‹ Histoire du Canada, sous la domination française [microforme]Chapitre 12 sur 19 · ORBE · texte numérisé non relu

ORBE

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ravagèrent cinquante lieues de pays, dans la Nouvelle Angleterre. (C'était ainsi que, depuis longtems, les Anglais et les Français, les premiers, au moyen des Iroquois, et les derniers, au moyen des Abénaquis, se faisaient plus de mal, dans l’espace de quelques mois, ou même de quelques semaines, qu'ils n'auraient pu s’en faire, durant des années entières, sans ces barbares et cruels auxiliaires.

Au printems, et pendant une partie de l'été, les Iroquois continuèrent leur guerre d’incursions: ils se mirent en campagne, au nombre de mille; et ayant établi leur camp à l'entrée de la rivière des Outaouais, ils envoyèrent de là des détachernens, de différents côtés. L’un de ces détachemens, fort de vingt-cinq hommes, se jetta sur l'endroit de l'ile de Mont-réal appellé la Pointe aux Trembles, y brûla une trentaine de maisons ou granges, et y prit quelques habitans, sur lesquels il exerça des cruautés inouies. Un second détachement, composé de quatre-vingts hommes, attaqua les Saur ages de la Montagne, et leur enleva une trentaine de femmes et d’enfans. D’autres bandes moins considérables se répandirent depuis Repentigny jusqu'aux îles de Richelieu, et firent partout de grands dégâts. M. LEMOYNE DE BIENVILLE, à la tête de deux cents hommes choisis, tant Français que Sauvages, surprit une de ces troupes, forte de soixante hommes, Agniers et Goyogouins, et comptait bien que pas un de ces barbares ne lui échapperait; mais les Agniers ayant demandé à parler aux Iroquois du Sault Saint-Louis, ceux-ci voulurent absolument les écouter, de peur, disaient-ils, de rompre tout accommodement entre eux et leurs frères. Les Agniers leur protestèrent qu’ils ne souhaitaient rien tant que la paix, et s'offrirent de s’en retourner chez eux, avec promesse d'envoyer des députés à Mont-réal, pour traiter T

de la paix avec M. de Callières. On les crut sur leur parole; et ils échapèrent ainsi, par une ruse de guerre, à la mort ou à la captivité.

A peu près dans le même temps, ayant eu avis qu’on avait découvert une trentaine d’Onneyouths, à Saint- £ulpice, dans une maison abandonnée, le chevalier de Vaudreuil s’avança, de ce côté, avec une centaine de volontaires, parmi lesquels on distinguait le mème de Bienville, le chevalier DE Crisasi, réfugié sicilien, et Ouréouharé. En s'approchant de la maison, on apperçut quinze Sauvages couchés en-dehors sur l’herbe. On donna dessus, et ils furent tous tués, avant d’avoir eu le temps de se reconnaître. Aux cris des mourans, ceux qui étaient dans la maison se mirent en défense, et Bienville s'étant trop aproché d’une fenêtre ouverte, fut renversé mort, d’un coup de fusil. La perte de cet officier releva le courage des Onneyouths; mais M. de Vaudreuil ayant fait mettre le feu à la maison, ils furent tous tués, ou pris, en voulant s'ouvrir un passage, le casse-tête à la main. Les habitans firent impitoyablement brûler les prisonniers, persuadés que le meilleur moyen de corriger les Iroquois de leurs cruautés, était de les traiter eux-mêmes comme ils traitaient les autres.

Au commencement d'août, le gouverneur de Montréal ayant appris qu’un gros parti d’Anglais et d'Iroquois s’avançait du côté de la rivière de Richelieu, assembla sept à huit cents hommes, et les mena camper à la Prairie de la Madeleine.

Il y avait déjà trois jours que ces troupes couchaient au bivouac, lorsque, dans la nuit du 10 au 11, qui fut pluvieuse et très obscure, elles se retirèrent dans le fort. Ce fort était à trente pas du fleuve, sur une hauteur située entre deux prairies, dont une, qui regardait un endroit appellé La Fourche, était coupée par une petite

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rivière, à la portée du canon du fort, et un peu plus près, par une ravine. Entre les deux, il y avait un courant sur lequel on avait bâti un moulin: c’était de ce côté-là, à la gauche du fort, qu’étaient campées les milices, accompagnées de quelques Sauvages. Les troupes réglées campaient sur la droite, et les officiers avaient fait dresser leurs tentes vis-à-vis, sur une hauteur.

Une heure avant le jour, la sentinelle qui était postée au moulin apperçut des gens qui se glissaient le long de la hauteur sur laquelle était le fort: elle tira un coup de fusil, cria aux armes, et se jetta dans le moulin. C’étaient des ennemis, qui se coulant le long de la petité rivière de La Fourche et la ravine, gagnèrent le bord du fleuve et s’y cantonnèrent, et qui, trouvant le quartier des milices dégarni, en chassèrent le peu de monde qui y restait, et s'y logèrent. Quelques Canadiens et quelques Sauvages fur@nt tués, dans cette surprise.

Au bruit de la sentinelle, M. DE SAINT-CYRQUE, ancien capitaine, qui commandait, en l’absence du chevalier de Callières, retenu au lit par une grosse fièvre, marcha à la tête de ses troupes, dont une partie défila le long de la grève, et l’autre, par une prairie, en faisant le tour du fort. Le bataillon que Saint-Cyrque commandait en personne arriva, le premier, à la vue du quartier des milices: soupçonnant que les ennemis en pouvaient être maîtres, il s’arrêta, pour s’assurer du fait, et dans le moment, on fit sur lui une décharge dont il fut blessé à mort. Un autre officier, nommé Dp’Escai- RAC, fut aussi blessé mortellement, et M. d’Hosta fut tué roide.

Le second bataillon arriva presque au même instant, conduit par M. DE LA CHASSAIGNE, et l’on donna, tête baissée, sur l'ennemi, qui, après une assez vigoureuse

résistance, commença à se retirer en bon ordre. Saint- Cyrque, qui avait eu la veine-cave coupée, perdait tout son sang; mais on ne put l'obliger à se retirer, qu'il n’eût vu les ennemis tourner le dos. IL tomba mort, quelques momens après, à la porte du fort.

Cependant, les ennemis retraitaient dans une contenance qui annonçait moins les vaincus que les vainqueurs, emportant plusieurs chevelures, et poussant des cris, comme pour insulter aux troupes françaises. Un petit Gétachement les suivit, mais il tomba dans une ambuscade, et tous ceux qui le composaient y périrent. Enhardis par ce succès, les confédérés reprirent le chemin par où ils étaient venus. Après qu’ils eurent fait environ deux lieues, leurs coureurs découvrirent les troupes que commandait Valrennes, qui, quelques jours auparavant, avait été envoyé du côté de Chambly, avec quelques centaines d'hommes, et qui était accouru, au premier bruit du combat. L£s ennemis l’attaquèrent avec beaucoup de résolution; mais par bonheur pour cet officier, il se trouva, en cet endroit, deux grands arbres renversés : il s’en fit un retranchement, plaça sa troupe derrière, et lui fit mettre ventre”à terre, pour essuyer le premier feu des ennemis. Il lui ordonna ensuite de se relever, la partagea en trois bandes, dont chacune fit sa décharge, puis la rangea en bataille, et chargea les confédérés avec tant d'ordre, de promptitude et de vigueur, qu’il lesfit plier partout. Ils se remirent néanmoins jusqu’à deux fois; mais après une heure et demie de combat, ils furent contraints de se débander, et leur déroute fut complète. On en compta. cent-vingt sur la place, et l’on sut ensuite que le nombre des blessés surpassait de beaucoup celui des morts. Les drapeaux et les bagages restèrent aux vainqueurs. La perte de ces derniers fut de soixante hommes tués et autant de

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blessés. Ils eurent à regretter le jeune et brave LEBERT- DucHESNE, qui svait combattu avec une intrépidité remarquable, à la tête des Canadiens.

Cette action, dit Charlevoix, fut très vive, et conduite avec toute l'intelligence possible. Valrennes était partout, faisant, en même temps, les devoirs de capitaine et de soldat, combattant et donnant ses ordres avecautant de sang-froid que s’il eût commandé un exercice. Les chefs sauvages s’y surpassèrent, et l’un d’eux fut tué, en exhortant les siens de la voix et par son exemple, à combattre en gens de cœur. On s’y battit presque comme les anciens, homme à homme et corps à corps. C'était le courage, c'était l'adresse, c'était la présence d'esprit qui l’emportait: on en venait réellement aux mains ; on luttait, on se terrassait, et quand les armes ou les munitions manquaïient, on se brûlait le visage avec la bourre du fusil.”

A la nouvelle de l'approche des ennemis, le gouverneur général était parti de Québec pour se rendre à Mont-réal ; mais ayant appris, en y arrivant, leur défaite et leur fuite, il retourna aussitôt sur ses pas. Il reçut peu de temps après, une lettre du gouverneur de la Nouvelle Angleterre, qui le priait de lui faire rendre les prisonniers que les Abénaquis avaient faits dans sa province, et lui proposait la neutralité en Amérique, malgré la guerre qui continuait, en Europe, entre l’Angleterre et la France.

M. de Frontonac écrivit en réponse au général anglais, que quand il lui aurait renvoyé le chevalier d'Eau et M. de Manneval, qu'il retenait prisonniers, l’un par la trahison des Iroquois, l’autre par la mauvaise foi de l'amiral Phipps, il pourrait entrer avec lui en pourparler; mais que, sans cela, il n’écouterait rien. Si les Sauvages devaient entrer dans la neutralité, l’avantage T2

eût été réciproque, et peut-être le Canada y eût-il plus gagné que les provinces anglaises: le comte de Fronrenac devait le sentir; mais Charlevoix prétend que ce général avait des preuves certaines de la mauvaise foi du gouverneur de la Nouvelle Angleterre.

