LIVRE DEUXIÈME
Comprenant l'espace de temps écoulé depuis l'établissement du Gouvernement Royal jusqu'à la Paix de
La compagnie de la Nouvelle France, réduite à quarantecinq membres, et plus que jamais incapable de remplir ses obligations, remit tous ses droits au roi, le 24 février 1663. M. ne Mrsy, que sa majesté envoyait pour remplacer le baron d’Avaugour, arriva à Québec, au printemps de la même année, accompagné de l’évêque de Pétrée, de M: GAuDAIs, nommé commissaire pour prendre possession, au nom du roi, de la Nouvelle France, et s’enquérir de ce qui s’y était passé récemment; de plusieurs officiers de guerre et de justice; de quelques centaines de soldats, et d’une centaine de familles, qui venaient s'établir dans le pays.
Le commissaire fit prêter le serment de fidélité à tous les habitans ; régla la police, et fit divers règlemens concernant la manière de rendre la justice. Depuis l’année 1640, dit Charlevoix, il y avait eu un grandsénéchal de la Nouvelle France, et aux Trois-Rivières, une juridiction qui ressortissait au tribunal ds ce magistrat d'épée; mais il parait que celui-ci était subordonné, dans ses fonctions, aux gouverneurs généraux, qui s'étaient maintenus dans la possession de rendre la justice, quand on avait recours à eux. Dans les affaires importantes, ils assemblaient une espèce de conseil, composé du grand sénéchal, du premier supérieur ecclésiastique, et de quelques uns des principaux habitans, auxquels on donna le nom de conseillers. Mais ce
conseil n’était pas permarent : le gouverneur l’établissait en vertu du pouvoir que le roi lui en donnait, et le changeait, ou le continuait, suivant qu’il le jugeait à propos: Ce ne fut qu’en 1663 que le Canada eut un Conseil fixes établi par le prince.* L’édit de création est du mois de mars de cette année: il portait que le conseil serait composé de M. de Mésy, gouverneur général; de M. de Laval, vicaire apostolique ; de M. ROBERT, intendant : de cinq conseillers, qui seraient nommés par ces trois messieurs, f et qui pourraient être changés, selon leur bon plaisir ; d’un procureur général, et d’un greffier en chef.
M. Gaudais retourna en France, d’après l’ordre qu’il en avait reçu, par les mêmes vaisseaux qui l'avaient amené à Québec, pour rendre compte au roi de l’état du pays, l'informer de la conduite de l’évêque et des ecclésiastiques, de l'effet qu’aurait produit l'établissement du conseil, de ce qu’il y avait de fondé dans les plaintes portées par le baron d'Avaugour, et de la manière dont M. de Mésy aurait été reçu. Il paraît que ce commissaire se conduisit en homme diligent, intègre et impartial, et que personne n’eut à se plaindre de son rapport.
M. Robert, conseiller d'état, qui avait été nommé ‘ Intendant de justice, police, finance et marine pour
la Nouvelle France,” par provisions datées du 21 mars
1663, ne vint point en Canada ; et M. Jean TALON, qui
* Avec pouvoir de “commettre à Québec, à Mont-réul,aux Trois- Rivières, et autres lieux, des personnes qui guecnt en première instance, sans chicane et longueur de procédures, les différents procès qui y pourront survenir entre des particuliers:” le désir du roi ‘ étant d ôter, autant qu'il se pourra, toute chicane, dans Je pays de la Nouvelle France.” |
Ce furent MM. RouEr DE VILLERAY, JUCHEREAU DE LarEeRTE’, RUELLE D’AuTEuIL, Damours et Bourpon. Ce deraier fut fait ensuite procureur général.
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y arriva en 1665, est le premier qui exgrca cet emploi dans ce pays.
Pendant ce temps, la colonie jouissait de la paix, et en était principalement redevable à l'influence de Garakonthié parmi les siens Ce chef avait rassemblé encore un nombre de prisonniers français, et les avait fait partir pour Québec, escortés par trente Onnontagués. Ceux-ci furent attaqués, en route, par un parti d'Algonquins, qui les prirent, ou feignirent de les prendre pour des ennemis. Il y en eut plusieurs de tués, et les autres furent obligés de prendre la fuite. Les Français mêmes eurent bien de la peine à s'échapper, dans ce désordre. 11 y avait lieu de craindre que cette malheureuse atfaire n’eût des suites encore plus funestes ; mais Garakonthié parvint à faire entendre raison aux Onnontagués: tous les cantons iroquois, excepté celui d'Onneyouth, envoyèrent assurer M. de Mésy de leur disposition à vivre en paix avec les Français.
Cependant, l’accord qu’on se flattait d’avoir établi en Canada, par les changemens qu'on venait d'y faire, ne fut pas de longue durée: M. de Mésy, qui avait été nommé gouverneur, à la recommandation de l'évêque de Pétrée, comme le baron d'Avaugour avait été rappellé à sa demande, se brouilla, tout religieux qu’il était, avec ce prélat, et, suivant Charlevoix, avec la plupart des gens en place de la colonie, entre autres les sieurs DE VILLERAY et Bourpon, qu’il fit embarquer, dit-il, sans aucune forme de justice. Pour décider avec connaissance de cause qui avait le plus de tort, du gouverneur ou de l'évêque, car nous avons peine à croire que l'un ou l’autre fût tout-à-fait exempt de blâme, dans ce différent, il nous faudrait avoir ce qui nous manque, les mémoires qui furent écrits de part et d'autre, et qui partagèrent alors l’opinion publique. Le
P. de Charlevoix mentionne que l’évèque de Pétrée avançait contre le gouverneur des faits graves, sans dire quels étaient ces faits: M. de Mésy se plaignait surtout de la grande influence qu'avaient les jésuites dans la colonie: peut-être accusait-il ces religieux d’abuser de cette influence et M. de Petrée de les soutenir. C'est du moins ce que notre historien donne à entendre, en disant que le gouverneur, en récriminant, ne se disculpait pas. Quoiqu'il en soit, le prélat, soutenu de la majorité du conseil, l'emporta encore une fois, à la cour de France, et M. de Mésy fut rappellé.
