CHAPITRE II
République Helvétique.
§ 1*r. Chute du Patricia?.
Derniers moments de la Diète. — - Constitution de la République Helvétique , reçue et proclamée à Lausanne, 9 février; elle est acceptée par les Assemblées Primaires , 16 février.
— Le Pays de Vaud forme le Canton- du Léman. — Brune , général en chef de l'armée française , 8 février ; ses préparatifs contre Berne. — Préparatifs de Berne. — Brune , trop faible pour attaquer, négocie. — Armistice. — Société populaire de Lausanne. — Nouvelle organisation des milices du Pays de Vaud. — Le bruit de la levée de la conscription dans le Pays de Vaud , cause une émigration pour Berne. — - Le colonel de Rovéréa organise et commande la Légion Romande. — Rupture subite de l'armistice. — Prise de Soleure et de Fribourg. — Résistance glorieuse des Bernois.
— Prise de Berne. — Résistance des Ormonts; affaires de la Forclaz et de la Croix-d'Arpilles. — Combats livrés par la Légion Romande. — Insurrection de S^-Croix; combats de Vugelles et de Vuittebœuf. — Capitulation de la Légion Romande; elle se retire avec armes et bagages dans le Comté de Neufchâtel.
Tandis que le Pays de Vaud était violemment arraché au pouvoir du Patriciat, la Diète, impuissante, continuait à siéger dans Arau. Le Directoire français l'accablait de notes outrageantes; le Congrès de Rastadt refusait d'entendre ses députés; l'esprit révolutionnaire faisait chaque jour des progrès dans les populations
504 CHUTE DU FATRICIAT.
suisses ; les Etats confédérés refusaient les concessions que leurs sujets réclamaient, et refusaient , en même temps, les moyens de comprimer les mécontents, et de repousser les armées étrangères. Aussi, lorsque le 1er février 1798, le chargé d'affaires français, accompagné de six hussards, arrivait dans Arau, et déployait le drapeau révolutionnaire, la Diète s'assemble précipitamment; elle se hâte de régler les contingents dé soldats et d'argent; elle renouvelle le serment fédéral; elle se déclare dissoute, et abandonne le siège de ses séances. Le même jour, Arau se déclare en insurrection, brise les armoiries de Berne , et plante l'arbre de la liberté. Les autres villes d'Argovie, Zoffingen, Bruck etLcnzbourg, imitent Arau.... Dès ce moment c'en est fait du Patriciat. Daus tous les Etats de la Suisse il cesse de régner.
En effet, depuis le 20 janvier, le Grand-Conseil de Bàle avait proclamé l'égalité des droits entre les citoyens de la ville et les sujets campagnards, et, le 30 du même mois, il faisait place à une Convention Nationale. A Lucerne, le 31 janvier, le Grand-Conseil avait prononcé l'abolition du gouvernement aristocratique, et convoquait les députés de la campagne pour délibérer sur une constitution basée sur la liberté et l'égalité. Schaffhouse avait fait les mêmes concessions aux campagnes. Zurich, menacé par l'insurreetion , proclamait, le 3 février, la liberté, l'égalité politique et civile, et déclarait le provisoire des deux Conseils jusqu'à l'acceptation par le peuple d'une nouvelle constitution. Le Bas -Valais était insurgé. Les villes et le plus grand nombre des anciens villages vaudois du canton de Fribourg étaient
représentés à l'Assemblée Provisoire du Pays de Vaud , et grossissaient les rangs de ses volontaires. Même, dans la ville de Berne, des sociétés patriotiques s'étaient formées; elles discutaient l'introduction du papier-monnaie et la répartition plus égale des fortunes. Quinze mille Français et cinq mille Yaudois étaient à une étape de la capitale du Patriciat.
Ainsi menacé de toutes parts, le Patriciat bernois comprit enfin la nécessité de s'appuyer sur cette nation qu'il régentait, mais ne gouvernait pas , comme le dit au sein du Deux-Cent le baron d'Erlach , l'ancien bailli de Lausanne. Le Deux -Cent décida d'accorder quelques concessions au parti démocratique. Il statua, en conséquence , que les villes et les campagnes du Canton nommeraient quarante-sept députés pour aviser de concert aux changements commandés par les circonstances. Onze de ces députés furent nommés par la ville de Berne, un, par chacune des autres villes du territoire allemand, le reste par la campagne. Les nouveaux élus furent réunis le 2 février au Deux -Cent. Un seul Vaudois, Mr Pierre Descoulayes, châtelain de Chàteaud'OEx, siégea dans cette assemblée comme représentant le Pays-d'Enhaut, que la révolution n'avait pas encore atteint. Parmi ces hommes nouveaux, figuraient quelques hommes à qui la supériorité de lumières allait bientôt assigner des rôles importants : Bay, avocat à Berne, etRengger, médecin, député deBruck. L'unique mission de ces députés était de délibérer avec le gouvernement sur le bien et le salut de la patrie. L'Assemblée, ainsi augmentée , décréta une prompte révision de Ja m. 22
constitution , sur la base d'une représentation directe du peuple; elle ouvrit à tous les citoyens l'accès à tous les offices publics; plaça la religion, la liberté, l'indépendance, sous la garantie du gouvernement, les biens des particuliers, ceux de l'Etat et des communes, et ia sûreté des personnes sous la protection des lois. Elle statua que les salaires de toutes les places dans le gouvernement seraient proportionnés au travail , et tout le reste des revenus publics appliqué aux besoins de l'Etat. Une commission fut nommée pour rédiger le nouvel acte constitutionnel ; mais les fauteurs de l'oligarchie qui ne se soumettaient qu'à regret à ces innovations, dans l'espoir que de nouveaux incidents viendraient les annuler, firent fixer à un an le terme où le travail de la commission serait présenté *.
oc Prises de bonne foi, ces mesures, dit le général Jomini**, auraient pu tout calmer; mais les deux partis se méfiaient trop l'un de l'autre pour que cela se passât paisiblement, d'ailleurs, la France visait à un résultat bien différent. Dans le fait, celui-ci ne satisfit personne; c'était trop pour les uns , et trop peu pour les autres : les partisans des régimes abolis prétendirent que les
magistrats n'avaient aucun droit de détruire un gouvernement dont ils n'étaient que les premiers sujets ; et les mécontents se plaignaient que les réformes devinssent illusoires, par les retards qu'on apportait à leur exé-
* Monnard. Hist. de la Conféd. Suisse, livre XV.
** Jomini. Histoire critique et littéraire des guerres de la Révolution, T. X. Campagne de 4798. Ch. 77, p. 277.
cution. Ainsi, au lieu de rien concilier, les opérations des députés occasionnèrent de nouveaux désordres , symptômes manifestes d'une guerre civile. »
Dans le Pays de Vaud la révolution était accomplie, la couleur verte, partout y était arborée, excepté à Ste Croix, aux Ormonts et au Pays-d'Enhaut ; l'Assemblée Provisoire prenait des décisions législatives, et avait une armée dévouée. Mais les partis étaient loin d'être satisfaits. Les révolutionnaires de l'école française trouvaient que l'Assemblée Provisoire agissait timidement à l'égard des aristocrates; ils l'accusaient de modérantîsme, même d'aristocratie. L'aristocratie des villes redoutait que sa chiite ne suivit bientôt celle de l'aristocratie des villes souveraines. Les possesseurs de droits féodaux, menacés par les clubs patriotiques, voyaient le moment arriver où ils seraient ruinés par l'abolition, sans indemnité, de ces droits, que la plupart avaient acquis à prix d'argent. Enfin, chacun sentait que la petite république vaudoise, abandonnée à elle-même, ne pouvait résister aux passions des partis , et survivre à la lutte que les grandes nations de l'Europe allaient inévitablement recommencer. Aussi, lorsque, dans la soirée du 8 février, l'on reçut à Lausanne le projet de la constitution d'une République Une et Indivisible, dont le Pays de Vaud formerait l'un des Cantons , la satisfaction la plus sincère se manifesta chez les patriotes de toutes les nuances. Le 9 au matin , le président Glayre lisait à l'Assemblée Provisoire la lettre suivante, que Laharpe écrivait (Je Paris :
Citoyens , le moment est enfin arrivé. Placé* là où il fallait pour reconnaître le moment favorable , nous ne pouvions voir sans frémir qu'il allait vous échapper par trop de ménagements. Quoique la rage de vos ci-devant maîtres vous ait exposés aux inconvénients d'un passage de troupes , il n'est pas douteux que vous avez échappé au naufrage. La chute de l'oligarchie de Berne et de ses compagnes n'est plus douteuse- La formation du Pays de Vaud en république indépendante et la révolution de Bàle étaient des préliminaires indispensables. — En attendant , il importe de substituer sans retard un nouvel ordre de choses à l'ancien et d'accélérer le terme de votre révolution. Les moyens sont ceux indiqués dans le Titre XII du projet de Constitution.
Ce projet est dû au digne grand-tribun de Bàle , Ochs. Il a paru que le plus sage parti était de demeurer attaché à la Suisse. Nos mœurs, nos relations commerciales, notre agriculture , le débit de nos vins , tout nous y conviait. Vous sentez qu'unis comme nous allons l'être , il sera désormais bien plus facile de maintenir la paix et la neutralité de la commune patrie , lorsqu'une seule volonté dirigera tous les efforts vers un même but. La nécessité de s'entendre et de correspondre procurera des relations dans la Suisse entière et fera disparaître tous les préjugés de culte et de mœurs.
La fuite des oligarques bernois vous permet de procéder de suite, et votre intérêt vous invite à ne pas renvoyer d'une heure la convocation des assemblées primaires et les délibérations relatives à l'acceptation de l'acte constitutionnel.
Tout dépend de l'acceptation de la Constitution. Ne vous exposez pas impolitiquement à voguer sur le vaste océan des systèmes constitutionnels.
La Constitution qui vous est offerte, et qui a l'approbation de vos puissants protecteurs , vous présente de très-grands avantages Est-elle acceptée? votre révolution est achevée avant
un mois , et vous avez échappé à toutes les commotions. Estelle rejetée? vous voilà ballottés sans boussole et en proie aux factions.... Ahl je vous en conjure , n'omettez rien pour neutraliser la malveillance. Ne lui donnez pas le temps de renouer ses trames, Profitez de son étourdissement.
La lecture de cette lettre, souvent interrompue par les acclamations unanimes de l'Assemblée, est suivie d'un rapport du docteur Louis Secrétan, député à l'Assemblée par les Conseils de Lausanne. Le citoyen Secrétan appuie vivement l'acceptation de la Constitution , et entraîne tous les suffrages par cette éloquence par laquelle il brilla si longtemps dans le barreau, dans les assemblées législatives de la Suisse, et dans le Grand- Conseil du Canton de Yaud. Enfin, aux cris de Vive la République Helvétique, rive la République Française, les membres de l'Assemblée acceptent la Constitution , et tous, sans en excepter un seul, signent l'acte d' adhésion suivant :
<r Les membres de l'Assemblée Représentative du d Pays de Vaud, après avoir mûrement examiné un pro- » jet de Constitution Helvétique , imprimé en langue 3> allemande, italienne et française, dont un double, » signé par le citoyen Président et les Secrétaires , dé- » pose dans les archives, ont émis leur vœu individuel » sur ce projet, en prononçant unanimément, et de la » manière la plus énergique, leur adhésion pure, simd pie et entière à celte Constitution , attendant de son » exécution l'accomplissement des désirs de tous les » bons citoyens, et le bonheur de la patrie.
Suivent quatre-vingt-une signatures. «
<r NB. Les citoyens Monod, Aubcrjonois, De Trey, j> Wild et Fornerod , sont absents par délégation de » l'Assemblée. »
Les députés fribourgeois à l'Assemblée Représenta-
*>I0 CULTE DU PATÎUCIAT.
tivc, avaient signé cet acte d'adhésion , cependant, sous la réserve suivante :
(t t)ans les circonstances actuelles les députés du Pays d de Vaud, ci -devant Fribourgeois , témoignent leurs jd alarmes, et exposent à l'Assemblée que l'état des » choses, paraissant devoir changer par le projet de » Constitution Helvétique, leurs pouvoirs n'étaient plus d relatifs à l'objet de leur première mission. — En con- 9 séquence , ils requièrent d'être autorisés à se retirer » auprès de leurs commettants, afin que ceux-ci puis- 9 sent aviser aux précautions à prendre, et inviter, si » cela leur convient, la ville de Fribourg à émettre son » vœu sur ce nouveau plan , et à adhérer à la formation 9 des Assemblées Provisoires ; et dut la ville de Fribourg » résister aux dispositions du projet, les députés du 9 Pays de Vaud Fribourgeois continuent à solliciter » leur réunion au Canton Lémanique, et prononcent d d'avance leurs désirs pour que cette réunion leur soit 9 accordée, d — <t L'Assemblée, dit le procès-verbal de s la séance du 9 février, consent à la réquisition qui 9 lui est faite, et manifeste son vif désir de resserrer, » dans tous les cas, les liens de fraternité et de loyale 9 amitié qui l'unissent à ces excellents voisins. 9
Voici les dispositions fondamentales de cette Constitution, conforme, à peu près en tous points, à la Constitution de la République Française.
L'Hclvétie est une démocratie représentative. — La souveraineté réside dans la totalité des citoyens. — Les limites des anciens états sont effacées, l'Helvétie est divisée en vingt-deux Cantons. — Le pouvoir législatif
se partage entre le Sénat et le Grand -Conseil. — Le Sénat est composé de quatre députés de chaque canton et des anciens Directeurs. — Le Grand-Conseil est composé de huit députés de chaque Canton. — Après les trois premières années, les Sénateurs sont pris parmi les anciens ministres, les agents diplomatiques, les membres du Grand -Conseil et du Tribunal Suprême, les préfets , les présidents de Chambres Administratives et des Tribunaux du Canton. — Le pouvoir exécutif est exercé par le Directoire Exécutif, composé de cinq membres. — Le Directoire veille à la sûreté extérieure et intérieure de la République; il dispose de la force armée, entame et dirige les négociations diplomatiques ; il nomme les chefs des troupes soldées , et les officiers de tous grades, les Ministres et les envoyés diplomatiques, les Préfets des Cantons, le Président du Tribunal Suprême, l'Accusateur Public et le Receveur Central. — Le pouvoir judiciaire est dirigé par le Tribunal Suprême, dont chaque Canton nomme un membre; ce tribunal juge les membres du Sénat, du Grand-Conseil et du Directoire; il juge en dernière instance les grandes causes criminelles; il est Cour de Cassation pour les causes civiles. — La Force armée est formée en temps de paix par un corps de troupes soldées, recrutées par enrôlement volontaire, et en cas de besoin, par un mode déterminé par la loi ; dans les Cantons un corps d'élite de milice, toujours prêt à marcher, soit pour prêter main forte aux autorités, soit pour repousser Taggrcssion étrangère. — Autorités dans les Cantons : Le Préfet National y représente le pouvoir exécutif. Il surveille
les autorités. Il leur transmet les ordres du Directoire. Il convoque les Assemblées Primaires et les Corps Electoraux. Il a le droit d'assister aux assemblées des Tribunaux et de la Chambre Administrative, et y requiert l'exécution des lois. Il veille à la sûreté intérieure, exerce le droit d'arrestation , et dispose de la force armée. Il nomme les Présidents du Tribunal, de la Chambre Administrative, et des Justices inférieures, entre les membres nommés par le Corps Electoral. Il nomme les Greffiers, l'Accusateur Public et les Sous -Préfets des districts. Le Tribunal du Canton prononce en première instance dans les causes criminelles majeures, et en dernière instance dans les autres causes criminelles , dans les causes civiles et dans celles de police. Il est composé de treize juges nommés par le Corps Electoral. La Chambre Administrative est chargée de l'exécution des lois. Elle est composée d'un Président et de quatre assesseurs qu'élit le Corps Electoral. Il y a outre ces trois autorités dans chaque chef-lieu de district des Justices Inférieures pour les matières civiles et de police, composées de neuf membres nommés par le Corps Electoral. Il y a dans chaque chef-lieu de district , pour l'exécution des ordres qui émanent, soit du Préfet, soit des Tribunaux , soit de la Chambre Administrative, un Sous - Préfet , qui a sous lui, dans chaque section de ville et chaque village, un Agent à sa nomination.
Etat politique des citoyens. — Tous les bourgeois , soit d'une ville municipale ou dominante, soit d'un village sujet ou non sujet , est Citoten Suisse. Tout citoyen, à l'âge de vingt ans accomplis, est tenu de se
faire inscrire et de prêter le Serment Civique. La prestation de ce serment a lieu chaque année dans la belle saison, au même jour, en présence des magistrats, et Unit par une Féte Civique. Le Préfet National reçoit le serment , et prononce un discours analogue à l'objet de la fête. Tout citoyen est Soldat de la Patrie. Le jour où l'on arme les jeunes citoyens pour la première fois, est l'occasion d'une nouvelle féte civique. C'est le Préfet qui les arme au nom de la Patrie. Les ministres d'aucun culte ne peuvent exercer des fonctions politiques,, ni assister aux Assemblées Primaires. — Pourvoterdans une Assemblée Primaire, il faut être citoyen suisse, domicilié dans la même Commune depuis cinq ans, et avoir vingt ans. Chaque village ou bourg dans lequel se trouvent cent citoyeus ayant droit de voter, forme une Assemblée Primaire, les villages qui n'ont pas cent citoyens effectifs, se réunissent au village le plus voisin. Les Assemblées Primaires se réunissent pour accepter ou rejeter la Constitution, et pour nommer un Electeur à raison de cent citoyens effectifs. La moitié des Electeurs tirés au sort forme le Corps Electoral, qui élit : les Députés au Sénat et au Grand -Conseil, les Juges des Tribunaux du Canton,, les Juges du Tribunal Suprême, les membres de la Chambre Administrative, et les suppléants des Juges et des Administrateurs.
L'Assemblée Provisoire se hâtait de proposer cette constitution, et dans ce but, elle décrétait la convocation du peuple, assemblé par paroisses. <r L'assemblée du d peuple, dit le décret, sera composée dans chaque pad roisse de tous les hommes communiants, rassemblés m. 22 *
» dans l'église au son de la cloche. — Le pasteur, après » avoir invoqué l'assistance de Dieu, lira le décret de » convocation et le projet de la Constitution. — Cette » lecture faite, le pasteur reprendra la parole et dira : » (suit l'explication de la Constitution, ses avantages pour le pays , et l'exposé des motifs qui ont engagé l'Assemblée Provisoire à accepter ce projet) <r Vous avez donc j> le droit de ratifier et de confirmer l'opinion de vos j> Représentants. C'est le but de votre Assemblée, et d c'est à quoi votre pasteur vous invite, non, toutefois, » sans avoir imploré la bénédiction divine sur l'impor- » tante fonction de Citoyen, que vous allez exercer pour » la première fois. — Joignez -vous donc tous à moi » pour la demander avec toute la ferveur dont nous 7> sommes capables :
» A Notre Dieu, qui daigna jadis dicter à Moïse ton d Prophète, les formes suivant lesquelles Tu voulus » qu'Israël fût gouverné, daigne par Ton Esprit desx> cendre au milieu de nous , et nous inspirer pour celles j> qui nous sont présentées, la confiance qui nous porj> tera à les accepter, s'il est vrai qu'elles doivent faire d notre bonheur. Dispose nos cœurs à la docilité et à la » sagesse, aûn qu'une injuste prévention ne nous enj> gage point à rejeter ce que tu nous auras offert dans d ta Bonté. — Souverain Maître de l'Univers, reçois d les vœux et les hommages d'un peuple libre , qui n'a x> plus au-dessus de lui que les lois qu'il fait, les Magis- » trats qu'il choisit, et Toi-même. — Bénis les travaux j> de ceux qui, dans ces moments difficiles, cherchent » à maintenir l'ordre et la paix. — Combien elle va dc-
d venir plus auguste, cette cérémonie, où nous irons à » Ta Table sacrée faire profession d'être tous égaux et j> frères! Ce sera alors que nous pourrons faire profes- » sion avec le sentiment intime de la persuasion et de j> la vérité. — Entends notre prière, 0 notre Dieu! » Pleins de Ton Esprit et sous Tes auspices, nous al- » Ions déclarer notre volonté sur le projet de Constitu- » tion qui vient d'être lu en Ta présence.
d Après quelques moments de silence continue le dé- 9 cret, le pasteur dira : Citoyens rassemblés dans ee tem^ » pie, approuvez-vous la Constitution qui vous est offerte?
y> Aucune discussion ne pourra s'ouvrir dans l'As- » semblée, et le vœu ne sera prononcé que par Levé d pour accepter, et Assis pour refuser...
» Si la Constitution est acceptée , les Assemblées Pri- » maires seront convoquées pour le jeudi suivant; et » dans celles-ci on suivra les bases indiquées par l'acte * constitutionnel. »
A l'aide de ces précautions, l'acceptation unanime de la Constitution fut obtenue; les citoyens opposés à I* révolution , et qui s'étaient abstenus de paraître dans l'église, étant comptés comme acceptants.
a Le 16 février, dit le protocole des séances de l'Asd semblée Provisoire, on reçoit les procès -verbaux de » l'acceptation de la Constitution. Tout le Pays se pro~ y> non ça à l'unanimité, et n'a trouvé d'obstacle que dans » la lenteur d'un petit nombre de Communes. Deuxseu- » lement refusent. Une dizaine demandent du temps d pour réfléchir, d
Tandis que le Pays de Vaud , désormais Canton dc
Léman, adoptait les institutions que lui envoyait de Paris le Directoire , et se préparait à les soutenir par la force des armes, le chargé d'affaire de France, Mengaud, répandait dans toute la Suisse le projet de la Constitution Helvétique, et accablait de notes dédaigneuses les gouvernements de la Confédération, quoique ceux-ci eussent accepté les principes démocratiques. Le général Ménard, au contraire, se renfermant dans ses attributions militaires , s'abstenait de s'immiscer dans les affaires politiques, et se bornait à prêter son appui à notre Assemblée Provisoire, au maintien dulwn ordre, et à faire observer par ses soldats la discipline la plus exacte. Cependant , Ménard était appelé au commandement de la Corse, et remplacé par le général Brune, nommé général en chef de l'armée française en Helvétie, et revêtu de pouvoirs illimités.