Peu content d’avoir vu échouer tous les projets des Anglais et des Iroquois contre le Canada, M. de Frontenac voulut porter la guerre chez ces derniers. Cinq ou six cents hommes eurent ordre d’entrer ‘ans le canton d'Agnier, et en prirent la route; mais le mauvais état des chemins joint, peut-être, à d’autres inconvéniens, les contraignit de s’en revenir, sans avoir rien fait.

On se consola de ce contre-temps par la nouvelle que le chevalier de VizLEB0ON, fils du baron de BEKANCOUR, et frère de Manneval et de Portreuf, nommé gouverneur de l’Acadie, était entré au 2urt Royal, et avait repris possession du pays pour la France.

Malgré les pertes que les Iroquois éprouvaient, de temps à autre, ils. ne cessaient pas de continuer leur petite guerre, et de tenir la colonie en alarme. Les voyages.aux contrées du Nord et de l'Ouest étaient surtout devenus d’une extrême difficulté: il fallait aux voyageurs. de fortes escortes, et souvent ces escortes elles-mêmes devenaient, en tout ou en partie, la proie de l'ennemi. Il ne se passait guère de mois sans que la colonie eût à regretter un ou plusieurs de ses officiers, ou de ses hommes marquants.

Au commencement de février 1692, le chevalier de Callières reçut ordre du comte de Frontenac de lever un parti, et de l'envoyer dans la presqu’ile formée par la rencontre du fleuve Saint-Laurent et de la grande rivière des Outaouais, où les Iroquois avaient coutume de venir chasser, pendant l'hiver, et où le gouverneur était informé qu'ils étaient en grand nombre. M. de

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Callières assembla trois cents hommes, partie Français et partie Sauvages, et les mit sous la conduite de M. px BEavoourr, capitaine réformé.

En arrivant à l’ile de Toniatha, à une journée de marche en deça de Catarocouy, Beaucourt y rencontra cinquante Tsonnonthouans : il les attaqua dans leurs cabanes, leur tua vingt-quatre hommes et leur en prit seize ;* puiss'enrevint. Ses prisonniers furent envoyés à Québec, où le gouverneur en condamna deux à être brulés vifs: “ voulant, dit un historien, par cet exemple rigoureux, intimider les Iroquois ou faire qu'ils se gardassent, à l'avenir, de.s’avancer, en toute hardiesse, jusqu'aux portes des villes. : On avait appris de ces prisonniers qu’une troupe de centguerriers du même canton faisait 1a chasse près du Sault de la Chaudière, et que deux cents Onnontagués;commandés par LA CHAUDIERE- Nome, un de leurs plus braves chefs, devaient les y

joindre, pour y passer toute la belle saison, afin d’arrêter

tous les Français qui voudraient aller à Michillimakinac, ou en revenir, Comme on attendait incessamment un grand convoi de pelleteries des contrées du Nord et de l'Ouest, on comprit.qu’il aurait été nécessaire d’envoyer au-devant une bonne escorte; mais M. de Callières

*Le sieur La Plante, qui vivait dans l’esclavage, depuis la funeste incursion dans l’île de Mont-réal, eut le bonheur de se trouver enveloppé dans cette déroute, et de recouvrer sa liberté. Le sieur Villedené eut. un peu plus tard le même bonheur.

Si M. de Frontenac intimidait par là les Iroquois, ne leur donnait-il pas aussi à entendre que la manière dont ils traitaient leurs prisonniers de guerre ne répugnait ni à la loi de nature ni à le religion qu'on voulait leur faire embrasser ? Quoiqu'il en soit, les “ instantes prières de madame l’intendante,” et des personnes qu avaient en horreur les cruautés barbares, n'ayant pu le

échir, une, “charitable personne” jetta un couteau dans la prison, et le moins courageux des deux condamnés se le plongea dans le sein. L’autre fut brulé, sur le cap aux Diamans, “ à petit feu,” et avec plaisir, en apparance, par des jeunes Sauvages de Lorette,

ne voulut rien faire sans l’ordre du *omte de Frontenac. Ce général, persuadé que l'affaire de Toniatha avait déconcerté les mesures des Iroquois, manda au gouverneur de Mont-réal de faire partir, au plutôt, le sieur De SANT-MicHet, gentilhomme canadien, avec quarante voyageurs, pour porter ses ordres à Michillimakinac, et de les faire escorter par trois canots bien armés, jusqu'au dessus du Sault de la Chaudière.

M. de Callières obéit: l'escorte conduisit les Canadiens, jusqu’à l'endroit marqué, sans avoir rencontré un seul Iroquois; mais peu de jours après, ayant apperçu deux Sauvages de cette nation, Saint-Michel ne douta point que La Chaudière-Noire ne fut proche, avec toute sa troupe, et s’en revint à Mont-réal. Il ne faisait que d'y débarquer, lorsque M. de Frontenac y étant arrivé de Québec, le fit repartir, sur-le-champ, avec trente Français et trente Sauvages. Le général le fit suivre par Ticzy DE SAINT-PIERRE, qui eut ordre de prendre sa route par la Rivière du Lièvre, qui se décharge dans la Grande-Rivière, environ cinq lieues au-dessous du Sault de la Chaudière, et à qui il donna un duplicata de l'ordre dont Saint-Michel était porteur pour M. de Louvigny.

11 fut heureux d’avoir pris cette précaution: Saint: Michel, arrivé au même endroit où il avait relâché, à son premier voyage, y vit encore deux éclaireurs, et apperçut, en même temps, un grand nombre de canots que l'on mettait à l’eau. Ilne crut pas devoir s’exposer à un combat trop inégal, et reprit, une seconde fois, la route de Mont-réal. Trois jours après qu'il y eut débarqué, on y vit arriver soixante Sauvages chargés de pelleteries, qui étaient descendus par la rivière du Lièvre, et qui dirent qu'ils avaient rencontré M. de Saint-Pierre au-dela de tous les dangers. Après qu’ils eurent fait

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leur traite, ils demandèrent une escorte, pour passer jusqu'à l'endroit où ils devaient prendre des chemins détournés. Saint-Michel s’offrit à les accompagner, et son offre fut acceptée. On lui donna une escorte de trente hommes commandés par le lieutenant de La Gemeraye, ayant sous lui deux des fils du sieur Hertel. Cette troupe étant arrivée à l'endroit nommé le Long- Sault,* où il fallait faire un portage; tandis qu’une partie des hommes étaient occupée à monter les canots à vide, et que les autres marchaient le long du rivage, pour les couvrir, une décharge de fusils faite par des gens qu’on ne voyait point, écarta tous les Sauvages, qui étaient de la seconde bande, et fit tomber plusieurs Français morts ou blessés.

Les Iroquois, sortant aussitôt de leur ambuscade, se jettèrent avec fureur sur ce qui restait du parti français ; et dans la confusion qu’une attaque si brusque et si imprévue avait causée, ceux qui voulurent gagner leurs canots les firent tourner; de sorte que les barbares eurent bon marché de gens qui avaient, en même temps, à se défendre contre eux, et à lutter contre la rapidité du courant, qui les entrainait. Ils se défendirent pourtant avec une bravoure qui aurait pu les sauver, si les Sauvages ne les eussent point abandonnés ; car on apprit ensuite que la Chaudière-Noire n'était accompagné que de cent-quarante guerriers. La Gemeraye fut assez heureux pour s'échapper, avec quelques soldats ; mais Saint-Michel et les deux Hertel furent faits prisonniers.

* Outre le Sault des Cascades, il y a ceux d” Buisson, des Cèdres, du Côteau du Lac, et “surtout le Long-S: 1 Imaginezvous qu’en l’espace de vingt lieues, le long du fleuve, la rapidité de ses eaux est si violente, qu’on n’ôserait éloigner le canot de

uatre pas du rivage. Il est impossible de voyager sur les bords de ce fleuve, sans tomber d’ambuscade en ambuscade.”—Lauon- TAN.

Après cette rencontre, on fut quelque temps sans entendre parler des Iroquois; mais le 15 juillet, au moment où l’on s’y attendait le moins, La Chaudière- Noire fit descente à l'endroit nommé la Chenaye, sur la Rivière Jésus, et y enleva une quinzaine d’habitans. M. de Callières envoya contre lui cent soldats, sous le capitaine DuPLessis-FABER, qu’il fit suivre par le chevalier de Vaudreuil, à la tête de deux cents hommes. Les Iroquois se jettèrent dans les bois, et s'enfuirent avec précipitation, abandonnant leurs canots et quelque bagage. On renforça le corps du chevalier de Vaudreuil, et on lui ordonna de poursuivre les ennemis. Il atteignit leur arrière-garde, un peu au-dessous du Long-Sault, leur tua, ou leur prit une quinzaine d'hommes, et délivra une partie des habitans enlevés à la Chenaye.

Quelques jours plus tard, M. DE LusIGNAN, capitaine réformé, passant par les îles de Richelieu, tomba dans une ambuscade, et fut tué à la première décharge. La MoxCLERIE, son lieutenant, put retraiter en bon ordre, après deux heures de combat.

Il avait été défendu aux habitans de s'éloigner de leurs habitations, et ceux qui contrevenaient à cette défense avaient ordinairement lieu de sen repentir. Les femmes ne pouvaient pas plus que les hommes s'éloigner, tant soit peu, des villes ou des forts, sans courir la risque d’être enlevées. Cette année, 1692, un parti nombreux d’Iroquois parut à la vue du fort de Verchères, tandis que tous les hommes étaient dehors, occupés, la plupart, aux travaux des champs. La fille du seigneur (Mademoiselle DE VERCHERES), âgée au plus de quatorze ans, en était à deux cents pas. Au premier cri qu’elle entendit, elle courut pour y rentrer. Les Sauvages la poursuivirent, et l’un d’eux la joignit,

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comme elle mettait le pied sur la porte: mais l'ayant saisie par un mouchoir qu’elle avait au cou, elle le détacha, et ferma la porte sur elle. Il ne se trouvait, dans le fort, qu’un jeune soldat et une troupe de femmes, qui, à la vue de leurs maris, que les Iroquois saisissaient et garottaient, poussaient des cris lamentables. La jeune demoiselle ne perdit ni le cœur ni le jugement ; elle ordonna aux femmes de cesser leurs lamentations, Ôta sa coëffure, noua ses cheveux, prit un chapeau et un juste-au-corps; puis elle tira un coup de canon et quelques coups de fusil, et se montrant, avec son soldat, tantôt dans une redoute, et tantôt dans une autre, et tirant toujours fort à propos, lorsqu’elle voyait les Iroquois s'approcher de la palissade, ces Sauvages se persuadèrent qu’il y avait beaucoup de monde dans le fort, et se retirèrent.

