‹ Histoire du Canada, sous la domination française [microforme]Chapitre 2 sur 19 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Contenant ce qui s’est passé depuis le premier Voyage de Quartier, en 1534, jusqu’à l'établissement du Gouvernement Civil, en 1663,

C’est peut-être au zèle national, appellé depuis patriotisme, de Philippe CHABOT DE BRIoN, Amiral de France, qu’il faut attribuer principalement la découverte de la grande Rivière du Canada, et de l’intérieur de ce pays. (Ce seigneur engagea Francois I à reprendre le dessein d’établir une colonie française dans le Nouveau-Monde. Il lui présenta un Capitaine Malouin, nommé Jacques QUARTIER, dont il connaissait le mérite, ct que ce prince agréa. Le vice-amiral, Charles DE Mouy DE LA MEILLERAYE, prit l'affaire à cœur, et bientôt Quartier eut à sa disposition deux vaisseaux du port d'environ 60 tonneaux, * et cent vingthommes d'équipage. Il partit du port de Saint-Malo, en Bretagne, le 20 avril 1534, vieux style, ou, comme

* Vu les progrès faits dans l’art de la construction des vaisseaux, comme dans la plupart des autres arts mécaniques, on doit croire qu'un vaisseau de 60 tonneaux, à cette époque recuiée, était beaucoup plus pesant et plus grand que ne le serait présentement un vaisseau de la même capacité.

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nous compterions présentement, le 30 de ce mois,* et eut des vents si favorables, qu’il aborda le 10 (20) mai, au cap de Bonne-: Vue, ou Bonavista, sur la côte orientale de Terre-Neuve, par les 48°. 30m. de latitude septentrionale. Ayant trouvé la terre encore couverte de neige, et le rivage bordé de glace, il ne put, ou n'ôsa s’y arrêter. Il descendit au sud, l’espace de cinq à six lieues, et entra dans un port qu’il nomma Sainte-Catherine, et où il s’arrêta pendant dix jours, pour attendre un temps plus favorable. Cinglimt de là au nord, il découvrit, ou reconnut un grand nombre d'îles, et, entre autres, celle qu’il appelle Ze aux Oiseaux. La glace dont cette ile était entourrée étant rompue et divisée en pièces, il y envoya ses chaloupes, pour y prendre des oiseaux, dont “il y a, dit-il, si grand nombre, que c’est chose incroyable à qui ne le voit; car cette île, qui peut avoir une lieue de circuit, en est si pleine, qu’il semble qu'ils ÿ ont été apportés et comme semés; et néanmoins, il y en a cent fois plus à l’entour eten l’air.”f Il reconnut toute la côte orientale de Terre-Neuve, traversa le détroit dé Belle- Isle, qu’il appelle Golfe des Châteaux, et voguant au sud-ouest, il reconnut des caps, des îles en grand nombre, et des hâvres, sur la côte du Labrador, dont il ditque “si la terre correspondait à la bonté des ports, ce serait un grand bien, mais qu'on ne la doit point appeller terre, mais plutôt cailloux et rochers sauvages, et lieux propres aux bêtes farouches.” Il n’y vit ‘ autre chose (en fait de végétation), que mousse et petites épines et

* Les voyages de Quartier au Canada ayant eu lieu avant la réformation du Calendrier Julien, faite sous GRegoIREe XIII, en 1582, ses dates se trouvent de dix jours en arrière de notre présente manière de compter.

Nous mettons et mettrons entre guillemets ‘“ ”, les paroles des auteurs cités mot pour mot, ou avec de très légers change-

mens quant au style et à l'orthographe ; et cela, pour n’être pas obligé de repéter trop souvent les mêmes noms.

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buissons, ça et là, séchés et demi-morts.” Il y rencontra des hommes de belle taille, qui portaient leurs cheveux liés au sommet de la tête, ‘comme une poignée de foin,” et ornés de plumes d'oiseaux. Ils étaient vêtus de peaux d’animaux, tant les hommes que les femmes, avec cette différence, que les premiers n'étaient couverts qu’en partie, mais que les femmes étaient ‘“percluses et renfermées en leurs habits, et ceintes par le milieu du corps.” Les hommes avaient le visage peint de certaines couleurs rouges. Quartier apprit, à son retour, que ces gens n'étaient pas des uaturels du lieu, mais qu’ils y venaient, en été, de contrées plus tempérées, pour faire la pêche du loupmarin.

Du Labrador, notre navigateur revint à la côte occidentale de Terre-Neuve, où il reconnut divers ports et caps ; puis se dirigeant vers le sud-ouest, il découvrit ou reconnut les îles qui furent nommées ensuite de la Magdeleine, et parvint à l'embouchure de la rivière appellée plus tard Miramichi; et puis, remontant au nord, il entra dans une grande baie, où il soutfrit beaucoup du chaud ; ce qui la lui fit nommer Golfe ou Baie de la Chaleur. Il reconnut les côtes depuis cette baie jusque près de celle que des écrivains moins anciens ont nommée baie de Gaspé, etrencontra, en plusieurs endroits, des Sauvages, avec lesquels il troqua des effets de peu de valeur pour des peaux d'animaux. Il les dépeint comme les hommes les plus pauvres qu’il y eût au monde, allant presque nus, et ne possédant rien que leurs canots et leurs filets. Ces hommes étaient chasseurs, puisque le peu de vêtemens qu’ils portaient étaient faits de peaux de bêtes sauvages; mais leur principale occupation, comme leur principale ressource, était la pêche. Ils cultivaient le maïs et quelques légumes,

Leur pays, d’après la description qu’en donne Quartier, était couvert de forêts offrant une variété d'arbres de haute futaie, d’arbustes fruitiers, et de vignes; ou de prairies parsemées de fleurs et d’herbes odoriférantes.

Quartier employa les mois de juin et de juillet à faire ces courses et ces reconnaissances. Le ler (10) août, étant entre la baie des Chaleurs et celle de Gaspé, il fit planter une croix de trente pieds de hauteur, au milieu de laquelle il fit mettre un écusson en relief avec trois fleurs de lys, et au-dessus, ces mots en grosses lettres entaillées dans le bois: Vive LE Rot DE FRANCE. Quartier et ses gens s’agenouillèrent devant cette croix, et l’adorèrent, comme il s'exprime, au grand ébahissement, sinon au grand scandale du peuple du pays, dont le chef fit une longue harangue, en regardant cette croix, et en montrant toute la terre des environs, comme s’il eût voulu dire qu’elle était toute à lui, et qu’on n’y devait rien faire sans sa permission.

Quartier fit plus, ou pis, que de prendre possession d’un pays qui ne lui appartenait pas; car ayant attiré le chef en question et ses trois fils dans une de ses chaloupes, en feignant de leur vouloir faire des présens, quelques uns de ses gens suisirent, par son ordre, deux des derniers, et les entrainèrent dans les vaisseaux. Il les fit aussitôt habiller élégamment, et donna à entendre à leur père, qu’il ne les emmenait que pour les bien traiter et : les ramener prochainement.

Continuant à cingler vers le nord, il entra dans la baie de Gaspé, traversa le golfe de Saint-Laurent, et se trouva le 15 (25) août, au port de Blanc- Sablon, sur la côte méridionale de Labrador. De ce port, il fit voile directement pour la France, et arriva à Saint-Malo, le 5 (15) de septembre.

Sur le rapport que Quartier fit de son voyage, la cour

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jugea qu'il convenait de continuer les découvertes commencées, et d’obt=nir des renseignemens plus amples sur des contrées où il pourrait être avantageux à la France de former des établissemens. Le vice-amiral de la Meillcraye, qui, plus qu'aucun autre peut-être, continuait à s'intéresser au succès de ce dessein, obtint pour Quartier une commission plus ample que la précédente, et un armement plus considérable. Ce dernier mit à la voile, du même port de Saint-Malo, le 19 (29) mai 1535, avec trois vaisseaux, dont le plus grand, nommé la Grande-Hermine, était du port de cent à cent vingt tonneaux ; le second, la Petite- Hermine, du port d'environ soixante tonneaux, et le troisième, l’Emérillon, qu'il appelle gallion, de quarante tonneaux. Il était aécompagné de plusieurs gentilshommes, MM. Claude DE POoNTBRIANT, Charles DE LA POMMERAYE, Jean Gouxon, Jean POULET, entre autres, qui voulurent le suivre en qualité de volontaires.* La traversée ne fut pas, à beaucoup près, aussi courte que la précédente : bientôt, le vent devint contraire, et il s’éleva de violentes tempêtes: les vaisseaux, séparés les uns des autres, ne se rejoignirent que le 26 juillet,f au port de Blanc- Sablon, où ils avaient rendez-vous. Quartier s’avança plus loin. vers l’ouest qu’il n'avait fait dans le précédent voyage, et reconnut encore un nombre d’iles, de caps et de ports, jusqu’à ce que, se trouvant vis-à-vis de la pointe sud-est d’Anticosti, les deux Sauvages qu’il

* On nous permettra de nommer aussi les Capitaines et Maîtres des premiers vaisseaux européens qui soient entrés et aient pénétré dans le fleuve Saint-Laurent : c’étaient, pour la Grande- Hermine, Jucques Quartier lui-même et Thomas FROSMONT ; pour la Petite-Hermine, Marc JALoBERT et Guillaume Le MARIE’, et pour l’Emérillon, Guillaume Le BRETON et Jacques MAINGART.

+ Toutes les fois que nous ne mettrons pas la. date du nouveau style entre parenthèses, il y faudra suppléer en mettant dix jours plus tard la date donnée. Ici ce devrait être le 5 août.

ramenait de France, et qu’il nomme, plus tard, TA1Gu- RAGNY et DomAGAYA, lui dirent que c'était une île, et qu'il y avait passage au sud, entre cette île et la presqu’ile nommée alors Hongnedo (ou Ognedoc), pour “aller à Canada.” Il la nomma Ile de l’Assomption. Après avoir reconnu les terres, au sud d’abord, et ensuite au nord, il revint au sud, et continua à naviguer, en remontant le fleuve, ses deux Sauvages lui donnant des renseignemens exacts sur les lieux qu'il avait à reconnaître ; particulièrement sur le Saguenay et sur le grand fleuve d’ÆHochelaga, comme ils l’appellaient,

qu'ils lui dirent aller en rétrécissant jusqu'à Canada, :

c'est-à-dire apparemment, jusqu’à la ville, au grand village, ou au village par excellence. :

Après avoir été retenu pendant plusieurs jours aux Sept-Isles, par des brumes et des vents contraires, et s'être arrêté au Bic, qu'il appelle Hâvre des Ileaux Saint-Jean, il parvint à l'embouchure du Saguenay, dans lequel il entra, et qu’il décrit comme “une rivière fort profonde et courante, entre hautes montagnes de pierre nue, sur lesquelles cependant une grande quantité d'arbres de plusieurs sortes croissent comme sur bonne terre.” Il y rencontra des Sauvages du Canada, qui y faisaient la pêche du loup-marin et autres poissons, et qui parurént d’abord fort effrayés, mais que Taiguragny et Domagaya parvinrent à rassurer.

Ayant remonté le fleuve l’espace de quinze lieues, Quartier mouilla auprès d’une ile qu’il nomma Ile aux Coudres, à cause du grand nombre de coudriers qu'il y trouva. Huit lieues plus haut que l’Ile‘aux Coudres, il en trouva une beaucoup plus grande et plus belle, à laquelle il donne de dix à douze lieues de longueur, quoiqu’elle n’en ait qu’environ sept, et que la grande quantité de vignes sauvages qu'il y remarqua, lui fit

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nommer Jle de Bacchus. Ayant jetté l'ancre entre l'ile de Bacchus, ou d'Orléans, et la grande terre du Nord, il y fit connaissance avec les gens du pays, alors occupés en grand nombre à la pêche de l’anguille et autres poissons. Taiguragny et Domagaya, qui parlaient la même langue qu'eux, bien qu'ils eussent été enlevés près de la baie de Gaspé, leur ayant raconté le bon traitement qu’ils avaient éprouvé, dans le voyage et en France, ils offrirent à Quartier et à ses gens, du poisson, du maïs et des melons en abondande. Les hommes et les femmes ne cessaient d'aborder les navires dans leurs canots, pour se réjouir du retour de leurs deux compatriotes. Quartier les festoya aussi, et leur fit quelques petits présens.

Le lendemain, l’Agohanna, c’est-à-dire le seigneur ou le grand chef de Canada, nommé Donnacona, arriva, accompagné de douze grands canots chargés de gens. Il en fit rester dix en arrière, et s’avança avec les deux autres, montés de seize hommes, vis-à-vis du plus petit des vaisseaux de Quartier, et commença une harangue de compliment et de bienvenue, en démenant son corps et ses membres ‘“ d’une merveilleuse sorte,” en signe de joie et pour témoignage d'amitié. Il conversa ensuite familièrement avec Taiguragny et Domagaya : ce qu’ils lui racontèrent alors lui plut tellement, qu’il pria le capitaine français de lui donner ses bras à baiser, pour le remercier et lui témoigner sa reconnaissance. Quartier descendit dans le canot de Donnacona, et y fit apporter du pain et du vin, pour le traiter lui et sa suite ; après quoi, on se sépara, le chef emmenant avec lui les deux Sauvages revenus de France.