On lui donna pour successeur Daniel DE REMI, seigneur de CourCELLES, officier de mérite et d'expérience ; et M. Robert, qui, comme nous venons de le dire, ne vint pas en Canada, fut remplacé par M. Talon, intendant en Hainaut. Les provisions de ces messieurs étaient accompagnées d’une commission particulière, pour informer, conjointement avec Alexandre DE Prou- VILLE, marquis de TRACY, nommé, depuis quelque temps; vice-roi en Amérique, contre M. de Mésy ; avec ordre, au cas qu'il fut trouvé coupable des faits dont il était accusé, de l’arrêter et de lui faire son procès. Enfin, les ordres furent donnés pour lever de nouveaux colons, et faire embarquer pour le Canada le régiment de Carignan-Salières, qui arrivait de Hongrie, où il s'était fort distingué, dans la guerre contre les Turcs,
Par un édit, du mois de mai 1664, Louis XIV ‘“ concède et accorde à la compagnie des Indes Occidentales (autrement dite d’Occident,) en toute seigneurie, propriété et justice, les pays de la terre ferme de l'Amérique, depuis la rivière des Amazones jusqu’à l'Orenacq (ou Orenoque) ; les îles appellées Antilles, le Canada, l’Acadie, l'ile de Terre-Neuve et autres îles et terres fermes, dupuis le nord du Canada jusqu'à la Virginie et la Flo-
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Au mois d'avril 1665, les directeurs généraux* nommèrent, comme ‘ personne d'intégrité, capacité et expérience,” M. Le Barrois agent général pour “ gérer et négocier les affaires de la compagnie en Canada,” avec prière à ‘ MM. de Tracy, lieutenant général, de Courcelles, gouverneur, et Talon, intendant, de lui prêter secours et assistance ;” et ils lui obtinrent du roi, entrée et voix délibérative au conseil souverain, et ‘“ séance au-dessus du premier conseiller.”
Le marquis de Tracy, qui avait été aux Iles francaises avant de venir en Canada, arriva à Québec, au mois de juin 1665; avec quelques compagnies du régiment de Carignan. Aussitôt après son arrivée, il détacha une partie de ses soldats, avec des Sauvages, sous la conduite du capitaine Tizzx DE REPENTIGNY, pour donner la chasse aux Iroquois, qui avaient recommencé leurs courses. Il n’en fallut pas davantage pour obliger ces barbares à faire retraite, et à délivrer la colonie de leur présence.
Le reste du régiment de Carignan, à quelques com-
*C’étaient alors MM. BECHAMEL, POQUELIN, DALIBERT, Jacquier, Bisaup, MESNAGER, BERTHELOT, LANDAIs, HOLEL DE SaixtT-Marc.
pagnies près, arriva avec M. DE SALIERES, qui en était colonel, sur une escadre qui portait aussi MM. de Courcelles et Talon, un grand nombre de familles, quantité d'artisans et d'engagés, les premiers chevaux qu’on ait vus en Canada, des bœufs, des moutons, etc.; en un mot, une colonie plus considérable que celle qu'on venait renforcer.
Dès que le vice-roi eut reçu ces secours, il se mit à la tête de toutes les troupes, et les mena à l'entrée de la rivière de Richelieu, où il les fit travailler, en même temps, à la construction de trois forts. Le premier fut placé à l'endroit même où avait été celui de Richelieu, bâti par le chevalier de Montmagny, et dont il ne restait plusguèreque lesruines. M. de Soret, capitaine aurégiment de Carignan. qui en fut chargé, et y fut laissé pour commandant, lui donna son nom. Le second fort fut bâti au pied durapide delarivière Richelieu: M. de CHAMBLY, capitaine au même régiment, en eut la direction et le commandement, et le nom de Saint-Louis, qu'on lui donna d’abord, se changea bientôt en celui de cetofficier. M. de Salières se chargea du troisième, qu’il fit construire environ trois lieues plus haut que le second, sur la même rivière : il lui donna le nom de Suinte- Thérèse, et y choisit son poste.
Ces ouvrages, qui furent exécutés avec une diligence extrême, intimidèrent d’abord les Iroquois, surtout les Agniers, et leur bouchèrent le passage principal et ordinaire pour entrer dans la colonie; mais ces barbares ne tardèrent pas à s’en ouvrir plusieurs autres ; et l’on reconnut bientôt qu'on aurait pu choisir, pour quelques uns de ces forts, des situations plus convenables, et qu'en les répartissant sur des points plus éloignés l’un de l’autre, on eût protégé la colonie d’une manière plus efficace et plus permanente.
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Pendant qu’on était ainsi occupé à se mettre à couvert des incursions des Iroquois, M. Talon ne demeurait pas oisif à Québec: il s’instruisit parfaitement de la nature, des ressources et des forces du pays, et bientôt il eut achevé un mémoire, qu’il adressa à M. Cocserr, ministre de la marine et des colonies. Il lui apprenait que M. de Mésy était mort avant que la nouvelle de son rappel fut arrivéeen Canada ; qu'il avait été jugé à propos, entre M. de Tracy, M. de Courcelles et lui, de ne point informer contre la conduite de ce gouverneur ; etque l’évêque de Pétrée, les ecclésiastiques, le conseil supérieur, en un mot, tous ceux qui s'étaient déclarés ses parties, n'ayant point fait de nouvelles instances à ce sujet, ils avaient cru que le roi ne trouverait pas mauvais que ses fautes fussent ensevelies avec lui dans son tombeau.
Il disait, entre autres choses, à M. Colbert, qu’il ne connaissait point, pour un grand ministre comme lui, de plus glorieuse œecupation que les soins qu’il donnerait au Canada, »’y ayant point, dans l'Amérique, de pays qui pût devenir plus utile à la France.
‘ Mais, continue-t-il, si sa majesté veut faire quelque chose du Canada, il me paraît qu’elle ne réussira qu’en le retirant des mains de la compagnie des Indes, et qu’en y donnant une grande liberté de commerce aux habitans, à l'exclusion des seuls étrangers. Si, au contraire, elle ne regarde ce pays que comme un lieu de commerce propre à celui des pelleteries, et au débit de quelques denrées qui sortent du royaume, l’émolument qui en peut revenir ne vaut pas son application, et mérite très peu la vôtre. Ainsi, il me semblerait plus utile d’en laisser l'entière direction à la compagnie, en la manière qu’elle a celle des Iles.‘ Le roi, en prenant ce parti, pourrait compter de perdre cette colonie; car sur la première déclaration que la compagnie a faite de ne
souffrir aucune liberté de commerce, et de ne pas permettre aux habitans de faire venir pour leur compte des denrées de France, même pour leur subsistance, tout le monde a été révolté. La compagnie, par cette conduite, profitera beaucoup, en dégraissant le pays, et non seulement lui ôtera le moyen de subsister, inais sera un obstacle essentiel à son établissement.”
Ces représentations énergiques eurent leur effet ; la compagnie d'Occident elle-même demeura convaincue de la nécessité de renoncer à une partie des privileges qui lui avaient été octroyés d'abord ; et par un arrêt du conseil d'état du 8 avril 1666, il est permis à tous les habitans du Canada indistinctement, de faire la traite des pelleteries avec les Sauvages, excepté à Tadoussac, en remettant à ia compagnie un quart des peaux de castor, et un dixième des peaux de buffle.
