CHAPITRE XX
Meurtre des Missionnaires.—Défaite des Hurons.
102. Au nombre des missionnaires massacrés par les Indiens, nous citerons: Nicolas Viel, Isaac Jogues, Antoine Daniel, Jean Brébœuf, Gabriel Lallemant, Charles Garnier, et Natal Chabanel.
103. Viel était un prêtre de l’ordre des Récollets. Il avait été quelque temps missionnaire chez les Hurons, avec Le Carron. Dans le cours de l’année 1625, il revenait du Haut-Outaouais avec un jeune sauvage et un guide Indien. Comme leur canot descendait l’une des bouches de l'Outaouais, qu'on appelle la Rivière-des-Prairies, précisément derrière Montréal, le guide Sauvage les jeta tout-à-coup, lui et l'enfant, dans l'eau. Le courant en cet endroit là était si fort que tous deux se noyèrent. Cette partie de la rivière a depuis porté le nom de Sault-au-Récollet.
104. Jean Jogues était un missionnaire de l’ordre des Jésuites. En 1642, il fut fait prisonnier avec plusiours autres par une bande d’Iroquois et emmené à leurs établissements, au sud du Lac Ontario. Là, il fut traité avec la plus grande inhumanité, et co n’est que bien des mois après qu'il s’échappa en descendant la Rivière Hudson.
Jogues revint au Canada. Conformément au désir des chefs, il fut choisi pour porter un message de paix aux bourgades iroquoises. Malgré le souvenir de la captivité qu'il avait jadis subie et des souffrances qu’on lui avait fait ondurer, il poussa l’intrépidité et la con-
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fiance jusqu’à so rendre au milieu de ces tribus. Sa mission terminée, il se mit en route pour revenir à Québec. Il avait même promis aux Iroquois de retourner chez eux et d’y vivre comme missionnaire. En 1646, il était en voie d'accomplir sa promesse, lorsque tout-à-ceup une bande d’Iroquois tombe sur lui et sur coux qui l’accompagnaient. Il est saisi, garotié et entrainé violemment au village des Mohauks. Loin d’être reçu en missionnaire, il fut traité en prisonnier de guerre. Les capricieux Sauvages avaient changé de manière de voir, et s'étaient décidés à rester en guerre avec les Français. Il arriva qu’à cette époque la flèvre jaune exerçait ses ravages dans les villages iroquois. Leurs récoltes étaient aussi livrées à la destruction par des nuées de sauterelles et des myriades de dhenifles, Les cruels Indiens accusèrent le père Jogues d’être cause de la fièvre et de la ruine de leurs récoltes. En conséquence, il fut tourmenté et finalement mis à mort. Sa tête et celle d’un de ses compagaons furent tranchées et fixées chacun à l’une des extrémités d’un picu, pendant que leurs corps étaient jetés dans une rivière voisine.
105. Le Père Daniel fut tué par les Iroquois en Juillet 1648. Il exerçait le saint ministère dans un des villages hurons où il avait une petite chapelle en bois. Au moment où il appelait la population an service divin, une bande d’{roquois fondit sur le village. Ceux qui restaient se portérent en foule vers la petite chapelle dans l'espoir d'y trouver un refuge. ‘““Fuyez,” dit le Père Daniel aux Hurons terrifiés; “ quant à moi, il faut que je reste; c’est ici que je veux mourir.” Tandis que ceux à qui il s’adressait s’échappaient par une porte de derrière, lui, revêtu de ses habits sacerdotaux se dirigea vers le porche et apparut tout-à-coup en face des Iroquois. Atteint aussitôt d’une grèle de flèches et de balles, il tomba mort en prononçant le nom de Jésus-Christ. Les Sauvages mirent alors le feu à la chapelle et laissèrent le corps du Père Daniel dans les flammes.
106. Dans le cours de l’année qui suivit celle où mourut le Père Daniel, il n’y eut pas moins de quatre Jésuites missionnaires assassinés par les Iroquois. Ce furent les Pères Brébœuf, Lallemant, Garnier e* Chabanel, tous les quatre desservants du pays des Hurons.
Brébœuf et Lallemant étaient eusemble à un poste nommé par les Français le poste St. Ignace. Dans la matinée du 16 Mars 1649, environ 1000 guerriers Jroquois assaillirent la place.
