‹ Histoire du Canada [microforme]Chapitre 22 sur 76 · COMMERCE · texte numérisé non relu

COMMERCE

De l'Amérique et de ses destinées. —But des colonies qui y ont été établies. —Le génie pour le négoce est le trait caractéristique des populations du NouveauMonde.—Commerce canadien: effet destructeur de la guerre sur lui.—-Il s'accroît cependant avec l'augmentation de la population.—Son origine: pêche de lamorue. Traite des pelleteries de tout temps principale branche du commerce de la Nouvelle-France. —Elle est abandonnée au monopole de particuliers ou de compagnies jusqu’en 1731, qu’elle tombe entre les mains du roi pour passer en celles des fermiers.--Nature, profit, importance, fruits de ce négoce; son utilité politique.—Rivalité des colonies anglaises; moyens que prend M. Burnet, gouverneur de la Nouvelle-York, pour enlever la traite aux Français.—Lois de 1720 et de 1727.—Autres branches de commerce: pécheries, combien elles sont négligées.—Bois d’exportation.—Construction des vaisseaux.—Agriculture; céréales et autres produits.—Ginseng.—Exploitation des mines—fhiffre des exportetions et des importations.—Québec, entrepôt général.—Manufactures: introduction des métiers pour la fabrication des toiles et des draps destinés à la consommation intérieure.—Salines.—Etablissement des postes et messageries (1745).—Transport maritime.—Impots : droits de douane imposés fort tard et très-modérés-—Systèmes monétaires introduits dans le pays ; changements fréquents qu’ils subissent, et perturbations qu'ils causent.—Numéraire ; papier-monnaie: cartes, ordonnances ; leur dépréciation.—Faillite du trésor ; le papier est liquidé avec perte de 6/8 pour les colons en 1720.-—Obser rations générales.—Le Canadien plus guerrier que marchand.—Le trafic est permis aux fonctionnaires publics; affreux abus qui en résultent.—Lois de commerce.—Etablissement d’une cour d'amirauté en 1717, et d’une bourse à Québec et à Montréal.—Syndice des marchands.—Le gouvernement défavorable à l’introduction de l’esclayage en Canada,

Si la découverte du Nouveau-Monde a exercé une influence salutaire sur la destinée de l’Europe, elle a exercé une influence

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bien funeste sur celle des nations qui peuplaient les forêts do l’Amérique.* Leur amour de l’indépendance, leurs mœurs belliqueuses, leur intrépidité, retardent encore à peine leur ruine d’un jour : au contact de la civilisation elles tombent et s’effacent avec plus de rapidité encore que les bois mystérieux qui leur servaient de retraites, et bientôt, pour nous servir des paroles poétiques de Lamennais, elles auront disparu sans laisser plus de trace que les brises qui passent sur les savanes, et que les flots poussés par une force invisible entre les bancs de corail. En moins de trois siècles, elles se sont effacées d’une grande partie du continent, et que sont-elles devenues? Ce n’'esi pas ici le lieu de rechercher les causes de cet anéantissement de tant de peuples, dans un si court espace de temps que l’imagination en est étonnée: cela nous mènerait trop loin, et d’ailleurs nous offrirait des images trop tristes pour l’orgueil fe l’homme civilisé, si ses succès coûtent de tels sacrifices. Nous abandonnerons à l’oubli qui les couvre ces hécatombes muettes sur lesquelles ne s'élève aucun monument, aucun souvenir, et, puisque leur histoire garde le silence, nous plaindrons leur destinée, et nous tournerons nos regards vers des peuples dont les grandes actions ne passeront pa . et dont la hardiesse et le génie, transportés d'Europe en Amérique, ont donné un nouvel élan aux progrès de la civilisation. C’est une ère incomparable que celle de l'établissement d’un immense et fertile continent par des populations qui, foulant aux pieds les dépouilles sociales des temps passés, ont voulu inaugurer une arche d’alliance nouvelle, une société sans priviléges et sans exclusion. Le monde n'avait encore rien vu de semblable. Cette nouvelle organisation doitelle atteindre les dernières limites de la perfectibilité humaine ? On le croirait si les passions des hommes n'étaient partout les mêmes, si l'amour des richesses surtout n’envahissait aujourd’hui toutes les pensées, et n'était devenu, comme celui des armcs au moyen âge, la première idole de l'Amérique. La place du bon et du beau y est libre. Mais le désir d’adoucir