Vers la fin de décembre, M. de Tracy étant de retour à Québec, Garakonthié y arriva, avec des députés de son canton et de ceux de Goyogouin et de Tsonnonthouau. Il demanda la paix, et la liberté de tous les prisonniers que les Français avaient faits sur les trois cantons, depuis le dernier échange. Le vice-roi le reçut avec bonté, et lui fit, en particulier et en public, beaucoup d'amitié. 11 lui accorda ce qu'il demandait, à des conditions raisonnables, et le congédia, ainsi que les autres députés, chargé de présens.
Le silence des Agniers et des Onneyouths, en cette rencontre, et plus encore leur conduite passée, ne laissaient aucun doute sur leur mauvaise volonté. Deux corps de troupes furent donc commandés pour les aller châtier. M de Courcellles se mit à la tête du premier, qui était le plus considérable, et le second marcha sous les ordres de M. de Sorel. Les Onneyouths, instruits de ces préparatifs, en furent alarmés, et envoyèrent des
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députés à Québec, pour détourner l'orage qui les menaçait. Il paraît même que ces députés avaïent un plein pouvoir pour agir au nom des Agniers, qui néanmoins avaient encore des partis en campagne. Un de ces partis surprit et tua trois jeunes officiers, du nombre desquels était M. DE Cuazy, neveu du vice-roi. Ce funeste accident et l'insolence brutale d’un chef agnier, firent rompre la négociation entammée par les Onneyouths.
M. de Sorel étant sur le point de tomber sur une bourgade du canton d’Agnier, rencontra une troupe de guerriers de ce canton, qui avaient à leur tête un chef à qui les Français avaient donné le surnom de BATARD- FLAMAND, parce qu'il était fils d’un Hollandais et d’une Agnière. Ce chef, se sentant fort inférieur aux Français, et ne voyant nul moyen d'échapper, prit le parti d'aborder M. de Sorel, et lui dit, d’un air fort assuré, qu'il allait à Québec, traiter de la paix avec M. de Tracy. Sorel le crut, et le conduisit lui-même au vice-roi, qui le reçut bien. Un autre chef agnier arriva à Québec, peu de jours après, et se donna aussi pour un député de son canton. On ne douta point alors que les Agniers ne fussent véritablement disposés à la paix. Mais un jour, que le vice-roi avait invité les deux prétendus députés à sa table, le discours étant tombé sur la mort de M. de Chazy, le chef agnier, levant le bras, dit que c'était ce bras même qui avait cassé la tête au jeune officier. ‘Ce bras ne cassera plus la tête à personne,” répartit M. de Tracy ; et il le fit étrangler, sur-le-champs par le bourreau, en présence du Batard-Flamand, qu’il retint prisonnier.
De son côté, M. de Courcelles était entré dans le canton des Agniers, s’attendant bien à les surprendre ; mais il s’apperçut bientôt qu'ils'étaittrompé. Iltrouva
toutes les bourgades abandonnées ; les vieillards, les femmes et les enfans s'étaient retirés dans les bois, et les guerriers se tenaient éloignés, en attendant l'issue des négociations entammés par les Onneyouths. Il y eut néanmoins quelques escarmouches, pendant la nuit, avec des coureurs agniers, dont quelques uns furent tués et d’autres faits prisonniers, Il n’y eut aucun Français de tué ni de blessé, mais un officier et quatre ou cinq soldats périrent de froid ou de fatigue.
À son retour à Québec, M. de Courcelles trouva les préparatifs de l'armement contre les Agniers et les Onneyouths déjà fort avancés. Six cents soldats du régiment de Carignan, un pareil nombre de Canadiens,* et environ cent Sauvages de différentes tribus, composaient l'armée du marquis de Tracy. Malgré son âge plus que septuagénaire, il voulut la commander en personne. Comme il se disposait à partir, de nouveaux députés des deux cantons arrivèrent à Québec. Il les retint prisonniers, et se mit en marche.
M. de Courcelles menait l'avant-garde, qui était de quatre cents hommes. M. de Tracy était au centre, avec le chevalier DE CHAUMONT et plusieurs autres officiers de mérite: l'arrière-garde était conduite par les capitaines Sorel et BERTIIER. On n'avait pris de provisions de bouche que ce qu'il en fallait pour gagner le pays ennemi; mais comme on n’eut pas soin de les ménager assez, elles manquèrent, lorsqu'on fut à moitié chemin ; et l'armée aurait été forcée de se débander pour chercher de quoi subsister, si elle ne fût entrée dads un bois de chataigniers, qui lui procura une nourriture assez subtantielle, pour l'empêcher de périr, ou de s’affaiblir, jusqu'à ce qu’elle fût arrivée chez les Agniers.
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Le vice-roi s'était flatté de surprendre ces Sauvages ; mais il ne rencontra, dans les premiers villages, que ceux des vieillards et des femmes qui n’avaient pu. s'éloigner assez promptement. On y trouva des vivres en abondance, et particulièrement un immense approvisionment de maïs.* Toutesles premières bourgades furent brûülées. Ce ne fut qu'à la dernière que l’on rencontra enfin les ennemis. Ils s'étaient sans doute proposé d’y combattre; mais l’appareil avec lequel ils virent les Français s’approcher, les effraya, et ils allèrent se mettre à couvert dans des lieux où il ne fut pas possible de les atteindre. On s’en vengea sur les cabanes, dont pas une ne resta sur pied dans tout lecanton. Ilyenavait de cent-vingt pieds de longueur, toutes revètues en dedans de planches polies.
M. de Tracy aurait voulu châtier de la même manière les Onneyouths; mais la fiu d'octobre approchant, il crut qu'il était temps de penser au retour. A son arrivée à Québec, il fit pendre, pour l'exemple, quelques yns de ses prisonniers, croyant, apparemment, que c'était là un des droits des nations civilisées, dans leurs guerres avec des peuples barbares ; et par un contraste assez singulier, il renvoya aussitôt tous les autres, après leur avoir témoigné beaucoup de bonté. Dès que la navigation fut libre, le marquis de Tracy s'embarqua pour la France.
Les dîimes, que l’évêque de Pétrée avait fait taxer au treizième, excitaient beaucoup de plaintes dans la
*Les Agniers oublièrent de détruire les provisions de bouche
* qu'ils ne pouvaient pas emporter : s’ils l’eussent fait, une partie au
moins de l’armé française eût été exposée à périr de faim ; mais la tête leur tourna, comme dit Charlevoix, et ils ne songèrent point
à profiter des avantages que la situation et la connaissance des
lieux pouvaient leur procurer. Privés de leurs maisons et de leurs vivres, il ne purent subsister durant l'hiver, que par l’hospitalité de leurs compatriotes des cantons voisins.
colonie: au mois de septembre de cette année 1667, le conseil supérieur rendit un arrêt portant que les dimes ne seraient levées, provisoirement, qu'au vingt-sixième, mais qu'elles seraient payées en grains, et non en gerbes, comme auparavant, et que les terres nouvellement défrichées ne paieraient rien pendant cinq ans.
