‹ Histoire du canton de VaudChapitre 17 sur 21 · H. POLIER · texte numérisé non relu

H. POLIER

Ces actes de rigueur continuaient pendant le mois de janvier ; le tribunal de Morges était cassé , et ses membres remplacés par des partisans de l'ancien régime; Henri Monod, Testuz et Delarottaz, membres de la Chambre Administrative, étaient remplacés d'après les mêmes principes. Ainsi, le Préfet nommait président de la Chambre Administrative, Mr Crud, ancien receveur de LL. EE. à Lausanne, et destitué par l'Assemblée Provisoire en 1798.

Le traité de Paix, signé à Lunéville le 9 février t80f 9 fortifia dans leurs espérances les hommes de l'ancien régime. L'article XI de ce traité renfermait cette stipulation si désirée : <t Les parties contractantes se garanp tissent mutuellement l'indépendance des Républiques aBatave, Helvétique, Cisalpine et Ligurienne, et la j> faculté aux peuples qui les habitent d'adopter telle j> forme de gouvernement qu'ils jugeront convenable. $ La notification officielle de cet article fut le signal d'adresses et de pétitions pour le rétablissement de l'ancien ordre de choses. Les Petits Cantons demandèrent leurs vieilles institutions; la bourgeoisie de Berne protesta contre le démembrement, à la suite duquel Vaud et Argovie avaient été constitués en Cantons. Dans le Pays de Vaud et en Argovie, on signa des pétitions pour la réunion à Berne; dans le seul Pays de Vaud, les signatures de cette pétition s'élevèrent à 17,426. Les patriotes du Léman pétitionnèrent dans un sens opposé. Ils représentaient qu'un Canton tel que l'ancien Etat de Berne serait en désaccord avec tous les autres par ni. 27*

son étendue et sa force; que les deux populations différaient chaque jour davantage de caractère, d'habitudes cl de législation; que l'assentiment des propriétaires de droits féodaux à la réunion , prouvait que Ton entendait conserver ces droits dans le Pays de Vaud ; qu'enfin si la réunion de Vaud à Berne avait en apparence l'égalité de droit pour base , cette égalité ferait place de fait à la suprématie d'une partie du Canton sur l'autre , et à la domination exclusive de quelques familles bernoises.

Comme la réunion de Vaud à Berne n'entrait point dans les vues du Premier Consul, ainsi qu'il l'avait déclaré si positivement à Réding peu de mois auparavant, le Préfet Policr reçut l'ordre d'empêcher dans le Léman la circulation de tout écrit en faveur de la réunion à Berne. Le Préfet s'empressa donc d'adresser une circulaire aux Sous-Préfets :

<r On répand une brochure dont le but, dit le Préfet, » est de porter les citoyens du Léman à leur réunion » a*u Canton de Berne, pour nous ramener, s'il était » possible, à l'ancien ordre de choses; ce pamphlet, 2> écrit faiblement et par un homme qui ne me parait » pas connaître l'esprit public de notre Canton, m'avait » paru devoir être dévoué à l'oubli; mais comme j'app prends que par ce moyen on procure dans les cam- » pagnes des signatures pour la réunion à Berne, je » vous invite a dénoncer les distributeurs des dites brod churcs, afin que suivant la gravité du cas ils soient » arrêtés et remis au tribunal du district, etc. j>

Des personnes qui se crurent désignées par la circulaire du Préfet, répondirent par les journaux :

Au citoyen Polier, Préfet National du Léman. Les soussignés ont vu dans le N° 78 du Nouvelliste Vaudois, que vous enjoignez à tous les sous-préfets d'arrêter les signatures des projets de retour à l'ancien ordre de choses, qui ne sont qu'une protestation contre la séparation du Canton du Léman de celui de Berne , et pour demander une réunion qui , vous le savez , fit pendant 270 ans le bonheur de nos pères ainsi que le nôtre, et qui éleva ce pays à un tel degré de prospérité , qu'il a passé à juste titre, durant cette époque, pour le plus fortuné de l'Europe.... Mais puisque vos proclamations semblent accuser les auteurs de la protestation de tendre des pièges grossiers au peuple , et parlent de punitions à infliger aux signataires , il est de notre devoir de nous avancer hautement comme étant les seuls auteurs de cette protestation.... Si ce que nous avons fait parait un crime sous le règne de la liberté , malgré le dispositif de l'article 11 du Traité de Lunéville , c'est nous seuls qui sommes coupables, et sur qui le blâme doit retomber... Salut et respect.

Bourgeois, châtelain des Clées; Jean de Loriol; César- Âug. de Senarclens ; G.-L. Mercier de Bettens ; L. d'Albenas de Sullens ; de Blonay fils ; G. Crinsoz de Cottens ; IL Mcstral de S1 Saphorin ; Pillichody de Bavois; Duplessis d'Ependcs, colonel ; G. de Montagny, colonel ; Roux, avocat ; B. Deillent.

Ces signataires, et cinquante-sept autres personnes qui adhérèrent à cette lettre, furent poursuivis, à l'instance du Préfet; mais ces poursuites cessèrent bientôt; dans tous les Cantons le gouvernement de Réding protégeait les partisans de l'ancien régime, tandis qu'il sévissait contre les patriotes. Ainsi, dans le Léman, il faisait poursuivre avec la dernière rigueur la rentrée des impôts; celle des censés arriérées y était opérée à l'aide des colonnes mobiles, des garnisaires. Des demibrigades helvétiques, des bataillons français, étaient cantonnés dans les villages récalcitrants.

Ci7)() DROITS FÉODAUX

<r II semblait, dit Mr Monod, qu'on eût cherché à » pousser à bout les paysans. Après avoir aboli et ré- » tabli les droits féodaux, après avoir modifié, changé j) et rechangé plusieurs fois les lois à ce sujet, on fait j) payer coup sur coup les nouvelles impositions généj> raies , puis en différents endroits les impositions lo- » cales, et Ton ordonne d'acquitter dans un terme donné » les redevances féodales arriérées .... Alors le campa - » gnard se trouva chargé d'une telle masse de dettes à » payer tout à coup, qu'il devint impossible à la plupart » d'y suffire. On vil dans un seul tribunal une cinquan- » taine de saisies de fonds demandées le même jour d pour défaut de paiement de droits féodaux ; une comd mune peu considérable fut attaquée en droit, pour le » paiement de ses censés retardées, dont une seule anx> née montait au moins à cinq ou six cents louis. Ajoutez d à ces motifs d'exaspération, le mécontentement occa- » sionné par l'expulsion hors du gouvernement des re- » présentants du Pays de Vaud qui avaient la confiance » du peuple » En effet: Muret, Sccretan, J.-J. Cart, Bourgeois, Lafléchère, étaient exclus des Conseils Helvétiques; les tribunaux où siégeaient Pidou, Potterat, Agassis, Duchat, Claude Mandrot, Soulier, De n tan, Jan de Chatillens , et d'autres, étaient cassés; les souspréfets patriotes, comme Bërgicr de Jouxtems, Vionnet d'Aubonne, Correvon de Martines à Yverdon , étaient destitués; l'inspecteur des milices, Murct-Grivel , était révoqué. D'un autre côté, le Préfet Cantonal était en-

* Monod. Mémoires, 1 , 204.

touré de partisans déclarés de la réunion à Berne ; une garde à cheval , composée d'anciens dragons et de Cavaliers-d'Hommage, commandés par le gendre du Préfet, se posaient comme les défenseurs de ce premier magistrat de la République révolutionnaire dans le Léman , tandis que leurs couleurs et leurs uniformes disaient l'esprit qui les animait. Les milices n'étaient réunies, ni dans les exercices, ni dans les revues , alin de les soustraire aux officiers que la révolution avait placés à leur tête; ces milices étaient désorganisées, et remplacées dans le Pays de Vaud par des troupes soldées, et par des troupes étrangères. Enfin , tout indiquait qu'en toutes choses le parti contre-révolutionnaire avait l'appui du gouvernement.

Les patriotes du Pays de Vaud, ceux de l'Argovie, de l'Emmenthal et de Fribourg, ceux des campagnes de Bâle et de Zurich , avisèrent alors aux moyens de combattre le fédéralisme qui menaçait d'une ruine prochaine l'œuvre de la révolution de 1798. Plusieurs moyens furent proposés; enfin, dans une réunion des délégués des campagnes de l'Vgovie, de l'Emmenthal et de Fribourg, qui eut lieu à Payerne, en janvier 1802, et dans laquelle Potterat d'Orny, et Duchat de Cossonay, représentaient les patriotes de Vaud, il était décidé qu'une insurrection générale aurait lieu au printemps. Au signal convenu, cette insurrection devait diriger ses forces sur Berne, culbuter le gouvernement de Réding, et le remplacer par des hommes de la révolution. Pour préparer les esprits à ce coup de main, des émissaires par-

f)58 DROITS FÉODAUX.

couraient les campagnes de Vaud. Ils représentaient aux paysans que leurs ennemis naturels étaient les ci-devant seigneurs, possesseurs de titres féodaux, et que jamais les paysans ne pourraient se libérer aussi longtemps que ces tilres existeraient. Les paysans accueillaient avec empressement les moyens qu'on leur présentait de se libérer, et bientôt ils formaient une association secrète, dont l'existence fut manifestée par une attaque nocturne sur le château de La Sarra.

Dans la nuit du 19 au 20 février, une bande d'hommes armés se présente devant ce château alors inhabité; elle en force les portes, pénètre dans la salle des archives, elle enlève les titres et les documents, les brûle ou les jette dans la Venoge, et se disperse avant le jour. Aussitôt on dirigea des troupes sur le district de Cossonay ; les citoyens de La Sarra promirent cinquante louis de récompense à celui qui découvrirait les auteurs de cet acte; le gouvernement et la famille de Gingins promirent chacun la même somme; une enquête fut ordonnée. Mais tout resta caché sous un voile que personne n'osa soulever.

Dans la nuit du 17 au 18 mars, même attentat au château de Bière, appartenant à Mr Nccker; les archives sont brûlées , ainsi que les titres déposés dans le greffe de cette commune; la municipalité de Bière promet vingt-cinq louis au dénonciateur. Mais même secret qu'à La Sarra.

A la fin de mars , le gouvernement helvétique apprenait que, dans les districts de Cossonay, Orbe, Grandson et à La Vallée, des complots étaient organisés pour

brûler les châteaux , piller et détruire les archives où les titres féodaux étaient conservés, sans épargner celles de Lausanne, et pour s'emparer même des personnes des anciens seigneurs et du préfet national. Le gouvernement dirigea de nouvelles troupes sur le Léman. Mais bientôt après, ces troupes furent rappelées à Berne, où le parti unitaire se préparait à renverser Réding et les fédéralistes. Le rappel de ces troupes , la chute de Réding, le 17 avril, le retour aux affaires du parti révolutionnaire, donnèrent une nouvelle audace aux campagnards, dont l'organisation ne fut désormais plus un secret. Les Bourla-Papay se levèrent en armes et marchèrent sur Lausanne.

