‹ Histoire du Canada [microforme]Chapitre 44 sur 76 · CESSION DU CANADA A L'ANGLETERRB ET DE LA LOUISIANE A L'ESPAGNE · texte numérisé non relu

CESSION DU CANADA A L'ANGLETERRB ET DE LA LOUISIANE A L'ESPAGNE

Impressions différentes que la prise de Québec cause en Angleterre et en ES France.—Les ministres de Louis XV abandonnent le Canada à lui-méme ax rh —La Grande-Bretagne organise trois armées pour achever sa conquête.— 4 Mesures qu’on adopte pour résister à cette triple invasion.—Forces respectives des Français et des Anglais.—Le général Lévis marche sur Québec. —Seconde batuille d'Abraham.—Défaite complète de l’armée anglaise, qui se renferme dans la ville et que les Français assiégent en attendant les secours qu’ils avaient demandés de France.—Persuasion où l'on est dans les deux armées que le Canada restera à celle qui recevra les premiers renforts.—Arrivée d'une flotte anglaise.—Le général Lévis lève le siége et commence sa retraite sur Montréal; le défaut de vivres l’oblige

” de renvoyer les milices et de disperser les troupes régulières.—État des frontières du eôté des lacs Champlain et Ontario.—Les ennemis 8e tuettent en marche pour attaquer MontréalLe général Murray s'avance de Québec avec 4,000 hommes ; le chef de brigade Haviland, avec un corps presqu'aussi nombreux, descend le lae Champlain, et le général Amherst part du laa Ontario avec 11,000 soldats et sauvages. Les Français se replient et se concentrent sur Montréal au nombre de 8,500 soldais.— Impossibilité d'une plus longue résistance et capitulation générale.—Tri-

” omphe et réjouissances de l’Angleterre.—Procès et condamnation des dilapidateurs du Canada à Paris—Situation des Canadiena.—Pertes immenses qu'ils font sur les ordonnances et lettres de change du gouver- 1 08 nement déchu.—Continuation de la guerre dans les autres parties du AE monde; paix de 1763, par laquelle le Canada est cédé à l'Angleterre, et la Louisiane, à l'Espagne—Tableau de la France au temps de ce traité trop fameux, par Sismondi. +

Aprrès les défaites que l'Angleterre essuyait depuis cinq ans en Canada, la nouvelle de la prise de Québec, cette ville si renommée du Nouveau-Monde, la remplit de joie. Londres et les principales cités du royaume présentèrent au monarque des

adresses de félicitation, dont Pitt dut s’applaudir en secret, parce que c'était à lui qu’en revenait la plus grande gloire. Le parlement ordonna que les restes du général à qui l’Angleterre devait une si brillante conquête, fussent déposés dans le temple de Westminster, au milieu des grands hommes de la patrie, et qu’un monument y fût élevé à sa mémoire. Il vota des remercîments aux généraux et aux commandants de la flotte qui avaient fait partie de l'expédition, et le roi ordonna que des actions de grâces fussent rendues au Dieu des armées dans tout l’empire.

En France, où le peuple, exclu du gouvernement, ne pouvait exercer d'influence sur les actes du pouvoir, il y avait longtemps qu'on avait perdu r’espérance de ccr:server ces belles contrées, pour la défense desquelles tant da sang, tant d’héroïsme n'était plus qu’un sacrifice dans le grand désastre qui allait terminer l’un des derniers drames de la monarchie. La perte du boulevard de l'Amérique française et la mort de Montcalm ne surprirent point, mais elles firent une impression pénible dans le public. A la cour de Louis XV, énervée par des orgies, on ne songea point à secourir les débris qui restaient encore des vieilles cohortes françaises, ni à soutenir ces sentinelles avancées, qui voulaient to”;sours combattre, sinon pour triompher, du moins pour sauvegarder l'honneur national.

« L'Europe entière aussi, dit Raynal, crut que la prise de Québeo finissait la grande querelle de l’Amérique septentrionale. Personne n’imaginait qu’une poignée de Français, qui manquaient de tout, à qui la fortune même sembiuit interdire jusqu’à l'espérance, osassent songer à retarder une dostinée inévitable.” On ne connaissait pas leur courage, leur dévofment et les glorieux combats qu'ils avaient livrés et qu'ils pouvaient livrer encore dans ces coatrées lointaines, cù, oubliés du reste du monde, ils versaient généreusement leur sang pour leur pays. On ignorait que cette guerre était une guerre de races; que les défenseurs du Canada ne poseraient les armes que lorsqu'ils seraient enveloppés, écrasés par les masses ennemies, et que jusque-ià ils ne voulaient pas perdre espérance.

Les Canadiens, qui croyaient que le gouvernement allait ou du moins devait faire les plus grands efforts pour les arracher au