Les Hurons envoyèrent leurs femmes et leurs enfants à un village voisin qu'on appelait St. Louis. Puis, ils prièrent les deux missionnaires de se retirer, leur représentant qne la guerre n'étant pas le fait des ministres de la religion, ils devaient y rester étrangers. Brebœuf répondit qu’ils ne partiraïent point. Dans une circonstance comme celle-ci, ajouta-t-il, il faudra quelque chose de plus que du feu et de l'acier, et ce quelque chose, Lailemant et moi pouvons seuls le fournir. Inutile de dire qu'il faisait allusion aux secours religieux que réclameraient les blessés et les mourants.
Bientôt les Iroquois forcèrent l’entrée du poste, et les Hurons furent mis en fuite. Les deux missionnaires, au lieu de chercher à se sauver eux-mêmes, restèrent pour consoler les mourants. On s’empara d'eux: ils furent garottés et attachés non loin l’un de l’autre à des poteaux. Tout près de là, les Iroquois torturaient leurs autres prisonniers.
Brébœuf, l'air intrépide, encourageait ceux qui l'entouraïient en leur disant de penser au ciel, et 1 souffrir avec résignation.
Les iroquois, continuant leur œuvre € enlevèrent aux missionnaires des lambeau 4e ch du corps, et leur mirent des plaques de ier rouge autour du cou, en guise de colliers. Lullemant essuya de s'approcher de son ami pour l’embrasser, mais il fut violemment repoussé par ses bourreaux. Brébœuf ne cessa, tout le temps du supplice, de prononcer des paroles de consolation pour ses amis et d'avertissement
ur les Iroquois. Il savait et parlait leur langue oussi ien que celle des Hurons.
L'exaspération des Iroquois devint telle qu’ils eurent la cruauté de lui couper les lèvres et.de lui enfoncer de force un tison ardent dans la bouche; mais ils no purent lui faire pousser un seul cri, un seul gémissement.
Lorsque les misérables euront reconnu que leur victime défiait à ce point tous leurs efforts, ils s’avisèrent, d’un moyen presque trop épouvantable pour être raconté. Ils le scalpèrent, et lui versèrent ensuite de l'eau bouillante sur le cräno, en dérision de la cérémonie du baptème ! Puis l’apostrophant par son nom indien ‘ Echon,” dirent-ils, “vous avez dit que plus on souffre ici, plus lu récompense sera grande dans le ciel ; eh bien, remerciez-nous ü3 ce que nous vous faisons souffrir.
Les forces corporelles de Brébœuf s’affuiblissaiont sensiblement ; néanmoins il ne laissait échapper aucun soupir de douleur. Alors, comme s'ils eussent désiré mettre un. terme à cette scèno, les Sauvages lui ouvrirent la poitrino d’un coup de hache, en arrachèrent lo cœur, et le dévorèrent.
Telle fut la fin de Jean Brébœuf. Lallemant vécut quelques heures après que son ami eut expiré.
107. La même année, mais quelques mois plus tard, les Pères Gurnier et Chabanel furent massacrés. Leur mort toutefois fut moins affreuse que celle des Pères Brébœuf et Lallemant.
108. Ces attaques contre les Hurons eurent pour effet la ruine de leurs tribus. Ils abandonnèrent leurs bourgs et leurs villages, et s’enfuirent de tous côtés. Quelques-uns se refugièrent chez les peupludes voisines. D’autres allèrent chercher un asile dans les îles et dans les parties reculées des bords du Luc Huron.
L'année suivante, les missionnaires français échappés aux supplices, et les restes de nation huronne se diri-
èrent, du mieux qu'ils purent, vers le bas du St. auront.
