L. M. Laréveillère-Lépealx
Cet arrêté fut un événement immense pour le Pays de Yaud. Il eut un long retentissement dans la Suisse entière. Dans le Pays de Vaud, les loges maçoniques, les cercles, les auberges, les cabarets , prirent aussitôt un caractère politique, et devinrent autant de centres d'action, où Ton discutait les moyens, non point d'obtenir l'indépendance, on n'osait y songer, mais d'obtenir, enfin, la reconnaissance des droits du pays, et la convocation des Etats. Berne, dans ce moment suprême, pouvait encore sauver, non point, il est vrai, les privilèges de quelques - unes de ses familles privilégiées qui régnaient arbitrairement sur un tiers de la Suisse, mais, au moyen de larges concessions , elle pouvait sauver la Suisse, conserver le premier rang dans la Confédération, et s'attacher ses peuples romands et allemands. Si Berne, dit un historien , dont les sympathies ne sont rien moins que révolutionnaires, a si Berne avait été assez magna- » nime pour émanciper le Pays de Vaud, et Zurich assez s> sage pour accorder à temps une amnistie, et consentir » à une constitution libérale; si l'on avait écouté les j> vœux légitimes des Bailliages-Communs, et recherché » leur affection ; en un mot , si les chefs du pays s'é- » taient inspirés d'une foi généreuse dans leurs peuples » non séduits encore , au lieu de se confier dans les ar- » tifices d'une diplomatie méticuleuse, ils auraient coin- » mandé le respect au héros du siècle , et sauvé la Con d fédération dans son existence , consacrée par cinq t> siècles \ »
* Hottinger.
i32 ASSEMBLEE PROVISOIRE,
Mais il n'en fut point ainsi, les Conseils de Berne, entraînés par l'avoyer Steiguer, rejetaient les sages avis du trésorier Frisching; ils repoussaient avec un orgueil dédaigneux toute concession , et envoyaient leurs députés klsL Diète d'Arau, qui , selon eux , devait rallier à leurs souverains légitimes tous leurs sujets égarés. Mais cette Diète n'osa prendre aucune décision digne des vieux suisses dont elle invoquait le souvenir ; elle crut sauver la Confédération , en ordonnant une vaine et intempestive cérémonie. <r La Diète, le 2 janvier, prêtait » serment d'union et de fidélité aux alliances et aux en- » gagements réciproques; » elle publiait une proclamation <r pour engager chacun des bourgeois, ressortissants j> et habitants de l'Helvétie, à sacrifier sa personne, son » sang et son bien , pour le soutien de l'Union Helvé- » tique, pour le maintien de la religion, pour la pro- » tection de la sûreté publique , des personnes et des » propriétés. »
Cependant, l'impulsion était donnée dans le Pays de Vaud. Même les Conseils des villes, aristocrates par leur organisation, étaient entraînés par le torrent. Ainsi on vit le Deux -Cent de Lausanne recevoir, le 2 janvier, une pétition qui le forçait à prendre une couleur:
Les bourgeois et habitants de la ville de Lausanne aux T. H. les seigneurs du Conseil du Deux-Cent de Lausanne.
Les signataires de la requête que nous avons l'honneur de présenter à vos nobles seigneuries , les prient de vouloir bien se joindre à eux pour appuyer et solliciter l'obtention de leur demande , ce qui rendrait leur démarche encore plus légale , un des objets de leurs vœux ; et pour sauver toute fâcheuse interprétation à la démarche que les signataires ont l'honneur
de faire auprès de V. S. pour leur prouver que sans aucune vue particulière, leur unique but est le bien de la patrie, et dès-lors leur aversion pour tout ce qui pourrait porter la moindre atteinte à la sûretëdes individus, de quelque sentiment et de quelque nation qu'ils puissent être , et des propriétés de quelque nature qu'elles soient. Les soussignés supplient V. S. de les regarder dès ce moment comme à l'entière disposition du Magistrat, pour concourir avec lui au maintien de l'ordre et de la sûreté; et dans la ferme espérance qu'elles acquiesceront à leur demande, ils forment les vœux les plus ardents pour leur constante prospérité.
La pétition à LL. EE. était conçue en ces termes :
Illustres, Hauts et Puissants Seigneurs !
Les soussignés , très-humbles serviteurs de VV. EE., convaincus de vos sentiments de bienveillance envers eux, prennent la liberté de vous exposer que personne ne pouvant présenter les griefs du peuple Vaudois que les délégués, que ce même peuple aurait nommés à cet effet , requièrent respectueusement :
Que les Etats du Pays de Vaud , dans lesquels on comprendrait les députés de Lausanne, soient convoqués sans délai pour être entendus sur les griefs qu'ils auraient à faire ouïr au nom du peuple. — Ou , ce qui serait plus conforme aux circonstances présentes, et au désir des signataires, que l'on convoquât les députés qui seraient nommés par tous les bourgeois des villes et des communautés du Pays de Vaud, aux mêmes fins ci-dessus mentionnées.
Dans cette douce espérance , les soussignés se répandent en vœux fervents pour la prospérité de VV. EE. et le salut de l'Etat.
Cette pétition était renvoyée à l'examen d'une commission, qui, dans une séance suivante, proposait au Conseil de présenter à LL. EE. une requête, tendant à la convocation des Représentants du Pays de Vaud.
Cependant, le deux janvier, une Haute-Commission, composée du trésorier de Gingins, du général deGraffenried et du colonel Sinner, arrivait de Berne, et le même m. 19
jour se rendait dans la séance du Deux-Cent, où le trésorier de Gingins or prononçait un discours très-gra- » cieux, dit le protocole de la séance du Deux -Cent, » dans lequel il faisait connaître la satisfaction que le a Souverain ressentait de notre fidélité et de notre attas chôment inviolable, et assurait qu'il était disposé à ne d point séparer le bonheur et les intérêts de la ville de » Lausanne, des siens même. » — a Le Seigneur bourg- » maître de Saussure de Bousscns répondait, en assu- » rant les seigneurs députés de nos sentiments de dévoued ment dont cette ville et ses habitants ont toujours » donné des preuves, en ajoutant que dès que les temps » seraient plus tranquilles et plus favorables , ils se pre- » senteraienl devant LL. EE. pour réclamer de leurjus- » tice et de leurs bontés les privilèges et les droits que j> l'erreur, la faiblesse ou le temps, pouvaient avoir ou » affaiblis, ou fait oublier. j> Les Haut -Députés se retirèrent sans donner aucun
espoir Dès ce moment la révolution était faite , car
il était évident que jamais Berne ne ferait la moindre concession.