Deux ans auparavant, la mère de cette jeune fille, Madame DE VERCHERES, restée presque seule dans le même fort, en avait pareïllement éloigné, par son courage et sa vigilance, un parti de guerre de la même nation.

C'était presque toujours du canton des Agniers que sortaient les partis de guerre qui faisaient le plus de mal à la colonie: aussi M. de Frontenac prit-il encore une fois la résolution d’en tirer raison. Il envoya quelques compagnies de troupes et de milices au chevalier de Callières, en lui ordonnant d’y joindre quelques centaines d'hommes de son gouvernement, soldats, habitans, Sauvages, pour en former un corps d'armée, et de le faire marcher incessamment contre les Agniers. Ces ordres furent exécutés avec diligence ; le parti se composa de six cents hommes, et le commandement en fut donné à MM. de Mantet, DE COURTEMANCHE et DE LA NOUE, lieutenans.

Ils partirent de Montréal, le 25 janvier 1698, et arri-

vèrent, le 16 février, dans le canton d'Agnier, sans avoir été découverts. (Ce canton n'était alors composé que de trois grosses bourgades, qui avaient chacune un fort: La Noue attaqua le premier, et s’en rendit maitre, sans beaucoup de résistance. IL brûla les palissades, les cabanes et toutes les provisions. Mantet eut pareillement bon marché du second, qui n’était qu’à un quart de lieue du premier. Le troisième, qui était beaucoup plus grand, coûta aussi bien davantage. On ÿ arriva dans la nuit du 18; les Agniers, quoique surpris, se défendirent bien. L'on en tua une vingtaine, et l’on en fit deux cent-cinquante prisonniers. Après cet exploit, les Français se retranchèrent, dans l'attente d’être attaqués. Les Agniers réunis, parurent, en effet, au bout de deux jours, et se retranchèrent aussi, de leur côté. Ils furent attaqués vigoureusement, et se défendirent de même. Leur retranchement ne fut forcé qu'à la troisième charge. La perte des Français fut de seize morts et douze blessés: celle des Iroquois ne fut pas plus considérable, Après s'être débandés, ils se rallièrent, et suivirent l'armée française pendant trois jours, sans néanmoins s'en trop approcher. Une soixantaine de prisonniers, amenés à Montréal, fut à peu près tout le fruit de cette incursion chez les Agniers, Les routes n'en devinrent pas plus libres, ni les communications avec le Nord, ou l’Ouest, moins dangereuses, M. D'ARGENTEUIL, frère de Mantet, ayant été chargé de porter des lettres du gouverneur général à M. de Louvigny, un sieur DE LA VALTRIE eut ordre de l'escorter, avec une cinquantaine d'hommes, jusqu'au-delà de tous les passages dangereux. D’Argenteuil put se rendre à Michillimakinac sans malencontre ; mais M. de la Valtrie fut attaqué, à son retour, près de l’île de Mont-réal, et tué avec une partie de ses gens.

Au mois de juin, le gouverneur général ayant appris

a que huit cents Iroquois s'étaient mis en marche, et Hi Fe à étaient déjà près des Cascades, à l'extrémité du lac Saint-Louis, fit partir le chevalier de Vaudreuil, à la . ray Re tête de six compagnies de troupes. Le gouverneur de de les, les Mont-réal avait aussi assemblé un corps de sept à huit ë areille- cents hommes, et ils s’avancèrent, tous deux, jusqu'aux nquart Cascades; mais ils n'y trouvèrent plus l'ennemi: il PAuCOUP avait décampé, à la nouvelle des préparatifs qui se oki faisaient contre lui.

pris, Us Le 4 août, deux cents canots arrivèrent à Mont-réal ei l'on chargés de pelleteries. Les principaux chefs de presprès Cet que toutes les tribus du Nord y étaient en personne. } l'attente Dès que M. de Frontenac en eut eu la nouvelle, il se à en effet, mit en route pour Mont-réal, et y arriva, escorté de ces aussi, de mêmes chefs, qui étaient allés au-devant de lui jusqu’pi ne aux Trois-Rivières. Dès le lendemain, il se tint un ut fo

grand conseil, où tout se passa à la satisfaction des assistans. Le gouverneur n’épargna rien pour achever de s’attacher toutes les tribus dont les chefs se trouvaient présents. Tous ces Sauvages partirent charmés de ses manières et comblés de ses présens, et furent suivis de près par un grand nombre de Français, parmi lesquels étaient Courtemanche, Mantet, Argenteuil, nommé lieutenant de Louvigny, Perrot, et M. LE SuEuR, chargé de faire un établissement à Chagouamigon, sur le lac Supérieur.

Vers la fin de septembre, on vit arriver à Québec une femme onneyouthe, que le seul désir de voir le comte de Frontenac avait engagée à faire ce voyage.* ‘ Ce n'était pas tout-à-fait la reine de Saba, remarque Q arlevoix; mais l'Iroquoise était animée du même

* Elle était accompagnée de TarEHA, un des chefs de sa tribu, A qui, au mois de juin précédent, avait été député vers le gouver- "1 neur général, pour lui faire des ouvertures de paix. 4 |

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motif que cette princesse, et le général français en fut tellement flatté, qu’il crut voir dans cette femme quelque chose de plus qu'une Sauvagesse.” Elle méritait, d'ailleurs, l'accueil favorable qu’il lui fit: c'était elle qui avait adopté le P. Millet, après l'arrestation des chefs iroquois, à Catarocouy, et lui avait par là sauvé la vie. Elle se fit chrétienne, et se fixa au Sault Saint- Louis.

L'année 1694 se passa presque toute en envois de députés, négociations et remises de prisonniers, de la part des Iroquois.

Le gouverneur de la Nouvelle Angleterre ne voulait pas rester en arrière de celui de la Nouvelle France, en fait de vigilance et d'activité. Il était parvenu à faire consentir deux des principaux chefs des Abénaquis à traiter de la paix avec lui; et il se transporta au fort de Pemkuit, pour en accélérer la conclusion. Mais déjà le sieur de Villieu, secondé par les missionnaires, avait trouvé le secret de détourner ces deux chefs de leur dessein; et ayant réuni trois ou quatre cents guerriers, il s’avança au milieu des habitations anglaises, partagea ses gens en deux bandes, attaqua et prit deux forts, peu éloignés l’un de l’autre, sans qu’il lui en coutât un seul homme. Enhardi, ou plutôt enthougiasmé par un succès si prompt et si peu coûteux, un des chefs, nommé Taxous, s’avança avec quarante des plus braves de la troupe, jusqu'auprès de Boston ; attaqua, en plein jour, un petit fort, s’en rendit maître, et ravagea tous les environs. De Villieu emmena à Québec plusieurs chefs, qui tous renouvellèrent au gouverner * général les protestations d’une fidélité inviolable.

Vers la fin de cette même année, d'Iberville, accompagné de son frère SERIGNY, et de cent-vingt Canadiens, se rendit maître, par capitulation, du Port Nelson, à la

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Baie d'Hudson, et lui donna le nom de Fort Bourbon.

Cependant, les Iroquois, malgré leurs députations et leurs prétendues dispositions pacifiques, continuaient à se montrer autour des habitations françaises, et à y exercer leurs ravages accoutumés. Le comte de Frontenac crut que le remède le plus efficace à ces maux était le rétablissement du Fort de Catarocouy. Dans ce dessein, il se rendit à Mont-réal, escorté de cent-dix habitans des gouvernemens de Québec et des Trois-Rivières. Il leva encore cent hommes de milice, deux cents soldats et deux cents Sauvages, dans le gouvernement de Mont-réal, avec trente-six officiers. (Cet armement se mit en route, sous la conduite du chevalier de Crisasi. Cet officier usa de tant de diligence et d'activité, qu’en quinze jours de temps, il fit le trajet difficile, entre Mont-réal et le lac Ontario, et rebâtit le fort de Catarocouy. Son zèle et sa vigilance ne se bornèrent pas là : avant de repartir pour Mont-réal, ilenvoya des Sauvages, divisés par petites troupes, à la découverte, de différents côtés. On apprit, par ce moyen, qu’un grand nombre d’Iroquois étaient, ou allaient se mettre en campagne, et l'on put en avertir assez à temps pour donner au gouverneur de Mont-réal le loisir de mettre ses postes hors d’insulte, et à M. de Frontenac celui de former un corps de huit cents hommes dans l'Ile Perrot.

Les ennemis n’en eurent pas moins la hardiesse de s’avancer jusqu'à Mont-réal et de débarquer même, pa: petits pelotons, dans cette ile, où ils massacrèrent quelques habitans; mais le gouverneur déconeerta leurs mesures, en divisant sa petite armée, pour la répartir

- dans les différentes paroisses. Ne pouvant rien faire

par petites troupes, les Iroquois s’avancèrent, en un corps assez considérable, jusque derrière Boucherville ;

mais ils y furent défaits par M. La Durantaye; et ainsi finit la campagne dans le centre de la colonie.