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Le Mercier, en arrivant à Paris, trouva le maréchal de Belle-Isle expirant. Après sa mort le portefeuille de la guerre passa aux mains dn duc de Choiseul, déjà chargé de celui des affaires étrangères. Le Mercier, comme les officiers de la garnison de Québec qui l'avaient précédé, donna au ministre tous les renseignements que celui-ci pouvait désirer, sur la situation désespérée du Canada. Les dépêches demandaient des secours de toute espèce, vivres, munitions de guerre et recrues ; elles informaient la cour qu’on avait formé le projet de reprendre la capitale, et que le succès était certain si les secours qu’on demandait arrivaient avant ceux des Anglais. Malheureusement cette demande était faite dans le moment même où, par le désordre prolongé des fipances, le trésor se trouvait hors d'état de faire face aux dépenses les plus nécessaires. Les administrateurs, continuellement changés, ne pouvaient trouver de remède pour arrêter un abus qui allait toujours en augmentant. Chacun venaït avec son plan et était remplacé avant qu’il eût à peine eu le temps de commencer à le mettre à exécution; et dès qu’il parlait de soumettre la noblesse à l'impôt comme le peuple, il était repoussé avec haine et renversé. L’absence de patriotisme dans les classes les plus élevées de la société rendait ainsi le mal incurable, et exposait la nation à tous les malheurs, surtout à la perte de cette grande réputation militaire qui faisait encore la force et la gloire, par le souvenir, de cette noblesse sensuelle et dégénérée, qui ne voulait rien faire pour le salut commun. Par un effort unanime et général, on pouvait se remettre facilement sur un bon pied, puisque, plus tard, en 1784, alors que les dépenses publiques étaient de 610 millions, et les revenus de 585 millions à peu près, et que la noblesse et le clergé, possesseurs d’une grande partie du territoire, étaient encore exempts de l'impôt. M. Necker,® disait que le déficit annuel pouvait être plus que comblé si l’on rendait contribuables ces deux classes si riches, et si l’on développait les immenses ressources du pays. Mais l’égoïsme des grands devait tout perdre.

* De l'administration des finances de la France, Les intérêts de la dette publique étaient alors de 207 millions de francs ou égaux à ceux de l’Angleterre à la même époque (1784). Aujourd’hri la dette de l'Angleterre est double ou triple de celle de la France,

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M. de Silhouette, qui avait succédé à M. de Boulogne aux fnances, échoua devant l'opposition que les classes privilégiées firent à son projet d'impôt territorial, qui aurait atteint tous les propriétaires fonciers, et il fut remplacé par M. Bertin, financier médiocre, mais plus docile aux vœux de la conr et de la noblesse. Celui-ci ne put ni ramener l’ordre dans les firances, ni trouver le moyen de fournir quelques jours encore aux besoins les plus pressants du service public. Les lettres de change tirées par le Canada sur le trésor à Paris, ne purent être acquittées, circonstance aussi fâcheuse pour ce pays que la perte d’une bataille. Dans cet état de choses, il est facile de concevoir que l’énergique résolution de reprendre Québec dut trouver peu d’écho à Versailles, où les courtisans regardaient la possession du Canada plutôt comme une charge que comme un avantage. Dans l'épuisement où se trouvait le gouvernement, c’est tout ce qu’il put faire que d'envoyer 400 hommes et trois ou quatre navires chargés de munitions de guerre et de bouche, sous la protection d’une frégate, qui, s'étant amusée à enlever, chemin faisant, treize ou quatorze voiles anglaises, fut obligée elle-même de se jeter dans la baie des Chaleurs, à l'entrée du golfe Saint-Laurent, où elle fut brûlée avec son convoi et ses prises par le capitaine Byron, qui croisait dans ces parages. Byron, qui avait une flotte nombreuse, détruisit aussi un amas de cabanes, que des réfugiés acadiens et quelques pauvres pêcheurs y avaient élevé, sous la protection de deux petites batteries placées sur un rocher, et qu'ils avaient décoré du nom fameux de Nouvelle-Rochelle.

En envoyant au Canada ces secours inutiles, car ils étaient tout à fait insuffisants, les ministres adressèrent aux chefs de la colonie des dépêches, qu’ils ne reçurent que dans le mois de juin, pour leur recommander de disputer le pays pied à pied, et de soutenir l’honneur des armes françaises à quelqu’extrémité que les affaires pussent être rédnites, comme si des gens qui périssaient accablés sous le nombre, avaient besoin de paroles d'encouragement et non de secours réels et efficaces.

Le gouvernement de la Grande-Bretagne, aiguillonné et soutenu par la voix puissante de la nation, tenait alors une conduite bien différente. Il obtint du parlement tous les subsides qu’il voulut pour continuer la guerre avec vigueur. Des flottes

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considérables couvrirent les mers de l’Europe, des Indes et de l'Amérique. 11 fut résolu de barrer le chemin du Canada à la France, et d'employer à cet effet des forces telles que celle-ci ne pût conserver le moindre espoir d'y faire parvenir des secours pour rétablir sa suprématie dans cette partie du monde ; et c’est à la suite de ces accroissements de forces que le petit convoi, dont nous venons de parler, vit fondre à la fois sur lui onze vaisseaux de guerre en entrant dans le Saint-Laurent.

Derrière ce rempart, qui couvrait l’ Amérique et séparait le Canada de la France, l'Angleterre organisa, comme l’année précédente, trois armées pour achever d'abattre une puissance qu’elle combattait depuis qu’'ellé avait planté son drapeau dans ce continent, et sur laquelle sa grande supériorité numérique allait enfin lui donner la victoire. Toutes les provinces américaiaes continuaient à faire preuve de même zèle pour l’accomplissement d’une conquête qu’elles sollicitaient depuis si longtemps. Les différentes ’: .slatures coloniales votèrent des secours en hommes et en argent avec d’autant plus d’empr "sement qu’elles touchaient au succès définitif. Les trois - nées devaient se réunir sous Montréal et enlever cette dernière ville qui résistait encore à leurs armes.

La garnison renfermée dans Québec allait être renforcée à l'ouverture de la campagne pour remonter la vallée du Saint- Laurent. Le chef de brigade Haviland fut chargé de rassembler ses troupes sur le lac Champlain, de forcer le passage de l'île aux Noix et Saint-Jean, et de marcher vers le lieu indiqué ; enfin le général Amherst devait assembler une armée nombreuse à Oswégo, descendre le fleuve Saint-Laurent, enlever, chemin faisant, tous les postes qu’il trouverait sur son passage, et se réunir au deux autres corps devant Montréal. Les Français n’ignoraient pas les préparatifs de leurs ennemis ; le gouverneur et le général Lévis ne songeaient qu’au moyen de les prévenir par une attaque subite contre Québec, pour être prêts à donner la main aux secours qu'ils avaient demandés et qui, s’il arrivaient avant ceux des Anglais, pouvaient sauver le pays.

