‹ Histoire du Canada [microforme]Chapitre 48 sur 76 · SA Z KE DR · texte numérisé non relu

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cusés depuis longtemps. La plupart des administrateurs du Canada, en débarquant en France, furent livrés à la vindicte publique et traînés devant une commission judiciaire du Châtelet de Paris.

Lorsque Bigot se présenta à Versailles, M. Berryer l’accueillit par des paroles de disgrâce et par des reproches. “ C’est vous, lui dit-il, qui avez perdu la colonie. Vous y avez fait des dépenses énormes; vous vous êtes permis le commerce, votre fortune est immense... votre administration a été infidèle, elle est coupable.” Un cri universel s'était élevé contre ce fonctionnaire parmi ceux qui s’intéressaient aux colonies françaises. Tous les Canadiens, disait-on, sont prêts à rendre témoignage des malversations qui ont été commises. L’intendant essaya vainement de se justifier. Il se retira d’abord à Bordeaux, d'où, ayant appris quelques mois après qu’il était question de l'arrêter, il revint à Paris pour tâcher de conjurer l’orage ; mais les portes des ministres lui furent fermées, et, quatre jours après, le 17 novembre 1761, il fut jeté à la Bastille, où il resta onze mois entiers sans communiquer avec personne. En même temps, vingt autres prévenus, à titre de complices, subirent le même sort, et plus de trente furent décrétés de prise de corps comme contumaces. Le conseil d'État ordonna au Châtelet d’'instruire leur procès criminellement.

à Le gouverneur lui-même, M. de Vaudreuil, n’échappa point à la disgrâce de la Bastille, disgrâce qu’il dut peut-être autant aux insinuations des partisans du général Montcalm qu’à celles plus perfides encore de Bigot. La procédure de la part du ministère public fut conduite avec la plus grande activité, et dura depuis le mois de décembre 1761 jusqu’à la fin de mars 1763. Les accusés obtinrent, dans le mois d'octobre 1762, des conseils pour préparer leurs défenses. Le marquis de Vaudreuil avait gouverné le Canada durant l’époque la plus difficile de son histoire. Il entrait pauvre en France après avoir servi le roi cinquante-six ans, une partie de cette longue carrière comme gouverneur des Trois-Rivières etensuite de la Louisiane. Il avait acq'is dans cette dernière province des plantations, qu’il avait été obligé de vendre pour soutenir la dignité de son rang en Canada. Il avait même sacrifié, comme Montcalm et Lévis, ses appoin-

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tements pour subvenir aux besoins publics à la fin de la guerre. Ainsi toute sa fortune, comme il le disait lui-même, corsistait dans l’espérance des bienfaits du roi. Aussi sa défense fut-elle pleine de dignité. Il repoussa les insinuations des vrais coupables, et dédaignant de se justifier lui-même, il éleva la voix en faveur des officiers canadiens que Bigot avait accusés. “ Élevé en Canada, il les connaissait, disait-il, et il soutenait qu'ils étaient presque tous d’une probité aussi éprouvée que leur valeur. En général, les Canadiens semblent être nés soldats ; une éducation mâle et toute militaire les endurcit de bonne heure à la fatigue et au danger. Le détail de leurs expéditions, de leurs voyages, de leurs entreprises, de leurs négociations avec les naturels du pays, offre des miracles de courage, d'activité, de patience dans la disette, de sang-froid dans le péril, de docilité aux ordres des généraux, qui ont coûté la vie à plusieurs sans jamais ralentir le zèle des autres. Ces commandants intrépides, avec une poignée de Canadiens et quelques guerriers sauvages, ont souvent déconcerté les projets, ruiné les préparatifs, ravagé les provinces et battu les troupes des Anglais huit à dix fois plus nombreuses que leurs détachements, Ces talents étaient précieux dans un pays dont les frontières étaient si vastes.” Et il terminait en déclarant‘ qu’il manquerait à ce qu'il devait à ces généreux guerriers, à l’État et à lui-même, s’il ne publiait pas leurs services, leurs talents et leur innocence.” On peut dire aussi, à l’appui de ces paroles, que tous les officiers canadiens de l’ordre militaire qui restèrent dans le pays après la capitulation, se trouvèrent beaucoup plus pauvres qu'avant la guerre, et que parmi ceux de l’ordre civil, les seuls qui se fussent enrichis furent le contumace Deschesnaux, secrétaire de j’intendant et les obscurs spéculateurs qui lui avaient servi d’instruments, et dont la fortune acquise au milieu des désastres et de la ruine publique, a attaché à leurs noms en Canada une fiétrissure ineffaçable. Enfin le président de la commission, assisté de vingt-cinq conseillers au Châtelet, rendit, le 10 décembre 1763, son arrêt contre les accusés. Le marquis de Vaudreuil, qui mourut l’année suivante, moins des suites de l’âge que des chagrins causés par l’ingratitude du gouvernement, fut déchargé de l’accusation avec cinq autres. Bigot et Varin furent bannis à perpétuité du royaume, et leurs biens, confisqués. Plu-