Dans les quartiers de l'Ouest, M. DE LAMOTTE- CADILLAC avait déterminé lés Sauvages voisins de son poste à faire des courses sur l’ennemi commun: ces Sauvages amenèrent un grand nombre de prisonniers à Michillimakinac. Les Iroquois voulurent s'en venger sur les Français, et marchèrent, en grand nombre, pour contraindre les Miamis à se déclarer contre eux. Courtemanche et quelques Canadiens se trouvant chez ces Sauvages, lorsque les Iroquois parurent, loin de vouloir écouter ces derniers, ils tombèrent sur eux à l’improviste, et après en avoir tué et blesssé un bon nombre, obligèrent le reste à fuir en grand désordre.

Les Iroquois furent dédommagés de cet échec par la malveillance d'un chef huron, que les Canadiens avaient surnommé LE Baron. (Ce chef avait envoyé sous-main son fils, avec quarante guerriers qui lui étaient dévoués, ers les Tsonnonthouans. Ils conclurent avec ce canton un traité de paix, dans lequel les Outaouais furent compris. Peu après, des envoyés iroquois furent reçus par les Sauvages de Michillimakinac, et en obtinrent tout ce qu’ils voulurent, même la promesse de se joindre . à eux, pour faire la guerre aux Français.

Ce qui mécontentait surtout les alliés des Français, c'était le haut prix des marchandises qu’on leur vendait. Quelques uns d'eux avaient été en députation à Montréal, à la suggestion de M. de Lamotte, pour demander que les effets dont ils ne pouvaient.se passer leur fussent vendus à meilleur marché: le gouverneur général leur avait laissé entrevoir qu’ils seraient satisfaits sur ce point. Lorsque ces députés furent de retour, Lamotte assembla les chefs, et déclara devant tous, qu’il donnerait à crédit, aux prix accoutumés, tout ce qui restait

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de marchandises dans ses magasins. Cette déclaration joiite à tout ce qu'il put leur dire, pour raffermir les uns dans leurs bonnes dispositions, et faire revenir les autres de leur éloignement, eut assez d'effet pour qu’il crut pouvoir leur proposer d'envoyer des partis de guerre contre les Iroquois.

A peine le commandant eut-il fini de parler, que plusieurs se déclarèrent chefs de l’entreprise qu’il proposait. Ils assemblèrent promptement un nombre considérable de guerriers, et coururent chercher les Iroquois. (On se battit avec acharnement, sur le bord d’une rivière; mais à la fin, les Iroquois furent obligés de se jetter à la nage, pour se sauver. Les vainqueurs revinrent à Michillimakinac avec trente-deux prisonniers, trente chevelures, et un butin d'environ cinq cents peaux de castor.

Le gouverneur général ayant résolu de pénétrer, au printems, jusqu’au centre du pays es Iroquois, donna ordre au gouverneur de Mont-réal d'envoyer quelques centaines d'hommes entre le Saint-Laurent et la Grande- Rivière, pour courir sus à ces Sauvages, qu'on supposait y devoir chasser en grand nombre. Ce parti ne rencontra personne ; les Iroquois s'étant tenus renfermés dans leurs forts, pendant tout l'hiver.

M. de Frontenac arriva à Mont-réal vers la fin de juin, (1696), accompagné des milices du gouvernement de Québec et de eelui des Trois-Rivières. (Celles du gouvernement de Mont-réal étaient déjà assemblées, et il ne restait plus qu’à se mettre en marche. L’armée partit de Mont-réal, le 4 juillet, et arriva, le même jour, à La Chine, où arrivèrent aussi cinq cents Sauvages, dont on fit deux troupes : la première, composée d’Iroquois et d’Abénaquis domiciliés, fut mise sous les ordres. de Maricourt, capitaine ; la seconde, où étaient

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les Hurons de Lorette et des Iroquois, eut pour commandans MM. DE BEAUVAIS et LEGARDEUR, lieutenans. Quelques Algonquins et quelques Outaouais, joints à d'autres Sauvages du Nord, formèrent une bande séparée, sous le baron de Békancour. Les troupes furent partagées en quatre bataillons de deux cents hommes, chacun, sous les ordres de quatre anciens capitaines, la Durantaye, Demuys, DuMEsniL et DE Gras. On fit aussi quatre bataillons des milices canadiennes: celui de Québec était commandé par M. DE SAINT-MARTIN, capitaine réformé; celui de Beaupré, par M. De GRANDVILLE, lieutenant ; celui des Trois-Rivières, par M. De Granprrr’, major de place, et celui de Montréal, par M. DESCHAMBAUTS, procureur du roi de cette ville. M. DE SUBERCASE faisait les fonctions de majorgénéral, et chaque bataillon, tant des troupes que des milices, avait son aide-major.

Le 6, cette armée, la plus nombreuse qui eût encore été formée en Canada, alla camper dans l’Ile Perrot, et le lendemain, elle en partit, dans l’ordre suivant: M. de Callières menait l’avant-garde, composée de la première bande de Sauvages et de deux bataillons de troupes : elle était précédée de deux grands bateaux, où était le commissaire d'artillerie, avec deux pièces de campagne, des mortiers, et les munitions. Quelques eanots, conduits par des Canadiens, les accompagnaient, avec toutes sortes de provisions de bouche. Le comte de Frontenac, suivait, accompagné de M. LEVASSEUR, ingénieur en chef, et environné de canots, qui portaient sa maison, son bagage, et un nombre de volontaires, Les quatre bataillons de milices, plus forts que ceux des troupes, faisaient le corps de bataille, sous les ordres de M. de Ramsay, gouverneur des Trois- Rivières. Les deux autres bataillons des troupes, avec

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la seconde bande des Sauvages, formaient l'arrièregarde, sous M. de Vaudreuil. Dans la route, le corps qui avait fait l’avant-garde, un jour, faisait l’arrièregarde, le lendemain.

Un arriva, le 19, à Catarocouy, où l'on séjourna jusqu'au 26, pour attendre quatre cents Outaouais, que Lamotte-Cadillac avait promis, mais qui ne parurent point. Le 28, l’armée se trouva à l'entrée de la rivière d’Onnontagué. Cette rivière étant étroite et rapide, le général, avant de s'y engager, envoya cinquante éclaireurs par terre, de chaque côté. (On ne put faire, ce jour-là, qu’une lieue et demie. Le lendemain, l’armée fut séparée en deux corps, pour faire plus de diligence, et pour occuper les deux bords de la rivière, par terre et par eau. M. de Frontenac prit la gauche, avec M. de Vaudreuil, les troupes réglées et un bataillon de milices. MM. de Callières et de Ramsay tinrent la droite, avec le reste des milices et les Sauvages, Sur le soir, on se réunit, après avoir fait trois lieues de chemin, et l’on s'arrêta au pied d’une chôûte, qui occupait toute la largeur de la rivière. Une partie de l’armée s'était engagée dans le courant de cette chûte, et il eût été dangereux de la faire rétrograder. Pour remédier à cette imprudence, M. de Callières fit mettre tout son monde à l'eau, fit porter les canons par terre, et traîner les bateaux sur des rouleaux, jusqu’au-dessus de la chûte. Cette opération, qui dura jusqu'à 10 heures du soir, se fit dans le plus grand ordre, et à la lueur de flambeaux d’écorce.

Enfin, l’armée entra dans le lac de Gannentaha, par un endroit nommé le Æigolet, qu’il n’eut pas été facile de forcer, si l’ennemi eût eu la précaution de s’en saisir. On y trouva deux paquets de joncs pendus à un arbre, et l’on y compta 1430 tiges ; ce qui signifiait qu'autant

de guerriers iroquois attendaient les Français, et les défiaient au combat.

L'armée traversa le lac, en ordre de bataille: M, de Callières, qui tenait la gauche, feignit de faire la descente de ce côté-là, où étaient les ennemis, et dans le même temps, M. de Vaudreuil la fit sur la droite, avec sept ou huit cents hommes ; puis, tournant autour du lac, il alla joindre M. de Callières, et alors tout le reste de l’armée débarqua. M. Levasseur traça aussitôt un fort, qui fut achevé, le lendemain. On y enferma les vivres, les canots et les bateaux, et on en confia la garde au marquis de Crisasi, (frère du chevalier de ce nom,) et à M. DERBERGERS, capitaines, auxquels on donna cent-cinquante hommes choisis. Le soir, on apperçut une grande lueur, du côté du grand village d'Onnontagué, et l’on jugea que les Sauvages y avaient mis le feu,

Le 3 août, l’armée alla camper à une demi-lieue du débarquement, près des Fontaines Salées. Le lendemain, Subercase la rangea en bataille, sur deux lignes, et fit les détachemens nécessaires pour porter l'artillerie. M. de Callières commandait la ligne de gauche, et M. de Vaudreuil, celle de droite: le général était entre les. deux, porté dans un fauteuil, environné de sa maison: et des volontaires, et ayant devant lui le canon. L’on n’arriva que fort tard au village, que l’on trouva presque réduit en-cendres.

Dans l’après-midi du 5, un prisonnier français arriva d’Onneyouth, chargé d’un collier de la partde ce canton pour demander la paix. Le général le renvoya aussitôt, avec ordre de dire à ceux qui l'avaient député, qu’il allait faire marcher des troupes de leur côté. En effet, le chevalier de Vaudreuil partit, le lendemain, pour ce canton, à la tête de six à sept cents hommes, avec ordre

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* Heureusement pour les Onneyouths, et pour l'humanité,

de couper les bleds, de brûler les cabanes, et au cas qu’on lui fit la moindre résistance, de passer au fil de l'épée tous ceux qu’il pourrait joindre.* Le reste de l’armée fut occupé, pendant deux jours, à ruiner le canton d'Onnontagué, d’où tout le monde s'était enfui, à l'exception d’un vieillard de près de cent ans, que l’on prit, à l'entrée du bois. Il paraît, dit Charlevoix, qu'il y attendait la mort, avec la même intrépidité que ces anciens sénateurs romains, dans le temps de la prise de Rome par les Gaulois. On eut la cruauté de le livrer aux Sauvages de l’armée, qui, sans égard à son âge,

déchargèrent sur lui le dépit que leur avait causé la fuite des autres. ‘“ Ce fut, continue le même historien, un spectacle bien singulier de voir plus de quatre cents hommes acharnés autour d’un vieillard décrépit, auquel,

à force de tortures, ils ne purent arracher un seul soupir,

et qui ne cessa, tant qu’il vécut, de leur reprocher de

s’être rendus les esclaves des Français, dont il affecta

de parler avec le dernier mépris. La seule plainte qui

sortit de sa bouche fut, lorsque, par compassion, ou

peut-être de rage, quelqu'un lui donna deux ou trois

coups de couteau, pour l’achever: “ Tu aurais bien dû, lui dit-il, ne pas abréger ma vie; tu aurais eu plus de temps pour apprendre à mourir en homme.”