A Nyon, à Rollc, à Morges, à Cossonay, à Payernc, à Moudon , à Aigle, à Orbe , dans toutes les villes , même mouvement qu'à Lausanne; des Comités s'organisent, font signer des pétitions , envoient des émissaires pour stimuler les campagnes. A Yverdon , le châtelain Junod présente au Conseil la demande suivante, au nom des
bourgeois et des habitants de cette ville : <
Les soussignés de la requête que nous avons l'honneur de présenter à ce Noble Conseil t les prient de vouloir bien se joindre à eux pour appuyer et solliciter l'obtention de leur demande, ce qui rendrait leur démarche plus légale , un de leurs vœux ; et pour sauver toute fâcheuse interprétation à la démarche que les signataires ont l'honneur de faire auprès du Très- Noble Conseil dYverdon , pour lui prouver que , dans aucune vue particulière , leur unique but est le bien commun de la patrie; et dès-lors leur aversion pour tout ce qui pourrait porter la moindre atteinte à la sûreté des individus, de quel sentiment et de quelle nation qu'ils puissent être , et des propriétés de quelle nature qu'elles soient. Les soussignés supplient le N. C. de les regarder dès ce moment comme entièrement à la disposition du Magistrat , pour concourir avec lui , autant qu'il est en eux , au maintien de l'ordre et de la sûrelé ; et dans la ferme espérance qu'il acquiescera à leur demande , ils forment les vœux les plus ardents pour la conservation et la constante prospérité de tous les magistrats de cette cité.
Jlnod , châtelain.
À Vevey, le Conseil du Cent-Vingt s'assemble le 4 janvier, Mp Alexandre Perdonnet, ancien magistrat, présente la pétition, et prononce un discours dans lequel il lance l'anathème contre quiconque faiblirait dans une circonstance aussi décisive.
« Réunissons-nous, dit -il , pour une œuvre si digne » d'un peuple libre qui a le droit de réclamer contre ses » abus. Méritons ainsi le6 bénédictions de nos enfants , » de nos neveux, qui maudiraient un jour notre mémoire, v si nous laissions échapper cette occasion de recouvrer )> un bien légué par nos ancêtres. S'il était parmi y> nous quelqu'un de timide ou d'influencé , qu'il se sou- » vienne que des vues d'intérêt personnel doivent plier » contre l'intérêt général qui l'emportera. Oui ! il l'em- » portera; malheur alors aux ennemis de la patrie!
9 malheur à ceux qui, par une lâche complaisance, voujd draicnt fermer les yeux sur les arrestations arbitraires d et clandestines qui ont eu lieu, sur les vexations mul- » tipliées des péages, sur les insultes personnelles, sur » les préférences mal placées ; malheur enfin aux trai- 9 très qui oublieraient que nous sommes Suisses .... Je x> demande, Messieurs, qu'on décide que le Cent-Vingt, 39 à l'imitation de la ville de Lausanne, concoure à pré- » senter au Souverain, l'humble pétition que j'ai l'hond neur de présenter sur le bureau , tendante à obtenir » la liberté de s'assembler en Communauté Générale, » afin de consulter le peuple sur le redressement de ses » griefs, etc. a
Daus toutes les villes les pétitions étaient couvertes de signatures. À Lausanne, le Cercle des jeunes négociants se constitue en permanence et devient le centre du mouvement. Les jeunes gens de Vevey craignant que des partisans de Berne ne s'emparent du château de Chillon, forment le dessein de l'occuper. Mais pour ne point engager une lutte, ils allèguent qu'on faisait des amas d'armes et de munitions de guerre dans ce château, et, sous ce prétexte, demandent au bailli Berseth, et obtiennent de lui, la permission de visiter Chillon . Ils y pénètrent en armes, fraternisent avec les vétérans qui formaient la garnison de ce château , et s'en emparent. De leur côté, les Lausannois, secondés par la magistrature , organisent une Garde Nationale, occupent tous les postes, placent des factionnaires aux portes des clochers pour empêcher le tocsin, et, pendant la nuit, envoient des patrouilles dans les environs. Les
Conseils des autres villes suivent l'exemple de Lausanne, et se joignent aux pétitionnaires. Les Conseils de Morges, en rappelant qu'ils avaient par amour de la paix abandonné la question de l'impôt des routes, en 1791 , alors que la Suisse était menacée, envoient la requête suivante :
Les Conseils de Morgcs avaient eu l'honneur ci-devant de présenter à VV. ££. une demande , dont l'objet était commun à tous leurs chers compatriotes. Bientôt les agitations survenues dans les pays environnants , les engagèrent à en suspendre le cours ; ils attendaient le retour du calme pour la reprendre et pour y joindre différents griefs , dont la réforme paraissait indispensable à la paix et au bonheur de leur patrie.
Aujourd'hui , Illustres Seigneurs , leur pays semble se prononcer, et élève la voix vers vous ; ils se hâtent donc d'y joindre celle de leur ville , et VV. EE. daigneront l'entendre , tant est essentiel le concours de toutes les volontés.
Mais les abus qui se sont glissés dans différentes parties de l'administration , les changements nécessités d'ailleurs par ceux que le temps apporte dans toutes les institutions humaines , et que commande en quelque sorte la marche de l'opinion , ces différents objets intéressent plus ou moins les divers membres du corps social; et comme ils ne peuvent être tous admis individuellement à présenter les réformes à faire, il est juste qu'ils le soient à nommer chacun dans sa commune un commis qui le fasse pour toute la commune. C'est là le but de cette respectueuse requête.