Quartier désirant trouver un lieu propre à mettre ses

-navires en sûreté, cotoya en chaloupes l'ile d'Orléans ;

‘au bout de laquelle il trouva un affoure d’eau fort beau et plaisant, (bel et délectable, comme il dit ailleurs), où il y a une petite rivière venant du nord, et hâvre de barre marinant de deux à trois brasses, et un détroit du fleuve fort courant et profond, qui n’a de large qu'environ un tiers de lieue, et par le travers duquel il y a une terre double de bonne hauteur toute labourée (ou cultivée).”

Ayant jugé l’endroit convenable pour y mettre leurs vaisseaux, les Français se rembarquèrent dans leurs chaloupes pour retourner à l’ile d'Orléans. Comme ils sortaient de la rivière ‘ venant du nord,” ils trouvèrent au-devant d’eux un des chefs de la bourgade de Stadaconé, située sur la hauteur, au sud ou sud-ouest de cette rivière, que Quartier nomma Sainte. Croix, et qui est la même qui a été appellée depuis rivière de Saint- Charles. Ce chef, qui était accompagné d’un grand nombre d'hommes et de femmes, fit une harangue, en témoignage de joieet “ d'assurance ;” après quoi, tous se mirent à chanter et danser, ‘ étant dans l’eau jusqu'aux genoux.” Quartier leur donna des bagatelles, dont néanmoins ils furent si satisfaits, qu'’éloignés d’eux de près d’une lieue, les Français les entendaient encore chanter et pousser des cris de joie.

Le 14 (24) de septembre,* Quartier vint placer ses navires à l'entrée de la rivière de Saint-Charles. Ce même jour, Donnacona et tous ceux qui avaient fait la pêche à l’île d'Orléans, s’en revenaient à Stadaconé, leur demeure, dans vingt-cinq canots. Ils s’approchèrent des Français, en donnant de grandes marques de

* C’est ce même jour que le nom de Sainte-Croix fut donné à la rivière “ venant du nord” et à l'endroit, Dans ces temps-là, le calendrier servait ordinairement de nomenclateur aux navigateurs qui faisaient des voyages de découverte.

d’eau fort me il dit u nord, et brasses, et > qui n’a le travers eur toute

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joie et d'amitié, à l'exception de Domagaya et de Taiguraguy, qui ne voulurent point monter dans les navires, bien qu’ils fussent invités à le faire, mais qui pourtant promirent alors à Quartier de l'accompagner à Hochelaga.

Le lendemain, Quartier voyant Donnacona et nombre de ses gens se tenant sur une pointe de terre, au bord du fleuve, et paraissant ne pas Ôser s'approcher des vaisseaux, alla les trouver, accompagné d’une partie des siens. Dès l’abord, il s’apperçut que les deux hommes qu’il avait ramenés de France avaient commencé à inspirer de la méfiance à leurs compatriotes : l’un d'eux (Taiguragny) lui dit que l’Agohanna était marri de voir que les Français portaient tant de “bâtons de guerre,” tandis qu’eux n’en portaient point. Néanmoins, après quelque apparence de refroidissement, la confiance et la bienveillance entre le chef et le capitaine semblèrent parfaitement rétablies.

Le 16 (26), Quartier mit ses deux plus grands vaisseaux dans le hâvre, où il y a, dit-il, “de pleine mer trois brasses, et de basse eau demi-brasse, et laissa le plus petit dans la rade, pour aller à Hochelaga. Ilaurait voulu se faire accompagner des deux Canadois* qui entendaient un peu le Français, pour lui servir d’interprêtes ; mais dans une seconde visite que lui fit Donnacona, accompagné de plus de cinq cents personnes, hommes, femmes et enfans, Taiguragny lui dit que l'Agohanna était fâché qu’il allât à Hochelaga, et qu'il ne lui permettrait pas (à lui qui parlait) de ly accompagner, comme il avait promis de le faire, “ parce que la rivière ne valait rien.” En effet, les Sauvages em-

* Ainsi nommerons-nous occasionellement, pour plus de briè-

veté, les peuples qui, à cette époque, habitaient le Canada. Le

mot Cunadiens, employé par Quartier, sentirait l’équivoque.

ployèrent, nous ne saurions dire pour quelles raisons, prières, présens, promesses et menaces indirectes, pour empêcher Quartier de faire ce voyage. Le 18, veille du départ, Taiguragny lui répéta qu’il ne serait permis à nul d'eux d'aller avec lui, “s’il ne baillait plège (ôtage) qui demeurût à terre avec Donnacona.”

Quoiqu’'eussent pu faire ou dire les gens de Stadaconé, Quartier partit le 19 (29) de septembre, dans l’'Emérillon, avec deux chaloupes, et accompagné de tous les gentilshommes et de cinquante mariniers. Il trouva, ‘des deux côtés du fleuve, les plus belles et meilleures terres qu'il soit possible de voir, aussi unies que l’eau, pleines des plus beaux arbres du monde, et tant de vignes chargées de raisins qu’il semblait qu’elles y eussent été plantées de main d'homme.” Ïl vit pareillement sur les rives du fleuve ‘ grandnombre de maisons habitées de gens qui faisaient grande pêcherie de bons poissons, lesquels allaient aux vaisseaux ‘en aussi grand.amour et privauté” que si ceux qui les montaient eussent été du pays, leur apportant du poisson, &c., pour avoir de leur marchandise, levant les mains au ciel et faisant plusieurs cérémonies en signe de Joie.”

Etant à la distance de quinze à vingt lieues de Stadaconé, en un endroit qu’il dit se nommer Achelaci, et qui est, ajoute-t-il, ‘un détroit (retrécis:cment) du fleuve fort courant et dangereux,” il “esui « v'aite dr: “seigneur” du pays, accompagné « üu grand nombre de gens, lequel après une harangue animée, dans laquelle il paraissait le mettre en garde contre les périls de la navigation du fleuve en remontant, lui offrit en présent une jeune fille et un petit garçon.

Quoiqu'il naviguât ‘sans perdre heure ni jour,” Quartier n’atteignit qu’au bout de neuf jours le lac Saint-Pierre, auquel il donne douze lieues de long et

qu'il n pied d Marie, impétt impos: au-de:

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de Stadauci, et qui du fleuve

cinq ou six de large.* Parvenu au haut du lac, en navignent entre la côte du nord et les îles, il ne sut pas wrouvur le chenal, ou ne put le passer avec son gallion, il! fit incttre ce qu'il lui fallait de vivres et autreschoses

«dans ses deux chaloupes, et s’y embarqua, avec les

gentilhommes, les capitaines et maîtres qui l'avaient accompagné, et une trentaine de matelots, et arriva au pays d'Hochelaga, le 2 (12) octobre au matin, comptant avoir fait quinze lieues par jour, et n’en ayant fait qu'environ cinq. Mais il avait été arrêté en plusieurs endroits, sur la route, par les habitans du pays, qui lui apportaient du poisson et d’autres ‘“‘ victuailles,” et à qui il donnait en échange des couteaux, des patenôtres et autres bagatelles.

A plus de deux lieues, suivant le calcul de Quartier, mais réellement à moins d’une lieue de la ville capitale, ou principale bourgade du pays, qui paraît être la même qu'il nomme Tutonagny, dans son troisième voyage, au pied de ce que nous appellons le courant de Sainte- Marie, qu’il donne comme étant ‘“ un sault d’eau le plus impétueux qu’il soit possible de voir;” et qu'il lui fut impossible de passer, plus de mille personnes vinrent au-devant des Français, et leur firent ‘‘aussi bon accueil que jamais père fit à enfans,” les hommes, les femmes et les enfans, en bandes séparées, dansant en signe de joie, et jettant dans les chaloupes du poisson et du pain de gros mil (ou bled d'Inde) en si grande abondance, ‘“ qu’il semblait qu’il tombât de l'air.” Enhardis par un tel accueil, Quartier et une partie de ses gens descendirent à terre, et aussitôt cette foule se

* Primitisement, le Inc Saint-Pierre s’étendait des hauteurs de Nicolet et de In Baie du Febvre, d’un côté, à celles de Maskinongé, Saint-Barthelemy, &c., de l’autre : mais au temps des voyages de Quartier, il ne devait avoir cette étendue que dans la saison des hautes eaux.

pressa autour d'eux et leur fit une fête de réjouissance et de bienvenue qui dura plus d’une demi-heure, ou plutôtqui ne discontinua pas ; car Quartier s’étant retiré dans ses chaloupes avec ses gens, les Sauvages allumèrent des feux sur les bords du fleuve, et dansèrent auprès toute la nuit, en criant à toute heure: Aguiazé, c'est-à-dire, apparemment, ‘ Soyez les bien-venus.”

Le lendemain, de grand matin, Quartier se mit en route, accompagné des gentilshommes et de vingt mariniers, et guidé par trois des gens du pays. Il s’avança par une superbe chenaie, et par un chemin ‘aussi battu qu’il soit possible de voir en la plus belle plaine.”

Ayant fait ce, qu’en s’exagérant la distance, il croyait être une licue et demie, il rencontra un chef, accompagné de plusieurs autres personnes, qui lui fit entendre par signes, qu’il fallait se reposer là, auprès d’un feu, qu'ils avaient fait, et prononça une harangue de bon accueil. Quartier lui donna deux haches, deux couteaux, et de plus un crucifix, qu’il lui fit baïser, et qu’il lui pendit au cou. À une demi-lieue de là, les Français arrivèrent à la vue de la ville, “sise au milieu de belles et grandes campagnes, et de terres cultivées, et joignant une montagne, aussi bien cultivée et fort fertile. Lorsqu'ils furent près de cette ville, un grand nombre de ses habitans en sortirent et vinrent au-devant d’eux, leur faisant bon accueil à leur manière. Leurs guides les menèrent dans une grande place située au milieu, d’un jet de pierre environ en quarré, et leur firent signe des’y arrêter. Aussitôt, s’assemblèrent autour d’eux toutes les femmes et les filles de la ville, une partie des premières ayant des enfans dans leurs bras, et leur baisèrent le visage, les mains, les bras et les autres parties du corps où elles pouvaient toucher, leur faisant toutes les caresses imaginables, et leur demandant par signes

issance et plutôt qui 6 dans ses èrent des Près toute st-à-dire,

je mit en ngt mari- L's’avança ussi battu 1e.”

il croyait :ompagné ndre par eu, qu’ils \ accueil.

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de vouloir bien toucher leurs enfans. Ensuite, les hommes firent retirer les femmes et les enfans, et s’assirent sur la terre, autour de Quartier et de ses compagnons. Presque aussitôt, plusieurs femmes revinrent, apportant chacune une natte carrée, en forme de tapisseries. Ellesles étendirent à terre, et firent asseoir dessus les étrangers. Bientôt après, fut apporté par neuf ou dix hommes, sur une grande peau de cerf, l’Agokanna, ou seigneur du pays. À l’exception d’un bandeau fait de poil de hérisson ou porc-épic, qu’il portait en guise de diadème, ce grand chef n’était pas mieux ‘“ accoutré” que les autres: il était âgé d'environ cinquante ans, et tout perclus de ses membres. Après qu’il eut fait ‘ son signe de salut” à Quartier et à sa suite, il lui montra ses bras et ses jambes, en le priant de les vouloir toucher, comme s’il lui eût demandé “guérison et santé.” Quartier lui ayant frotté les bras et les jambes, il prit sa couronne, et la lui mit sur la tête. Alors on amena au capitaine un nombre de malades, ou gens infirmes. N’ayant pas le pouvoir de guérir leurs corps, il pensa au salut de leurs âmes, “faisant sur eux le signe de la croix, et priant Dieu de leur faire la grâce de recevoir chrétienté et baptème.” Il leur lut l'Evangile Zn principio, et la Passion tout haut, ‘“ tellement, dit-il, que tous la pussent ouir ;” ce qu'ils firent en grand silence, regardant le ciel, et faisant les mêmes cérémonies qu’ils voyaient faire aux Français.

Après ces prières, Quartier fit ranger les hommes d’un côté, les femmes d’un autre, et les enfans d’un autre, et distribua aux uns et aux autres les présens qu’il crut leur mieux convenir, et devoir leur plaire davantage. Lorsqu'il voulut se retirer avec ses gens, les femmes se mirent au-devant d’eux, pour les arrêter, et on leur apporta les mets qui avaient été préparés pour

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cux, savoir des potages, du pain de maïs, du poissor, des concombres, &c.

Au sortir de la ville, les voyageurs furent conduits par un nombre d'hommes et de femmes, sur le sommet de la montagne voisine, qu’ils nommèrent le Mont Royal, et d’où ils eurent “vue et connaissance de plus de trente lieues à l’entour ;” du fleuve, d’un nombre de montagnes, et d’une ‘terre unie, labourable et la plus belle qu’il soit possible de voir.” Quartier ne laissa le pays qu’au grand regret de ses habitans, dont une partie le suivit assez loin, en descendant le fleuve. Ils lui avaient parlé avec assez d’exactitude, quoique par signes, des saults du fleuve, des grands lacs du sud-ouest, d’une grande rivière venant du nord-ouest, (celle des Ouftaouais) ; mais ilne lesavaitcomprisqu’imparfaitement. Ils lui parlèrent aussi d’une nation d’Agoÿuda, ou d'hommes méchants, probablement ceux qui furent connus plus tard sous le nom d’Iroquois, habitant ‘amont le fleuve,” c'est-à-dire au sud-ouest, ‘ armés jusque sur les doigts,” et continuellement en guerre entre eux ou avec leurs voisins.