Brune arrivait à Lausanne au moment où l'on y apprenait que les Conseils de Berne venaient de prendre un parti désespéré. En effet, le Directoire avait signifié à Berne que la République Française, se lassant d'éprouver tant de résistance à l'exécution de la volonté générale, exigeait, outre l'abdication immédiate du gouvernement bernois, l'établissement d'une commission provisoire de gouvernement, dont les anciens membres des Conseils seraient exclus. Alors, dit notre célèbre historien militaire, le général Jomini, a les Bernois sentirent qu'il fallait se préparer à la guerre , ou rentrer dans la classe de simples citoyens. Leur choix ne pouvait être douteux : bien différents des patriciens de Venise et de Gênes, ils n'étaient point dégénérés jusqu'à
1798. 517 oublier la gloire de leurs ancêtres ; et, tout en défendant d'injustes privilèges, ils sentirent qu'ils avaient à soutenir l'honneur du nom Suisse, rejetèrent d'une voix unanime cette transaction, et votèrent, au contraire, les mesures nécessaires pour résister. L'établissement d'une commission de haute police, chargée de rechercher et punir les fauteurs du système de réforme, d'étouffer les réclamations des corporations, de dissiper les rassemblements, d'imposer silence à tous les mécontents, fut suivie de préparatifs plus sérieux. Bientôt après, le Sénat décréta une levée en masse ; et il espéra, à la faveur des souvenirs de Laupen, de Morat et de
Grandson, réussir à faire prendre les armes contre les Français *. »
L'enthousiasme militaire fait aussitôt oublier les dissensions politiques; le peuple des campagnes, unanime dans sa haine contre l'étranger, demande à marcher contre les Français et à les chasser de la Suisse. Des volontaires du Pays de Vaud qui arrivaient en foule à Berne pour y demander du service, et se soustraire à la conscription française , dont ils se croyaient menacés , ces volontaires, tous paysans, et parmi lesquels on ne comptait qu'un seul gentilhomme vaudois, sont confiés au major de Rovéréa , qui en forme la Légion Romande, dont il devient le colonel. Bientôt, Berne voit sous ses drapeaux vingt- cinq mille hommes sur pied , dont elle confie le commandement au général d'Erlaeh , ancien colonel au service de France. Dans son état-major figu-
* Jomini. Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution^. X,p. 304.
raient plusieurs officiers expérimentés , entr'autres , le major Gross, qui s'était signalé en Hollande par la belle défense de Grave, et l'adjudant- général de Crousaz
de Lausanne.
D'Erlach partagea son armée en trois divisions , de six à sept mille hommes chacune. La première et la plus nombreuse, sous les ordres du général Andennatt, occupait l'espace compris entre Fribourg et le lac de Morat. La Légion Romande de Rovéréa formait ses avant-postes dans le Vully. La seconde division avait pour chef le quartier-maître général de Graffenried , et campait entre la ville de Buren et le pont de la rivière de Thielle. La troisième, commandée par le colonel Watteville , tenait à la division Graffenried , et couvrait Soleure. L'aile gauche était garantie par un corps de deux mille chasseurs qui se prolongeaient jusqu'au Gessenay et aux Ormonts. Un corps de quatre à cinq mille hommes, formé de contingents d'autres cantons, devait 4 servir de réserve. Enfin, des garnisons occupaient Fribourg et Soleure.
a Si l'armée bernoise eût at taqué sur-le-champ les Français, il est probable qu'elle les eût accablés, dit le général Jomini, auquel nous avons emprunté les détails qui précèdent. Une première victoire eût rallié au gouvernement tous les esprits flottants, et entraîné la majorité des Gantons , qui, dans l'impossibilité de reculer, eussent fait de plus grands efforts pour conserver leur indépendance \ i>
* Jomini. T. X , p. 3H ~ j
Cependant, arrivé à Lausanne, Brune voit bientôt qu'il n'était pas en mesure de marcher sur Berne, ainsi que le Directoire le lui avait ordonné. Il se hâte donc de surveiller la frontière de Fribourg avec la division Ménard, à laquelle il réunit quatre mille Vaudois, commandés par le général Debons de Lausanne. Il cantonne cette petite armée entre Aigle et Avenches, et il établit son quartier-général à Payerne. Là, il dut attendre, avant d'agir, que le général Schauenbourg le renforçât avec douze mille hommes de l'armée du Rhin ; mais ces troupes étaient encore loin , et ne pouvaient entrer en ligne que vers la fin de février. « Sentant donc le danger de sa position, dit Jomini, Brune envoya un agent à Berne faire des ouvertures de paix. Le Sénat ne vit pas le piège, et prit cette démarche pour une marque de modération ou de faiblesse. Il accepta les propositions avec joie; et , bercé par le fol espoir d'éviter la guerre , il députa deux de ses membres , le trésorier Frisching et le colonel Tscharner, au quartier-général de Payerne, pour conclure un arrangement, dont les bases devaient être la restitution de Bienne et de l'Erguei, l'évacuation du Pays de Vaud , la retraite à douze lieues des frontières suisses, et le pouvoir à chaque Canton de rester libre de faire la révolution à son gré, sans aucune intervention étrangère. Brune reçut fort bien les envoyés bernois ; mais comme les articles proposés étaient trop en opposition avec les vues du Directoire pour qu'il pût les admettre, il allégua la nécessité d'en référer à son gouvernement, et offrit, en attendant sa réponse, un armistice de quinze jours, auquel Messieurs Frisching et
Tscbarner consentirent. Si les gouvernements de Berne et de Fribourg eussent profité de ce répit pour concentrer leurs troupes, presser l'arrivée des renforts, et régulariser leur plan de défense , le retard des hostilités eût encore tourné à leur avantage. Us se bornèrent à fortifier les passages de Neueneck , de Laupen et de Guminen. Cette position, qui se compose d'une colline rocailleuse et très-escarpée, dont le pied est baigné par la Sarine, leur parut de nouvelles Thermopyles; flanquée par la ligne de l'Aar, elle semblait, en effet, inexpugnable, tant que les Français n'auraient pas forcé le passage de cette rivière , qui ne le cède au Rhin, ni pour le volume de ses eaux, ni pour la vélocité *.
Tandis que Brune donnait ainsi à la division Schauenbourg le temps d'arriver sur les frontières de la Suisse, ses agents et ceux de Mengaud excitaient par mille moyens les révolutionnaires de Berne, o Ces jacobins redoublaient d'activité, dit Mr de Rovéréa, et leur marche captivait habilement l'opinion, à mesure que nous la laissions échapper; les clubs agissaient ouvertement à Berne, cherchaient par des propos captieux à séduire le soldat , et restaient impunis. Des mouvements populaires, fruits des sourdes intrigues de Mengaud, coïncidaient admirablement avec le plan du perfide Brune, qui mettait la trêve à profit pour faire arriver des renforts pour comprimer la saine partie du Pays de Vaud, et pour fomenter l'insurrection dans l'armée bernoise *\ »
* JomiDÎ. T. X , page 313.
** Rovéréa. Mémoires, 1 , 205.
En effet, Brune activait l'arrivée de quelques batteries d'artillerie légère, arme redoutable et inconnue en Suisse, et il cherchait à exalter, dans le Pays de Vaud , l'esprit révolutionnaire que le général Ménard s'était efforcé de comprimer. Ainsi , peu de jours après l'arrivée de Brune, Lausanne voyait s'organiser dans l'église de S1 Laurent la Société Populaire de Lausanne*, dont l'Assemblée Provisoire avait empêché les réunions. Brune se rendait à l'Assemblée Provisoire; il la haranguait, lui faisait un tableau séduisant du bonheur qui attendait les Vaudois dans la carrière de liberté qui s'ouvrait sous leurs pas, et terminait par demander des soldats : <l Puissent les braves habitants des autres par- » lies de l'Helvétie secouer comme vous le joug honj> teux de l'oligarchie, disait-il, et suivre le bel exemple » que vous venez de donner. Mais les Suisses , ces an- » ciens amis des Français, sont encore, en partie, » trompés par un gouvernement astucieux. J'ai vu les » jeunes citoyens du Pays de Vaud, demander à former, j> dans le plus bref délai , des bataillons qui puissent » s'opposer aux bandes égarées de l'oligarchie. Eh bien ! j> qu'ils les forment ccs^bataillons , pour servir de bou- » cliers contre les entreprises de leurs tyrans : ce n'est » pas que je croie ces entreprises sérieuses. Les phad langes de la Grande Nation sont là , elles épouvantent » les téméraires. Mais une nation a besoin de sa force x> pour défendre ses droits; il est naturel que vous dé- D siriez de régulariser la vôtre. »
** Voyez L'Ami de la Liberté, ou Bulletin de la Société Populaire de Lausanne. \ vol. in-8° de 18£ pages.
CHUTE DU PATRICIA!*.
L'Assemblée Provisoire , cédant à l'impulsion du général français, décidait, par son décret du 12 février, la réorganisation des milices en troupes actives et en troupes sédentaires, « La Troupe Active, dit la procla- » mation qui annonçait ce décret , est composée de voit Ion ta ires non mariés, et libres des engagements qui » s'accordent peu avec la vie du soldat. — La Troupe » Sédentaire est composée du reste des citoyens, et surjd tout des pères de famille, à qui la vie domestique est d précieuse , et aussi nécessaire à leurs intérêts qu'à » ceux de la patrie qu'ils nourrissent, et dont ils multi- » plient les défenseurs. — Quatre mille soldats, volon- » tairement enrégimentés , formeront la Troupe Active , » qui restera en permanence et sera soldée comme les » troupes de ligne , etc. »
Cette nouvelle organisation des milices fut communiquée à tous les régiments, tels qu'ils étaient formés sous l'ancien gouvernement, et rassemblés en armes sur les places d'armes respectives. Ce rassemblement fut annoncé pour le 14 février. Il eut lieu; mais son seul résultat fut la désorganisation complète de cette excellente milice que le Grand -Conseil du Canton de Vaud s'empressa de réorganiser en 1803, telle qu'elle l'avait été par LL. EE. de Berne. Déjà quatre mille de nos volontaires couvraient la frontière; c'étaient les hommes les plus dévoués au nouvel ordre de choses. Aussi, peu de nouveaux volontaires se présentèrent -ils pour la troupe active, d'autant plus que les partisans de Berne répandaient le bruit, dans les campagnes, que la troupe active était destinée à la descente en Angleterre, que
Bonaparte préparait, et que bientôt on lèverait la conscription dans le Pays de Vaud. Ce bruit prit une telle consistance dans les campagnes , qu'une foule déjeunes gens émigrèrent, se rendirent par Neuchâtel et le Vully dans le canton de Berne, où ils se rangèrent sous les drapeaux de la Légion Romande.
Son chef, Mp de Rovcréa , donne des renseignements précieux sur cette légion , dont la belle conduite honore le militaire vaudois.
« Mon premier soin, dit Mr de Rovéréa, fut de demander au gouvernement de Berne qu'il décidât de mon sort. Le Conseil-Secret , qui me laissait libre de me réunir au Pays de Vaud , me témoigna en même temps sa profonde douleur de ne pouvoir, dans la désastreuse crise où il se trouvait, reconnaître mes services.... Cet aveu effaça de mon esprit le ressentiment que je croyais devoir conserver de ce qu'il m'avait exposé en m'employant à des missions difficiles et délicates, pour m'abandonner à mon sort. Je sentie cet enthousiasme que je croyais éteint, se réveiller dans mon cœur; je jurai de périr plutôt que d'abandonner la cause d'un souverain, qui semblait s'abandonner lui-même. — Sept jours s'étaient écoulés sans réponse à ma lettre à l'Assemblée Provisoire; des volontaires du Pays de Vaud se rendaient à Berne pour y demander du service , et se soustraire au nouveau régime ; le Conseil de la Guerre me proposa le commandement de cette troupe et le soin de l'organiser. J'acceptai, mais sous la réserve expresse qu'en aucun cas je ne serais appelé à combattre mes
521 CHUTE DU PATMCIAT.
anciens compatriotes, et que j'aurais la direction absolue de ce corps \
i> Pour soustraire les volontaires vaudois aux perfides suggestions de la classe des artisans et des domestiques de la ville de Berne, je pris mon cantonnement hors des portes ; ce qui, vu la rigueur de la saison, assujettit mes gens à de dures privations, qui n'empêchèrent pourtant pas que le nombre des volontaires ne s'accrût journellement; la plupart étaient de jeunes paysans de la partie occidentale du Pays de Vaud. — Avant de les admettre , je les exhortais à retourner chez eux, leur représentant qu'en persévérant dans leur dessein, ils exposaient leurs parents à des persécutions inévitables. Mais tous me répondaient : « Nous avons prêté serment de défendre a notre Souverain ; nous ne l'abandonnerons pas : nous » vous obéirons , il en arrivera ce que Dieu voudra. x>
» En revanche , je manquais d'officiers , ajoute , non sans amertume, le brave chef de la Légion Romande. La lenteur des mesures prises pour sauver le Pays de Vaud, excusait sans doute la tiédeur de la classe de nos compatriotes qui aurait pu en fournir : cette indifférence apparente fit d'autant mieux ressortir le noble zélé de Mr Armand de Mestral-S* Saphorin et celui du che-» valier de la Melouze, gentilhomme français, né et propriétaire à Vevey.... Ma troupe, portée à six cents hommes, dans l'espace de peu de jours , était exercée et dis-
* Rovéréa. Précis de la Révolution de la Suisse, 50.
** Cet officier quitta bientôt après la Légion , lorsque Brune imposa le séquestre sur les biens des Vaudois au service de Berne. (Rovéréa, Mémoires, I, 308.)
ciplioée, mais elle manquait d'objets d'équipement. Presque toutes mes recrues, pour échapper mieux à la surveillance, étaient parties de chez eux mal vêtues.... L'avoyer Steiguer, auquel je me plaignis des chétifs secours que m'accordait le Conseil de la Guerre , me remit cinquante mille francs pour l'équipement de ma Légion... Je pourvus immédiatement à l'habillement de ma troupe, divisée en grenadiers, fusiliers, chasseurs-carabiniers, artilleurs et dragons. Elle reçut le 16 février des drapeaux, deux pièces de campagne avec leur attirail; renouvela son serment et marcha à Aarberg.
o Bientôt après je fus détaché à Kalnach pour assurer les communications entre Aarberg et Morat. . . Ce can tonnement dura quinze jours, où je reçus journellement des recrues du Pays de Vaud ... Il s'était formé à Neuchàtel une société de dames pour favoriser le recrutement de la légion, déjà qualiliée alors de Légion Fidèle. Ces dames avaient un fond, destiné à défrayer à leur passage, et à pourvoir de quelque argent, les volontaires qui rejoignaient la Légion Fidèle... En dépit d'une neige épaisse, les matinées étaient consacrées à la manœuvre, nous l'interrompions pendant une couple d'heures pour nous réunir, le major Kirchbcrguer et d'autres officiers, à la table de notre hôte, où l'aumônier de la Légion, le ministre Chuart, énergumène, digne disciple de l'hermitc Pierre , et qui , au besoin , aurait été son émule, fournissait, par sa véhémence, ample matière à la discussion, tandis que ses sermons, toujours prêchés d'inspiration, faisaient verser des larmes à nos soldats. »
Les volontaires du Pays de Vaud continuant à arriver
eo grand nombre, Mr de Rovéréa dul former un second bataillon.
« Cela m autorisait, dit-il, à me cboisir un lieutenantcolonel. Selon la demande que m'avait faite le major Pillicbody, je lui envoyai à Ncuchâtel sa nomination à celte fonction. Mais il s'en excusa, sous le prétexte d'une indisposition, qui, cependant, ne f empêcha point de se rendre le même jour chez le commandant français à Yverdon , où il fut arrêté par ordre du général Brune , et transféré avec le majorRusillionà la prison du Temple à Paris *. d
Cette arrestation était motivée, non -seulement par l'affaire de Thierrens, dont ces officiers étaient accusés d'être les auteurs, mais principalement par les troubles de Ste Croix, et par le recrutement pour la Légion Romande, dont ils étaient les agents les plus actifs.
Brune, pour faire cesser ce recrutement , imposait un séquestre sur les biens des Vaudois qui servaient dans l'armée bernoise, et sur ceux des insurgés de Baulmeset de S" Croix. Ces mesures eurent pour effet immédiat le séquestre imposé par LL. EE. sur les propriétés des Vaudois dans le Canton de Berne , entr'autres , sur des vins appartenant à une maison de Morges. Cette dernière mesure motiva le décret du 22 février, par lequel l'Assemblée Provisoire prononça le séquestre <t sur tou- * tes les propriétés immeubles ou immobilières apparj> tenant à quelqu'un des membres des gouvernements d bernois ou fribourgeois. »
• Rovéréa. Mémoire*, 1 , 500-512.
Cependant; la division de l'armée du Rhin, attendue avec une si vive impatience , arrivait dans les environs de Bienne, et son chef, le général Schauenbourg, concertait avec Brune une attaque générale pour le 1er mars, terme de l'expiration de l'armistice. La division de l'armée du Rhin fut chargée de forcer le pont de Buren avec sa droite, pendant que sa gauche, s'emparant de Soleure, porterait quelques troupes sur la route de Berne. La brigade Rampon, de la division de l'armée d'Italie , devait occuper Morat , puis emporter, ou tourner le passage de Guminen. Enfin, l'attaque de F ri bourg était confiée au générai Pigeon, avec deux bataillons d'infanterie légère, la brigade vaudoise du général Debons, et les Fribourgeois insurgés.
<r Pendant que les généraux français arrêtaient leurs dernières dispositions, le Sénat de Berne, flottant entre la crainte et l'espoir, inquiet du peu de succès que promettait sa députation à Rastadt, prenait chaque jour les résolutions les plus contraires. En vain les gouvernements de Bàle, Zurich et Lucerne voulurent se rendre médiateurs , ils n'avaient point assez d ascendant sur le Directoire ni sur les oligarques de Berne, pour préserver la Suisse d'une crise où elle devait perdre son indépendance.
j> Témoin du peu de fixité que présentaient les délibérations des conseils , l'armée commençait à crier à la trahison. Le général d'Erlach, usant de l'ascendant que lui donnait son rang, se rendit à Berne avec huilante officiers qui siégeaient parmi les sénateurs , et dont l'ardeur militaire devait rassurer les membres pusillanimes,
î>28 CHUTE DU PATR1CIAT.
A l'aide d'une telle majorité, il obtint aisément l'autorisation d'attaquer les Français à l'expiration de la trêve : mais à peine avait -il quitté la capitale pour donner ses derniers ordres, que le parti temporiscur, grossi des mécontents, révoqua ses pouvoirs, suspendit les conseils, et ordonna la formation d'une régence provisoire.
» Une députation fut envoyée à Brune, pour l'instruire de la révolution qui venait de s'opérer. On espérait qu'en accordant tout ce qu'avait exigé le Directoire , le général n'aurait plus de prétexte pour agir hostilement. Sa réponse désabusa les crédules bernois, car il exigea le licenciement immédiat de l'armée , pour preuve qu'on s'en remettait à la loyauté française, et ne promettait sûreté et protection qu'à ces conditions. Une telle proposition révolta des patriciens, en qui l'honneur national était loin d'être éteint. Le général d'Erlach fut autorisé de nouveau à combattre; il parcourut tous les postes, harangua les troupes , et arrêta son plan d'attaque. Ses trois divisions, subdivisées en douze petites colonnes, devaient assaillir en même temps l'armée française sur tous les points. Le colonel de Buren reçut l'instruction de se prolonger par sa droite , pour tourner la gauche de Schauenbourg. La direction de Graffenried fut marquée sur Bien ne , et le colonel Watteville demeura chargé de forcer les positions d'Avenches et de Payerne. Le colonel Tscharner, avec environ 2,500 hommes, partant d'Ormont et d'Aigle, devait pousser jusqu'à Vevey, pour inquiéter les derrières des Français. Toutes ces colonnes avaient ordre de se mettre en marche dans la nuit du 1er au 2 mars. En même
temps, 1,500 Zurichois, 1,200 Lucernois, et environ 1 ,200 montagnards des Petits Cantons, arrivés dans les environs de Berne ou en route pour s'y rendre, auraient soutenu le centre et la droite. Mais le Sénat envoya contrordre, dans l'intention sans doute de faire de nouvelles propositions à Brune ou à Schauenbourg.
» Les Français en profitèrent; et, suivant les dispositions arrêtées de longue main entr'eux, Soleure et Fribourg furent attaqués en même temps. Le 2, avant le jour, Schauenbourg s'étant emparé du château de Dornach , fit surprendre le village de Langnau sur la route de Bienne à Soleure. Les deux tiers du bataillon qui le gardait , étant tués ou pris , le reste se retira en désordre. Après avoir disposé le gros de ses troupes de manière à tenir en échec la division qui gardait Buren , Schauenbourg se porta à la tète de trois à quatre mille hommes sur Soleure. Cette ville, quoique environnée d'une enceinte bastionnée en maçonnerie de granit, n'étant pas encore armée , se rendit à la première sommation : cette funeste circonstance, livrant au vainqueur un superbe pont sur l'Aar, fit tomber la défense de cette imposante rivière.
» Au même instant, Fribourg, ceinte d'un simple mur crénelé, tombait aussi au pouvoir de Brune. Le général Pigeon, chargé de l'enlever, envoya un parlementaire aux magistrats pour les exhorter à ne pas tenter une défense inutile, et leur accorda quelques heures, pour faire sortir la garnison bernoise. Mais s'apercevant qu'on profitait de ce délai pour la renforcer des habitants des campagnes voisines , il ordonna de mettre en batterie m. 23
quelques pièces qui enfoncèrent une des portes, et firent brèche à la muraille. Les troupes bernoises se voyant sur le point d'être forcées, et voulant épargner à la ville les horreurs d'un assaut, se retirèrent, après avoir enlevé toute l'artillerie de l'arsenal, et distribué aux paysans de la levée en masse les fusils qui s'y trouvaient.
d La prise de Fribourg et de Soleure, en découvrant les flancs de l'armée suisse , détermina la retraite de sa droite. Le général d'Erlach concentra ses forces dans les postes de Fraubrunnen, Guminen, Laupen et Neueneck. Ce mouvement rétrograde acheva d'exaspérer les soldats , qui déjà indignés de l'abandon de deux villes importantes , ne virent plus que des traîtres dans leurs généraux. Le corps de Buren, composé de militaires de l'Argovie, se débanda entièrement, et celui du centre s'insurgea contre ses chefs. La division Watteviile opéra seule sa retraite en bon ordre sur les points qui lui avaient été assignés. Le gouvernement provisoire de Berne mit le comble au désordre, en ordonnant, le 3 mars, le landsturm (insurrection générale). Ce décret donna la mesure de la détresse publique ; les troupes se révoltèrent, abandonnèrent leurs positions, et massacrèrent plusieurs officiers. Les contingents des cantons, qui étaient restés en observation, regagnèrent leurs foyers. L'avoyer Steiguer et le général d'Erlach parvinrent cependant à calmer cette multitude furieuse. L'armée reprit les postes qu'elle devait garder, mais se trouva diminuée de moitié.
s Morat avait été évacué par les Suisses, dans la soirée du 2 mars. Le général Rampon y entra avec sa brigade ,
et fit détruire l'ossuaire, élevé en mémoire de la défaite des Bourguignons sous Charles-le-Téméraire. Le même jour, Schauenbourg poussa ses troupes légères sur Aarberg.