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le sort de la vie matérielle s’est emparé de nos passions, et domine aujourd’hui toutes les âmes, Le temps des massacres et des guerres de destruction pour le plaisir de se détruire, disparaît tous les jours avec la barbarie du globe, et la lutte se transporte dans la carrière où le prix convoité, l’ambition suprême, est le bonheur de posséder les moyens de vivre avec luxe. Quelle sera la durée de cette carrière, qui mène peut-être trop vite à la sensualité ?

Le commerce commençait déjà à prendre de l'essor ; l’établissement de l'Amérique l’augmenta ; et maintenant du rang le plus humble il tend à occuper la première place dans la société : déjà il règne d’une manière absolue en Amérique : son activité semble destinée à précipiter de gré ou de force sous son joug les contrées dont l’industrie est trop lente à se réveiller. C’est donc aux peuples et aux gouvernements à suivre une carrière qui doit les nener à la puissance ; témoin les Etats-Unis, dont les progrès ont de quoi effrayer les vieilles nations guerrières et aristocratiques de l’Europe,—jusqu’à ce qu’enfin le pain manquant par la double action de la centralisation et du nombre, la faim arme de nouveau les hommes les uns contre les autres pour le partage des dépouilles terrestres, et ramène le règne de la force et de l'épée.

Mais avant de parvenir au degré de puissance que ce continent a atteint, il a dû payer tribut aux métropoles qui l’ont peuplé. Il a dû, comme l'enfant, reconnaître leur autorité jusqu’à ce qu’il fût adulte, jusqu’à ce qu’il fût homme fait: c’est la loi de la nature. C’est à ce titre et pour l’indemniser de sa protection, que l’enfant travaille pour son père. Aussil’Europe a dit par la bouche de Montesquieu : “Les colonies qu’on a formées au delà de l'Océan, sont sous un genre de dépendance dont on ne trouve que peu d'exemples dans les colonies anciennes, soit que celles d’aujourd’hui relèvent de l'État même, ou de quelque compagnie commerçante établie dans cei État.

‘“ L'objet de ces colonies est de faire le commerce à de meilleures conditions qu’on ne le fait avec les peuples voisins, avec lesquels tous les avantages sont réciproques. On a établi que la métropole seule pourrait négocier dans la colonie; et cela avec grande raison, parce que le but de l'établissement à été

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l’extension du commerce, non la fondation d’une ville ou d’un nouvel empire.

“ Ainsi c’est encore une loi fondamentale de l'Europe, que tout commerce avec une colonie étrangère est regardé comme un pur monopole punissable par les lois du pays: et il ne faut pas juger de cela par les lois et les exemples des anciens peuples, * qui n’y sont guère applicables.

“ Il est encore reçu que le commerce établi entre les métropoles n’entraîne point une permission pour les colonies, qui restent toujours en état de prohibition.”

En vain la Nouvelle-Angleterre et la Virginie diront: nous ne fûmes point fondées par des spéculateurs européens, mais par des hommes libres, qui vinrent se réfugier dans les forêts du Nouveau-Monde pour se soustraire aux persécutions de leur mère patrie, et y cacher leurs lois et leurs autels; l'Europe répondra : la colonie est soumise au pouvoir suprême de la métropole.

En vain le Canada dira : j'ai un pacte qui fut conquis après six ans d’une lutte acharnée, et scellé avec le plus pur sang de mes enfants, un pacte qui me garantit l’usage de ma religion et de ma propriété, c’est-à-dire de ma langue, de mes biens et des lois qui les régissent ; l’Europe répondra : la colonie est soumise au pouvoir suprême de la métropole,

Le traité d'Utrecht fut suivi d’une période de paix presque sans exemple dans les annales du Canada. Depuis son établissement cette colonie avait presque toujours eu les armes à la main, tantôt pour repousser les Anglais, tantôt pour résister aux sauvages, qui venaient tour à tour lui disputer un héritage couvert de ses sueurs et de son sang. Cette guerre devenait plus vive à mesure qu’elle se prolongeait. Mais il vient un temps où les forces et l’énergie s’épuisent comme les passions. Les parties belligérantes, plus affaiblies encore en Amérique qu’en Europe, songèrent enfin à poser les armes, et les colons, depuis si longtemps victimes de ces luttes sanglantes, purent goûter en paix le fruit de leurs travaux, et cpntinuer leurs établissements sans interruption.