M. Talon, qu'on pourrait appeller le Colbert du Car .da, imaginait, tous les jours, de nouveaux moyens de faire fleurir ce pays, principalement par le commerce et l’industrie. Il avait surtout à cœur les mines de fer qu’on lui avait dit être abondantes; et dès le mois d'août 1666, il avait envoyé le sieur Di LA TESSERIE à la Baie Saint-Paul, où ce mineur déccuvrit, en effet, une mine de fer considérable. Etant passé en France, en 1668*, il engagea M. Colbert à suivre ces découvertes, et le sieur DE LA POoTADIERE fut envoyé en ce pays, dans ce dessein. À son arrivée à Québec, on lui présenta des échantillons de deux mines que M. de Courcelles s'était fait apporter des environs de Champlain et du Cap de la Madeleine. La Potadière se transporta sur les lieux, et à son retour à Québec, il déclara qu’il n’était pas possible de voir des mines qui promissent davantage, soit pour la bonté, soit pour l’abondance du minerai. Néanmoins, malgré un rapport aussi favorable, ces mines ne furent point alors mises en exploitation.
* En conséquence de quelques démêlés entre lui et M. ne CourcËLLES, principalement au sujet du clergé, dont ce dernier n’approuvait pas le zèle immodéré. On lui donna pour suppléant, ou poursuccesseur ad interim, M. pe BoUTEROUE, à quiil fut particulièrement recommandé de modérer . : trop grande sévérité de l’évéque et des confesseurs, ct de maintenir la bonne intelligence entre tous les ecclésiastiques du pays. De fortes et nombreuses réclamations avaient donné lieu au premier article des instructions de M. de Bouteroue; mais le dernier, suivant Charlevoix, n’était fondé sur aucune plainte ; l'union étant parfaite alors entre tous les corps qui composaient le clergé séculier et régulier.
On avait établi depuis peu, dans les environs de Québec, une tannerie, dont les premiers essais avaient parfaitement réussi; et la liberté du commerce, qui venait d’être proclamée, avait fait naître, chez les colons, de grandes espérances.
La colonie faisait aussi des progrès du côté de la population: la meilleure partie du régiment de Carignan était restée dans le pays, ou y revint, avec M. Talon, en 1669. Tous les soldats qui voulurent se faire cultivateurs ou artisans eurent leur congé àcet effet. Les officiers qui avaient obtenu des terres en fief et seigneurie, s’y établirent et s’y marièrent presque tous. Charlevoix remarque que la plupart de ces officiers étaient gentilshommes, st en prend occasion de dire, que le Canada a eu plus de noblesse ancienne qu'aucune autre colonie française, et peut-être que toutes ensemble.
Parmi les instructions de l’intendant, il y avait un ordre du conseil qui lui enjoignait d'engager les missionnaires à instruire les enfans des Sauvages dans la langue française, et à les accoutumer à la façon de vivre des Européens. Les jésuites n’ayant pas réussi, moins, dit Charlevoix, par les difficultés qu'ils avaient rencontrées dans l'exécution du projet, que par les inconvéniens qu’ils y avaient reconnus, M. Talon s’dressa à l'évêque de Pétrée et aux ecclésiastiques de Montréal, qui promirent de faire ce que désirait la cour ; mais il paraît que leurs efforts, s’ils en firent, pour par venir au but désiré, ne furent pas couronnés du succès.
Tandis que le gouverneur et l’intendant faisaient tout ce qui dépendait d’eux pour faire prendre à la colonie une forme solide, et lui donner un degré d'importance qui la rendissent digne de l'attention du roi et de la compagnie des Indes, des jésuites, et entreautres, les PP. GARNIER, BrRuyAs, MiLLET et DE CARHEIL, s'établis-
saient, comme missionnaires, dans les cantons iroquois ; et les PP. DABLON, MARQUETTE, ALLOUEZ et autres, allaient visiter des tribus sauvages, jusqu'alors inconnues ; les Poutéouatamis, les Miamis, les Mascoutins, les Outagamis, les Sakis, les Illinois, les Christineaux, ou Kilistineaux, et se fixaient au Sault de Sainte-Marie et sur les bords des grands lacs Supérieur et Michigan.
‘ En s’avançant au milieu des Zndiens,* dit un écrivain moderne, f les missionnaires y faisaient pénétrer de proche en proche les principes de la morale. S'ils quittaient une tribu, il lui prescrivaient quelques devoirs à suivre, jusqu’au temps où ils pourraient revenir auprès d'elle, pour l'instruire davantage. Les plus habiles d’entre eux évitaient les questions de dogme, afin d'être mieux compris. En s'adressant plutôt au cœur qu’à l'intelligence, ils avaient moins d'intervalle à franchir ; et pour mieux persuader l’homme simple, tel que la nature l’a fait, ils se tenaient plus à sa portée. Leurs soins paternels, la sagesse de leurs conseils, et l’autorité ‘de leurs exemples, leur faisaient acquérir un puissant empire sur ces peuples sauvages : ils cherchaient à les éloigner des pratiques cruelles et superstitieuses ; ils fortifiaient, au milieu d’eux, les liens de famille que la nature avait déjà formés, et ils leur inspiraient le goût du travail et celui d’une vie sédentaire, sans laquelle il ne peut pas y avoir de société durable.
Mais ‘ quelques fussent les efforts et la constance du zèle des missionnaires, ils avaient de grandes difficultés à vaincre: il leur fallait chercher les Sauvages dans les forêts, suivre leurs pénibles chasses, parcourir les rivières
* Quelques écrivains modernes, traduisant de l’anglais en français, emploient ce mot pour désigner les Sauvages, ou habitans naturels de l'Amérique, Cet anglicisme ne se trouve nulle part chez les anciens historiens de la Nouvelle France.
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dans leurs canots, vivre sous les mêmes huttes, et s’exposer comme eux à toutes les rigueurs de la misère. Si leurs discours entrainaient quelques Zndiens, cette conversion était souvent passagère, et leurs néophytes leur étaient enlevés par l'empire des habitudes, et par l’emportement des passions, qui n’ont aucun frein dans l’état sauvage. ‘“ Puisque nous habitons, disaient-ils, un monde différent du vôtre, nous devons avoir un autre paradis, et un autre chemin pour y parvenir.” La hutte d’un vieillard avait pris feu, et il répondit au missionnaire qui cherchait inutilement à le convertir, et qui voulait le retirer des flammes : “ Si je suis condamné au feu éternel après ma mort, il ne vaut pas la peine de l'éteindre aujou aui.”