» Le A, Brune fit vivement eanonner Laupen et Guminen, par la brigade Rampon, en vue de donner le change à l'ennemi., sur l'attaque sérieuse qu'il projetait contre Neueneck. En effet, la prise de ce poste ouvrait la route de Berne, et permettait de tourner les autres passages : aussi, les principaux efforts furent-ils dirigés contre ce point.
d Graffenried venait d'y remplacer le colonel Stettler qui avait été tué; et, malgré la confusion et le découragement qui régnaient dans cette division, il se flattait non-seulement de défendre ce poste le lendemain; mais aussi de se porter en avant, et de repousser les Français dans le Pays de Vaud.
j> Le 5 mars, à une heure du matin, les troupes de Pigeon passèrent la Sarine, et se précipitèrent sur Neueneck, en même temps qu'elles assaillirent les retranchements ébauchés en arrière du village. L'attaque fut si brusquç , que les premiers postes de milice bernoise se dispersèrent dans la forêt , sans qu'on pût parvenir à les rallier. Cependant Graffenried, toujours maître de la grande route de Berne, ayant reçu vers neuf heures un renfort de 1,500 hommes, rétablit le combat. Il débusqua d'abord les Français qui s'étaient logés dans le bois au-dessus de Niederwangen, et les chassa successivement, jusque sur les hauteurs de Neueneck. Là , favorisée par l'épaisseur du bois et par son artillerie, la
brigade Pigeon se défendit avec opiniâtreté; néanmoins, après quatre heures d'un combat sanglant, elle fut obligée d'abandonner sa position, de repasser la Sarine pour n'être pas précipitée dans le ravin , et d'effectuer sa retraite sur les hauteurs en arrière, laissant plus de 400 hommes et plusieurs pièces de canon sur le champ de bataille.
* Mais, tandis que la fortune souriait à Graffenried , et que sa division s'établissait avec orgueil à Neueneck, le sort de Berne venait d'être décidé par la division Schauenbourg. Après la prise de Soleure , elle s'était portée sur la route de Berne : les trois à quatre mille hommes qui défendaient le village de Fraubrunnen, ayant été délogés et mis en fuite après un combat opiniâtre, elle arriva devant le corps principal, commandé par le général d'Erlach. Sa position, où jadis les Suisses avaient triomphé du Sire de Coucy, pouvait passer pour inexpugnable; sa droite s'appuyait à des rochers presque inaccessibles; sa gauche, à des marais et à des bois; des abattis couvraient la route qui traverse au centre un long défilé.
9 Ainsi protégé, le général bernois comptait bien arrêter les Français. Schauenbourg fit tourner la position par les ailes. Quelques compagnies parvinrent à gravir les rochers, tandis qu'une demi -brigade traversa les marais. Dès -lors, assaillis sur leurs flancs et canon nés en front par une nombreuse artillerie, les Suisses se virent forcés de plier pour éviter une destruction totale; mais , en se retirant , ils combattirent encore dans le GrauhoU, qu'ils défendirent avec plus de bravoure que
d'intelligence. Leur valeur tenait du désespoir : des vieillards, des femmes et des enfants, venaient partager les dangers; et tous semblaient refuser de survivre à leur défaite. L'avoyer Steiguer donnant l'exemple, conn battit aux premiers rangs.
» D'Erlach tenta encore de ramener la victoire sur le plateau qui se trouve aux portes de Berne. C'était le cinquième combat qu'il soutenait contre les Français depuis le matin. Son dernier effort fut inutile : chargées sur un terrain découvert, par deux régiments de cavalerie, et mitraillées par l'artillerie légère, ses milices inexpertes, qui ne formaient plus qu'une cohue confuse, ne pouvant tenir tète à des bandes aguerries, furent dispersées, et obligées de chercher un refuge dans la ville.
d Située sur une presqu'île entourée de trois côtés par l'Aar, et fortifiée régulièrement sur le seul front accessible, Berne, quoiqu'à l'abri d'un coup de main, était peu susceptible d'une longue défense, et devait surtout craindre un bombardement. Le désordre qui régnait dans les troupes rendait toute résistance aussi impossible qu'inutile. Au moment où les hussards français, passant l'Aar à la nage, allaient tourner la ville, des députés vinrent proposer une capitulation , qui fut accordée; et à deux heures, Schauenbourg entra dans cette capitale, après 'avoir promis de respecter les personnes et les propriétés.
# La nouvelle de la reddition de Berne ayant forcé à la retraite les troupes qui gardaient Laupen et Guminen, Brune continua sa marche sans obstacles, opéra sa jonc-
tion dans la nuit du 5 au 6 , avec la division Schauenbourg, et prit alors le commandement en chef.
» Les débris de Tannée suisse se dispersèrent d'euxmêmes; la plupart rentrèrent dans leurs foyers : d'autres gagnèrent les montagnes de l'Oberland , et y restèrent en armes. Des excès déplorables signalèrent cette dissolution; plusieurs plébéiens bernois répandus dans les bataillons de milices, plus disposés à seconder le parti démocratique, qu'à se sacrifier pour les patriciens, persuadèrent aux troupes qu'elles avaient été indignement trahies. La fureur des soldats ne connut plus de bornes: deux adjudants -généraux *,. qui ramenaient la colonne de Guminen, furent enveloppés et mis en pièces. D'Erlach cherchait à gagner le territoire des Petits Cantons, lorsque, reconnu à Munzingen, il fut massacré à coups de haches et de baïonnettes. L'avoyer Steiguer, âgé alors de 70 ans , avant de se retirer en Bavière , traversa en litière les montagnes de l'Oberland , et descendit à Stanz pour exciter les Petits Cantons à se montrer dignes de leurs ancêtres. »
Tandis que le patriciat bernois et ses milices succombaient sous les efforts des vieux soldats des armées françaises du Rhin et d'Italie, les habitants des Ormonts, où les principes révolutionnaires n'avaient point encore pénétré, défendaient leurs vallées.
Le colonel Tscharner, gouverneur d'Aigle, commandait en chef le Haut-Simmenthal , le Pays-d'Enhaut et les Ormonts, il recevait l'ordre d'envahir, le 1er mars ,
* De Crousaz de Lausanne , et de Gumœns,
1798. $5îi
la vallée d'Aigle, d'occuper Yevey et de menacer Lausanne, tandis que les troupes bernoises attaqueraient Brune dans la vallée de la Broie. Mais les forces dont il pouvait disposer pour une pareille entreprise étaient loin d'être suffisantes. Néanmoins , le 27 février, il faisait des abattis au passage de la Tine, cantonnait à Rossinières les carabiniers de Graffenried , chargés avec les milices du Pays- d'Enhaut de surveiller les passages, entr autres , celui de Jaman. Le 28 février, un demi-bataillon du Simmenthal , les compagnies Gaudart et Imobersteg , une batterie de six pièces de deux , servie par quarante artilleurs , occupaient Château - d'OEx , et Tscharner établissait son quartier-général à Rougemont avec quelques cents hommes.
Brune, informé de ces préparatifs, donnait Tordre au général Chastel de réunir à Aigle quelques compagnies françaises, un bataillon de quatre cents Bas-Yalaisans, et deux bataillons vaudois, de marcher sur les Ormonts , de franchir le Pillon , d'occuper le Simmenthal , et de faire une forte diversion sur l'Oberland.
Le colonel Tscharner, voyant cette concentration de troupes dans le district d'Aigle, écrivait, le 1er mars, au Conseil de la Guerre , c qu'il n'avait sous ses ordres » que quinze cents hommes , y compris une centaine de ï volontaires des Ormonts , qu'il avait réunis à Leysin » pour garder les passages, et qu'il avait envoyé deux » canons au Sepey. Il exposait au Conseil l'insuffisance » de ses forces militaires , le suppliait qu'il lui envoyât d du canon de gros calibre , des piques pour armer les j> femmes des Ormonts, qui réclamaient à grands cris-
» l'honneur de prendre part à la lutte. » Enfiu , il se plaignait de l'abandon dans lequel on le laissait , de la lenteur de l'arrivée des convois , ainsi que du manque d'argent et de munitions; a je n'ai, dit-il, que vingt- » trois mille cartouches, dont j'ai envoyé trois mille aux i» Ormonts. j> Le même jour, il envoyait la compagnie Kupfer à Leysin, la compagnie Chablais des Ormonts au Sepey, et les carabiniers de Graffcnried à la Forclaz.. Il dirigeait le demi-bataillon Fischer à Orna ont-Dessus, pour garder le passage de Grion au Plan des Isles.
Cependant, on apprenait aux Ormonts que les troupes françaises et vaudoises faisaient des préparatifs. Aussitôt on allume les signaux sur les montagnes ; le tocsin fait entendre ses sons lugubres, et des coups de fusil sont échangés aux avant-postes, dans le bois de laCheneau, que traversait alors le chemin d'Aigle au Sepey.
En effet, le général Chastel avait donné l'ordre à sa division de commencer l'attaque sur Ormont- Dessous, tandis que le lieutenant-colonel Forneretde Lausanne, partant de Bex , enlèverait le passage de la Croix-d'Arpilles, et s'emparerait d'Ormont-Dessus.
Le 4 mars, à six heures du soir, Chastel, pour donner le change à Tscharner , fait allumer de grands feux sur les hauteurs qui dominent le bois de la Cheneau, où il fait tirailler les avant-postes bernois. Pendant ce temps il quitte Aigle avec deux mille hommes, et s'avance lentement sur les Ormonts par OHon , Pancx et Plambuit , où il couche sans avoir vu l'ennemi. Le chef de brigade, Clavel de Brenles , commandait l'avant-garde, composée de deux compagnies françaises, des compagnies vau-
doises, Bergier et Blanchenay, et d'un détachement de mineurs des salines de Bex, commandé par le directeur Favre du Bexvicux.
Le 5, avant jour, la compagnie Cossy d'OUon , et le bataillon Clavel de Brenles, se dirigent, de Plambuit, sur Dard, petit hameau des Alpes, pour tomber de là sur le Sepey, tandis que le gros de la troupe, sous. les ordres immédiats de Chaste), marchait sur ee village par le hameau d'Essergillot.
Arrivés aux Granges, Clavel et Cossy rencontrent les avant-postes des gens des Ormonts. Là, tomba mortellement blessé, Frédéric Monod, chef du poste des Ormonins. Clavel et Cossy se dirigent sur la Forclaz, dont ils trouvent l'entrée barricadée , et l'emportent après une lutte acharnée, dans laquelle le justicier David Vurloz, chef des Or monins de la Forclaz, fut tué. Les carabiniers Graffenried abandonnent la Forclaz, où ils laissent quelques morts, et se retirent sur les Voëltes et le Rosez. Cependant, les Ormonins continuent à tirer depuis les fenêtres de leurs maisons, ce qui exaspéra tellement les assaillants, que ceux-ci mettent le feu à une maison, pillent le village, et se livrent aux plus fâcheux excès envers les habitants. — Clavel , dans son rapport au général Debons, estime sa perte à vingt hommes, tant tués que blessés. Le tambour-major, Senn de Lausanne, que les Ormonins avaient pris pour le gêné" ral ennemi, à la vue des broderies de son uniforme, et de son grand panache, tomba d'un coup de carabine,- ainsi que le lieutenant vaudois, Bourgeois, a Les ennemis, dit » Clavel dans son rapport, doivent avoir aussi éprouvé m. 25*
> une grande perte , car on a trouvé jusqu'à six blessés 9 dans une seule maison. Le eapitaine Pittet, vieillard » à cheveux blancs, commandait les carabiniers des Ord monts, tandis que ses deux iils étaient dans les rangs » vaudois. Si la compagnie Cossy n'avait paru à l'im- » proviste pour tourner le village, on s'en serait bien » difficilement emparé, d
Cependant, le corps principal se portait sur le hameau d'Essergillot. Il chassait, mais non sans éprouver quelque perte, le poste du pont de la Tine. Dans ce passage, I'aide-major Gentil, qui s'était porté en avant, fut fait prisonnier par les Ormonins. Les assaillants occupaient d'abord les maisons isolées, et attaquaient ensuite une redoute, qu'Abraham Dupertuis, ouvrier du génie, avait très-habilement construite, et défendait avec une douzaine de carabiniers. Bientôt, le brave Dupertuis tombait mort, non sans avoir tué plusieurs de ses ennemis. Après avoir laissé deux cents hommes à Essergillot, Chastel se dirigeait sur le pont aux Planches, pour occuper le Sepey. Ce pont était défendu par des chevaux de frise. Un détachement de la compagnie Imobersteg et des carabiniers des Ormonts, y faisaient une bonne résistance, et ne lâchaient leur poste qu'après avoir tué plusieurs Vaudois et Français, dont on trouva les cadavres dans la Grande -Eau. Bientôt l'alarme se répandait au Sepey. a Les troupes allemandes, » dit Mr de Willdegg , étaient frappées de terreur, et le » cœur commençait à manquer à ceux des Ormonts, à » la nouvelle de l'action sanglante de la Forclaz. Le cai> pitaine Chablais fît arborer le drapeau blanc, et con-
» clut arec le général Chastel une capitulation , par laj> quelle les Ormonts-Dessous reconnaissaient le nouvel j> ordre de choses établi dans le Pays de Vaud, et les » Français s'engageaient à ne pas occuper le Sepey *. » Ceux-ci se dirigèrent alors sur Ormont-Dessus, tandis » que le capitaine Graffenried se retirait sur le Pays- » d'Enhaut avec ses carabiniers et une compagnie du * Simmenthal. Cependant, comme les gens du Simv me n thaï voyaient que Graffenried laissait à droite la » vallée de la Grande-Eau , et se dirigeait sur les Voët- » tes et la Lccherette, ils firent entendre les cris de » Trahison ! et se dispersèrent. Graffenried gagna le d Pays-d'Enhaut, où il apprit que les troupes bernoises » avaient abandonné Château-d'OEx dans le plus grand » désordre, et se retira dans le Gessenay, où il apprit j> la reddition de Berne. Cet officier licencia sa troupe, b et après avoir traversé mille périls, et essuyé toutes a sortes de mésaventures, il parvint enfin dans le Vaj> laîs. d
Tandis que le Sepey capitulait, le capitaine Kupfer, fortement retranché à Leysin, s'attendait à être attaqué, et quoi qu'il fût informé de la capitulation du capitaine Chablais, il tenait sa troupe sous les armes. Cependant, le 6 mars, il reçut de ses officiers une demande écrite,, qui l'invitait à licencier sa troupe. « // est évident, » dit l'écrit de ces officiers, que le pays est trahi et vendu, d Cette rumeur de trahison s'élevait de toutes parts ; elle
* Chastel observa cette capitulation : les gens du Sepey ne furent point désarmés et les deux canons qui défendaient ce village y furent laissés à la garde de ses habitants.
était due, non -seulement aux menées des révolutionnaires bernois, mais avant tout, à l'indécision des autorités de Berne, qui chaque jour contremandaient leurs ordres de la veille. Kupfer dut céder; il licencia sa troupe, se retira par les Mosses à Chàteau-d'OEx , avec son drapeau et une poignée de soldats, et, le 7 mars, le drapeau rouge et noir flotta pour la dernière fois dans le Pays-d'Enhaut.
Nous avons laissé la colonne de Bex se préparer a franebir le passage de la Croix d'Arpilles pour s'emparer des Ormonts-Dcssus , pendant que CLastel attaquait les Ormonts-Dessous. Cette colonne était formée des bataillons vaudois, Forneret et Desaillaux, de quelques compagnies françaises , et d'une compagnie de mineurs, formée par le citoyen Wild, directeur des mines de Bex. Le lieutenant-colonel Forneret, précédemment officier au service de Sardaigne , dans le régiment bernois Stettler, commandait en chef cette expédition.
Le 4 mars, à onze heures du matin, la troupe de Forneret quittait Bex, et se reposait à Grion, pour se remettre des fatigues occasionnées par une marche pénible sur la neige nouvellement tombée. Elle se remit bientôt en marche, mais les neiges l'arrêtèrent, et elle dut s'établir pendant la nuit dans ces mazots du hameau de Taveyannaz , que les bergers abandonnent chaque hiver. La marche de la colonne avait été si pénible, que plusieurs militaires succombèrent, en tr autres, le soldat Chérix, qui resta enseveli dans les neiges. Les Français étaient tellement exaspérés par les obstacles qu'ils rencontraient, et les souffrances qu'ils enduraient, que,
pour se réchauffer, ils mirent le feu aux mazots de Taveyaanaz, et voulaient jeter dans les flammes rofficier vaudois qui avait conseillé le passage. Chacun était consterné; Forneret, seul, conservait sa gaité, sa présence d'esprit; il témoignait à ses camarades sa joie d'entrer bientôt à Berne. Enfin, profitant d'un magnifique clair de lune, il faisait prendre les armes à sa troupe, et arrivait avant jour à la Croix d'Arpilles. Un soldat français, étonné à l'aspect de cette rude contrée, s'écrie : Ah! l'on voit bien que jamais le Bon Dieu n'a passé par ici. Cependant, la tête de colonne Forneret donne dans un abattis de sapins, à l'entrée du bois d'Aiguefroide , occupé par deux cents hommes des Ormonts et une compagnie de carabiniers du Gessenay, commandés par le capitaine Fischer. Un feu meurtrier est dirigé sur Forneret; celui-ci rallie son monde et veut enlever le passage à la baïonnette. Mais la configuration du terrain, coupé par de profondes sinuosités, les amas énormes de neiges , et les précipices creusés par les torrents des Alpes, rendent impossible cette attaque; les assaillants hésitent , et renoncent à cette attaque, tandis que les Ormonins, postés dans le bois, et retranchés dans des positions inexpugnables, continuent leur feu meurtrier. Cependant, des carabiniers de Grion indiquent un sentier qui conduit au lieu dit la Trélachadise, d'où Ton pouvait répondre avec un certain avantage au feu des Ormonins. Forneret y envoie ses meilleurs tireurs. Le feu continuait ainsi depuis plusieurs heures, sans que rien put faire prévoir un dénouement, et déjà la neige était rougie du sang, de bien des braves , lorsque
Je colonel Forneret veut emporter le passage. 11 s'élançait, à la tète de quelques hommes, en criant: En avant, mes enfants, lorsqu'une balle lut traverse la poitrine. <r Avec la perte de leur chef, les Français et les Vaudois, dit la relation de Mr de Willdegg, parurent perdre ce qui leur restait de résolution, et ils se retirèrent sur les hauteurs de la Croix. Ils laissèrent dans la neige les cadavres des leurs, entr'autres, ceux de deux officiers,, dont un Vaudois, le lieutenant Dubois d'OUon. Forneret fut porté par ses soldats vers le bois de la Croix, où le chirurgien Ricou de Bcx , après le premier pansement , déclarait la blessure mortelle. En effet, Forneret succombait le lendemain à huit heures du matin , dans la cure de Grion , où ses soldats l'avaient transporté» »
La victoire avait été cependant chèrement achetée par les hommes des Ormonls. Parmi ceux qui furent tués, on remarque Jean-David Girod du Plan des Isles; Jean-Pierre Bonzon des Yoëttes ; Abraham Pittet d'Ormont -Dessus; Jean -David Richard et Moïse Favre. Affaiblis par leur longue résistance, privés de munitions et de vivres, et obligés de transporter leurs nombreux blessés qui restaient sans secours sur la neige, les Ormonins abandonnèrent leur position, malgré les conseils de quelques hommes de cœur qui voulaient suivre la colonne de Forneret dans sa retraite. Ils se retirèrent donc au Plan des Isles , où déjà on avait reçu, la nou^ velle du combat de la Forclaz et de l'approche de la division Chastel. Alors, toute idée de résistance est abandonnée , vu la supériorité du nombre des ennemis.. Aussi, les Ormonins quittent leurs armes, et, les larmes.
aux yeux, prennent congé de leur commandant Fischer, qui opéra sa retraite sur le Gessenay. — Les idées de trahison étaient alors tellement implantées dans l'esprit du peuple, que lorsque les troupes se retirèrent des Ormonts dans le Gessenay, tous les liens de la discipline se relâchèrent. Les officiers , patriciens bernois , menacés dans leur vie, durent en toute hâte se dérober par la fuite à une mort certaine. Le colonel Tscharner, luimême , accompagné d'un seul guide , s'échappa par des sentiers détournés; son domestique, que des paysans de Garsladt trouvèrent porteur d'une lettre de son maître, adressée au général Schauenbourg, fut impitoyablement massacré.
Le colonel de Rovéréa , chef de la Légion Romande , tenait encore dans les environs d'Anet et d'Arberg , et, même après la reddition de Berne, il livrait des combats aux troupes françaises. Cet officier, doué d'une rare énergie, avait été chargé, dans le plan d'opérations du général d'Erlach, de marcher sur le Yully Vaudois, de pousser le long du lac par Estavayer jusqu'à Yverdon , où, le 3 mars, il devait opérer sa jonction avec les insurgés de Stc Croix, rallier les villages bien disposés pour Berne, donner la main aux troupes que le colonel Tscharner amenait des Ormonts , et couper ainsi toute retraite à l'armée de Brune. Rovéréa , pour exécuter ce plan aussi audacieux qu'il était habilement conçu , disposait de deux ou trois mille hommes : la Légion Romande, un bataillon de Thoune, deux bataillons de réserve du Haut-Vully, commandés par le bailli de Cerlier, Morlot, les dragons de la compagnie Fischer, et
544 COUTE DU PATRICIA! .
une batterie de quatre. L'attaque devait avoir lieu sur toute la ligne, à l'expiration de l'armistice, le 2 mars , à quatre heures du matin.
Cependant , nous l'avons vu dans la relation que nous avons empruntée au général Jomini, le 2 mars, Fribourg et Soleure pris, d'Erlach avait dû concentrer son armée autour de Berne pour défendre celle capitale. La colonne de la Légion Romande, dans sa retraite du 2 au 3, marcha du Yully sur Arberg. Elle y fut témoin, nous dit son chef, de la retraite tumultueuse des bataillons qui revenaient des environs de Nidau. La Légion arrivait harassée, à Arberg, lorsqu'on y apprenait l'approche des Français : o le tocsin sonne, chacun, dans cette petite ville, court, crie, et personne ne songe à marcher. Mes infatigables compagnons, dit Rovéréa, courent aux armes. Nous sortons, nous traversons une double haie de vieillards armés de hallebardes, de femmes robustes armées de lances , de fourches et de massues, et d'enfants de douze à quinze ans munis de bâtons ferrés. Cette cohorte suit la Légion et ne la quitte plus. Un corps de hussards français parait, sabre les tirailleurs romands, et leur fait des prisonniers. Cependant, le capitaine Bersy et douze de ses carabiniers de la Légion, attendent les hussards au bord du bois, en tuent plusieurs, tandis que les autres prennent la fuite et abandonnent leurs prisonniers. En cette rencontre, dit Mr de Rovéréa , je vis avec élonnement l'habileté de nos canonniers; l'un d'eux pointa et abattit du troisième coup , un hussard voltigeant autour de nous en rase campagne. »
La journée du 4 se passa en reconnaissances et en quelques affaires d'avant-postes. Le 5 , on apprend que la ville de Berne est attaquée, et même on assure qu'elle était au pouvoir des Français. « Le tocsin sonne ; une nouvelle insurrection populaire s'annonce; des courriers arrivent de tous côtés avec des avis alarmants. — Nous n'avions pas eu une heure de repos ; ma pauvre Légion avait été trente deux heures sur pied , lorsqu'un courrier arrive à toute bride avec un billet du major Manuel , commandant l'un des bataillons qui était sous mes ordres? il me demandait prompt secours. — Je détache mon major avec deux cent cinquante hommes sur la droite, pour soutenir la Légion en cas d'échec, et nous nous mettons en marche. Avant d'être au feu, sur le plateau de S1 Nicolas, nous rencontrons nombre d'Allemands, qui, pour courir mieux , jetaient leurs fusils, tandis que leurs femmes les maltraitaient de paroles et de coups, leur reprochant leur lâcheté; elles se joignirent à nous, et prirent part aux périls de cette affaire. — Enfin, nous arrivons à l'ennemi. Beaucoup plus nombreux que nous, il nous attendait avec une batterie masquée par un abattis, au sommet d'une chaussée montante, dont la gauche était bordée par un bois garni de . tirailleurs. C'était le seul chemin pour aller à l'ennemi; nous avançons. En peu de moments nous perdons beaucoup de monde. Cependant, on marchait avec acharnement; aussi, nous en aurions perdu bien davantage, étant chargés en téte et en flanc par les Français, lorsqu'un officier parlementaire bernois nous apporta l'ordre de suspendre les hostilités, en vertu
540' CHUTE DU PATEJCIAT.
d'une capitulation signée entre le général Schauen bourg et la ville de Berne. — Nous nous retirons ; mais pour sauver nos canons, dont les conducteurs avaient pris la fuite avec leurs chevaux, nous fûmes sous le feu des Français , et attaqués par leur cavalerie, obligés de les emmener à force de bras. Cependant, nous étions dans notre retraite attaqués par un gros de cavalerie, et par une colonne d'infanterie, lorsque mon major Kirchberguer, avec ses deux cent cinquante jeunes gens du Pays de Vaud, s'avance avec assurance, se déploie sous le feu de l'ennemi, et bientôt, par un feu bien nourri, l'oblige à reculer. — Rentré à Arberg , je trouvai le major Manuel dangereusement blessé, et. abandon né par son bataillon qui s'était dispersé, et je reçus bientôt un message du général Fressinet, m'annonçant qu'il nous traiterait en ennemis jusqu'à ce que la capitulation de Berne lui eût été envoyée par son général en chef.