Malgré les embarras financiers de la France, lesquels réagissaient sur toutes ses colonies, le Canada semblait prospérer.

* Excepté les Carthaginois, comme on voit par le traité qui termina la première guerre punique,

Sa population, qui était, en 1719, de 22,000 âmes, s'élevait, en 1744, à près de 50,000 âmes, et les exportations, qui ne dépassaient pas cent mille écus en 1714, montèrent, en 1749, à 2,650,000 francs, suivant Raynal.

Les Français furent probablement les premiers qui dotèrent l'Europe de la pêche de la morue. Nous avons vu dans le commencement de cet ouvrage, que presque aussitôt après la découverte de l'Amérique, on avait trouvé les Basques, les Bretons et les Normands qui faisaient tranquillement la pêche sur les bancs de Terreneuve et le long des côtes du Canada, et que, dès 1506, une carte du Saint-Laurent avait été tracée par un habitant de Honfleur, nommé Jean Denis. Les Anglais, qui envoyèrent pour la première fois en 1517 un bâtiment vers ces parages, ne s’y montrèrent en nombre que plus tard. Ils y avaient aperçu dans ce premier voyage une cinquantaine de navires français, espagnols et portugais occupés à la pêche. En 1536, les Français la faisaient déjà sur une échelle considérable, et, en 1558, ils employaient une trentaine de navires à celle non moius lucrative de la baleine. A cette époque la pêche de la morue occupait 100 navires espagnols, 50 navires portugais et seulement 10 navires anglais. En 1615, les Français et les Portugais avaient fait moins de progrès que les Anglais, puisque ceux-ci envoyaient déjà 250 bâtiments à Terreneuve, et que les deux autres peuples ensemble en envoyaient seulement 400. Les Anglais faisaient depuis quelque temps les plus grands efforts pour absorber la pêche de la morue, qui, en augmentant le nombre de leurs matelots, devait rendre par là-même leur marine redoutable. La France partageait son attention entre les pelleteries et le poisson. La traite des fourrures fut encore une industrie dont elle dota le commerce; mais les avantages permanents et réels de cette industrie ont été souvent mis en question à cause de ses conséquences démoralisatrices. Quoiqu'il en soit, ce commerce fut établi par des pêcheurs, qui, s’approchant des côtes du Canada et de l’Acadie, commencèrent avec les indigènes un trafic qui leur rapporta des bénéfices considérables. Petit à petit des relations plus suivies furent formées avec eux; on voulut alors avoir un pied-à-terre sur lo continent qu’on s'était contenté jusque-là de côtoyer, et on y éleva des comptoirs. Des spéculateurs riches et influents demandèrent

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et obtinrent le monopola exclusif de la traite des pelleteries, à condition qu’ils feraient passer des colons dans ces contrées nouvelles, dont l’avenir était vaguement pressenti. Ainsi fut introduite la domination française dans une partie considérable du Nouveau-Monde.