Après avoir brûlé le fort et les villages d'Onneyouth, M. de Vaudreuil revint au camp, avec une trentaine de Français, qu’il avait délivrés de captivité: ils étaient accompagnés des principaux chefs du canton, qui venaient se mettre à la discrétion de M. de Frontenac. Ce général leur fit un accueil favorable, dans l’espérance d'attirer les autres; mais il les attendit vainement.

pourrions-nous dire, la dernière partie de cet ordre ne put être mise à exécution.

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Il apprit des prisonniers qu’il n’y avait aucune apparence que les Anglais vinssent au secours de leurs alliés, ® et que la consternation régnait partout.

Sur cet avis, le conseil de guerre fut assemblé et l’on y délibéra sur ce qu’il y avait à faire, pour mettre la dernière main à une expédition si bien commencée. M. de Frontenac opina d’abord qu'il fallait aller traiter le canton de Goyogouin, comme on avait fait ceux d'Onnontagué et d’Onneyouth. Cette proprosition fut applaudie généralement, et l’on ajouta qu'après avoir ruiné ces trois cantons, il était à propos d'y construire des forts, pour empêcher les Sauvages de s’y rétablir, M. de Callières s’offrit à demeurer dans le pays, pendant l'hiver, pour exécuter ce projet, et son offre fut d’abord acceptée: plusieurs officiers, la plupart Canadiens, furent nommés pour y rester, sous ses ordres; mais on ne fut pas peu surpris, lorsque, dès le soir même, le général déclara qu’il avait changé de pensée, et qu'il fallait se disposer à reprendre la route de Mont-réal, Vainement, M. de Callières et plusieurs autres voulurent-ils lui faire des représentations; il partit, sur l'heure, fit raser son fort, le lendemain ; s’embarqua le 11, et arriva, le 20, à Mont-réal.f

* Les Anglais avaient bâti un fort à quatre bastions, dans le canton d’Omnontagué, et le bruit avait couru qu’ils y avaient envoyé du canon. On ne saurait dire pourquoi ils avaient abandonné ce fort, et négligèrent, en cette occasion, de défendre leurs alliés. Quinze cents Iroquois, quelques centaines CAM avec

uelques pièces d'artillerie, qu’on aurait pu faire venir facilement de New-York ou d’Albany, et la proximité des bois, si propres aux ambuscades, auraient suffi pour mettre le comte de Frontenac en danger d’être battu, ou duns la nécessité de s’en revenir, sans avoir rien fait.

f On prétendit lui avoir entendu dire, en donnant l’ordre du retour, “ qu’on voulait obseurcir sa gloire,” ou plus ee gg “ que le gouverneur de Mont-réal était jaloux de sa gloire, et que c'était pour l’effacer, qu'il voulait l’engager dans une entreprise dont le succès était incertain.

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M. de Frontenac pensait sans doute, en avoir fait assez pour porter les Iroquois à accepter la paix, aux conditions qu’il lui plairait de leur imposer. Il fit néanmoins plusieurs détachemens de ses troupes, afin de les harceler jusqu’à l’automne. (

Pendant que M. de Frontenac ravageait le pays des Iroquois, d’Iberville, après avoir enlevé aux Anglais un vaisseau de 24 canons, sans perdre un seul homme, leur prenait, par capitulation, le fort de Pemkuit ; et le chevalier de Villebon les repoussait de devant celui de Naxoat.

De l’Acadie, d’Iberville se rendit à Plaisance,* en Terre-Neuve, où cent-vingt Canadiens et quelques volontaires, partis de Québec, le devaient joindre, et le joignirent, en effet, quelques jours après son arrivée. Il devait, conjointement avec M. DE BROUILLAN, gouverneur de Plaisance, enlever aux Anglais les établissemens qu’ils avaient dams l'île, et particulièrement le fort et la ville de Saint-Jean. Il y cut quelques altercations entre de Byowillan et d’Iberville, d’abord au sujet du commandement, ensuite par rapport au butin à faire. D'Iberville voulait commander exclusivement les Canadiens; M. de Brouillan, au contraire, prétendait qu’ils devaient être soumis à ses ordres, comme ses propres miliciens et ses soldats. D’Iberville mécontent parla de se retirer ; mais les Canadiens déclarèrent unanimement qu’ils ne reconnaîitraient point d’autre chef

* Vers 1660, la ville, ou le bourg, de Plaisance était devenue le siège d’un gouvernement royal, et l’on y voit commander, successivement, les sieurs DE GARGOT, DE LA PoyPE, PARAT et px BRouILLAN. Au temps dont nous parlons, les Français avaient encore, en Terre-Neuve, le fort de Saint-Louis, et les établissemens du Chapeau-Rouge et du Petit- Nord, outre ceux des îles de Saint-Pierre et de Miquelon. D’après différents auteurs, tant anciens que modernes, les Français s’étaient établis dans l’île de Terre-Neuve, dès l’année 1504, sinon antérieurement,

que lui, et que c’était à cette condition qu’ils s'étaient enrôlés.* Il fallut en passer par là.

M. de Brouillan voulant qu’on commencât par attaquer la capitale, il fut réglé qu’on se rendrait séparément à Saint-Jean, d’Iberville avec ses Canadiens, et le gouverneur avec sestroupes et ses milices ; que quand ils seraient réunis, M. de Brouillan aurait tous les honneurs du commandement ; maïs que le “ pillage” (c’est l'expression de Charlevoix,) serait partagé de telle sorte entre les deux troupes, que d’Iberville, qui faisait la plus grande partie des frais de l'expédition, aurait aussi la meilleure part du butin.

M. de Brouillan s’embarqua avec ses troupes et ses milices, et d’Iberville se mit en route, par terre, le ler novembre, avec tous les Canadiens et quelques Sauvages. Le tout ne se montait pas à plus de cent trente hommes; muis avec cette petite troupe, d’Iberville prit, lun après l’autre, un nombre de petits forts, et fit plusieurs centaines de prisonniers. Arrivé à la vue de Saint-Jean, il lui fallut agir de concert avec de Brouillan, et sous ses ordres; mais il eut encore la première et la principale part à la prise de cette ville et des forts qui la défendaient, On détruisit ces forts, et l’on brûla toutes les maisons du bourg et desenvirons. De Brouillan s'en retourna à Plaisance, avec tout son monde ; ce qui n’empêcha pas d’Iberville de continuer la petite

+ 4 D’IBERVILLE était Canadien, dit Charlevoix, et personne n’a fait plus d'honneur à sa patrie; aussi était-il l’idole de ses comtriotes. En un mot, ces braves Canadiens étaient la dixième égion, qui ne combattait que sous la conduite de Cesar, et à la tête de laquelle César était invincible, D'ailleurs, ajoute-t-il, le ouverneur de Plaisance avait la réputation d’être dur et haut ans le commandement, et il n’y eut jamais de troupes avec lesquelles on réussit moins par À hauteur et la dureté, que les milices canadiennes, très aisées cependant à conduire, lorsqu'on sait s’y prendre d’une manière tout opposée, et qu’on a su gagner leur estime.”

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guerre, avec ses Canadiens. Dans l’espace de deux mois, il prit tout ce qui restait aux Anglais, dans l’ile, excepté Bonavista et Curbonnière, places trop fortes pour la poignée de gens qu’il commandait, et fit de six

à sept cents prisonniers, tant hommes que femmes et ne | enfans.

Après d’Iberville, qui donna, dans cette expédition, de grandes preuves de sa capacité, et qui se trouvait partout où il y avait plus de risques à courir et de fatigues à essuyer, et Montigny, qui ordinairement prenait les devans, et laissait peu à faire à ceux qui le suivaient, MM. Ducur’, DE PLAINE et DE LA PERRIERE, tous trois Canadiens, se distinguèrent d’une manière particulière. Les détails dans lesquels entrent M, DE LA POTHERIE et le P. Charlevoix nous ont paru trop minutieux pour cette histoire. Au reste, les traits de bravoure et d'habileté compensent à peine le désir de piller, d'incendier et de détruire, qui semble animer presque uniquement les agresseurs. Ils auraient pu avoir un but utile pour leur nation; celui de lui trans- ni porter le commerce que la possession de la meilleure | partie de l’île de Terre-Neuve procurait à l'Angleterre; mais pour y réussir, il aurait fallu ne pas conquérir uniquement pour ravager, mais pour conserver, et remplacer par des nationaux les anciens habitans, qu’on tuait, ou qu'on chassait. Les moyens manquant, le résultat de cette petite guerre fut de faire beaucoup de mal à autrui, sans se procurer à soi-même le moindre avantage réel et positif.

Tel était l'esprit du temps, dans ce pays, que tout particulier se croyait en droit de s'armer, ct d’aller tuer, incendier et piller, partout où sa volonté ou le hazard le conduisait, chez les Anglais et les Sauvages. Dans le même temps que d’Iberville et Brouillan étaient occupés

à détruire les établissemens anglais de Terre-Neuve, ou quelques années auparavant, deux ou trois petits partis de quinze ou vingt hommes, chacun, se mirent en campagne, pour aller chercher rencontre ou fortune, du côté de la Nouvelle York. Une de ces petites bandes tomba dans une ambuscade, près d'Orange, et tous ceux qui la composaient furent tués, ou faits prisonniers. Une autre rencontra des Sauvages de la Montagne, qui les prirent pour des Anglais, et fut en partie détruite. * Digne récompense de ces téméraires et coupables entreprises.

