril 1719.
Tandis que le gouverneur cherchait ainsi à ouvrir des débouchés avec le Mexique, il envoyait faire la traite chez les Natchés et les autres nations du Mississipi, où ses agens trouvèrent des Anglais de la Virginie, pour lesquels les Chicachas allaient devenir de nouveaux Iroquois. La lutte sourde qui existait dans le nord allait se répéter dans le sud, et partager les Indigènes entre les deux peuples rivaux. Bientôt l’on vit, d’un côté, plusieurs tribus, ayant à leur tête les Alibamons et les Chactas, tomber sur la Caroline pour y commettre des ravages et des assassinats ; et, de l’autre, les Natchés tramer la destruction des Français, qui ne furent sauvés que par la promptitude et la vigueur avec lesquelles l& gouverneur sut agir. Mais les Natchés furent cruellement punis de leur faute ; on lesobligea d’élever de leurs propres mains, au milieu de leur principal village, un fort pour ceux-là mêmes qu’ils avaient voulu exterminer. C’était la première humiliation que subissait leur grand chef, qui prétendait descendre du soleil, et qui en portait le nom avec orgueil. Ce fort, aujourd’hui Natchez, situé sur le fleuve Mississipi, couronnait un cap de 200 pieds d’élevation ; Bienville lui donna le nom de Rosalie en mémoire de madame de Pontchartrain, dont le mari, ministre d’état, protégeait la famille des Lemoine d’où sortait Bienville. C’est l’année suivante, 1715, que M. du Tisné jeta les fondemens de Natchitoches, maintenant l’une des villes les plus florissantes de PAmérique.
Cependant les grandes espérances que Crozat avait conçues de la Louisiane, s'étaient dissipées peu à peu; il y avait à peine quatre ans qu’il avait cette province entre les mains, et déjà son commerce était anéanti. Le-monopole de ce grand fermier avait tout frappé de mort. Avant sa concession il s’y faisait quelques affaires. Les habitans de la Mobile et de l’île Dauphine exportaient des provisions, des bois, des pelleteries chez les Espagnols de Pensacola, dans les îles de la Martinique, de St.-Domingue,
et en France, et recevaient en retour les denrées et les marchandises dont ils avaient besoin pour leur consommation intérieure ou pour leur trafic avec les Indiens. Crozat n’y eut pas plutôt fait reconnaitre son privilége que cette industrie naissante languit et mourut. Les vaisseaux des Îles ne parurent plus ; il fut défendu d’aller à Pensacola d’où provenait tout le numéraire de la colonie, et de vendre ses marchandises à d’autres qu'aux agens de Crozat, qui donnaient les prix qu’ils voulaient. Celui des pellereries fut fixé si bas que les chasseurs préferèrent les porter en Canada ou dans les colonies anglaises. Le concessionnaire, à l’aspect de la décadence des affaires, n’en voulut pas voir la cause là où elle était ; il adressa représentations sur représentations au gouvernement qui ne les écouta point. Enfin épuisé par ses avances ét trompé dans son espoir d'ouvrir par terre et par mer des communications avec le Mexique pour y verser ses marchandises et en tirer des métaux, il remit son privilége plus onéreux que profitable au roi, qui le concéda de suite à la compagnie d'Occident, dont le succès étonna d’abord toutes les nations.
Un aventurier écossais nommé Jean Law, homme plein d’imagination et d’audace, cherchant avec avidité l’occasion d’attirer sur lui l'attention de l’Europe par quelque grand projet, trouva dans la situation financière de la France, un moyen de parvenir au but qu’il désirait. Ayant fait une étude de l’économie politique dont Turgot et Smith devaient faire plus tard une science, il se présenta à Paris comme le sauveur de la nation et le restaurateur de ses finances délabrées. Quel remède inattendu a-t-il trouvé pour combler l’abîme de la dette nationale, qui devient de jour en jour plus profond malgré tous les efforts que l’on fait pour le fermer? Le papier monnaie et les mines imaginaires de la Louisiane. Le pays même que Crozat vient de rejeter avec dégoût, après y avoir perdu des sommes considérables, est la panacée qui doit produire une aussi grande merveille.
Il n’y a que l’état déplorable de la France à cette époque qui ait pu entraîner le peuple, le roi et ses ministres dans ces illusions vers lesquelles ils se portèrent avec une ardeur qui se communiqua à d’autres pays.