En conséquence , les Conseils de Morges sollicitent VV. EE. de vouloir promettre :
1° Qu'il se forme le plus tôt possible une Assemblée de députés de chaque communauté, nommés par tous les bourgeois et communiers des villes et communes du Pays de Vaud.
2.° Que cette assemblée , après s'être occupée des abus et des changements à faire dans tout ce qui concerne l'administration du pays , les soumette à la sanction souveraine , afin que le résultat devienne loi constitutionnelle de l'Etat.
Les Conseils , convaincus que VV. EE. sentiront, ils osent le
dire, la nécessité de leur accorder cette juste demande, se répandent en vœux pour leur bonheur , ainsi que pour le salut et la prospérité de la patrie.
Cossonay s'adresse en ces termes à LL. EE. :
Les Conseils de Cossonay prennent la liberté de vous exposer avec un profond respect :
Que le mécontentement et l'agitation qui existent dans le Pays de Vaud , requièrent les moyens les plus prompts , et l'entière union de ses habitants , pour en arrêter les progrès.
Diverses villes de son voisinage ont déjà manifesté à VV. EE. leur désir pour la convocation d'une Assemblée de députés du Pays.
Les Conseils de Cossonay s'empressent de vous faire parvenir les réclamations de leur ville à ce sujet, en vous suppliant humblement de prendre dans votre sagesse des mesures efficaces pour la prompte convocation dans le pays , d'une Assemblée de ses Représentants, afin que chacun puisse parleur organe Vous faire entendre ses doléances, obtenir de Votre justice le redressement de ses griefs, la satisfaction due à ses plaintes , et les changements désirables dans l'administration des affaires du pays.
Ils estiment que cette Assemblée , sous les auspices de W. EE. peut prévenir les maux dont leur patrie est menacée. Ils attendent avec confiance l'effet de vos promesses réitérées et récentes, de contribuer autant qu'il sera en vous à son bonheur
Tandis que les patriotes stimulaient les campagnes pour les engager à signer les pétitions, organisaient des comités, et prenaient, surtout à Lausanne, les mesures les plus actives pour maintenir Tordre et réprimer les excès auxquels des gens sans aveu voulaient se livrer sous le masque du patriotisme, Berne annonçait à ses sujets que le serment décrété le 5 janvier par la Diète, serait prêté dans le Pays de Vaud :
Nous , l'Avoyer , etc. assurons tous nos chers et féaux bourgeois et ressortissants de notre gracieuse bienveillance et leur faisons savoir :
Depuis quelque temps on cherche à vous rendre mécontents de votre sort et à nous priver de votre affection , dans le but de renverser une constitution sous laquelle , depuis près de trois siècles, vous vivez heureux.
L'activité que les malveillants mettent à leurs démarches , et les moyens insidieux dont ils se servent pour vous faire désirer un nouvel ordre de choses, et pour semer chez vous des doutes sur notre fermeté à vous garantir des malheurs inséparables de toute révolution , nous ont déterminés à vous assembler pour prononcer votre vœu général , et pour prêter avec nous le serment solennel qui nous lie tous ensemble. Il sera d'autant plus solennel aujourd'hui , ce serment , que , dans le même moment, tous les Etats de la Suisse renouvellent , à la face de Dieu , leur union , leur antique Confédération , et leur promesse de défendre notre sainte religion , notre commune patrie , notre constitution, notre liberté, notre indépendance, contre tous ceux qui voudraient y porter atteinte par des entreprises révolutionnaires, dans le pays ou par des réclamations d'influences étrangères. Nous vous déclarons par les présentes notre ferme et invariable résolution d'employer, avec l'aide du Tout-Puissant , tous les moyens qui sont en notre pouvoir pour vous préserver, vous, vos femmes, vos enfants et vos propriétés, des malheurs innombrables du désordre et de l'anarchie. Vous avez toujours été attachés à vos devoirs envers la pairie et envers nous. Votre loyauté et voire constance , dignes du nom Suisse , ne seront point ébranlées dans ce moment. Vous vous joindrez à nous et vous concourrez à nos efforts.
Vous savez que votre bonheur a toujours fait l'objet de tous nos soins. Nous ne cesserons jamais de nous occuper à le porter a sa perfection, autant que toute chose humaine peut y parvenir; et nous recevrons toujours avec plaisir l'expression de vos désirs, lorsqu'ils nous seront présentés d'une manière légale.
Donné en notre conseil souverain , le î> janvier i798.
Chancellerie de Ber.vï.
Cependant, le gouvernement bernois allait plus loin encore, « II décidait que le 10 janvier le Pays de Vaud j> prendrait les armes pour se lier de nouveau à son » souverain par un serment réciproque. » « Soudain , dit Mr de Rovéréa, mille artificieuses intrigues sont mises en jeu pour empêcher que la réunion ordonnée des corps civils et militaires ait lieu , des libelles sont répandus avec profusion dans les campagnes, et enfin, le 10 au matin, passe un courrier supposé, dépêché par le Résident de France à Genève, portant avis d'un décret du Directoire, lequel se trouva être faux, prononçant bannissement perpétuel contre tout habitant du Pays de Vaud qui prêterait le serment requis. Les bonnes dispositions des hommes les mieux pensants furent ébranlées, par l'apparence de vérité dont on sut colorer cette nouvelle. La révolution fut ainsi sur le point de s'accomplir ; c'en était fait, si le serment eût été généralement refusé*... »
La nouvelle de cette mesure répand l'alarme chez les patriotes. <r Le 9 au soir**, il y a, à cette occasion, une assemblée du peuple à l'Hôtel-dc-Villc de Lausanne. On veut empêcher le Conseil de prêter le serment. La discussion s'anime; elle menace d'être orageuse; enfin , on observe qu'il ne faut point s'effrayer de ce serment, car il ne saurait être obligatoire, qu'autant que le gou-
* Rovéréa. Mémoires, I, 158.