Dans la nuit du 30 avril au 1er mai , une colonne de paysans armés s'organisait dans les villages du district de Cossonay, se dirigeait sur Lausanne, et par des recrues qu'elle faisait en route , devenait forte de cinq à six cents hommes. « Partout où passaient les paysans, dit le Nouvelliste du 4 mai, ils faisaient retentir les cris : Fivent les paysans! Paix aux hommes, mort aux papiers! Cependant, comme leurs instructions portaient qu'ils devaient partir de chez eux le 1er mai à minuit, pour se trouver avant la pointe du jour ù Prilly, où ils seraient joints par des chefs, et qu'ils entreraient à Lausanne en même temps que les colonnes de la Côte , de Morges et d'Oron, il en résulta un malentendu. En effet , ces colonnes , trompées par cette expression , le Ier mai à minuit, ne s'étaient mises en mouvement que dans ta nuit du 1er au 2d mai. Se croyant abandonnée par les gens de la Côte et d'Oron, la colonne de Cos-

sonay se dispersa, et, avant midi, tout était calme à Lausanne.

Aussitôt que le Préfet eut été informé de rapproche des paysans , il fit convoquer la milice de Lausanne ; mais personne ne se rendit à cet appel ; les sympathies populaires étaient pour les paysans; le milicien disait : Allez, messieurs les seigneurs! allez défendre vos parchemins; nous autres roturiers, nous nous n'en avons point !

Le Conseil Exécutif, à la nouvelle de cette tentative, dirige une compagnie d'infanterie helvétique sur Lausanne, et prie le général Montrichard de mettre la troupe française à la disposition du préfet Polier. En attendant ces renforts, le corps des volontaires à cheval, organisé et commandé par le citoyen Constant d'Hermanches, faisait des reconnaissances dans les environs de Lausanne , toujours menacée par les paysans. Dans la nuit du 4 au 5 mai , un parti de paysans rencontre prés du Bois de Yaud une patrouille de volontaires, fait feu, blesse le cheval du commandant Constant, et lui envoie une balle dans son manteau. Pendant la même nuit les mêmes scènes se passaient à Lonay, près de Morges.

Cependant, les paysans s'organisaient en compagnies, désignées par des noms de communes , et formaient un corps principal de quinze à dix -huit cents hommes, commandés par ce même Reymond (Jue nous avons vu être destitué de sa place de juge, et condamné à trois ans de prison pour délit de presse. Reymond , amnistié en 1800, et nommé capitaine dans une demi-brigade

1800—1802. «il

helvétique, recrutait à Lausanne, lorsque le mouvement des paysans commença, et était choisi comme chef avoué de l'insurrection. Reymond, campé à Rionhosson près de Morges, menaçait à la fois Lausanne et Morges, tandis que des détachements de paysans armés brûlaient les archives des châteaux de l'Isle, Mollens, Vullicrens, Pampigny, Sévery et Coltens. A la nouvelle de ces nouveaux excès, le gouvernement helvétique faisait partir de Berne trois compagnies d'infanterie, une compagnie de hussards helvétiques, trente artilleurs; il nommait le sénateur Kuhn, commissaire dans le Canton du Léman, avec les pouvoirs les plus étendus, et lui donnait le commandement sur toutes les autorités civiles et militaires; le général Montrichard appuyait le gouvernement en chargeant le commandant français à Lausanne , de seconder le commissaire helvétique ; des proclamations menaçantes annonçaient ces mesures, et sommaient, mais en vain, les paysans de se disperser.

Le 6 mai, une troupe de six cents hommes, venant de la contrée d'Oron , de la Broie et du Jorat , traversait le bois de Sauvabelin , et allait rejoindre le gros de l'armée des insurgés, toujours campée à Rionbosson. Le 7, Reymond entre à Morges avec deux mille hommes , somme le château de se rendre et de livrer son artillerie. Mais le commandant français répond qu'il était prêt à défendre son poste. Le sous-préfet de Morges, moins décidé, traite avec Reymond, qui consent à quitter la ville si on lui livre les titres féodaux. Le souspréfet y consent; les titres sont brûlés, et les paysans

se retirent, en annonçant que le lendemain Lausanne aurait son tour.

Tandis que ces scènes se passaient à Morges, le sénateur Kuhn arrivait à Lausanne, et appelait auprès de lui son ancien collègue, l'ex-sénateur Jules Muret. Il l'invite à user de sa popularité pour engager les insurgés à rentrer dans le devoir. Mais Muret ne veut y consentir qu'autant que le gouvernement proclamerait l'abolition complète des droits féodaux , et une amnistie entière. Kuhn refuse ces propositions , et met Lausanne en état de siège. Le 8 au matin, Cart, qui, ainsi que Muret, ne faisait plus partie du gouvernement helvétique depuis la révolution du mois d'août 1801, se présente chez Kuhn comme parlementaire des insurgés; Kuhn refuse d'entendre Cart, et, informé de la marche des paysans sur Lausanne, il fait battre la générale.... Quinze hommes se présentent!...

<r A huit heures et demie, dit le Nouvelliste Faudois, on voit les insurgés entrer en ville au nombre de quinze cents, par les portes de S1 Laurent et de Chaucrau. Ils passent sans s'arrêter devant les postes français, en leur criant: Nous sommes vos amis! Ils suivent les rues Grand S1 Jean et S1 François, et se dirigent sur la rue de Bourg. Arrivés près du Lion d'Or, le commandant français, Veiiande , leur barre le passage avec un faible détachement et deux compagnies helvétiques qui arrivaient de Berne; il demande à Reymond quelles sont ses intentions. Celui-ci réplique : Nous voulons les archives, l'abolition des droits féodaux, ou la réunion à la France. Après quelques pourparlers , Veiiande déclare à Reymond

qu'avant tout, sa troupe doit sortir de la ville. Reymond y consent, et prend position sur la place de Montbenon.

Kuhn, accompagné du commandant Veilande, se rend sur Montbenon, et traite avec Reymond, qui insiste sur la remise des archives et une entière amnistie. Kuhn observe qu'il n'a point de pouvoirs pour traiter sur ces bases, mais qu'il se rendra à Berne pour solliciter l'amnistie, et qu'en attendant, il accordait aux paysans une suspension d'armes de trois jours. Les chefs des insurgés acceptent ces propositions. On leur accorde des vivres, et ils vont camper avec leurs troupes sur les plaines de SlSulpice; Kuhn part en toute hâte pour Berne.

Le lendemain, dimanche 9 mai, le camp des insurgés à S* Sulpice, le Camp des Gamaches *, ainsi qu'on le désignait, était un lieu de réjouissances, où l'on se rendit en foule, de Lausanne, de Morges, et de tous les villages voisins. Cependant„cctte suspension d'armes n'arrêtait point les insurgés. Des attroupements, formés à Grandson et à Orbe , marchaient sur Yverdon , se faisaient remettre les archives par le receveur national Vulliemin , en menaçant de pillage et d'incendie. Les titres de l'hôpital n'étaient pas même épargnés; tout fut brûlé. Les mêmes dévastations avaient lieu à Grandson, et dans les châteaux de Champvent, de Chamblon et de Mathod.

Le 10 mai, Kuhn revenait de Berne, où le gouvernement, non-seulement avait refusé l'amnistie, mais or-

* Les gamaches étaient de larges guêtres de toile fixées au genou , que le paysan portait dans ses travaux.

donné de réduire les insurges par la force. Le commandant français, se conformant à ces ordres, se mettait immédiatement en marche avec cinq à six cents hommes; les sénateurs Kuhn et Pellis le suivaient. Arrivés au camp de S'Sulpice, Kuhn et Pellis trouvent trois mille paysans sous les armes, résolus à se défendre. L'emploi de la force était impossible, ils traitent avec les insurgés ; ceux-ci se retirent de l'autre côté de la Venoge, et les troupes françaises et helvétiques rentrent à Lausanne. Le même jour, le général Amey, envoyé par Monlricbard, arrivait à Lausanne, et, comme ses instructions ne lui permettaient probablement pas d'employer la force des armes, il invitait Keymoud à une conférence, en lui envoyant un sauf-conduit et une escorte. Reymond, accompagné de plusieurs délégués des communes insurgées, se rend pendant la nuit à Lausanne, où il traite avec Kuhn et le général français. Le lendemain, les insurgés quittent leur camp et retournent chez eux, emportant l'assurance qu'ils y seraient tranquilles, qu'on ne réclamerait plus de droits féodaux, et qu'il n'y aurait point de procédures instruites contre l'insurrection et ses chefs.

Kuhn, de retour à Berne, lit un rapport portant en substance :

Un parti nombreux d'anarchistes existe dans le Canton de Vaud, qui se révolteront contre tout gouvernement qui ne serait pas pris au milieu d'eux. La perception des dîmes et des censc$ n'est qu'un prétexte; cependant, il faut reconnaître que la dureté avec laquelle on l'exerçait favorise la cause des rebelles. Ainsi : tandis que l'Etat n'avait fait rentrer que les deux tiers de l'arriéré, plusieurs ci-devant seigneurs exigeaient le dernier tiers au moyen de poursuites judiciaires.

L'insuffisance des mesures prises au commencement de l'iusurrection avait enhardi les rebelles au point qu'ils avaient pensé à marcher sur Berne pour renverser le gouvernement. Ils s'étaient partagés en quatre corps : celui de Reymond , qui , de mille à onze cents hommes , s'était élevé à quatre ou cinq mille ; ceux de Nyon , d'Yverdon et d'Oron , chacun ayant un payeur , et étant en rapport avec les communes , ensorte qu'au premier signal ils auraient pu être doublés. Le vœu exprime çà et là d'une réunion à la France a seul empêché Vevey et la contrée de Lavaux de se joindre à eux.

Le Commissaire Helvétique n'avait eu à opposer à cette insurrection que treize cents hommes , dont il avait dû laisser quatre cents pour la garde de Lausanne , et deux cents pour celle de Morgcs, et envoyer le reste à Estavayer, où les mêmes mouvements insurrectionnels s'étaient manifestés. Le général français Amey, qui avait pour instruction d'employer les voies de douceur, avait exposé loyalement aux chefs de la révolte la comparaison du sort actuel du Pays de Vaud avec celui qui l'attendait en cas de réunion à la France , et les avait engagés à se soumettre. Quant à lui , Commissaire Helvétique , il leur avait promis seulement de demander qu'on ne fit pas de procès.