De l'ile de Terre-Neuve d'Iberville passa, encore une fois, à la Baie d'Hudson, où, sur un vaisseau de 50 canons, il eut à se battre contre trois vaisseaux anglais, dont un était plus fort que le sien, et les deux autres étaient des frégates de 32 canons. Il coula à fond le premier, s’empara d'une des frégates, et obligea l’autre à prendre la fuite. Après cet exploit naval, il reprit le fort Bourbon, dont les Anglais s'étaient de nouveau rendus maîtres. Il y laissa, comme commandant, M. LEMOYNE DE MaARTIGNY, son cousin germain, et M. DE BorsBrIAND, en qualité de lieutenant de roi.

Il ne se passa rien de bien important, dans le centre de la colonie, depuis l’automne de 1696 jusqu’au printems de l’année suivante. Mais bientôt, les Iroquois, s'appercevant qu'on ne songeait plus à les aller inquiéter chez eux, se mirent, de toutes parts, en campagne; ce qui obligea le gouverneur de Mont-réal à multiplier les partis, pour rompre leurs mesures. Le comte de Frontenac se repentit alors d’avoir ménagé une nation, à laquelle il avait fait trop de mal, pour

* Dans cette malheureuse rencontre, les Iroquois du Sault

Saint-Louis perdirent leur chef ADbarAuTA, que les Français appellaient le * Grand Agnier.”

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espérer de la gagner jamais; et ce qui se passait, en mème temps, dans les contrées de l’Ouest, vint ajouter encore à sa sollicitude.

Un assez grand nombre de Miamis, des bords de la rivière Maramek ou Merrimak, en étaient partis, eur la fin du mois d'août de l’année précédente, pour s’aller réunir avec leurs frères établis sur la rivière de Saint-Joseph, et avaient été attaqués, en chemin, par des Sioux, qui en avaient tué plusieurs. Les Miamis de Saint-Joseph, instruits de cet acte d’hostilité, allèrent chercher les Sioux, jusque dans leur pays, pour ve . : leurs frères, et les rencontrèrent retranchés €: un fort, avec des Français du nombre de ceux qu'on appellait Coureurs de dois. Ils les attaquèrent, à plusieurs reprises, avec beaucoup dé résolution ; mais ils furent toujours repoussés, et contraints enfin de se retirer, après avoir perdu plusieurs de leurs gens. Comme ils s'en retournaient chez eux, ils rencontrèrent d'autres Français, qui portaient des armes et des munitions aux Sioux; ils les leur enlevèrent, sans néanmoins leur faire d'autre mal. Ils firent ensuite savoir aux Outaouais ce qui venait de se passer, et ceux-ci envoyèrent une députion à M. de Frontenac, pour lui représenter qu’il était nécessaire d’appaiser les Miamis, si l'on voulait qu'ils ne se joignissent pas aux Iroquois. Ils étaient, en effet, tellement irrités contre les Français, que Nicolas Perrot, si accrédité parmi eux, fut sur le point d’être brûlé, et n’échappa à leur fureur que par le moyen des Outagamis, qui le tirèrent de leurs mains.

Le commerce des particuliers chez les tribus sauvages ne fût pas entièrement supprimé, mais restreint de manière à faire cesser les inconvéniens et les plaintes auxquelles il avait, depuis longtemps, donné lieu,

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Pour revenir aux Iroquois, les partis qu’ils avaient mis en campagne ne furent pas heureux, dans leurs rencontres avec les alliés des Français. Un de ces partis s'étant mis en route pour aller joindre Le Baron, qui était allé s'établir près d’Albany, avec trente familles de sa tribu, quatre de ses éclaireurs rencontrèrent Kondiaronk, le chef ’ uron dont il a déja été parlé. Il était à la tête de cent-cinquante guerriers, et avait mis pied à terre, au fond du lac Ontario. Deux des éclaireurs iroquois furent faits prisonniers, et Pon apprit d'eux que leurs gens n'étaient pas loin; qu'ils étaient au nombre de deux cent-cinquante; mais qu’ils n'avaient de canots que pour soixante au plus.

Sur cet avis, Kondiaronk s'avança, en canots, avec ses gens, vers l’endroit où on lui avait dit que les ennemis étaient campés: lorsqu'il en fut à une portée de fusil, il feignit d’être surpris et effrayé de leur nombre, et de prendre la fuite. Aussitôt, soixante Iroquois se jettèrent dans leurs canots, pour le poursuivre. Kondiaronk poussa au large et fit force de rames, jusqu'à ce qu'il fût à deux lieues de terre. Alors il s'arrêta, se mit en bataille, essuya, sans tirer, la première décharge des Iroquois, qui ne lui tuèrent que deux horames ; puis, sans leur donner le temps de recharger, il fondit sur eux, avec tant de furie, qu’en un moment, tous leurs canots furent percés ou fracassés. Tous ceux des Iroquois qui ne se noyèrent pas furent tués ou pris.

Un autre parti d’Iroquois, qui s'était anproché de Catarocouy, sous la conduite du chef La Uhaudière- Noire, fut surpris et défait, par un parti d’Algonquins.

Cependant, les troupes et une partie des milices étaient tenues sous les armes, ou prêtes à marcher, au premier ordre, dans l’attente d’une nouvelle attaque de

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la part des Anglais. Vers la fin d'août, M. de Lamotte, à qui l’on avait fait savoir les bruits qui couraient d’un nouvel armement pour la conquête du Canada, arriva à Mont-réal, avec un grand nombre de Français, et trois cents Sauvages, qu'il avait eu l’adresse d'engager à venir au secours de la colonie; mais l'ennemi qu’on attendait ne parut pas.

Au mois de novembre, tous les cantons iroquois, excepté celui d'Agnier, envoyèrent des députés à M. de Frontenac, pour lui demander la paix, ou lui faire entendre qu'ils la désiraient. Ouréouharé était un de de ces députés. Le gouverneur comptait beaucoup sur son influence ; mais il mourut d’une pleurésie, quelques jours après son arrivée. Il fut enterré avec les honneurs qu’on rendait aux capitaines des compagnies.*

La paix conclue entre les puissances de l’Europe amena une correspondence entre le chevalier de BEL- LAMONT, gouverneur de la Nouvelle-York, et M. de Frontenac. C’étaient, de la part du premier, des plaintes, et de celle du second, des récriminations, qui n’aboutirent à rien pour lors. Quelles que fussent les prétentions de M. de Bellamont, au sujet des Iroquois, M. de Frontenac n’en était pas moins déterminé à faire accepter la paix à ces Sauvages, à ses conditions, ou à porter, de nouveau, la guerre dans leur pays; mais il ne put faire ni l’un ni l’autre: il mourut, le 28 novem-

*4I1 fallait, dit Charlevoix, que ce Sauvage eût, dans le caractère, quelque chose de fort aimable ; car toutes les fois qu'il paraissait, soit à Québec, soit à Mont-réal, le peuple lui donnait mille témoignages d'amitié. Oureouxare’ (de même que Gara- KONTHIE’), était chrétien, depuis plusieurs années, et c’est de lui quon à dit, que son confesseur lui parlant, dans sa dernière mala-

ie, des SEREQUE et des ignominies de la passion de JEsus-

Carisr, il entra dans un si grand mouvement d’indignation contre les Juifs, qu’il s'écria : “ Que n’étais-je là! Je les aurais bien empêché de traiter ainsi mon sauveur.”

bre 1698, dans la 78ème année de son âge. ‘ Dans un r8 aussi sain qu'il est possible de l'avoir à cet âg-, 41 conservait, dit Charlevoix, toute la fermeté et toute la vivacité d'esprit de ses plus belles années. Il mourut comme il avait vécu, chéri de plusieurs, estimé de tous, et avec la gloire d’avoir soutenu, et même fait prospérer, sans presque aucun secours de France, une colonie ouverte et attaquée de toute part, et qu’il avait trouvée sur le penchant de sa ruine.”

Le retour de la paix fournit à d’Iberville de nouvelles occasions de servir utilement son pays natal et sa métropole, Il restait à reconnaître l'embouchure du Micissipi par mer, et à poursuivre les découvertes commencées dans la Louisiane. Quelques années après le dernier voyage de La Sale, le baron de LAHONTAN avait remonté le Missouri, ou la Æivière des Missouris, jusqu'à son confluent avec celle des Osages. Ces peuples n’avaient pas encore vu d'Européens, ou du moins ne connaissaient pas les armes à feu. D'affreux crocodiles infestaient, disait-on, les deux grands fleuves ; mais les “prairies” étaient, pour ainsi dire, couvertes de bœufs sauvages, bufiles ou bisons, et les dindons foisonnaient dans les forêts.* Le but du nouveau voyageur n’était pas de suivre les traces ‘e La Sale, ou de Tonti, en descendant plus bas le Micissipi: après une excursion à l’entrée de la rivière Ouabacke, il était revenu au Micissipi, et avait regagné, par l’illinois, le

* Les Missouris donnèrent à Lahontan “une centaine de coqsd'Inde, une abondance de viandes boucanées, de sacs de bled d'Inde, de raisons secs, et quelques peaux de chevreuil teintes de

diverses couleurs ;” ce qui ne l’empêcha pas de permettre que le feu fût mis à un de leurs villages, par les Sauvages dont il était accompagné. Ce n’était pas s’annoncer en homme reconnaissant, non plus qu’en bienfaiteur de l'espèce humaine ; mais on lui avait dit que ces peuples étaient “méchants,” et que le pays qu'ils habitaient “était trop beau pour eux.”

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détour de Chicagou, d’où il était parti. Il avait antérieurement visité les Miamis, les Outagamis et les Sioux, qu’il appelle Nadouessis.