Parti le 5 (15) octobre, de l'endroit où il avait laissé son gallion, il se trouva le 7, par le travers de la rivière de Saint-Maurice, qu’il nomma rivière de Fouez. Il reconnut les îles qui se trouvent à son entrée, et fit planter une “belle croix” sur la pointe de celle qui s’avance le plus dans le fleuve, et qu'on apperçoit de plus loïn. Il remonta cette rivière dans une chaloupe ; mais bientôt ne l'ayant trouvée ni grande ni profonde, il revint à son vaisseau, continua à descendre le fleuve, et arriva le 11 (21), au lieu où étaient ses navires.

“ Les maîtres et mariniers qui y étaient demeurés avaient fait un fort devant les dits navires, tout clos de grosses pièces de bois plantées debout, joignant les

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unes aux autres, et tout à l’entour garni d'artillerie, et bien ‘en ordre pour se défendre contre tout le pays.” Ce fort fut constrnit sur la rive gauche de la rivière Saint-Charles, assez près de son confluent, ou, pour parler d’après la relation, à l'endroit où il y avait ‘ de pleine iner, trois brasses, et de basse cau, demi-brasse ; où elle était assez étroite pour qu’on pût se parler et s'entendre d’une rive à l’autre, et vis-à-vis d’une pointe qu’il y avait sur le bord du fleuve ; et, pour compléter la désignation, à une petite demi-lieue de la bourgade de Stadaconé, bâtie sur le site de lu présente haute ville de Québec, ou de son faubourg de Saint-Jean. Le lendemain de l’arrivée de Quartier, Donnacona dui alla rendre visite, pour le féliciter de son heureux retour, et l’inviter à le venir voir, le lendemain, “à Canada,” c’està-dire, à la ville. En effet, le 13, le capitaine, accompagné des gentilshommes et de cinquante matelots. bien armés, traversa la rivière et s’achemina vers Stadaconé. A son approche, les habitans sortirent de leurs maisons, et vinrent au-devant de lui, à la distance d’un jet de pierre ou plus, puis se rangèrent, les hommes d’un éôté et les femmes de l’autre, dansant et chantant sans cesse, suivant leur manière de faire fète aux étrangers. Quartier fit aux uns et aux autres des dons de peu de valeur ; après quoi, il fut mené par la ville par Donnacona accompagné de Taiguragny comme interprète. Il ne parle ni du nombre, ni de la grandeur, ni de la forme des maisons, ou cabanes, mais se contente de dire qu’il les trouva bien fournies (‘“estorées”') de vivres pour passer l'hiver.

Les relations amicales durèrent quelque temps sur le même pied ; mais Taiguragny et Domagaya (qui sans doute avaient déjà raconté de quelle manière ils avaient été enlevés,) ayant dit à Donnacona et à ses gens que

ce qu’ils recevaient des Français ne valait pas, à beaucoup près, ce qu'ils leur donnaient en échange, il y eut refroidissement et méfiance réciproques, et Quartier fit “renforcer son fort, tout à l’entour, de fossés larges et profonds, avec portes à pont-levis, et d’une nouvelle enceinte de pieux debout, et il fut ordonné pour le guet de la nuit cinquante hommes à quatre quarts,” les trompettes devant jouer à chaque quart.

Toutes ces précautions seraient devenues inutiles pourtant, si l’état où les Français ne tardèrent pas à être réduits, eût été connu des Canadoïs, et si ces derniers leur eussent voulu du mal. Une espèce d’épidémie : (le scorbut) s'étant déclarée parmi les. habitans de Stadaconé, défense leur fut faite de la part du capitaine français d'approcher de ses navires ou de son fort. Malgré cette précaution, la maladie se communiqua bientôt à ses gens, et avec une telle violence, qu’il fut . un temps où il ne lui restait pas quatre hommes en état

d'agir, et que vingt-cinq en moururent. Il sut cacher cet état de choses ‘aux Sauvages, et obtint d’eux la connaissance d’un remède, au moyen duquel tous ses malades se rétablirent promptement. C'était une tisane faite avec l'écorce et les feuilles de l’annedda, ou de l’épinette blanche, pilées et bouillies ensemble ; tisane que Quartier donne, par exagération, comme un “ remède contre toutes maladies, le plus excellent quifut jamais vu ni trouvé sur la terre.”

Sur le printems, Stadaconé se trouva rempli de gens que les Français n’avaient pas accoutumé d’y voir, et que Quartier dépeint comme des “hommes beaux et puissants.” C’étaient sans doute des alliés des Canadois, peut-êtse les pères des Algonquins du temps de Champlain. Ils étaient venus avec Donnacona, qui avait été pendant plus de deux mois accupé à la chasse des

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chevreuils et des orignaux. Un homme envoyé à la ville, sous prétexte de porter un présent à l’Agohanna, trouva les maisons si pleines de monde, qu’à peine on s'y pouvait tourner; mais on ne lui permit pas d'en voir un grand nombre: on le renvoya vers les navires, en le conduisant jusqu’à la moitié de la distance.

A en croire Quartier, la rigueur de l’hiver de 1535 à 1536 fut extrême: l'épaisseur de la glace dans la rivière de Sainte-Croix aurait été de plus de deux brasses, et celle du givre de quatre doigts “sur les bois” dans les navires, où tous les breuvages (vins et eauxde-vie) auraient gelé dans leurs futailles. Le printems fut tardif aussi, et ce ne fut qu’au commencement de mai qu’on put songer au départ. Le 3 (13). de ce mois, Quartier fit planter dans son fort une croix de trente-cinq pieds de hauteur, ‘sous le croizillon de laquelle il y avait un écusson en bosse des armes de . France,” avec ces mots: FRaNciscus PrImus, DE GRATIA FRANCORUM REX, REGNAT. Il avait résolu de se saisir, de Donnacona et de l'emmener en France, afin qu’il pût exposer lui-même au roi toutes les merveilles qu’il lui avait racontées du Saguenay, où il disait avoir été, et qu’il lui avait décrit comme un pays peuplé d’hommes blancs, vêtus d’habits de laine, et recelant une quantité prodigieuse d’or et de pierres précieuses ; sans parler des contes ridicules de bêtes à deux pieds, d'hommes à une seule jambe, etc.* Taiguragny et Domagaya avaient prévenu leur chef que tel pourrait être le dessein du capitaine français. (Ce même jour, 8 mai, ce ne furent qu’allée et venue, hési-

* Donnacona n'était pas seulement un ‘homme ancien,” qui n'avait jamais cessé “ d'aller par pays depuis sa connaissance, tant par fleuves et rivières que par terre;” c'était encore un homme politique et facétieux, qui voulait éloigner de sa ‘ demeurance” un hôte suspect, ou rire de sa crédulité,

tation, agitation, trépidation, de la part du peuple de Stadaconé, sur le rivage, sur la rivière, aux environs des navires et du fort. Donnacona vint devant les navires, dans l'après-midi, et Quartier alla le saluer et l’inviter à venir manger et boire avec lui. Taiguragny lui avait conseillé de ne point entrer dans le fort; cependant, il ne laissa pas de l’y accompagner luimême, bientôt après; mais l'ayant vu passer de là dans la Grande-Hermine, il s'avanca pour l'en faire sortir. Quartier s’apperçut en même temps que les femmes s’enfuyaient, et que les hommes restaient en grand nombre aux environs du fort et des vaisseaux, et aussitôt il ordonna à ses gens de saisir Donnacona, Taiguragny, Domagaya, et deux autres des principaux, qu’il leur montra, et de les mettre “en sûre garde.” A l'instant même, tous les Sauvages se mirent à “fuir les uns dans leurs canots, les autres à travers les bois.”

On peut dire que la conduite du chef et des principaux habitans de Stadaconé surpassa, cette fois, en imprudence, pour ne pas dire en stupidité, tout ce qui peut s’imaginer ; à moins qu’on ne leur suppose le dessein de s’emparer du fort et des vaisseaux de Quartier. Mais comment supposer un tel dessein à des hommes qui n'étaient armés d'aucune manière, et qui, voyant leur chef prisonnier, au lieu de chercher à le délivrer, se mirent à “fuir et courir comme brebis devant je loup.” Il est plus probable que le désir d’être festoyés et de recevoir de nouveaux présens, l’emporta chez eux sur tout autre sentiment, même sur ceux d’une méfiance bien fondée et d’une crainte raisonnable.

Quoiqu'il en soit, cet acte de violence et de perfidie, (car nous ne pouvons le qualifier autrement), fut un sujet de deuil extraordinaire pour tous les habitans de Stadaconé. La nuit venue, une foule de peuple s’as-

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sembla sur le bord de la rivière, vis-à-vis des vaisseaux, et ne cessa de se lamenter et de crier: “ Agohanna! Agohanna Donnacona!” Ces cris et ces lamentations durèrent le lendemain jusqu’à midi. Alors Quartier fit monter Donnacona sur le pont, et lui recommanda d'avoir bon courage, et de dire à ses gens, qu’on ne l'emmenait que pour conter au roi de France ce qu’il avait vu du Saguenay et autres lieux, et qu’il reviendrait dans douze lunes, avec de grands présens. Ayant répété ces paroles à ses gens, ils en témoignèrent leur joie par de grands cris, et sur l'invitation qui leur en fut faite, quelques uns des plus notables s’approchèrent, dans un canot, pour lui parler, et donnèrent à Quartier vingt colliers du coquillage qu'ils appellaient ésurgni, et qu’ils regardaient comme la chose la plus précieuse qu’il y eût au monde. Donnacona envoya à ses femmes et à ses enfans les présens que lui fit alors Quartier, nomma AGONA, un des principaux éhefs, son lieutenant, ou régent, durant son absence, et ordonna qu'orflui apportât, le lendemain, les vivres dont il avait besoin pour le voyage. Ces vivres lui furent, en effet, apportés dès le matin, dans un grand canot conduit par quatre femmes. Donnacona leur répéta ce qu'il avait dit la veille, quart à son retour. Elles en témoignèrent beaucoup de joie, présentèrent chacune à Quartier un collier d’ésurgni, et lui donnèrent à entendre que lorsqu’il reviendrait, on lui ferait plusieurs présens. Quartier mit à la voile le 6 (16) mai, avec deux de ses vaisseaux seulement, n’ayant pas assez de monde pour manœuvrer le troisième.. Il rencontra, à l'ile aux Coudres, plusieurs canots de Canadoiïs qui revenaient du Saguenay. Ces gens ne furent pas peu surpris, et se montrèrent fort affligés, en apprenant qu’on emmenait leur grand chef. Mais Donpacona leur ayant dit qu’il

était bien traité, et qu’il reviendrait dans un an, ils parurent consolés, lui donnèrent trois paquets de peaux de castor etde loup-marin, et un'grand couteau de cuivre rouge, que Quartier crut venir du Saguenay, et à ce dernier un collier de leur précieux coquillage. Des haches qu'ils reçurent en présent achevèrent de les satisfaire.

Quartier nomme en passant l’Zle aux Lièvres, et passe le premier, à ce qu’il croit, entre l’île d’Anticosti, appellée par les Sauvages Vatiscotec, et la grande pointe, ou presqu'ile, nommée alors Æongnedo, et aujourd'hui Mont-Louis. Longeant la côte jusqu’à la hauteur du cap Dupré, ou de Prato, qu’il dit être le commencement de la baie des Chaleurs, il fut porté de là en un jour au nord de l’île de Brion, une des îles de la Magdeleine, reconnut et nomma le cap de Lorraine, aujourd’hui cap Nord, et le cap Suint-Paul, de l’ile du Cap-Breton. Cinglant de là à l’est, il parvint au port du Saint- Esprit, (aujourd’hui des Basques), sur la côte sud-est dé Terre-Neuve; alla de là aux îles de Saint-Pierre, où il rencontra plusieurs navires de France ; puis au cap de Raze, et enfin à la baie des Trépassés, appellée alors Rognousi, où il entra pour prendre de l’eau et du bois. Il partit de ce port le 19 (29) juin, et arriva à Saint- Malo le 16 (26) juillet.

Peu après son retour, Quartier fit son rapport au roi verbalement et par écrit; il lui présenta aussi les Canadois qu’il avait emmenés avec lui, lorsqu'ils furent assez instruits de la langue française pour se faire comprendre. Il paraît que Donnacona parla à Frangois I comme il avait parlé à Quartier; car après l'avoir entendu, ce prince fut persuadé que le Saguenay était ‘un très bon pays,” et qu'il s’y trouvait de ‘ grandes richesses.” Et quoique, peu après, Quartier

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eût à informer le roi de la mort de tous les ‘hommes sauvages” qu'il avait emmenés du Canada, sa majesté résolut d’y envoyer de nouveau le même Quartier, avec Jean François DE LA ROQUE, chevalier, seigneur de RoBErvAL, qu’elle nomma son lieutenant et Gouverneur dans les pays de Canada, Saguenay et Hochelaga, Quartier étant employé, cette fois, comme capitaine général (ou chef d’escadre), et maître pilote des vaisseaux ; afin de faire des découvertes plus amples que celles

| qui avaient été faites dans les deux précédents voyages,

“et atteindre, s'il était possible, à la connaissance du pays de Saguenay ;” les fonds nécessaires pour l’équippement de cinq navires devant être fournis par le trésor

| royal.