Nous connaissons ceux qui ont successivement joui de ce monopole, en commençant par le capitaine Chauvin, le premier qui l’ait exercé d’une manière régulière et systématique, au début du 17e siècle. La traite fut regardée dans tous les temps comme la branche la plus importante du commerce canadien, et il paraît que longtemps même avant Chauvin, elle était l’objet d’un privilége. Ce privilége, plusieurs personnes l'avaient obtenu, entre autres Jacques Cartier lui-même. Mais il était impossible à cette épuque de faire respecter un pareil monopole, qui demeurait conséquemment plus illusoire que réel. Longtemps encore après Henri IV, les traitants et surtout les pêeheurs, jouirent d’une liberté absolue ; et les villes marchandes, La Rochelle à leur tête, repoussèrent avec énergie l’exclusion que Je commandeur de Chaste, M. de Monts et les sieurs de Caën, voulurent exercer les uns après les autres jusqu’en 1628, Alors, pour porter remède au mal en réunissant tous les traitants en un seul corps, le gouvernement forma la compagnie des cent associés, et lui céda à perpétuité la Nouvelle-France et la Floride. . En retour des charges relatives à la colonisation, dont nous avons parlé en son lieu, le roi accorda pour toujours à la compagnie le trafic des cuirs, peaux et pelleteries, et pour quinze ans, tout autre commerce par terre et par mer, à la réserve de la pêche de la morue et de la baleine, qui resta libre à tous les Français; les habitants de la Nouvelle-France et de la Floïide, pouvaient cependant faire la traite des pelleteries avec les indigènes, pourvu qu’ils vendissent les castors aux facteurs de la compagnie à raison d’un prix fixe. Il fut aussi stipulé que toutes les marchandises manufacturées dans

la colonie seraient exemptes de droits en France pendant quinze

ans.

Cette.compagnie si fameuse, qui avait Richelieu pour chef, n’eut point de succès. - Elle ne remplit pas toutes ses obligations touchant la colonisation, et fut entraînée dans des dépenses qui dépassèrent de beaucoup ses revenus ; ses affaires diminuè-

rent graduellement, au point qu’en 1663, ou trente-six ans après sa création, elle fut obligée de se dissoudre et de remettre ses possessions au roi.

Dès l’année suivante, cependant, une nouvelle société fut formée ; elle prit le nom de compagnie des Indes occidentales, et subsista jusqu’en 1674. Toutes les colonies françaises de l’Amérique, et la côte d'Afrique, depuis le cap Vert jusqu’au cap de Bonne-Espérance, lui furent abandonnées pour quarante ans, avec le privilége exclusif du commerce, la pêche exceptée. Elle reçut en même temps les droits et les priviléges qui avaient été accordés aux cent associés. Le roi lui promit en outre une prime de quarante livres par tonneau, sur les marchandises exportées de France pour les colonies ou exportées des colonies pour la France. Les marchandises dont les droits avaient été payés à l’entrée, pouvaient être expédiées de nouveau par elle à l’étranger en franchise. Elle n’avait pas non plus de droits à payer sur les vivres, sur les munitions de guerre et sur les objets nécessaires à l’armement de ses vaisseaux.

La liberté commerciale des colons se trouva encore une fois anfantie. Le commerce d'importation et d'exportation fut arraché de leurs mains pour être livré à la nouvelle compagnie seulement. Les cent associés avaient possédé ce même monopole; mais ils avaient été forcés de l’abolir en 1645, et de signer avec le député des habitants de la Nouvelle-France, un traité par lequel ils avaient abandonné à ceux-ci la traite des pelleteries à condition que la liste civile, la liste militaire et toutes les autres dépenses d'administration seraient payées par la colonie. Le nouveau privilége, plus exclusif que celui de 1628, souleva une opposition générale. En très-peu de temps les marchandises n’eurent plus de prix. Le conseil souverain intervint sans succès : le tarif qu’il établit fut une lettre morte. La compaguie et ceux qui avaient encore d’anciennes marchandises, refusèrent de les vendre aux taux fixés par l’autorité, et elles disparurent du marché. Il devint bientôt nécessaire de faire cesser un état de choses qui assujettissait les habitants à une gêne affreuse, et les ruinait; en 1666, sur le rapport qui fut fait au roi par Colbert d’après les représentations de Talon, la compagnie rendit libres la traite des fourrures et le commerce avec la France. Mais pour s’indemniser de la subvention des juges,

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qui fut mise à sa charge, et qui se montait à 48,950 livres, elle se réserva la traite de Tadoussac, le droit du quart sur le castor et du dixième sur les orignaux.