Aussitôt Rovéréa envoie un officier à Brune, lui demander un double de cette capitulation. Mais ayant peu d'espoir que la Légion Romande y fût comprise, il rassemble ses officiers et ses sous -officiers; il leur expose la situation des affaires, et leur état désespéré, a Je les chargeai, dit il, d'en rendre compte aux compagnies, en laissant chacun libre de retourner chez lui, leur déclarant, en même temps , que je resterais au nom de la Légion Fidèle , au poste qui lui était confié. — Des larmes coulèrent des yeux de ces braves, la plupart vétérans du service de France; ils sortirent en silence, et revinrent bientôt m'apporter le vœu unanime du soldat, de ne quitter le poste qu'à la mort, ou avec moi ! — Ce
n'est point mon éloge que je prétends faire ici ; loin de moi cette forfanterie. C'est celui du Pays de Vaud qui les vit naître, qui les nourrit de ce sentiment' mêlé de candeur et d'audace , dont ils firent briller dans leur dé. tresse, peut-être la dernière étincelle. Quel contraste entre votre discipline, mes chers camarades, entre votre dévouement, et la conduite de quelques bataillons allemands*?.... »
La journée du 6 se passe en vaines attentes. Le 7, Rovéréa juge prudent de se rapprocher de Frienisberg , où le contingent Zurichois s'était retiré. Enfin , le parlementaire, attendu avec une si grande anxiété, arrive avec cette injonction verbale de Brune : Si la Légion Romande ne se rend pas à discrétion dans l'espace d'une heure, elle sera attaquée et ne recevra aucun quartier.... « Cet avis , dit Mr de Rovéréa , me confirme dans mon plan de faire une trouée dans le Pays de Yaud, je rassemble la Légion, et la conduis par une marche forcée à Anet. Bientôt , les Zurichois sont désarmés et dévalisés, une colonne de trois mille hommes de pied, et trois cents chevaux, est à mes trousses; — je lui donne le change, en répandant le faux bruit que j'étais appelé à Cerlier par le colonel Morlot, qui y tenait avec plusieurs bataillons de son bailliage; en passant à Arberg, j'en enlève ce que je puis de canons et de munitions.... Ma résolution était prise ; je voulais me jeter avec ma Légion dans le Pays de Vaud, au moyen de barques et de bateaux que j'espérais trouver au pont de la
* Rovéréa. Précis de la Révolution de la Suisse, 131-140.
Thièle, et gagner les montagnes de Su Croix , où j'étais sollicité de me rendre, et d'où je comptais susciter un mouvement général dans tout le pays .... Mais arrivé à Anet, Mr de Rovéréa apprenait que les paysans de Su Croix , après avoir engagé une affaire , dans le bailliage de Grandson, contre les Vaudois patriotes et les Français, avaient eu le dessous, et que la commune de Ste Croix , ainsi que tous les autres villages insurgés, s'était soumise au nouvel ordre de choses.
En effet, le 2 mars, jour fixé par le général d'Erlacb pour une attaque générale par toute la ligne de l'armée bernoise, les gens de Ste Croix, suivant les ordres qu'ils avaient reçu du quartier-général bernois, descendaient de la montagne, et, au nombre de trois ou quatre cents hommes, prenaient, avant jour, position au village de Vugclles, où ils trouvèrent deux canons, qui, pendant la nuit, avaient été débarqués près de la Lance.
Ces deux pièces d'artillerie , envoyées du pont de Thièle par les Bernois, étaient attendues à la Lance par une quinzaine d'hommes armés , et commandés par le sergent -major des carabiniers Pillichody, nommé Champod de Bullet, le grand Champod, comme on l'appelait. Ne trouvant point de chevaux à la Lance, Champod s'empare de quatre bœufs, et se dirige sur Concise, dont le poste frontière , commandé par le sergent Cury, se joint à lui, et traverse les villages d'Onneus , de Bonvillars, de Champagne et de Fiez, où sa troupe, grossie d'une quarantaine-d'hommes, arrivait à trois heures de l'après-midi, braquait ses canons sur le cimetière de Vugelles, et prenait position dans ce village, où clleren-
contrait environ quatre cents nommes de S" Croix, de Bullet et des villages du pied de la montagne, tous armés et portant la cocarde rouge et noire. Celle troupe, dont le grand Champod prenait le commandement, était pleine de confiance ; elle annonçait l'arrivée de quatre mille Bernois et de la Légion Romande , dont elle formait l'avant-garde.
Cependant, l'alarme avait été donnée à Yverdon. Une centaine de patriotes de cette ville et un détachement français, marchaient en hâte sur Vugelles. Cette petite colonne passe Longeville, traverse le pont sur l'Arnon , au bas du village de Vugelles, et s'avance sur l'église. Les gens de St0 Croix tiennent ferme, et reçoivent les patriotes à coups de fusil et de mitraille, leur tuent ou blessent une dizaine d'hommes , et les font battre en retraite. Champod attend en vain la Légion Romande , et pendant la nuit du 3 au A mars , il se retire avec son monde sur Vuittebœuf, où des renforts portent sa troupe à plus de mille hommes. Le 4-, au matin, la troupe de Su Croix prend position, avec ses deux canons, vers la Prise-Martin, d'où elle domine le village et la route d'Yverdon.
Cependant, les patriotes, repoussés la veille, avaient aussi reçu des renforts , et comptaient dans leurs rangs environ trois cents hommes , commandés par le capitaine Louis Roguin d'Yverdon, lieutenant au ci-devant service du Piémont. Une compagnie française de la garnison marchait avec eux. Roguin et le capitaine français, Hem , marchent résolument sur les paysans , essuient leur feu, les abordent à la baïonnette, les mettent en
déroute , et s'emparent des canons. Dans cette affaire , les paysans perdaient une dizaine d'hommes, et bon nombre de prisonniers, au nombre desquels, leur chef, le grand Champod, dangereusement blessé.
Le résultat de cette affaire ôtait au chef de la Légion Romande tout espoir de trouver un point d'appui dans les montagnes de Su Croix. Toutefois , ne voulant point abandonner ses soldats à la merci des Français, et les exposer à être considérés comme déserteurs et rebelles par le gouvernement vaudois , Mr de Rovérca eut recours à un stratagème pour obtenir une capitulation qui garantît à ses soldats un libre retour dans leurs foyers. U s'adresse, non point aux généraux français, mais au gouvernement bernois, non-seulement au nom de la Légion, mais au nom du colonel Morlot, dont les bataillons n'existaient plus, et au nom d'un corps de dragons, dont le capitaine seul, Mr Fischer, avait suivi la Légion Romande. Yoici le passage de cette lettre qui concerne la Légion :
« Le colonel de Rovérca, chef de la Légion Romande, » recommande surtout à l'équité du gouvernement Ber- » nois, et attend de la loyauté du général Français, d qu'il sera expressément fait mention dans la capitulé lation du corps sous ses ordres , afin que les hommes & qui le composent puissent rentrer avec sécurité dans d leur patrie , n'imaginant pas que qui que ce soit pût 9 leur imputer, comme crime, la fidélité avec laquelle j> ils sont restés attachés jusqu'à la dernière extrémité » aux drapeaux qui reçurent leur premier serment, d
Le capitaine Fischer part aussitôt pour Berne avec le
major de la Légion, et reçoit pour direction, de s'adresser au général Schauenbourg , mais d'éviter Brune, « entouré de quelques Vaudois, harpies acharnées sur d des victimes du vrai patriotisme, qui lui représentaient x> les soldats de la Légion Fidèle comme des parjures , jd et leur colonel, comme un scélérat dont il fallait se dé- . » faire à tout prix. »
Le 7 mars, la Légion Romande bi vaquait dans les vergers d'Anet, pour éviter une surprise. Les habitants de ce village s'empressèrent d'apporter des vivres aux soldats, épuisés de faim et de fatigue. Le 8, la Légion prend les armes et se dirige sur le pont de Thièle, par le marais de Champion. Le pont était occupé par un fort détachement de milices neuchàteloises, envoyé pendant la nuit pour s'opposer à l'entrée de la Légion sur le territoire de Neuchâtel. Le colonel de Rovéréa, voyant que la retraite lui était fermée , et que bientôt il allait être écrasé par les troupes françaises qui le suivaient , fait former le carré, et lit l'ordre du jour suivant, qu'il avait préparé pendant la nuit, dans son bivac d'Anet :
Le colonel de Rovéréa, chef de la Légion Romande , à sr.«
officiers et soldats.
Braves et infortunés camarades ,
Après la dernière preuve de dévouement et de confiance que vous me donnâtes hier , en préférant rester attachés à nos postes jusqu'à la mort , plutôt que de vous retirer par congé chez vous , j'ai dû , voyant l'impossibilité de rétablir , par les plus grands efforts de courage et de patience , l'état désespéré où les revers de la guerre ont plongé Berne et le Canton , j'ai dû demander au général français sûreté pour vos personnes et pour vos biens , si vous rentriez dans vos foyers. La réponse fut qu'il nous donnerait une heure pour nous rendre , sinon qu'il nous attaquerait et ne ferait aucun quartier.
Ne voulant, mes braves camarades , ni vous conduire à dinutiles dangers , ni vous entraîner à un honteux désarmement, je pris sur-le-champ le parti de vous rapprocher par une marche forcée des frontières de notre pays , pour de là , selon les occurences , y pénétrer en corps ou licencier la Légion , si nul autre espoir de finir avec honneur ne nous restait.
Arrivés à ce point, j'apprends que le gouvernement que nous avions juré de défendre ne nous offre plus ni ralliement ni appui ; .je vois l'impossibilité de pénétrer , sans enfreindre une neutralité sacrée , dans les montagnes de nos contrées ; que d'ailleurs une entreprise aussi déloyale serait le premier signal d'une guerre eivile , d'autant plus affreuse , que d'après toutes
les probabilités, elle serait également longue et atroce
Redoutant par-dessus tout d'aggraver , par ce cruel fléau , les malheurs déjà si grands de notre infortunée patrie...., n'ayant aucune ressource à vous offrir par moi-même pour subvenir à vos besoins , je me vois dans la dure nécessité de vous proposer le licenciement total de cette brave Légion , qui , si Ton eût accédé à son vœu le plus cher, eût peut-être bientôt été jugée digne du nom Suisse , qu'illustrèrent nos pères.
Pour assurer , autant qu'il est en moi , votre tranquillité ches vous, j'ai expédié ce matin un courrier à Berne avec la lettre dont il vous sera fait lecture , dont nous attendrons la réponse avant de nous séparer.
Recevez tous , mes valeureux et fidèles compagnons , l'expression de la profonde douleur avec laquelle je vous éloigne de moi ! Heureux encore si aux dépens de ma vie je pouvais adoucir votre sort , et reconnaître , au nom de la patrie et de ce souverain qui n'existe plus, le courageux dévouement que vous déployâtes pour leur commune cause.
Quant à moi , proscrit de cette même patrie pour l'avoir trop ardemment servie , je dois chercher un autre asile ; je ne conseille à personne de vous de suivre mon exemple , mais si quelque officier ou soldat était réduit à cette extrémité, je lui offre tout ce qui dépendra de moi.
Croyez que la Providence , toujours protectrice de l'homme vertueux, vous rendra la justice qui vous est due.
Donné à Anet , le 7 mars 1798.
F*rd. de Rovéréa , colonel.
La lecture de cet ordre du jour, écoutée daos un respectueux silence, est suivie du cri unanime des soldats : Non! nous ne voulons pas vous quitter; nous voulons mourir avec vous à nos canons, et sous nos drapeaux! Bientôt, les vedettes de la Légion annoncent l'approche des Français. Le feu est bientôt engagé , mais les tirailleurs français se retirent après une vive fusillade. « Je présumai , dit Mr de Rovéréa , que cette reconnaissance serait bientôt suivie d'une attaque sérieuse, et j'admirai la contenance de mes braves Yaudois : les canonniers , tranquillement assis auprès de leurs pièces, les fantassins, autour des faisceaux, causaient entr'eux, comme s'il eût été question d'une simple revue. — Les Ncuchàtelois, successivement renforcés, se barricadaient et bordaient leur rive de la Tfaièle. Nous étions donc complètement enfermés et sans espoir de retraite. Cependant, et je puis l'affirmer, n'avoir entendu d'autres plaintes que celle du retard des Français à nous attaquer. Mais ce qui passe ma conception, c'est qu'ils ne l'aient pas fait. Notre contenance leur en imposa -t- elle; ou bien leur inspirâmes-nous cette commisération, que souvent un généreux dévouement commande? ... Il était deux heures, la faim se faisait sentir, lorsqu'au lieu d'ennemis à combattre, nous voyons déboucher du village de Champion, un convoi de subsistances, que les habitants des lieux voisins nous amenaient de leur plein gré. Le tableau qui s'offrit alors eût été digne du crayon d'un peintre. Ces honnêtes paysans, invitant nos soldats à manger, «se joignent à leurs divers groupes pour boire à leur santé. Leurs enfants, qui les avaient suivis
jouaient paisiblement au milieu d'armes et de munitions, destinées à une lutte à mort. Mais la nuit tombait. Les patrouilles annoncent qu'à une lieue à la ronde tout était tranquille; mes deux parlementaires pouvaient arriver à chaque instant; nous restons en place, et je fais allumer les feux de bivac. A la lueur du crépuscule j'aperçois quelques soldats qui profitaient de la nuit pour s'évader ; loin de les faire poursuivre, je m'éloigne. Enfin , le 9, à deux heures du matin , nos deux braves amis arrivent de Berne , apportant notre capitulation , signée par Schauenbourg ;
d Les 'bataillons du Bailliage de Cerlier, la Légion d Romande , et les dragons de la compagnie Fischer, 9 promettent de ne point porter les armes contre la Ré- » publique Française. Le général en chef de l'armée » Française leur accorde sous cette condition de rentrer » dans leurs foyers avec armes et bagages. Il leur sera 9 fourni* une escorte pour prévenir toute insulte qui » pourrait leur être faite de la part des troupes Fran- * çaises.
d Au quartier-général des troupes Françaises à Berne, » 1 7 ventôse an VI. Le général de division ,
. 3 Schauenbourg. » • <r L'escorte sera fournie par les troupes cantonnées d à Arberg, sur la demande de Mr Fischer, capitaine » de dragons. La promesse de ne point porter les armes j> contre la France sera remise entre les mains de Tof- » ficier commandant l'escorte qui lui sera donnée.
» L'adjudant-général, chef de l'état-major,
» DrëlIONT. 9
Comme cette capitulation était accordée pour un corps de quelques mille hommes, et que six cents Vaudois restaient seuls sous les armes, les officiers de la Légion Romande craignirent que les généraux français ne s'en prévalussent pour annuler cet acte. Ils trouvèrent donc plus prudent d'opérer la retraite en pelotons isolés par le comté de Neuchàtel. Consultés individuellement, les soldats Vaudois préférèrent ce dernier parti. Mr de Montmolin , commandant le bataillon neuchàtelois au pont de Thièle, consentit à donner passage, mais sous la condition que les armes de la Légion resteraient en dépôt à l'arsenal du château neuchàtelois de Thièle. La Légion prend les armes et traverse le pont par pelotons, qui, arrivés sur la rive neuchâteloise, déposent leurs armes auprès des six pièces de canons conservés par la Légion, a Je ne gardai que les drapeaux, dit le colonel , j'assignai mes soldats dans divers lieux de la principauté de Neuchàtel , pour y recevoir chacun son décompte, et un double de la capitulation. Après quoi , mes braves partirent , emportant ma stérile gratitude, mes regrets et mes vœux. »
Arrivé à Neuchàtel, le colonel de Rovéréa, inquiet sur le sort de ses soldats à leur rentrée dans leur pays , adressait la lettre suivante à l'Assemblée Représentative du Pays de Vaud :
ce Messieurs! Les événements de la guerre, ayant » amené l'honorable licenciement de la Légion Ro- » mande, formée de volontaires du Pays de Vaud, qui j> voulurent rester fidèles au serment prêté à leur an- » cien souverain, j'ai l'honneur de vous adresser la ca-
d pitulation que leur a accordée le général en chef de a> l'armée française. J'espère qu'en vertu de cette cad pitulation, ces braves gens ne seront nullement in- » quiétés chez eux. La distinction flatteuse et exclusive * aux troupes sous mes ordres de pouvoir rentrer dans d leurs foyers avec armes et bagages, doit jeter quelque » lustre sur le peuple que vous représentez.
d C'est à la justice et à l'humanité de mes compaj> triotes que je recommande mes compagnons d'armes. » C'est à plusieurs titres qu'ils méritent de la part de d mes compatriotes, l'entier oubli de la différence d'o- » pinion qu'ils manifestèrent.
d On m'assure que vous m'avez personnellement pros- » crit; je ne me permets aucune observation sur ce pro- » cédé; seulement, je vous prie de vouloir bien me le d notifier positivement.
» Je suis parfaitement, Messieurs, votre très-humble » serviteur.
» Le colonel db RovrfaÉA.
» Ncuchâtel, 9 mars 1798. »
Ainsi finit cette Légion Romande, nommée Légion Fidèle par beaucoup de Yaudois, tandis que d'autres appelaient, par mépris, Vendéens, ces soldats qui, en combattant l'étranger, croyaient défendre leur patrie.
§ II. Gouvernement Helvétique.
Réclamations contre l'institution d'une république unitaire. — Brune institue trois républiques, la Rhodanique, l'Helvétique, le Tellgau. — Le Directoire révoque cet arrêté de Brune.
— Le gouvernement helvétique se constitue. — Résistance des Petits Cantons ; ils défendent leurs anciennes constitutions ; ils acceptent la constitution unitaire. — Résistance du Haut- Valais. — Réclamations du Directoire helvétique contre les exactions des Français. — Ochs et Laharpe , directeurs. — Alliance offensive et défensive avec la France. —
— Serment civique. — Massacre de Stantz. — Les Autrichiens s'emparent des Grisons. — Auxiliaires helvétiques ; légion helvétique. — La Société populaire de Lausanne ; ses adresses séditieuses. — Les Sociétés populaires abolies. — Procès et condamnation de Reymond , rédacteur du Régénérateur, — Les Emigrés suisses ; leur projet de contre-révolution. — L'Helvétie théâtre de la guerre- — Masséna , l'archiduc Charles et Suwarof. — Armée helvétique; les Elites du Léman. — Bataille de Zurich. — Contributions imposées par Masséna; réclamations du Directoire. — Bonaparte, premier consul. — Dissensions entre les Conseils et le Directoire. — Chute du Directoire f provoquée par le gouvernement consulaire. — Commission exécutive. — Passage du S'-Bernard par Bonaparte ; Marengo. — Constitution Helvétique imposée par Bonaparte. — Diète Helvétique ; elle modifie la Constitution ; elle est dissoute et remplacée par un Sénat. — Réding , Landammann ; réaction fédéraliste. •— Les unitaires renversent le gouvernement de Réding. — Assemblée des notables. — Nouvelle Constitution helvétique.
La victoire de l'étranger, le pillage des trésors, l'enlèvement des arsenaux, les violences et Favidité des munitionnaires et des commissaires français, indignèrent les paysans de la vieille Suisse. Cette indignation ne connut plus de bornes, lorsqu'ils virent l'étranger prétendre leur imposer une constitution qui n'avait égardr
ni à leurs besoins, ni à leurs habitudes, ni à leurs préjugés. Dans les campagnes de Zurich, de Lucerne, de S'Gall, dans le Thurgau, le Tockenbourg, le Sargans et le Rheinlhal , s'élevèrent des réclamations unanimes. Les Petits Cantons allaient plus loin; leurs députés se réunissaient pour délibérer sur l'acceptation de la Constitution; ils la rejetaient à l'unanimité , et une adresse rigoureuse le faisait connaître à Brune : « Les Petits » Cantons, disait l'adresse, avaient depuis plusieurs D siècles une Constitution basée sur la liberté et l'égaj> lité; ne possédant au monde d'autres biens que leur * religion, leur indépendance, d'autres richesses que d leurs troupeaux, leur premier devoir est de les défen- » dre. j>
La Constitution n'était donc acceptée qu'à Bâle, par l'influence d'Ochs, son auteur; dans le Pays de Vaud, par la nécessité; par la terreur, dans les Cantons occupés par l'armée française. Cet état de choses, cette répulsion populaire, donnèrent alors à Brune l'idée de former de l'ancien Corps Helvétique, trois républiques indépendantes : la République Rhodanique, formée du Pays de Vaud jusqu'à Nidau, du Canton de Fribourg, du Gessenay, de l'Oberland, du Valais et des Bailliages Italiens; la République du Tcllgau, formée des Petits Cantons; la République Helvétique, composée des autres contrées de l'ancienne Confédération.
