CHAPITRE XIX
Davel.
La jalousie des Cantons contre Berne , et le mécontentement général des populations en Suisse, suggèrent l'idée au major Davel d'appeler le Pays de Vaud à l'indépendance. — Celte idée poursuit Davel. — Elle devient idée fixe par l'effet des jeûnes, des oraisons et de la solitude. — Davel se croit appelé: il reçoit une vocation; la Providence lui trace un plan d'insurrection. — Il veut résister à cette vocation ; mais convaincu, il se soumet. — Préparatifs militaires. — Revue de Cully. — Marche sur Lausanne. — Entrée dans cette ville. — Conférence de Davel avec le major de Crousaz et le boursier Milot. — Davel reçu dans le Deux-Cent de Lausanne. — Son discours ; son manifeste. — Le Deux-Cent feint d'entrer dans ses projets ; mais il ordonne au major de Crousaz de prendre des mesures militaires pour étouffer l'insurrection , et il annonce à LL. EE. ce qui se passe à Lausanne. — Arrestation de Davel. — Son interrogatoire. — Alarme dans le Pays de Vaud.
— Arrivée d'un Haut-Commandant bernois. — Adresses à LL. EE., et félicitations des villes, de la noblesse et des communes du Pays de Vaud. — Davel, a la torture, déclare que des ordres émanés de Dieu l'ont engagé dans son entreprise, et qu'il n'a point de complices. — L'Inconnue. — Nouvelles tortures. — La rue de Bourg chargée de juger Davel. — Réquisitoire du Procureur-Patrimonial. — Davel condamné à avoir le poing coupé, la tête tranchée, et ses biens confisqués.
— LL. EE. commuent cette peine. — Conférences de Davel avec MVT. Bergier de Pont et Crinsoz de Bionnens. — Davel marche au supplice. — Son discours sur l'échafaud. — Exhortation au peuple par le pasteur de Saussure. — Derniers moments et mort de Davel. — Le Conseil dé Lausanne et la cour baillivale récompensés. — Le pasteur de Saussure destitué. — LL. EE. annoncent que certains abus signalés par Davel dans son manifeste , seront réprimés. — La signature du Consensus et le Serment d'Association ne sont plus exigés.
9G DAVEL.
Après trente années de combats sous les drapeaux du prince Eugène , de Marlborough et de Louis XIV, le major Davel, rendu au repos par la paix générale, s'était retiré à Cully, son lieu d'origine. Nommé major de l'un des quatre départements militaires du Pays de Vaud , Davel vivait retiré dans sa demeure. Etranger aux habitudes et aux mœurs de ses compatriotes , il voyait peu ses voisins, mais avec chacun il était bon, affable, et toujours disposé à porter la paix partout où il allait. Sa piété, sa charité, sa sobriété, sa politesse et sa parfaite urbanité, l'avaient rendu l'objet du respect général. Mais c'était surtout sa piété douce et tolérante qui le distinguait, alors que la plus grande irritation agitait les esprits au sujet des questions religieuses. Partageant les sentiments de ces chrétiens pieux que Ton nommait piétistes, Davel était opposé au gouvernement bernois , quant à la question du Consensus , et à leur système d'administration. Il voyait avec douleur son pays tomber dans l'avilissement et la misère, par l'effet de ce déplorable système.
Livré à ses pensées , celles - ci étaient constamment fixées sur l'état de sa patrie et sur les moyens de lui donner le bonheur et la liberté. Mais, aux yeux de Davel, bien des obstacles s'opposaient a la réalisation de ce bonheur et de cette liberté : <r la domination de Berne , d l'égoïsme des villes et l'ignorance du peuple; l'im- » piété et la corruption générale; la soif de l'or et l'amour » des procès. Pour être libre, songeait Davel, le peuple » doit cesser d'être sujet d'une ville étrangère, par son » origine, sa langue et ses mœurs; des magistrats in-
» tègres, et un clergé remplissant ses devoirs, doivent » inspirer au peuple les sentiments de la piété et de la » vertu; et la vertu doit être en exemple dans les hautes x> classes de la société*.... » Ces mêmes idées suivaient partout Davel. Elles préoccupaient tous les jours, toutes les nuits, tous les instants de sa vie.
