‹ Histoire du Canada [microforme]Chapitre 27 sur 76 · GUERRE DE SEPT ANS · texte numérisé non relu

GUERRE DE SEPT ANS

Disposition des esprits en France et en Angleterre à l’époque de la guerre de sept ans—La France change sa politique extérieure en s’alliant à l'Autriche, qui flatte Mme. de Pompadour, maîtresse de Louis XV.— Enthousiasme guerrier de la Grande-Bretagne et de ses colonies; leure immenses armements.—ÆExtrême faiblesse numérique des forces du Canada.—Plan de campagne ; zèle des habitants—Premières opérations.— Un corps de troupes, parti de Boston, s'empare de Beauséjour et de toute la péninsule acadienne; exil et dispersion Ges Acadiens.—Le général Braddock marche sur le fort Duquesne ; M. de Beaujeu va au-devant de lui; bataille de la Monongahéla ; défaite complète des Anglais et mort de leur général.—L'épouvante se répand dans leurs colonies. —Les Canadiens et les sauvages y commettent de grands ravages et font beaucoup de prisonniers. Armées anglaises destinées à attaquer Niagara et Saint- Frédérie.—-Le colonel Johnson se retranche à la tête du lac Saint-Sacrement (George.)—Le général Dieskau l’attaque dans ses lignes ; il est repoussé et lui-même tombe blessé entre les mains de l’ennemi.—Le peuple Re des colonies anglaises murmure contre l’inaction de Johnson; réponse à de ce commandant.—Le général Shirley abandonne le dessein d’assiéger Niagara.—Résultat de la campagne.-—-Mauvaises récoltes en Canada; commencement de la disette.--Préparatifs de l'Angleterre pour la prochaine campagne.—Etat du Canada; on demande des secours à la France. —Le général Montcalm arrive avec des renforts à Québec, dans le printemps de 1756.—Plan d'opérations.—Disproportion des forces des deux parties belligérantes ; projets d’invasion des Anglais.

Nous avons dit que la France, à la nouvelle de la prise du Lis et de l’Alcide, avait rappelé son ambassadeur de Londres et déclaré la guerre à la Grande-Bretagne. Cette démarche, comme on le verra plus tard, ne fut prise néanmoins qu'après un délai

de presqu’une année. L’indolent Louis XV ne pouvait se décider à prendre sérieusement les armes.

Quelle était la situation de la France à cette époque? Les principaux ministres étaient le comte d’Argenson, pour la guerre ; M. Machault, pour la marine et les colonies; M. Rouillé, pour les affaires étrangères ; mais c'était Mme. de Pompadour qui gouvernait ; elle changeait les généraux et les ministres au gré de ses caprices. Vingt-cinq ministres furent appelés au conseil d'État et renvoyés de 1756 à 1763. ‘ Ce corps variait sans cesse, dit Sismondi ; il n’avait ni unité ni accord, et chaque ministre agissait indépendamment des autres. La nation, du reste, était plus occupée de vaines disputes religieuses que des apprêts du combat. Le parti moliniste, soutenu par les jésuites, avait recommencé la persécution contre les jansénistes ; le parlement voulut interposer son autorité pour la faire cesser, il fut dissous et remplacé par une chambre royale ; le roi, fatigué à la fin de ces chicanes oiseuses, qui troublaient et affaiblissaient son royaume, ordonna le silence et rétablit le parlement.

‘“ Au milieu de cette petite guerre, le philosophisme gagnait. A la cour même il avait des partisans : le roi, tout ennemi qu'il était des idées nouvelles, avait sa petite imprimerie, et imprimait lui-même les théories économiques de son médecin Quesney, qui proposait un impôt unique, portant sur la terre ; la noblesse et le clergé, qui étaient les principaux propriétaires du sol, eussent enfin contribué. Tous ces projets aboutissaient en vaines conversations, les vieilles corporations résistaient ; la royauté, caressée par les philosophes, qui auraïent voulu l’armer contre le clergé, éprouvait un vague effroi à l’aspect de leurs progrès.’ Tout enfin était en mouvement dans les idées morales comme dans les idéés politiques. Les opinions n’avaient plus d'harmonie, et le gouvernement lui-même, honteux de suivre d'anciennes traditions, marchait au hasard dans une route nouvelle.