Pour revenir à d’Iberville, repassé en France, il proposa au gouvernement l'expédition dont nous venons de parler, et il en fut chargé. Il lui fut donné deux vaisseaux, sur lesquels il s’'embarqua, à La Rochelle, le 17 octobre 1698. Après avoir été mouiller au Cap Français, dans l’ile de Saint-Domingue, d’Iberville se porta vers la baie de Pensacola, où les Espagnols venaient de commencer un établissement. Il reconnut ensuite la baie de La Mobile, ile Dauphine, la rivière de Pascagoula, et la baie de Biloxi; et se dirigeant vers l’ouest, il arriva, le 22 m: : 1699, à l'embouchure du Micissipi, dont il remonte : cours, dans de légères embarcations. Il acquit bientôt la preuve qu'il avait atteint le but de ses recherches: une lettre adressée à La Sale par Tonti, treize ans auparavant, et demeurée dans la cabane d’un chef sauvage, tomba entre ses mains, Cette lettre rapportait les circonstances du voyage de Tonti, les relations amicales qu'il avait eues avec les naturels de la contrée, et les signaux qu’il avait érigés pour guider La Sale dans sa marche.

Après une longue navigation dans le lit inférieur du Micissipi, on entra dans un canal naturel de dérivation ; on en suivit le cours, et l’on atteignit successivement les lacs qui furent nommés de Muurepas et de Pontchartrain ; puis, on revint à la baie de Biloxi, où l’on érigea un fort, qui fut, pendant quelques années, le centre des établissemens français de la Louisiane. D'Iberville fit construire simultanément le fort de La Balize, près de l'embouchure du fleuve, et il avait, dans son voyage, tracé le plan, ou marqué la place d’un troisième fort, dans le pays des Natchez. Mais il faut revenir aux affaires du Canada proprement dit.

Le comte de Frontenac eut pour successeur le chevalier de CALLIERES, qui fut remplacé par M. de Vaudreuil, dans le gouvernement de Mont-réal. M. de Callières possédait les qualités nécessaires dans les circonstances où il se trouvait: par sa fermeté, sa prudence et sa sagacité, il sut tenir les Iroquois en échec, et les reconcilier enfin avec les Français. et avec les autres tribus sauvages.

Au commencement de l'hiver de 1699 à 1700, le nouveau gouverneur du Canada, reçut, par le chevalier de Bellamont, une lettre du roi (de France), par laquelle il lui était ordonné de faire cesser tout acte d'hostilité entre les Français et les Anglais. Cette lettre avait été adressée ouverte au général anglais, et le roi d'Angleterre avait adressé pareillement à M. de Callières celle qu'il écrivait, en conformité, à M. dé Bellamont. La difficulté ne roulait donc plus que sur la conclusion de la paix avec les Iroquois, M. de Callières entendant traiter exclusivement avec ces derniers, et aux conditions proposées par son prédécesseur, et M. de Bellamont ne voulant pas que la paix se fit sans son aveu, ni à d’autres conditions que cellesqui lui plairaient. De leur côté, les Iroquois paraïissaient craindre, s'ils se reconciliaient de bonne foi avec les Français, de s’attirer le mécontentement, sinon les armes, de leurs anciens amis. Ils montrèrent pourtant quelque fermeté, en cette occasion, comme ils avaient déjà fait précédemment, en donnant à entendre aux Anglais, qu’ils voulaient bien être leurs alliés, mais non leurs sujets, et ils envoyèrent des députés à Mont-réal, pour y parler de paix.* Après

* Dans un grand conseil que le chevalier de BELLAMONT avait tenu chez les Iroquois, et auquel les anciens des cinq cantons avaient assisté, les Agniers avaient débuté par lui déclarer qu’ils ‘ étaient les maîtres de l:urs terres ; qu’ils y étaient établis longtems avant que les Anglais et les Hollandais y eussent paru; et

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l’audience que leur donna le gouverneur, ces députés repartirent, accompagnés detrois Français, le P. BRUYAS, jésuite, et MM. de Maricourt et JONCAIRE, qui devaient travailler à disposer les Cantons à une paix prochaine et sincère. Ces envoyés furent reçus à Onnontagué, avec de grandes démonstrations de joie. Du lac de Gannentaha, où l’on était venu à leur rencontre, on les conduisit, comme en triomphe, jusqu’à la principale bourgade du canton. Ils y entrèrent, au bruit de plusieurs décharges de mousqueterie, et furent régalées ensuite avec profusion.

Quelques jours après, ils furent introduits dans la cabane du conseil, où ils trouvèrent les députés de tous les cantons supérieurs. Le P. Bruyas, qui était chargé de porter la parole, commença un discours qui roula principalement sur trois points, qu’il appuya de trois colliers: par le premier, il exhortait les Iroquois à se souvenir qu'OnonTxio était leur père, et que leur devoir et leur intérêt les ergageaient également à lui demeurer obéissants, comme il convenait à des enfans, soit qu’ils fussent en bonne intelligence avec CoRLAR, qui n'était que leur frère, soit qu’ils eussent quelque chose à démêler avec lui: par le second, il témoignait son regret de la perte que la nation iroquoise avait faite de plusieurs chefs et d’un grand nombre de guerriers : par le troisième, il leur déclarait que le nouveau gouverneur général était sincèrement porté à la paix, et qu’il la leur accorderait volontiers, pourvu que, de leur côté, ils la voulussent aussi de bonne foi: et il leur exposa les conditions auxquelles le gouverneur était disposé à traiter avec eux.

que pour lui faire voir que tous les lieux occupés par la nation lui appartenaient en propre, ils allaient jetter au feu tous les papiers qu'on leur avait fait signer, en différentes occasions ;” ce qu’ils firent sur-le-champ.

Maricourt fit aussi un discours, où il n'oublia rien pour faire comprendre aux Iroquois tout ce qu'ils avaient à craindre du ressentiment de leur père, s'ils n’acceptaient pas la paix qu'il leur offrait, à des conditions aussi raisonnables que celles qu’on venait de leur expliquer, et ce qu’ils pouvaient espérer de lui et de tous les Français, s'ils ouvraient, une bonne fois, les yeux sur leurs véritables intérêts.

Le lendemain, comme ils délibéraient entre eux, sur ce qu’ils répondraient aux Français, un vieil Onnontagué et un jeune Anglais arrivèrent d'Orange, et leur dirent, de la part du chevalier de Bellamont, qu'ils se donnassent bien de garde d'écouter les Français, et qu’il les attendait, dans dix ou douze jours, à Orange, où il leur ferait savoir ses volontés. Cette manière impérieuse de parier choqua le conseil: “Je ne comprends pas, dit Téganissoré, comment mon frère l'entend, de ne vouloir pas que nous écoutions la voix de notre père, et de chanter la guerre, dans un temps où tout nous invite à la paix.”

Le P. Bruyas profita de cette disposition, pour faire observer à l'assemblée que le général anglais traitait les Iroquois en sujets, et ce qu’ils auraient à souffrir d’une domination si haute et si dure, quand, une fois, ils s’y seraient soumis; ce qui ne manquerait pas d'arriver prochainement, s'ils laissaient échapper l’occasion qu’ils avaient entre les mains de se reconcilier, d’une manière durable, avec ONoNTHIo. Joncaire ajouta que les Anglais, en s’opposant à cettereconciliation, ne pouvaient avoir d’autre vue que de laisser les Iroquois se consumer, peu à peu, par la guerre, ou du moins s’affaiblir de manière à n’être plus en état de refuser de subir un joug dont ils reconnaîtraient peut-être trop tard la pesanteur.

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Le conseil général de toute la nation iroquoise fut assemblé à Onnontagué : l’envoyé anglais y fut admis, et Téganissoré y parla, au nom de tous les cantons. Il adressa d’abord la parole aux députés français, et commença par les assurer que toute la nation était disposée à écouter la voix de son père, c'est-à-dire, à lui obéir. Il ajouta que chacun des cantons allait lui envoyer des députés, pour savoir ses volontés. Puis, se tournant vers l'Anglais: “Je ne fais rien en cachette, lui dit-il ; je suis bien aise que tu connaisses la disposition où je suis. Tu diras à mon frère CoRLAR, qui t'a envoyé ici, que je vais descendre à Québec, pour me rendre à l'invitation de mon père ONoNTuiIo, qui a planté l'arbre de la paix : j'irai ensuite à Orange, pour savoir ce que mon frère me veut.” En achevant ces mots, il mit cinq colliers aux pieds des députés français. Le P. Bruyas les releva, pour signifier qu’il les acceptait, au nom D'ONONTHIO.*

Rien n'arrêtant plus les envoyés français à Onnontagué, ils en repartirent, accompagnés des députés de ce canton et de celui de Goyogouin. Ils furent reconduits

*“ Les colliers sont certaines bandes de deux ou trois pieds de longueur, et de six pouces de largeur, garnis de petits grains de porcelaine, qui sont faits de certains coquillages qu’on trouve au ord de la mer.* Ces grains sont ronds et gros comme de petits is, et une fois plus longs qu’un grain de bled. Ils sont bleus ou lancs, percés en long comme les perles, et enfilés de la même manière, à des fils, à côté les uns des autres. (On ne saurait faire aucune affaire, ni entrer en négociation avec les Sauvages de Canada, sans l'entremise de ces colliers, qui servent de contrats et d'obligations parmi eux, l’usage de l'écriture leur étant inconnu. Ils gardent quelquefois un siècle ceux qu'ils ont reçus de Jeurs voisins ; et comme chacun a sa marque différente, on apprend des vieillards le temps et le lieu où ils ont été donnés, et ce qu'ils signifient ; après lequel siècle, ils s’en servent à de nouveaux traités.” —LAHONTAN.

e Au temps de Jacques Quartier, ces coquillages se pêchaient dans ls

Pr Rivière @e Canada :” mais au temps de Lescarbot, “il n’y en avait p us.”

jusqu’à Gannentaha, avec les mêmes honneurs qu'on leur avait faits, à leur arrivée. Ils s’y arrêtèrent, quelque temps, pour attendre les députés des autres cantons. Pendant qu'ils y étaient, on annonça que le gouvern ur de la Nouvelle York avait levé le pavillon rouge, et saisi toutes les pelleteries qui se trouvaient à Orange appartenant aux Iroquois, pour leur faire entendre qu'il était déterminé à leur déclarer la guerre, s'ils ne respectaient pas ses volontés. Ces menaces n’empêchèrent pas les députés des Cantons de s’embarquer, au nombre de dix-neuf, avec les envoyés de M. de Callières. A leur arrivée à Mont-réal, on les reçut, au bruit d'une décharge de boîtes; ce qui causa quelque jalousie aux alliés de la colonie. On entendit quelques uns d'eux demander si c'était là la manière dont les Français reccvaient leurs ennemis. On les laissa dire, sans réfléchir assez, peut-être, comme le remarque Charlevoix, qu’on s’exposait à perdre desamis, en voulant regagner des ennemis, par une conduite qui pouvait les rendre encore plus fiers et plus difficiles. Il n'en fut rien pourtant: dans l’audience que le gouverneur leur donna, leur orateur parla de manière à être applaudi de tous ceux qui l’écoutaient.