M. de Roberval chargea Quartier de surveiller l’armement, qui se fit dans le port de Saint-Malo, d’où les deux premières expéditions étaient parties. Les navires se trouvèrent prêts à mettre à la voile vers la mi-mai 1540. En arrivant à Saint-Malo, M. de Roberval les trouva en rade, et n’attendant que son arrivée pour partir. Ilprit l’état des gentilhommes, soldats et matelots engagés pour l’entreprise ; mais les poudres et autres munitions qu’il avait commandées dans la Champagne et la Normandie, n'étant pas arrivées, et l’ordre du roi étant de partir incessamment, à peine d’encourir son grand déplaisir, Roberval donna à Quartier “ pleine autorité de partir et prendre les devans, et de se conduire en toutes choses, comme s’il s’y fût trouvé en personne ;” tandis que luimême il irait faire appareiller un ou deux autres navires à Honfleur, où il pensait qu’étaientarrivéesses munitions, et les choses dont il croyait avoir besoin dans le voyage, et qu'il ne voulait pas laisser en arrière. 6

Quartier fit voile le 23 mai (vieux style), avec les cinq navires, approvisionnés pour deux ans. La navi-

gation ne fut ni moins longue, ni moins périlleuse que dans le précédent voyage ; bientôt le vent devint contraire et la mer tempêtueuse ; les vaisseaux ne se réunirent au port de Carpunt, sur le détroit de Belle-Isle, qu’un mois après avoir été séparés les uns des autres. Ayant attendu quelque temps en vain le sieur de Roberval, ils continuèrent leur route, remontèrent le fleuve, et arrivèrent au port de Sainte-Croix, le 25 août, trois mois, jour pour jour, après le départ de Saint-Malo. On s’y arrêta, et “les peuples du pays vinrent aux navires, montrant une grande joie de leur arrivée.” Agona, que Donnacona avait nommé son lieutenant durant son absence, y vint, accompagné d’un grand nombre d’hommes, de femmes et d’enfans. Son premier soin fut de s’informer de ce qu’étaient icvenus Donnacona et les autres chefs emmenés en France. Quartier lui avoua que Donnacona était mort, mais il lui cacha le sort des autres, en lui disant qu’ils s'étaient mariés, qu'ils vivaient en grands seigneurs, et qu’ils n'avaient pas voulu revenir dans leur pays.* Agona ne témoigna aucun déplaisir, en apprenant cette nouvelle, qu’il trouva bonne, selon Quartier, “parce qu'il demeurait seigneur et chef du pays par la mort de Donnacona.” En effet, la conférence terminée, le nouvel Agohanna prit l’espèce de diadème dont son front était orné, ainsi que ses bracelets, et en affubla le capitaine français, en “lui faisant des accolades et lui montrant de grands signes de joie.” Quartier lui remit sa couronne sur la tête, lui fit quelques petits présens, en lui en promettant de plus considérables, et ils se séparèrent bons amis, en apparance.

* La relation dit que ces ‘“ hommes sauvages ” furent baptisés, selon leur désir, et vécurent longtems en France. Cependant, d’après le rapport fait au roi par Quartier, ils étaient tous morts avant 1540. Les relations de ces temps là sont pleines de contradictions semblables.

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La première chose que fit Quartier, après cette entrevue, ce fut de remonter le fleuve avec deux chaloupes, “ pour y. voir un port et une petite rivière, à environ quatre lieues au-delà de Canada et du port de Sainte- Croix,” et qu’il trouva ‘ meilleure et plus commode que n'était l’autre, pour y mettre ses navires à flot.” YŸ ayant conduit ses navires, il en laissa deux dans la rade, pour les renvoyer en France, ce qu’il fit le 2 (12) septembre. Il confia à Marc JALOBERT, son beaufrère, et à Etienne Not, son neveu, qui les commandaient, des lettres pour le roi, dans lesquelles il lui rendait compte de ce qui avait été fuit, et lui mandait que M. de Roberval n’était pas arrivé, et qu’il craignait que les ventscontraires ne l’eussent forcé de retourner en France, après s'être mis en mer.

La petite rivière, à l'embouchure de laquelle Quartier plaça ses navires, est celle du cap Rouge. La description qu'il fait des environs est bien capable d'en donner l'idée la plus avantageuse. On doit l'en croire, quandil parle de la bonté du sol, de la beauté des arbres, chênes, érables, ormes, cèdres, bouleaux et autres, supérieurs à ceux de France de même espèce; de la quantité de “ vignes chargées de grappes aussi noires que ronces (meurons), mais moins agréables que celles de France,” par la raison ‘qu’elles croissent naturellement sauvages :” —la “belle mine du meilleur fer qui soit au monde, le sable sur lequel il marchait, qu'il donne comme ‘ mine parfaite, prête à mettre au fourneau ;” ces prairies naturelles pleines “ d'aussi belle et bonne herbe que jamais il ne vit en aucun pré de France ; l'abondance de chanvre, “aussi bon qu'il soit possible de voir,” qui croissait naturellement, sont choses un peu plus douteuses, ou sentant fort l'exagération:—les “feuilles d'un or fin aussi épaisses que l'ongle,” la ‘bonne quantité” de

pierres qu'il estime être des diamans ; les gros grains de la dite mine (d'or) qui se trouvens parmi ces pierres ; ces ‘“ veines de l'espèce des minéraux, qui luisaient comme or et argent; ces pierres qu'en quelques endroits il a trouvés ‘comme diamans les plus beaux, polis et merveilleusement taillés qu'il soit possible de voir,” et qui luisaient au soleil comme des étincelles de feu,” ce sont là des contes faits à plaisir, ou des exagérations ridicules.

Après avoir érigé une batterie, ou fait ‘ planter son artillerie,” pour mettre en sûreté les trois navires qu'il entendait retenir dans le pays, Quartier fit pratiquer ‘ un chemin en manière de double montée,” et fit faire, au sommet du cap un fort pour protéger celui qu'il avait construit à la hâte au bas, et commander tant le grand fleuve que la petite rivière. Il donna à ce fort et à l'endroit le nom de Charlesbourg-Royal, sans doute pour honorer en même temps et son Roy, et son protecteur spécial, CHARLES de la Meilleraye.

Le fort commencé, et les vivres et munitions mis en sûreté, Quartier tint une espèce de conseil, où il fut résolu qu'on irait à Hochelaga, pour “ voir la nature des saults” qu’il y avait à passer pour aller au-delà, et parvenir au Saguenay, croyant encore que c'était la route du pays qu'il appellait de ce nom; bien que dans son précédent voyage, il eût reconnu, à trente lieues de Canada, ou Stadaconé, l'embouchure de la rivière qui y conduit ; et cela, afin d'être plus en état de passer outre, au printems.

Deux chaloupes ayant été appareillées pour le voyage, Quartier partit de Charlesbourg-Royal, le 7 septembre, accompagné de Martin DE PAIMPONT et autres gentilshommes, et d'un nombre suffisant de mariniers. Il ne voulut point passer devant la bourgade d'Hochelay, la

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même qu'il appelle Achelaey dans son précédent voyage, * sans rendre visite au chef qui l'avait accueilli si cordialement, et avait voulu lui donner de si bons avis. Il lui fit présent d'un manteau de drap écarlate “tout garni de boutons jaunes et blancs et de petites clochettes,” de deux bassins de cuivre, de haches, couteaux, &c., et lui laissa deux jeunes garçons pour apprendre la langue du pays. Les voyageurs eurent ensuite le vent si favorable, qu'ils arrivèrent le 11, au premier sault, c'est-à-dire sans doute au pied du courant de Sainte-Marie, et à ‘‘ deux lieues” de la ville, ou bourgade, de Tutonagny, la même, en apparence, qu'il a appellée Hochelaga dans son précédent voyaget. Il laissa une de ses chaloupes au pied de ce premier sault, et tenta de le remonter avec l'autre, renforcée d'hommes. Il le remonta, en effet, et navigua jusqu'en un lieu où il trouva ‘mauvais fonds et de gros rochers,” probablement à la hauteur de ce que nous appellons la pointe Saint-Charles, un peu au-dessus de Montréal. Ne pouvant plus avancer avec leur chaloupe, les Français descendirent à terre, et suivirent un sentier battu le long du fleuve, jusqu'à un village dont les habitans les reçurent avec beaucoup d'amitié. Quartier leur ayant exposé l'objet de son voyage, ils lui donnèrent quatre jeunes gens qui les conduisirent jusqu’à un autre village, qui était vis-à-vis de ce qu'il appelle le deuxième sault, par où il faut entendre les rapides du bas de La Chine, ou le commencement du sault Saint-Louis. Ayant demandé, tant par signes que par paroles, à ceux

* Hochelay était probablement le nom de la bourgade, et Achelacy celui de l’endruit, ou du courant ou rapide (de Richelieu) vis-à-vis duquel elle était située.

Ÿ Hochelaga était-il le nom de l’île ou du pays, st T'utonagny, celui de sa capitale, ou principale bourgade ? naissance de la signification de ces deux mots, dans la langue & alors, pourrait seule peut-être résoudre ce problème.

de ce dernier village, combien il y avait de saults à passer et de chemin à faire pour se rendre au Saguenay, on lui répondit qu'à un tiers environ de la distance qu'il avait parcourue, depuis le premier sault, il y en avait un troisième, mais que le fleuve n'était pas navigable pour aller * au Saguenay ; c'est-à-dire que ce n'était pas la route, ou la direction qu'il fallait prendre pour y aller.

Muni de ces renseignemens, Quartier reprit la route de Charlesbourg-Royal, et voulut voir encore une fois, en passant, son ami d'Hochelay, mais il le trouva absent, On lui dit qu’il était allé en un lieu appellé Muisouna ; mais il apprit bientôt qu’il était descendu à Stadaconé, pour délibérer avec Agona de ce qu’ils pourraient entreprendre contre les Français. Quartier dit des habitans d'Hochelaga, que malgré leur bon accueil, et leurs belles démonstrations de joie, en voyant de nouveau les Français, “ils auraient fait de leur mieux pour les tuer,” comme il Papprit par la suite. L'enlèvement violent des deux frères, Taiguragny et Domagaya,

avait fait regarder Quartier comme un homme dange-,

reux et dont il fallait se méfier, par les habitans de Stadaconé ; l'enlèvement plus odieux encore, de Donnacona, qu'il appelle ‘ Seigneur et Roi de Canada,” et de quatre autres personnages notables, lui fit de tous les habitans de ce pays des ennemis ouverts ou secrets. Ce n'est ni la première ni la dernière fois, que des hommes soi-disant civilisés, ont eu à se repentir d'en avoir ainsi agi contre les droits de la nature et des gens, envers des hommes qu'ils appellaient Sauvages.

Arrivé à Charlesbourg-Royal, Quartier apprit de ,

ceux qui y étaient restés, sous la conduite du vicomte de Beavurre’, que ‘les Sauvages du pays” ne venaient plus autour de son fort, comme ils avaient coutume de faire, et qu'ils paraissaient être dans une grande crainte.

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Quelques uns de ses gens ayant été à Stadaconé, pour voir ce qui s'y passait, ils lui rapportèrent qu'ils y avaient trouvé “un monde considérable du peuple du pays, qui y étaient assemblés,” et en conséquence, il fit “apprèter toutes choses, et mettre son fort en bon ordre.”

Il paraît que durant l'hiver, Quartier et ses gens furent incommodés et inquiétés, sinon par des attaques ouvertes, du moins par des démonstrations hostiles, de Ha part des peuples du pays. Craignant de ne pouvoir pasleurrésister, s'ils l'attaquaient sérieusement, etfatigué d'atténdre toujours en vain M. de Roberval, il se détermina à laisser son fort de Charlesbourg-Royal, au commeéncement de juin, et relâcha vers le 15, au hâvre de Saint-Jean de Terre-Neuve, où Roberval était arrivé, depuis quelques jours, avec trois vaisseaux, portant deux cents personnes, gentilshommes,* soldats, matelots, et gens de travail. Il était parti de La Rochelle le 16 (26) avril 1542,f mais le mauvais temps l'avait contraint de relacher à Belle-Isle, en Bretagne, et il n'était arrivé que le 8 juin au port de Saint-Jean. Après lui avoir rendu ses devoirs, Quartier lui dit qu'il avait apporté certains diamans et une quantité de mine d'or, qu'il avait trouvée au pays. On fit l'essai de cette prétendue mine, et, suivant la relation, elle fut trouvée bonne. Il loua fort le pays comme étant très riche et très fertile, ajoutant que la seule crainte de ne pouvoir résister aux

* Les gentilshommes, ou “ personnes de qualité,” étaient, MM. DE SAINE-TERRE,commandant des vaisseaux, L'EspiNAY, GUINE- COURT, NOIRE-FONTAINE, DiEu-Lamoxr, FRorTE’, LA Brosse, DE LA Mine, LA SALLE, DE VILLENEUVE, LONGUEVAL, TALBOT, et Jean ALPUONSE, de Xanctoigne,

+Il y a icirvne nouvelle contradiction : d’après les dates des départs de Quartier et de Roberval, le premier aurait passé deux hivers à Charlesbourg-Royal; et cependant il est dit expressément dans la relation du dernier, qu'il avait été envoyé au Canada l'année précédente.

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Sauvages l'avait porté à retourner en France. Mais, continue Ja relation, M. de Roberval, qui avait des forces suffisantes, lui ayant commandé de retourner avec lui, rempli d'ambition, et voulait avoir seul l'honneur de la découverte de tous ces objets, il s'embarqua secrètement avec ses gens, la nuit suivante, et partit ainsi sans congé pour se rendre en Bretagne.