Ce plan, que Laharpe et Ochs avaient originairement écarté, dit le général Jomini*, était appuyé par Man-
* Jomini. Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution. L. XII.
gourit et Félix Desportes : le premier, résident français en Valais, le second, à Genève ; enfin, par les menées de Genève, qui espérait conserver son indépendance , et, peut-être, accroître son territoire, au milieu de ces changements politiques. La position de Genève justifiait ces démarches. Depuis la lin de Tannée 1797, elle se trouvait dans un état de blocus : un arrêté du Directoire in^ terdisait toute communication de la France avec cette ville, et, depuis rentrée de la division Ménard dans le Pays de Vaud, elle n'avait plus de relations avec la Suisse. Dans cette position intolérable, les politiques genevois, voyant la ruine de leur ville, penchaient pour la République Rhodanique , dont ils espéraient fixer la capitale. Mais le sort de Genève était fixé par le Directoire. Brune s'en tint donc à son premier projet, et, pour témoigner quelques égards aux Vaudois et aux Bâloisj il désignait Lausanne pour capitale de la Rhodanic, Bâle pour capitale de la République Helvétique, et, par son arrêté du 26 ventôse, il faisait connaître sa volonté à la Suisse. Il composait la République Helvétique de douze Cantons : Bàle, Argovie, Baden, Schaffouse , Zurich , Thurgovie , S1 Gall , Appenzel , Sargans , Lucerne , Berne et Soleure. Des Petits Cantons il formait la République de Tellgau, en leur laissant leurs institutions démocratiques , et leur donnant la garantie de leur indépendance et de leur religion.
La Suisse entière, les Petits Cantons exceptés, murmurait contre un démembrement que rien ne justifiait. A Lausanne, dans la Société des Amis de la Liberté, les plus vives discussions s'engageaient à ce sujet : « Les
9 uns, dit son bulletin, réclament la République Helvé- » tique une et indivisible; les autres défendent la Réx) publique Rhodanique, et préfèrent être un petit peu- » pic de frères, plutôt que de s'associer aux Allemands; » quelques-uns demandent que plutôt on se joigne à la » France... » — <r Je vous ai déjà parlé plusieurs fois de d la difficulté de nous associer à la Suisse allemande , d disait un membre. Le langage, les mœurs, les préjuges d nationaux, tout s'oppose à cette réunion... Je vous le » demande, quelle figure feraient à Lucerne les légis- » lateurs que l'on vient de nommer, et dont la plupart » ignorent absolument la langue allemande? Comment d veilleraient-ils à vos intérêts, à ceux de la liberté et de » l'égalité? Ne joueraient- ils pas dans le corps légisd latif le rôle d'hommes de bois?... Vous connaissez la u haine immortelle qui a toujours subsisté entre les » Welches et les Allemands. Cette baine, loin-d'ètre d diminuée, parait s'être accrue par la dernière guerre... d Si vous aimez votre patrie , si le Pays de Vaud vous est j> cher, si vous désirez la prospérité de votre ville, acd ceptez le projet de cette République, et Lausanne, le i> centre du gouvernement , deviendra riche et floris- » santé, par son commerce, son activité et son industrie. d Nous n'en demeurerons pas moins liés à l'Helvélie.... » On s'élève contre le lot que Brune nous offre, et, cej) pendant, c'est la fleur de la Suisse, les pays les plus » fertiles , les plus riches , les plus variés en produc- » tions. d — « Je préférerais être Français , s'écrie le v citoyen Piccard, plutôt que de faire partie de la Réi> publique Rhodanique, qui sera la proie du premier
d qui voudra la saisir. » — « Citoyens, prenez garde à x) vous, dit Reymond, les aristocrates profitent de l'état de d doute où nous sommes, pour semer la division parmi a nous. Ils disent à l'un : il faut la République Lëma- » nique; à l'autre, Y Helvétique peut seule nous sauver; d à un troisième, la Rkodanique est préférable, et par d ce moyen ils cherchent à diviser les patriotes \ j>
Laharpe, encore à Paris, représenta au Directoire les funestes conséquences du projet de Brune. <r L'on ind dispose gratuitement les Suisses, disait- il aux diree- » teurs, en enlevant à la France le résultat qu'elle at- » tend de la destruction des anciens gouvernements; » car il n'y ay ni unité, ni confédération, dans les trois » Républiques, qui remplacent l'ancien Corps Helvé- » tique, » Le Directoire fut frappé de cette imprudence : mais pour la réparer, il en commit une autre r en chargeant l'ex-conventionnel , Lecarlier, d'organiser,, même par la force des armes, la République Helvétique,. suivant la constitution improvisée à Paris. Brune reçut des ordres dans ce sens,- et, le 22 mars, il dut annoncer au peuple de tous les Cantons , que le projet de la République Rhodanique était abandonné.
Cependant, les Canton* du- Nord- et de l'Ouest nommaient les membres des corps législatifs et des chambres administratives. Après une assez vive résistance, les campagnes de Zurich, de Lu cerne, du Toggenbourg, de l'AppenzelI et de la Thurgovie, adoptèrent la Constitution. Les Petits Cantons persistèrent dans leur refus.
* L'Amvdc la Liberté. 91-103.
un- u.*
b62 GOUVERNEMENT HELVETIQUE.
« Celle Constitution, disait leur clergé, est condamnée j> par le Saint Siège, comme impie, scandaleuse; elle d renverse l'édifice religieux , elle fonde la licence , la j> sédition , la tyrannie. » Ces Cantons se réunirent en Diète, le 1er avril, à Schwytz, où ils décidèrent d'envoyer une dépulation h Paris, pour demander le maintien de leurs anciennes institutions. Mais lorsque leurs députés se présentèrent à Berne chez Schauenbourg général en chef, depuis le départ de Brune , qui avait été appelé au commandement de l'armée d'Italie, et lui demandèrent des passeports et une recommandation pour le Directoire , ils furent accueillis par un refus, et par la froideur la plus dédaigneuse. L'irritation populaire fut alors à son comble, à Schwytz, à Uri, à Unterwald et à Zug ; elle gagna toutes les campagnes de Lucerne et de TÂrgovie catholique. Schauenbourg interdit aussitôt toutes communications entre les habitants des Cantons réunis à la République Helvétique, et ceux des contrées rebelles aux ordres de la République Française. Une catastrophe devint désormais imminente.
Tandis que la plus grande partie de l'Iieivétie était ainsi agitée, notre Assemblée Provisoire maintenait Tordre et la tranquillité dans le Pays de Vaud ; elle calmait les passions , réprimait les écarts des clubs politiques , et, par la seule persuasion, paciûait S" Croix et les Ormonts , et parvenait à rassurer les communes qui s'étaient prononcées pourLL. EE. de Berne. Les Electeurs, nommés par le suffrage universel , étaient rassemblés à Lausanne, et s'occupaient des nominations que leur attribuait la Constitution Helvétique. Ces nominations
terminées, l'Assemblée Provisoire, et le Corps Electoral, se réunissaient, le 30 mars, dans la cathédrale, où les nouveaux magistrats étaient proclamés et présentés au peuple , dans Tordre suivant :
Chambre Administrative: Pierre - Maurice Glayre, de Romainmôtier; Henri Monod, de Morges; Louis Auberjonois, d'Yverdon; Vincent Perdonnet, de Vevey ; Elie Bergier, de Lausanne.
Sénat: Jules Muret, de Morges; Louis Frossard de Saugy, de Moudon; Urbain Lafléchère, de Nyon ; Jean- Louis BerthoJet, de Corseaux.
Grand- Conseil : F. Milliet, de Chavornay ; L. Deloës, d'Aigle; B. Grivel, d'Aubonne; L. Secrétan, de Lausanne; J,-L. Pancbaud, de Moudon; Bourgeois, dë S1 Saphorin sur Morges; J.-L. Maulaz, de Fiez; H. Carrard, de Fcy.
Tribunal Suprême : Henri Polier, de Lausanne.
Tribunal de Canton: F. Delachaux, d'Onnens; L. Lambert, d'Yverdon; B.-J. Briod, de Lucens; H. Potterat, d'Orny; J„-L. Manuel , de Rolle; Ç.-A. Jacquier, d'Echallens; L.-G. Solliard, de Cossonay ; L. Burnier , de Lutry ; J.-D. Convers, de Ballens ; J.-F. Fayod , de Bex; Plu Seerétan, de Lausanne; L. Rochat, de la Vallée; E. Dubocbet, de Montreux.
Après cette cérémonie, terminée par un sermon de circonstance, prononcé par le doyen Bugnion, la Chambre Administrative entrait immédiatement en fonctions, revêtue de la plénitude des pouvoirs législatifs et exécutifs que lui conférait la Constitution , jusqu'à la mise en activité des Conseils Helvétiques , et chargeait provi-
soirement Maurice Glayre des fonctions de Préfet du Léman. Celui-ci nommait les Sous-Préfets de Districts, et un Agent National auprès de chaque Municipalité. La Chambre Administrative, présidée par Henri Monod, régularisait l'administration judiciaire, eu transformant les Cours Baillivales en Tribunaux de Seconde Instance ; elle attribuait au Lieutenant-Baillival et à ses Assesseurs, les affaires de contraventions aux règlements des Péages, sous bénéfice d'appel au Tribunal du Canton ; elle déférait au président du Tribunal de Seconde Instance , les causes portées naguère à la Cour-Sommaire des Baillis; elle conservait les Consistoires comme juges en première instance de toutes les causes consistoriales , sous bénéfice d'appel au Tribunal du Canton. Dans la même séance, celle du 2 avril, la Chambre Administrative levait le séquestre imposé sur les biens des bourgeois de Berne et de Fribourg : a Considérant, dit-elle, que ce » séquestre, mesure rigoureuse, justifiée par les cird constances, devait cesser avec elles; considérant que d les bourgeois de Berne et de Fribourg ne sont plus des » ennemis à comprimer, et, qu'au contraire, la Constid tution les appelle à une communauté d'intérêts et de d patrie, et que sous peu de jours, nous ne ferons plus a qu'un peuple de frères. » Enfin, la Chambre Administrative donnait des garanties aux citoyens et aux communes , qui , dans les premiers jours de la révolution , avaient pourvu à l'emprunt Ménard, et, dans ce but, elle faisait taxer les domaines nationaux , et les donnait en hypothèque , jusqu'à la concurrence de la somme versée par les créanciers de cet emprunt.
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Tandis que la Chambre Administrative gagnait la conliancc générale par ces sages mesures , et habituait le pays au nouvel ordre de choses , en conservant des institutions locales auxquelles on était habitué, et en ne changeant que leurs noms, les sociétés politiques , les clubs, nés de la révolution, agitaient le Canton, fntre toutes, la Société des Amis de la Liberté se faisait remarquer par ses motions , ses pétitions collectives , ses menaces contre les ci-devant, et surtout par des processions, où figuraient deux jeunes femmes, représentant les déesses de la Liberté et de l'Egalité. Elle promenait dans les rues de Lausanne les bustes de Rousseau et de Guillaume-Tell , et les plaçait dans l'église de S1 Laurent, siège des séances de la société. Déjà l'Assemblée Provisoire, sur la demande des pasteurs de Lausanne , avait décidé, le 26 mars , que S* Laurent fût rendu au service divin , et rétabli dans sa primitive simplicité. La Chambre Administrative maintenait cette décision, et interdisait aux sociétés politiques de délibérer, de tenir des procès- verbaux, de correspondre en tr elles, et d'adresser des pétitions en leurs noms; elle les plaçait sous la surveillance du Préfet et de ses agents.
Enfin, la majorité des Cantons de la République Helvétique étant constituée, les représentants de ces Cantons se réunissaient , le 12 avril, dans la ville d'Arau, et se séparaient ensuite, suivant leurs attributions, les uns, pour former le Grand-Conseil, les autres, le Sénat. L'avocat Kuhn, de Berne, était nommé président du Grand-Conseil , et le Sénat choisissait pour le présider, l'auteur de la Constitution, Pierre Ochs de Bâle. Ces
Conseils élisaient Luc Lbgrand de Bâle, Maurice Glayre de Romainmôtier, Victor Oberlin de Soleure, Louis Bat de Berne, et Pptpfbr de Luccrne, membres du Directoire Exécutif.
Les Directeurs étaient attachés aux nouvelles institution^ , mais tous étaient modérés dans leurs opinions. L'un d'eux, notre compatriote Maurice Glayre,. avait passé vingt -trois ans au service du malheureux roi de Pologne, Stanislas-Auguste. Appelé aux fonctions de secrétaire particulier de ce monarque, en 1764, il avait été, en 1768, secrétaire d'ambassade à Pétersbourg, y était resté comme ministre chargé d'affaires , et avait vu mûrir les tristes plans qui amenèrent le partage de la malheureuse Pologne. Rappelé à Varsovie, Maurice Glayre servit, soit dans le cabinet intime, soit dans des missions diplomatiques à Paris et à Berlin , et la Diète lui accorda spontanément la nationalité polonaise. Après le partage de la Pologne, Glayre revint en 1780 dans le Pays de Vaud. La révolution le surprit dans sa retraite de Romainmôtier. Il discernait les avantages et les inconvénients de l'administration bernoise; il souhaitait des améliorations, mais non une séparation. Quand la force des choses amena cette séparation , il se fit un devoir de s'attacher à l'indépendance du Pays de . Vaud , et il contribua à pousser les magistratures des villes à se mettre à la tète du mouvement*.
Mais, les premiers jours du règne de Tunitarisme commençaient sous de sanglants auspices. Tandis que
* HUt. de la Républ. H eh. I r 58.
trente mille baïonnettes françaises imposaient une république unitaire à des populations, divisées de mœurs, de langues, d'intérêts et de religion, les populations alpestres du centre de la Suisse prenaient les armes, et, d'un commun accord , juraient de défendre jusqu'au dernier homme, leur patrie , leur liberté, et les institutions démocratiques dont elles jouissaient depuis des siècles. Les Petits Cantons se réunissaient en. confédération, nommaient un Conseil de la Guerre, et appelaient Aloïs Réding à la tête de leur armée. Les proclamations du Directoire Exécutif et des Conseils de la République Helvétique, les menaces du général de l'armée française furent inutiles. Les Petits Cantons firent irruption dans le Canton de Lucerne et dans l'Oberland. Il y eut une guerre courte-, mais sanglante. Après celte lutte héroïque, les Petits Cantons traitèrent, le 3 mai, avec Schauenbourg , qui perdit trois mille de ses soldats dans lès Thermopyles de la Suisse primitive \ Les mêmes haines contre les nouvelles institutions,
les mêmes excitations, soulevèrent le Haut -Valais, et attirèrent sur ses populations les fléaux d'une guerre d'extermination. Les Vaudois durent combattre pour la Constitution Helvétique. Nous devons les suivre dans cette déplorable expédition.
Les Petits Cantons luttaient encore, lorsque le dixain de Rarogne se soilevait. Déjà le corps électoral du Valais, rassemblé à Sion , avait nommé ses députés aux Conseils
* Voyez Zschokke. Hist. de la Chute des Cantons Forestiers. — Tillicr. Hist. de la Rép. Helvétique. 1 , 41-54.
568 GOUVEBXEMENT HELVÉTIQUE.
delà République Helvétique, et les membres de la Chambre Administrative, lorsqu'on apprenait que Conches et Louëscbe s'étaient réunis au dixain soulevé. Le 5 mai, on annonçait à Sion les progrès des Haut-Valaisans, dont les avant-postes étaient entrés à Sierre. a Dix Electeurs, chargés de les détromper , dit le rapport au Directoire , furent envoyés auprès d'eux. Ils furent maltraités et retenus prisonniers. Le Corps Electoral se dispersa ; le Résident français , ftfangourit , et le Gouvernement provisoire, se retirèrent à S* Maurice. Mangourit , qui avait épuisé tous les moyens de conciliation, se vit obligé d'en appeler à la force. Il demanda des secours au Préfet du Léman, le citoyen Henri Polier. » Le 7 mai, deux mille Haut-Valaisans descendent à Sion , dont la garnison valaisanne capitule et livre son artillerie. Deux bataillons vaudois, commandés par les citoyens Blanchenay-Bridel et G. Bergier, et une batterie de six canons , se rassemblent à Yevey, et sont mis sous les ordres de l'adjudantgénéral Bergier de Lausanne, ancien officier au service du Piémont. Cette troupe entre le 8 au soir à S* Maurice, et le lendemain à Martigny.
« Les Vaudois, dit le rapport du général Bergier, » prirent position, le 10 de mai au matin, ayant la d Dranse pour couvrir le front, le vieux château de Mar- » tigny couvrant l'aile droite , le Rhône et la montagne » de Fola terne appuyant l'aile gauche. Le 13 au matin r » deux députés du Haut- Valais se rendirent à mes quar- » tiers pour entrer en négociations. Je leur donnai pour » ultimatum qu'il n'y aurait lieu de traiter avec les re- » belles qu'au préalable :. 1 0 Le Haut- Valais acceptât la.
d Constitution Helvétique purement et simplement; » 2° Que les Représentants du Peuple , les Electeurs et » toutes autres personnes détenues à Sion par une suite » de la révolte, ne fussent remis, eux et leurs familles, » en toute sûreté, aux avant -postes de mon armée; » 3° Que les insurgés eussent à évacuer tout le terrid toire du Bas-Valais, et la ville de Sion jusqu'à Sierre ; » 4° Qu'ils réuuissent quatorze otages des plus notables, » deux de chacun des ci-devant dixains, accordant pour » l'exécution de ces articles une suspension d'hostilités d jusqu'au 15, à six heures du matin, x>
Le 14, ces conditions étaient acceptées parles Haut- Valaisans, qui commençaient leur mouvement de retraite, évacuaient des postes avantageux, tels que le pont de Riddes , qui était immédiatement occupé par les Vaudois. Cependant, un bataillon français et deux compagnies de hussards arrivaient à Martigny par S1 Gingolph, et venaient renforcer les Vaudois devant Sion. Une <lemi-brigade et un escadron de hussards qui passaient à Lausanne, étaient dirigés à la hâte sur le Valais. Le même jour, le général Bergier quittait Martigny et se vendait à Bex , où il remettait le commandement en chef au général de brigade, Lorge, envoyé par Schauenbourg en Valais.
Mais , Lorge n'était point satisfait des conditions que Bergier avait imposées aux Valaisans ; car, aussitôt après son arrivée à Bex , il écrivait à Schauen bourg : a J'arrive d à Bex, mon général, et le citoyen Mangourit m'in- » forme que les rebelles avaient demandé à capituler. d Demain, je ferai jousser une vigoureuse reconnais-
!>70 GOUVERNEMENT HELVETIQUE.
» sance, où je serai moi-même, et s'ils sont toujours v dans les mêmes dispositions de eapiluler, voici les d conditions que Mangourit et moi sommes convenus d de leur imposer : 1 ° 600,000 fr. de contribution prod visoire; 2° Le désarmement des rebelles; 3° Des s> ôtages; 4° S'ils n'acceptent pas ces conditions, je les » attaque après-demain, et vous en rendrai bon compte. » Toutes les troupes ne sont pas encore arrivées. Le » chef du 2m* bataillon de la 16™ demi-brigade légère, » Montserrat, est à S* Maurice et en avant. »
On le conçoit, les chefs des Haut-Valaisans, qui avaient eu grand'peine à engager leurs gens à accepter la capitulation proposée par le général vaudois, Bergier, ne purent se faire écouter de leurs gens, lorsqu'ils présentèrent les conditions de Lorge. Furieux , les Yalaisans jurèrent de se faire exterminer jusqu'au dernier homme, plutôt que de poser leurs armes, et forcèrent leurs chefs à marcher. <r Ah! tu ne veux pas nous commander, i>«parce que tu as peur que les Français brûlent ta mai- » son ! Eh bien, pour t'ôter ce souci, nous allons la brud 1er nous-mêmes , j> dirent les paysans au jeune comte de Courten, leur commandant en chef. Courten cédaf et la lutte commença le 18. Laissons les généraux français raconter cette lutte.
« Le général Lorge au général en chef Schauenbourg. Je vous rends compte, mon général, de ce qui s'est passé à la bataille de Sion. J'envoyai, le 17, un parlementaire aux rebelles, pour les engager à poser les armes et à s'abandonner à la générosité française. Ces misérables ont refusé d'ouvrir ma dépèche , et ont menacé de tuer
l'officier qui en était porteur, il n'a eu que le temps de se retirer à toute bride et a essuyé quelques coups de carabine. Indigné de cette conduite , j'ai mis les troupes en mouvement. Le 18, à trois heures du matin, elles passaient le pont de Riddes sur le Rhône. Arrivé à la hauteur du village d'Ardon, j'ai fait marcher le bataillon Montserrat, de la 16me légère, par des rochers impraticables pour prendre l'ennemi sur sa droite. Je côtoyai le Rhône avec la 31 me demi-brigade, le 18me de cavalerie et un détachement du 8me hussard, deux bataillons Vaudois, quelques compagnies de leurs tirailleurs, et leur artillerie. — Je n'ai point tardé à rencontrer les Valaisans; ils étaient retranchés derrière la Morge, torrent impétueux et profond. Leur ligne de bataille , parfaitement établie et flanquée, ce qui n'a point laissé de m'étonner, offrait un corps de cinq à six mille hommes. Quoique du double inférieur en nombre, je n'ai point hésité à les attaquer. J'ai négligé leur centre et leur droite, que j'ai amusé avec quelques tirailleurs, et ai fait vivement attaquer la gauche par quelques compagnies soutenues d'un feu très-vif de six pièces d'artillerie des Vaudois. — L'ennemi, bien loin de s'épouvanter, descendait de ses positions et se rapprochait de nos troupes. J'ai senti qu'il n'y avait pas de temps à perdre. J'ai fait avancer le 1er bataillon de la 31 me, soutenu par le second, avec ordre de franchir le torrent au pas de charge, et d'emporter la position, énorme rocher, se prolongeant jusqu'à Sion. Les malheureux Valaisans ne se sont retirés qu'à brûle-pourpoint, en livrant toutefois un nouveau combat à chaque dent de rocher. Dès que
nous avons été en présence de Sion ils ont arboré le drapeau blanc, et déjà un détachement de hussards s'avance vers la porte, lorsqu'au même instant une décharge de mitraille et de petites armes, tue un officier et quelques hussards. Alors je n'ai plus été maître des troupes; la ville est escaladée et on y a fait un massacre horrible de l'ennemi qui tirait des fenêtres... » «L'armée » entre en masse, dit le résident Mangourit dans sa pro- » clamation, un combat opiniâtre étend le champ de la » destruction; à la mort succède le pillage. »
Tandis que Lorge attaquait Sion, Montserrat, avec son bataillon de la 16me légère, attaquait les Haut- Valaisans sur leur droite.