sicurs accusés furent condamnés à des bannissements et à des confiscations, ou à des restitutions plus ou moins considérables, qui s’élevèrent en totalité à 11 millions 400 mille franes; pour le reste, le jugement fut remis jusqu’à plus ample informé. Le seul munitionnaire général Cadet fut condamné à restituer six millions.

Il est indubitable que de grandes dilapidations avaient eu lieu ; mais elles ont été exagérées, comme on peut s’en convaincre en comparant les dépenses du Canada à celles des colonies anglaises dans cette guerre. La levée et l'entretien de 7,000 hommes, en 1758, coûtèrent au Massachusetts, 180,000 louis sterling, outre 30,000 louis pour la défense de la frontière, en tout 5,250,000 francs. Dès la première année de la guerre, le Canada eut une armée aussi nombreuse à nourrir, sans compter une partie des Acadiens. Cette armée, sans augmenter beaucoup jusqu’en 1759, eut à faire face aux forces bien supérieures da l’ennemi, et à se transporter continuellement à de longues distances pour les repousser sur différents points d’une frontière qui s’étendait depuis le golfe Saint-Laurent jusqu’au Mississipi. Les frais de transport, dans l’état où étaient alors les communications, devaient être énormes. Bientôt la disette de vivres et de marchandises, causée, d’une part, par la suprématie de l’ennemi sur les mers, qui interrompait les communications avec la France, et, de l’autre, par l’abandon dans lequel le départ des habitants pour l’armée laissa les terres, vint décupler les dépenses en conséquence de la hausse exhorbitante des prix de toutes choses. Aussi ces dépenses montèrent-elles fort rapidement. De 1,700,000 livres qu’elles étaient en 1749, elles s’élevèrent successivement d’année en année à 2,100,000 — 2,700,000 — 4,900,000 — 5,300,000 — 4,450,000 — 6,100,000 —11,300,000 —19,250,000—27,900,000—26,000,000 francs, et pour les huit premiers mois de 1760 à 13,500,000 ; en tout, à plus de 123 millions.

De cette somme, il restait dû par l'État 80 millions, dont 41 millions aux Canadiens : 34 millions en ordonnances, et 7 millions en lettres de change. La créance des Canadiens, immense pour le pays, fut presque entièrement perdue pour eux. Des marchands et des officiers anglais achetèrent à vil prix une partie de ces papiers, et en revendirent une portion à des fac-