Cette compagnie, qui employait plus de cent navires, ne prospéra pas plus que celles qui l’avaient précédée ; elle so trouva bientôt grevée d’une dette énorme. Elle devait, en 1674, trois millions 523 mille livres ; cette dette avait 6t6 en partie causée par la guerre qu'elle avaient eue à soutenir contre les Anglais. Le capital versé s'élevait à un million 297 mille livres ; de sorte que la caisse se trouvait débitrice de quatre millions 820 mille livres. L’'actif de la compagnie ne dépassait pas un million 47 mille livres. Sur la recommandation de Colbert, Louis XIV remboursa la mise des actionnaires, se chargea du payement des trois millions 523 mille livres, supprima la société, et rendit le commerce de l'Amérique libre à tous les Français, sous les réserves suivantes.

Le droit du quart sur les castors et du dixième sur les orignaux fut maintenu, et passa entre les mains du gouvernement, qui l’afferma à M. Oudiette. 11 fut ordonné de porter tout le castor à ses comptoirs dans la colonie au prix fixé par l’autorité. Ce prix fut d’abord de 4 francs 10 sous, la livre; mais il devint bientôt nécessaire de diviser cette marchandise en peaux de 1re, de 2de et de 3me qualité, ou en castor gras, en castor demi-gras et en castor sec, et de modifier le tarif en conséquence. Le fermier payait en marchandises les pelleteries que lui apportaient les habitants; et comme il n’y avait que lui qui pût acheter le castor, lequel formait la branche la plus importante du commerce, il se trouvait par là-même en état de maîtriser à son gré tout le commerce du pays. Ce qu’il ne manqua pas de

* Le castor sec est la p.au de castor qui n’a servi À aucun usage : le castor gras est celle qui a été portée par les sauvages, lesquels, après l'avoir bien grattée en dedans et frottée avec la moelle de certains auimaux.., pour la rendre plus maniable, en cousent plusieurs ensemble, et en font une manière de mante, qu'on appelle robe, et de laquelle ils s’enveloppent le poil en dedans. Ils ne la quittent en hiver ni le jour, ni la nuit; le grand poil tombe bientôt, le duvet reste et s’engraisse, et en cet état il est bien plus propre à étre mis en œuvre par les chapeliers ; ils ne pourraient pas même employer le sec, s'ils n'y mettaient un peu de gras. On prétend qu'il doit avoir été porté quinze ou dix-huit mois, pour être dans sa bonté.”—Charlevoix : Journal d'un voyage en Amérique.

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faire au détriment général. Comme il était l'arbitre des prix, il les fixa de manière qu'on vit baisser graduellement le prix des fourrures chez les sauvages, et hausser celui des objets que les Français leur donnaient en retour; tandis que dans les colonies anglaises, où la traite était libre, les prix suivaient une marche contraire : on y payait les pelleteries deux ou trois fois plus cher.

M. Oudiette obtint encore la ferme des droits sur les vins, les eaux-de-vie et le tabac; ces droits étaient de dix pour cent. Plusieurs particuliers prétendaient en être exempts, on ne dit pas pourquoi; mais ils furent bientôt obligés de se soumettre à l'ordre du roi comme les autres; personne ne songeait encore sans doute à disputer au souverain la prérogative de taxer.

Cette ferme exista sans modification jusqu’en 1700 ; le tarif du castor et des marchandises non énumérées, subissait les variations bien où mal entendues que l'intérêt du fermier parvenait à faire agréer au gouvernement. Mais à cette époque les Canadiens, ne pouvant plus supporter la tyrannie de ce trafiquant, envoyèrent des députés en France pour y exposer les abus du système et demander un remède. Le ministre, M. de Pontchartrain, dut aller plus loin qu’on avait encore été; il imagina une société qui comprendrait tous les habitants de la eolonie sans exception. Par cet expédient il voulait satisfaire les mécontents en les absorbant. Mais le principe vicieux subsistait toujours, car on ne rétablissait pas la concurrence entre les citoyens pour exciter l’émulation et l’industrie ; et l'avantage de la liberté commerciale allait toujours appartenir aux colonies anglaises, rivales de plus en plus dangereuses du Canada.