« Je me portai, dit-il , par les montagnes, au village d'Aillon, croyant tourner les postes ennemis. Mais leur ligne était tellement prolongée, que j'ai été obligé de remonter jusqu'aux sources de la Morge. Pendant cette marche que l'ennemi, embusqué sur les rochers de l'autre revers de la gorge, rendait extrêmement pénible, j'ai fait attaquer par trois compagnies la chapelle de Chaudeleu , défendue par deux petites pièces de canon et six cents hommes, dont les forces étaient doublées par la localité. Je croyais, par cette attaque, les occuper de manière à attirer toutes leurs forces sur ce point. Mais leur nombre, dans toute cette gorge, était tel, que chaque rocher demandait un nouveau combat. Le chemin , large de deux pieds, et pratiqué sur des précipices affreux, offrait peu de ressources pour l'attaque. Cependant, les soldats de la liberté, accoutumés à vaincre, n'ont été arrêtés, ni par le feu roulant de l'ennemi, ni
par les torrents et les chutes d'eau , ni par des grêles de pierres qu'on faisait pleuvoir sur eux .... Les rochers ont été pris à l'assaut, si je puis m'exprimer ainsi, et le point de la Chapelle s'est trouvé tourné .... C'est ici que le combat a été terrible. Forts de leur nombre, et encouragés par le fanatisme , les Yalaisans , réunis et rangés en bataille, faisaient la plus vigoureuse résistance. Trois fois, les trois compagnies qui attaquaient la Chapelle , avaient été obligées de se retirer, et trois fois elles reprenaient la position, où elles combattaient jusqu'à l'arrivée du reste du bataillon. J'ai fait de suite battre la charge, nous nous sommes alors précipités sur ces hordes de fanatisés, et prés de trois cents ont mordu la poussière... Dans cette journée, presque la totalité du bataillon a reçu des blessures , qui attestent , et le courage avec lequel il a combattu, et l'acharnement de ceux qui le combattaient, i>
<r II faudrait, mon général, voir cet affreux pays, pour s'en faire une idée, dit Lorge à Schauenbourg. Malgré tous ces obstacles, nos troupes se sont réunies. Aujourd'hui, j'occupe Louësche, demain, nous serons dans Bricg, et maîtres du passage important du Simplon. Les rebelles m'envoyent des parlementaires, et je regarde la guerre comme terminée. Tout le monde a fait son devoir... Les troupes Yaudoises et leur artillerie ont donné avec un grand courage. Le chef de brigade commandant l'artillerie , a eu son cheval tué sous lui. »
Le lendemain de la prise et du sac de Sion, Lorge écrivait à la Chambre Administrative du Léman :
« Je dois vous instruire, citoyens, que la partie fie
» vos troupes qui a donné à la bataille de Sion , s'est » battue comme des Français. C'est avec infiniment de » plaisir que je lui donne ce tribut d'éloges et de recono naissance. — Les citoyens Clavel, Debons, et autres » officiers, m'ont accompagné dans toute cette affaire. d Votre estimable cbef de la brigade d'artillerie (corps » qui a parfaitement fait son devoir), le citoyen Doxat , d a eu son cheval tué sous lui. — Si jamais les circon- » stances rappellent auprès de moi les bataillons du » Léman, je les verrai servir avec satisfaction à côté » des soldats Français. »
Le Haut- Valais , vaincu après cette résistance désespérée, se soumit. Lorge le désarma, et lui imposa une contribution de 150,000 francs. Plus de soixante des
principaux citoyens, dans leur nombre des vieillards , furent enfermés à Ghillon. Tout le Haut- Valais fut dévasté.
La Chambre Administrative du Léman ût un appel à ses concitoyens pour soulager tant de misères. On fit des collectes dans toutes les communes vaudoises, et des secours abondants furent envoyés dans le Valais. Cependant, la position des prisonniers entassés à Cbillon était affreuse. La Chambre Administrative de Lausanne s'en plaignit au Directoire, qui s'adressa en ces termes à Schauenbourg :
« Le Directoire ne saurait être insensible aux maux » que souffrent les prisonniers du Valais , qui , entassés » dans la forteresse de Chillon, y respirent à peine un » air salubre. Il vous donne communication d'une lettre a de la Chambre Administrative du Léman, en date du
s 2 juin, à ce sujet. Vous y verrez, citoyen général, que » les larmes des détenus , leurs angoisses , les douleurs .» que les blessures font éprouver à quelques-uns, la » vieillesse même, commandent leur élargissement. — d Le Directoire vous prie de ne pas user à leur égard j> du droit du vainqueur, mais de les traiter comme ceux » des Petits Cantons, que la victoire avait également » remis entre vos mains. » Schauenbourg fit des observations sévères au général Lorge. « Après la victoire , » lui dit-il , l'humanité doit reprendre ses droits. C'est » ainsi que j'en ai agi avec les Petits Cantons, et mon & intention est que les prisonniers du Valais soient traid tés avec la même modération... Il est temps de rendre » à leurs travaux, à leurs familles, ces tristes victimes j) du fanatisme et de l'oligarchie. Vous voudrez bien, en » conséquence, rendre sur-le-chainp à la liberté, tous » les hommes qui n'ont été qu'égarés et séduits. »
Ce fut seulement après ces désastres que les pays de l'ancienne Confédération se trouvèrent réunis dans la République Helvétique. Toutefois, à l'exception de Genève, de Mulhouse, et d'une partie de l'Evêché de Baie, incorporés à la France, et des Grisons, dont le sort n'était point encore décidé.
Cependant, la République Helvétique avait à supporter tous les maux d'un pays conquis. Les Commissaires français, entr'autres Rapinat, écrasaient de leurs exactions notre malheureuse patrie. La route de Bâle au S1 Bernard était couverte de troupes françaises , qui se rendaient à l'armée d'Italie, et les communes que traversait cette route étaient ruinées par des réquisitions
de toute espèce. Des plaintes s'élevaient de toutes parts. Le Directoire envoyait vingt mille francs dans le Léman pour soulager les communes ; mais le fardeau n'en était pas moins insupportable, s Citoyens, disait, le 2 » juin, le député Panchaud de Moudon, au Grandj> Conseil, nous nous occupons des droits féodaux; mais » n est-il pas plus instant de soulager le peuple dans » les maux que le passage des troupes françaises lui » cause continuellement. D'affreux désordres se pasj> sent dans le canton du Léman. Six grenadiers fran- » çais ont, près de Moudon, tué un paysan sur la route, » sabré un malheureux charretier, maltraité un cabat> retier et sa femme. Leurs chefs les ont fait arrêter, » mais en attendant, le peuple souffre, et demande un » prompt soulagement .... » Des députés ajoutent à ce tableau le récit des désordres dont leurs Cantons ont été les témoins. — « L'Assemblée écoute, frémit, dit » le bulletin de ses séances; elle garde le plus morne » silence. . . . Huber, Desloës, Soutier,- expriment les » sentiments qui oppriment leurs cœurs... » Le Directoire fit de vives réclamations au gouvernement français, et l'avocat Bégoz d'Aubonne, ministre des Relations extérieures , écrivit au Ministre Helvétique à Paris :
« Les malheurs de notre République nous obligent à js> vous écrire de nouveau. De toutes parts ce n'est qu'un j> cri ! Sans cesse de nouvelles vexations de la part des » militaires français ; des réquisitions sans nombre accax> blent nos malheureux campagnards, dans un moment j> où les foios vout être recueillis; un caporal ne se j> fera aucun scrupule d'enlever des chevaux à la char-
v rue, pour se faire conduire à sa destination; les Corn- » missaires ne mettent point de justice à la répartition » des troupes. Des villages sont dans la plus affreuse » détresse; il ne leur reste rien que le désespoir. Leurs » requêtes et leurs réclamations nous donnent tout S » craindre. Ce n'est plus seulement l'accent du mal- » heur, c'est celui du ressentiment .... Veuillez reprev senter au Directoire français avec combien peu de p ménagement on nous traite; exprimez que le méconj> tentement est à son comble, qu'il y a tout à craindre 2> que ce peuple, longtemps calme, ne se lève, et venge i> sa ruine sur nous qui l'avons conduit, et sur ceux qui t> maintenant l'oppriment... Le Directoire Helvétique, d navré de toutes ces calamités, vient, dans les deux d lettres que je joins ici , de faire les réclamations les d plus pressantes à Rapinat et à Schaucnbourg *. »
Tandis que ces calamités accablaient la patrie , le Directoire et les -Conseils législatifs devaient mettre en activité une Constitution , dont chacun des articles blessait les usages et les droits d'une grande partie des po pulations. Ainsi : la division de l'Hclvétie en districts; l'organisation de l'armée, en active et sédentaire. Enfin, la question des biens nationaux , la question des biens des couvents, celle des impôts, l'organisation des communes , et la question des bourgeoisies , absorbaient les séances du Sénat et du Grand-Conseil, et étaient autant d'occasions de troubles, dont la répression était dévolue à la force armée française.
* Bégoz. Correspondance inédite.
Cependant, si l'appui de la France aplanissait beaucoup de difûcultés aux Conseils Helvétiques, la dignité nationale souffrait cruellement de cette tutelle étrangère. Les extorsions des commissaires français, et leur Arrogance, ne connaissaient plus de bornes. L'un d'eux mettait sous les scellés les caisses de Lucerne. A Zurich, les commissaires Rapinat et Rouhière, accompagnés de soldats français, sommaient la Chambre Administrative de leur remettre les clefs du trésor, et sur son refus , ils faisaient forcer les serrures , et enlevaient l'argent de ce trésor. Rapinat allait plus loin encore, en exigeant la démission de deux membres du Directoire , Bay et Pfyffer, ainsi que celle du ministre des affaires étrangères, Bégos, et du secrétaire-général, Stcck.
« Considérant, dit Rapinat dans son arrêté du 18 juin, » que si la Suisse doit être considérée comme pays con- » quis par les armes françaises , il appartient par cela » même aux agents du gouvernement- français de pres- » crire les opérations politiques tenant à l'ordre civil » qui doivent y avoir cours : le général en chef est rc- » quis d'ordonner que les motions et les décrets des » Conseils législatifs , tous les arrêtés du Directoire Held vétique et des Chambres Administratives, qui seraient y> contraires aux ordres du Commissaire du gouverne- » ment français, seront tenus pour nuls, et de nul effet. . . d Que tous fonctionnaires qui, par des décisions , cher- » cheraient à entraver les opérations du gouvernement » français... seront jugés militairement. »
Les deux Directeurs, le ministre d'Etat Bégoz, et le secrétaire-général Steck, donnèrent leur démission, et
le général français, Meunier, entrait, le 21 juin, dans la salle du Sénat, et annonçait que Rapinat avait nommé Directeurs, les citoyens Ochs et Dolder. Cependant, les Conseils Helvétiques réclamaient à Paris contre un acte aussi inouï , et le Directoire français leur répondait qu'il désapprouvait les actes de Rapinat, et les invitait à remplir les deux places vacantes au Directoire. Le Sénat lit une liste de présentation de cinq noms, sur lesquels le Grand-Conseil élut, le 29 juin, F.-C. Laharpe et Ochs. Bégoz et Steck reprirent leurs fonctions .
Les premiers actes du Directoire, ainsi modifiés, furent la conclusion d'une alliance offensive et défensive avec la France ; la défense d'enrôlements pour les services étrangers , et notamment pour celui d'Angleterre ; •le choix de la ville de Luccrne pour chef-lieu du gouvernement; enfin, la fixation du traitemen t des membres des Conseils et des Directeurs : 250 louis par an pour chaque membre des Conseils ; 800 louis et une maison meublée pour chaque Directeur ; 400 louis et le logement pour chaque ministre ; 250 louis pour le secrétairegénéral du Directoire.
A ces actes peu populaires, les Conseils Helvétiques ajoutèrent le décret du 12 juillet, qui eut des conséquences déplorables en imposant la prestation du serment civique, prescrit par la Constitution... <r Tous » ceux, disait ce décret, qui refuseront ou négligeront d de prêter le serment, perdront leurs droits de citoyen » Le gouvernement les surveillera de près, et à lamoin- » dre tentative de troubler l'ordre légal, il les fera dév porter au-delà des frontières de l'Helvétie. » La cé-
rémonie de la prestation du serment eut son cours dans la plus grande partie de l'Hclvétie , avec plus ou moins de solennité, suivant les circonstances et l'opinion. A Lausanne elle fut brillante, accompagnée de réjouissances publiques , et présidée par le préfet Polier.
Dans les Petits Cantons, le clergé jeta les hauts cris quand il fallut prêter serment à une Constitution qui annulait son pouvoir temporel. Le Chapitre de Sc Gall s'enfuit en Allemagne , d'où il invoqua la protection de l'Empereur, comme suzerain, et adressa une sommation arrogante au Directoire, pour être dispensé du serment, et une circulaire à son clergé pour lui interdire de prêter ce serment, de comparaître devant les juges séculiers, et de ne rien concéder des droits de l'Eglise. L'évêque de Bàle, l'abbé de S* Urbain , les moines des Petits Can- • tons, réfugiés à Constance et dans les couvents du Tyrol, condamnèrent le serment comme hérétique, et envoyèrent de nombreux émissaires dans les Cantons voisins , même à Soleure, en Valais, et jusque dans les montagnes de Slc Croix, du Pays-dEnhaut et des Ormonts, pour préparer un soulèvement général. Les hommes éclairés des Petits Cantons voyaient que cette résistance était inutile; aussi, quoique ennemis déclarés du nouvel ordre de choses, ils s'efforcèrent, mais en vain, de calmer les populations. Une landsgemeinde se réunit , le 20 août, au Nidwald; elle envoya des députés au Directoire pour réclamer contre le serment, en invoquant les articles de la capitulation conclue au mois de mai avec le général Schauenbourg. Ces députés furent mal reçus par le Directoire, et renvoyés avec un arrêté qui
accordait un délai pour prêter le serment, mais exigeait que les trois prêtres fauteurs des troubles fussent livrés. Ces prêtres, dans la landsgemeinde du 29 août, déclamèrent contre la a damnée constitution; » ils supplièrent qu'on leur abattit la tête , plutôt que de les livrer a aux destructeurs des autels; d ils affirmèrent que si on montrait du courage, aucun Français n'oserait passer la frontière. Ces discours enflammèrent la multitude. Elle se prononça unanimément pour la défense du pays; elle rejeta avec fureur les sommations du Directoire, les proclamations menaçantes du général en chef de l'armée française; elle nomma un Conseil de la Guerre, revêtu de pouvoirs illimités, et se sépara, en poussant des cris de guerre.
Cependant, Schauenbourg fait avancer son armée. Les Français sont repoussés dans les combats du 4 , du 5 et du 7 septembre. Mais, le 9, ils s'emparent de Stanzstad, le saccagent, et le livrent aux flammes. Stanz est pris quelques heures après. En peu d'instants ce bourg entier est livré aux flammes. Les villages subissent le même sort. Ni l'âge , ni le sexe, n'est à l'abri de la fureur du soldat. Des scènes d'horreur se succèdent pendant un jour et une nuit. Les églises, les chapelles, neuf cents bâtiments sont brûlés; trois cent quatre vingt- six vieillards, prêtres, femmes, enfants, sont massacrés; les cadavres d'une foule de combattants jonchent les champs de bataille. Les Français, cependant, ne commirent pas impunément de si grandes atrocités : deux mille des leurs étaient tombés sous les balles et les massues des intrépides montagnards.
582 GOUVERNEMENT HELVETIQUE.
Après que les Petits Cariions, sur les ruines du Nidwald , eurent prêté le serment à une constitution détestée, les Conseils Helvétiques quittaient Àrau pour siéger à Lu cerne. Mais de nouveaux dangers surgissent bientôt. Uue armée autrichienne s'empare des Grisons. Le Directoire apprend que les conférences de Rastadt menacent d'être rompues, et que la guerre entre la France et l'Autriche est imminente. Le sort en est jeté: la République, désormais enchaînée au sort de la France, par l'Alliance Offensive, doit se préparer à la guerre.
Aussitôt, en novembre 1798, le Directoire ordonne que tous les jeunes gens de l'âge de dix-huit à vingtcinq ans soient inscrits et exercés. On conclut avec la France une capitulation pour un corps auxiliaire helvétique, formé de dix -huit mille hommes engagés librement, et répartis en six demi - brigades de trois mille hommes; on presse l'organisation de la Légion Helvétique; enfin, on vote de nouveaux impôts.
Mais, au milieu de ces préparatifs, naissent de nouveaux obstacles : la violence des démagogues et les intrigues des émigrés.
A Berne, à Zurich, à Bàle, et surtout à Lausanne, des patriotes exaltés, réunis en sociétés populaires, excitaient le peuple contre le gouvernement, qui, disaientils , favorisait les aristocrates, les conservait dans leurs fonctions « tandis qu'il « laissait peser sur les malheujd reux campagnards le joug odieux de la féodalité, b Entre toutes ces sociétés, celle de Lausanne se faisait remarquer par ses violentes adresses aux Conseils Hel-
vétiques. L'une de ces adresses, insérée dans le Régénérateur du 31 août, s'exprimait ainsi :
Ce n'est pas sans une vive inquiétude que le peuple du Canton du Léman , retardé dans la marche de sa régénération politique , voit encore entre les mains de quelques autorités inconstitutionnelles une partie de l'exercice de la Souveraineté... Il attendait que le projet d'organisation municipale offrirait des moyens d'anéantir les restes impurs des distinctions héréditaires , proscrites par la Constitution. Cependant , celle organisation a porté le mécontentement et le désespoir dans le Peuple : la Constitution est violée , la liberté et l'égalité sont attaquées par la conservation des distinctions héréditaires en Citoyens Bourgeois et Citoyens Habitants.,.. Aussi, considérant que le Peuple Helvétique ne doit plus composer qu'une seule famille , la résolution du Grand-Conseil , qui admet une distinction entre Tes citoyens d'une même commune , est contraire à la Constitution...., les soussignés déclarent qu'ils regardent comme attentatoire à la Constitution, la résolution du Grand-Conseil, qui établit deux classes de citoyens dans chaque commune , et qu'ils se refuseront d'accorder force de loi, dans leurs communes respectives , au décret qui pourrait en être 1« résultat. — Quant aux Droits Féodaux, les soussignés, considérant que le sort de l'habitant des campagnes n'a reçu aucun adoucissement , malgré les nombreuses promesses et les déclamations pompeuses qui se sont fait entendre en sa faveur chaque fois qu'il a été question de relever l'orgueil d'une classe abhorrée ; considérant qu'il est question de perpétuer sur la classe intéressante de l'agriculteur les odieux impôts connus sous le nom de Redevances Féodales , ou d'en fixer le rachat à un prix auquel la servitude serait en quelque sorte préférable : les soussignés protestent solennellement contre tout Arrêté qui soumettrait leurs frères des campagnes ou à la continuation de ces impôts , ou à leur rachat.
Le Directoire ordonna au préfet du Léman de faire arrêter le rédacteur du Régénérateur, ce II importe , dij> sait-il, qu'un grand coup soit frappé. Trop de symplô-
58i GOUVERNEMENT HELVETIQUE.
i> mes d'insubordination se manifestent dans le Léman , * et le Directoire veut qu'ils soient réprimés. Vous emd ployerez la troupe soldée pour donner force a la loi , j> si elle trouve de la résistance, vous appellerez la force 9 sédentaire, et, au besoin, les troupes françaises qui » sont dans le Canton de Fribourg... Il est d'autant plus » nécessaire que tout rentre dans l'obéissance due à la *> loi , 'que le fanatisme soudoyé par les ennemis de j France, ont développé l'insurrection dans les Wald- 9 stetten , et que des dispositions pareilles se manifes- » tent dans le Léman , et trop probablement par les x> mêmes causes. Le Directoire ne peut donc voir dans » les provocateurs des actes irréguliers qui se passent y> à Lausanne, que des agents perfides, aux gages des d puissances , etc. j>
Rcymond, le rédacteur du Régénérateur, était donc mandé au cbàteau de Lausanne, écroué dans la prison de l'Evêché , et ses papiers mis sous séquestre. Cette arrestation est le signal du tumulte le plus violent. Le Comité de Réunion, la Société des Amis de la Liberté, se réunissent dans la soirée, et, d'un commun accord, courent délivrer leur orateur favori. Cinquante hommes armés, suivis d'une foule compacte, se présentent aux portes de l'Evêché, gardé par un détachement de Ja troupe soldée; ils somment la garde de livrer le prisonnier. Celle-ci résiste, un détachement de la garde sédentaire refuse de prêter main-forte à la loi. Reymond allait être délivré, lorsqu'il parait à une fenêtre de la prison, harangue la foule, et déclare que de la loi seule il attend sa délivrance. A la suite de cette scène, le Di-
rectoire ordonnait que l'église de S* Laurent fût fermée et ne serait désormais ouverte que pour la célébration du culte; que les assemblées séditieuses, la Société des Âmu de la Liberté, et le Comité de Réunion, étaient dissoutes, ainsi que toutes les autres sociétés populaires dans le Léman ; que quiconque s'opposerait à ces menaces, serait mis hors de la loi. Reymond fut condamné à trois mois d'arrêts; l'accusateur public appela de cette sentence, et le Tribunal Suprême cassa Reymond de sa place de juge du district de Lausanne , prononça la privation de ses droits politiques pendant dix ans, sa détention pendant trois ans dans une maison d'arrêt hors du Canton du Léman, et lui défendit de prendre part à la rédaction d'aucune feu il lit politique pendant dix ans.
Les émigrés , autre sujet d'alarmes pour la République, préparaient une contre-révolution, inondaient la Suisse de brochures, de pamphlets et d'écrits de tout genre contre le gouvernement helvétique. Ces émigrés avaient formé un Comité qui , non-seulement étendait en Suisse mille ramifications , mais était parvenu à provoquer l'invasion des Grisons par les Autrichiens. L'un de ses membres les plus actifs, Mr de Rovéréa, vient , dans ses Mémoires posthumes, de nous donner des renseignements précieux sur les personnages qui formaient ce Comité, sur leurs relations avec les Cantons, enfin , sur les projets.
d A leur tête figurait l'avoyer de Stciguer, puis comme chef militaire, le lieutenant-général baron Hotze de Zurich. Le prince abbé de S'Gall, le comte Eugène de Courten, le lieutenant -général de Salis -Maeschlins, m.. 25 *
H8C) GOUVERNEMENT HELVETIQUE.
l'ancien bailli Guggcr de Dornach, et Burckard, formèrent avec moi le noyau de cette entreprise, d — Après avoir tracé le plan d'opération auquel le baron de Thugult, chef du cabinet de Vienne, avait donné les mains, Mr de Rovéréa nous apprend qu'il commença ce qu'on appelait le Travail.
« J'en rédigeai le règlement, dit-il, qui, après avoir été sanctionné à Vienne , et par le commissaire britannique, fut adopté avec enthousiasme. — Il portait en substance : « Engagement solennel d'un secret et par- » fait accord, pour délivrer la patrie des Français et d lui faire recouvrer son indépendance; de sacrifier, » chacun à ce but , nos fortunes et nos vies. — Obéisd sance aux ordres du général Hotzc , comme chef miv litaire. — Chercher : à empêcher tout mouvement d partiel ; à tout préparer pour opérer un soulèvement » général contre les Français , dès que la guerre aurait r> éclaté. — S'enquérir dans chaque district des dispojd sitions du peuple; s'il était mécontent, l'exhorter à la » patience, en lui promettant, pour le moment propice, x> l'appui de l'armée d'Autriche. — Les émissaires , inj> connus les uns aux autres, rendront compte du nom- » bre et des mouvements des forces ennemies , de celui » des hommes et des approvisionnements à réunir dans ;> chaque quartier, etc. »
<r Le plan ainsi arrêté, ajoute Mr de Rovéréa, l'exécution en fut confiée : pour la Thurgovic , S* Gall , Tockenbourg et Appenzell , au bibliothécaire de l'abbé de S1 Gall; pour les Petits Cantons et le Valais, au comte de Courten, et en second, au capucin Stigucr; Bâle,
Zurich, Berne, avaient des correspondants particuliers. Pour le Pays de Vaud , un comité se forma à Ncuchàtcl , mais il dégénéra bientôt en un tripot d'intrigues.