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teurs français sur la place de Londres pour de l’argent comptant, Par leur influence, ils firent ensuite stipuler au traité de 1763, un dédommagement de 3 millions 600 mille francs pour la réduction opérée par la France de la moitié sur les lettres de change et des trois quarts sur les ordonnances ; mais les Canadiens, à qui cette réduction avait fait perdre d’un seul coup 29 millions sur leurs créances, retirèrent peu de profit de ce dédommagement. Le papier qu’ils possédaient encore resta longtemps sans valeur ; enfin, en 1765, ils furent invités à en faire la déclaration et à en remettre des bordereaux à des commissaires chargés de faire passer ces états en Angleterre.* I1 y eut 1639 dépôts de bordereaux, qui se montèrent à une somme considérable; mais, livrée à l’agiotage, presque toute cette somme fut acquise par des spéculateurs pour des valeurs nominales. En mars 1766, une nouvelle convention fut signée entre les agents de la France et ceux de l’ Angleterre pour liquider ce qui restait du papier du Canada. Il fut arrêté qu’il serait soldé en reconnaissances ou contrats de rente à 44 pour cent d'intérêt, lesquels suivraient, pour le remboursement, le sort des autres dettes de l'État, On peut conclure de tout cela, premièrement, que la guerre du Canada n'’occasionna pas cet épuisement du trésor auquel les ministres ont bien voulu attribuer les malheurs de la France, comme moyen de justification, puisqu’une très-petite partie de la dépense fut soldée pendant qu’elle avait les armes à la main; et, en second lieu, que l’accusation portée contre les fonctionnaires de la colonie avait pour objet principalement de faire retomber sur ces derniers et non sur les ministres, véritables auteurs des désastres, la responsabilité des événements et la haine de la nation; car les ministres pouvaient faciiement destituer les fonctionnaires infidèles.

Depuis 1758 surtout, la fortune semblait vouloir accabler la France, qui n’éprouvait plus que des revers sur terre et sur mer dans toutes les parties du monde. Elle chercha inutilement à ouvrir des négociations avec l'Angleterre. Le ministre de la guerre Choiseul, qui exerçait en réalité les pouvoirs de premier ministre, entraîna l'Espagne dans les hostilités par le traité de 1761, connu sous le nom de “pacte de famille ;” mais les désas-

* Récapitulation générale des bordereaux : registre déposé aux arcbives provinciales à Québec.

tres militaires et les malheurs publics ne cessèrent point pour cela ; l'Espagne perdit Cuba, Manille, douze vaisseaux de ligne et cent millions de prises ; pour la France, il lui resta à peine une colonie et elle ne gagna rien en Europe. Grâce à la médiation de la Sardaigne, aux dispositions pacifiques de lord Bute, qui était parvenu à éloigner Pitt d’un cabinet qu’il ne gouvernait plus, et peut-être aussi, grâce à la diversion sur un allié de l'Angleterre, le Portugal, que l'Espagne et la France attaquèrent dans la vue d’en faire un objet de compensation, les préliminaires de la paix furent signés à Fontainebleau, le 3 novembre 1762, entre les cours de France, d'Espagne et d'Angleterre, et la paix définitive fut conclue à Paris entre ces trois nations et le Portugal le 10 février suivant. La France céda à la Grande-Bretagne, entre autres territoires, le Canada et toutes les îlk s du golfe Saint-Laurent, excepté les îles de Saint-Pierre et de Miquelon, qv’elle se réserva pour l’usage de ses pêcheurs ; elle céda à l'Espagne la Louisiane, en échange de la Floride et de la baie de Pensacola, que les Espagnols abandonnaient aux Anglais pour recouvrer Cuba. La seule autre stipulation qui regarde le Canada est celle par laquelle l’ Angleterre déclara que les Canadiens jouiraient du libre exercice de leur religion. Le silence fut gardé sur l’article de leurs lois, probablement parce qu’en devenant sujets angiais, ils devenaient participant du pouvoir législatif, tandis que le catholicisme, frappé de réprobation par la constitution de l’État, avait besoin d’une stipulation expresse pour devenir un droit.