Roberval ne laissa le hâvre de Saint-Jean que le 30 juin. Il entra dans la “ Grande Baie,” passa par l'ile de l’Ascension (Anticosti), arriva et s'arrêta à quatre lieues à l'ouest de l’île d'Orléans, c'est-à-dire à l'entrée même de la rivière du Cap-Rouge, où il trouva un hâvre commode pour ses vaisseaux. Il y fit choix d'une place convenable pour s'y fortifier de manière à “commander à la grande rivière, et à pouvoir résister aux attaques des ennemis.” C'était là même que Quartier avait bâti, ou commencé à bâtir un fort. Roberval acheva ce fort, ou en construisit un autre, ou même deux, l’un sur le bord du fleuve, et l’autre sur le cap même, et . donna à ces forts, ou à l'endroit, le nom de France-Roy. Jean, ALPHONSE, qui avait accompagné M. de Roberval comme son premier pilote, décrit ce lieu de France-Roy de manière à ne laisser aucun doute sur sa situation, non plus que sur celle de Stadaconé, ou Canada, et du hâvre appellé Sainte-Croix par Jacques Quartier, “Depuis la pointe ouest de l'ile d'Orléans jusqu'à Canada, dit-il, il n'y a qu’une lieue, et jusqu'à France- Roy il y a quatre lieues. Le fort de France-Roy est par les 47 degrés et un sixème de degré.” Ce fort, que la relation dit ‘“ joli, beau à voir et d'une grande force,” fut bâti ‘“ sur une haute montagne” (le Cap Rouge): il y avait deux corps de logis, une grosse tour et une autre de la longueur de quarante à cinquante pieds, avec salle, chambres, offices, celliers, &c., et auprès,

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DU CANADA. 4l

four, moulins, puits, &c. Au pied du cap, il y avait un autre logement, dont partie formait une tour à deux étages, avec deux corps de logis, &c. Que ne durent pas donner à penser et à dire aux aborigènes, ces bâtimens de formes diverses et pour eux d'une ‘grandeur extraordinaire! Ils étaient pourtant revenus, ou ils revinrent alors de leur méfiance ct de leurs appréhensions, et apportèrent au fort de M. de Roberval du poisson et d'autres vivres en abondance; mais malheureusement une maladie à peu près semblable à celle qui avait afligé les compagnons de Quartier, se mit parmi ses gens, et ilen mourut environ cinquante.

Parmi les gens du commun qui avaient suivi M. de

Roberval, il y avait des ‘“garnemens,” selon l'expres-

sion du temps, mais “il faisait bonne justice, et punissait chacun selon son offense :” un de ces garnemens fut pendu pour vol; d’autres furent mis aux fers pour délits, plus légers, et ‘“ plusieurs furent fouettés, tant hommes que femmes ; au moyen de quoi ils vécurent en paix et tranquillité.”’*

Il ne paraît pas que M. de Roberval ait été inquiété par les Sauvages, durant l'hiver, comme l'avait été Quartier. Environ deux mois après son arrivée au Cap- Rouge, il avait renvoyé en France deux d6 ses navires, sous le commandement de M. pe SAINE-TERRE, afin de donner avis au roi de ce qui avait été fait, et “ savoir comment sa majesté avait accepté certaines pierres qui lui avaient été envoyées,” avec ordre de revenir, l’année suivante, munis de vivres et autres fournitures, suivant qu’il plairait au roi. Le 5, (15) juin 1548, il partit avec huit

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* Les coupables, ou réfractaires, n'étaient pas tous des “ gens du commun,” comme le prouvent les “ Lettres de Grâce” données en Canada, en présence de Jean Alphonse, | M. de Roberval,

d'a A e Saine-Terre, son

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chaloupes,tantgrandesque petites, conduites parsoixantedix hommes, pour un voyage de découverte ou d’exploration, au pays de Saguenay. Il ne laissa dans son fort que trente personnes, sous les ordres d’un gentilhomme nommé M. DE RoYyeze, avec injonction d’y attendre son retour jusqu’au ler juillet; passé lequel temps, il leur serait libre de retourner en France. Le 14 du même mois, plusieurs des gentilhommes et autres, revinrent au fort donner des nouvelles de M. de Roberval. Le 19, il en arriva d’autres, avec des “lettres demandant qu’on demeurât jusqu’au 22 de juillet.”

On ignore si M. de Roberval revint à son fort de France-Roy, ou si ceux qu’il y avait laissés allèrent le joindre au Saguenay ; maië les vaisseaux dont le retour avait été demandé n’arrivant point, il paraît qu'il/s’en retourna en France avec tous ses gens, dans le seul navire qu'il avait retenu en Canada.* Alphonse, son premier pilote, homme habile et éclairé pour l’époque,

* Jean DE LAET résume ainsi le troisième voyage de Quartier et celui de Roberval: ‘Le roi, avec plus gran ypareil envoya Jean François, seigneur de Roberval, en titre Vice-roi, et Quartier comme premier maître de navire, en Canada et Hochelaga. Quartier, qui partit de France au mois de mai, avec cinq navires, arriva en août qu port de Sainte-Croix, mais l'ayant éprouvé, aux précédentes années, être incommode, il monta, avec trois de ces navires, quatre lieues plus haut, après avoir renvoyé en France les deux autres ; et g'eyent trouvé une place commode, il y bâtit le château de Charlesbourg- Royal, où ilhiverna avec ses gens. Mais comme le sieur de Roberval, qui ne partit que lan 1542, arrivait avec trois navires, rencontre Quartier s’en retournant avec les siens, auprès de la baie de {a Conception, au côté Va de + Ra Ad (car Fee niait Kg pût, avec si

gens, brider l’insolence des uvages,) 1l passa outre, et

La dans le fleuve de Canada, quatre lieues au-dessus de l’île

d'Orléans, au mois de juillet, où il bâtit le château de France-Roy,

à 47 degrés au nord de la ligne, comme Jean Alphonse, son

pilote, oigne. Et mg demeura quelques années, entreprit

plusieurs voyages, même dé visiter la rivière de enay. llne se truve point uand il retourna en France; mot, écrit

qu’ .ué Cemandé du roi, ennuyé de la dépense qu'il avait faite, avec peu ou point de profit,”

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Quartier l, envoya 2e-roi, et t Hochevec cinq | l'ayant nta, avec renvoyé ommode, À avec ses que Pan n retour- , au côté t, avec si outre, et s de l’île ince-Roy, onse, son entreprit y. ne rbot écrit rait faite,

parsème son Routier d'observations géographiques, géologiques, météorologiques, astronomiques, &c. “ L'ile de l’Ascension (Anticosti), dit-il, a environ vingt-cinq

* lieues en longueur et quatre ou cinq en largeur ; c'est

une terre plaine, sans aucune montagne, assise sur des rochers blancs et d’albâtre, toute couverte d'arbres jusqu'au bord de la mer: on y voit des bêtes sauvages comme ours, loups-cerviers et porcs-épics. Depuis la baie des Chaleurs jusqu'à ce que vous ayez passé les Monts Notre-Dame, toute la terre est haute, bonne et couverte d'arbres. Ognedoc (Gaspé) est une bonne baie et un bon hâvre, où il y a deux rivières, l’une desquelles va vers nord-ouest et l'autre vers sud-est, et sur cette côte il y a grande pêcherie de morues et autres poissons, en plus grande abondance qu'à la Terre-Neuve et de meilleure qualité; et il s’y trouve une grande quantité d'oiseaux de rivière, tels que canards, oies sauvages et autres, et aussi des arbres de toutes les sortes, tels que rosiers, fraisiers, coudriers, pommiers et poiriers, et il y fait, en été, plus chaud qu'en France. L'entrée du Saguenay n’a pas plus d'un quart de lieue de largeur, et il y fait dangereux vers le sud-ouest. À deux ou trois lieues de son entrée, cette rivière commence à s'élargir de plus en plus, et il semble que ce soit un bras de mer; dans cet endroit, il y a un fort courant et une marée terrible. Depuis les Monts Notre Dame jusqu'à Canada et jusqu’à Hochelaga, toute la terre du sud est une belle terre basse et plaine, toute couverte d'arbres jusqu'au bord du fleuve. La terre du côté du nord est plus élevée, et dans quelques endroits, il y a de hautes montagnes. D'après la nature du climat, les terres, en allant vers Hochelaga, deviennent meilleures de plus en plus, et cette terre peut produire des figues et des poires. Toutes les graines qu'on y

sème ne sont pas plus de deux ou trois jours à sortir de la terre. J'ai compté dans un épi jusqu'à cent-vingt grains de froment. Les eaux y sont meilleures et plus

pures qu’en France. Si le pays était cultivé et rempli:

de peuple, il y ferait aussi chaud qu'à La Rochelle. Toute l'étendue de ces terres peut avec raison être apyellée la Nouvelle France; car l'air y est aussi tempéré qu'en France, et elles sont sous la même latitude. La raison pour laquelle il y fait plus froid en hiver, vient de ce que le fleuve d’eau douce est naturellement plus froid que la mer, et aussi parce qu’il est large et profond, et parce que la terre est toute couverte de forêts. D’après le rapport des gens du pays, je crois ‘que l'on y pourrait trouver des mines d’or. : Lorsqu'il est l'heure de midi à La Rochelle, il n’est que neuf heures et demie du matin à France-Roy."”

Alphonse est plus exact que Quartier quant aux distances : cependant il ne donne que cinq lieuesde longueur à l'île d'Orléans, et il compte environ quatre-vingts

lieues entre France-Roy et Hochelaga, quoiqu'il y en eût moins de soixante, ;

Roberval et Quartier décrivent les mœurs, les habitudes et l'état des peuples qu'ils trouvèrent dans ce pays. D'après Roberval, ou l’auteur de la relation de eon voyage, les Canadois étaient de bonne stature et bien proportionnés ; “s'ils avaient été vêtus à la façon des Français, ils auraient été aussi blancs, et auraient eu aussi bon air ;” mais ils allaient presque nus en été, Au lieu de vêtemens de laine, ou autre étoffe, ils s'accoutraient de peaux d'animaux, tant les hommes que les femmes. Ils portaient, l'hiver, ‘“ des bas de chausses et des souliers de cuir proprement façonnés.” Ils ne se couvraient point la tête, mais portaient leurs cheveux relevés en forme de tresses ou de tortis. Leur nourri-

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ture consistait principalement en chair de bêtes fauves, d'oiseaux et de poissons, et en pain ‘de bonne saveur,” qu'ils fassaientavec leur gros milou maïs. Leur breuvage favori était l'huile de loup-marin ; mais ordinairement ils la réservaient pour leurs grands festins. ‘ Lorsqu'i voyageaient d'un lieu à un autre, ils emportaient dans leurs canots tout ce qu'ils possédaient.” Ils avaient, dans chaque pays (ou canton particulier), “un roi auquel ils étaient merveilleusement soumis, et ils lui faisaient honneur d'après leurs manières et façons.”

Quartier s'étend plus au long sur la condition et les usages de ces peuples, et les relations qu'il eut avec eux, et dont il rend compte, ne servent pas moins à nous les faire connaître, que ce qu'il dit positivement à cet effet. Fidèle qu'il se montre, quand il fait mention des lieux, caps, îles, baies, lacs, rivières, &c. ; quand il parle des richesses végétales et animales qu'il a eues sous les yeux, de l'aspect physique du pays, nous ne devons pas le croire menteur quand il décrit, (directement ou indirectement, les mœurs, les coutumes, les croyances religieuses de ses habitans, son aspect moral, pouvons-nous dire.

Quoiqu’errantr, ou obligés de voyager, pour la pêche et la chasse, les Canadoïs avaient des demeures fixes en certains endroits ; car, dit Quartier, “ après la rivière de Saguenay est la province de Canada, où il y a plusieurs peuples par villages non clos.”

Avant d'arriver à Sainte-Croix, c’est-à-dire au con fluent de la rivière de Saint-Charles, il compte quatre bourgades ou peuplades, qu’il nomme, peut-être erronément quant à l'orthographe, Ajaousté, Starnatam, Tailla, sur une hauteur, (celle de Beauport ou celle de Lauzon), et Satadin, ou Stadin, sur la plaine de Beauport ou de Charlesbourg, aux habitans de laquelle il abandonna le fond du vaisseau qu'il ne put emmener. Stadaconé était

située sur la hauteur qui avoisine le cap aux Diamans. En remontant le fleuve, on trouvait, après Stadaconé, les bourgades de Téquenouday et d’Hochelay, la première sur une montagne, ou sur un cap élevé, et la seconde dans une plaine, sur le rivage méridional. Quartier mentionne aussi la ville ou bourgade d’Hagochouda, sans dire dans quel endroit elle était située ; mais elle ne devait pas être éloignée de Stadaconé, et nous craindrions peu de nous tromper, en la plaçant à quelque distance au nord-ouest de Sainte-Croix. Outre Hochelaga, ou Tutonagny, il y avait plusieurs villages dans l’île de Montréal, et sans douteau-delà. : A: Hochelaga, les maisons, au nombre d’une cinquantaine;:étaient longues d’environ cinquante pos, et larges de.douge.à quinze, toutes de bois et couvertes d’écorces aussi laëges que des tablesordinaires; elles étaient distribuéeschacune en une grande salle, où ils faisaient leur feu et vivaient en commun, et en plusieurs chambres, où chaque famille se retirait le soir. Ces maisons étaient pourvues de greniers, où ils serraient leur bled, &c., et de grandes tonnes, où ils mettaient leur poisson. Leurs lits étaient de grandes écorces étendues à terre ; et leurs couvertures, ainsi que leurs habits, des peaux de bêtes. A Stadaconé, les maisons, ou cabanes, étaient en plus grand nombre, mais de moindres dimensions qu’à Hochelaga. Stadaconé était une ville ouverte, mais Hochelaga était une ville fermée. Suivant Quartier, elle était “toute ronde, et close de bois à trois rangs, en façon d’une pyramide croisée par le haut, ayant la rangée du filieu en façon de ligne perpendiculaire, puis une * rangée de bois couchés de long bien joints.” Cette palissade était de “la hauteur d'environ deux lances.” Il n’y avait qu’une seule porte ou entrée, qui fermait à barres. En plusieurs endroits de l'enceinte, il y avait

des es et des de la place r expres d'un je Les garde par de armes quatett ou le :

Touda tard sc mauva et leur ni moi remple Mais dont il

DU CANADA. 47 Jiamans.

adaconé, , la preré, et la ridional.

d’Hagot située ; iconé, et plaçant à , Outre ; villages

des espèces de galeries garnies de pierres et de cailloux, et des échelles en dedans pour y monter. Au milieu de la ville, il y avait, comme on l'a déja vu, une place r.'lique, qui devait être ronde aussi, bien que les expressions de Quartier soient qu’elle était ‘ spacieuse d'un jet de pierre en quarré.”