On avait d'abord résolu d'attaquer Québec dans l'hiver ; mais il fallut attendre au printemps. Ce délai fut employé à réorganiser l’armée, à ramasser des vivres, à préparer les em-

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barcations nécessaires pour descendre le fleuve à la débâcle des glaces. Malgré les plus grands efforts, le général Lévis ne put réunir un matériel suffisans pour faire un siége. 11 manquait de grosse artillerie et avait peu de poudre. Cependant il ne désespérait pas de réussir, soit à la faveur d’une surprise, soit à l’aide des secours attendus.

Pour empêcher l’ennemi de pénétrer son projet, et surtout pour soutenir le courage des habitants et pour fatiguer la garnison “anglaise, il tint des partis dehors tout l’hiver.

Le générel Murray ne négligeait rien, de son côté, pour se mettre en état de repousser toutes les tentatives jusqu’à la campagne suivante. Il était abondamment pourvu d'artillerie, de munitions de guerre et de bouche, et il commandait les meilleures troupes de l'Angleterre. Il ne fut pas plutôt établi dans la ville qu’il adressa une proclamation aux Canadiens pour leur représenter l’inutilité d’une plus longue résistance et pour leur exposer tous les malheurs qui seraient la suite d’une opposition devenue sans objet. Onze paroisses environnantes, abandonnées de l’armée française, vinrent faire leur sonmission et prêter le serment de fidélité. Les maisons avaient été incendiées, et les femmes et les enfants, qui s'étaient réfugiés dans les bois, qua l'hiver allait rendre inhabitables, avaient été forcés d’en sortir pour ne point périr de froid et do misère. Les habitants de Miramichi, de Richibouctou et d’autres lieux du golfe Saint-Laurent, subissant la même nécessité, s'étaient déjà renus au calonel Frye, le commandant anglais du fort Cumberland à Chignectou.

Le général Murray, cependant, avait porté ses avant-postes à Loretts et à Sainte-Foy, à deux ou trois lieues de Québec, et la guerre d’escarmouches ne discontinuait point, malgré la ri-

gueur de la saison. La garnison fut ainsi occupée tout l’hi-

ver à faire de petites expéditions, à charrier du bois de chaufage du cap Rouge, ou à travailler aux fortifications de la ville, qu'après des travaux inouïs, elle mit en état de soutenir un siége ; elle acheva les remparts, qui furent garnis de mortiers et de canons d’un gros calibre, et elle termina les redontes dont il a déjà été question et qui étaient au nombre de huit. Elle exécutait ces travaux malgré les maladies qui s'étaient mises dans

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HISTOIRE DU CANANA.

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De leur côté, les Français étaient épuisés par les fatigues de la petite guerre et surtout par la disette. Le général Lévis avait cantonné ses troupes dans les différentes paroisses des gouvernements des Trois-Rivières et de Montréal ; il commença ses préparatifs pour l’entreprise qu’il méditait, ‘ une défense opiniâtre, comme il le disait dans un mémoire qu’il présenta au gouverneur, ne pouvant qu'être avantageuse à l'État, en occupant les forces de l’ennemi en Amérique, et honorable pour les armes françaises.”

Pour ranimer le courage de la population et pour l’engager à faire de nouveaux efforts et de nouveaux sacrifices, la voix solennelle de l’Église fut invoquée, cette voix qui ne devait pas rester sans écho chez un peuple profon{-ment religieux. L’évêque, M. Dubreil de Pontbriant, qui s'était réfugié à Montréal, publia un mandement, où se trouvent ces mots : ‘“ Vous n’oublierez pas dans vos prières ceux qui se sont sacrifiés pour la défense de la patrie ; le nom de l’illustre Montcalm, celui de tant d’offciers respectables, ceux du soldat et du milicien ne sortiront point de votre mémoire. ... Vous prierez pour le repos de leurs âmes.” Elles sont bien graves, bien touchantes ces paroles funèbres, auxquelles la religion ajoute son sublime caractère ! Cet appel aux prières des fidèles pour les braves qui étaient morta en combattant pour la défense de la religion, de leurs lois, de leurs foyers, au moment même où l’on parlait de reprendre les armes, raviva le sentiment national et augmenta l'énergie des Canadiens. Quant aux troupes régulières, si elles ne combattaient plus que pour l'honneur, leurs vœux pouvaient être encore remplis.

Après bien des efforts, le gouverneur réussit à ramasser assez de subsistances pour nourrir pendant quelque temps l’armée, lorsqu’elle serait réunie. Au mois d'avril, elle se trouva prête à entrer en campagne, n’attendant plus que la débâcle des glaces.

Les troupes régulières, les grenadiers surtout, s’étaient recrutés parmi les soldats des deux bataillons de la colonie; elles formaient avec ceux-ci 3,600 hommes. Les milices, appelées à prendre part à l'expédition, s’élevèrent à un peu plus de 3,000 hommes, y compris 270 sauvages. (Cette arraée, composée en

majorité de Canadiens, qu’on avait fait entrer dans les régiments réguliers faute de recrues européennes, n’atteignait pas encore 7,000 combattants. C'étaient toutes les forces qu’on pouvait réunir pour marcher contre Québec, car les habitants du bas de la province qui n’avaient pas fait leur soumission à l’ennemi, ne pouvaient joindre la petite armée cA’après l'investissement de la place, et les habitants qui allaient rester à Montréal et aux Trois-Rivières, étaient nécessaires pour ensemencer les terres et pour défendre les frontières du côté des lacs Champlain et Ontario.*