La Louisiane, qui subissait le sort du Canada, n’avait pas été conquise. Elle avait même joui d'assez de tranquillité pendant tout le temps de la guerre. Depuis l’époque à laquelle nous nous sommes arrêté dans son histoire, cette contrée, qui avait fait concevoir tant d’espérances, avait commencé à prospérer. La guerre avec les Natchez avait achevé d’épuiser la compagnie des Indes, créée en 1723, et l’avait obligée de remettre en 1731 la Louisiane au roi, qui y avait rendu le commerce libre. Ce beau pays, jouissant dès lors de plus de liberté, vit sa population, ses établissements, son commerce augmenter d’abord lentement et ensuite avec plus de rapidité, malgré l'esprit de changement qui vint encore planer sur lui: la France voulut réaliser le projet, formé dans le siècle précédent, d'unir en:

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semble le Canada et la Louisiane pour fermer aux Anglais les pays de l’Ouest et les retenir sur les bords de la mer Atlantique. La manque d'habitants, les impossibilités physiques, les immenses contrées sauvages qui séparaient ces deux pays, rendirent. ce projet inexécutable. Après la paix de 1748, la France sembla s'occuper encore une fois sérieusement de la colonisation de la Louisiane. Quoique ses mesures ne fussent pas toujours heureuses, et malgré les fausses notions de la plupart des administrateurs qu’elle envoyait d'Europe pour gouverner cette colonie; malgré les désordres qu’apportaient dans le commerce et dans les finances, des émissions imprudentes d’ordonnances et de papier-monnaie, qui tombaient bientôt dans l’agiotage et le discrédit, la Louisiane faisait des progrès rapides à la faveur de la paix qui y régnait. Mais le calme dont elle jouissait n’était qu’un repos trompeur. Au moment où elle croyait avoir atteint son plus haut degré de prospérité depuis sa fondation, elle se vit tout à coup frappée des plus grands malheurs qui puissent atteindre un peuple, la sujétion étrangère et le partage de son territoire entre différentes nations.* Lorsque le gouverneur de cette contrée, M. d'Abadie, reçut de Louis XV, en 1764, l’ordre de communiquer le traité de Paris aux colons, il en fut si afligé qu’il mourut de chagrin. Son successeur. M. Aubry, chargé d'accomplir cette triste mission, laissa passer du temps. Les Louisianais consternés firent des représentations en France dans les termes les plus pressants et les plus pathétiques ; et lorsque les Espagnols se présentèrent, en 1768, avec leur chef, Don Antonio d’Ulloa, homme sage et modéré, pour prendre possession du pays, ils les forcèrent de se rembarquer, prétendant qu’on n’avait pas droit de les céder sans leur consentement. Louis XV dut alors les faire informer que la cession était irrévocable. L’année suivante, le général O’Reilly arriva avec 3,000 hommes. Ils voulurent s’opposer à ‘son débarquement ; mais les magistrats réussirent à les apaiser, et le procureur général, M. Lafrenière, alla recevoir l'Espagnol et l’assurer de la soumission des habitants. O’Reilly montra d’abord beaucoup de bonté, maintint les anciennes lois et entraîna la multitude par sa conduite. * La Nouvelle-Orléans, quoique située sur la rive gauche du Mississipi, fut attachée jusqu’au lac Pontchartrain au territoire cédé à l'Espagne.

Mais ces apparences de justice n'avaient pour but que de mieux cacher ses desseins ou les instructions de sa cour, car bientôt il changea les lois, qu’il avait paru d’abord respecter, et bouleversa toute l’administration intérieure. Lafrenière et les tribunaux protestèrent contre ces changements. O’Reilly profita de cette opposition pour commettre, dit Barbé-Marbois, des “ actes de violence et de férocité, qu’il confondait avec ceux d’une sage fermeté.” Il convoqua douze députés du peuple pour fixer le code de lois. Ces délégués se réunirent chez lui, et l’attendaient pour commencer leurs délibérations, lorsque les portes de la salle s’ouvrirent tout à coup, et O’Reilly parut à la tête d’une troupe de soldats, qui saisirent les députés, les chargèrent de chaînes et les jetèrent dans les cachots. Six d’entre eux furent fusillés par ordre de ce gouverneur sanguinaire. Lafrenière, avant de subir son supplice, protesta de son innocence, et encor:ragea ses compatriotes à mourir avec fermeté. Il chargea Noyan d’envoyer son écharpe à sa femme pour la remettre à son fils quand il aurait vingt ans, et commanda lui-même le feu aux soldats, abandonnant à ses remords le perfide Espagnol, qui leur avait tendu un piége pour les perdre. Les six autres furent envoyés dans les donjons de Cuba.