** Develey . Mémoire pour servir à Vhistoir&de la Révolution du Pays de Vaud. Lausanne , 4798. Page 46. — Mr Develey, nommé professeur après notre révolution, acquit une réputation méritée par ses ouvrages sur les mathématiques.
vernemcnt actuel reconnaîtrait nos droits. Cette réflexion détermine l'assemblée à laisser le Conseil prêter le serment. Mais , le Conseil de Nyon et de plusieurs villes, se refusent à cette démarche. Le 10, les patriotes de Lausanne, craignant le eboe des passions qui se heurtaient, et désirant surtout de maintenir Tordre et In tranquillité, font doubler les postes de la garde nationale... Les assemblées des pétitionnaires continuent à se tenir au Cercle des jeunes négociants*. On veut convoquer une assemblée populaire , mais on en craint les suites; et par sagesse, on se détermine à remettre les intérêts communs entre les mains d'un Comité, qui sera en permanence, et dont les membres seront choisis parmi les réclamants. Cette résolution se prend le 1 0 janvier, jour du serment, et Ton nomme aussitôt deux commissions, Tune, pour organiser le Comité , l'autre, pour préparer un local propre aux assemblées des pétitionnaires et à celle du Comité. — On apprend dans cette séance que la commune de Penthalaz a refusé le serment, et qu'elle a envoyé à Berne sa pétition, couverte de cinquante-sept signatures. — -Le Comité des pétitionnaires, sous le nom de Comité de Réunion, commence ses séanees le 12 janvier, et bientôt de semblables comités se forment dans d'autres villes du pays, et correspondent avec celui de Lausanne. — Ce dernier entre de plus en correspondance avec l'état de Bâle qui s'est démocratisé et détaché du Corps Helvétique. — La commune de Begnins , et quinze communes du dis-
• Place de la Palud , IS02i.
trict de Morges , présentent aussi leurs pétitions et se montrent très-bien disposées pour la conquête de la liberté. » Sur les trente bataillons dont était composée la milice du Pays de Vaud, vingt -quatre étaient réunis le 10 janvier, pour la prestation du serment, mais en général, ces bataillons ne présentèrent que des rangs clair-semés, les patriotes s'étant abstenus de prendre part à cette cérémonie.
Tandis que ce succès apparent rendait la confiance au parti de la résistance , on commençait à parler de la prochaine arrivée, en Savoie, de Masséna, à la tête de sa division de l'armée d'Italie. Informée de cette nouvelle, la Haute-Commission donne Tordre à trois compagnies d'infanterie de former un cordon sur l'extrême frontière du Pays de Gex, et envoie le major de Rovéïéa demander au général Pouget, commandant militaire du département de l'Ain, quel était le but de la marche de l'armée française. Le Comité de Réunion fait suivre Mr de Rovéréa par des émissaires qui, arrivant en même temps que lui auprès du général français, à Carouge, non-seulement l'entravent dans sa mission, mais obtiennent sou renvoi à la frontière Suisse.
Cependant, les Conseils de Nyon envoyaient une députation demander à la Haute-Commission bernoise le licenciement des trois compagnies formant le cordon de la frontière, ce Cette dépulation eut l'art de faire licen- » cicr cette petite troupe . . . Même , » ajoute avec douleur Mr de Rovéréa , a nos signaux d'alarme étant chari> gés, on eut la lâche condescendance de les décharger, jd pour complaire à cette même faction de traîtres, qu'on
4798. Uô
b aurait dû contenir au lieu de s'en laisser intimider. b On vit alors d'aveugles fanatiques être atteints d'une b sorte de frénésie qui leur montrait les honneurs du b martyre, s'ils pouvaient s'immoler pour opérer la desb truclion, que dans leur délire, ils appelaient la régéb nération de leur patrie . . . Leur marche n'était pas b aisée, mais ils furent tellement secondés par la faib hlesse , par l'irrésolution , par l'inaction des agents <lu b gouvernement, que, bientôt, ils se virent en mesure d de proférer ouvertement la menace d'appeler à eux » l'armée française, si on leur résistait, et, au contraire, » de s'opposer à son entrée si l'on adhérait au contenu » de leurs pétitions*, b
Ce passage de Mr de Rovéréa est important. Il démontre qu'il n'entrait point dans les plans des patriotes d'appeler l'armée française dans le Pays de Vaud; que, loin de là, ils s'opposeraient à l'entrée des Français, si LL. EE. accordaient ce que les Vaudois demandaient dans leurs pétitions^
Mais l'oligarchie bernoise était frappée d'aveuglement; elle était trompée par les renseignements que de dangereux amis lui transmettaient sur l'état de l'opinion publique dans le Pays de Vaud; elle était entraînée dans l'abîme par l'aveugle opiniâtreté de i'avoyer Steiguer. Aussi , malgré les protestations réitérées de la minorité du Deux-Cent de Berne, la majorité de ce conseil souverain ordonnait la mobilisation de vingt compagnies de milices allemandes, et la mise de piquet de toute
* Uovcréa. Mémoires , 1 , 170..
l'armée de la république. Le Dcux-Ccnl faisait préparer des vivres et des fourrages à Moral , à Avenches et à Payerne, que les troupes des bailliages allemands devaient occuper, tandis que les bataillons vaudois, sur lesquels on pouvait compter, seraient réunis à Yverdon. Le baron d'Erlach de Spietz était appelé au commandement de l'armée, et revêtu de pouvoirs illimités comme Haut-Commandant du Pays de Vaud. En même temps que ces nouvelles parvenaient, le 14 janvier, au Comité de Réunion de Lausanne , les baillis publiaient la proelamation du 12 janvier, par laquelle LL. EE. promettaient l'indulgence aux sujets égares, et appelaient les Yaudois à prendre les armes pour faire respecter Tindépendance de l'Etat de Berne, et à la défendre si elle était menacée, par l'étranger.
Dans ces entrefaites, des représentants de la diète d'Arau arrivent à Lausanne le 1 5 janvier, et annoncent en ces termes au Pays de Vaud le but de leur mission.