» Le siège du gouvernement helvétique était fidèlement espionné par le traducteur du Directoire, qui, grâce à une rétribution assez considérable, donnait un bulletin régulier de ce qui s'y passait de plus secret.... Aucun des chefs ne recevait de traitement, mais les autres employés étaient défrayés et gratifiés par une caisse qu'alimentait le commissaire anglais, dont j'étais dépositaire... Il résulta de ce concours d'opérations un grand nombre de rapports, dont il fallait faire des extraits, communiqués ensuite à l'avoyer Steiguer à Berlin, à U\ chancellerie de Vienne, et quelquefois à l'agence royale de France, qui, de son côté, nous transmettait ce qu'elle recevait de plus important *. »
Cependant , partout on se préparait à la guerre. Les préparatifs étaient formidables. La Russie prétait ses secours à l'Autriche. Les Russes, commandés par Suwarof, entraient en Italie. La Franee levait deux cent mille conscrits; elle pressait l'enrôlement de nos demi -brigades auxiliaires , et la mise sur pied des vingt mille hommes d'élite voulus par l'alliance.
Les hostilités commencèrent en mars 1 799, Masséna, appelé au commandement en chef de l'armée française en Helvétie, chassa les Autrichiens des Grisons; Jourdan , avec trente mille hommes, passa le Rhin à Strasbourg; Jouberl soutint en Italie les efforts combinés des
* Rovéréa. Mémoires, I , 449-452.
armées impériales russes et autrichiennes. Mais bientôt la victoire abandonne le drapeau républicain. L'archiduc Charles défait Jourdan, le rejette en France , et, le 23 mai, iï entre en Suisse par Schaffouse; Joubert, baltu en Italie , se replie sur le Piémont ; toutes les fureurs de la guerre se concentrent alors dans les champs de bataille de la Suisse. Depuis le Valais au Rhin , et pendant deux mois , chaque jour vit un combat. Enfin , Masséna, pressé de toutes parts, prit la résolution d'abandonner Zurich, et de se retirer derrière la Limmat, pour y attendre des renforts qui devaient rétablir la proportion des forces , et le mettre à même de reprendre l'offensive.
La prise de Zurich, le 1*r juin, et la retraite des Français , ne permettant plus au gouvernement helvétique de siéger à Lucerne, il partit pour s'établir à Berne. Alors, dit le général Jomini , qui, jeune lieutenant-colonel helvétique, était chef du secrétariat du ministère de la guerre, aie Directoire, les membres des deux Conseils, le Tribunal Suprême, les ministres et leurs bureaux , formaient une colonne d'équipages aussi considérable que celle d'une grande armée. Sa marche processionnelle excitait sur la route une joie ironique, ou ia terreur, selon l'esprit de parti qui animait les contrées qu'elle traversait. Mais un résultat plus malheureux de la prise de Zurich , fut la dissolution des milices helvétiques. Ces milices, dans la journée du 25 mai, avaient soutenu leur ancienne réputation , et leur chef, l'adjudant-général Weber, trouva une mort honorable sur le champ de bataille.
» Laissés sans commandant en chef, les bataillons bernois, argoviens et solcurois, furent réduits à rien par la désertion. Celui de Lucerne, très -maltraité dans le combat, s'était dispersé. Dix bataillons de Zurich et de Thurgovie, se hâtèrent de regagner leurs foyers, de crainte d'exposer leurs familles à la vengeance dont les proclamations de l'Autriche menaçaient les habitants pris les armes à la main. Les bataillons Vaudois , quelques compagnies d'Argovie, et cinq à six cents braves patriotes Zurichois, la plupart officiers et sous-officiers qui formèrent un corps de carabiniers, restèrent seuls sous les drapeaux*. »
Les troupes que le Directoire avait mises à la disposition de Masséna, à l'ouverture de la campagne, étaient composées de la Légion Helvétique , forte de trois mille hommes, répartis en un bataillon de ligne, un de chasseurs, cinq cents artilleurs et cinq cents hussards, de six demi-brigades auxiliaires, montant à cinq mille hommes au plus, enfin, de vingt bataillons d'élite : les Elites, ainsi qu'on les appelait. Cette armée avait pour commandant en chef, Relier de Soleure; pour chef d'état-major, Louis Laharpe de Rolle; pour adjudants-généraux, Weber et Von der Weid de Fribourg; pour médecin en chef, Ver- - deil de Lausanne , et pour ordonnateur, Thcrrmann de Berne, ancien bailli de Morgcs. Deux bataillons du Léman, commandés par Clavcl de Brenles et Favre, se distinguèrent particulièrement sous Lecourbe, et furent mis à l'ordre du jour de l'armée. En Valais, deux autres
* Jomini. Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution. X. 235.
bataillons du Léman , le premier, commandé par Antoine Blanchenay de Vevey , le second , par Louis Roguin d'Yvcrdon , étaient sous les ordres du général Xaintrailles, que Masséna avait envoyé en Valais avec quelques bataillons de l'armée du Rhin, à la nouvelle de l'insurrection du Haut-Valais.
Le Haut-Valais, excité par le comte Eugène de Courten, l'un des chefs de l'émigration, s'était soulevé dès l'ouverture de la campagne. Tout l'hiver, dit le chanoine Boccard *, s'était passé en préparatifs de guerre. Le Directoire, instruit de ces préparatifs, déléguait à Sion le sénateur Buxdorf , qui somma les dixains du Haut-Valais de rentrer dans le devoir. Le 1 9 avril, treize cents Bas-Valaisans entraient à Sion, où ils furent bientôt suivis par les bataillons du Léman, Roguin et Blanchenay, et par une batterie commandée par Walther de Vevey. Ces troupes prirent position sur les bords de la Raspille. Le 2 mai, elles sont attaquées et culbutées par les Hauts- Valaisans , et se retirent jusqu'à Martigny. La levée en masse est ordonnée, le 4 mai, dans le Haut- Valais : <r Tout homme de dix-sept à cinquante-six ans 9 doit prendre les armes , sous peine de mort et de conx> fiscation de ses biens... jd Mais apprenant l'arrivée de quelques troupes françaises, les Hauts- Valaisans se retirent le 7 mai en arrière de Sion, et vont prendre position dans le bois de Finges . . . Les généraux russes et autrichiens, Milloradowitch et Wakossowitch, arrivent avec une escorte et répandent une proclamation, adressée aux Bas-Valaisans pour les inviter à poser les armes :
* Boccard. Hist du Valais. 299.
a Si , au mépris de notre proclamation , dit-elle, si , » sans égards aux désirs de S. M. L et R., de voir ré- » tablir dans l'Helvétie l'ancien et légal ordre de choses ; o si quelqu'un d'entre vous est trouvé les armes à la » main , nous vous annonçons qu'il sera , sans grâce , » passé au fil de l'épée , ses biens confisqués , sa femme » et ses enfants ne seront pas même épargnés , pour x> servir d'exemple aux mutins. C'est pourquoi, Valai- » sans, rentrez en vous-mêmes, tournez vos armes contre » vos véritables ennemis, qui vous trompent, en se di- » sant vos amis. Songez que votre dernière heure a jo sonné ! »
« Cette proclamation et l'apparition des généraux étrangers, ranima l'énergie des Haut- Yalaisans , réunis à Finges. Le 1 5 mai, ils engagèrent une action générale, mais sans résultat décisif. Pendant les jours suivants, la canonnade continua. Le 20, les Hauts-Valaisans tournent la position des Français , des Vaudois et des Bas-Valaisans, qui sont forcés de battre en retraite jusqu'à Sicrre. La journée fut meurtrière et l'irritation , portée à son comble, ne permettait plus de faire aucun quartier. x>
En effet , les blessés Bas-Valaisans , Français , Vaudois, sont massacrés sans pitié. Les prisonniers expirent dans les tourments les plus raffinés. Ainsi : un officier français est fait prisonnier à Varonne ; les Hauts- Valaisans l'enterrent, vivant, jusqu'à la ceinture; ils le prennent pour un but ; ils lui lancent des pierres , et prolongent ce jeu barbare jusqu'au moment où la victime s'affaisse et expire *.
* Boccard. Histoire (ht Valais. 300.
Mais le moment d'épouvantables représailles approche. Le général Xaintrailles arrive en poste à Sion ; il y trouve la 89mo demi-brigade, qui, harassée dé fatigue, entrait dans cette ville ; il la met en marche , sans lui laisser un instant de repos, rallie les Bas- Valaisans et les Vaudois , forme sa troupe en deux colonnes , et , au milieu de la nuit, tombe sur le camp retranché de Finges, égorge les sentinelles endormies. Un massacre affreux commence; le camp valaisan envahi, il ne lui reste plus de salut que dans la fuite. Partout, le passage des vainqueurs est marqué par le meurtre, le pillage , l'incendie. Le soldat venge avec rage ses camarades massacres la veille. Un bataillon du Léman , exaspéré par la mort du colonel Roguin , fusillé la veille , et sur-* tout parcelle du sergent-major de la compagnie Pahud, veut passer par les armes une vingtaine de prisonniers. Mais le chef de bataillon Blanchenay leur sauve la vie, en sacrifiant à la rage de ses soldats un malheureux déjà blessé. Par cet acte, Blanchenay épargna bien du sang. Cependant, pour cet acte, il n'en fut pas moins poursuivi par la haine, et par les plus absurdes calomnies de ses ennemis politiques.
La Suisse , après la retraite de Masséna , voyait un retour prononcé vers l'ancien ordre de choses, dans les parties soumises aux armes de l'Autriche. Cependant, on avait lieu de s'étonner de ce que ce retour ne reçût pas une direction supérieure. <r On reconnaissait bien dans l'avoyer Steigucr le chef civil, et dans le général Hotze, le chef de la restauration, dit l'historien de la
République Helvétique, mais, ni l'un ni l'autre ne se mettaient à l'œuvre, quoi qu'ils fussent à Zurich stimulés par les Suisses, que cette entreprise préoccupait. L'archiduc Charles voulait-il attendre des succès plus décisifs? ou n'estimait-il, ni praticable, ni désirable, une restauration , telle qu'on la demandait? Quoi qu'il en soit, l'Autriche répondait avec plus de tiédeur au vœu des partisans de l'ancien régime, que ne faisait l'Angleterre, qui, outre la Légion Rovéréa, prenait à sa solde le régiment Bachmann, formé à Winterthur, et celui de Salis-Marschlin.
» Cependant, si les chefs de l'ancien parti devaient rester dans celte inaction , leur activité redoublait pour agiter les portions du territoire que les Français occupaient encore. Steigucr et Hotze , d'accord avec le commissaire anglais, Wickham, poussaient à un soulèvement de l'Ouest sur les derrières des Français. A leur instigation, Pillichody se rendait à Ncuchàtel à la fin de juillet , pour exciter le zèle du Comité directeur central. Les Hauts- Valaisans devaient être appuyés par un corps autrichien qui arriverait de la vallée d'Aoste et du S1 Bernard. Le Comité de Neuchâtel avait lié des rapports avec ceux de Berne , de Fribourg , de Vaud , de Bienne et de Soleure. Le 22 août, une assemblée eut lieu secrètement à Morat; on fixa l'époque du soulèvement à quelques jours avant l'arrivée des alliés. Des hommes de confiance sonneraient partout le tocsin ; on chercherait à entraîner les bataillons suisses de l'armée de Masséna*. »
* Tillier. Hist. de la Répub. HelvéL I. 189.
304 GOUVERNEMENT HELVETIQUE.
Cependant , les armées étaient toujours en présence. La droite des Français , appuyant au lac de Lucerne , communiquait par l'Oberland avec le corps du Valais, et s'étendait en avant du lac de Zoug, jusqu'à Sihl. Son centre couronnait les hauteurs de l'Albis, gardait la rive droite de la Limmat et de l'Aar, de là, suivait les bords du Rhin jusqu'à Rhinfeld, où il se liait à l'aile gauche qui tenait la tète du pont de Bâle, et occupait le camp retranché de Lœrach. Les Autrichiens appuyaient leur extrême gauche au S1 Gotthard, d'où elle descendait la Reuss jusqu'à Altorf, pour border ensuite, de concert avec les insurgés de Schwytz, la partie supérieure des lacs de Lucerne , de Lowerlz , d'Eggtri , et venir s'appuyer au mont Hetzel. Le corps de bataille campé derrière Zurich et la Limmat, surveillait les rives de l'Aar et du Rhin jusqu'à Waldshut.
a Tandis que Masséna et l'archiduc Charles se préparaient en silence à rouvrir la lutte avec éclat, Lecourbe, commandant de l'aile droite de l'armée française, guerroyait sur les bords du lac de Lucerne, et battait les Autrichiens à Seelisberg. Ce mince succès était cependant un bien faible palliatif aux maux qui pesaient sur l'Hclvétie. Cent cinquante mille hommes bivouaqués, barraqués, ou cantonnés depuis quatre mois dans la parlie la plus aride de ce pays, en réduisaient les habitants au désespoir ... La malheureuse Helvétie , dévorée par ses protecteurs, envahie à moitié par ses ennemis, privée même de ses revenus ordinaires, hors d'état de tenir sur pied le peu de milices restées fidèles, n'avait gardé que la Légion Helvétique, quatre bataillons vaudois, un
petit nombre de patriotes valaisans , et quelques compagnies bâloises , destinées à la garde du camp retranché.
» Les rapports des ministres de l'intérieur et des finances , signalaient dès le mois de juillet l'impossibilité de soutenir plus longtemps un état de choses aussi violent. L'ex-directeur Glayre fut envoyé à Paris, pour y dépeindre, sous les plus vives couleurs, un système de spoliations sans exemple, et demander que la Suisse fût rendue a un système de neutralité. L'on ne s'en tint pas là, une lettre, rédigée par Laharpe, et adressée, le 25 juillet , au Directoire , indiqua plus ouvertement la cause des maux et leurs remèdes :
« Citoyens Directeurs ! il est un terme à tout. Une » partie de i'Helvétic est occupée par l'ennemi, une » autre partie est réduite en désert par les réquisitions » et par les passages de troupes. Vos armées n'ont ni » pain, ni viande, ni fourrages; elles manquent de tout: » les commissaires qui sont auprès d'elles ne peuvent d plus tromper personne. Nous déclarons qu'il n'est p aucune extrémité à laquelle nous ne soyons prêts à » nous livrer, plutôt que d'être davantage les instru- » ments de la ruine et de la désolation de nos concid toyens.
d Nous dénoncerons à la nation même ce que nous » avons fait, et l'abandon dans lequel on nous laisse.
» Citoyens Directeurs ! nous vous demandons de pour- » voir dès à présent à la subsistance de vos armées , et s de nous acquitter deux millions en espèces, à compte » des énormes avances que nous avons faites. Si vous
o96 GOUVERNEMENT HELVETIQUE.
9 nous aidez, comptez que vous n'aurez jamais d'alliés » plus fidèles, et que nous nous montrerons dignes de » combattre pour la cause des peuples libres. »
<r Mais, observe le général Jomini, les circonstances pénibles dans lesquelles la France se trouvait plongée , ne laissaient entrevoir aucun terme à cette crise. Quel moyen, en effet, d'améliorer l'administration et de ramener l'abondance en Suisse , quand il fallait secourir la Hollande menacée par les Anglo-Russes, rétablir l'armée d'Italie, accablée par tant de revers, et pourvoir aux besoins de la marine , sans compter les frais nécessaires pour équiper, armer et solder tous les bataillons de nouvelle levée , préparer d'innombrables remontes à la cavalerie , à l'artillerie et aux trains de vivres. L'armée continua, en effet, à manquer de solde et de subsistance ; seulement, ou lui envoya quelques grains , la pénurie absolue dans les Cantons occupés, menaçait d'une famine prochaine. Le Directoire français , en qui tout sentiment de pudeur n'était pas éteint , ne sachant que répondre, se bornait à redoubler d'instances pour que
M asséna reprit l'offensive; unique moyen, selon lui, de dégager l'armée d'Italie, et de se débarrasser des justes récriminations du gouvernement Helvétique *. »
Les opérations commencèrent à la fin de juillet, Lecourbe manoeuvra dans le massif des Alpes, tandis que Masséna tenait en respect l'archiduc Charles à Zurich. Le général Thureau avec sa division et les bataillons du Léman, repoussait les Autrichiens sur le Simplon, et
* Jomini. Livre XV , chap. XC.
1798-1802. 507 domptait les Hauts- Valaisans. Cependant, Tannée française était anéantie à Novi, et Suwarof , après cette victoire, quittait l'Italie et marchait sur la Suisse par le Tessin pour remplacer l'armée de l'archiduc Charles , appelée à envahir la France par l'Alsace. Masséna profita de cette circonstance; il prévint l'armée de Suwarof, et livra la célèbre bataille de Zurich où le général Hotze fut tué. Les Russes et les Autrichiens furent repoussés au-delà du Rhin, et Masséna, victorieux, se porta contre Suwarof, qui avançait par le S1 Gotlhard et le Muttenthal. Ce général russe, surpris dans les montagnes, se jeta dans les Grisons, et se retira dans le Tyrol. Le 10 octobre, l'Helvétie était délivrée de l'invasion Austro- Russe.
« Mais quoique débarrassée du théâtre de la guerre , la Suisse resta néanmoins foulée par les charges de l'armée victorieuse; car, loin de lui apporter quelques soulagements, Masséna, dont les besoins allaient toujours croissants par la coupable négligence du Directoire français, n'en frappa pas moins à Baie et à Zurich une contribution de quelques millions, qu'il déguisa sous le nom d'emprunt. Le Directoire Helvétique, indigné, défendit à ces villes d'y obtempérer. Masséna, pressé, dit-on, de tenir parole à ses soldats, et de satisfaire aux pressants besoins de la solde , menaça d'exécution militaire , et sa conduite ne fut point blâmée par son gouvernement. Le directeur Laharpe, accusé d'avoir mis le plus de fermeté dans cette patriotique opposition, ne tarda pas à en être puni; du moins, sommes -nous autorisés à
m GOUVERNEMENT HELVÉTIQUE.
croire que.la réaction qui l'exclut du gouvernement fut instiguée par la France *. s>
Mais une circonstance faisait bientôt oublier l'honorable résistance du Directoire aux exigences de Masséna. Dès qu'il eût appris la prise de Zurich, le Directoire chargeait un commissaire de faire arrêter les personnes qui avaient composé le gouvernement intérimaire de Zurich ,- pendant l'occupation des armées ennemies, et de les renvoyer devant le tribunal cantonal de Zurich. Mais celui-ci se déclarait incompétent. Alors le Directoire casse ce tribunal. Le Sénat et le Grand - Conseil, appelés à prononcer sur cet acte, le déclarent inconstitutionnel , et libèrent de toutes poursuites les membres du gouvernement intérimaire de Zurich. Ce fut un coup mortel porté au pouvoir du Directoire. Comme la division entre ses membres augmentait de jour en jour, Laharpe conçut l'idée d'éloigner les deux Directeurs, ses collègues, qui lui faisaient une opposition systématique. Mais ses adversaires le prévinrent, et l'accusèrent, ainsi que les Directeurs Philippe Sccrétan et Oberlin, d'avoir recouru à l'appui du gouvernement français pour se maintenir au pouvoir. Le Sénat et le Grand-Conseil se nantirent de cette question, et nommèrent une commission de dix membres qui résolut la dissolution du Directoire. Dolder, l'un des membres de ce corps, se chargea d'engager ses collègues à résigner leurs fonctions, et, le 7 janvier, leur en fit la proposition formelle. Laharpe, Secrétan et Oberlin, protestèrent
♦ Jomini. Liv. XV. chap. XC1V.
contre cette démission. Alors, Dodler et Savary quittèrent la séance. Les trois Directeurs veulent faire tète à l'orage, et dissoudre les Conseils Législatifs , mais les ministères et leurs bureaux refusent leurs services, et le général français refuse son concours. Sur ces entrefaites, les Conseils prononcent la suppression du Directoire , et chargent Dodler et Savary de prendre les mesures nécessaires pour, la sûreté de la représentation nationale et le maintien de Tordre public. Le lendemain, les Conseils nommaient une Commission Executive de sept membres, revêtue des pouvoirs que la Constitution attribuait au Directoire.
Cette révolution dans le gouvernement helvétique était une des conséquences des grands événements qui se passaient en France. Bonaparte avait quitté l'Egypte et trouvé la France découragée par la longue suite de revers qui l'accablaient, et lasse du gouvernement directorial. Les amis de la République se serrèrent autour du vainqueur d'Italie et de l'Egypte, chassèrent les corps législatifs et le Directoire, et, le 18 brumaire, proclamèrent un gouvernement provisoire , composé de trois Consuls, Bonaparte, Sieyes et Roger-Ducos. Bonaparte, Premier Consul, s'empara du gouvernement, il éloigna des affaires les révolutionnaires violents, et chercha à calmer les partis , et à rassurer les gouvernements voisins. Cependant , le Directoire Helvétique ne convenait pas à sa politique; il le trouvait trop despote dans ses actes, et sa majorité trop raide dans ses rapports avec la France. Aussi le Premier Consul avait
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donné pour direction à son envoyé en Helvétic, d'aviser aux moyens de changer le personnel du Directoire.
La Commission Executive, formée sous l'influence du gouvernement consulaire , présentait dans son personnel une association des principes les plus opposés. Glayre, Dodler et Savary , étaient des hommes qui représentaient Tordre de choses de 1798; l'ancien trésorier Frisching de Berne, l'aman n Muller de Zoug, Gschwand, ancien chancelier de cour à S* Gall, et Fischer, ancien magistrat de (a ville souveraine de Zurich, représentaient l'ancien régime.