Comme cet état de choses permettait de faire des enquêtes contre les vrais coupables, de prendre des mesures de sûreté , et de rendre les communes responsables, lui , Commissaire , avait déterminé cette responsabilité par un arrêté, et chargé le préfet Policr, et son suppléant Clavel de Brenles, de commencer les poursuites. Mais comme le comité directeur se composait d'hommes connus, il importait avant tout de chercher à leur enlever la confiance du peuple. Quant à Reymond , il n'avait point été dans le secret du soulèvement , et on ne l'avait prévenu que deux jours d'avance qu'il aurait le commandement; il en était de même pour le jeune Marcel , son adjudant.

Quant à la dispersion des révoltés , elle était assurée par la répartition des troupes chargées de rétablir l'ordre. Un bataillon était à Nyon , un à Morgcs , des détachements à La Sarra , Yverdon , Cossonay et Estavayer.

Kuhn appelé à remplir une des premières places dans le gouvernement helvétique, était remplacé dans le Can-

ton de Vaud par Lanther, cx-ministre de la guerre, auquel on donnait May de Sehadau pour adjoint. Lanther, arrivé à Lausanne, trouvant beaucoup d'agitation dans les districts, théâtre de l'insurrection, voulut les comprimer par la force. Il les fit occuper par des troupes helvétiques et françaises, et imposa une contribution de soixante mille francs sur cent trente- deux communes, qui, de notoriété publique, avaient pris une part active dans l'affaire des Bourla-Papay. Comme les tribunaux du Canton refusaient de procéder contre les chefs des insurgés, Lanther installait à Lausanne un tribunal, miparti civil et militaire , qui devait procéder suivant le code pénal militaire, et donna Tordre aux sous-préfets d'instruire contre les prévenus.

Plus de deux cents personnes impliquées quittèrent le Canton de Vaud, et se réfugièrent dans le Pays de Gex, à Genève ou en Savoie. Déjà Reymond et Marcel étaient depuis quelque temps à Thonon. Cependant, la plupart des prévenus répondaient aux citations que leur adressaient les sous-préfets. Mais dans le district d'Yverdon, trois d'entr'eux, qui avaient refusé de répondre, furent saisis, le 11 juiu, et envoyés en prison, o Aussitôt, dit le Nouvelliste, on remarqua des mouvements dans les villages de Cuarny , d'Yvonand , de Rovray , et dans d'autres communes voisines. Pendant la journée du 12, on s'attendit à une attaque ; à onze heures du soir, un détachement français, ayant poussé une reconnaissance au lieu dit les Quatrc-Maronnitrs, rencontre une troupe qui, au qui-vive, répond par des coups de feu. Une fusillade s'engage; plusieurs paysans sont blessés, d'au-

très faits prisonniers; le reste prend la fuite. Pendant cette rencontre , la générale battait à Yverdon ; mais douze hommes seulement y répondirent. Lanther et le général français Seras se rendent en hâte à Yverdon avec quelques compagnies; ils procèdent au désarmement des villages et à des arrestations, et envoient à Lausanne cinquanle-sept prisonniers. »

Cependant, le tribunal spécial procédait avec vigueur. Reymond, Marcel, Claude Mandrot, ex- président du tribunal de Morges, et Henri Dautun, suppléant du Tribunal du Canton, tous fugitifs, étaient condamnés à mort; Henri Potterat, convaincu d'avoir eu le commandement de la troupe qui spolia les archives de La Sarra , d'Eclépens et d'Orny, était condamné à six ans de réclusion; Jean Isaac, d'Etagnières, à quinze ans de fer, pour avoir commandé la troupe qui spolia les archives cantonales à Echallens, et celles du citoyen sénateur Saussure de Boussens ; une détention plus ou moins longue était prononcée contre Jean -Isaac Reymond de La Sarra, Monnier d'Eclépens," Pache d'Oron, George de Palézieux, et George, commandant d'arrondissement à Vuibroye etc. etc. Mais soudain, le tribunal spécial est remercié; le commissaire helvétique est rappelé; le préfet national Policr est remplacé par l'un des chefs de la révolution du Pays de Vaud : par Henri Monod , destitué peu de semaines auparavant... Le gouvernement helvétique, tout-à-coup livré à ses propres forces par la retraite des troupes françaises, abandonné par Ja plupart des Cantons, ne voyait désormais pour appui que la population révolutionnaire du Canton de Vaud : pour défenseurs, que les soldats de l'armée des Bourla-Papay.

Ci* GLKRBfc Cl% IL F..

§ IV. Guerre civile.

Hetraite des troupes françaises. — Les Petits Cantons rétablissent leurs anciens gouvernements. — Comités insurrecteurs à Berne, Zurich, Soleure, etc. — Faiblesse du gouvernement helvétique : son armée réduite à trois mille nommes. — Il s'appuie sur les patriotes du Canton de Vaud. — II. Monod remplace le préfet Police — Amnistie des condamnés politiques dans le Canton de Vaud. — Vaud envoie des troupes dans la Suisse allemande. — Chasseurs-carabiniers vaudois attaqués sur le Rengg. — Zurich se déclare contre le gouvernement helvétique. — Cette tille est bombardée. — Insurrection générale. — Dicte de Schwyz. — Berne cernée par les insurgés. — Convention avec les insurgés. — Armistice. — Le gouvernement helvétique se retire à La u saune i — Les débris de l'armée helvétique se retirent à Fribourg et à Morat. — Abolition des droits féodaux. — Monod revêtu de

{>Ieins- pouvoirs; ses mesures énergiques. — Rupture de 'armistice. — Les Helvétiques cl les Vaudois repoussent les confédérés à Fribourg et à Salavaux, et poussent leurs avantpostes à Gumincn. — Comité insurreeleur à Lausanne; ses projets. — Arrestation du colonel de Rovéréa. — Affaire d'Orbe. — Combat de Faoug. — Déroute des troupes helvétiques. — Rapp arrive à Lausanne. — Le Premier Consul annonce sa médiation. — Armistice. — La garnison de Fribourg capitule. — La Diète de Schwyz refuse de se dissoudre. — ifne armée française entre en Suisse. — La Diète proteste et se sépare.

La Constitution <iu 25 mai 1802, connue sous le nom de Constitution des Notables, n'avait satisfait aucun des partis qui divisaient la Suisse. Acceptée par un vole mensonger, niais rejetée, de fait, par la majorité des volants, elle avait contre elle tous ceux qui, sous le masque du fédéralisme, et sous le prétexte de reconstituer la souveraineté cantonale, voulaient rétablir les

anciennes aristocraties ; elle avait contre elle les populations qui imputaient aux institutions unitaires tous les maux dont la guerre les avait accablés pendant quatre ans. Aussi , lorsque le Premier Consul , se conformant au traité de Lunévillc avec l'Autriche, et à celui d'Amiens avec l'Angleterre, ordonna à ses troupes de quitter la Suisse, les Petits Cantons prirent les armes. Dès le 6 juillet , ils avaient déclaré qu'ils ne reconnaîtraient jamais une Constitution qui les soumettrait aux lois odieuses d'un gouvernement unitaire. Le Sénat helvétique délégua le préfet de Lucerne pour traiter avec eux; mais sous les yeux même de ce commissaire, le 1er août, la landsgemeinde de Schwyz rétablit ses anciens Conseils, et plaça à leur tête ALoïs Réding. La même chose eut lieu dans l'Unterwald et à Uri. De son côté, le patriciat bernois ne perdait, pas son temps. Une société secrète, formée par Aloïs Réding et par Rodolphe d'Erlach, avait étendu depuis plus d'un an ses ramifications sur toute la Suisse; ses émissaires préparaient les campagnes au retour de l'ancien régime , et ses chefs assemblés, tantôt aux bains de Schintznach , tantôt à Gersau, y combinaient l'ensemble de leurs opérations. Un comité central établi à Berne, correspondait ouvertement avec des clubs établis à Zurich, Soleure et Thouoe ; celui-ci communiquait directement par le Brunig avec les Petits Cantons. <rLe traité de Lunéville » nous laisse le choix de nos institutions, il nous est

V donc permis de renverser celles qu'on nous a impo- » sées, v disaient-ils, pour justifier ces menées qu'ils ne prenaient plus la peine de cacher. Dans les Grisons, m. 28

bOO GUERRE CIVILE.

les Salis ne déployaient pas moins d'activité, et partout l'orage s'amoncelait sur un gouvernement qui , loin d'être oppresseur, semblait sans énergie et sans dignité*.

Pour conjurer cet orage, il ne restait d'autre moyen au gouvernement helvétique que l'appui de la France et le secours des révolutionnaires. Il demanda, mais en vain , que le Premier Consul manifestât par une déclaration formelle le prix qu'il attachait au maintien de l'ordre établi, et qu'il mit à sa disposition les demi-brigades helvétiques , alors au service de France. Comme le Gouvernement n'avait à sa disposition que deux mille hommes de milices et trois bataillons soldés , dispersés dans vingt postes éloignés, et dout plusieurs chefs euxmêmes étaient suspects, des hommes énergiques dans le Sénat proposèrent de faire un appel aux milices du Canton de Vaud, à celles des campagnes de Bâle, de Zurich, de Thurgovie et de Fribourg, de promettre aux campagnes de ces Cantons l'abolition des droits féodaux, et de leur donner des garanties contre les villes anciennement souveraines. Mais cette mesure répugnait au pusillanime Dolder, à Rengger et à d'autres sénateurs à principes, habitués à confondre la faiblesse avec la modération. Çeux-ci opposaient à ce moyen extrême le pitoyable état des finances, qui ne permettait pas de soudoyer des forces considérables, sur le simple soupçon d'une insurrection. Toutefois, le gouvernement, qui sentait que le concours du parti révolutionnaire dans le Canton de Vaud lui était nécessaire, remplaça le préfet

* Jomini, Hist, crit. et milit. XV.

Polier par Monod, destitué lui-même peu de mois auparavant de toutes ses fonctions administratives. Polier, agent du pouvoir exécutif, avait dû sévir contre les auteurs de Y Adresse anar chique, contre les communes qui refusaient le paiement de l'impôt et des cens, enfin, contre les chefs de l'insurrection des paysans. Aussi, son éloignement des affaires devint une nécessité. Il rentra dans la vie privée avec l'estime et le respect, même de ses ennemis politiques les plus prononcés.