Les Canadois savaient se fortifier, ou se mettre en garde contre les attaques imprévues de leurs ennemis, , par des espèces de forts ou de camps retranchés. Leurs armes ordinaires étaient l'arc et la flèche, (akenca et quatetan, suivant Quartier) et peut-être aussi la massue, | Hoche- ou le ‘ bâton de guerre.” Ils avaient pour ennemis les e, étaient Toudamans, peuple limitrophe, sans doute connu plus douse à tard sous un autre nom. Il paraîtrait qu’ils avaient la ssi laèges mauvaise coutume d'emmener à la guerre leurs femmes chacune et leurs enfans, et qu’ils n'étaient ni moins vindicatifs, vivaient ni moins cruels envers leurs ennemis, que ceux qui les e famille remplacèrent et furent trouvés plus tard dans le pays.* + rvues de Mais excepté avec leurs ennemis déclarés, ou ceux grandes dont ils croyaient avoir sujet de se méfier, ils étaient doux,

is étaient civils, hospitaliers, comme on le voit par toutes les rela- ) couverêtes. A * La première fois que Quartier alla rendre visite à Donnacona, ? on lui montra les peaux de cinq têtes d’hommes “étendues sur en plus ! des bois, comme peaux de parchemin ;” et on lui dit que “ c’étaient ons qu'à Ë des Toudamans de vers le sud, qui leur menaient continuellement ; la guerre.” On lui dit aussi qu'il “y avait deux ans passés, les mais Ho- Le eee ver iatens ur jusque ses le fleuve, à ue île ‘ ui est par le travers du Saguenay, où ils étaient à passer la nuit, rtier, elle tendant aller à Hongnedo leur nés guerre, avec toi deux rangs, en : cents personnes, tant hommes, femmes qu’enfans, lesquels fula rangée rent surpris en dormant, dans un fort qu'ils avaient fait, où : 8 mirent les dits Toudamans le feu tout à l'entour, et comme ils puis une sortaient, les tuèrent tous, réserve cinq gi s’échappèrent :”—# De » Cette laquelle détrousse, ajoute-t-il, (les Canadois) se plaignaient L encore fort, nous montrant qu’ils en auraient vengeange.”

c lances. Si les Toudamans étaient au sud, par rapport à Stadaconé, formait à | c’étaient les Iroquois, et non les Gaspésiens, situés au nord-est ; et le travers du Saguenay et Hongnedo ne se trouvent ici que par

erreur,

tions amicales qu’eurent avec eux Quartier et Roberval.

Tous ces peuples, nous voulons dire les différentes peuplades répandus dans ce que nous appellons présentement le Bas-Canada, depuis Hongnedo jusqu’à Hochelaga, parlaient, ou pouvaient parler la même langue. Quartier nous en a conservé quelques termes, entre autres celui d’Agohanna, qui signifiait seigneur ou grand chef. Il paraît que les seules villes, ou grandes bourgades, de Stadaconé et d'Hochelaga avaient des Agohannas, dont sans doute l'autorité s'étendait sur les villages circonvoisins. Ces chefs étaient aimés, respectés et vénérés par les peuples qui leur obéissaient, lors même qu'ils n'étaient plus dans la vigueur de l’âge ou de la santé, comme le prouve ce que dit Quartier de celui d’Hochelaga, qui fut apporté dans la place par dix hommes, parce qu’il était paralytique, et qu'on lui présenta comme chef vénéré et vénérable. Dix autres peuplades obéissaient à ce chef, suivant Quartier ; mais il n’est plus croyable, quand il ajoute que Donnacona lui était aussi soumis, ou qu’il était son tributaire. Il y avait bien quelque chose de redoutable à Hochelaga pour ceux de Stadaconé, mais c'était, il parait, sous le rapport religieux ; car CUDOUAGNY “parlait” souvent à Hochelaga. Ce Cudouagny était l’unique, ou la principale divinité des Canadois. Ils croyaient qu’il leur parlait souvent (en songe sans doute), et que lorsqu'il était irrité contre eux, il leur jettait de la poudre aux yeux; expressions figurées, dont ils se servaient apparemment pour signifier qu’il leur ôtait la prudence et le jugement nécessaires pour prendre le méilleur parti dans les affaires difficiles ou douteuses. Ils croyaient à une vie future, et étaient persuadés qu'après leur mort, ils iraient dans un autre monde, ‘aux étoiles,” où ils vivraient éternellement dans des champs

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verdoyants, pleins de beaux arbres, de fleurs odoriférantes et de fruits délicieux. Il ne paraît pas qu'ils

eussent des jongleurs ou des médecins charlatans : leur principale remède était la tisane de leur annedda, que Jean Alphonse appelle arbre de vie.

Les hommes fumaient presque continuellement la feuille séchée et broyée de la plante connue plus tard sous le nom de Petun ou Tabac, et disaient que cette habitude les “ tenait sains et chaudement.”

La polygamie était en usage à Stadaconé; le jeu y était une passion dominante; et on s’y livrait surtout dans des maisons de débauche ; car nous regrettons d’avoir à die, d’après Quartier, que la prostitution du sexe féminin y était générale avant le mariage.* Les liens conjugaux étaient respectés, ‘l'ordre du mariage,” était gardé, jusque-là que les veuves ne se remariaient jamais, mais portaient toute leur vie le deuil de leur mari défunt.

Les Canadois étaient chasseurs, pêcheurs et agriculteurs: outre leur maïs, ils avaient ‘assez de gros melons et concombres, courges, pois et fèves de toutes couleurs.” Pourtant ils n’étaient ‘ point de grand travail, et labouraient leurs terres avec de petits bois de la grandeur dune demi-épée. Les femmes travaillaient sans comparaison plus que les hommes, tant à la pêcherie qu’au labour et autres choses.” Roberval dit qu’ils se nourrissaient bien, mais que ‘“ pour autre chose ils n’avaient aucun souci.” Ils possédaient pourtant une richesse qu’ils regardaient comme la chose la plus précieuse qu’il y eût au monde; c’était une espèce de coquillage blanc, qu'ils nommaient ésurgni, dans leur langue, qu'ils pêchaient dans le fleuve, et dont ils fabriquaient des

* La forme etla distribution des maisons à Hochelaga, ne parent pas de croire que la même coutume y eût aussi lieu, E

colliers et des bracelets. Le don d’un ou de plusieurs

colliers de ce coquillage était, dans leur idée, un puissant

ioyen de se concilier la faveur ou la bienveillance d’un personnage important, comme devaient l'être à leur * égard Quartier et Roberval.

Ces peuples étaient dociles, “aisés à dompter en telle façon et manière que l’on aurait voulu,” comme dit Quartier; et rien n’eût été plus facile, en apparence, que d'en faire des hommes policés et des chrétiens. Ceux même de Stadaconé, malgré quelques vicieuses habitudes, allèrent plusieurs fois, leur chef à leur tête, prier Quartier de leur faire administrer le baptôme, voulant, lui disaient-ils, renoncer à leur Cudouagny, comme étant agojuda, (un mauvais esprit,) pour croire et vivre à la façon des Français.

Mais quel était, ou qu’est devenu ce peuple intéressant, qui n’a été vu qu’une fois, pour ainsi dire, par des Européens, et qui nous a précédés, particulièrement à Québec et à Montréal? Porta-t-il plus tard un autre nom ? s'était-il expatrié, ou avait-il cessé d'exister? Le peu de mots de la langue qu’il parlait conservés par Quartier; suffisent-ils pour en faire reconnaître les descendans dans quelqu’une des tribus modernes? Ce sont là des questions que mous ne pouvons pas prendre sur nous de décider.

M. de Roberval, qu’on a vu forcé de retourner en France, avec tous ses gens, n’avait pas abondonné le projet de fonder une colonie en Canada : il fit un nouvel armement pour ce pays, en 1549; mais il périt dans le voyage, avec tous ceux qui l’accompagnaient, au nombre desquels était son frère, Achille, ou Pierre DE LA ROQUE ; Saus qu’on ait jamais su où ni comment ce malheur lui était arrivé. Lescarbot pense que son vaisseau se brisa contre des bancs de glace, près de

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Terre-Neuve, comme de son temps, il était dejà arrivé à d’autres navigateurs.

Les Bretons, les Normands et les Basques continuèrent à faire la pêche sur les bancs de Terre-Neuve, dans le golfe et à l'entrée du fleuve Saint-Laurent. D'autres Français commencèrent à faire la traite des pelleteries avec les Sauvages, sur les côtes de la mer et sur les bords du Saint-Laurent, jusqu’à l'embouchure du Saguenay ; mais les grands armemens pour le Canada furent abandonnés. Les expéditions, les découvertes, les tentatives d'établissement, les faits d’armes des capitaines Français, LAUDONNIERE, RIBAUT, DE GOURGUES, de 1562 à 1568, dans la Floride, et dans la contrée qu’ils nommèrent Caroline, en l'honneur de leur roi CHARLES IX, alors régnant, peuvent entrer dans les annales de l'Amérique Septentrionale, mais non dans celles du Canada en particulier.

Martin ForgisnEr @ trois voyages, en 1576, 77 et 78, “aux régions de l’ouest et du nord-ouest, pour chercher un passage aux Indes par la mer Glaciale.” Si les latitüdes qu’il donne sont exactes, “il résulte de leur indication, dit la Biographie Universelle, que le détroit de Forbisker est un passage au milieu d’un groupe d'îles qui se trouvent à l'entrée du détroit d'Hudson, et que c’est là qu’il faut placer toutes les terres auxquelles il a donné des noms.”

En 1578, la reine ELisAgEetx accorda au chevalier Humphrey GiLB£rt des lettres-patentes, en vertu desquelles “il était autorisé à faire la découverte et à prendre possession de toutes terres inconnues ou habitées par des tribus sauvages, mais non occupées par des nations chrétiennes,” &c. Ce ne fut que cinq ans après, c’està-dire en 1583, qu'ayant formé une expédition considérable, il put mettre à la voile pour les côtes de l'Amé-

rique. Il aborda à l’île de Terre-Neuve, où, suivant le dire d'Hakluyt, les indigènes lui présentèrent des échantillons de minerais, dont il ne voulut pas faire l'essai sur les lieux, de crainte d’éveiller l'attention des Français, déja établis sur ces terres, et de leur donner ainsi connaissance des ressources qu’elles possédaient. Ayant cinglé de là au sud-ouest, le vaisseau qu’il montait périt, corps-et-biens, dans une tempête, près de l'ile du Cap Breton, ov d« l'ile de Sable: les autres purent regagner l'Angleterre.

Quelques années après, un autre navigateur Anglais, John Davis, pénétra dans les mers du Nord, jusqu’au 72e. degré, et découvrit le passage qui a été depuis appellé, de son nom, Détroit de Davis.

Cependant le Canada, toujours appellé la Nouvelle- France, était visitf, de temps à autre, par des Français autres que des pêcheurs, ou des commerçans de pelleteries. Jacques Noer, fils d’Etienne, (neveu et compagnon de Jacques Quartier dans son troisième voyage,) vint jusqu'aux ‘ Saults,” avant 1583, et, comme son grand-oncle, monta sur le ‘ Mont Royal,” d’où ilremarqua en particulier le lac Saint-Louis, qu’il donng comme un élargissement du fleuve. Il se trompait, en plaçant ces ‘‘ saults ou chûtes d’eau” au 44e. degré de latitude, puisqu'ils sont au 45e. et demi; mais il avait raison, quand il disait qu’ils ‘ ne sont pas si difficiles à passer qu’on se l’imagine,” et que “les eaux ne tombent d’aucunes hauteurs bien considérables.” Les Sauvages (car il y en avait encore alors, il parait, dans l'ile de Montreal,) lui dirent qu'il y avait ‘dix journées de marche, depuis les saults jusqu’au grand lac (Ontario);” mais il ne put savoir ‘“ combien ils comptaient par journée.”

En 1588, Ilenrt III accorda au même Jacques Noël,

et au Quar:

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et au sieur CHATON, autre petit-neveu de Jacques Quartier, le commerce exclusif du golfe et du fleuve de Saint-Laurent. Un sieur RAVILLON, qui leur succcéda, remonta le fleuve jusqu’à l'embouchure du Saguenay, en 1591; mais moins pour s’y occuper de découvertes ou d’établissemens, que pour exploiter la pêche des phoques, alors abondante dans ces parages.