Un des premiers actes de la Commission fut de demander à la France la reconnaissance de la neutralité de la
Suisse. Talleyrand feignit d'entrer dans ses vues, il lit un rapport favorable au Premier Consul, qui répondit que la situation des affaires en Europe ne permettait pas de s'occuper de cette question. Les Conseils législatifs s'occupèrent de la révision de la Constitution , et votèrent une loi d'amnistie, dont ils laissèrent l'application à l'arbitraire de la Commission Exécutivc. Mais dans toutes les discussions l'irritation des partis se faisait jour; dans le Sénat et le Grand-Conseil, une minorité, pleine d'audace et de ressentiment contre le coup d'état du 7 janvier, grandissait; la lutte entre les pouvoirs exécutif et législatif s'aggravait. La rupture entre ces deux pouvoirs, longtemps imminente, éclatait cnûn, par le fait de l'indiscrétion de Clavel d'Ussière, chef du secrétariat du ministre des affaires étrangères. Clavel avait remis à un membre des Conseils , la copie de deux lettres, l'une, adressée au Premier Consul, l'autre, au mi-
nistre helvétique à Paris. Dans la première, la Commission Executive exposait la triste situation de l'Hclvétie, et demandait au Premier Consul de prévenir la ruine totale de ce pays. Dans la seconde , la Commission , en chargeant le ministre de remettre celte lettre, dépeignait la situation présente : a Le Jacobinisme s'agilant » contre l'ordre de choses issu du 7 janvier; l'iroposj> sibilité d'agir contre la théorie des Jacobins, tant d qu'elle ne se traduirait pas en faits; la Constitution » jacobine marchant vers sa fin pendant ce 93 de l'Helj> vétie; la France disant tout bas : Resta dans leproî> visoire , et tout haut : Faites ce que vous voudrez; en- » fin, la probabilité d'une crise prochaine, d
Ces lettres furent le signal d'un orageNdans les Conseils ; ils demandèrent les motifs de cette dépêche , et l'explication du mot Jacobin ; des menaces éclatèrent contre la Commission Exécutive. Cependant, le minisire de France, Reinhard, la rassurait en lui promettant, par sa note du 1 1 avril, l'appui de son gouvernement. Reinhard fut plus loin encore; le 19 avril, il invitait à une conférence Glayre et Dodler de la Commission Exécutive, Zimmermann, Secretan et Escher du Grand-Conseil, et Muret du Sénat. Il leur exposa que l'intérêt de l'Helvétie exigeait que les Conseils renonçassent à délibérer sur un projet de Constitution absurde dans ses principes, et témoigna le désir que la Commission demandât l'ajournement des Conseils, et la nomination d'une commission législative qui projetterait une constitution appropriée aux besoins du pays. Muret et Secrétan virent le piège tendu aux patriotes ; ils protestèrent avec chaleur, et m. 26
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exigèrent qu'une note officielle leur fût remise avant de délibérer sur une aussi grave question. Mais Reinhard refusa, alléguant que sa démarche n'avait rien d'officiel. Les événements expliquèrent bientôt pourquoi le Premier Consul exigeait que tout restât en Helvétie dans le provisoire. En laissant toutes les questions indécises, en laissant de l'espoir aux partis, il s'assurait pour quelque temps en Suisse une tranquillité favorable à la grande entreprise qu'il méditait.
Après la bataille de Zurich, qui sauva l'Helvétie et la France de l'invasion des coalisés, Masséna avait été appelé au commandement des débris de l'armée française défaite à Novi. Refoulé sur Gènes , le vainqueur de Zurich arrêtait l'armée autrichienne; Suchet, sur le Var, défendait le territoire français. Mais l'invasion était imminente. Dans cette conjoncture difficile, Bonaparte arrêta un plan de campagne qui, en peu de jours, le rendit l'arbitre des destinées de l'Europe. 11 prit la résolution de passer le S( Bernard avec quarante mille hommes, de se rendre maître de la Lombard ie, de prendre Mêlas à dos, et de détruire son armée qui bloquait Masséna dans Gènes. Pour réussir dans cette entreprise, la tranquillité de la Suisse lui était nécessaire, et à tout prix il devait la conserver. Une autre condition , et bien plus essentielle encore, était le plus profond secret. Aussi personne ne connut le plan de cet homme de génie. Toutes les divisions qui devaient former son armée convergeaient sur Besançon et Genève : on ignorait leur véritable destination; on répandait le bruit qu'elles étaient destinées à passer le mont Cenis. Pendant ces
préparatifs , Moreau manœuvrait sur le Rhin , et Le courbe, à la tête de soixante raille hommes dans le nord de l'Hclvétie, menaçait le Tyrol et la Souabc. L'armée de Moreau ayant débuté dans ses opérations par une victoire qui refoulait les Autrichiens sur le haut Danube, et le besoin d'agir devenant plus pressant, Bonaparte partit de Paris le 6 mai pour Dijon , où il passa en revue les bataillons de conscrits appelés à la suivre. Après quelques heures il continue sa roule pour Genève, où il arrive le 8 mai. Là il entend le rapport du général Marescot. Après avoir écoulé lous les détails de la reconnaissance faite par cet habile ingénieur, sur le passage du S1 Bernard, Bonaparte lui demande vivement : (c Peut-on passer? — Oui, général, mais avec peine... — d Eh bien ! parlons, d Cependant, il ne négligeait aucun moyen pour donner le change à ses adversaires : à l'instant même où il prenait la résolution de se précipiter sur les derrières de l'armée autrichienne, il affectait de vouloir s'établir à Genève, pour diriger les mouvements de ïhureau au mont Cenis, et de Suchet sur le Var, et faisait faire avec éclat différentes démarches pour louer une habitation aux environs de cette ville. Cependant, il se rendit à Lausanne le 1 3, sous prétexte de passer la revue de la division Watrin, qui s'y rassemblait avec l'apparence de servir de réserve à celle du Valais, mais en réalité pour former l'avant-garde de l'armée, sous les ordres de Lannes. Aussitôt après cette revue passée sur la plaine de la Maison-Blanche, entre Morges et Lausanne , Lannes se mit en marche avec la division Watrin pour Martigny : dix-huit cent mille rations de biscuit,
t)04 GOUVERNEMENT HELVÉTIQUE.
préparées à Lyon , avaient été dirigées par le lac sur Villeneuve , ainsi que l'artillerie et les munitions tirées de Besançon , d'Auxonne, de Grenoble et de Briançon.
— Marmont et Gassendi présidèrent aux préparatifs qui devaient assurer le transport de ce matériel. Outre les affuts-traineaux construits à Auxonne, on fit creuser cent troncs d'arbres pour y coucher les pièces ; les affûts démontés furent places sur des mulets ou sur des traîneaux du pays, avec les coffrets de gargousses et les cartouches d'infanterie. Chacun de ces traineaux était tiré par des soldats ou des paysans que le Premier Consul fît rassembler, en leur promettant une ample récompense.
— Les préparatifs étant terminés, la division Lannes se mit en route de S1 Pierre le 17 mai. Après six heures de marche, elle atteignit l'Hospice, où la prévoyance du Consul, et la généreuse assistance des religieux lui avaient préparé d'abondants rafraîchissements. Lannes ne fit halte qu'à Elroubles, et poursuivit sa route jusqu'à Aoste, et arriva le 19 devant Châtillon, et fut ensuite arrêté par le canon du fort de Bard. Jusques-là Berthier avait seul conduit l'armée; Bonaparte était resté à Lausanne, autant pour prolonger l'erreur du général Mêlas, toujours à Nice, que pour presser l'arrivage des approvisionnements, régler la marche successive des troupes, et attendre des nouvelles de son avant -garde, et des opérations de l'armée de Mêlas. Il en reçut le 19, dont le contenu était de nature à combler ses espérances. Le Premier Consul jugea que rien ne s'opposerait à son arrivée dans les plaines d'Italie, quitta Lausanne, et franchit le S' Bernard le 20 mai.
Après avoir tourné l'obstacle que lui présentait le fort de Bard, Bonaparte se jette sur la Lombardie, où il est rejoint par une partie de l'armée du Rbin qui avait passé le S1 Gothard. Mêlas , surpris , abandonne ses opérations sur le Var, et vient se faire battre à Marengo. L'Autriche abandonne l'Italie jusqu'au Mincio. Bonaparte reconstitue la Cisalpine; il réunit le Piémont à la République Française, et, dans la nuit du 2 au 3 juillet, il est de retour à Paris. Après Marengo des conférences de paix s'ouvrirent entre la France et l'Autriche. Elles furent interrompues; la guerre se ralluma, et Morcau remporta la victoire à Hohcnlinden. L'Autriche dut alors subir la loi du vainqueur. Dans les conférences de Lunéville, les intérêts de l'Europe furent débattus , et, le 9 février 1801, la paix fut signée.
Jusqu'à cette paix, la politique de la France â l'égard de l'Helvétie, continua dans son caractère indécis. Le Premier Consul, pour un intérêt, important il est vrai, mais secondaire , ne voulait pas donner aux puissances un prétexte à une nouvelle coalition. Aussi, il laissa les partis en Hclvétie se disputer le pouvoir, se bornant à donner des conseils, ou à favoriser des changements lorsqu'ils convenaient à sa politique.
Le Premier Consul avait à Berne un envoyé, Mr Reinhard, qui remplissait ses vues. Ce n'était point un Bâcher, un Mcngaud, un Rapinat, aux formes brutales , mais un diplomate de l'école de Mr de Tallcyrand, Il affectait des sympathies pour le nouvel ordre de choses; mais, par son secrétaire d'ambassade, Fitte, ancien gentilhomme, il exerçait une influence marquée sur Taris-
606 GorvERNEMErr helvétique.
tocratie bernoise, et la conciliait ainsi aux intérêts de la France.
Rcinhard vit bientôt que la tranquillité ne pouvait se rétablir avec le personnel de la Commission Exéculive , avec un Sénat et un Grand-Conseil, produit de la révolution. Une modification dans le personnel des Conseils lui parut donc indispensable. C'est dans ce but que, le 23 juin, il faisait ce rapport au Premier Consul, alors en Italie :
La Commission Exécutivc est composée d'hommes qui n'ont d'autres points de contact entre eux qu'une probité reconnue. L'aristocratie et la démocratie , la superstition religieuse et les lumières y sont représentées. Essentiellement sans énergie , elle a tiré pendant quelque temps sa force de sa faiblesse même , et son système est celui de n'en avoir aucun. On était las alors des agitations du gouvernement de Laharpe; on transportait sur elle les espérances qu'on puisait dans la révolution du 18 brumaire. C'est ainsi qu'elle est parvenue à conserver une tranquillité de six mois , dans un pays où fomentaient tant d'éléments de discorde ; aucun reproche qu'on a pu lui faire n'a dû prévaloir contre une pareille apologie. Mais à force de louvoyer entre les partis, elle a fini par s'aheurter contre tous, et sa nullité a amené un tel relâchement dans tous les ressorts du gouvernement, que l'Etat, approchant de sa dissolution, menace de devenir la proie de l'anarchie et de la guerre civile... Depuis que votre intervention a commandé aux premières autorités du pays la cessation de la petite guerre qu'elles avaient pris l'habitude de se faire sans objet et sans succès , la Commission Executive sembla s'enfoncer davantage dans son inaction cl son indolence accoutumées. Humiliée du besoin avoué de notre assistance , et d'une trêve avec les Conseils, qu'elle avait préférée à des mesures qui auraient exigé un peu de courage et d'adresse, elle eut l'air de s'ajourner elle-même , pour se punir de n'avoir pas su faire ajourner le Corps législatif.... Dans cette même lettre, Reinhard accusait l'impéritie des Conseils, la mauvaise foi des meneurs de la majorité , leur
opposition à toutes les idées saines d'amélioration. Leur dissolution lui paraissait le seul remède. Il indiquait un changement des autorités helvétiques , au moyen d'une coalition de la Commission Exécutive et des membres p!es Conseils les plus distingués par les talents, la connaissance du pays et un attachement raisonnable à la France et à son gouvernement.
« La France est très- intéressée à ce que la destinée de l'Helvétie ne soit plus exposée aux oscillations qui, agitant les esprits , font une diversion fâcheuse aux etTorts qu'elle fait pour amener l'Europe à une disposition générale de négociations, de concert et de repos.... 11 faut que l'esprit de faction s'éteigne, ainsi que toutes les aggrégatious prétendues constitutionnelles , qui , bien qu'elles s'intitulent autorités nationales, ne sont souvent que des clubs institués au milieu des orages révolutionnaires... Cette grande opération a été faite en France ; l'esprit de parti y est mort, aussitôt que les associations où il était légalement concentré ont été dissoutes. La même chose ne peut pas se faire ailleurs. Mais il faut que les bienfaits de cette direction s'étendent sur tous les pays que la fortune a placés sous l'influence de la France. Il ne faut pas permettre que les mouvements oscillatoires conservent leurs impulsions agitatrices dans le voisinage et sous le patronage de la France. II faut donc que la Suisse soit tranquille, et que la France lut impose cette tranquillité comme un bienfait et la lui impose comme un devoir. Or , tant qu'on laissera subsister en Suisse deux Clubs révolutionnaires , sous le nom de Conseils ( Sénat et Grand-Conseil) , et un simulacre de gouvernement , sous le nom de Commission Exécutive , il n'y aura ni disposition générale de la Nation vers un but déterminé, ni attention portée à des intérêts communs , ni autorité, ni obéissance*. »
Le Premier Consul , frappé du rapport de son envoyé, qui entrait dans ses vues avec autant d'intelligence, répondit :
* Archives des Affaires Etrangères. Bcinhard au Premier Consul , 4 vieuidor an VIII.
Le ministre des Relations Extérieures autorisera le citoyen Reinhard à prendre toutes les mesures nécessaires pour l'ajournement du Corps législatif, qui ne laisserait que deux. Commissions. Il lui fera connaître que l'intention du gouvernement est que l'on n'emploie ni la force , ni les moyens ostensibles- La Commission Exécutive doit agir, et le citoyen Reinhard la seconder par ses conseils et verbalement.
7 thermidor an VIII.
Le Premier Consul, Bonaparte.
Dociles instruments de Reinhard , Dodler, Glayre et Savary concertèrent un coup d'état, entraînèrent la Commission Exécutive et plusieurs membres des Conseils, et, le 8 août, ils firent ce que Laharpe voulut le 7 janvier. Mais ce que Laharpe n'avait pour lui , ils avaient pour eux le minisire de France, la garnison française, et la garde civique de Berne. Le 8 août, la Commission faisait la proposition suivante aux Conseils: Ajourner le Grand-Conseil et le Sénat; les remplacer par un Conseil Législatif de quarante-trois membres , composé de la Commission Exécutive et de trente- cinq membres, nommés par celte Commission; ce Conseil ainsi constitué nommerait un Conseil Exécutif de sept membres; les deux autorités resteraient en fonctions jusqu'à ce qu'une nouvelle constitution eût été délibérée et acceptée par la nation.
Le Grand -Conseil accepta ce projet à une forte majorité; quant au Sénat, une majorité de vingt -quatre voix contre vingt, renvoya ce projet à une commission, et la discussion au lendemain. Mais sommé de se décider dans la journée même , le Sénat s'assemblait dans la soirée, perdait un temps précieux en violentes discussions, et s'ajournait au lendemain.
Le 8 , la Commission Executive nommait les trentecinq membres du Conseil Législatif. Ceux-ci réunis aux membres de la Commission , nommaient membres du Conseil Exécutif, Dodler, Frisching, Glayrc, Zimmermann, Savary, Scbmidt de Bâle, et Rultimann de Lucerne. Le même jour, vingt sénateurs et quarante membres du Grand-Conseil, trouvant les salles de leurs séances fermées , se rassemblèrent pendant deux jours dans un hôtel ; mais lassés de celte résistance, ils se retirèrent chacun dans leurs Cantons. De tous les députés du Léman , accusés en général d'être des Laharpiens , Muret et Carrard, seuls, trouvèrent grâce et furent nommés au Conseil Législatif. Voici ce que Reinhard écrivait à Talleyrand sur la nomination de Muret, qui, depuis, joua un grand rôle dans le Canton de Yaud : « Le ci- » toyen Muret, avocat du Léman, est un homme très-fin » et très-considéré dans son Canton. II est le seul dont » j'avais demandé l'insertion dans la liste des trente- » cinq; je ne l'avais obtenue qu'avec peine et conditionjd nellement. J'étais assuré qu'il servirait la cause franj> caise; il devait la servir d'autant mieux qu'il ne se j> séparerait pas de son parti.... Je me suis surtout attaj> ché à gagner les Lémanais, et insistais sur la nomina- » tion de Muret et de Carrard. j>
Cependant, le Conseil Législatif s'occupait de la nouvelle Constitution. Divers projets avaient été rédigés et secrètement soumis au Premier Consul. Celui-ci, entre ces divers projets, en avait préféré un qui lui semblait conçu dans des vues plus sages, et l'avait envoyé à Berne par l'ancien directeur Glayre. En voici les bases : m. 26*
Un Etat Helvétique dont Berne est la capitale, et dont le territoire est divisé en dix-sept Cantons : Berne en retranchant l'Argovie et Vaud; Zurich; Lucerne; Uri; Schwylz; Unterwald; Zoug; Claris; Appenzell , augmenté du Tockenhourg , de S* Gall et du Rheinthal ; Soleure; Frîbourg; Bâlc; Schaffouse avec Thurgovie; Argovie; Yaud; Grisons; Bailliages Italiens. La partie du Valais qui ne serait pas cédée à la France, incorporée à un Canton voisin. — Un pouvoir central pour l'exercice de la souveraineté nationale , auquel est attribué : la haute-police; la disposition de la force armée; les relations diplomatiques; l'administration de la justice; la détermination en hommes et en argent du contingent de chaque Canton; la régie nationale des sels, des postes, des mines, des douanes et des péages; les monnaies; les règlements et la police du commerce ; les établissements généraux d'instruction publique. — Une organisation cantonale pour la répartition des contributions foncières, la ûxation des besoins administratifs du Cantoo, et les moyens d'y pourvoir, etc. — Le Gouvernement central consiste en une Diète Helvétique de septante-sept membres. Un Sénat composé de deux Landamanns et d'un Petit Conseil de quatre membres , présidé par le Premier Landamann , pris dans le Sénat et chargé de l'exécution des lois.
Glayre prépara une loi pour l'organisation du Léman, qui prenait le nom de Canton de Vaud, et, bientôt après, se relira des affaires politiques. Une commission de Législateurs, au nombre desquels était Carrard , élabora des lois organiques pour la mise en action de la nouvelle
Constitution Helvétique. L'une d'elles déférait la nomination des Electeurs aux municipalités, puis l'élection des Députés à la Diète Cantonale, aux électeurs de districts. Les municipalités nommmaient un électeur de district pour cent citoyens actifs. La Dièle Cantonale nommait ses représentants à la Diète Helvétique.
Muret, Secrctan, Reverdil, Lafléchère et Pidou , furent nommés députés par la Dièle de Yaud. Tous appartenaient au parti unitaire.
La Diète se réunissait à Berne au commencement de septembre 1801 . Le choix qu'elle fit de Kuhn pour son président, à la majorité de cinquante voix contre vingt, annonçait la prépondérance du parti unitaire ou révolutionnaire. Elle chargeait une commission d'examiner le projet de Constitution, <r Le résultat de la discussion de d ce projet par la Diète, dit Mr Tillier, fut un ouvrage » mal lié , bigarré des couleurs de partis , qui suivait les » bases du projet de Bonaparte, mais en fortifiant l'ap- » plication des principes unitaires, et qui laissait beau- » coup d'action à la démagogie , en présupposant des d Constitutions cantonales très-démocratiques. »
Mais ce mode de procéder n'entrait point dans les vues du Premier Consul, qui exigeait l'adoption pure et simple du projet de constitution que Glayre avait apporté de Paris. Aussi, le nouveau ministre de France, Verninac de S1 Maur, donna les mains à un complot que la fraction aristocratique tramait contre la Dièle. Ce fut encore Dodler qui eut le triste honneur de servir d'instrument à celte machination.
Le 26 octobre, avant minuit, treize membres du Con-
seil Législatif qui s'étaient assurés du concours de la garnison française et d'un bataillon helvétique, se rassemblèrent dans une maison particulière, s'arrogèrent le titre de Conseil Législatif réuni extraordinairement , et prirent l'arrêté suivant :
a Considérant que la Diète Helvétique s'est permise, non-seulement de mettre de côté le projet de Constitution présenté à sa sanction et de s'ériger en Assemblée Constituante, mais encore de procéder à la nomination d'un Sénat; considérant les dangers auxquels la patrie se trouve exposée par de semblables divisions ; considérant que trois membres du Conseil Exécutif, qui siègent aussi dans la Diète, y ont pris part, décrète :
i> I. Les trois membres du Conseil Exécutif qui ne sont pas en même temps membres de la Diète , savoir les citoyens Dodler, Savary etRuttimann, sont revêtus provisoirement des pouvoirs et des attributions déléguées à l'autorité provisoire suprême.
j> II. Les mêmes sont chargés de veiller à ce que la sûreté et la tranquillité publique ne souffrent aucune atteinte.
d 27 octobre 1801 . »
Aux treize membres des Conseils Législatifs qui avaient pris cet arrêté, onze autres adhérèrent; et tous s'étant assemblés dans la salle des séances, d'où les autres membres étaient brutalement repoussés par la force armée, ils confirmèrent l'arrêté de la nuit, et décidèrent qu'une commission de cinq membres proposerait, séance tenante, une liste de vingt-cinq citoyens pour former le Sénat. Dodler et Savary étaient chargés dénommer cette
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commission. Celle-ci proposa sa liste, on vota à main levée sur chacun des noms et en peu de minutes l'élection fut consommée. Pour le Canton de Vaud, Saussure de Boussens et M. A. Pellis furent nommés.
Ce Sénat se constitua , le 2 novembre , sous la présidence de Dodlcr. Le 21 novembre, Aloïs Réding, chef des fédéralistes, fut élu Premier Landamann. Les ministres d'Etat, Rcngger, Stapfer et Bégoz, furent remplacés.
Le landamann Réding annonçait à la première séance du Sénat, qu'il était décidé, d'après les pouvoirs que lui donnait la Constitution , à envoyer au Premier Consul une ambassade extraordinaire. <r II montra peu de sa- » gacité dans le choix de cet envoyé , dit Mr Tillier, en » désignant Diesbach , ex-seigneur de Carouge et deMé- » zières, le même qui avait contribué à faire haïr Tan- » cien gouvernement de Berne dans la contrée de Moujd don. j> Celte ambassade trouva si peu de faveur, que Verninac lui refusa des passeports. Alors Réding se décida à aller lui-même à Paris, pour examiner les vues du gouvernement français et régler les difficultés existantes.
a Réding, à son arrivée à Paris, avait reçu un accueil favorable de Talleyrand, qui l'assura de la bienveillance du Premier Consul. Le 15 décembre, celui-ci lui donna audience, et entra sur-le-champ en discussion avec lui d'un ton confiant et amical. Il toucha toutes les questions, celle de l'organisation des Cantons, de leur nombre, fixé à vingt-trois, de l'évacuation des troupes françaises que Réding sollicitait, du rétablissement des anciennes frontières. Le Premier Consul promit son in-
tervention auprès des puissances pour que la neutralité et l'indépendance fussent rétablies et reconnues sur l'ancien pied ; il assura que la Suisse recevrait en sel le paiement des bons donnés par l'armée française pour les fournitures. La demi-brigade helvétique à la solde de la France serait équipée et soldée pour l'arriéré. Enfin , la France s'emploierait près des Républiques Batave et Cfcalpine , pour qu'elles prissent des troupes suisses à leur service. Mais Bonaparte y ajoula une condition qui ne pouvait être agréable à Réding, c'était un changement à la Constitution, d'après lequel, pour cimenter la conciliation des partis, et en considération du nombre augmenté des Cantons, on ferait entrer au Sénat six nouveaux membres, qui seraient admis immédiatement au Petit Conseil, et porteraient ce corps à onze membres.
» Réding hasarda quelques mots sur la réintégration du Pays de Vaud.... Mais le Premier Consul l'interrompit vivement en disant :
<r Ceci est mon sang , et le soleil retournera du coujd chant au levant, plutôt que Faud sous la domination* D de Berne* ! j>
Le Premier Consul , dans l'audience de congé qu'il donna à Réding, lui renouvela ses promesses bienveillantes, et lui écrivit une lettre qui jetait du jour sur ses impressions personnelles, relativement aux rapports de la France avec la Suisse.
On se conforma aux directions données à Réding. Le Sénat était augmenté de six membres , et le Petit Con^
Tillicr, Hi$t. de la Rép. HelvétAV, 80.