Les Mémoires de Monod nous apprennent quelles furent les conditions qu'il mit à sa nomination :

<r Débuter dans l'exercice de la première magistra- » lure de mon. pays par coopérer à des actes de sévé- » rité excessive , ce serait m'cnlcvcr d'entrée la popu- » larité et la confiance dont je pouvais y jouir, ce serait » de plus exiger un dévouement que je ne pouvais * avoir. Mais si Ton accordait une amnistie à tous ceux v qui n'avaient pas été ostensiblement les chefs armés » de l'insurrection , je me déclarerais prêt à employer » ce que j'avais de moyens et de force pour répondre à j> la confiance qu'on me témoignait, b

Ces conditions furent acceptées. Claude Mandrot et Henri Dautun, condamnés à mort, furent amnistiés, ainsi que Pottcrat d'Orny, condamné aux fers; les procédures du tribunal spécial furent interrompues, et ce tribunal cessa ses fonctions. Reymond et Marcel , qui n'avaient aucune influence réelle, furent seuls exceptés de l'amnistie.

La nomination de Monod, l'annonce de l'amnistie, firent un bon effet dans les campagnes. Aussi, lorsque

65v2 . GUERRE CIVILE.

le gouvernement, menacé par l'insurrection des Petits Cantons, demanda des secours au Canton de Vaud, les districts naguère insurgés s'empressèrent de lever leurs contingents.- Les troupes helvétiques qui occupaient le Canton de Vaud pour appuyer les mesures du tribunal spécial , furent rappelées à Berne, où les bataillons vaudois les suivirent bientôt. Ces secours étaient urgents , car les Petits Cantons avaient pris les armes et occupaient leurs frontières. Le général Andermatt, chargé par le gouvernement helvétique de les réduire par la force, annonçait de Lucerne, où il avait établi son quartier -général, qu'il était hors d'état de prendre l'offensive avec le peu de forces dont il disposait. Aussitôt le Conseil Exécutif dépêcha à Lucerne trois compagnies de chasseurs vaudois et cinq du bataillon Clavel de la Légion Helvétique , les Rablais , comme on les appelait. Une compagnie de grenadiers vaudois alla aussi renforcer sur le Brunig deux compagnies de ligne helvétiques. Enfin, on leva quelques compagnies dans les campagnes de Berne et de Fribourg pour relever les Vaudois à Berne et dans l'Oberland.

Les troupes helvétiques et celles des Petits Cantons étaient bientôt en présence sur la frontière de Lucerne et d'Untcrwald. Cependant , rien ne faisait présumer le commencement des hostilités. Aussi, dans la nuit du 27 au 28 août, le capitaine des carabiniers d'Aigle, Morier, qui occupait le passage du Rengg, en avant du mont Pilate, crut pouvoir retirer ses avant- postes qui, placés sur la montagne, et sans abri, souffraient du mauvais temps. Les gens d'Untcrwald s'en aperçu-

rent, et, au nombre de quatre cent cinquante hommes , attaquèrent à l'improviste la troupe helvétique sur le Rengg. Cette troupe , consistant en deux compagnies, se défendit bien , quoique surprise , et ne se retira qu'après avoir perdu son chef, le capitaine Moricr, son lieutenant, sept autres morts, et vingt-deux blessés.

L'affaire du Rengg devint le signal de la guerre civile. Il retentit d'abord à Zurich, que les troupes helvétiques venaient de quitter pour se concentrer à Lucerne. La compagnie soldée jadis par la ville souveraine était restée en activité sous les ordres du préfet; mais pendant l'absence de ce magistrat, la municipalité de Zurich s'arrogea le commandement de cette petite troupe. Le Conseil Exécutif désapprouva cet acte, et dirigea un détachement sur Zurich. La municipalité protesta contre cette mesure, ferma ses portes aux soldats helvétiques, appela à son secours tous les bourgeois de la ville partisans de ses privilèges, et fit entrer dans ses murs les milices du district de Rcgcnsberg, le seul de ce Canton attaché à l'ancien régime. Au premier avis de cette résistance, Andermatt renvoya à Zurich quelques compagnies; elles cherchèrent à y entrer par surprise, mais elles trouvèrent les ponts levés.

Un tel acte d'autorité demandait une prompte répression , ou il ne restait plus au gouvernement helvétique qu'à se dissoudre. Andermatt reçut l'ordre de soumettre Zurich : il venait de sommer la veille les Petits Cantons de mettre bas les armes; et dans l'impossibilité de remplir à la fois cette double mission , il ne trouva d'autre moyen de sortir d'embarras qu'en signant, le 8

septembre, un armistice avec les Petits Gantons, acte qui dévoilait toute sa faiblesse. Il dirigea ensuite ses deux bataillons avec six pièces de canon de Lucerne sur Zurich, dont on lui refusa l'entrée. Cependant, des commissaires helvétiques étaient chargés de ramener Zurich par les voies de la persuasion, et autorisés à lever les milices des campagnes , toutes dévouées au nouvel ordre de choses. Mais Zurich persistant dans sa résistance, Andermatt lançait le 1 3 quelques obus dans cette ville. Déjà les milices des bords du lac accouraient, et des scènes sanglantes se préparaient de part et d'autre, lorsque le commissaire helvétique signa, le 15, avec la ville , une convention qui la dispensait de recevoir garuison.

Le gouvernement tombait ainsi d'un précipice dans un autre. Il attendait avec anxiété le secours des demibrigades helvétiques dont il avait sollicité le renvoi. Mais, observe le général Jomini, le Premier Consul , avant de se décider à un pas qui pouvait l'entraîner à des explications désagréables avec l'Autriche et l'Angleterre, avait voulu s'assurer que les anciennes capitulations avec la monarchie française , donnassent aux Cantons le droit de retirer leurs régiments de France , lorsqu'il s'agissait de leur propre sûreté. Il consentit enûn au renvoi , pourvu qu'on en fît une demande motivée sur cet ancien usage.

Toutes ces formalités avaient exigé un temps que les fédéralistes surent mettre à profit. Ils formèrent le projet de rassembler trois à quatre mille paysans, d'enlever le gouvernement aventuré au milieu d'eux avec une

faible garde, et d'arrêter une douzaine de sénateurs du parti unitaire, jusqu'à ce qu'ils eussent le temps d'organiser la Suisse selon leurs vues.

La réunion des faibles moyens du gouvernement contre les remparts de Zurich, et au pied des montagnes de TUnterwald, laissait l'intérieur de la Suisse entièrement dégarni et sans défense. Le comité insurrecteur, profitant de cette circonstance, se bâta de frapper un coup décisif. Ses affiliés se répandent dans les districts où ils ont leurs partisans: d'Erlacb et May en Argovie, Watteville à Berne et dans l'Oberland, réunissent quelques centaines d'anciens soldats des légions émigrées de Bachmann et de Rovéréa, licenciées depuis la paix. Alors, des proclamations sont lancées, l'insurrection est régularisée, les anciennes milices rétablies, et sommées de marcher à la voix de leurs chefs. Ceuxci eurent le bon esprit de promener leurs colonnes dans le Canton de Berne et d'Argovie , pour entraîner les i indécis et en imposer aux autres.

A la nouvelle de l'orage qui le menaçait, le gouvernement avait prescrit à Andermatt de quitter les environs de Zurich pour accourir à Berne. Prévenu par les insurgés, ce général trouva May en position avec huit cents hommes au pont de l'Emmen. Andermatt, avec quinze cents hommes, traita avec May, et chacun continua sa marche sans commettre d'hostilités. Cependant, d'Erlach, renforcé de quelques centaines de Soleurois, poussait son avant-garde sur Berne; Watteville se mettait à la tête de deux mille paysans de l'Oberland , et les

($6 GUEftKE CIVILE.

Petits Cantons, sous les ordres d'Auf-der-Mauer, passaient le Brunig*.

Le gouvernement helvétique n'avait à opposer à tous ces ennemis que le seul bataillon Clavel, trop faible pour garnir les remparts de Berne , et comprimer les mécontents de cette ville. Cependant, Gaudard, Clavel et Laharpe, chefs de la faible garnison , voulurent résister; même ils commencèrent le feu, lorsque le gouvernement, engage par les instances de l'ambassadeur français, Vcrninac, consentit à traiter. Le projet fut rédigé en présence de Vcrninac. Lorsqu'on fut d'accord, on proposa de le soumettre à un Conseil de guerre; mais le commandant de place, Gaudard, ancien officier au service de France, qu'on lit appeler à cet effet, et qui comprit qu'on voulait jeter la responsabilité sur lui et sur ses malheureux compagnons d'armes , s'emporta et s'écria : « que le Gouvernement pouvait conclure 9 pour son compte le traité qu'il lui plairait, mais que x> l'honneur des troupes helvétiques leur interdisait de » souscrire à la capitulation, et de livrer une place que s> tout le corps d'officiers jugeait parfaitement défen- » dable. » Cependant, Gaudard, cédant aux pressantes sollicitations de Verninac, signa la convention suivante :

Le commandant de la force armée helvétique à Berne , afin d'éviter une plus grande effusion de sang , et surtout dans l'intention d'épargner la bourgeoisie et la ville , d'une part; et Mr Eman. de Wattevillc, au nom du Conseil de guerre des troupes qui ont attaqué Berne , d'autre part; sont convenus des articles suivants : Art. 1 . Il y aura armistice entre les troupes helvétiques à Berne , et celles qui ont attaqué cette ville , à dater du

* D'après Jomini , Hist. crit. et milit.

moment où la présente convention aura été signée. — Art. 2. Vingt-quatre heures après ta signature , les troupes helvétiques remettront la place. — Art. 3. Les chefs des troupes armées contre Berne, s'engagent à obtenir des autorités municipales les voitures , chars et chevaux , et toutes les facilités nécessaires pour la sortie du Gouvernement, de ses employés, de leurs familles et propriétés de toute espèce, ainsi que pour le transport de vingt bouches à feu , de la poudre et des munitions convenables pour les servir, enfin des propriétés de toute espèce du Gouvernement. Les archives , papiers et autres effets qui ne pourraient être transportés , seront respectés et demeurent sous la garantie des stipulants. Les militaires malades et blessés, dans les hôpitaux, seront entretenus, soignés et renvoyés à leurs corps. — Art. 4. Les chefs des troupes armées contre Berne, garantissent au Gouvernement libre passage jusques aux frontières des cantons de Vaud et de Fribourg. — Art. 5. Si quelque membre du Gouvernement, ou quelque employé , ne pouvait sortir avec le Gouvernement même , il leur sera donné des passeports pour le suivre en toute liberté. S'ils étaient dans le cas de laisser leurs familles ou leurs propriétés , elles seront respectées. — Art. C. Les ministres des Puissances étrangères auprès de la république Helvétique , leur suite , leur propriété quelconque, demeurent sous la garantie du droit des gens. Les chefs des troupes armées contre Berne respecteront leur caractère , et dans tous les temps promettent de leur fournir les facilités de se transporter partout où ils jugeront convenable. — Art. 7. Le général Andermatt , les troupes sous ses ordres, et toutes autres troupes helvétiques en détachement, sont comprises dans la présente convention , et pourront rejoindre avec armes , bagages et train d'artillerie , le Gouvernement helvétique sortant de Berne sans être inquiétés- Les vivres, fourrages, chevaux et voitures nécessaires leur seront fournis : à cet effet il sera expédié de suite des courriers au général et aux détachements , pour leur donner connaissance de la présente convention. Ces troupes marcheront par le plus court chemin au dehors de la ville , faisant au moins cinq lieues de pays par jour. — Art. 8. Les autres colonnes armées contre le Gouvernement sont également comprises dans la présente convention. — Art. 9. Jusqu'à ce que

la jonction des dits détachements ait été effectuée , les troupes armées contre le Gouvernement helvétique n'entreront pas sur le territoire des cantons de Vaud et de Fribourg, et îl ne pourra être commis d'hostilités de part ni d'autre. — Art. 40. Pour sûreté de la présente convention , il sera donné réciproquement en ôtage deux officiers de grade égal , jusqu'à entière exécution de tous ces articles. — Art. il. Les articles douteux seront expliqués au besoin par des commissaires de part et d'autre en faveur des assiégés. — Ainsi fait et passé à Berne le 18 septembre 4802, à huit heures du soir.