Les Sauvages n'étaient pas seulement raisonneurs, ou logiciens à leur manière, et quelquefois disputeurs opiniâtres, ils avaient aussi leurs croyances et leurs traditions, auxquelles ils tenaient plus ou moins fortement. Mais les plus difficiles à convertir au catholicisme devaient être les Iroquois, devenus, par l'imprudence de Champlain, les ennemis éternels et irréconciliables des Français, et ayant pour voisins et alliés les Hollandais, üont ils savaient que la religion différait de celle des premiers. Malgré cela, un grand nombre d'entre eux se firent chrétiens et catholiques, comme on le verra par la suite.
En 1670 fut consommée l'affaire de l’érection de Québec en évéché. Le roi avait consenti, à la fin, que cet évéché dépendit immédiatement du Saint-Siège, mais sans cesser d’être uni à l’église de France. Cette même année, M. PERROT, neveu, par marriage, de M. Talon, remplaça M. de Maïison-Neuve, comme gouverneur de Mont-réal. ‘Toute l’île de Mont-réal, dit le P. Charlevoix, ressemblait à une communauté religieuse.
On avait eu, dès le commencement, une attention particulière à n'y recevoir que des habitans d’une régularité exemplaire. Ils étaient, d’ailleurs, les plus exposés aux courses des Iroquois, et ainsi que les Israélites, au retour de la captivité de Babylone, ils s'étaient vus obligés, en bâtissant leurs maisons et en défrichant leurs terres, d’avoir presque toujours leurs outils d'une main, et leurs armes de l'autre, pour se défendre d’un ennemi qui ne faisait la guerre que par surprise.”
Outre les soldats du régiment de Carignan, M. Talon avait amené avec lui, une partie des cinq cents familles que le roi lui avait promises. On vit arriver avec joie, à Québec, cette nouvelle recrue d’habitans. On ne songeait alors, dit Charlevoix, qu’à peupler le pays, et l’on n'était plus aussi scrupuleux qu’autrefois sur le choix des colons. Il y avait déjà dans la colonie des ‘“ mauvais garnemens,” et même des scélérats. Trois soldats français ayant rencontré un chef iroquois qui avait beaucoup de pelleteries, l’ennivrèrent et l’assassinèrent. Quelques précautions qu’ils eussent prises, pour cacher leur crime, ils furent découverts et mis en prison. Pendant que leur procès s’instruisait, trois autres Français rencontrèrent six Mahingans, ou Mohicans, (Sauvages voisins, et ordinairement alliés des Iroquois,) qui avaient pour environ mille écus de marchandises : ils les massacrèrent, après les avoir ennivrés, et eurent l'effronterie d’aller vendre leur butin, qu'ils voulurent faire passer pour le fruit de leur chasse. Les corps de leurs victimes furent trouvés percés de coups et tous sanglants, et reconnus par des Sauvages de lear tribu.
Les Mahingans soupçonnèrent d'abord les Iroquois du meurtre de leurs gens ; mais bientôt le bruit se répandit que c’étaient des Français qui avaient fait le coup. De leur côté, les Iroquois ne tardèrent pas à être instruits
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de l’assassinat de leur chef: on leur assura même que deux des assassins avaient été accusés par le troisième d’avoir complotté d’empoisonner tous les gens de leur nation qu’ils rencontreraient. Il n’en fallut pas davantage pour les faire entrer en fureur. Il n’y avait donc pas un moment à perdre pour éviter de se voir replongé dans une guerre qui ne pouvait avoir que des suites fâcheuses. M. de Courcelles partit sans différer pour Mont-réal, où il savait que des Sauvages de différentes tribus venaient d'arriver. 1l les assembla, et après s'être efforcé de les convaincre que leur intérêt était de rester unis aux Français, il se fit amener les assassins du chef iroquois, et leur fit caser la tête en leur présence. Il promit de traiter de la même manière les assassins des Mahingans, lorsqu'il les aurait en sa puissance. Enfin, il dédommagea les deux tribus de ce qui leur avait été enlevé, et l'assemblée se sépara très satisfaite.
M. de Courcelles, par sa fermeté et le ton d’autorité qu’il savait prendre avec les Sauvages, fit aussi cesser les courses que les Iroquois et les Outaouais recommençaient à faire, les uns contre les autres. Mais, ayant voulu le prendre sar le même ton avec les Tsonnonthouans, qui inquiétaient quelques tribus voisines de leur pays, il reçut d’eux cette réponse pleine de fierté : ‘“ Quoi donc! est-ce que nous n’aurons plus le droit de venger nos injures, parce que des missionnaires ont bien voulu s'établir parmi nous? Est-ce que nous ne pourrons plus ni lever, ni poser notre hache, parce qu’il a plu à Ononthio de bâtir quelques cabanes dans notre pays? Est-ce que, pour avoir fait la paix avec lui nous sommes devenus ses vassaux? Non; nous verserons, s’il est nécessaire, jusqu'à la dernière goutte de notre sang, pour défendre notre liberté et notre indépendance ;
et si les Français ont de la mémoire, ils se rappelleront que nous leur avons fait sentir, plus d’une fois, que nous nesommes ni des alliés qu’on doive traiter avec tant de hauteur, ni des ennemis qu’on puisse mépriser impunément.” Ils cessèrent néanmoins, pendant quelque temps, d’inquiéter leurs voisins, et envoyèrent même au gouverneur quelques uns des prisonniers qu’ils avaient faits.
Pendant que M. de Courrelles maintenait ainsi la bonne intelligence entre les Français et les Sauvages, et faisait régner la paix parmi ces derniers, la petite-vérole ravageait le nord du Canada, et achevait de dépeupler presque entièrement ces vastes contrées. Les Attikamègues disparurent : Tadoussac, où l’on avait vu jusqu’à 1200 Sauvages réunis, au temps de la traite, commença à être presque entièrement abandonné, aussi bien que les Trois-Rivières. Il y eut pourtant cette différence entre ces deux postes, que les Français se maintinrent dans le dernier ; au lieu que le premier, où ils n'avaient aucun établissement fixe, demeura désert.