Ce fut ainsi que, par le fatal traité de Versailles de 1756, il s’allia avec l'Autriche, qu'il avait toujours combattue, et se laissa entraîner dans une guerre continentale par Marie-Thérèse, qui, voulant reprendre la Silésie au roi de Prusse, flattait adroitement la marquise de Pompadour, avec qui elle entretenait un commercé de lettres, et qu’elle appelaït sa “ chère amie.” La

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France eut à combattre à la fois sur terre et sur mer, quoique l'expérience lui eût enseigné depuis longtemps qu’elle devait éviter soigneusement cette double lutte, et que Machault s’efforçât de le faire comprendre à Louis XV ; mais la favorite tenait à l'alliance de limpératrice-reine; le ministre de la guerre et les courtisans, étrangers au service de mer, tenaient à la gloire qui s’offrait à eux dans les armées da terre ; le gouvernement oublia la guerre avec l'Angleterre, la seule importante, la seule où la France eût été provoquée, et il dirigea ses principales forces vers le nord de l’Europe, abandonnant presqu’à elles-mêmes ses vastes possessions de l’Amérique septentrionale.

De l’autre côté de la Manche, les choses n'étaient point dans cette situation qui annonce de loin une révolution sociale. La Grande-Bretagne jouissait de l’état le plus prospère auquel elle fût encore parvenue ; ses colonies du Nouveau-Monde faisaient des progrès immenses en toutes choses ; et là, comme en Angleterre, le peuple paraissait unanime et satisfait. Le gouvernement, assis sur les larges bases de la liberté, obéissait à l’opinion publique, et, en suivant les instincts du pays, assurait d’avance, pour ainsi dire, le succès de ses entreprises. Aucune guerre n’avait été plus populaire chez les Anglais que celle qui allait commencer. M. Fox, depuis lord Holland, était à la tête des affaires, La chambre des communes accorda un million de louis pour augmenter les forces de terre et de mer ; le gouvernement traita avec le roi de Prusse, donna des subsides au roi de Pologne et à l’électeur de Bavière, pour s’en faire des alliés, et pour contre-balancer la supériorité des Français sur le continent, car il avait des craintes pour lasûreté du Hanovre. L’enrôlement des matelots fut poussé avec une vigueur extrême ; ettel était l'enthousiasme, que presque toutes les villes un peu importantes se-cotisèrent pour augmenter la prime à donner aux soldats et aux marins qui venaient offrir leurs services volontairement; et qu’au lieu d’un million, que Je gouvernement voulait lever au moyen d’une loterie, trois millions 800,000 louis furent souscrits sur-le-champ.*

La même ardeur se faisait remarquer dans les colonies. La population des provinces anglaises de l'Amérique du nord s’éle-

* Smollett.

vait en 1755, suivant les calculs de Franklin, à un million 200 mille âmes, tandis que celle du Canada, du Cap-Breton et de la Louisiane était à peine de 75 à 80 mille âmes. La disproportion était aussi considérable dans leur commerce et conséquemment dans leurs richesses. Les exportations des provinces anglaises s’élevaient, en 1753, à Æ€1,486,000 sterling, et leurs importations à €983,000;* tandis que les exportations du Canada étaient de €100,000, chiffres ronds, et les importations de £400,000, dont une grande partie, étant pour le compte du gouvernement, ne passaient point par les mains des marchands du pays. Il n’est donc pas étonnant que les colônies anglaises poussassent leur métropole avec tant d’ardeur à la guerre. Franklin, aussi habile politique que savant physicien, était leur principal organe. Celui que Paris, vingt-cinq ans après, vit appliqué à soulever l'opinion de la France et de l’Europe contre l'Angleterre; celui que le Canada vit venir pour révolutionner ses habitants en 1776, fut, en 1754, le promoteur de l’entreprise contre les possessions françaises dans le nord du Nouveau- Monde. ‘“ Point de repos, disait-il, point de repos à espérer pour nos treize colonies, tant que les Français seront maîtres du Canada !”}