La réponse que leur fit M. de Callières les satisfit de même, au point de leur faire dire que jamais on ne leur avait mieux parlé raison.

Les députés des tribus alliées parlèrent aussi, mais en peu de mots. Kondiaronk, qui avait été député par les Hurons, dit: ‘ J'ai toujours écouté la voix de mon père, et je jette ma hache à ses pieds ; je ne doute point que les gens d'en haut n’en fassent de même; Iroquois, imitez mon exemple? Le député des tribus outaouaises parla à peu près dans le même sens: celui des Abénaquis dit qu’il n’avait pas d'autre hache que celle de son

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père, et que son père l'ayant enterrée, il n’en avait plus. Les Iroquois domiciliés firent la même déclaration. Après quoi, il fut conclu et signé une espèce de traité provisoire, en attendant une grande assemblée, qui fut indiquée au mois d’août de l’année suivante. Le gouverneur signa le premier, ensuite l’intendant, puis le gouverneur de Mont-réal, le commandant des troupes, et les supérieurs ecclésiastiques aui se trouvaient à l'assemblée. Les chefs sauvages signèrent ensuite, en mettant, chacun, la marque de sa tribu au bas du traité. Les Onnontagués et les Tsonnonthouans tracèrent une araignée ; les Goyogouins, un calumet ; les Onneyouths, un morceau de bois en fourche, avec une pierre au milieu; et les Agniers, un ours.* Ce traité est daté du 8 septembre 1700.

Le gouverneur dépêcha aux tribus du Nord et de l'Ouest le P. ANJELRAN et le sieur Courtemanche, pour engager celles qui n’avaient pas envoyé de députés à Mont-réal à acquiescer au traité, et pour amener les chefs de ces tribus à l'assemblée générale de l’année suivante. Dans l'intervalle, une attaque faite à l’improviste par un parti d'Outaouais contre des chasseurs iroquois, et le projet de la construction d'un for: ar: Détroit, donnèrent lieu à quelques plaintes de la jar des Cantons; mais M. de Callières parvint à les satisfaire, ou à leur faire entendre raison, sur c*5 deux points.

M. de Callières écrivit au ministre de la marine et des colonies (M. DE PONTCHARTRAIN), pour lui rendre compte de ce qu’il avait fait. Il lui mandaït en même

* La signature que les Sauvages apposent à leurs traités solennels, n’est que le dessin, fait à la plume, de l’animal dont ils portent le nom. Quelquefois ce dessin est très bien exécuté, et offre les

signes exacts de ce qu'ils ont voulu représenter. ”—M. Dainvizix.

ne

temps, qu'il pensuit qu’on devait profiter de ia présente disposition des Cantons, pour régler avantageusement les limites, entre les Krançais et les Anglais; que si l’on ne pouvait pas obtenir la propriété du pays des Lroquois, il fallait, au moins, faire en sorte qu'il ne fût permis ni à la France ni à l'Angleterre d'y faire des établissemens. Quant à la religion, il jugeait qu'on devait laisser à ces peuples une liberté entière de choisir ou des missionnaires catholiques, ou des ministres protestants, ‘“ persuadé, dit le P. Charlevoix, qu’ils préfèreraient toujours les premiers aux seconds.”

Vers la fin de juillet 1701, Mont-réal se vit rempli de Sauvages de toutes les tribus. Les Iroquois s’y trouvèrent au nombre de deux cents. Le P. Anjelrañ en amena un grand nombre des tribus du Nord et de POuest, et Courtemanche y arriva, des mêmes quartiers, avec cent-quatre-vingts canots. La première audience publique eut lieu le ler août. Le gouverneur fondait sa principale espérance, pour le succès de son grand dessein, sur Kondiaronk, à qui il avait presque toute l'obligation de ce concert et de cette réunion, jusqu'alors sans exemple, de tant de tribus sauvages, pour la paix genérale ; mais ce chef tomba malade, au commencement de sa harangue, qu’il ne put achever qu'à voix basse. Il se trouva plus mal, à la fin de la séance, et on le porta à l’Hotel-Dieu, où il mourut le lendemain, au matin, après avoir reçu les derniers secours de la religion chrétienne, qu'il avait embrassée. Les funérailles qu’on lui fit eurent quelque chose de magnifique et de singulier: M. p£ Sainr-Ours, premier capitaine, ouvrait la marche, avec soixante soldats sous les armies. Ensuite venaient seize guerriers hurons, marchant quatre à quatre, vêtus de longues robes de castor, le visage peint en noire, et le fusil sous le bras.

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Le clergé venait après, et six chefs de guerre portaient le cercueil, qui était couvert d’un poële semé de fleurs, sur lequel il y avait un chapeau avec un plumet, un hausse-col, et une épée. Les frères et les enfans du défunt étaient derrière, accompagnés de tous les chefs des nations, et M. de Vaudreuil, gouverneur de la ville, fermait la marche. A la fin du service, il y eut deux décharges de mousquets, et une troisième, après que le corps eut été mis en terre. Il fut enterré dans l’église paroissiale, et l’on mit sur sa tombe cette inscription : Cy-Git 1e Rar, Chef Huron.* ‘ KONDIARONK, son vrai nom, dit M. Dainville, eût été aussi harmonieux, et aussi convenable.”

La mort de Kondiaronk, et celle de plusieurs autres Sauveges des plus considérables, qui arriva dans le même temps, engagèrent le gouverneur à presser la conclusion du traité. Il indiquu la dernière assemblée au 4 août. On choisit une grande plaine, hors de la ville ; on y fit une double enceinte de cent-vingt pieds de long, et de soixante-douze de large, l'entre-deux en ayant six. On ménagea, à l’un des bouts, une salle couverte d'environ trente pieds, pour les dames et le beau monde de la ville. Les soldats furent placés tout autour, et treize cents Sauvages furent arrangés dans l’enceinte, en très bel ordre. L’intendant, le gouverneur de Mont-réal et les principaux officiers entourraient le gouverneur général, qui était placé de manière à pouvoir être vu et entendu de tous, et qui parla le premier. Il dit, en peu de mots, que l’année précédente, il avait

* Kondiaronk, toujours applaudi, lorsqu'il parlait en public, “ne brillait pas moins, dit Charlevoix, dans les conversations particulières, et on prenait souvent plaisir à l’agacer, pour entendre ses reparties, qui étaient toujours vives, pleines de sel et ordinairement sans réplique. Il était, en ceia, le seul homme du Canada qui pût tenir tête au comte de Frontenac, lequel l’invitait souvent à sa table, pour procurer cette satisfaction à ses officiers.”

arrêté la paix entre toutes les nations ; mais que comme de toutes celles de l'Ouest et du Nord, il ne s'était trouvé à Mont-réal, que des Hurons et des Outaouais, il avait fait inviter les autres à lui envoyer des députés ; afin qu’il pût leur ôter solennellement la hache des mains ; déclarer à tous ceux qui le reconnaissaient pour leur père, qu’il voulait être désormais le seul arbitre de leurs différens ; leur commander l'oubli du passé, et leur promettre à tous une égale justice. ‘“ Vous devez, ajouta-t-il, être las de la guerre, dont vous n’avez tiré aucun avantage, et quand une fois, vous aurez gouté les douceurs de la paix, vous me saurez gré de tout ce que j'ai fait pour vous la procurer.”

Les Sauvages applaudirent à ce discours par de grandes acclamations : plusieurs des chefs y répondirent par des harangues. Les prisonniers de guerre furent ensuite remis, de part et d'autre, et le traitée de paix fut

apporté et signé par trente-deux députés. Après vint le grand calumet.* M. de Callières y fuma le premier, ensuite M. de Champigny, puis M. de Vaudreuil, et tous les chefs et les députés, chacun à leur tour. Le canon de la ville annonça, au loin, l’heureuse nouvelle, et le soir, il y eut illumination et feux de joie.

* Le calumet de paix est une grande pipe, faite de certaines pierres, ou marbre rouge, noir ou blanc. Le tuyau a quatre ou cinq pieds. de long. Le corps du calumet a huit pouces; la bouche où l’on met le tebac en a trois. Sa figure est à peu près celle d’un marteau d'armes. Les calumets rouges sont les plus en vogue et les plus estimés. Les Sauvages s’en servent res les négociations, pour les affaires politiques, et surtout dans les voyages, pouvant aller partout en sûreté, dès qu’on porte ce calumet à la main. Ilest garni de plumes jaunes, blanches et vertes, et il fait chez eux le même effet que le pavillon d'amitié fait chez nous ; car les Sauvages croiraient avoir fait un grand crime, et même attirer le malheur sur leurs nations, s'ils avaient violé les droits de cette vénérable pipe.—LAHONTAN.

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