Enfin, on s’occupa de nouveau en France du projet de fonder une colonie en Amérique. Au commencement de 1598, Henri IV nomma Troillus pu MESGOUETS, marquis de LA RocHE et de COTTENMEAL, son Lieutenant général et Gouverneur dans les pays de Terre- Neuve, Labrador, Canada, Hochelaga, Norembègue, &c. ; l’autorisa à équipper des vaisseaux, lever des troupes, emmener les personnes utiles à l’établissement d’une colonie, construire des forts, concéder des terres en fiefs, ou autrement; faire pour le gouvernement de ces contrées tous les reglemens qu’il jugerait convenables, et de plus “ assaillir villes, châteaux, forts et habitations,”

.&c., sans doute d’après le droit qu’alors en Europe on

croyait avoir de dépouiller, non seulement de leurs terres, mais encore de leurs autres propriétés, les peuples qui n'étaient pas chrétiens, et qu’on appellait barbares ou sauvages.*

* Il est curieux d'entendre Lescarbot raisonner sur le sujet : ‘“ J'ai quelquefois, dit-il, vu des hommes scrupuleux, qui ont mis en doute si on pouvait firent occuper 1 terres de la ph er et agi mit er les FDP d'icelles : auxquels ma réponse a été, que le premier tître de possession doit appartenir aux enfans qui obéissent à leurs pères, tels que sont ls chrétiens, auxquels appartient le partage de la terre. . . La terre donc appartenant de oit divin aux enfans de Dieu,” &c. Les Juifs ont dû et doivent encore avoir les mêmes droits, comme peuple choisi de Dieu; les Musulmans, comme vrais croyants ; Îles Chinois, comme citoyens de l'empire céleste, &c. C’est d’après le même principe que se sont conduits ALEXANDRE, ATTILA, MA- HOMET, GINGHISKAN, TAMERLAN, les Bayazer, les AMURAT, et autres conquérans, envahisseurs et usurpateurs. Cette espèce de droit divin & pour synonyme le on du plus fort.

Honoré de titres aussi vains que pompeux, et muni de pouvoirs qui devaient lui être inutiles, le marquis de la Roche voulut aller reconnaître lui-même les contrées dont il devait être, en quelque sorte, le souverain. Il équippa un vaisseau, sur lequel il s'embarqua, au printems de la même année 1598, avec un habile pilote, nommé CHeToper. Il passa près de la fatale Ile de Sable, et y débarqua quarante malheureux, qu’il avait tirés des prisons de France, et qui s’y trouvèrent bientôt plus mal à leur aise que dans leurs cachots. Il alla ensuite reconnaître les côtes du continent voisin, qui sont celles de l’Acadie; et après avoir pris toutes les connaissances dont il çroyait avoir besoin, il se rembarqua, pour aller reprendre les gens qu’il avait laissés sur l'Ile de Sable, et les placer ailleurs; mais les vents contraires l'ayant porté près des côtes de France, ils furent abandonnés à leur mauvais sort. L'ile de Sable, située à environ vingt-cinq lieues de la pointe sud-est de celle du Cap Breton, ne porte ni arbres ni arbustes fruitiers; quelques buissons, des plantes saxatiles et un peu de foin naturel, sont les seules traces de végétation qui s’y rencontrent. Heureusement pour les exilés, ils trouvèrent sur les écueils qui la bordent, des débris de vaisseaux naufragés, dont ils construisirent des cabanes pour se mettre à l'abri des injures du temps; et des animaux domestiques, sortis des mêmes vaisseaux, ou provenus de ceux qu’y avait déposés le baron de Léry, en 1518, leurservirent pendant quelquetemps denourriture- Mais dans l'attente d’être promptement tirés de leur solitude, ils tuèrent imprudemment une partie de ces animaux pour en avoir les peaux, et bientôt ils furent réduits à ne plus se nourrir que de poisson. Lorsqu’au bout de sept ans, Chetodel eut ordre de les aller prendre pour les ramener en France, il n'en trouva plus que

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douze, couverts de peaux de loups-marins, tout défigurés, les cheveux et la barbe d’une longueur et dans un désordre à faire horreur. Il les présenta dans cet état au roi, qui leur fit donner à chacun cinquante écus, et les renvoya déchargés de toutes poursuites de justice. Pour revenir à M. de la Roche, après son retour en France, il y éprouva de grands contretems, et mourut de chagrin, a-t-on écrit, après avoir fait pour l’établissement de sa colonie, que pourtant il ne commença pas même, de grandes et inutiles dépenses. Le mauvais succès de son entreprise n’empêcha pas qu'après ‘sa mort, on ne sollicität vivement la commission qu’il avait eue du roi. Le sieur Du PonT, surnommé GRAVE’, ou DE FC - :xAVE, qui avait fait plusieurs voyages à Tadoi:::. et remonté le Saint-Laurent jusqu'aux Trois-Rivières, proposa à M. CHAuvin, “homme très expert et entendu au fait de la navigation,” et alors capitaine dans la marine, de demander au roi le privilège exclusif de la traite des pelleteries en Canada, avec les prérogatives attachées à la commission du marquis de la Roche. M. Chauvin gouta cet avis, demanda le privilège, et l’obtint. Il équippa aussitôt quelques petits bâtimens, et les conduisit lui-même à Tadoussac, accompagné de Pont-Gravé. Ce dernier aurait voulu aller jusqu'aux Trois-Rivières, parce que cet endroit lui avait paru plus propre qu'aucun autre à un établissementÿ mais ce n’était pas ce que Chauvin se proposait ; il ne voulait que troquer des marchandises contre des pelleteries, dont, en effet, il eut bientôt rempli ses vaisseaux. Il fit bâtir une maison à Tadoussac,* et y laissa quelques uns de ses gens pour faire la

OR SP ON A ER RRAR ARURO AO TÉRRERARN

* De quatre toises de long sur trois de large, de huit pieds de haut, couverte d’ais, et une cheminée au milieu, en forme d’un corps-de-garde, entourrée d’une claie et d’un petit fossé fait dans le sable,”’—CHAMPLAIN.

traite durant l'hiver, L'année suivante, il arriva de bonne heure à sünposte de commerce, et ce second voyage ne lui produisit pas moins que le premier. Il mourut, l'hiver suivant, et eut pour successeur le commandeur DE CHATTE, gouverneur de Dieppe. Ce dernier forma une compagnie, où entrèrent der: gentilhommes et des négocians, la plupart de Normandie. Il fit un armerent dont il confia la conduite au sieur Du Pont, à qui le roi avait donné des lettres-patentes pour continuer les découvertes en Canada, et pour y faire des établissemens. M. de Chatte proposa à Samuel DE CHAMPLAIN, capitaine de vaisseaux, qui revenait des Antilles, de faire le voyage du Canada avec Du Pont, et il y consentit avec l’agrément du roi. Champlain et Du Pont, commandant chacun un navire, partirent au commencement de 1603. Arrivés au port de Tadoussac, ils y laissèrent leurs vaisseaux, et s’embarquèrent dans un bateau léger, pour remonter le Saint-Laurent, accompagnés de quelques Sauvages dans ‘ un canot d’écorce, - Ils viennent d’abord “ mouiller à Québec, où il y a un détroit du fleuve, et au nord de ce détroit, une montagne assez haute, qui va en baissant des deux côtés, et le long de la.côte, dans des rechers d’ardoises, des diamans meilleurs que ceux d'Alençon.” De Québec, ils viennent jetter l’ancre à Sainte-Croix, (autrefois Achelacy); reèonnaissent ensuite l’entrée de la rivière de Batiscan, celle de la rivière Sainte-Marie, l'ile Saint-Eloy, et arrivent aux Trois-Rivières. Ils voulurent remonter la rivière ainsi nommée, mais ne purent faire qu’une lieue, dans leur bateau lég :r, ou chaloupe, “à cause du grand courant d’eau.” lis furent avec un esquif, pour voir plus avant; mais à peine eurent-ils fait une lieue, qu'ils rencontrèrent ‘un sault d’eau fort

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étroit, comme de douze pas,” qui ne leur permit pas d’aller plus loin. Toute la terre qu’ils virent au bord de cette rivière, est sablonneuse, et “ va en haussant de plus en plus, et est remplie de sapins et de cyprès.” Champlain compte six îles à l'entrée des Trois- Rivières (aujourd’hui la rivière Saint-Maurice), ‘‘ trois desquelles, dit-il, sont fort petites, et les autres de cinq à six cents pas de long, fort plaisantes et fertiles, pour le peu qu’elles contiennent.” Il parle de celle sur laquelle Quartier avait fait planter une croix, comme ‘commandant aux autres, élevée du côté du sud, et allant quelque peu en baissant du côté du nord. Ce

serait, ajoute-t-il, un lieu propre pour habiter, et pour- .

rait-on le fortifier promptement, car s2 situation est forte de soi. L’habitation des Trois-Rivières, continuet-il, serait un bien pour la liberté de quelques nations, qui n’ôsent venir par là, à cause des Iroquois, leurs ennemis, qui tiennent toute la rivière de Canada bordée.” |

Ayant traversé le lac Saint-Pierre, et pris le chenal du sud, nos voyageurs trouvèrent, au confluent de la rivière des Iroquois, (depuis rivière Chambly, Richelieu, ou Sorel),* une “forteresse faite de pieux debout fort pressés les uns contre les autres, et joignant d’un côté cette rivière, et de l’autre, le fleuve, et qui ne servait guère aux Sauvages (du Canada) que “ pour avoir le temps de s'embarquer.” Ils ne purent s’avancer, dans cette rivière, que cinq ou six lieues, “ à cause du grand

* Dont les Canadois avaient parlé à Quartier, comme ayant : son embouchure vis-à-vis de l'endroit où il avait laissé son gallion, en allant à Hochelaga, et comme allant vers le sud-ouest, “ jusqu’à une terre où il n’y a jamais glaces ni neiges.” Les Canadois étaient géographes, comme le sont, plus ou moins, tous les Sau-

vages ; ils savaient qu’à leur midi, il y avait des contrées où il ne neige ni ne gèle ; mais ils se trompaient, en pensant que la rivière en question allait jusque-là, ou venait de là, .

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cours d’eau qui descend.” Revenus à son entrée, et suivant la rive méridionale du fleuve, ils évitèrent le courant de Sainte-Marie, et passèrent au sud d’une île d'environ un quart de lieue en longueur (Sainte-Hèlene), puis près de ‘rochers et petites îles, où il n’y a point de bois, et qui sont à fleur d’eau,” et, “ où l’eau commence à venir de grande force.” Arrivés au pied du Sault Saint-Louis, ils ne purent suivre les Sauvages, qui s’y avancèrent dans leur canot, mais débarquèrent, et suivirent le rivage par terre, l’espace d’une lieue, ou plus.

Champlain, qui a publié la relation de ce voyage, ne parle ni d'Hochelaga, ni d'aucune autre bourgade considérable. Les Sauvages qui habitaient alors le Canada n'étaient pas, en apparence, de la même nation, et ne parlaient pas la même larigue que ceux que Quartier et Roberval y avaient rencontrés. Champlain parle, dans cette relation, des Algonquins, qui fréquentaient, plutôt qu’ils n’habitaient les bords du Saint-Laurent; des Etchemins, qui demeuraient au sud de ce fleuve, à l’est de Québec, et des Montagnais, qui fréquentaient les bords du Saguenay, et venaient à Tadoussac, pour la traite des pelleteries.

Les guerriers de ces trois tribus, réunis au nombre de mille, venaient de remporter une victoire sur les Iroquois, dont ils avaient tué une centaine, et Champlain et Du Pont, à leur retour, trouvèrent leurs chefs assemblés à Tadoussac, et se préparant à célébrer leur triomphe par une “{abagie,” c’est-à-dire par des festins, des dances, et autres divertissemens. (Champlain conféra avec eux, au nioyen de deux des leurs, que Du Pont avait emmenés en France, l’année précédente, et leur fit agréer le dessein qu’avait conçu le roi de France,

de “ peupler leur terre,” et de leur faire faire la paix |

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avec les froquois, ou de leur envoyer des forces pour les vaincre.

A leur retour en France, Du Pont et Champlain: trouvèrent le commandeur de Chatte mort, et sacommission donnée à Pierre Du&asr, ou Du Gua, sieur de Monrs, gentilhomme saintongeais, qui avait obtenu le commerce exclusif des pelleteries, depuis le 40e jusqu’au 54e degré de latitude ; le droit de concéder des terres jusqu’au 46e, et le titre de Vice-amiral et de Lieutenantgénéral dans toute cette étendue de pays. Quoique protestant, M. de Monts s'était engagé à établir, autant que possible, la religion catholique parmi les Sauvages : il avait conservé la compagnie formée par son prédécesseur, et il l’augmenta de .usieurs négocians des principaux ports de France, particulièrement de celui de La Rochelle. Il équippa quatre vaisseaux, l’un desquels fut destiné à faire la traite des pelleteries à Tadoussac ; Du Pont fut chargé de conduire le second à Campseau, et de courir de là tout le canal que forment l’Ile- Royale, ou du Cap-Breton et celle de Saint-Jean, pour écarter ceux qui auraient voulu commercer avec les indigènes, au préjudice des droits de la compagnie. De Monts conduisait lui-même les deux autres, accompagné de Champlain, de Jean DE BIENCOUR, sieur DE PouTRINCOUR, et de plusieurs autres volontaires, parmi lesquels étaient un prêtre catholique et un ministre protestant.