Les forces des deux nations belligérantes présentèrent sur le champ de bataille en Amérique une disproportion non moins grande durant tout le cours de la guerre, Maïs. par une sage prévoyance, la France, donnant encore des signes de son ancienne supériorité dans la conduite des affaires militaires, avait porté loin du centre du Canada sa ligne défensive, de manière à obliger l’ennemi à diviser ses forces. L’isthme étroit de l’Acadie, la vallée inconnue et sauvage de l’Ohio, la gorge montagneuse du lac Saïnt-Sacrement (lac George), tels furent les théatres épars qu’elle choisit pour les opérations de ses soldats, les champs de bataille, séparés par de grandes distances, où elle retint les nombreuses armées de l’ennemi pendant cinq ans sans pouvoir être forcée, et où elle leur fit essuyer les plus sanglantes défaites dont l'Amérique eût encore été témoin. C’est donc à tort que des historiens ont blâmé le système défensif adopté dans la guerre de sept ans.

* Encyclopédie Méthodique.--American Annals, + Barbé-Marbois.

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Les forces régulières du Canada, qui ne s’élevaient pas à 1,000 hommes, furent portées, en 1755, à 2,800 soldats à peu près, par l’arrivée de quatre bataillons d'infanterie, sous les ordres du général Dieskau. Les milices avaient été armées, et l’on continua d’en placer de gros détachements dans les postes sur les frontières, de sorte qu’on eut bientôt, tant en campagne qu’en garnisons, une armée de 7,000 hommes, sans compter plus de 800 employés aux transports. Ces forces étaient encore bien insuffisantes pour faire face à celles de l’ennemi, qui avait déjà 15,000 soldats sur pied, dont 3,000 devaient marcher contre Beauséjour ; 2,200, contre le fort Duquesne; 1500, contre Niagara, et 5 à 6,000, contre le fort Saint-Frédéric, quatre attaques que les Anglais voulaient exécuter simultanément.

Si le travail secret qui se faisait dans la société en France, paralysait l'énergie de la nation et du gouvernement ; si les défauts de l’organisation politique et sociale y rendaient l'esprit des philosophes et des classes éclairées, indifférent et sceptique au point de détruire la force du pouvoir; en Canada, les habitants, livrés exclusivement à l’agriculture et à la traite des pelleteries, conservaient la confiance d'autrefois et l’ardeur nécessaire pour former de vigoureux soldats. Privés par la nature de leur gouvernement de toute participation à l’administration publique, ils s’occupaient d'exploiter leurs terres ou de faire la chasse aux animaux sauvages qui erraient dans leurs forêts, et dont les riches fourrures formaient la branche la plus considérable de leur commerce. Peu nombreux, ils ne pouvaient se flatter d’ailleurs que leurs conseils eussent beaucoup de poids dans la métropole. Ils lui représentèrent le danger de la lutte qui allait s’engager, et prirent les armes avec la ferme résolution de combattre comme si la France eût fait les plus grands sacrifices pour les soustraire au sort qui les menaçait. Ils ne chancelèrent jamais ; ils montrèrent jusqu’à la fin une constance et un dévoûment que les historiens français n’ont pas toujours su apprécier, mais que la vérité historique, appuyée sur Ges pièces officielles irrécusables, ne permet plus aujourd’hui de mettre en doute.

La saison des opérations était arrivée ; des deux côtés on se mit en campagne. M. de Vaudreuil, ignorant les projets de l’ennemi, fit partir des troupes, suivant les ordres de la cour, pour l'attaque du fort important d'Oswégo. Le général Dieskau

devait exécuter cette expédition avec 4,090 hommes et 12 bouches à feu. Le succès lui paraissait assuré, Deux mille hommes étaient déjà partis de Montréal, et commençaient à arriver à Frontenac, lorsque la nouvelle de l'apparition de l’armée de Johnson sur le lac Saint-Sacrement, en fit rappeler une partie. Le corps ennemi qui s’avançait était celui qui devait agir contre Saint-Frédéric. L'attaque d'Oswégo fut différée, et Dieskau, que ce contre-ordre, qu’il désapprouvait, avait extrêmement contrarié, fut chargé d'aller s'opposer aux progrès de Johnson. Le 1er septembre, il se plaça à la tête du lac Champlain avec 1500 Canadiens, 700 soldats et 800 Hurons, Abénaquis et Népissings, en tout 3,000 hommes. C'était assez pour arrêter Johnson. On continua d'envoyer des forces sur le lac Ontario; un bataillon monta jusqu'à Niagara avec ordre de s’y maintenir après avoir relevé les ruines du fort, qui se composait d’une maison palissadée, entourée d’un fossé ; un autre bataillon se campa sous les murs de Frontenac. Vers l’automne ces trois positions importantes, Saint-Frédéric, Niagara et Frontenac, paraissaient suffisamment protégées.