“ Ponce de Léon n’eut pas plutôt abordé à la Floride en 1512, qu’il se répandit dans l’ancien et le nouveau-monde que cette
{| région était remplie de métaux. Ils ne furent découverts ni par | François de Cordoue, ni par Velasquez de A yllon, ni par Philippe (fl de Narvaez, ni par Ferdinand de Soto, auoique ces hommes
{11 entreprenans les eussent cherchés pendant trente ans avec des | fatigues incroyables. L’Espagne avait enfin renoncé à ses espé-
{l: rances ; elle n’avait même laissé aucun monument de ses entre- | prises ; et cependant il était resté vaguement dans l’opinion des (M peuples que ces contrées renfermaient des trésors immenses.
| | Personne ne désignait le lieu précis où ces richesses pouvaient
“HAL être ; mais cette ignorance même servait d'encouragement à l’ex-
1 AN agération, Si l’enthousiasme se refroidissait par intervalle, ce
| n’était que pour occuper plus vivement les esprits quelque temps
|} après. Cette disposition générale à une crédulité avide, pouvait | devenir un merveilleux instrument dans des mains habiles.”
LATE Law sut mettre ces vagues croyances à profit. Ce financier + Wii avait commencé ses opérations en établissant avec la permission ll du régent en 1716, une banque possédant un capital de 1200 ll actions de mille écus chacune. Cette banque dans ces sages
limites, augmenta le crédit et fit un grand bien, car elle pouvait 4 | faire face à ses obligations assez facilement : mais on voulut bien-
| | Il | tôt aller plus loin; on avait toujours les yeux tournés vers la | Ill Il Louisiane, où l’on croyait trouver assez d'or pour payer les dettes Il de Etat. Law rétablit en 1717 la compagnie d’Occideut et lui fit donner cette province, en l’unissant à la banque et en lui associant la ferme du tabac et le commerce du Sénégal. Dans la
| supposition du succès, une pareille société devait dégénérer en d LR monopole. Mais à cette époque on était incapable de juger des F
| | | Il avantages ou des désavantages de ces grandes opérations com Ë
| | 1 merciales ; et à venir jusqu’à nos jours, les opinions des hommes d
LA les plus éclairés ont été opposées et contradictoires sur cette E
| FA [L matière. à
"HU | Quoiqu’il en soit, les actions de la compagnie d'Occident se à
| {| | } payaient en billets d'Etat que l’on prenait au pair quoiqu’ils ne d
| | valussent que cinquante pour cent dans le commerce. Dans un Î q
| Il instant le capital de 100 millions fut rempli; chacun s’empressait lé | ps | de porter un papier décrié, croyant le voir bientôt racheté er bel t
or de la Louisiane. Les créanciers de Etat qui entrevoyaient leur ruine dans l’abaissement graduel des finances, se prirent à d
cette spéculation, comme à leur seul moysn de salut. Lesriches entreînés par le désir d'augmenter leur fortume, s’y lancèrent avec des rêves dont Law avait soin de nourrir la cupide extravagance. % Le Mississipi devint un centre où toutes les espérances, toutes les combinaisons se réunissaient. Bientôt des hommes riches, puissans, et qui pour la plupart passaient pour éclairés, ne se contentèrent pas de participer au gain général d1 monopole, ils voulurent avoir des propriétés particulières dans une région qui passait pour le meilleur pays du monde. Pour l’exploitation de ces domaines, il fallait des bras: la France, la Suisse et l’Allemagne fournirent avec abondanc. des cultivateurs, qui, après avoir travaillé trois ans gratuitement pour celui qui aurait fait les frais de leur transportation, devaient devenir citoyens, posséder euxmêmes des terres et les défricher.”