Sans attendre que la navigation du fleuve fût entièrement ouverte, le général Lévis envoya, le 16 et le 17 avril, l’ordre aux troupes de quitter leurs quartiers d’hiver et de se mettre en marche, les plus rapprochées de Québec par terre et les autres par eau. Les champs étaient encore couverts de neige, et les rives du Saint-Laurent étaient bordées de glaces fixes, tandis que dans le milieu du fleuve les eaux charriaient, avec le flux et le reflux de la marée, de nombreux glaçons. Le général Lévis mit à l’ordre du jour que pour son honneur, la gloire des armes et le salut du pays, l’armée devait chercher à réparer la perte de la journée du 13 septembre, et se rappeler que c'étaient les mêmes ennemis qu’elle avait eu à combattre à Oswégo, au fort George et à Carillon. Les troupes, chez lesquelles ces noms réveillaient de glorieux souvenirs, s’ébranlèrent dans la journée du 20. Celles qui descendaient par eau furent embarquées sur les deux frégates qui escortaient les petits bâtiments chargés de l’artillerie, des vivres et des fascines pour le siége. Mais comine les glaces augmeñntaient à mesure que l’escadrille descendait, il fallut faire mettre les troupes à terre à la Pointe-aux- Trembles, Une partie seulement de l'artillerie put atteindre le Foulon. La journée du 25 fut employée à réunir l’armée à la

* Extraits des instructions du gouverneur au chevalier de Lévis:

“ Nous avons, après bien des soins, réuni toutes les ressources dé la colonie en comestiblés ët munitions de guerre ; les unes et les autres sont trèsmédiocres, pour ae pas dire insuffisantes, aussi usons-nous de tous les expédients que notre zèle peut nous suggérer pour y suppléer.

“ Nos forces consistent en environ 3,500 hommes de troupes, 8,000 mili.

ciens des gouvernements de Montréal et des Trois-Rivières et environ 400 sauvages de différentes nations.”

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Pointe-aux-Trembles, et l'avant-garde, sous les ordres de Bourlamarque, se mit en mouvement le lendemain.

Le temps pressait. M. de Lévis voulait surprendre les ennemis. Ayant reconnu l'impossibilité de traverser la rivière du cap Rouge à son embouchure, parce que la rive, qui est haute et escarpée du côté de Québec, était gardée par des soldats, il résolut d’aller franchir cette rivière à Lorette, à deux lieues du fleuve, et de passer par les marais de la Suède pour gagner les bauteurs de Sainte-Foy.

M. de Bourlamarque rétablit les ponts de la rivière, que les Anglais avaient rompus à son approche, et fit évacuer le poste qu’ils avaient établi à Lorette. Le général Lévis, qui arriva dans ce moment, s'étant aperçu qu'ils avaient négligé de rompre une chaussée de bois qui traversait une partie des marais de la Suède, en fit occuper aussitôt la tête par les sauvages. Son avant-garde atteignit ces marais à l’entrée de la nuit ; elle les traversa sans s'arrêter, malgré un orage de pluie et de tonnerre, et prit possession des maisons qui étaient au delà; elle n’était plus séparée de l'ennemi que par un bois d’une petite demi-lieue de profondeur. Au point du jour, le 26, elle passa ce bois et se présenta à la vue des Anglais, dont Lévis alla reconnaître la position, tandis que le reste de ses troupes, qui avait marché toute la nuit, pour ainsi dire, à la clarté des éclairs, traversait le marais et se formait de l’autre côté.

L'armée française cependant n'avait pu marcher ni assez secrètement ni assez rapidement pour surprendre Québec. Quoiqu’on eût répandu tout l'hiver à dessein le bruit qu’on allait descendre incessamment avec une armée de 12 à 15 mille hommes, afin que, lorsque ce bruit serait vrai, il fit moiné d'impression et laissât du doute, le général Murray, ne le repoussant pas entièrement, se tenait prêt pour tous les événements. Dans le mois d’avril, ce bruit prenant plus de consistance, il erut devoir se débarrasser de la population qui restait encore dans la ville,

et qui aurait pu lui devenir à charge dans un siége ; il l’informa, le 21, qu’elle eût à s’éloigner dans les trois jours avec les effsts qu’elle pourrait emporter. Ces ordre fut exécuté le 24. Les soldats de la garnison, quoique accoutumés à toutes les horreurs de la guerre, ne purent voir sans émotion ces infortunés s’éloigner de leurs murailles, avec leurs femmes et leurs enfants, pour

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aller chercher us gîte, ils ne savaient où, dans un pays dévasté et réduit à la dernière misère. Le général Murray fit ensuite rompre les ponts de la rivière du cap Rouge, comme nous l'avons rapporté, et envoya des troupes pour observer les mouvements des Français, s’ils se présentaient. Ce sont ces troupes que Lévis voyait devant lui sur les hauteurs de Sainte-Foy. Elles étaient au nombre de 2,500 à 3,000 hommes avec quelques pièces de canon; elles s’étendaient depuis l’église de Sainte-Foy jusqu’à la gauche de la route de la Suède, par où montaient les Français pour déboucher sur le plateau.