Le commandant en chef des troupes helvétiques,

Gaudaro.

E. De Watteville.

Le 19 , les membres du gouvernement partirent pour Lausanne. Le landamann Dolder quitta Berne avec une forte escorte de hussards helvétiques ; l'ambassadeur Verninac le suivit. On n'emporta des chancelleries que les objets les plus importants.

En arrivant à Lausanne, le Conseil Exécutif fit publier la lettre suivante, adressée au Préfet du Canton de Vaud :

Citoyen Préfet! Le Gouvernement, menacé dans Berne par une colonne nombreuse d'insurgés postée aux portes de la ville, par d'autres colonnes en marche, et surtout par des conspirations prêtes à éclater au sein de la bourgeoisie même , a arrêté de transférer momentanément son siège à Lausanne. — Il se rend au milieu d'un peuple dont l'amour de la liberté a fait le premier peuple de l'Helvétie. Dans le canton de Vaud , le Gouvernement sent ses peines adoucies , par la certitude de n'avoir autour de lui que de bons conseillers , des amis fidèles et des défenseurs courageux. — Ivre d'un succès éphémère , l'ancienne aristocratie médite d'étendre aussi sur ce canton ses projets d'asservissement. Déjà sans doute les bailliages se tirent au sort, déjà mille vengeances se préparent. Si Berne règne un seul jour, l'injure de cinq ans de liberté sera vengée et le

4802. (tôt)

beau Pays de Vaud se voit perdu sans retour. — L'attachement des Vaudois à leur indépendance est , dans la crise actuelle , la plus ferme espérance de la patrie. — Citoyen Préfet , déjà près de deux mille de vos concitoyens se sont réunis aux troupes de ligne Helvétiques. Cet effort est grand, sans doute ; mais il en faut de plus grands encore. Plus le canton de Vaud mettra dans ce moment de soldats sous les drapeaux, plus aussi la crise sera courte. — Le Conseil d'exécution vous investit, et par vous vos subdélégués , des pouvoirs les plus étendus pour faire toutes les dispositions exigées par les circonstances et propres à accroître les forces de la République. Le secrétaire d'Etat de la guerre est chargé d'entendre vos propositions dans ce but et de vous faire part de ses vues. Une confiance intime doit régner entre le magistrat, qui est en quelque sorte la pensée et l'âme de son canton , et les organes du Gouvernement. Quant aux mesures de police nécessaires pour réprimer les malveillants , et maintenir partout dans ce canton la paix et l'ordre , le Conseil d'exécution vous en remet absolument le soin et veut qu'aux pouvoirs de Préfet national , vous réunissiez encore ceux d'un ministre de la police. — Donnez, citoyen Préfet, donnez en notre nom au peuple du Pays de Vaud les justes éloges que sa conduite, dans ces derniers temps, mérite ; dites-lui que ses vertus patriotiques sont la principale colonne de l'ordre constitutionnel ; dites-lui qu'en l'appelant à secourir la patrie en danger , le Gouvernement a l'espérance de triompher bientôt de ses ennemis ; dites-lui enfin que la République, soutenue par lui , sera juste et reconnaissante.

On répandait en même temps dans le Canton de Vaud la proclamation suivante, datée de Berne, le 18 septembre :

Berne vient d'être rendue à son légitime souverain ; les habitants de son territoire allemand se sont empressés à coopérer à cet acte dé justice ; ils vont jouir de rechef du bonheur qui , pendant des siècles, fut le fruit d'un gouvernement sage , dont vous fîtes vous-mêmes l'expérience. Il ne reste plus que le Pays de Vaud ; sera-t-il encore sourd à la voix de Dieu et à ses vrais intérêts? Non! les événements passés l'auront suffisamment

instruit que les énergumènes qui régarèrent n'avaient que l'ambition pour motif, et que le bien de la patrie ne fut jamais qu'un vain mot dans leurs bouches sacrilèges. — Le gouvernement sacrilège se retire à Lausanne, d'où il empêchera l'émission de votre vœu de réunion à Berne ; il va vous mettre tous sous les armes ; mais avec quoi vous paiera-t-il ? Avec quoi pourvoira-t-il à votre entretien si vous êtes estropiés? Comment nourrira-t il vos familles si vous êtes tués, et comment vous dédommagerat-il de l'abandon de vos charrues dans l'état de pauvreté où les intempéries des saisons ont plongé ce pays?... Ce sera avec des impots puisés dans vos bourses ! Car il ne lui reste pas plus de trésor que de considération. — Comment pourrait-il se soutenir? la Suisse entière est levée contre lui, à cause des fléaux qu'il y a attirés en allumant la guerre civile. Mes chers compatriotes, gardez-vous de ses séductions, et ne craignez pas ses menaces ; le règne de l'usurpation a cessé ! Dieu va rendre à chacun selon ses œuvres. — Ne vous épouvantez pas de l'annonce que l'on vous fait de l'arrivée des Français, cette annonce est fausse. Bonaparte est trop grand , il est trop sage , pour vouloir démentir le vœu d'un peuple entier. S'il eût désapprouvé ce qui se passe en Suisse , n'eût-il pas marqué hautement sa désapprobation aux Petits Cantons et à Zurich.

Le passé est pardonné ! Venez à vos pères légitimes, ils vous tendent les bras !

Le gouvernement helvétique, dans le but de se rattacher les paysans du Canton de Vaud, prononçait, ausitôt après son arrivée à Lausanne, l'abolition des droits féodaux; il attribuait à Monod les pouvoirs les plus étendus , et mettait le Canton de Fribourg et la partie nord du Canton de Vaud sous le régime militaire. Monod , par ses proclamations et par «es mesures énergiques, en imposa aux ennemis du gouvernement helvétique. Il fit un appel aux milices, et parvint à mettre quelques bataillons sur pied. Mais ces bataillons se trouvèrent entièrement désorganisés par l'abandon dans lequel le gouvernement avait laissé notre état militaire:

<r Au milieu de la guerre qui environnait l'Helvétie , » dit Monod , tout ce qui tenait au militaire y avait été d tellement négligé, qu'il y régnait la plus grande con- » fusion; des compagnies se trouvaient sans officiers, » d'autres étaient réduites à quelques hommes. Aussi, v les corps furent très-incomplets , les ofliciers se troud vaient la plupart étrangers à leurs soldats qui l'étaient j> le plus souvent les uns aux autres. Néanmoins, la » meilleure volonté se manifesta , l'on vit partir des jeu- » nés gens qui pouvaient s'en dispenser, et des femmes » promettre à leurs maris de se charger du soin des » vendanges, en les pressant de marcher*. »

Cependant, Andermalt, protégé par la convention de Berne, se retirait sur le Canton de Vaud avec dix-huit cents hommes de la troupe helvétique qui avait assisté à l'affaire de Zurich; mais, pendant sa marche, la désertion affaiblissait ses rangs; la plupart des soldats de la Suisse allemande passaient aux insurges. Clavel, avec quelques débris de la garnison de Berne, occupait Fribourg , où le bataillon Bourgeois, de Vaud, le rejoignait bientôt. Quant à la garnison de Lucerne , consistant en six compagnies de ligne et trois de milices vaudoises , elle se retirait suivant la convention, lorsqu'elle fut cernée par cinq bataillons confédérés. Après un essai de résistance du capitaine Moret, commandant les Yaudois, les troupes helvétiques durent mettre bas les armes; la plupart des soldats de la ligne s'engagèrent dans l'armée des confédérés; les miliciens vaudois, dé-

* Monod. Mémoires, 1 , 229.

sarmés, eurent l'autorisation de retourner chez eux, sous promesse de ne pas reprendre les armes. Quant à Andermatt, il était complètement démoralisé. Il aurait dû s'arrêter avec son monde sur la frontière de Yaud et de Fribourg , et à la faveur de la convention signée à Berne par Gaudard et Watteville, réorganiser l'armée helvétique pendant l'armistice, qui n'expirait que le 26 au matin. Il n'en lit rien. Aussi, lorsque, le 22, les sénateurs Rengger et Schmidt, venant de Lausanne avec les pleins -pouvoirs du gouvernement helvétique, arrivèrent à Moudon , ils y rencontrèrent l'état-major de la garnison de Berne ; à Luccns, le parc d'artillerie; et sur la roule, jusqu'à Payernc, des officiers et des soldats marchant à la débandade. Andermatt, resté à Payerne avec quelques cents hommes, était lui-même* disposée continuer la retraite, et n'avait de plan, ni pour prendre l'offensive, ni même pour se mettre sur la défensive. Lo Gouvernement, craignant qu'à Fribourg, où commandait Clavel de Brenles, les instances des habitants ne décidassent cet officier à se retirer, il lui dépêcha le chef d'état-major, Jayet, pour l'engager à tenir ferme.

La présence de Rengger et du ministre de la guerre, Schmidt, au quartier -général de Payerne, rendait cependant quelque confiance à ces débris qui constituaient l'armée helvétique. Pendant les journées des 23 , 24 et 25 octobre, on chercha à la réorganiser et à la répartir sur la ligne de la Sarine , depuis Fribourg au pont de Sugy.

Cependant, ni ces mesures, ni les proclamations éner-

giques de Monod ne purent ramener la confiance dans le Canton de Vaud.