Cependant le gouverneur et le commissaire-ordonnateur avaient été changés. M. de la Motte Cadillac avait eu pour successeur M. de l’Espinay ; M. Duclos, M. Hubert; mais quelque temps après l’on donna à ces deux fonctionnaires un supérieur dans la personne de M. de Bienville, qui fut nommé commandant général de toute la contrée. Les Français occupaient alors Biloxi, l’île Dauphine, la Mobile, Natchez et Natchitoches sur la Rivière-Rouge. Ils avaient aussi commencé des établissemens sur plusieurs autres points. Biloxi était redevenu chef-lieu, et lîle Dauphine qui avait perdu son port peu #prcs son établissement, par un coup de mer qui en avait fermé l’entrée, avait été abandonnée pour l'Ile aux Vaisseaux. L’obstination que l’on mettait à demeurer sur une côte stérile, pour ne pas s’éloigner de la mer, démontre que le but de la colonisation avait été jusque là plutôt commercial qu’agricole. Enfin l’on commença à croire que les bords du Mississipi présentaient de plus grands avantages pour la situation d’une capitale, et l’on résolut d’aller chercher un asile sur la rive gauche de ce fleuve, dans un endroit que B;:nville avait déjà remarqué à trente lieues de l'Océan. Ce gouverneur avec quelques pauvres charpentiers et faux-sauniers y jeta, en 1717, les fondemens d’une ville qui est aujourd’hui comme Natc'itoches, l’une des plus populeuses et des plus riches du Nouveau- Monde. Il lui donna le nom de Nouvelle-Orléans en l’honneur du duc d'Orléans, régent du royaume. La Louisiane avait eu
pour fondateur un Canadien illustre dans nos annales ; la capitale de ce beau pays allait à son tour devoir également son existence à un de nos compatriotes. M. de Pailloux fut nommé gouverneur de la nouvelle ville, où arriva l’année suivante un vaisseau qui fut agréablement surpris de trouver seize pieds d’eau dans l’endroit le moins profond du Mississipi. On ne croyait pas ce fleuve navigable si haut pour les gros navires. On ne trans-
féra cependant qu’en 1722 le gouvernement à la Nouvelle- Orléans. On ne pouvait se résoudre à perdre la mer de vue à la Louisiane, tandis qu’en Canada l’on cherchait au contraire à s’en éloigner en s’élevant toujours sur le St-Laurent pour suivre la traite des pelleteries dans les forêts.
La compagnie d'Occident n’avait pas été plutôt en possession de cette fertile contrée qu’elle avait travaillé à organiser un nouveau gouvernement, et surtout un système d’émigration qui put assurer le rapide établissement des terres, et l’exploitation des mines abondantes dont les précieuses richesses devaient payer la dette nationale.
Dans la nouvelle organisation Bienville fut maintenu à la tête de j’administration comme gouverneur-général et directeur &e la compagnie en Amérique; M. de Pailloux fut nommé majorgénéral; Dugué de Boisbriand, commandant aux Illinois, et Diron, frère de l’ancien commissaire-ordonnateur, inspecteurgénéral des troupes.
La Louisiane avait été cédée à la compagnie en 1717 ; dès le printemps suivant huit cents colons quittaient la Rochelle sur trois vaisseaux pour aller s’y établir. Il y avait parmi eux des gentilshhommes et d’anciens officiers, au nombre desquels était Lepage Dupratz qui a laissé d’intéressans mémoires sur les événemens de son temp” dans cette contrée. Cette émigration se dispersa sur différens points. Les gentilshommes étaient partis avec l’espoir d’obtenir des seigneuries en concession, et d’introduire dans la nouvelle province une hiérarchie nobilians comme il s’en formait une en Canada. Law lui-même voulut donner l’exemple. Il obtint une terre de quatre lieues en carré, à Arkansas, qui fut érigée en duché et sur laquelle il achemina quinze cents hommes, Allemands et Provençaux, pour la peupler. Il se proposait de faire suivre cette première émigra-
tion par 6000 Allemands du Palatinat, lorsqu’en 1720 croula sa puissance éphémère et avec elle l’échafaudage de ses magnifiques projets qui laissèrent sur la France les ruines dela fortune publique et particulière. Le contrecoup de cette grande chute financière, qui n’avait encore rien eu de pareil chez les modernes, ébranla profondément la jeune colonie, et l’exposa aux désastres les plus déplorables. Des colons rassemblés à grands frais plus de mille furent perdus avant l’embarquement à Lorient. “ Les vaisseaux qui portaient le reste ne firent voile des ports de France qu’en 1721, un an après la disgrace du ministre ; et il ne put donner lui-même aucune attention à ce débris de sa fortune. La concession fut transportée à la compagnie.” La cornpagnie ne donna point d'ordre pour faire cesser l’acheminement des colons sur l'Amérique. Une fois en route ces malheureux ne pouvaient arrêter, et la chute du système les laissait sans moyens d’existence. On les entassait sans soin et sans choix dans des navires et on les jetaient sur la plage de Biloxi, d’où ils se transportaient comme ils pouvaient dans les différens lieux de leur destination. L'on n’avait pas à Biloxi assez d’embarcations pour suflire à les monter sur le Mississipi. Il y eut enc. nbrement, les provisions manquèrent et la disette apparut avec toutes ses horreurs; on n’eut plus pour vivre que les huîtres que l’on pêchait sur le bord de la mer. Plus de cinq cents personnes moururent de faim. L’ennui et le chagrin en conduisirent beaucoup d’autres au tombeau. La mésintelligence, la discorde, suite ordinaire du malheur, s’empara du reste; l’on forma des complots, et l’on vit une compagnie de troupes Suisses qui avait reçu ordre de se rendre à la Nouvelle-Orléans, passer, officiers en tête, à la Caroline chez les Anglais.