Le bnis d'cù sortaient les Français pouvait être à 200 toises de lal,:: :n:mie. Comme il était marécageux, ils ne pouvaient ex : boucher que par le granä chemin. L'espace compris entre ce bois :: les Anglais, n’était pas assez étendu pour permettre à Lévis de se former et de marcher à l’attaque sans s’exposer à un combat désavantageux. La situation de ce général devenait donc bien difficile, car le coteau de Sainte-Geneviève et là rivière Saïint-Charles lui barraïient le clemin, s’il voulait marcher sur Québec par la route de Saint-Ambroise ou de Charlesbourg; et l’ennemi pouvait atteindre avant lui le coteau, n’ayant que la corde de l’arc à parcourir. Il résolut de s'établir sur ie chemin de Saïste-Foy par une marche de flanc. Aussitôt que le jour fut tombé, il ordonna à ses troupes de défiler par la droite, le long de la lisière du bois, jusqu’à ce qu’elles eussent dépassé le front des Anglais et tourné leur flane gauche. Si cette manœuvre réussissait, il obtenait non-seulement une position avantageuse, mais il pouvait encore couper le corps placé en observation à l'embouchure de la rivière du cap R-"ge. Cependant le mauvais temps et la difficulté de la marche as

cette saison ne permirent point aux soldats, déjà très-fatigués,

d'opérer ce mouvement avec toute la célérité désirable. Le lendemain, le général Murray, qui s’était transporté sur les lieux, eut le temps de faire retirer ses troupes du cap Rouge en sacrifiant son matériel. Comme il se voyait poursuivi de trop près, il l’enferma dans l’église de Sainte-Foy, y mit le feu et opéra sa retraite vers la ville, laissant le général Lévis maître d’un champ de bataille qu’il aurait pu avoir beaucoup de peine à conquérir.

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Les cavaliers français suivirent le mouvement rétrograde do Murray, en escarmouchant avec son arrière-garde jusqu’au moulin de Dumont, situé à une demi-lieue des remparts de la ville. Murray laissa un gros détachement dans le moulin avec ordre de tenir ferme jusqu’à la nuit. Les troupes françaises se logèrent dans les maisons depuis l'église jusqu’au moulin.

Le temps était toujours affreux et la pluie tombait par torrents.

Dans la nuit les Anglais évacuèrent le moulin, se replièrent sur les buttes à Neveu et commencèrent à s’y retrancher. A la pointe du jour, le général Lévis fit occuper par son avantgarde le moulin qui venait d'être abandonné, et les plaines d'Abraham jusqu’au fleuve, afin de couvrir l’anse du Foulon, où les bâtiments chargés des vivres, de l'artillerie et des bagages, qui n'avaient pas effectué leur déchargeme :: à Saint- Augustin, avaient l’ordre de se rendre. Pendant q:’0: débarquerait ces objets le 28, l’armée devait se repo 2r pour être en état le lendemain d'attaquer les buttes à Neveu et de rejeter les Anglais dans la place.

Cependant Murray n’avait pas été plutôt rentré dans la ville, qu’il avait résolu de se porter en avant avec tc ces ses troupes, dans l'intention soit de livrer bataille si l’occasion s’en présentait, soit de se fortifier sur les buttes à Neveu si les forces de M. de Lévis étaient trop considérables, car le rapport d’un canonnier français, tombé sur une glace flottante en débarquant et recueilli gelé et mourant par des soldats, ne lui permettait plus de douter que c'était l’armée dont il était menacé depuis si longtemps, qui arrivait. Il sortit de la ville le 28 au matin à la tête de toute la garnison,* dont les seules troupes de ligne comptaient encore 7,714 combattants, non compris les officiers.f

#* « Onthe 28th april, about 8 o’elock in the morning, the whole garrison, exclusive of the guards....marched out of town with 20 pieces of field artillery.”—Manuscrit de Fraser.

y + Suivant les ordonnances de payement de leur solde expirée le 24 avril, ou 4 jours avant la seconde bataille d'Abraham ; voici la copie d’une de ces ordonnances pour le 78e régiment (montagnards écossais) : By the Honble. James Murray, Esq., Governor of Quebec, etc,

You are hereby required and directed out of such monies as shall come to your hands for the subsistance of His Majesty’s forces under my command,

Il ne laissa dans la place que les soldats nécessaires à sa garde, outre quelques centaines de malades, et il s’avança sur deux colonnes avec six à sept mille hommes et 22 bouches à feu. Lévis, qui s'était porté en avant de sa personne avec son étatmajor pour reconnaître la position des Anglais sar les buttes à Neveu, n'eut pas plutôt aperçu ce mouvement qu'il envoya l’ordre à ses troupes de hâter leur marche pour se rendre sur les plaines d'Abraham. Le général anglais, ne voyant encore que la tête de l’armée française d'arrivée, résolut d'attaquer cette armée sans délai pendant qu’elle était dans le désordre de la marche ; mais il avait affaire à un homme de tête et d’un sang-froid qu'il était fort difficile de troubler. Il rangea ses troupes en bataille en avant des buttes à Neveu ; sa droite s’appuyait au coteau de Sainte-Geneviève, et sa gauche, à la falaise qui borde le fleuve Saint-Laurent ; sa ligne entière avait environ un quart de lieue de développement. Quatre régiments, sous les ordres du colonel Burton, formaient la droite, placée à cheval sur le chemin de Sainte-Foy ; quatre régiments et les mon tagnaräs écossais, sous les ordres du colonel Fraser, formaient la gauche, à cheval sur le chemin de Saint-Louis. Deux batailto pay or eause to be paid to Lieut, James Henderson, Dy. Paymaster of His Majesty’s 78th Regt. of Foot or his assigns, the sum of two thousand one hundred and sixty-three pounds nineteen shillings and six pence sterling being for subsistance of said Regiment between the 24th day of february aud the 24th day of april 1760, both days inclusive, as p. account annexed, and for 80 doing, this, with the acquittance of the said Lieut. James Henderson or his assigns. shall be to you a sufficient warrant aud discharge. Given under my hand, at Quebec, this 27th day of november 1760 (Sigued,) Jas. Murray.

Counters. H. T. Cnamaue”.

To Robert Porter, Esq,. , Dy. Paymaster General.