<t En effet, avoue Monod, la loi qui ordonnait l'abolition des droits féodaux avait peu d'influence sur le peuple. Les Bernois avaient profité de toutes les relations qu'ils avaient dans le pays ; plusieurs d'entr'eux étaient restés dans leurs campagnes, d'autres y étaient revenus; promesses, menaces, tout avait été employé pour gagner ou effrayer. Les partisans qu'ils avaient sur plusieurs points et dans les différentes classes , avaient facilité leurs menées au point de rendre vains le peu de moyens qu'avait le Gouvernement pour les éventer, ou s'y opposer efficacement. Le peuple voyait le Gouvernement helvétique en fuite, ses ennemis lui parler en maîtres , la France garder le silence ! Comment douter des bruits que les Bernois faisaient répandre? Ainsi, on prétendait que la loi sur les ûefs était un leurre comme les précédentes lois sur cet objet; qu'elle serait révoquée, si le Gouvernement helvétique reprenait son pouvoir; qu'elle ne le serait pas moins, si l'ancien ordre de choses se rétablissait, cl le peuple le crut. On répandait partout le bruit que l'Allemagne, l'Angleterre, la Russie même , s'étaient prononcées en faveur des anciens gouvernants; que la France se voyait obligée par là de laisser faire la contre -révolution, et le peuple le crut. On disait aux partisans de la réunion à Berne que leur attachement à l'aristocratie leur procurerait en récompense la bourgeoisie de Berne , et la domination sur leur pays, sujet de cette bourgeoisie... et ils le crurent. On faisait à tous un monstre de l'idée d'avoir à lutter

GOI GUERRE CIVILE.

contre toule la Suisse; et les amis les plus zélés du nouvel ordre de choses ne laissaient pas que d'être ébranlés par cette dernière considération *. »

Tandis qu'à Lausanne le Gouvernement helvétique était entouré de circonstances les plus défavorables, et restait sans réponse aux sollicitations les plus pressantes qu'il adressait au Premier Consul pour obtenir sa puissante médiation, une Diète se constituait le 25 septembre à Schwyz, par la réunion des députés des Cantons de l'ancienne Confédération. Cette Diète, présidée par Réding, proclamait l'égalité des droits; elle invitait les sujets des anciens états à nommer des députés; enfin, elle reconnaissait les nouveaux Cantons et les invitait à se donner des constitutions. Aussi , elle devenait populaire dans toute la Suisse , tandis que dans le Canton de Vaud, où ses proclamations ne parvenaient pas, cette Diète était considérée comme l'avant- coureur de l'ancien régime, et comme telle, détestée par les patriotes.

Cependant, le moment de la reprise des hostilités approchait, et les généraux de Watteville et Auf-der- Mauer s'approchaient de Fribourg avec deux mille hommes et de l'artillerie , tandis que d'autres corps se concentraient sur Moral. Mais avant de commencer l'attaque, Watteville et Auf-der-Mauer s'adressaient en ces termes au Gouvernement helvétique :

La volonté nationale s'est exprimée de la manière la plus positive. Non-seulement la majorité , mais la presque unanimité s'est prononcée contre vous. Le peuple des campagnes se lève de toutes parts ; il accourt sous nos drapeaux ; il a proclamé les

* Monod. Mémoires, 1 , 254.

anciennes constitutions cantonales, en chargeant une Diète d'y faire les changements nécessaires pour donner satisfaction à tous les partis.

Il ne reste en votre pouvoir que le Pays de Vaud , dont les habitants sont aussi nos frères, et c'est pour n'être pas forcés de le combattre que nous vous sommons, vous, Landammanns, Préfets et Sénateurs de la République Helvétique, de nous remettre, à nous qui représentons la Dicte, les pouvoirs que vous ne pouvez plus retenir sans les acheter au prix du sang.

Nous sommes en marche contre vous , et contre vous seuls. Nous entrons sur le territoire de Vaud en amis de ses habitants. C'est aussi sur vous seuls que retomberaient les maux qu'une résistance inutile ferait naître ; et vous vous sacrifiez vous-mêmes , si vous poussez à l'extrême les braves que nous commandons , et qui sont déterminés à vaincre ou à périr.

Le même jour, le 26, à une heure du matin , un parlementaire des généraux ennemis venait au quartier-

général d'Andermatt lui dénoncer la rupture de l'armistice, et peu d'heures après les hostilités commençaient devant Fribourg et Morat.

Le 26, à six heures du matin, Àuf-der-Mauer, avec deux mille six cents hommes, dont la marche était cachée par un épais brouillard, prenait position sur le Schonenbcrg, devant Fribourg, qu'il sommait de se rendre, après l'avoir canonnée pendant deux heures. Clavel répondait à cette sommation a qu'on ne pouvait traiter » avec des gens qui avaient violé toutes les conventions, d en désarmant les troupes qui , en vertu de la capitu- » lation de Berne, devaient rejoindre l'armée, d La canonnade recommençait, lorsque, dans l'après-midi, une sortie de la garnison repoussait les assiégeants jusqu'à la Singine, en leur faisant éprouver une perte assez considérable.

(Mi GUERRE CIVILE.

Le même jour, à l'aube, les avant-postes helvétiques, places en avant de Moral, étaient attaqués par une vive fusillade. Le commandant Muller, ignorant la rupture de l'armistice, et craignant quelque trahison, évacuait Moral, et se repliait sur Avcnches et Payernc a pour se remettre, et n'être pas coupé. x> Le canon de Fribourg, une vive fusillade, qui se faisait entendre du côté de Salavaux, et les avis qu'il recevait du Vully, confirmaient Muller daus ses craintes. En effet, une colonne ennemie, sous les ordres du major Kirchberg, avait débouché pendant la nuit du 25 au 26, par le pont de Sugy, avait parcouru le Vully, pris position à Salavaux , et poussé des détachements sur Cudrefin et Constantinc. Cependant, l'adjudanUgénéral, Von-der-Weid, arrivé dans la journée de Fribourg, prenait le commandement de deux compagnies vaudoises, dont Tune, de Payernc, capitaine F. Jomini, attaquait le village de Salavaux , gardé par trois cents hommes et une compagnie de dragons. <r Nos braves , » dit le rapport sur cette affaire, <r se comportèrent avec toute la vivacité » et l'aplomb des troupes de ligne. Le village fut cm- » porté, sans autres pertes que quelques hommes; l'enx> nemi y eut douze tués, quelques blessés, trente -six » prisonniers, outre cinq dragons et leurs chevaux, » après quoi rien ne résista ; le quartier fut rétabli à » Moral, et nos avant -postes poussés jusque près de jo Gumincn. d

Au premier avis de la reprise des hostilités , Monod publiait cette proclamation :

Aux armes , citoyens ! On avait promis de laisser passer nos troupes à la frontière ; on viole la foi jurée. On avait promis de ne pas attaquer le Pays de Vaud, on l'attaque... et vous vous fieriez à leurs promesses ! Vous les ferez respecter en imitant vos braves frères !

Quel est le véritable Vaudois qui ne sente son cœur se soulever d'indignation , et qui ne saisisse ses armes pour défendre ses foyers du pillage, du viol , de l'esclavage ! Que tous les braves gens accourent , et nous éviterons tous ces maux.

Lausanne , 27 septembre. Le Préfet National ,

H. Monod.

Le 28, plusieurs milliers de Bernois et d'Obcrlandais renforçaient Tannée de Watteville, qui transportait son quartier -général à Guminen , et delà à Gampenach , après une échange de quelques coups de fusil avec les helvétiques. Le 29 , après une espèce de capitulation avec Andcrmatt, qui se repliait sur les hauteurs de Faoug, Watteville occupait Moral, et dans la soirée, le général Bachmann, nommé par la Diète de Schwyz au commandement en chef, arrivait à Morat, et donnait à ses troupes le nom $ Armée Fédérale. Cette armée, réunie entre Guminen et Morat , formait un effectif de huit mille combattants , tandis que l'armée helvétique, en position entre Faoug et Greng, ne comptait pas même deux mille hommes *. Bach manu , voyant cette poignée d'adversaires, ût aussitôt toutes ses dispositions pour les écraser, avant l'arrivée des bataillons vaudois et celle des deux demi-brigades auxiliaires, venant de France et d'Italie. Dans un ordre du jour à ses troupes, Bachmann leur annonça la bataille, et leur recommanda la

* Tillier. Hist. de la Rêpub. Helvét. II.

discipline, la confiance et la modération dans la victoire.

Mais avant de parler de cette victoire , remportée par huit mille hommes contre deux mille au plus, nous devons rappeler les projets d'un parti qui , profitant de l'approche des Bernois et des Petits Cantons, voulut renverser le gouvernement helvétique, et rétablir l'ancien ordre de choses dans le Canton de Vaud. Deux des principaux personnages de ce paru', Mr de Rovéréa, dans, ses Mémoires , et Mr G. -H. de Seigneux , dans son Précis Historique de la Révolution du Pays de Vaud, viennent de dévoiler ces projets que l'élan de nos populations fit échouer devant Orbe. Nous laissons ces deux auteurs nous raconter, et leurs projets, et leurs déceptions :

e Le 28 septembre, ditMr de Rovéréa, en recevant la proclamation de la veille (celle de Monod), je conclus qu'il fallait tout risquer pour préserver le Pays de Vaud d'une invasion, dont Auf-der-Mauer et ses gens peu disciplinés ne manqueraient pas de se prévaloir pour se permettre de violents excès, à titre de représailles de ceux qu'on reprochait aux Lémaniques d'avoir commis dans les Petits Cantons... Je crus donc convenable d'agir sans délai, et je chargeai un de mes amis, Mr de Tavel de Féchy, de se rendre à Lausanne auprès d'un Comité contre-révolutionnaire qui y siégeait alors presque en permanence , avec plusieurs membres duquel j'étais en relation, et de lui communiquer un écrit de ma main portant : <r Que d'après la proclamation du 27, il n'y

d avait pas un moment à perdre pour garantir le pays » de la guerre civile; que je demandais s'il avait été » pris des mesures pour l'éviter; que si Ton voulait cora- » mencer par essayer un rapprochement entre les partis s> qui nous divisaient4, et faire cause commune avec » les autres Suisses, on pouvait compter sur moi; mais d que j'étais opposé à toute réaction partielle. »