Dans la vallée de l'Ohio, le fort Duquesne, ouvrage plein de défauts, mais commandé par M. de Contrecœur, officier expérimenté autant que brave, n’avait qu’une garnison de 200 hommes; toutefois il pouvait être secouru par un certain nombre de voyageurs canadiens et par quelques sauvages. Les autres postes épars dans ces contrées lointaines, n’avaient pas de garnisons plus nombreuses. Les forêts et la distance faisaient leur principale protection.

Du côté de l’Acadie, les forts Beauséjour et Gaspareaux avaient pour commandants, le premier, M. de Vergor, favori de l’intendant Bigot, et le second, M. de Villeray. Ces officiers avaient à peine 125 soldats à leur disposition ; en cas d'attaque, ils devaient compter sur l’aide des Acadiens fixés autour d’eux ou qui erraient dans leur voisinage, comme si ces pauvres gens, que les Anglais regardaient comme leurs sujets, eussent été bien libres d’agir.

Des quatre entreprises que l'Angleterre avait projetées contre le Canada, la première exécutée fut l'attaque de ces derniers postes. Les troupes qui en étaient chargées, avaient été levées dans le Massachusetts, et pouvaient former 2,000 hommes ; elles

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étaient commandées par le colonel Winslow, personnage influent du pays. Parties de Boston le 20 mai sur quarante et un mavires, elles arrivèrent le ler juin à CÜhignectou, où elles débarquèrent et furent renforcées par 300 soldats, Ælles marchèrent aussitôt avec un train d'artillerie contre Beauséjour, Arrétées un instant sur le bord de la rivière Messaguash par une poignée de Français, qui y avaient élevé un blockhaus, garni de canons, et qui, après une heure de combat, y mirent le feu et se retirèrent, elles parvinrent à Beauséjour, en repoussant devant elle un petit corps d'Acadiens, que M. de Vergor avait chargé de défendre une hauteur à quelque distance de son poste.

Le fort de Beauséjour avait alors une garnison de 100 soldats et de 300 Acadiens. Rien n’y était à l'épreuve de la bombe, ni la poudrière, ni les easemates. Les assiégeants ouvrirent la tranchée le 12 juin, et, le 16, l’inepte Vergor se rendit par capitulation après une faible résistance. Il fut stipulé que les troupes sortiraient avec les honneurs de la guerre, et seraient transportées à Louisbourg, et que les Acadiens qui avaient combattu avec elles, ne seraient pas inquiétés. Le fort Gaspareaux, défendu par une vingtaine de soldats et quelques habitants, se rendit aux mêmes conditions. Le fort Beauséjour prit le nom de fort Cumberland, et le major Scott y fut laissé pour commandant. Cet officier fit désarmer la population, mais ne put l’engager à prêter serment de fidélité à l'Angleterre, ce qui l’obligea de faire prisonniers tous les habitants qu’il put atteindre, conformément aux ordres du général Hopson, qui avait remplacé M. Cornwallis en qualité de gouverneur de l’Acadie.

Après cette conquête, les vainqueurs envoyèrent trois bâtiments de guerre dans la rivière Saint-Jean, pour prendre le petit fort que les Français venaient d’y faire élever et que commandait M. de Boishébert. Cet officier, n’ayant pas assez do monde pour le défendre, y mit le feu avant l’arrivée des Angla:. et se retira. Mais, ayant été informé de ce qui se passait du côté de Beauséjour, au lieu de faire sa retraite sur Québec, il alla se joindre aux Acadiens du fond de la baie de Fondy ; il les arma et battit avec eux les Anglais en différentes rencontres ; mais il ne put empêcher ces derniers de brûler à la fin tous les établissements, et de contraindre les habitants à se réfugier dans les bois, et plus tard à émigrer au Cap-Breton, à l’île Saint-

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