56 Sergeants @ le p. diem.,....,.. £2 160

66 Corporals @ 81 « 1174

28 Drumrs. (@ 8d 4 2 188

1195 Private @6d “ 29 176

1335 Total for one day......., 85 9 6

ee me

Total for 60 days £2,168 19 6 (Signed.) Jas. HeNDERsoN, Lt, and Dy. Paymaster 78th Regiment,

à sa garde, ur deux coà feu.

ec son étatles buttes à u’il envoya

rendre sur yant encore

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à la falaise ait environ ats, sous les 6e à cheval it les mon , formaient eux batail.

Paymaster of wo thousand ence sterling of february unt annexe, James Henlischarge,

r 1760 . Muanavy.

DERSON, 1 Regiment,

lons étaient tenus én réserve, Outre ces deux bataillons, le flanc droit de l’armée était couvert par un corps d'infanterie légère, sous les ordres du major Dalling, et le flanc gauche, par la compagnie des rangers du capitaine Huzzen et par cent volontaires, conduits par le capitaine Macdonald. Le général Murray donna l’ordre de marcher en avant.

L'avant-garde française, composée de dix compagnies de grenadiers, s'était mise en bataille, partie sur la droite, dans une redoute élevée par les Anglais l’année précédente, au levant de la côte du Foulon, partie sur la gauche, dans le moulin de Dumont, la maison, la tannerie et les autres bâtiments qui l’environnaient, sut le chemin de Sainte-Foy. Le reste de l’armée, ayant appris ce qui se passait, avait précipité le pas en se resserrant à mesure qu’il avançait ; les trois brigades de la droite étaient à peine formées lorsque, les Anglais commencèrent l'attaque avec vigueur.

Le général Murray sentit l'importance de s’emparer du moulin de Dumont, qui couvrait l'issue par laquelle les Français débouchaient sur le champ de bataille, et il le fit attaquer par des forces supérieures. Il espérait qu’en écrasant les cinq compagüies de grenadiers qui le défendaient, il pourrait tomber ensuite au milieu des soldats en marche, les rejeter loin du champ de bataille et couper l'aile droite, engagée sur le chemin de Saint-Louis.

Lévis, pour prévenir son dessein, fit retirer sa droite à l’entrée du bois qui était derrière elle, et abandonner le moulin de Dumont par les grenadiers, qui se replièrent afin d’abréger la distance aux brigadés qui arrivaient. C’est dans ce r.oment que Bourlamarque fut grièvement blessé par un coup de canon, qui tua son cheval sous lui, Ses soldats, restés sans recevoir d'ordre, voyant les grenadiers engagés dans un combat furieux et inégal, prirent d'eux-mêmes le parti d’aller les soutenir, et se mirent en ligne au moment où l’ennemi portait sur ce point une grande partie de ses forces et presque toute son artillerie ; les canons et les obusiers, chargés à boulet et à mitraille, labouraient l'espace qu’occupait cette aile, qui s’ébranla sous le feu le plus meurtrier. Les grenadiers s’élancèrent au pas de charge, réprirent le moulin après une lutte opiniâtre et s’y maintinrent,

ÿ6U HISTOIRE DU CANADA.

Ces braves soldats, commandés par le capitaine d'Aiguebelles, périrent presque tous dans cette journée.

Pendant que ces événements se passaient à la gauche, le général Lévis faisait reprendre par les soluats de la droite la redoute qu'ils avaient abandonnée pour se replier. Les Canadiens de la brigade de la reine, qui occupaient cette petite redoute et le bois de pins sur le bord du cap, reprirent leur terrain et chargèrent bientôt à leur tour, appuyés de M. de Saint-Luc et de quelques sauvages. Le combat devint alors non moins violent dans cette partie de la ligne qu’à la gauche. Toutes les troupes étaient arrivées sur le champ de bataille, et le feu était des plus vifs des deux côtés. On voyait les miliciens se coucher à terre pour charger leurs armes, se relever après les décharges do l'artillerie, et se précipiter en avant pour fusiller les canonniers sur leurs pièces. Ceux de Montréal çpmbattaient avee un courage admirable, surtout le bataillon commandé par le brave colonel Rhéaume, qui fut tué. Cette brigade, placée au centre de la ligne française, était commandée par M. de Repentigny. Seule elle arrêta en rase campagne le centre de l’armée anglaise, qui s’avançait à grands pas et qui avait l’avantage de la hauteur. Elle repoussa plusieurs charges et ralentit par sa fermeté et par la vivacité de son feu la poursuite de l’ennemi, qui pressait les grenadiers de la gauche, et facilita ensuite à ceux-ci, en les couvrant, les moyens de marcher de nouveau en avant ; enfin cette brigade fut la seule qui maintint toujours son terrain pendant cette lutte acharnée.

Cependant l'attaque qui avait rendu les Anglais maîtres un moment des positions occupées par l’avant-garde des Français au comméncement de la bataille, avait été repoussée, et ces derniers avaient partout regagné leur terrain. Ainsi le mouvement offensif du général Murray par le chemin de Sainte-Foy avait échoué, et cet échec allait permettre aux Français de l’attaquer à leur tour.

Lévis, ayant observé que les Anglais avaient affaibli leur gauche pour porter de plus grandes forces sur leur droite, résolut d'en profiter. Il donna l’ordre à ses troupes de charger l'aile gauche des ennemis à la baïonnette, et de la rejeter du chemin de Saint-Louis sur celui de Sainte-Foy ; par cette manœuvre on prenait en flanc toute l’armée anglaise, on la culbutait du

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haut du coteau de Sainte-Geneviève et on lui coupait la retraite sur la ville. Le colonel Poularier s'élança à la tête de la brigade royal-roussillon ; il attaqua les Anglais avec impétuosité, les traversa de part en part et les mit en fuite. Dans le même temps leurs troupes légères lâchèrent pied, et les fuyards se jetàrent en avant et en arrière du centre de leur armée, lequel interrompit son feu, Lévis profita de ce désordre pour faire charger sa gauche, qui enfonça à son tour la droite de l'ennemi, la poussa de front devant elle et la mit dans une déroute complète,

Alors on se précipita partout à la poursuite des Anglais ; mais leur fuite rapide, le peu de distance qu'il y avait jusqu’à la ville, ne permirent point de les rejeter sur la rivière Saint- Charles. Le général Lévis aurait peut-être exécuté son dessein malgré cela, sans un ordre mal rendu par un officier, qu’il chargea d'aller dire à la brigade de la reine de soutenir la charge du royal-roussillon à la droite, et qui, au lieu de lui faire exécuter ce mouvement, la fit placer derrière l'aile gaucte.