Cependant Louis XTV permit de porter en France et à l’étranger le castor provenant de la traite faite en Amérique. M. Roddes, devenu adjudicataire de la ferme des pelleteries après M. Oudiette, la remit à M. Pacaud, l’un des députés de la colonie, qui s’obligea de payer en cette qualité 70,000 livres de ronte annuelle, et de former, pour l’exploitation de cette ferme, une société, dont tous les Canadiens, marchands et autres, feraient partie. Une assemblée générale fut convoquée par le gouverneur et l’intendant, et une nombreuse association commerciale fut établie sous le nom de compagnie du Canada. Les plus petites actions étaient de 50 livres de France. Tout marchand fut

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tenu d'y entrer à peine d'être déchu de la faculté de commercer. Les seigneurs purent en devenir membres avec leurs censitaires. La compagnie de la baie du Nord ou baie d'Hudson, formée quelque temps auparavant, se fondit dans la nouvelle association, qui eut la traite exclusive du castor, et qui obtint aussi: ::2 le commerce de cette pelleterie avec la Nouvelle-York fût 5€, àrement prohibé. On fit enfin un nouveau tarif pour le castor, «, à baissait toujours en France.

La compagnie du Canada fut un essai infructueux, qui ne profita ni aux habitants ni au commerce. En 1706, ses dettes s'élevaient déjà à 1,812,000 francs ; elle dut se dissoudre, et céder ses priviléges à MM. Aubert, Neret et Gayot, qui s'obligèrent à payer les créanciers. La colonie conserva Ja liberté de la traite du castor dans l’intérieur, mais sans pouvoir exporter cette pelleterie. On la portait aux comptoirs des nouveaux cessionnaires, qui avaient seuls le droit de l'envoyer en France. C'était conserver au fond le monopole sous un nom déguisé, et conséquemment laisser subsister la cause du mal.

En 1715, deux mémoires furent présentés au régent du royaume sur les abus du système et les fautes du gouvernement. L'auteur, * M. Ruette d'Auteuil, parlait avec la plus grande hardiesse, et accusait tout le monde, sans épargner même Îles gouverneurs et les intendants. Le commerce avec les sauvages, disait-il, qui avait 6t6 pendant longtemps le plus considérable, était bien diminué. Les chantiers de construction montraient encore quelque activité, et la culture du chanvre et du lin pour les cordages et la toile, se faisait avec assez d'avantages ; mais il se plaignaïit que la France ne se servît pas du bois de ses colonies, comme le faisait l'Angleterre, et n’exploitât pas les mines de cuivre du lac Huron; il la blâmait de laisser décrier le Canada ; si ce pays ne faisait pas plus de progrès, ce n'était pas la faute des habitants, qui avaient intérêt à ce qu’il fût établi partout, mais bien des hommes en autorité, qui négligeaient de faire exécuter les ordonnances sur ce sujet. Il ajoutait que si ces ordonnances avaient été observées, la compagnie y aurait

* Mémoire sur l’état présent du Canada, adressé, en 1715, à son altesse royale le duc d'Orléans, régent de France, dans le conseil de marine, par M.

Ruette d'Auteuil. Documents de Paris, 2e série, M. Papineau en avait déjà apporté une copie en Canada.

fait passer, comme elle était obligée de le faire, deux à trois cents colons tous les ans depuis près d’un siècle ; mais depuis 1663 surtout rien n’avait été fait, parce que les ministres s’en rapportaient aux gouverneurs, qui étaient leurs créatures et souvent leurs narents, Les intendants étaient indifférents au mal comme au bien qui avait lieu, parce que leur charge n’était à leurs yeux qu’un moyen d'acquérir des richesses et de parvenir à des emplois impc:tants en France. Loin de recevoir des colons, le Cänada voyait ses habitants partir pour aller faire la traite dans les bois, ou pour ailer faire la guerre et la course dans les contrées méridionales, où ils périssaient presque tous victimes du elimat. Ouire ces causes de langueur et de ruine, il y en avait d’autres encore plus graves pour le commerce, comme la baisse du castor et de la monnaie de carte. Parce que cette monnaie avait été émise sans édit du roi, l’on s'était cru autorisé à en réduire la valeur de cinquante pour cent. Il en circulcit pour deux millions en 1714; c'était donc faire perdre au Cenada un million par suite de désordres dont le ministre, M. de Pontchartrain lui-même, devait être responsable, si les commandements du roi n’avaient pas étéexécutés. Le hardi censeur signalait encore d’autres causes d'inertie ou de décadence, comme l’accaparement de la plus grande partie du commerce par les chefs de la colonie ; es pertes souffertes sur mer par suite des naufrages et de J:. guerre, lesquelles s’élevaient à trois millions et demi depuis vingt-cinq ans. Il priait enfin le régent de se faire rendre compte de la monnaie de carte par MM. de Vaudreuil, de Beauharnais, Raudot, père et fils, et Bégon ; et de permettre au Canada d'envoyer à Paris un député, qui assisterait à l'examen des livres et veillerait aux intérêts des Canadiens, et en attendant de pourvoir au payement des lettres de change.