» Mr de Tavel me rapporta le soir même une réponse verbale et deux notes, Tune de Mr Henri de Mestral, l'autre de Mr G. -H. de Seigneux. La première exprimait le vœu, et contenait les plans du parti qui voulait la réunion du Pays de Vaud à Berne... La seconde énonçait les vues et les principales idées de ceux qui préféraient que le pays formât un Canton indépendant. — Toutes deux me reconnaissaient pour chef de ce qui serait entrepris; elles me prévenaient que des négociations avaient été entamées avec Mr Haller de Paris , domicilié à Lausanne , qui prétendait être à même de culbuter le gouvernement fugitif, sans que le ministre de France s'y opposât, pourvu qu'on voulût le seconder, et qu'il ne fût pas question de la réunion de ce pays avec Berne. — Mr de Tavel m'annonça la prochaine arrivée de deux membres du Comité. En effet , le lendemain matin (30 septembre), MM. de Sévery et de Seigneux parurent; ils me confirmèrent ce qui m'avait été mandé la veille, avec quelques détails de plus sur les ouvertures qu'avait faites au Comité Mr Haller, dont la précédente intimité avec Bonaparte en Italie rendait

* Le parti bernois et le parti aristocratique vaudr is.

la coopération importante... Après avoir mûrement discuté la situation de nos affaires, on convint que je me rendrais le soir à Malley, habitation d'un de mes amis , le colonel Le Maire, à une demi-lieue de Lausanne, où ces Messieurs proposeraient à Mr Haller de se trouver et de traiter avec moi des moyens qu'il disait avoir d'obtenir l'approbation tacite du ministre de France pour rattacher, à titre de Canton, le Pays de Vaud à la Confédération. Avant de nous séparer, j'insistai sur l'importance d'empêcher toute voie de fait, tout rassemblement armé, ce dont les deux députés, MM. de Sévery et de Seigneux , me donnèrent l'assurance d'autant plus positive que Mr Pillichody, membre du Comité, et qui était plus spécialement chargé de la partie militaire, avait déclaré que rien de pareil ne se ferait sans mon autorisation \ v

« Deux cents hommes de milice sur lesquels on pouvait compter, dit l'un des conspirateurs, Mr de Seigneux**, étaient prêts à se rendre à Lausanne au premier avis , afin d'y maintenir Tordre et de prévenir toute opposition. Douze ou quinze citoyens, des plus considérés, appuyés par celte troupe, devaient se rendre de nuit à la maison (de Beau-Séjour) qu'habitait le landammann Dolder et les principaux membres du Gouvernement Helvétique, afin d'exiger d'eux la résignation de leur pouvoir. »

oc Le 30, à midi, j'eus avis qu'il y avait de la ru-

* Rovéréa. Mémoires , III , 269.

** G.-H. de Seigneux. PrécU Hist. II , 148.

mcur parmi les milices vaudoises, dit Mr de Rovéréa*. qu'elles demandaient un autre chef et refusaient démarcher sur Berne ... À deux heures , à l'instant où je partais, un quidam, que je savais être un émissaire des aristocrates, m'apporta une lettre décachetée et disparut; elle était en chiffre : j'y reconnus l'écriture du major Pillichody, et devinai par quelques mots, non chiffrés, qu'il était question d'une agression à main armée, quoiqu'on m'eût promis de s'en abstenir ... Je hâtai ma course... Entre Allaman et S1 Prex, je rencontrai Mr Armand de Meslral-S* Saphorin, l'un des membres du Comité, escorté de quatre fusiliers, qui ne lui permirent pas de me parler ... Je continuai mon chemin et , remarquai en entrant à Morges de la rumeur et un air de consternation. A l'autre extrémité de la ville, un attroupement se forma aux cris d'un personnage qui poursuivait mon cabriolet. Une sentinelle arrêta mes chevaux ; le poste prit les armes et me fit entrer au corps de garde, sous le prétexte qu'une insurrection avait éclaté à Orbe, et qu'on avait l'ordre de s'assurer de toute personne suspecte d'y avoir pris part. »

a Tandis que ceci se passait à Morges, les conjurés, dit l'un d'eux, Mr de Seigneux**, s'étaient réunis dans la campagne choisie pour le lieu du rendez-vous. Us y attendirent toute la nuit le colonel de Rovéréa , et ce ne fut que le lendemain matin qu'ils apprirent son arrestation; circonstance des plus malheureuses, puis-

* Mémoires 3 111,274.

** G.-H. de Seigneux. Précis Hist. Il, 150.

qu'elle fit manquer l'exécution du projet concerté pour la même nuit. »

En effet, au jour convenu par le Comité contre-révolutionnaire , le membre de ce Comité qui , de l'aveu de Mr de Rovéréa , était le plus spécialement charge de la partie militaire, prenait les armes, arborait les couleurs bernoises , et s'emparait de la ville d'Orbe.

Le 30 septembre, à huit heures du matin, le major Pillichody, chef militaire du Comité-Jnsurrecteur , paraissait devant Orbe avec quelques cents hommes de Ste Croix et du district de Grandson. Cette troupe armée était commandée par des gentilshommes du voisinage; elle portait la cocarde rouge et noire, et ses tambours battaient les marches bernoises. Le capitaine de Joffrcy , commandant de place à Orbe , sachant que Pillichody avait beaucoup d'adhérents dans cette ville, entr'autres le sous-préfet Mr Thomasset , ancien châtelain, et le commandant d'arrondissement Emmanuel Thomasset; voyant ainsi que toute résistance était inutile, passa l'Orbe avec sa compagnie, et prit position au Dcvens , où il fut suivi par la plupart des patriotes de la ville. Pillichody avait donné rendez-vous à ses adhérents des villages du pied de la montagne, à ceux de Yallorbe, de Ballaigue et de Vaulion, il comptait réunir ainsi deux mille hommes, avec lesquels il devait seconder le coup de main que le Comité-Insurrecteur devait exécuter à Lausanne pendant la nuit suivante. Mais ces adhérents firent défaut; Pillichody les attendit en vain pendant toute la journée du 30.

Cependant , l'alarme se répand partout au loin dans

le Canton de Yaud. Partout, à la nouvelle de l'apparition du drapeau rouge et noir à Orbe, on bat la générale, et les populations prennent les armes. Le préfet Monod dirige sur Orbe, par Chavornay , le commandant Wasserfall de Lausanne , avec quelques cents hommes et une foule de volontaires. Il envoie une autre colonne sur Orbe par Cossonay. Enfin , il donne le commandement en chef de cette expédition au colonel Blanchenay, qui se rend aussitôt au Devin, où de Joffrey avait prit position . . . Dans la soirée, plus de cinq mille hommes, accourus en armes de tous les points du Canton , cernent la ville d'Orbe par trois corps principaux ; le premier posté à Chavornay , sous le comm/mdement de Wasserfall ; le second sur la route de La-Sarra , sous de Joffrey ; le troisième sur la route d'Yverdon , sous les ordres du commandant Guignard d'Orbe, ancien oflicier d'artillerie en France. Guignard, seul, avait quelques bouches à feu.

Le commandant en chef Blanchenay, voyant l'exaspération de ses troupes contre la ville d'Orbe , et craignant les désordres, suite inévitable d'une attaque nocturne, voulait attendre le jour. Mais au milieu de la nuit, le chef des Bourla-Papay, Reymond, survient à Chavornay , suivi de quelques volontaires , et obtient de Wasserfall l'autorisation de tenter un coup de main sur le pont des Granges. Arrivé à la tète de ce pont, Reymond est reçu par une vive fusillade , partie de la campagne Thomasset; il pert quelques hommes, et, luimême, atteint d'une balle, tombe grièvement blessé. Ses camarades se retirent en désordre , poursuivis sur m. 39

la route de Chavornay par le commandant d'arrondissement Tbomasset. Mais celui-ci, craignant d'être coupé par Wasserfall, se replie sur le pont, qu'il barricade, et fait ses préparatifs de défense.

Déjà, le 31 avant jour, la colonne Guignard s'avance sur Orbe par la route d'Yverdon, établit une batterie sur le Signal et ouvre le feu. Mais les artilleurs de Guignard pointent leurs pièces trop baut, leurs boulets passent par dessus la ville, et atleignent les avant-postes de la colonne du Devin. Celle-ci, se croyant attaquée par le canon de la ville, se replie sur Àrnex. Pillichody et ses gens profitent de celte circonstance; ils s'échappent par le Puisoir de l'Orbe , filent le long de la rivière du côté de Montcberand, et gagnent les montagnes, où ils se dispersent.

Cependant, la colonne Guignard pénètre dans la ville sans rencontrer d'ennemis, et la colonne de Chavornay passe sans obstacle le pont des Granges que Thomasset avait abandonné. Blqnchcnay arrive en même temps avec le gros de sa troupe, par le vieux pont de pierre, où il est reçu par des coups de fusil partis de maisons qui, aussitôt assaillies, sont mises au pillage. A l'aspect des morts et des blessés , l'exaspération des troupes ne connaît plus de bornes. Elle est au comble lorsqu'elles voient l'un des chefs de la colonne Guignard, le capitaine David , blessé à mort d'un coup de carabine. La troupe crie vengeance; elle veut fusiller un insurgé portant l'uniforme de Hollande. Mais celui-ci est sauvé par l'énergie de Pex-sênateur L' Secrétan , qut, avec ses deux jeunes fils, était accouru à Orbe dans les rangs

des patriotes lausannois. Bientôt, le pillage des maisons des aristocrates est demandé à grands cris , et il aurait eu lieu, si Blanchcnay ne l'eût empêché en faisant publier qu'une contribution de douze mille francs était imposée sur la ville d'Orbe , pour pourvoir aux besoins des troupes. Cette mesure, qui ne trouva pas grâce devant l'esprit de parti , sauva néanmoins les propriétés " de ceux qui la blâmèrent, lorsque le danger fut passé, a Je ne puis qu'applaudir à la prudence qui dicta celte » mesure, dit Monod. Qu'on se, représente celte ville j> prise de force; une troupe de campagnards, accourus d de tous côtés, y entrant ivres de succès, armés et » sans discipline , exaspérés contre la plupart des habijd tants, notés par leur attachement au parti contraire, » furieux de ce que l'on avait tiré des fenêtres et blessé » leurs camarades... On frémira du danger auquel Orbe » était exposé, et s'il en fut préservé par cette contrij> bution et par le pillage des maisons d'où étaient par- » lis les coups de fusil , je doute que, placées dans les » mêmes circonstances, d'autres troupes eussent montré x> plus de modération. Je crois donc que mon pays a des i obligations aux hommes trop méconnus par l'esprit j> de parti qui , s'exposant à tout pour ramener le calme, d y réussirent . . . Grâce à ces mêmes hommes , une » grande partie de la troupe partait par petits pelotons, d et, 4es cinq mille hommes, réunis en douze heures » autour d'Orbe , il n'en restait pas cinq cents le second i> jour... J'aurais pu éviter cette malheureuse affaire, * en exerçant réellement le terrorisme qui m'était alors » reproché. Revêtu de pouvoirs extraordinaires , je crus

j> suffisant défaire avertir quelques personnes ; j'osai » m'en rapporter à ce que Ton me disait de leurs belles » promesses . . . Quand je reconnus mon erreur ce fut d trop tard; à peu près tous ceux dont j'avais ordonné *> les arrêts ou la mise en surveillance, avaient disparu... » Cependant, le plan de cette insurrection pour la réux> nion à Berne échoua ; on n'avait pas douté que la cod lonne, qui des montagnes vint sur Orbe, ue se gros- » sit en route, au point de pouvoir marcher sur Laud sanne; une autre colonne , venant du côté de Thier- » rens, et une troisième, descendant des montagnes jd au-dessus de la Côte, devaient s'y joindre; le gou- » vernement devait être enlevé; j'étais moi-même desd tiné au triomphe , et , sans doute , à la Roche Tar- » peïcnne . . . »