Nous , les Représentants Helvétiques , Jean Conrad Wyss , Grand-Tribun et du Conseil du Louable canton de Zurich, et Charles de Reding, ancien landammann et du Conseil du Louable canton de Schwytz, n'avons rien de plus empressé que de faire connaître à tous les habitants du Pays de Vaud , que le principal but de notre mission est de contribuer à tout ce qui tend à affermir le bonheur de notre commune patrie, et à maintenir son repos et à sa tranquillité.
La Diète extraordinaire d'Arau nous ayant chargés de cette mission importante , vient de donner une preuve indubitable qu'elle prend un intérêt vif et sincère à toutes les parties qui la composent , et c'est à cet égard surtout que Nous espérons que tous les habitants de cette heureuse contrée s'uniront à Nous pour concourir au même but , et Nous mettront ainsi en état de féconder leurs vœux , par la conviction où ils doivent
être , que leur bonheur particulier est inséparable de la félicité commune.
Comme nous nous flattons d'ailleurs que le succès de notre mission sera efficacement secondé par les assurances solennelles que l'Etat de Berne , notre cher et fidèle allié , vient de donner à tous ses ressortissants du Pays de Vaud , de l'empressement avec lequel il recevra l'expression de leurs désirs, présentés d'une manière légale ; c'est en se conformant à cette déclaration paternelle , et en évitant le choc dangereux des opinions , résultat nécessaire des écrits volants qui se succèdent sans cesse, que les habitants du Pays de Vaud nous donneront la marque la plus précieuse de leur confiance , que nous chercherons à mériter par nos efforts constants pour le bien de la patrie , et par l'observation fidèle de tous nos devoirs.
Lausanne , 15 janvier 1798.
Hirzel ,
Secrétaire de légation.
Cependant, le baron d'Erlach refusait le commandement, et était remplacé par le colonel de Weiss, bailli de Moudon. <r Le choix de Mr de Weiss , dont la répula- » tion littéraire, observe Mrde Rovéréa, quelques ac- » tions au-dessus du commun dans les diverses carrières D qu'il avait parcourues, une sorte de vogue populaire » dont son imagination lui exagérait l'importance, dono lièrent à quelques personnes l'espoir d'efforts subli- » mes, même de prodiges, pour soustraire la chose pu- » blique au naufrage qui la menaçait*. î> W de Weiss s'annonçait ainsi au Comité de Réunion.
Nous , le général en chef des troupes du Pays de Vaud , muni de pleins pouvoirs de Leurs Excellences du Conseil Souverain, à Vous, Messieurs, intitulés Comité de Lausanne : amiable salut !
En conséquence de divers avis , qu'il existe un projet de
* Rovéréa. Mémoires, 1 , 172.
s'emparer du château de Lausanne dans la journée : nous venons vous déclarer formellement, qu'un tel attentat ne pourrait être considéré que comme un acte de haute trahison, de rébellion ouverte , et une provocation à la guerre civile.
Vous répondrez sur vos têtes envers le Souverain et envers ce peuple, que vous dirigez si dangereusement, de toute part que vous pourriez prendre à cette entreprise , et de toutes les suites funestes qu'elle entraînerait probablement. Vous connaissez quelques circonstances. Je devrais les connaître toutes , et je puis vous assurer sur mon honneur, que vous n'êtes dans la route, ni de la prudence, ni du bien public. — Soyez intimement persuadés, Messieurs, que mon principal motif, en acceptant cette charge de commandant en chef, n'a pu être que le désir ardent de contribuer à la sûreté et félicité publiques. Je vous invite très-amicalement' à me juger sur mes principes connus, et une longue suite de procédés, qui m'ont mérité la confiance de divers partis, et même la bienveillance marquante de l'autorité externe dont vous recherchez le suffrage aujourd'hui.
Agréez mes vœux les plus sincères et l'assurance d'uu véritable dévouement à vos vrais intérêts ; je parle de ceux de votre public, et non de celui de quelques individus qui le sacrifient par erreur, vengeance , ambition ou orgueil.
Lausanne, 17 janvier 1798. Dix heures du matin.
de Weiss , Bailli de Moudon.
Celte proclamation ne resta point sans réponse , Mr Louis Cassât, de Lulry, ancien rédacteur d'un journal royaliste et satirique, publié à Paris avant la Terreur, et intitulé : Journal de la Cour et de la Fille, prêtait sa plume spirituelle au Comité de Réunion , dans la lettre qu'il adressait au général bernois :
Notre étonnement, M* le général, à la lecture de votre lettre, n'a pu être égalé que par notre indignation. Des menaces seront-elles donc toujours la réponse qu'obtiendront des réclamations aussi justes que modérées? ou ceux qui nous gouver-
nent voudraienUils , en accumulant les provocations , nous forcer de sortir de la ligne que nous nous étions tracée?
Vous nous rendez responsables des suites d'une démarche à laquelle , sans nos conseils , le peuple , sur de trop justes craintes, aurait pu se porter. Vous nous parlez d'échafaud ! sommes-nous donc reportés à ces siècles de barbarie, où un peuple entier tremblait au seul mot d'un tyran? Est-ce vous , Mr le général , ou est-ce le colonel de Wciss , qui nous tient ce langage? Après avoir défendu avec éclat la cause de l'humanité, vous arrèteriez-vous h la voix de votre intérêt personnel. Ce qui vous paraissait légitime en France , deviendrait-il en Suisse un crime de haute trahison? et celui qui applaudissait avec tant de complaisance au supplice d'un monarque idiot*, doitil couvrir d'un voile inviolable et sacré les abus d'un gouvernement, parce qu'il tient du hasard de sa naissance le droit d'en faire partie?
Vous nous parlez des forces militaires qui vous sont confiées ! mais ces cohortes dont vous nous menacez , ne seront-elles pas composées de nos compatriotes? C'est donc des frères que vous voulez armer contre des frères ! Et c'est vous , Mr le général , qui , du haut de votre donjon de Lucens , donnerez le signal du carnage , et allumerez les flambeaux de la guerre civile !