Après avoir ainsi exposé les abus et les défauts du système, l’auteur proposait pour remède de nommer trois conseillers d'État pour recevoir les plaintes des Canadiens ; de ne maintenir les gouverneurs que trois ans en place, ou tout au plus six ans, et de favoriser l'immigration française en Canada. M. d'Auteuil ajoutait que les gouverneurs et les intendants faisaient ce qu'ils voulaient, parce qu’ils savaient que rien n’en parvenait aux oreil-

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inférieurs cherchaient à les dévoiler, ils étaient opprimés anssitôt et réduits au silence, tandis que leurs créatures étatent élevées et récompensées.

D'Auteuil à révélé les plaies du iémps avec beaucoup d'énergie, et il à indiqué les imperfections du gouvernément avec indépendance. Mais il exagère en quelques points les fautes des hommes en charge, et il n’appuie pas assez sur les vices desinstitutions. EL’organisation du gouvernement canadien était, comme celle du gouvernement de la métropole, surannée et rémiplie de défauts qui mettaient obstacle à tout progrès.

Un des défauts les plus graves était de suppléer à la modicité des salaires par des congés de traite ; les fonctionnaires devenaient, par cé système, des spéculateurs, ét des spéculateurs privilégiés, avec lesquels il était impossible aux simples marchands de soutenir longtemps la concurrence. Mais c'était un usage reçu, et sous la vieille monarchie tout usage, bon ou mauvais, devenait un dogme immuable comme elle. D'ailleurs les finances dé l’État étaient ruinées ; les rois avaient recours à toutes sortes de moyens pour payer leurs serviteurs, redoutant, par une espècé d’effroi instinctif, la réunion des ordres de la nation pour réformer les institutions du royaume et lui rendré son antique vigueur.

La compagnie d'Occident, formée en 1717, succéda au privilége expirant de M. Aubert et de ses associés, et, en 1723, la compagnie des Indes remplaça la compagnie d'Occident, qui s’était élevée et évarouie avec la fortune de Law. La compagnie des Indes conserva le privilége, pour la Louisiane et le pays des I1linois, jusqu’à la fin de 1731, époque à laquelle cés deux contrées rentrèrent sous le régime royal, pour y demeurer jusqu'à la fin dé la domination française.

Ceprivilége n'avait pas embrassé d’abord les pays découverts à l’entour des lacs et dans la vallée du Mississipi, car on a pu voirque La Sale, par exemple, en avait obtenu la’ concession en 1675 ; mais la Nouvelle-France et la Louisiane avaient été soumises plus tard au même monopole. Après la construction du fort Oswégo, comme la Nouvelle-York faisait une rude concurrence aux comptoirs de Frontenac, de Toronto et de Niagara, on craignit les suites des liaisons que la traite pourrait établir

entre les sauvages et les Anglais, et le roi, pour prévenir les inconvénients qui pourraient en résulter, prit ces postes entre ses mains. À l’aide de cet expédient, on réussit à retenir la plus grande partie du commerce du lac Ontario, en payant les pelleteries plus cher; mais ce système avait tous les défauts d’un commerce artificiel conduit par un gouvernement. Privé de l’œil du maître et abandonné à des militaires, il entraîna des dépenses immenses, et ne rapporta aucun profit. Les avanees furent faites presqu’en pure perte.*