Tel est l'événement tragiqué qui marqua le passage de la Louisiane sous une domination étrangère. Il ne resta plus àla France dans l'Amérique du nord que quelques rochers nuageux et stériles, épars sur les bords de la mer, dans le voisinage de Terreneuve.

« Depuis le traité de Bretigny, dit Sismondi, la France n'avait point conclu de paix aussi humiliante que celle qu’elle venait de signer à Paris, pour terminer la guerre de sept ans. Aujourd’hui que nous connaissons mieux les vastes ét riches pays qu’elle ve:ait d'abandonner en Amérique, que nous ÿ voyons naître et grandir des nations puissantes, que ses enfants qui se sont maintenus et qui ont prospéré à Québec, à Montréal et à la Nouvelle- Orléans, attestent l’importance des colonies auxquelles elle renonçait, cet abandon d’un pays appelé à de si hautes destinées paraît plus désastreux encore. ‘Toutefois ce n’est point une raison pour blâmer les ministres qui négocièrent ou qui signèrent la paix de 1763. Elle était sage, elle était nécessaire, elle était aussi avantageuse que les circonstances pouvaient le per-

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mettre, Les Français n'avaient réussi dans rien de ce qu'ils s'étaient proposé par la guerre de sept ans ; ils avaient éprouvé les plus sanglantes défaites, et, s'ils s’obstinaient à la guerre, ils avaient tout lieu de s'attendre à des revers plus accablants encore ; jamais leurs généraux n'avaient paru plus universellement dépourvus de talents ; jamais leurs soldats, toujours également braves, n’avaient été plus pauvres, plus mal tenus, plus souffrants, n'avaient eu moins de confiance en leurs chefs, et, en raison de leur mauvaise discipline, moins de confiance en eux-mêmes ; jamais la France n'avait inspiré moins de crainte à sés ennemis. En implorant l'assistance de l'Espagne, elle n’avait fait que l’entraîner dans sa ruine, et une campagne de plus pouvait faire perdre à son alliée ses plus importantes colonies.

‘ Quelque désastreuse que fût la paix, on n'entrevoit point dans les mémoires du temps, que la France se sentit humiliée ; Bachaumont semble n’y voir autre chose que le sujet qu’elle fournit aux poëtes pour des vers de félicitation et des divertissements pour les théâtres. A chaque page on sent, en lisant ses mémoires, à quel point la France était devenue indifférente à sa politique, à sa puissance, à sa gloire. Ceux même qni prenaient plus d'intérêt aux affaires publiques, oubliaient les Français du Canada et de la Louisiane, qui multipliaient en silence dans les bois, qui s’associaient avec les sauvages, mais qui ne fournissaient ni impôts au fisc, ni soldats aux armées, ni marchandises coloniales au commerce. Les petits établissements pour la pêche de la morue, à Saint-Pierre et à Miquelon, les petites Îles de Grenade, de Saint-Vincent, de la Dominique, de T'abago, cédées à l’Angleterre, paraïissaient, aux yeux des armateurs de Saint-Malo, de Nantes et de Bordeaux, beaucoup plus importantes que tout le Canada et toute l’Acadie.

‘“ D'ailleurs la nation s'était accoutumée à se séparer toujours de plus en plus de son gouvernement, en raison même de ce que ses écrivains avaient commencé à aborder les études politiques. C'était l’époque où la secte des économistes se donnait le plus de mouvement, depuis que le marquis de Mirabeau avait publié, en 1755, son “ Ami des hommes”; la secte des encyclopédistes se montrait plus puissante encore, et la publication de son immense ouvrage était devenue une affaire d'État ; enfin J.-J.