L'arrestation de Mr de Rovéréa, sur lequel on trouva une lettre compromettante de Pillichody, la surprise d'Orbe, quoique sans résultat, par l'élan des populations, laissaient néanmoins de l'inquiétude sur les entreprises des ennemis de l'indépendance du Canton de Vaud. Aussi, le préfet Monod croyait devoir faire arrêter quelques partisans des Bernois; il faisait occuper la route de Châtcl S1 Denis, garder les passages des Ormonts, surveiller Ste Croix et le district de Grandson exposé aux intrigues de Pillichody qui, avec d'autres chefs de l'insurrection , s'était retiré au château de Vaumarcus. Mais ces sages précautions eurent néanmoins le fâcheux résultat de retarder l'envoi de nos troupes à Andermatt, et à Clavcl de Brenles qui tenait encore dans Fri bourg.

Cependant, le mauvais succès des dispositions militaires prises jusqu'à ce moment par Andermatt , et les soupçons qui de toutes parts s'élevaient contre lui, déterminèrent le Gouvernement Helvétique à lui retirer le commandement. On prit pour prétexte que les embarras du moment exigeaient la présence de tous les sénateurs à Lausanne, et on le remplaça par l'adjudantgénéral Von der Weid, patriote dévoué, homme de cœur et bon militaire, auquel on donna pour chef d'état-major Fornesi, d'Orbe, ex-chef de brigade au service de France. Mais avant que ces dispositions vinssent rassurer l'armée helvétique, celle-ci arrivait à Lausanne dans un affreux désordre, à la suite d'un revers décisif.

Bachmann , que nous avons laissé à Morat, avait porté son quartier-général au Lowenberg; le gros de ses troupes était à Savagny; de forts détachements à Wangen et à la Ncucneg, pour tenir en échec la garnison de Fribourg, et préserver Berne d'une pointe. De la chapelle de Cressier, les Confédérés voyaient les Helvé tiques, au nombre de dix-huit cents à deux mille, campés , avec six pièces d'artillerie, entre Faoug et Greng ; on voyait aussi qu'ils pouvaient facilement être tournés par les hauteurs boisées sur lesquelles leur aile droite s'appuyait. Bachmann avait formé ses six mille hommes en six divisions, <r La première devait s'avancer entre le lac et la grande route ; la seconde devait gagner Greng , en filant à gauche de la route; la troisième exécuterait une marche de flanc sur Greng, pendant que la quatrième division irait prendre ce point par derrière; la

fffS GUERRE CIVILE.

cinquième attaquerait Ciaveleyres, occuperait les détachements qui s'y trouveraient, et les empêcherait de se jeter sur Faoug. Enfin, la sixième division devait former la réserve*. »

Le dimanche 3 octobre, à dix heures du matin, les colonnes des Confédérés s'ébranlent; les trois premières, malgré une vive canonnade des six bouches à feu d'Andermatt, s'emparent de la position principale des Helvétiques, et leur prennent deux canons. Les Helvétiques se retirent en arrière de Faoug, protégés par un bataillon vaudois, qui fait un feu nourri depuis une hauteur boisée. Mais, débordé de toutes parts, ce bataillon se retire en assez bon ordre et rallie les Helvétiques dans la plaine d'Avenches , d'où ces troupes se replient , d'abord sur cette ville, puis sur les hauteurs de Dompicrre, enfin sur Payerne, où elles arrivent entièrement démoralisées.

<r Mais bientôt, d dit le rapport fait au Gouvernement Helvétique, <r la crainte d'être coupés, convertit la re- » traite en déroute, et l'on ne put parvenir à se rallier, » ni à arrêter la troupe. Dès lors , il parait qu'il s'orga- » nisa un plan d'empêcher toute disposition, et de ré- » pandre le désordre parmi la troupe. Outre les bruits » semés avec affectation de toute part que Ton était coupé, j» un caisson sauta près de Montpreveyres, ce qui fit j> croire que l'ennemi suivait de près. On a remarqué a des gens, à la tête des colonnes, qui criaient que l'on

* Tillicr, II , 241. D'après le plan d'attaque signé par Bachmann.

» allait être pris. Dans les bois qui bordent la route de » Moudon à Lausanne, il y eut plusieurs coups de fusil d tirés , ensorte que plus on s'éloignait de l'ennemi , d plus on le croyait voisin ; toutes ces circonstances » conGrment l'opinion que des malveillants ont voulu jd profiler de cette circonstance pour répandre la terreur d jusqu'à Lausanne et dans le reste du Canton. »

En effet, au bruit de l'explosion du caisson, tout ordre cesse dans la retraite. Dolder, colonel des hussards helvétiques, don ne (lui-même le signal d'un sauve-quipeut général. Dès le 4 au matin, on voit arrivera Lausanne des soldats à la débandade, annonçant la dispersion de l'armée. Puis arrive le général Andcrmatt avec une foule d'olliciers. Canons, fourgons, caissons, suivent pêle-mêle, et le bruit court qu'une division bernoise coupe la route entre Moudon et Montpreveyres.

Cependant, la générale se fait entendre à Lausanne, un bataillon de réserve se met en marche sur le Chaletà-Gobet, et prend position au-dessus de l'abbaye de Ste Catherine. Bientôt, les bataillons de réserve de La Côte et de Morges, levés à l'occasion de l'affaire d'Orbe, arrivent et prennent la même position. Enfin, on annonce l'arrivée de la 1re demi-brigade helvétique venant de Genève, et celle de la $e demi-brigade qui, partie de l'Italie, traverse le Valais. On dirige quelque détachements sur la route d'Echallens.

Mais ces préparatifs étaient loin de rendre la confiance, et le gouvernement se préparait à se réfugier en Savoie, lorsqu'un événement imprévu venait changer la face des choses. Le 4, au plus fort du tumulte, le géné-

fïXO .

GIEMÏÊ CIVILE.

rai Rapp, aide-dc-camp du Premier Consul, arrive à Lausanne avec une proclamation datée de Saint-Cloud, 30 septembre, annonçant la médiation du Premier Consul :

S1 Cloud , 8 vendémiaire an XI.

Bonaparte, Premier Consul de la République française , Président de la République italienne, aux Dix-Huit Cantons de la République helvétique.

Habitants de l'Hclvétie ! Vous offrez depuis deux ans un spectacle affligeant; des factions opposées se sont successivement emparées du pouvoir ; elles ont signalé leur empire passager par tin système de partialité qui accusait leur faiblesse et leur inhabileté. Dans le courant de l'an X, votre gouvernement a désiré que Ton retirât le petit nombre de troupes Françaises qui étaient en Helvétie : le Gouvernement Français a saisi volontiers cette occasion d'honorer votre indépendance ; mais bientôt après, vos différents partis se sont agités avec une nouvelle fureur : le sans; Suisse a coulé par des mains Suisses. — Vous vous êtes disputés trois ans sans vous entendre : si Ton vous abandonne plus longtemps à vous-mêmes, vous vous tuerez trois ans sans vous entendre davantage. Voire histoire prouve d'ailleurs que vos guerres intestines n'ont jamais pu se terminer que par l'intervention efficace de la France. — 11 est vrai que j'avais pris le parti de ne me mêler en rien de vos affaires ; j'avais vu constamment vos différents gouvernements me demander des conseils et ne pas les suivre , et quelquefois abuser de mon nom , selon leurs intérêts et leurs passions. — Mais je ne puis ni ne dois rester insensible aux malheurs auxquels vous êtes en proie : je reviens sur ma résolution : je serai le médiateur de vos différends ; mais ma médiation sera efficace, telle qu'il convient aux grands peuples au nom desquels je parle. — Cinq jours après la notification de la présente proclamation le Sénat se réunira à Berne. — Toute magistrature qui se serait formée à Berne depuis la capitulation , sera dissoute et cessera de se réunir et d'exercer aucune autorité. — Les préfets se rendront à leur poste. — Toutes les autorités qui auraient été formées cesseront de se

réunir. — Les rassemblements armés se dissiperont. — Les troupes qui étaient sur pied depuis plus de six mois pourront seules rester en corps de troupes. — Enfin tous les individus licenciés des armées belligérantes et qui sont aujourd'hui armés , déposeront leurs armes à la municipalité de la commune de leur naissance. — Le Sénat enverra trois députés à Paris : chaque canton pourra également en envoyer. — Tous les citoyens qui , depuis trois ans , ont été landammann , sénateur, et ont successivement occupé des places dans l'autorité centrale , pourront se rendre à Paçis , pour faire connaître les moyens de ramener l'union et la tranquillité et de concilier tous les partis. — De mon côté , j'ai le droit d'attendre qu'aucune ville , aucune commune , aucun corps ne voudra rien faire qui contrarie les dispositions que je vous fais connaître. Habitants de l'Helvétie , revivez à l'espérance ! ! î Votre patrie est sur le bord du précipice : elle en sera immédiatement tirée. — Tous les hommes de bien seconderont ce généreux projet. — Mais si , ce que je ne puis penser, il était parmi vous un grand nombre d'individus qui eussent assez peu de vertus pour ne pas sacrifier leurs passions et leurs préjugés à l'amour delà patrie, peuples de l'Helvétie , vous seriez bien dégénérés de vos pères !!! — Il n'est aucun homme sensé qui ne voie que la médiation dont je me charge est pour l'Helvétie un bienfait de cette Providence qui , au milieu de tant de bouleversements et de chocs, a toujours veillé à l'existence et à l'indépendance de votre nation, et que cette médiation est le seul moyen qui vous reste pour sauver l'une et l'autre. — Car il est temps enfin que vous songiez que si le patriotisme et l'union de vos ancêtres fondèrent votre République, le mauvais esprit de vos factions, s'il continue, la perdra infailliblement , et il serait pénible de penser qu'à une époque où plusieurs nouvelles Républiques se sont élevées, le destin eût marqué la fin d'une des plus anciennes.

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