Cependant, M. Talon, toujours plein de zèle et d’activité, profitait de la paix dont jouissait la colonie, et des bonnes dispositions des Sauvages à l'égard des Français, pour établir les droits de la couronne de France, dans les quartiers les plus reculés du Canada. De concert avec M. de Courcelles, il résolut d'envoyer dans le Nord un homme connu et estimé des Sauvages, pour les engager à se trouver, par députés, en un lieu où l’on pût traiter avec eux. Un voyageur, nommé Nicholas PerroT,* partit muni des instructions de l’intendant ;
* Ce Nicholas PERROT avait été, dans sa jeunesse, au service des jésuites. Il dut probablement à ces religieux un commencement d'instruction. C'était, d’ailleurs, un homme d'esprit et doué de beaucoup de talent naturel. Il fut employé, à diverses fois, par différents gouverneurs, comme envoyé, agent, ou négociateur, chez les Sauvages, et rendit, en ces qualités, des services importants à la colonie.
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et ayant visité toutes les tribus du Nord, avec lesquelles la colonie avait des relations de commerce, il les invita à envoyer, le printemps suivant, des députés au Sault de Sainte-Marie, où le grand Oxonrwio (le roi de France) leur enverrait un de ses capitaines, pour leur déclarer ses volontés. Toutes ces tribus promirent de faire ce qu’on désirait d'elles.
Perrot passa ensuite à l’ouest, puis rebattit au sud, et alla jusqu'à 'hicagou, au fond du lac Michigan, où habitaient les Miamis, une des plus puissantes tribus de ces quartiers. Il fut bien reçu de TETINCHOUA, leur principal chef ;* séjourna quelque temps avec eux, puis retourna au Sault Sainte-Marie. M. DE Sainr-Lusson, subdélégué de M. Talon, y arriva dès le mois de mai (1671). Y ayant trouvé des députés de toutes les tribus que Perrot avait visitées, il leur fit un discours, dont la substance était, qu’il ne pourrait leur rien arriver de plusheureux que d’avoir le roi de France pour grand chef, et de mériter sa protection. La réponse s'étant trouvée telle qu’il la désirait, il déclara qu’il mettait tous ces pays en la main du roi, et les habitans sous sa protection, et fit accompagner cette déclaration des cérémonies usitées en pareilles circonstances.*
d’un envoyé du général des Français, il voulut lui faire une réception qui lui donnät une haute idée de sa puissance. Il fit marcher un détachement pour aller au-devant de lui, et ordonna qu’on le reçût en guerrier ; ce qui consista en évolutions, et en un combat simulé entre des Miamis et les Poutéouatamis dont Perrot était acccompagné.
{11 fit creuser deux trous en terre, et fit planter dans l’un un grand poteau de cèdre, et dans l’autre une croix de même bois,
M. de Courcelles, persuadé de la nécessité d’opposer une nouvelle barrière aux Iroquois, fit dire à leurs principaux chefs, qu’il avait une affaire importante à leur communiquer, et qu'il irait incessamment les attendre à l'endroit nommé Catarocowy. Il s'y rendirent en grand nombre ; et le gouverneur, après leur avoir témoigné beaucoup de bienveillance, leur dit qu’il avait dessein de bâtir, en cet endroit même, un fort où ils pussent venir: plus commodément faire la traite avecles Français. Les Sauvages, ne soupçonnant pas le principal but du gouverneur, répondirent que ce projet leur paraissait bien imaginé; et sur-le-champ, les mesures furent prises pour l’exécuter ; mais M. de Courcelles n’en eut pas le temps; à son retour à Québec, il y trouva Louis DE Buabe, comte de FRONTENAC, qui venait le relever. Il n'eut pourtant pas de peine à faire goûter à son successeur le projet qui lui avait fait entreprendre son dernier voyage; et dès le printemps suivant, le nouveau gouverneur se rendit à Catarocouy, et y fit construire un fort, auquel il donna son nom.
En s'étendant vers l'Ouest, les Français acquéraient des notions sur des contrées plus éloignées, et ils avaient appris des Sauvages l'existence d'un grand fleuve, appellé Mechascebé ou Micissipi, qui ne coulant ni au Nord ni àT'Est, devait fournir le moyen de communiquer, ou avec le golfe du Méxique, ou avec la mer du Sud. M. Talon, qui avait demandé son rappel, ne voulut pas laisser l'Amérique, sans avoir éclairci ce point important. Il chargea de cette découverte le P. MARQUETTE, qui avait déjà parcouru, comme missionnaire, presque
pendant qu'on chantait le Vexilla regis. Ensuite, on attacha à la croix et au poteau les armes du roi, puis on entonna le pseaume Eraudiat. Enfin, on chanta le Te Deum, qui fut précédé et suivi de plusieurs décharges de mousqueterie, et un festin termina le congrès.
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toutes les contrées septentrionales du Canada, et il lui associa le sicur JOLIET, natif de Picardie, mais établi depuis‘longtemps à Québec, comme négociant.
Les deux voyageurs s’embarquèrent sur le lac Michigan, gagnèrent la Baie Verte, et remontèrent la rivière des Outagamis, ou Renards. Après avoir franchi une chaîne de hauteurs qui séparent les versans de l'Est et de l'Ouest, ils arrivè ent à l’Ouisconsin, dont ils suivirent le cours, et ils atteignirent le Micissipi le 1; juin 15/8. Quatre Sauvages, qui les accompagnaient, saluèrent le Père des Eaux, en lui offrant, à titre d'hommage, des flèches, des calumets, de brilliantes fleurs et des ér::: :le mais.
“Les deux voyageurs français, dit un écrivain moderne, * étaient alors dans une glorieuse carrière de découvertes : l’un, tout animé d’un zèle religieux, voyait des âmes à conquérir pour le ciel: l’autre se représentait les avantages que la France pourrait obtenir de l'acquisition d’une contrée nouvelle, qui s'offrait à lui dans toute sa magnificence, et qui variait et multipliait ses richesses, à mesure que l’on avançait vers le midi. On n’appercevait plus, comme dans le Canada, ces forêts immenses et continues, qui n'ont de li:1:::8 qu’à l'horizon: elles étaient coupées par de vastes prairies, les unes couvertes de hauts herbages, les autres formant d'humides vallons, au milieu desquels croissaient des joncs, des peupliers, des sycomores, tantôt dispersés, tantôt réunis en différents groupes.”
En descendant le Micissipi, nos voyageurs reconnurent l'entrée de l’{inois, celle du Missouri, celle de l’ Ohio et celle de l'Arkansas, où ils terminèrent leurs découvertes. Les provisions commençant à leur manquer, ils regagnèrent l'embouchure de l'Illinois, et remontèrent cette
* M, Roux DE ROCHELLE.
rivière jusqu’au pied des hauteurs qui la séparent du lac Michigan. Arrivés à Chicagou, les deux voyageurs se séparèrent ; le P. Marquette resta chez les Miamis, et Joliet revint à Québec. M. Talon en était parti pour reiourner en France, en prenant sa route par l'Acadie.