Tant de désastres firent abandonner enfin Biloxi, cette rive funeste, et la Nouvelle-Orléans devint définitivement la capitale de la Louisiane.
Il ne faut pas croire néanmoins que tous ces efforts, tout mal dirigés qu’ils fussent, soient demeurés sans fruit. Nombre d’établisse.nens commencés alors, au milieu du deuil et des larmes, réussirent et ont pris aujourd’hui un développement considérable, Sans doute l’on eût pu faire mieux, mais Raynal exagère singulièrement le mal. Une colonisation forte, permanente, puissante,
s'opère graduellement, se consolide par ses propres efforts et la jouissance d’une certaine liberté. Ne fut-il mort personne à Biloxi, les émigrans eussent-ils été tous des cultivateurs laborieux, intelligens, persévérans, et l’on sait que ces qualités manquaient à un grand nombre, le succès prodigieux qu’on attendait ne se serait pas encore réalisé : on a vu jusqu’à quel degré on avait élevé les espérances de la France. Il n’y avait pas jusqu’aux petits maîtres des salons de Paris qui ne fussent pris d’enthousiasme. Les mines du Mississipi devaient payer la dette nationale ; la Louisiane elle-même dans l’esprit de ces faiseurs de projets allait à jour donné relever le commerce français et former un empire capable de lutter avec celui qui se formait entre elle et le Canada. On fut trompé, comme on devait l’être, dans toutes ces espérances. Le désappointement qu’on en éprouva fit une si vive impression sur les esprits, que longtemps après il influençait encore la plume irritable de l’historien des deux Indes, et que le sage Barbé-Marbois ne put au bout d’un siècle échapper toutà-fait à l’impression qu’il avait laissée dans sa patrie.
“ Dans leur appréciation du système de Law, les uns comme M. Barbé-Marbois, disent qu’àprès avoir persuadé aux gens crédules que la monnaie de papier peut, avec avantage, tenir lieu des espèces métalliques, l’on tira de ce faux principe les conséquences les plus extravagantes, qu’elles furent adoptées par l'ignorance et la cupidité, et peut-être par Law lui-même, car il portait de l'élévation et de la franchise jusque dans ses erreurs.
“ Les hommes éclairés résistèrent cependant, et beaucoup de membres du parlement de Paris opposaient à ses impostures les leçons de l’expérience. Vaine sagesse! Jean Law parvint à persuader au public que la valeur de ses actions était garantie par des richesses inépuisables que recélaient des mines voisines du Mississipi. Ces chimères appelées du nom de système de Law, ne différaient pas beaucoup de celles qu’on s’est eflorcé de nos jours de reproduire sous le nom de Crédit. Quelques-uns ont prétendu que tant d'opérations injustes, tant de violations des engagemens les plus solennels, étaient le résultat d’un dessein profondement médité, et que le régent n’y avait consenti que pour libérer l’Etat d'une dette dont le poids était devenu insupportable, Nous ne pouvons adopter cette explication, Il est
plus probable qu’après être entré dans une voie pernicieuse, ce prince et son conseil furent conduits de faute en faute à pallier un mal par un mal plus grand et à tromper le public en se faisant illusion à eux-mêmes. Si au contraire ils avaient agi par suite d’une mesure préméditée, il y aurait encore plus de honte dans cet artifice que dans la franche iniquité du Directoire de France, quand en 1797 il réduisit au tiers la dette publique.”
D’autres ayant Say à leur tête, attribuent le naufrage du système à une autre cause. “ Les gouvernemens qui ont mis en circulation, dit cet économiste, des papiers-monnaies, les ont toujours présentés comme des billets de confiance, de purs effets de commerce, qu’ils affectaient de regarder comme des signes représentatifs d’une matière pourvue de valeur intrinsèque. Tels étaient les billets de la banque formée, en 1716, par l’Ecossais Law, sous autorité du régent. Ces billets étaient ninsi conçus:
La banque promet de payer au porteur à vue. livres, en monnaie de même poids et au même titre que la monnaïe de ce jour, valeur reçue, à Paris, etc.