C’est ainsi qu’un grand nombre atteignirent Québec, Quelques années plus tard, ils furent établis à Lorette. C’est là qu’on peut encore voir de nos jours un petit nombre des descendants des tribus huronnes jadis 81 nombreuses,
‘CHAPITRE XXI. La Colonie sauvée de la ruine par l’héroisme de Dollard,
109. Après avoir vaincu les Hurons, les Iroquois n’en continuèrent pas moins leurs attaques contre le Canada. Pas une année ne se passait sans que leurs bandes ne balayassent le pays, au point que personne n'était en sûreté en dehors des principales stations. Les Algonquins et les Montagnaiïs disséminés çà et là, aussi bien que les débris de la nation huronne près de Québec, étaient constamment l’objet de leurs agressions. Français et Indiens étaient indistinctement égorgés partout où les [Iroquois pouvaient les trouver. On rapporte que “de Tadoussac à Viile-Marie, il n’y avait rien à voir que traces de dévastation et de carnage.” La Compagnie des Associés ne pouvait ou no voulait rien faire pour protéger et secourir la colonie. Les gouverneurs, de Lauzon, d’'Argenson, et d'Avaugour, étaient impuissants; à peine pouvaient-ils sauver les principales stations, Tadoussac, Québec, les Trois-Rivières et Ville-Marie. Comme il n'arrivait aucun secours de France, les Iroquois devinrent do plus en plus incommodes, tandis que les gens do la colonie se laissaient aller chaque année à un plus grand découragement.
Ainsi continua l’état des affaires jusqu’à l’année
110. Cette année-là, lorsque presque tout le monde désespérait du salut de la Nouvelle-France, les Troquois ge préparèrent à faire uno vigoureuse attaque finale. Leur plan était de tomber d’abcrd sur Ville-Marie
se LA
HISTOIRE DU CANADA POUR LES ENFANTS. 69 avec 1200 guerriers. Après avoir détruit cette place, ils devaient fondre sur les Trois-Rivières, et enfin sur Québec. C’est ainsi qu'ils espéraient conquérir la colonie, et tuer ou chasser tous les étrangers des rivos du St. Laurent.
Ces plans sanguinaires allaient recevoir leur exécution, lorsque le pays fut sauvé, grâce à l’admirable valeur d’une poignée d'hommes.
111. Une bande de 44 Hurous de Québec désirant visiter leurs anciennes terre: de chasse, montèrent aux Trois-Rivières, et de là à Ville-Marie. Leur intention était de combattre tout parti de guerre Iroquois qu’ils pourraient rencontrer.
Lorsqu'ils atteignirent Ville-Marie, un capitaine Français nommé Dollard se joignit à eux avec 17 hommes. La troupe entière poursuivit alors sa route vers la rivière Outaouais près des bouches de laquelle étaient postés des corps considérables d’Iroquois, qui ÊTS) préparent à tenter une attaque sur Ville-Marie.
ollard et ses hommes se trouvèrent bientôt si près des [roquois qu’ils ne purent espérer de rester longtemps inaperçus. Ils firent donc à la hâte une sorto de fort composé de troncs d'arbres et de branchages, sur la rive de l'Outaouais, tout près de quelques chutes ou rapides. Bientôt les éclaireurs iroquois les trouvèrent, et lours guerriers, au nombre de six ou sept cents, So portèrent en avant et commencèrent l'investissement du fort, comptant bien s'emparer sans peine de Dollard et de sa petite troupe.
Mais la position était très forte. Aussi, Dollard putil repousser les différentes attaques des Iroquois, et toujours avec un grand carnage. Pendant huit jours, l'ennemi renouvela ses assauts avec furie. Chaque jour quelques-uns des hommes de Dollard tombaient, mais il en tombait un grand nombre du côté des Iroquois. Bientôt, les munitions des défenseurs du fort commoncèrent à manquer, ainsi que leurs forces. Enfin les Iroquois se frayèrent un passage dans le fort. Dollard et ses hommes périrent tous, excepté deux ou trois
Hurons qui parvinrent à s'échapper et allèrent porter à Ville-Marie et à Québec la nouvelle de ce qui était arrivé.
Lorsque les Iroquois, transportés de fureur, eurent mis à mort tous les blessés, tant Français que Hurons, ils se mirent à réfléchir sur le temps qu’il leur avait fallu et sur le grand nombre de guerriers qu’ils avaient perdus pour prendre ce poste.
Une simple poignée de Français avait pu tenir tête pendant huit jours à la moitié de toutes leurs forces. À quoi donc ne pouvaient-ils pas s'attendre s'ils met-, taient à exécution les attaques projetées contre Ville- Marie et Québec ?
En conséquence, ils renoncèrent dès lors à leur dessein, et bientôt après, on sut à toutes les stations francaises que les lroquois se retiraient dans leurs établissements.
C’est ainsi qu'à cette époque la colonie tout entière dut son salut à l’héroïsme de Dollard et de ses compagnons. -