Il n’y avait pas encore un an que M. de Chambly avait relevé le chevalier DE GRAND-FoNTAINE, au port de Pemtagoet, lorsque, le 10 août 1674, un Anglais, qui était demeuré quatre jours déguisé dans sa place, le vint attaquer avec l'équipage d'un corsaire flamand. Cet aventurier avait cent-dix hommes ; M. de Chambly n’en avait que trente, et son fort n’était pas en état de défense. Il se défenditnéanmoins d'abord avec courage ; mais après une heure de combat, ayant reçu une blessure qui l’obligea de se retirer, ses gens, qui étaient mal armés, et mal intentionnés, suivant Charlevoix, se rendirent à discrétion.
Les Anglais envoyèrent de là un détachement au fort de Gemesie, sur la rivière Saint-Jean, pour enlever M. DE MaisON, qui y commandait ; ce qui fut exécuté sans résistance. L'auteur de ces hostilités n’avait pas de commission : il fut désavoué ; mais le mal était fait, et ne put être réparé que longtems après.
L'expérience de M. de Courcelles ; la fermeté et la sagesse avec lesquelles il avait gouverné, l'avaient fait aimer des Français, et respecter des Sauvages. ‘“ Le caractère de son successeur, dit un historien, a quelque chose d’extraordinaire. Il était doué de grandeur d'âne et d’héroïsme, ferme de caractère, mais altier et indomptable ; ayant de grandes vues, mais incapable de céder aux conseils et de modifier ses desseins ; courageux, persévérant, homme d'esprit, homme de cour, mais susceptible de sréventions, sacrifiant la justice à ses haines personnelles et le succès d’une entreprise au
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triomphe de ses préjugés; ambitieux, ardent; homme dont on #vait tout à espérer et beaucoup à craindre.”
Il se brouilla d’abord avec les missionnaires et les ecclésiastiques, particulièrement ceux de Mont-réal: il fit mettre aux arrêts M. Perrot, apparemment parce qu’il avait pris le parti des ecclésiastiques, ou était contrevenu à ses ordres: il fit emprisonner un prêtre du séminaire, qui avait prèché contre lui, dit-on, et avait pris des attestations des habitans de la ville en faveur de M. Perrot, leur gouverneur. Il se brouilla ensuite avec M. DucHESNEAU, qui avait succédé à M. Talon, comme intendant. Ce dernier se plaignait que M. de Frontenac n’avait composé le conseil supérieur que de gens qui lui étaient entièrement dévoués, et que par là il s’etait rendu l'arbitre souverain de la justice, et tenait tout le monde sous le joug.
“Il faut pourtant avouer, dit Charlevoix, que les coups de vigueur que fit alors le comte de Frontenac ne furent pas tous repréhensibles, quant au fond; mais lors même qu’il usait le plus à propos de sévérité, il le faisait avec un air de violence et des manières si hautaines, qu’il diminuait beaucoup le tort des coupables, en rendant le châtiment odieux.”
Des Iroquois chrétiens s'étaient établis, depuis quelques années, à la Prairie de la Madeleine; mais le terrain ne se trouvant pas favorable aux grains qu'ils avaient coutume de semer, leurs missionnaires demandèrent au gouvernenr et à l’intendant un autre emplacemernt, vis-à vis du Sault Saint-Louis. M. de Frontenac ne répondit rien à leurrequête; mais M. Duchesneau prit sur lui de leur accorder ce qu’ils demandaient, et ils s’en mirent en possession. Ce fut un autre sujet de brouillerie entre le gouverneur et l’intendant, etsuivant Charlevoix, d’emportemens inexcusables de la part du premier. o2
Mais le fort de la dispute était toujours au sujet du Conseil, dont M. de Frontenac voulait réduire presque à lui seul toute l'autorité. Pour faire cesser le différent, qui allumait le feu de la discorde dans toutes les parties de la colonie, parce que le comte de Frontenac et M. Duchesneau avaient chacun leurs partisans, le roi rendit, le 15 juin 1675,* une ordonnance, portant que le Gouverneur général aurait la première place dans le conseil, l'Evèque, la seconde, et l’Intendant, la troisième ; mais que ce serait à ce dernier à demander les opinions, à recueillir les voix, et à prononcer les arrêts,
C’est ici le lieu de remarquer que le conseil supérieur siégeait regulièrement tous les lundis, au palais de l'intendant. S'il était nécessaire de l'assembler extraordinairement, l’intendant en devait marquer le jour et l'heure, et en faire avertir le gouverneur par le premier huissier. La justice s’y rendait suivant les ordonnances
du royaume de France et la coutume de Paris. Le nombre des conseillers avait été augmenté de deux, à l’arrivée de M. Duchesneau.f Outre le conseil supérieur, il y avait encore alors trois justices subalternes, celle de Québec, celle de Montréal et celle des Trois- Rivières. Elles se composaient d’un lieutenant particulier et d’un procureur dl roi. Le premier conseiller, qui était nommé par le roi, avait huit cents livres tournois d'appointemens : les cinq plus anciens conseillers
* Par nn édit daté du mois de décembre de l’année précédente, Louis XIV s'était remis en possession des droits et privilèges qu’il avait octroyés, en 1664, à la compagnie des Indes Occidentales.
f Dans l’ordonnance, ou édit de confirmation que nous venons de citer, le roi nomme Conseillers MM. Louis Rouer de Villeray, Charles LEGARDEUR DE Tizzy, Mathieu Damours, Nicholas Dupoxr, René Louis CHARTIER DE LOTBINIERE, Jean Baptiste DE PERRaAs et Charles DENYs : M. Ruette d’Auteui!, Procureur général, et M. Gilles RaGEoT, Greffer,
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avaient, chacun, quatre centslivres ; les autres n’avaient rien, et il n’y avait point d'épices. Le procureur général et le greffier en chef avaient aussi des appointemens modiques. Ceux des cours subalternes furent réglés par une déclaration du roi du 12 mai 1678. Dans ce temps-là, les notaires et les huissiers avaient aussi des salaires: sans cela ils n’auraient pas eu de quoi vivre, le casuel se réduisant à presque rien, dans une colonie si pauvre et si peu peuplée. D’après un recensement fait en 1679, la population française du Canada ne se composait que de 8515 individus.
Pour revenir à l’ordonnance dont nous venons de parler, elle ne mit pas entièrement fin à la discorde : M. de Frontenac exila, de sa propre autorité, le procureur général et deux des conseillers.