La banque, qui n’était encore qu’une entreprise particulière, payait régulièrement ses billets chaque fois qu’ils lui étaient présentés. Ils n'étaient point encore un papier-monnaie. Les choses continuèrent sur ce pied jusqu’en 1719 et tout alla bien.* À cette époque, le roi, ou plutôt le régent remboursa les actionnaires, prit l’établissement entre ses mains, l’appela banque royale, et les billets s’exprimèrent ainsi :
« La banque promet de payer au porteur à vue... livres, EN ESPECES D'ARGENT, valeur reçue à Paris, etc.
“ Ce changement, leger en apparence, était fondamental. Les premiers billets stipulaient une quantité fixe d’argent, celle qu’on connaissait au moment de la date sous la dénomination d’une livre. Les seconds ne stipulant que des livres, admettaient toutes les variations qu’il plairait au pouvoir arbitraire d’introduire dans la forme et la matière de ce qu’il appellerait toujours du nom de Zèvres. On nomma cela rendre le papier-monnaie fixe : c'était au contraire en faire une monnaie infiniment plus susceptible de variations, et qui varia bien déplorablement. Law s’op-
* Voyez dans Dutot, volume IT, page 200, quels furent les très bons effets du système dans ses commencemens.
posa avec force à ce changement : les principes furent obligés de céder au pouvoir, et les fautes du pouvoir, lorsqu’on en sentit les fatales conséquences, furent attribuées à la fausseté des principes.”
Telles sont les opinions d’un homme d’état et d’un économiste célèbre. L’un et l’autre, trop exclusifs dans leurs idées, n’ont peut-être pas dit toute la vérité. Say, ne faisant aucune attention aux entreprises étrangères à la hanque de Law,semble attribuer uniquement sa catastrophe à l’altération des monnaies. Marbois partant d’un autre principe, l’impute à la base chimérique donnée à cette banque, en la faisant dépendre du succès des compagnies orientale et occidentale rétablies ou formées par le financier étranger. On pourrait dire plutôt que le système de Law était prématuré pour la France ; et qu’il ne pouvait convenir qu’à une nation très commerçante et qui füt déjà familière avec les opérations financières et le jeu du crédit public. Or lon sait que les Français en général ne l’étaient pas à cette époque. C’était là la grande faute du système, qui commença à éclairer la France, dit Voltaire, en la bouleversant. Avant lui, ‘il n’y avait que quelques négocians qui eussent des idées nettes de tout ce qui concerne les espèces, leur valeur réelle, leur valeur numéraire, leur circulation, le change avec l’étranger, le crédit public ; ces objets occupèrent la régence et le parlement.
“ Adrien de Noailles duc et pair, et depuis maréchal de France, était chef du conseil des finances... Au commencement de ce ministère l’Etat avait à payer 900 millions d’arrérages ; et les revenus du roi ne produisaient nas 69 millions à 30 francs le marc. Le duc de Noailles eut recours en 1716 à l’établissement d’une chambre de justice contre les financiers. On rechercha les fortunes de 4410 personnes, et le total de leurs taxes fut environ de 219 millions 400 mille livres ; mais de cette somme immense, il ne rentra que 70 millions dans les coffres du roi. Il fallait d’autres ressources.”
On s’adressa au commerce. Il était peu considérable comparativement parlant ; les guerres l’avaient ruiné, on voulut le faire grandir tout-à-coup en formant un crédit factice, comme si le commerce était fondé sur le crédit et non le crédit sur le commerce. On oublia qu’il manquait à la France un capital réel, très réel ; Pesprit d’entreprise et d'industrie. Law avait senti le vice de la
situation, c’est pour cela qu’il faisait de si grands efforts pour augmenter le négoce du royaume en activant l’établissement des possessions d’outre-mer. Mais les ressources dont il jetait ainsi la semence allaient venir trop tard à son secours ; et d’ailleurs dans son ardeur fièvreuse, il s’en était laissé imposer sur les avantages que présentait le Nouveau-Monde. Il crut ou feignit de croire que la Louisiane renfermait des richesses métalliques inépuisables et capables de suppléer à tous les besoins. Il se trompa. On a pu voir ce qu'était cette contrée et ce que l’on pouvait attendre d’elle. Force fut donc à Law, faute d’un Pérou, faute de marchandises, faute d’industrie, faute enfin d’autres valeurs réelles, d’asseoir son papier-monnaie sur le numéraire seulement qu’il y avait en France. Or ce papier il fallut augmenter, on altéra les espèces en leur donnant une valeur factice; de là la ruine du système; cette opération absurde amena une banqueroute. L'on s’aperçut alors que, relativement à la Louisiane du moins, le système était fondé sur une chimère.