Parti du Hâvre-de-Grace, le 7 mars 1604, M. de Monts arriva le 6 mai, dans un port de l'Acadie, qui fut nommé port Rossignol, parce qu’il y confisqua un vaisseau appartenant à un capitaine de ce nom.* Au-

#4 Le 6 mai, ils terrirent à un certain port, où ils trouvèrent le capitaine Rossiexot, du Hâvre-de-Grâce, lequel troquait en pelleterie avec les Sauvages, contre les défenses du roi; occasion

sortir de ce port, il entra dans un autre, qui fut nommé port au Mouton, parce qu'un mouton sy noya Il y débarqua tout son monde, et y séjourne plus d’un mois, en attendant le retour de Champlain, qui fut envoyé dans une chaloupe, pour explorer la côte, et chercher un endroit propre à l'établissement qu’on voulait former. Se dirigeant au sud, Champlain rangea les côtes de la mer l’espace d'environ quatre-vingts lieues, ou, suivant son calcul, jusqu’au-dessous du 42e degré de latitude. Ces côtes étaient celles de la Norembëgue (maintenant la Nouvelle- Angleterre), où aucune nation européenne n’avait encore formé d'établissement. Il reconnut un nombre considérable d'îles, de caps, de baies, de hâvres et de rivières, et entre ces dernières, celle qu'il dit se .nommer Pemtagoet (Penobscot), et qu'il croit être la rivière de Norembègue des navigateurs qui l’avaient précédé dans ces parages ; la rivière de Quinibequy, ou Kennebec, et celle qu'il dit s’appeller Chowacoet. Il rencontra dans les habitans du pays, qu’il appelle Armouchiquois, des hommes aussi adonnés et aussi entendus à l'agriculture que l’étaient ceux de Stadaconé et d’Hochelaga, au temps de Jacques Quartier. Ils auraient pu être les instituteurs des premiers Européens qui ont eu des terres à défricher en Amérique.*

F Lee lui confisqua son navire, et fut appellé ce port le port

ossignol, ayant eu en ce désastre un bien qu’un port bon et commode, en ces côtes-là, est appellé de son dd, Apec

*“ Les Armouchiquois, disent, en substance, Champlain et Lescarbot, ont des terres défrichées, et en défrichent tous les jov=s; mais ils ne cultivént pas en même temps tous leurs champs défrichés, car ils laissent reposer leurs terres. Pour défricher, ils coupent les arbres à la hauteur de trois pieds, puis brulent les branchages sur les troncs, et par succession de temps, ôtent les racines. Au liev-de charrues, ils ont un instrument de bois fort dur fait en façon d’une bêche. Ils arrachenttoutes les mauvaises herbes et les brilent, et engraissent leurs champs de coquillages de poissons. Ils p'antent parmi leur bled des fèves riolées de toutes couleurs. La moisson faite, ils serrent leur bled dans des fosses

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DU CAMADA. 61

Mais ce voyage de Champlain, utile sous lerapport de la géographie et de la navigation, fut nul pour l’établissement de la colonie; et dans le fait, M. de Monts n'avait pas besoin d'aller si loin pour la placer avantageusement ; il était près de deux des plus beaux ports de Acadie, ceux de Campseau et de La Hève; mais ils ne lui plurent point ; et, suivant le contour de la presqu'’ile, au sud, il doubla le cap de Sable, entra dans la baie de Sainte- Marie, et tirant au nord-ouest, parvint à une île, située vis-à-vis de l'embouchure d’une rivière, dite alors des Etchemins, par 45 degrés et demi de latitude, et résolut de s’y fixer. Cette île, à laquelle il donna le nom de Sainte-Croix, qui fut aussi plus tard celui de la rivière, n’a guère plus d’une demi-lieue de circuit; aussi futelle défrichée en peu de temps. On s’y logea passablement, et l'on y sema du bléd, qui rapporta extraordinairement. On ne tarda pas néanmoins à s’appercevoir qu'on avait fait un mauvais choix ; l'hiver venu, on se trouva sans eau douce et sans bois; le scorbut se mit parmi les colons, et il en périt un grand nombre. Dès que la navigation fut libre,.M. de Monts n'eut rien de plus pressé que de chercher un endroit plus convenable. Il se dirigea à l'est, donna au golfe sur lequel il naviguait le nom de Baie Française, et parvint à l’embouchure d’une rivière, où il trouva un hâvre qu’il nomma Port Royal, et qui lui plut au point qu’il résolut d'y transporter, sur-le-champ, sa colonie. La rivière fut appellée de l’Esquille, du nom d’un “ petit poisson de la grandeur d’un esplan,” qui s’y pêchait en quantité.

Les anciens auteurs, Champlain, Lescarbot, et d'après

RES NO EE ne a ER ES CEE ER ER RE

(caveaux) qu’ils font en quelque pente de coiline ou tertre, pour l'égoût des eaux, ayant soin de garnir ces fosses de naîtes, &c. Outre leurs habits de peaux, ils s’en font, pour l'été, de chanvre ou autres herbes.”

eux Charlevoix, ont fait du Port Roÿal une description pompeuse, qui témoigne du bon jugement de M. de Monts, mais qui n'est pas de nature à intéresser beaucoup présentement des lecteurs canadiens. Le plus grand avantage de ce port était de se trouver vis-à-vis de la grande rivière d’'Orsyggoudy, à laquelle Champlain donna le nom de Saint-Jean,* et à peu près au centre de la population indigène. Cette population se composait alors de deux grandes tribus, les Souriquois, habitans de la presqu'ile acadienne (maintenant la Nouvelle-Ecosse), peuple de mœurs assez douces et décentes, et les Etchemins, qui fréquentaient les bords de la rivière appellée de leur nom, ÆRivièré des Etchemins, et ceux de l’'Ouygoudy, ct dont le pays (le Nouveau Brunswick, &c.) s’étendait, suivant Champlain, jusqu’au Quinibequy, où commençait celui des Armouchiquois (le présent état de Maine, &c).f Ces deux peuples faisaient ordinairement cause cominune avec les Canadois, les Canadaquois, ou Gaspésiens, les Montagnais, les Algonquins, et autres tribus sauvages, lorsqu'il s’agissait de combattre leurs ennemis communs, qui,étaient, d’un côté, les Iroquois, et de l’autre, les Armouchiquois. Les grands chefs de ces peuples n'étaient pas appellés Agokannas, comme ceux des Canadois, au temps de Quartier, mais Sagamos ou Sagmos, mot qui, comme le premier, signifie maître ou seigneur. Champlain donne le nom, ou le titre de

* Etqu’ildécrit comme ‘une rivière des plus grandes et profondes qu’il eut encore vue, étroite et dangereuse. à son ‘entrée, puis s’élargissant et se retrécissant de rechef, et faisant un sault entre deux rochers, où l’eau court d’une si grande vitesse, qu’en y jettant du bois, il enfonce en bas, et ne le voit-on plus.” ‘ Il ajoute

ue “les habitans du pays allaient par cette rivière jusqu’à Taoussac, ne passant que par peu de terre (de portages pour y un

aller,” et que de la rivière Saint-Jean à Tadoussac, 1l n’y a que soixante-éinq lieues.

+ D’autres écrivains placent sur les bords du Kennebec les

Cannibas, tribu amie des Etchemins et des Souriquois.

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Sagamo au grand chef des Montagnais, et même à celui des Algonquins. Si, d’un côté, il est difficile de croire que la langue des Souriquois était aussi celle de ces deux peuples, * il est, de l’autre, presqus prouvé, que celle qui avait été parle à Hochelaga et à Stadaconé n’était plus entendue. “Jacques Quartier,” dit Lescarbot, “ nous a laissé comme un dictionnaire du langage du Canada, auquel nos Français qui y hantent aujourd’hui n’enteudent rien.”f ‘ Quant à la cause de ce changement de langage en Canada,” ajoute-t-il, “j'estime qu’il est venu d’une destruction de peuple; car il y a quelques années que les Iroquois s’assemblèrent jusqu’à huit mille hommes, et défirent tous leurs ennemis, qu’ils surprirent dans leur enclos.” ]Ilest à regretter que Lescarbot n'ait pas donné, d’une mauière plus précise, la date de ce grand événement ; mais nous le eroyons plus ancien qu’il ne paraît le donner à entendre.

Pour revenir au Port Royal, où nous avons laissé M. de Monts, le sieur de Poutrincour qui, en s’associant avec lui, avait formé le projet de s'établir en Amérique, lui demanda ce port, et l’obtint. ii charges Du Pont du soin de son établissement, et vers l'automne, il repassa en France avec M. de Monts.

“Tandis que ce dernier était occupé à former un établissement à l’ile de Sainte-Croix, accompagné des sieurs Champlain, Dp'Orvizze, CHawmr-Dorr’, et autres, on faisait courir en France des livrets, dans lesquels, entre autres mauvaises plaisanteries, on disait qu’il arrachait des épines en Canada.” Les mauvais plaisans n’étaient pas pourtant les plus dangereux de ses ennemis : pendant

+ Nos Souriquois et Etchemins n’entendent point les Armouchiquois, ni ceux-ci les Iroquois,”—LESCARBOT. Ou ne pouvaient rien entendre, par la raison que les Sauvages d'alors n’y entendaient rien eux-mêmes,

son absence, les pêcheurs de presque tous les ports de France avaient représenté au roi que, sous prétexte de les empêcher de commercer avec les Sauvages, on les privait des choses les plus nécessaires pour leur pêche, et qu'ils seraient contraints d’y renoncer, si l'on ne faisait cesser ces vexations. Ils furent écoutés, et le privilege de M. de Monts, qui devait durer encore deux ans, fut révoqué. Il ne se découragesa pas pourtant : il fit un nouvel arrangement avec Poutrincour, et, lui fit armer, à La Rochelle, un vaisseau qui mit à la voile le 13 mai 1606. Le voyage fut long ; ce qui fit croire aux habitans du Port Royal qu’on les avait abandonnés. Du Pont fit tout ce qu’il put pour les rassurer ; mais à la fin, comme on commençait à manquer de vivres, il fut contraint de s'embarquer avec eux pour retourner en France, ne laissant que deux hommes dans le fort, pour garder les effets qu’on ne pouvait pasemporter. Il était à peine sorti de la baie, qu’il apprit l’arrivée de Poutrincour à Campseau : il rentra dans le Port Royal, où Poutrincour était déja arrivé, sans qu'ils se fussent rencontrés.

Ayant ramené l'abondance dans son établissement, M. de Poutrincour ne songea plus qu’à le fortifier, et Du- Pont s’y livra tout entier. Il tenait ses gens continuellement occupés ; les travaux se faisaient avec joie, parce que les vivres ne manquaient pas, et que la fertilité du pays semblait répondre que la source de cette abondance ne tarirait point. Les colons jouissaient d’une bonne santé, et les Sauvages commençaient à s’apprivoiser. Unavocat de Paris, nommé Marc LESCARBOT, (le même que nous avons déja eu occasion de citer plusieurs fois), qui avait eu la curiosité de voir le Nouveau Monde, ne contribua pas peu à mettre et à maintenir les choses dans cet heureux état. Il animait les uns,

piqua même chose remai sourc cultiv servir Ce rétabl condi!

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piquait les autres d'émulation, ct ne s’épargnait luimême en rien, Tous les jours, il inventait quelque chose de nouveau pour l'utilité publique, “et jamais, remarque Charlevoix, on ne comprit mieux de quelle ressource peut être, dans un nouvel établissement, un esprit cultivé par l'étude, et que ie zèle de l’état engage à se servir de ses talens et de ses connaissances.” * Cependant, M. de Monts eut le crédit de se faire rétablir pour un an dans son privilege ; mais ce fut À condition qu’il ferait un établissement sur le fleuve Saint-Laurent. Ses associés équippèrent deux navires à Honfleur, et les confièrent à Champlain et Du Pont, qui furent chargés d’aller faire la traite à Tadoussac, tandis qu’il solliciterait une prorogation de son privilege. Il ne put l'obtenir, ce qui ne l’empêcha pas d'envoyer encore, au printems de 1608, des vaisseaux dans le Saint- Laurent. Sous ses auspices, ou comme son “ lieutenant,” Champlain s’embarqua dans un de ces vaisseaux, pour venir former un établissement sur le Saint-Laurent. Arrivé à Tadoussac, qu’il décrit comme ‘un port où il y a une grande profondeur d’eau, bien abrité, mais petit, etoù ilnepourrait pas tenir plusde vingt vaisseaux,” il s’y arrêta quelque temps, puis, entra dans le Saguenay, ‘ qui est, dit-il, une belle rivière et d'u: sunde profondeur. A cinquante lieues de l'entrée du port (de Tadoussac), il y a un grand sault d’eau, qui descend d’un fort haut lieu, et de grande impétuosité. Elle

Lescarbot publia, en 1609, la relation de ce qui s'était passé sous ses yeux en Acadie, cu 2 À de pièces de vers, où il

loue en particulier, et à juste titre, MM. de Monts, de Poutrincour et Du Pont; en 1610, “ La Conversion des Sauvages,” &ec., et en 1612, différentes poésies qu’il dédia au chancelier DE SYLLERI, en le priant de considérer que si elles étaient “mal peignées et rustiquement vêtues, c'était parce qu’elles avaient été composées dans un Pays inculte, sauvage, hérissé de forêts, et habité de peuples vaga-

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