Le principal sujet de démèlés entre le gouverneur et l'évêque était la traite de l’eau-de-vie: M. de Laval et les missionnaires se plaignaient que ce commerce causait des dégordres scandaleux parmi les Sauvages, et sévissaient, autant qu’il était en leur pouvoir, contre, ceux qui le faisaient. M. de Frontenac, et ceux qui pensaient comme lui, soutenaient que la traite de l’eau-de-vie était absolument nécessaire pour attacher les naturels du pays aux Français; que les abus dont les ecclésiastiques faisaient tant de bruit, s’ils n'étaient pas imagipaires, étaient du moins fort exagérés, et que leur zèle sur cet article n’était guère qu’un prétexte pour persécuter ceux qui les empêchaient de dominer dans le pays.
Les opinions furent quelque temps partagées sur ce sujet, à la cour et au conseil du roi: M. Duchesneau ayant écrit à M. Colbert, pour appuyer le sentiment du prélat, qui avait fait un cas réservé de la traite de l’eaude-vie, le ministre lui répondit qu’il n’agissait pas en cela comme devait faire un intendant ; qu'il devait savoir
qu'avant d'interdire aux habitans du Canada un commexrce de cette nature, il fallait s'assurer de la réalité des crimes auxquels on prétendait qu’il donnait lieu. En effet, par un arrêt du conseil du 12 mai 1678, il fut ordonné qu’il y aurait une asssemblée de vingt des principaux habitans de la Nouvelle France, pour donner leur avis touchant la traite en question. Cela fait, et les raisons apportées de part et d'autre, Louis XIV prit le moyen le plus sûr pour donner gain de cause au clergé: il voulut que l’archevèque de Paris et le P. LACHAISE, son confesseur, fussent juges du différent. Le prélat et le religieux, après avoir conféré avec l'évéque de Québec, qui se trouvait alors en France, décidèrent que la traite de l'eau-de-vie, dans les habitations des Sauvages, devait être prohibée, sous les peines les plus graves. Il y eut une ordonnance du roi pour appuyer cette décision, et il fut expressément enjoint au comte de Frontenac de la faire exécuter.
Au mois de mai 1678, il y eut un édit dusroi, au sujet des curés, qu’on voulait rendre fixes, au lieu d’amovibles qu'ils avaient été jusqu’alors ; et pour confirmer le règlement provisoire du conseil supérieur, par rapport aux dimes. Au mois d'octobre de cette même année, fut enrégistrée au conseil supérieur de Québec, avec les modifications approuvées par un édit du mois de juin précédent, l’ordonnance de Louis XIV du mois d'avril 1667, concernant la procédure, ou la Rédaction du Code Civil, comme on appelle communément cette ordonnance.
Quoique les Iroquois ne recommençassent point la guerre contre la colonie, ils ne laissaient pas de causer quelque inquiétude. (Comme son prédécesseur, M. de Frontenac s’efforçait de les tenir en paix avec toutes les tribus sauvages. Ayant su qu’il s'était élevé des
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différens sérieux entre eux et les Illinois, nouveaux alliés des Français, il leur envoya un homme de confiance pour les inviter à lui envoyer des députés à Catarocouy, où il promettait de se trouver en personne. Il reçut pour réponse, que s’il voulait leur parler, il devait se rendre jusqu’à In rivisre d’'Onnontagué. Pour répondre au ton de hauteur que prenaient les Iroquois, il leur fit dire, après qu’il eut su qu’ils consentaient à envoyer des députés à Catarocouy, qu’il n'irait pas audelà de Mont-réal; qu'il les y attendrait jusqu’au mois de juin; mais que, passé ce temps, il retournerait à Québec. Cinq députés arrivèrent à Mont-réal, mais seulement au mois de septembre. Comme le gouverneur général s’y trouvait, il leur donna audience, et leur fit promettre de faire tous leurs efforts pour empêcher une rupture avec les Illinois.
Cependant, le départ de M. Talon et la mort du P. Marquette avaient fait perdre de vuele Micissipi, et M. de Frontenac avait trop d’occupations de diverses sortes, pour penser sérieusement à faire achever la découverte de ce fleuve. Il fallut que l’idée en vint à un particulier entreprenant, établi depuis quelque temps à Montréal, comme agriculteur et commerçant. Ce particulier était Robert CAVELIER DE LA SALE, natif de Rouen, en Normandie. Il avait déja fait plusieurs excursions chez les Sauvages, et il était d’abord venu en Canada, dans la résolution de chercher, par le nord de ce pays, un passage aux Indes et à la Chine.* Mais après le retour du sieur Joliet, il avait changé de dessein; et
* Un accident, qui lui arriva, trois lieues au-dessus de Mont-réal, où il fut retenu quelque temps, fit donner à l'endroit le nom de La Chine, par dérision de son projet de se rendre dans l'empire de ce nom par le Canada. C’est ainsi que le nom de Sault au Récollet fut donné au rapide de la rivière des Prairies, où le P. Viez, récollet, se noya, en 1625.
persuadé que le Micissipi se déchergeait “ans le goile du Méxique, il résolut de le reconnaire lui-même jusqu’à sa source, Ii s’en ouvrit au comte de Frontenac, qui lui promit de l'aider de tout son pouvoir, et lui persuada de passer en France, pour obtenir l’autorisnion et les fonds nécessaires pour mettre son dessein à exécution.
La Sale fut bien accueilli par M, pe SxIGNELAY, qui avait succédé à son père, dans le département de la marine ; il obtint du roi la seigneurie de Catarocouy, à condition qu’il bâtirait le fort en pierre, et reçut des pleins pouvoirs et des fonds pour continuer les découvertes commencées. Le chevalier de TonrTi, brave officier sicilien, réfugié en France, lui fut associé, et ils partirent de La Rochelle, le 14 juillet 1678, avec une trentaine d'hommes, ouvriers et matelots.
Arrivé en Canada, La Sale rebâtit le fort de Frontenac, et fit construire une barque, ou goëlette, pour naviguer sur le lac Ontario, tandis que Tonti, accompagné d’un certain nombre d’hommes, pénétrait plus loin vers l'Ouest, pour faire la traite avec les Sauvages. De Catarocouy, La Sale passa, dans sa barque, à Niagara, où il traça le plan d'un nouveau fort. Son vaisseau s'étant brisé, après quelques voyages heureux, il en fit construire un plus grand, qu’il nomma le Griffon, pour naviguer sur le lac Erié. (Ce vaisseau périt, bientôt après, dans une tempête, ou, suivant un autre rapport, fut détruit par les Sauvages.
Ces pertes étaient pour La Sale des malheurs que ne réparaient pas entièrement les courses mercantiles que faisait pour lui son associé; mais elles ne lui firent rien perdre de son activité et de son esprit d'entreprise. Au mois d'août 1679, il s'embarqua sur le lac Erié, avec quarante hommes, au nombre desquels était le P. HEx-
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