Après cette catastrophe la compagnie d'Occident, cessionnaire de tous les droits de Law, n’en conserva pas moins la possession du pays, qu’elle continua de gouverner et d'exploiter comme un monopole. Ce système avait déjà coûté 25 millions. “ Les administrateurs de l: compagnie qui faisait ces énormes avances, avaient la folle prétention de former dans la capitale de la France le plan des entreprises qui convenaient à ce nouveau monde. De leur hôtel, on arrangeait, on façonnait, on dirigeait chaque habitant de la Louisiane avec les gènes et les entraves qu’on jugeait bien ou mal favorables au monopole. Pour en cacher les caiamités on violait, on interceptait la correspondance avec la France.” Les morts et les vivans, disait Lepage Dupratz, sont également à ménager pour ceux qui écrivent les histoires modernes, et la vérité que l’on connaît est d’une délicatesse à exprimer qui fait tomber la plume des mains de ceux quil’aiment. Quant à l’établissement du pays par l’émigration des classes agricoles de France, outre qu’il n’y avait pas de surabondance de population, le régime féodal y mettait obstacle. Les nobles et le ciergé, possesseurs du sol et du gouvernement, n’avaient garde de favoriser l'éloignement des cultivateurs, et d’acheminer leurs vassaux dont ils tiraient toute leur fortune sur le Nouveau-Monde. Aussi très
86 IMSTOIRE DU CANADA.
peu de paysans français ont-ils jamais quitté le champ paternel pour venir en Amérique à aucune époque. En un mot, rien en France au commencement du dernier siècle n’était capable de donner une forte impulsion à la colonisation.
Malgré ces entraves, malgré toutes ces fautes et les malheurs qui en furent la suite, l’on fitencore plus cependant qu’on n’aurait pu l’espérer, et les établissemens formés en différens endroits de la Louisiane, assurèrent la possession de cette province à la France. L’hostilité de l'Espagne, les armes des Sauvages et la jalousie des colonies anglaises ne purent lui arracher un pays quel” nserva encore longtemps après avoir perdu le Canada.
O. les cinq ou six principaux établissemens dont on a parlé, dans la Louisiane, l’on en avait encore commencé d’autres aux Yasous, au Baton-Rouge, aux Bayagoulas, aux Ecores-Blancs, à la Pointe-Coupée, à la Rivière-Noire, aux Paska-Ogoulas et jusque vers les Illinois. C’était occuper le pays sur une grande échelle ; et toutes ces diverses plantations se maintinrent et finirent la plupart par prospérer.
Pendant que Law était tout rempli de ses opérations financières, des événemens survenus en Europe avaient mis les armes aux mains de deux nations qui semblaient devoir être des alliés inséparables, depuis le traité des Pyrénées, la France et l’Espagne. Albéroni fut le principal auteur de cette levée de boucliers funeste pour le pays qu’il servait et pour lui-même.
Albéroni, observe un auteur moderne, avait les projets les plus ambitieux et les plus. vastes ; autrefois prêtre obscur dans l'Etat de Parme, espion et flatteur du duc de Vendôme, qu’il suivit en Espagne, il était parvenu de cette vile condition à la plus haute fortune ; il était cardinal et ministre absolu du faible Philippe V, qu’il gouvernait de concert avec la reine, et voulait relever la puissance espagnole pour accroître la sienne ; il semblait enfin aspirer à jouer le rôle d’un Richelieu. L’Angleterre, la France, Empire et la Hollande conclurent à Londres en 1718, un nouveau traité qui reçut le nom de quadruple alliance. L’eripereur y renonça pour lui-même et pour ses successeurs, à toute prétention à la couronne d’Espagne, à condition que Philippe V lui restituerait la Sicile et remettrait la Sardaigne au duc de Savoie. On somma le roi d’Espagne d’accéder à ce traité dans le délai de trois mois ;
er >
td PP) bed bé et bte PO but PP 10 tt 0
et bot té