Vous nous accusez d'organiser la rébellion et de diriger dangereusement un peuple crédule. Peut-être , si vous eussiez daigné consulter la voix des personnes ou des autorités appelées à suivre de plus près toutes nos démarches , auriez-vous quelques regrets d'avoir trop écouté les clameurs de la calomnie, et d'avoir appelé la hache des licteurs du despotisme sur ceux mêmes qui n'ont cessé de réclamer le respect de Tordre, la sûreté des personnes et l'obéissance aux lois.
* Mr de Weiss , envoyé en 1793 par LL. EE. auprès du Comité de Salut Public , se lia avec Robespierre , et obtint de lui que la Convention déclarât paix et fraternité avec le peuple Suisse (17 novembre i793). Mr de Wciss écrivit alors une brochure dans laquelle il justifie la mort de Louis XVI , qu'il nomme monarque idiot. W de Weiss avait une réputation littéraire qu'il obtint par plusieurs ouvrages , entr'autres par ses Principes philosophiques , politiques et moraux, 2 volumes, publiés en 1785.
Invités par les suffrages d'un grand nombre dé nos concitoyens à les guider dans la carrière de la liberté , nous n'avons accepté une place si dangereuse, que pour maintenir dans cette cité le calme et la tranquillité, en comprimant les effets de cette fermentation sourde , que des préparatifs de rigueur excitent , et que l'appareil militaire , déployé si imprudemment , pourra porter à l'exaspération.
Il faut avoir le courage de le dire. Pour tout prix de notre dévouement à la chose publique , trop souvent nous n'avons recueilli que d'outrageants murmures , ou des calomnies atroces. Nos démarches les plus pures ont été empoisonnées , et Ton a osé nous traiter de désorganisateurs et d'anarchistes , nous qui n'avons pas cessé un instant de lutter contre la désorganisation et l'anarchie.
Quels pourraient donc être nos torts à vos yeux , W le général? Serait-ce d'avoir prononcé avec énergie notre vœu , pour que l'empire des lois remplace enfin celui des hommes ? Seraitce , après l'engourdissement d'un long sommeil , d'avoir enfin levé la tête et réclamé avec respect, mais avec force , les droits trop longtemps méconnus que nous avaient accordés les anciens Helvétiens, et qui nous ont été garantis par une puissance amie et protectrice ; si tel est notre crime , il fallait en convenir avec franchise, et ne pas nous calomnier, afin de mieux nous assassiner.
Mais dussent nos noms être gravés les premiers sur ces tables sanglantes de proscription , dressées par la vengeance , et où la vertu seule a le droit d'être inscrite ; dussions-nous voir tomber sur l'échafaud , comme on nous en menace , nos têtes dévouées , nous n'abandonnerons point notre poste , tant que nous y serons retenus par le sentiment des dangers de la patrie et le suffrage de nos commettants et du magistrat. Forts de leur approbation et de celle de notre conscience , notre âme est inaccessible à la crainte , et nous planons au-dessus de ces lâches terreurs qui glacent le cœur des suppôts de la tyrannie.
Prenez-y garde, cependant, le sang des martyrs de la plus juste des causes , féconderait le sol même qui en serait arrosé. La liberté , comme on l'a dit du grand Pompée , n'aurait qu'à frapper du pied pour faire sortir de terre de nouvelles légions qui dévoreraient à l'instant ses vils oppresseurs.
Voici une fois pour toutes notre profession de foi. — Dépositaires des intérêts les plus chers et les plus sacrés , nous continuerons à les défendre au péril de nos jours. Placés entre la tyrannie et l'anarchie , nous combattrons ces deux hydres avec un courage égal. £t c'est en remplissant avec fermeté cette tâche pénible que nous saurons concilier ce que nous devons à nous-mêmes et à la mission honorable dont nous nous trouvons chargés.
Nous espérons , Mr le général , que cette profession de nos sentiments nous mettra désormais à l'abri de toute inculpation non méritée. Au reste , nous tâcherons de faire le bien , lors même qu'on nous imputerait le mal que nous n'aurions pas fait.
Nous finissons , Mr le général , en vous priant de nous dispenser de répoudre aux personnalités dont vous nous honorez. Vos injures ne peuvent atteindre des citoyens uniquement dévoués aux grands intérêts de la patrie , et toujours disposés à l'obéissance quand l'autorité cessera d'être oppressive. Nous nous bornons à vous engager à mettre en pratique pour vousmême , les règles équitables que vous prescriviez jadis aux illustres malheureux que le destin charge de gouverner les peuples et non de les asservir.
Imprimé par ordre du Comité de Réunion.
Deboxs , président.
Bientôt paraissait une nouvelle proclamation du général de Wciss. Celui-ci annonçait qu'il réunirait à Yvcrdon deux bataillons d'infanterie, une compagnie de dragons, et la compagnie de carabiniers du major Pillichody, et qu'il se disposait à faire occuper Lausanne par l'élite du régiment de Morges, pour commencer ses opérations contre les villes insurgées.
Dès aujourd'hui , comme Commandant en Chef du Pays de Vaud , et en vertu de mes pleins pouvoirs illimités , je décrète que la patrie est en danger; je mets tout le Pays de Vaud sous le régime militaire, pour tout ce qui concerne la tranquillité et
sûreté publiques (les autorités civiles et constitutionnelles ayant prouvé qu'elles ne sont pas en force).
Nous ordonnons qu'en toute commune, les trois premiers militaires en grade établiront une police exacte sur le maintien de l'ordre , le respect et la soumission envers ses autorités ; qu'ils s'opposent à tout rassemblement et exercice de pouvoirs non constitutionnels : en unissant les égards , la modération à la plus grande fermeté ; en considérant les insurgés comme des frères égarés , qu'on aime , qu'on plaint , et desquels on ne demande que paix , sûreté , concorde ; mais qu'on forcera à rentrer dans l'ordre s'ils s'y refusent.