Les ennemis laissèrent entre les mains des vainqueurs toute leur artillerie, leurs munitions, les outils qu’ils avaient apportés pour se retrancher et une partie de leurs blessés. Leurs pertes étaient considérables : près du quart de leurs soldats avait été tué ou mis hors de combat. Si les Français moins fatigués eussent pu attaquer la ville avant de lui donner le temps de se reconnaître, elle serait probablement retombée sous la domination de ses anciens maîtres, dit Knox, car telle était la confusion que les Anglais oublièrent de garnir les remparts; des sentinelles abandonnèrent leurs postes, les fuyards allèrent se réfugier jusque dans la basse ville, et les portes mêmes restèrent quelque temps ouvertes. Mais il était impossible d'exiger plus des vainqueurs. Ils n'avaient eu à opposer aux 22 canons de l'ennemi que les trois petites pièces de campagne qu'ils avaient traînées avec peine à travers les marais de la Suède. Ils avaient fait aussi de grandes pertes, ayant été obligés de se former et de rester longtemps immobiles sous le feu. Ils comptaient cent quatre officiers tués ou blessés, parmi lesquels se trouvaient un chef de brigade, six chefs de bataillon et le commandant des sauvages.

Les deux armées qui avaient combattu, étaient à peu près d’égale force, parce que Lévis avait laissé plusieurs détachements pour la garde de l'artillerie, des bateaux et du pont de la

rivière Jacques-Cartier afin d'assurer sa retraite en cas d'échec. La cavalerie n’avait pris aucune part à l'action.

Les sauvages, qui s'étaient presque tons tenus dans le bois en arYière pendant le combat, se répandirent sur le champ de bataille lorsque les Français se furent éloignés à la poursuite des fuyards; ils assommèrent quentité de blessés anglais, dont l’on trouva ensuite les chevelures étendues sur les buissons voisins. Aussitôt que le général Lévis fut informé de ces massacres, il prit les mesures les pius vigoureuses pour les faire rasser. Deux mille cinq cents hommes environ avaient été atteints par le feu dans un espace comparativement resserré. L'eau et la neige, qui couvraient encore le sol par endroits, étaient rougies de sang, que la terre gelée ne pouvait boire, et ces malheureux nageaient dans des mares livides, où l’on s’enfonçait jusqu’à mi-jambe.

Le transport des blessés prit neaucoup de temps et achève de peindre le drame de cette journée. Les blessés français furent portés à l'hôpital général, à une assez grande distance par les détours qu’il fallait faire pour s’y rendre. ‘ Il faudrait une autre plume que la mienne, écrivait une religieuse de cet hôpital, pour peindre les horreurs que nous eûmes à voir et à entendre pendant vingt-quatre heures que dura le transport, les cris des mourants et la douleur des intéressés. Il faut dans ces moments une force au-dessus de la nature pour pouvoir se soutenir sans mourir.

“ Après avoir dressé plus de cinq cents lits, que nous avions eus des magasins du roi, il restait encore autant de ces pauvres malheureux à placer. Nos granges et nos étables en étaient remplies ... Nous avions dans nos infirmeries svixante et douze officiers dont trente-trois moururent. On ne voyait que bras et jambes coupés. Pour surcroît d’affliction, le linge nous manqua ; nous fûmes obligées de donner nos drap. et nos chemises ....

‘“ Il n'en était pas de cette batail'r comme de la première ; nous ne pouvions espérer de secours des hospitalières de Québec, ... les Anglais s'étant emparés de leur maison ainsi que de celles des ursulines et des particuliers pour loger leurs blessés, qui étaient encore en plus grand nombre que les nôtres, 11 nous vint encore une vingtaine d'officiers des leurs, qu'ils n’eurent pas le temps d'enlever et dont il fallut aussi se charger....”

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Après l'action, qui avait duré trois heures, les Français occupèrent les buttes à Neveu, et établirent leur camp dans ces mêmes plaines où ils venaient de venger si glorieusement leur défaite de l'année dernière.

Dès le lendemain, les travaux du siége furent commencés. II fut décidé qu’on couronnerait par une parallèle les hauteurs en face des trois bastions supérieurs de la ville, et qu’on y éleverait des batteries en attendant l’arrivée de la poudre et de la grosse artillerie qu’on avait fait demander en France. M. de Pontlevoy fut chargé de la direction du siége. Quatre batteries furent établies sur ces buttes, outre une cinquième, qu’on plaça sur la rive gauche de la rivière Saint-Charles pour prendre le rempart à revers. Les quatre premières coûtèrent beaucoup de travail, parce que, cheminant sur le roc vif, il fallut, pour former les épaulements, apporter la terre d'une grande distance dans des sacs. Elles ne purent ouvrir leur feu que le 11 mai; mais l’éloignement des murailles et la faiblesse des pièces laissaient peu d'espoir de faire brèche si le revêtement du rempart avait quelque #olidité. D'ailleurs le feu de la place était bien supérieur.