Rousseau, qui déjà en 1753 avait touché aux bases mêmes de

la société humaine dans son “ Discours sur l’origine de l'inégalité parmi les hommes, ” publiait alors “ l'Émile ”’ et ‘ le Contrat social ?” ; tous les esprits étaient en mouvement sur les plus hautes questions de l’organisation publique; mais les Français n'avaient pu s’en occuper sans être frappés de la déraison, € : l'absurdité de leur propre administration dans toutes ses parties ; de l'exclusion donnée au tiers-état à tous les grades de l’armée, qui ôtait aux soldats toute émulation ; des fardeaux accablants de la taille et de la corvée, qui ruinaient les campagnes et empêchaient tout progrès de l’agriculture ; de la tyrannie des intendants et des subdélégués dans les provinces; de la cruauté de la justice criminelle, procédant par le secret et la torture, et se terminant par des supplices atroces, souvent non mérités ; du désordre enfin et de la confusion des finances, où personne ne pouvait plus se reconnaître. C’est ainsi que tous les Français capables de réfléchir et de sentir, tous ceux qui formaient l'opinion publique s'étaient accoutumés à se nourrir de l’espérance d’une réforme fondamentale ; ils prenaient pour la France l'honneur de ses nobles inspirations, et ils laissaient à son gouvernement, ou plutôt au roi, toute la honte de ses revers, conséquence inévitable des fautes dont elle avait à gémir, des vices de l’homme insouciant, sans honneur et sans désir du bien, qui ne régnait que pour satisfaire ses appétits grossiers et ceux de ses maîtresses.”’*

Il y eut des gens qui ne virent dans la perte du Canada qu’un grand pas de fait vers la ruine de cette tyrannie inerte et sensuelle. La décadence de l’ancien régime monarchique était visible, mais elle pouvaitse prolonger longtemps. Un événement comme celui qui venait d'arriver en Amérique devait la précipiter, et les penseurs, qui voulaient une réformation complète dans l'organisation sociale, et qui voulaient appuyer cette réformation sur la liberté, oublièrent le malheur présent de la nation et surprirent la foule par des applaudissements qui profanaient à ses yeux le culte sacré de la patrie. Voltaire, retiré à Ferney, cé-

# « On ne peut qu'être frappé ici, écrivait le 21 février 1765 le ministre anglais à Paris, du désordre visible des affaires publiques et du déclin de l’autorité royale.’’—Raumer, Bertraye, ete.

Histoire des Français.

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lébra le triomphe des Anglais à Québec par un banquet, non "ut comme le triomphe de l'Angleterre sur la France, mais comme ‘3 le triomphe de la liberté sur le despotisme. Il prévoyait que la 4 #4 perte du Canada serait la délivrance des colonie : anglaises, et "402 par suite, l’affranchissement de toute l'Amérique, Après le ÿ banquet, la compagnie se retira dans une galerie terminée par un théâtre élégant, où l’on joua “ le Patriote insulaire,” pièce remplie de sentiments chaleureux pour la liberté. Voltaire parut lui-même dans le principal rôle. Après la pièce, les fenêé-

tres de la galerie s’ouvrirent, et l’on vit une cour spacieuse illu- F y #1

W| minée et ornée de trophées sauvages. On fit partir un magnifi- Ce que feu d'artifice au bruit d'une musique guerrière. L'étoile de Vi

Saint-George lançait des fusées, au-dessous desquelles on voyait représentée la cataracte de Niagara.t

Ce spectacle étrange donné par un Françuis a quelque 101 chose de sinistre. C’est le rire effréné d’une haine plus forte f que le malheur ; mais ce rire effrayant a reçu depuis son expli- (re EU cation dans les bouleversements et les vengeances à jamais mé- FŸ morables de 1793. La cause des Canadiens fut vengée dans des flots de sang. Mais, hélas! la France ne pouvait plus rien pour

des enfants abandonnés sur les bords du Saint-Laurent ; et un peu plus tard elle en avait perdu le souvenir. + Public Advertiser de Londres du 28 nuyembre 1759, LAN K

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