Nous mettons pour l'avenir hors de la loi et protection civile , tout distributeur d'imprimés calomnieux et pamphlets incendiaires. Nous invitons tout vrai patriote dans toutes les communes à leur courir sus comme sur des empoisonneurs d'esprit public. S'il y a preuve et qu'ils soient maltraités, pourvu qu'il n'y ait pas mort ou fracture , nous promettons grâce ; et à qui en arrêtera , récompense. Si cela concerne des étrangers , nous les ferons juger prévôtalement et suivant les circonstances et le droit militaire, ils courront risque d'être accrochés au premier arbre.
Nous invitons pressamment tous les Seigneurs Baillifs et autres autorités civiles, de seconder la police militaire sur cet * objet important; de surveiller par des gardes particulières ou autrement, tous ces coureurs à pied et à cheval, les faire arrêter sur la moindre suspicion ; à examiner leurs papiers, faire punir, rétrograder ou observer leurs démarches. Nous les invitons aussi à ne reconnaître , ni traiter avec aucune autorité que les constitutionnelles; ce qui n'exclut pas des communications conciliatoires, ni l'acceptation des pétitions présentées avee décence.
Dès aujourd'hui , ces autorités verbaliseront le moindre écart envers elles, et nous en ferons faire aussitôt le rapport: nous enverrons à leur appui , et si le Pays de Vaud ne suffisait pas , les Allemands qui veulent l'ordre , et ne partagent ni la peur, ni le délire , sont à la porte , et entreront au premier signal. Je serai soigneux de ne le donner que le plus tard possible. Nous ordonnons sous sévère responsabilité , aux chefs des cordons , ou autres autorités sur les frontières, d'éviter non-seulement lout acte anti-neutral, ou provocation quelconque envers les
Français, mais d'être à l'affût des occasions de leur être utile ou agréable , et leur donner toutes les preuves de notre désir de paix et de bon voisinage.
Clubistes, insurgés de toutes les classes, le général vous invite , vous supplie au nom de ce que vous avez de plus cher, d'avoir compassion de vous-mêmes et de votre patrie , de ne pas accumuler sur vos têtes les remords et les vengeances de ce peuple , que vous égarez et conduisez à sa perte. Rapprochezvous de nous , je promets de réunir tous mes soins pour obtenir une amnistie générale , présagée par la publication souveraine du 42 courant.
J'avais déjà l'ordre de trouver te moins de coupables possible. D'un côté , voilà ma main , la paix , la concorde , les réformes utiles et le salut de la patrie ; de l'autre , voilà mon épée, la guwrc civile et externe , la destruction du plus heureux des peuples y Vhorrcur de vos concitoyens , la mort sur vos têtes et ta malédiction céleste sur vous et vos descendants. Choisissez !
Et vous, la presque généralité du public, vous, citoyens sages et bien pensants, vous laisscrez-vous lâchement terrifier, et mener à la lisière par des bruits , des pamphlets , et quelques petites troupes de têtes fiévreuses et de pêcheurs d'eau trouble? Dites , nous ne voulons pas être révolutionnés , et vous ne le serez pas. Dites , nous ne voulons point que les Français entrent dans notre pays, et ils n'y entreront pas. Je vous invite tous à une démarche simple qui sera de la plus grande efficacité. A la vue de cette proclamation , que des vrais amis du peuple et de la patrie rassemblent aussitôt leurs communes, et qu'ils décident en peu de mots : qu'ils prient le Directoire français de nous laisser arranger nos difficultés nous-mêmes. Que cette décision soit aussitôt portée aux baillis, et nous saurons la faire valoir; fiez-vous à moi , honnêtes gens de toute classe ; mes ennemis même s'y fient, et si on pouvait vous tromper par la suite , s'ils ne s'en suivait promptement des réformes utiles , je déclare ici solennellement que je deviens votre premier révolutionnaire.
A moi , camarades et nous nous en tirerons.
Yvcrdon , le 23 janvier 1798.
de Weiss , général en chef.
Le Pays de Vaud présentait dans ce moment un singulier aspect. Les baillis, dans leurs châteaux, continuaient à présider leurs cours baillivales, à donner des ordres, enfin, à exercer un simulacre d'autorité, tandis que des comités révolutionnaires, dans les bailliages, s'emparaient du pouvoir, organisaient la force armée, et se mettaient en rapport avec les autorités communales des campagnes. À Lausanne , le Comité de Réunion siégeait en permanence au Cercle des jeunes négociants, transformé en un poste de Garde Nationale, recevait les députés des villes et des communes rurales, donnait des ordres et des directions aux divers comités du pays, instituait un Comité de surveillance , un Comité militaire, soutenait des rapports de tous les instants avec le bourgmaitre et les Conseils de Lausanne. A Lausanne, cependant, la Haute-Commission bernoise, éperdue en voyant le pouvoir échapper à LL. EE. , expédiait des ordres, aussitôt suivis de contrordres. A Lausanne, enfin, les Commissaires fédéraux faisaient, eux aussi , des proclamations , et , dans le moment même où régnait la plus complète anarchie, ils quittaient Lausanne et faisaient leurs adieux aux habitants du Pays de Vaud en leur disant : a Nous nous flattons que notre je> séjour aura produit sur vous l'impression et l'effet que » nos Hauts -Commettants étaient en droit de se pro- » mettre de la preuve de l'intérêt vif et sincère qu'ils j> prennent au sort de celte contrée, » ( Proclamation du 19 janvier.) Bientôt après, LL. EE. a fatiguées » qu'elles étaient des lenteurs qu'éprouvait l'exécution » des mesures ordonnées, s'en prenaient à la Haute Com-
j> mission, la rappelaient, et réunissaient ses pouvoirs à j> ceux du général de Weiss, dont l'activité ne resta pas i> moins engourdie. »
En effet, le conseil de la guerre expédiait à Mr de Weiss « l'ordre d'agir sans aucun délai avec les moyens » qu'il avait en main ; c'est-à-dire de rassembler sur-le- » champ un corps de troupes pour s'opposer aux Frand çais s'ils tentaient de franchir la frontière, et pour d maintenir la tranquillité intérieure. Près de vingt » mille hommes lui étaient subordonnés; il pouvait d disposer d'approvisionnements considérables en blé; j> il avait la certitude d'être soutenu par toutes les mi- » lices du pays allemand, déjà en partie rassemblées. » (Rovérca, Mém. I, 73). Cependant, les préparatifs militaires étaient poussés avec une certaine activité à Berne; le 20 janvier le Comité de Réunion était informé que trois cents chevaux d'artillerie étaient réunis à Guminen, que des troupes filaient sur Avenches, que l'on avait sorti de l'arsenal quarante-huit pièces d'artillerie et cinquante .chars de munitions de guerre, que des bataillons de l'Emmenthal et de l'Oberland et un convoi de chevaux quittaient Berne et s'acheminaient sur le Pays de Vaud. Enfin, les députés des patriotes de Chavannes -le- Chêne, de Paquis, de Rovray, d'Arissoulcs et d'Yverdon, annonçaient que le général de Weiss et les majors Pillichody et Rusillon avaient réussi à fanatiser la plupart des villages des bailliages de Grandson et d'Yverdon , et y continuaient leurs a trames libcrticides. » Des citoyens de Sullens, de Mex, d'Orbe et de Romainmôticr, se présentaient au Comité de Réunion,
ASSBUDLÉK PROVISOIRE.