En se renfermant dans Québec, le général Murray résolut d’opposer la plus vigoureuse résistance jusqu’à l’arrivée de la flotte anglaise, vers laquelle il expédia un vaissee : en toute hâte pour l’informer de l’arrivée des Français. Il adressa ces paroles à ses troupes : ‘“ Si la journée du 28 avril a été malheureuse pour les armes britanniques, les affaires ne sont pas assez désespérées pour ôter toute espérance. Je connais par expérience la bravoure des soldats que je commande, et je suis convaincu qu'ils feront tous leurs efforts pour regagner ce qu'ils ont perdu. Une flotte est attendue et des renforts nous arrivent. J'invite ivs officiers et les soldats à supporter leurs fatigues avec patience, et je les supplie de s’exposer de bon cœur à tous les périls ; c’est un devoir qu’ils doivent à leur roi, à leur pays, et qu'ils se doivent aussi à eux-mêmes.”

Il fit travailler sans relâche aux fortifications de la ville du côté de la campagne ; de nouvelles embrasures furent ouvertes dans les remparts, derrière lesquels campa son armée ; le parapet qui la couvrait fut renforcé par un remblai de fascines et de

terre, et on y établit près de 140 pièces de canon, la plupart

d’un gros calibre, qu’on prit des batteries sur le port, qui étaient devenues inutiles. Les projectiles de cette ligne formidable l4bouraient partout les environs du camp français jusqu'à deux milles de distance. Les assiégeants n’avaient encore pour y répondre que 15 bouches à feu. La plus grande partie de ces pièces, d’un très-petit calibre, furent hors de service en très-peu de temps, et bientôt, par suite du manque de munitions, on ne put tirer que 20 coups par pièce par 24 heures. Tout ce que les Français pouvaient faire, c'était de garder leurs lignes en attendant les secours d'Europe. Mais le délai qui s'écoulait faisait craindre chaque jour davantage pour la sûreté de ces secours. De leur côté, les assiégés, malgré leurs remparts et leur nombreuse artillerie, n’attendaient de salut que de l’arrivée de leur flotte. Ainsi, de part et d’autre, la croyance générale était que la ville resterait au premier drapeau qui paraîtrait dans le port. Les circonstances étaient telles pour nous, ajoute Knox, que si la flotte française fût entrée la première dans le fleuve, la place retombait au pouvoir de ses premiers maîtres. Aussi tout le monde, assiégés et assiégeants, tournait-il avec la plus vive anxiété les yeux vers le bas du fleuve, d’où chacun espérait voir venir son salut. La puissance sur terre dans cette contrée lointaine se trouvait en équilibre, et celui qui possédait le sceptre des mers devait, en le déposant dans le plateau, faire pencher la balance de son côté, et les vastes contrées de la Nouvelle-France devenaient son glorieux partage.

Le 9 mai, une frégate entra dans le port. T'elles étaient les espérances et les craintes des troupes que “ nous restâmes, dit l’historien anglais, quelque temps en suspeus, n'ayant pas assez d’yeux pour la regarder ; mais nous fûmes bientôt convaincus qu’elle était anglaise; il se trouva toutefois parmi nous des gens qui, ayant leurs motifs pour paraître sages, cherchèrent à tempérer notre joie et soutinrent obstinément le contraire, jusqu’à ce que le vaisseau eût fait disparaître tous les doutes en saluant la ville de 21 coups de canon et en mettant son canot à l’eau. L'on ne saurait exprimer l’allégresse qui transporta alors la garnison. Officiers et soldats montèrent sur les remparts qui faisaient face aux Français, et poussèrent pendant plus d'une heure des hourras continuels, en élevant leurs chapeaux en l'air. La ville, le camp ennemi, le port et les campagnes voisines à plu-

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Si la joie était sans bornes parmi les assiégés, l'événement qui la causait diminua dans la même proportion les espérances des assiégeants. Cependant la frégate qui venait d'arriver pouvait être un vaisseau isolé, et ils ne voulurent pas encore perdre courage. Ce ne fut que deux jours après que les batteries ouvrirent leur feu contre la ville. Le 15, deux autres vaisseaux anglais entrèrent dans le port. Alors le général Lévis sc décida à lever le siége de peur d’être coupé dans sa retraite et de perdre ses magasins, car les ennemis se trouvaient Laintenant plus forts sur le fleuve que les Français, qui n’avaient pour bâtiments de haut bord que deux frégates, dépourvues d’artillerie et d'équipage. M. de Vauquelin, qui ies commandait, tomba les armes à la main et cou ‘t d’honorables blessures au pouvoir de l'ennemi, après un héroïque combat de deux heures, soutenu contre plusieurs frégates vis-à-vis de la Pointe-aux- Trembles. Presque tous ses officiers furent tués ou blessés ainsi qu’une grande partie du faible équipage de l'Atalante, à bord duquel il avait arboré son pavillon, qu’il ne voulut point amener.*

* Malgré sa bravoure, le capitaine Vauquelin fut mal aceueïili en France, Le Moniteur de la Flotte de 1857, dans uu article sur ce marin, raconte le trait touchant que voici.

“ On sait que Jean Vauquelin, le célèbre marin, connu par son rare mérite et sou admirable intrépidité, après s'être distingué d'une manière toute partioulière en défendant la Louisiane, et plus tard, la ville de Québec, fut, par suite d'intrigues ténébreuses, disgracié et mis en prison. Malgré ses réclamations et celles de sa famille, il mourut en 1763, saus avoir pu obtenir d'être jugé. Quelques anteurs disent même qu'il fut assassiné daus sa prison; mais ce fait ne paraît pas suffisamment prouvé,

“ Il laissa en mourant un fils, Pierre Vauquelin, qui se livra de bonne heure à l’étude de l'histoire et de la géographie de l'Afrique, et qui fut couronné en 1771 par l'académie de Lyon,

“ Ce jeune savant, vivement recommandé par un brave marin qui avait conuu sa famille, le marquis de Vaudreui fut admis en 1774, par Turgot,

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