Il est difficile d’établir avec précision la valeur annuelle des exportations de pelleteries à cette époque. On sait seulement qu’elle était en 1667, suivant l’auteur du ‘“ Mémoire sur l’état du Canada,” de 550,000 francs, et qu’elle avait ensuite graduellement augmenté jusqu’au chiffre de deux millions. D’après un calcul fait par ordre du général Murray,t et fondé sur les droits payés pour cette marchandise en 1754 et 1755, elle était tombée dans la première de ces deux années à 1,547,885 livres, et dans la seconde à 1,265,650 livres. Mais en ajoute que les registres dés douanes, d’où l’on avait tiré ces renseignements, étaient confus et irréguliers, et que les traitants les plus habiles étaient d'opinion, qu’année commune le total des fourrures exportées atteignait la valeur de trois millions et demi.

D'abord la traite se fit aux entrepôts de la compagnie, où les sauvages eux-mêmes apportaient leurs pelleteries à certaines époques de l’année. Après Tadoussac, après Québec, après les Trois-Rivières, Montréal devint et demeura le principal comptoir. On voyait les sauvages arriver au mois de juin dans leurs canots d’écorcs chargés de pelleteries. Leur nombre grossissait à mesure que le nom français s’étendait au loin. ‘Le récit de l’accueil qu’on leur avait fait, la vue de ce qu’ils aveient reçu en échange de leurs marchandises, tout augmentait le concours. Jamais ils ne revenaient vendre leurs pelleteries, sans conduire avec eux une nouvelle nation. C’est ainsi qu’on vit se former une espèce de foire où se rendaient tous les reuples de ce vaste continent.” *

* Registre de l’intendant,.

+ Governor Murray's general Report 9n the ancient government and actual

state of the province of Quebec in 1762.

* Raynal.

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Les sauvages campaïent sous des tentes près de la ville. Après avoir été admis à l’audience du gouverneur à leur arrivée, ils portaient leurs fourrures au comptoir de la compagnie, ou chez les marchands dela ville, qui avaient le privilége de les acheter pour les revendre ensuite à cette société. Ils recevaient en échange des écarlates, des couteaux, de la poudre et des armes. Cela dura tant que les Français n’eurent point de concurrents; mais bientôt les Anglais se présentèrent sur le marché. Ils se bornèrent d’abord au pays des Iroquois ; lorsqu’ils y eurent épuisé les pelleteries, ils employèrent ces sauvages pour leurs coureurs de bois, et ils marchèrent à leur suite. Ils se mirent ainsi en communication avec toutes les nations établies sur les rives du Saint-Laurent depuis sa source, et sur les rives des nombreux tributaires de ce fleuve. ‘ Ce peuple avait des avantages infinis pour obtenir des préférences sur le Français son rival. Sanavigation était plus facile, et dès lors ses marchandises s’offraient à meilleur marché. Il fabriquait seul les grosses étoffes qui convenaient mieux au goût des sauvages. Le commerce du castor était libre chez lui, tandis que chez les Français, il était et fut toujours asservi à la tyrannie du monopole. C’est avec cette liberté, cette facilité qu’il intercepta la plus grande partie des marchandises qui faisaient la célébrité de Montréal.”’* D'ailleurs les Anglais payaient les pelleteries beaucoup plus cher. ‘“ Alors s’étendit sur les Français du Canada, un usage qu'ils avaient d’abord resserré dans des bornes assez étroites. La passion de courir les bois, qui fut celle des premiers colons, avait été sagement restreinte aux limites du territoire de la colonie. Seulement on accordait chaque année à vingt-cinq personnes la permission de franchir ces bornes, pour aller faire le commerce chez les sauvages. L’ascendant que prenait la Nouvelle-York, rendit ces congés beaucoup plus fréquents. C'’étaient des espèces de privi'éges exclusifs, qu’on exerçait par soi-même ou par d’autres. Ils duraient un an ou même au delà. On les vendait, et le produit en était distribué, par le gouverneur de la colonie, aux officiers ou à leurs veuves et à leurs enfants, aux hôpitaux ou aux missionnaires, à ceux qui s'étaient signalés par une belle action ou par une entreprise utile, quelquefois enfin aux créatures du commandant lui-même, qui vendait les permis-

. Raynal.

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