fraternisaient avec lui, cl demandaient des instructions pour défendre la liberté.
Cependant, l'inquiétude des patriotes augmente d'heure en heure par les nouvelles qu'ils reçoivent de toutes parts de l'approche des troupes allemandes , et chacun comprend l'urgence de concentrer tous les pouvoirs insurrectionnels entre les mains du Comité Central des délégués de la magistrature des villes et des communautés. Le jour même où celte, proposition patriotique était faite par le Comité de Réunion, le 21 jan • vier, les membres du Comité Central présents à Lausanne se réunissent sous la présidence du citoyen Monod , délégué de la magistrature de Morges , et se constituent sous le nom $ Assemblée des délégués des villes et des communautés du Pays de V aud, réunis en vertu des pouvoirs à eux conférés par leurs commettants. L'Assemblée s'occupe de l'état du pays et décide l'envoi de deux députations, l'une, auprès du Directoire, l'autre, auprès du résident français Mengaud, ce pour s'assurer des dis- » positions amicales de la nation française, et s'informer » si l'approche des troupes françaises sur nos frontières » peut avoir des suites hostiles contre notre patrie, d L'Assemblée décide aussi qu'un agent, a sous le nom de » la ville de Lausanne , sera envoyé au gouvernement à » Berne , soit pour solliciter les fins de la pétition généj> raie, soit pour conserver avec le gouvernement des » communications amicales, soit, enfin, pour s'infor- » mer du but de ses armements, d En attendant le résultat de ces mesures, l'Assemblée charge le Comité de Nyon de surveiller ce qui se passe sur la frontière.
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Tandis que l'Assemblée délibérait, les événements se précipitaient dans leur marche. Le 22 janvier, le Comité de surveillance de Vevey, informé que douz<* cents hommes du gouvernement d'Aigle étaient mis sur pied et cantonnés à Rennaz avec de l'artillerie, envoie une députation au bailli de Vevey au sujet de ce rassemblement, mais il n'obtient que cette réponse insignifiante : « dans toute la Suisse on prend de scmbla- » bles mesures, car on n'est pas bien au clair avec les x> Français, d Le Comité de Vevey demande donc des troupes à Lausanne, fait occuper Villeneuve par un fort piquet, et envoie un corps de volontaires à Grandchamp, en avant de Chillon. Le même jour on apprenait à Lausanne qu'une division de l'armée d'Italie avait traversé Genève, occupait le Pays de Gex, et avait détaché trois mille hommes sur Thonon.
La position des Comités, celle de l'Assemblée des délégués des villes et des communautés, celle, enfin, de tous les patriotes, devenait au plus haut point critique. L'armée allemande occupait Avenches avec une formidable artillerie ; le gouvernement d'Aigle, les Ormonls, le Pays -d'Enbaut, étaient réunis en armes sous des chefs bernois; le bailliage de Grandson , Ste Croix , une partie de La Vallée, les paroisses de Vallorbes, de Lignerolles et de Ballaigucs, une partie du Gros-dc-Vaud, montraient les plus mauvaises dispositions ; partout les milices étaient désorganisées par les dissidences d'opinion et par le mauvais vouloir des officiers supérieurs; les patriotes volontaires , formés en Garde Nationale , n'avaient ni munitions ni artillerie. Les jeunes gens de
Morges qui avaient surpris le château de cette ville; n'y avaicnt trouvé que quelques canons, la plupart hors de service.
Dans cette position critique, le Deux-Cent de Lausanne se rassemble le 23 janvier, et prend la résolution suivante :
« Ouï le rapport, etc. , et vu la demande des députés des villes et communes du Pays de Vaud, deux membres de notre Noble Corps seront délégués auprès deLL. EE. pour leur faire connaître le vœu général et ardent des habitants du Pays de Vaud , pour qu'elles daignent accorder incessamment X Assemblée des Représentants des villes et des communes, et les supplier d'arrêter la marche des troupes allemandes, et prévenir par là les effets de la fermentation que cette mesure occasionne. Ayant nommé pour cette députation le noble seigneur bourg maître de Saussure de Boussens, et le noble Jean-Samuel de Loys. Nos députés joindront leurs efforts pour obtenir le but désiré £ ceux de Mr Henri Monod, député de la ville de Morges , agissant au nom des députés des villes et communes réunis en conférence à Lausanne. Ils manifesteront à LL. EE. tout l'intérêt que nous inspirent les dangers et alarmes auxquels la ville de Vevey et les communes de ce bailliage se trouvent exposées par l'approche des troupes réunies dans le gouvernement d'Aigle, s
Quelques heures après cette délibération, et dans la soirée , deux membres du Comité de Réunion , les citoyens Georges Rouge et Hédelhoffer, qui, la veille, s'étaient rendus dans le Pays de Gex , arrivent en poste
à Lausanne , reiueltenl à l'Assemblée des députes des villes et des communes une lettre qui donne à la situation une tournure aussi nouvelle qu'elle était imprévue.