Cependant, les années se passaient, et la paix, loin de porter ses fruits, voyait grandir l'oppression , nonseulement dans le Pays de Vaud , mais dans la Suisse entière. Berne, dans le Pays de Vaud, ne faisait aucune amélioration, aucune concession; le droit d'assemblée était contesté aux villes t- à la noblesse; le clergé et l'académie étaient humiliés. Aussi, des signes Je mécontentement se faisaient jour de toute part. Alors, Davel qui connaissait le secret de la puissance de Berne, crut que le moment de la renverser était arrivé pour le Pays de Vaud. Rien à ses yeux, ni dans la Suisse, ni même dans le canton de Berne, ne pouvait s'y opposer. En effet, Lucerne et les Petits Cantons n'avaient point oublié la journée de Villmergen, et, ainsi que les états catholiques, ils attendaient avec impatience le moment de déchirer le traité d'Arau. Tous les Cantons, catholiques et protestants, jaloux de Berne, qui régnait sur un tiers du territoire fédéral, désiraient voir rétablir l'équilibre des Cantons, et ce désir, nous l'avons vu, était partagé par les grandes puissances catholiques, la France et l'Autriche. Quant à la résistance que le patriciat ber-
* Conversations du major Davel clans sa prison. (Manuscrit contemporain.)
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nois pouvait opposer à la levée en armes du Pays de Vaud, elle était illusoire aux yeux de Davel. Les Bailliages-Libres, l'Àrgovie, l'Oberland, enfin le canton, la capitale exceptée, étaient mécontents, et, loin de s'opposer à l'insurrection du Pays de Vaud , ils se joindraient à elle pour transporter chez eux le trésor de la ville souveraine, en faire le partage , et proclamer leur indépendance. Même dans la ville de Berne, Davel voyait le plus grand ennemi de LL. ££. dans la bourgeoisie limitée, jalouse des privilèges exclusifs que le patriciat s'était arrogés. Davel croyait donc que le moment d'agir était arrivé ; il prenait la résolution de se mettre à la tête du mouvement.
Mais avant d'adopter aucun plan, Davel, fidèle à une ancienne habitude qu'il avait conservée, même dans le tumulte des camps, chaque fois qu'il devait prendre une résolution importante, se prosterne devant l'Etre Suprême et l'invoque. <r Je me retirai du monde, » dit-il dans sa prison, à ses amis Crinsoz de Bionnens et Bergier de Pont, oc j'ai jeûné, j'ai prié avec beaucoup de dévo- » tion et de persévérance ; j'ai humblement demandé » pardon à Dieu qu'il lui plût de me détourner de ce » dessein , s'il ne devait pas contribuer au bonheur de » ma patrie, et de me conduire de telle sorte que je ne » fisse rien de contraire à sa volonté. Mais , bien loin » de m'être trouvé changé, je me suis senti entraîné et » comme forcé par un pouvoir supérieur, p
Voici la prière que cet homme remarquable prononçait , alors que luttaient dans son âme ses doutes et ses convictions. Davel portait cette prière sur son sein lors-
qu!il fut arrêté; elle est écrite de sa main dans une des pièces de sa procédure :
Eternel Grand Dieu , qui gouverne toutes choses par la divine Providence, qui dispose des événements, suivant que tu le trouves expédient pour ta gloire , et le bien de tes enfants ! Je me prosterne dans la plus profonde humilité pour t'adorcr de toutes les forces et capacités de mon esprit , et je me range aux décrets de ta divine volonté , que tu m'as manifestée. Fortifie-moi, ô mon Dieu! dans toutes les fonctions de ma Vocation, afin que je m'en acquitte avec zèle, fermeté, courage et persévérance entière. Que ta Gloire reluise dans toute ma conduite, et que mon prochain soit édifié, consolé et établi dans la pureté de ta Parole, et que tous ensemble magnifions ton Saint Nom par dessus toutes choses. Les merveilles de ta grâce et les trésors de tes bénédictions que tu déploies envers nous, misérables pécheurs, sont si grands et incompréhensibles, que nous ne pouvons pas te rendre l'honneur, la gloire et les actions de grâce qui te sont dues. Toutes ces choses surpassent si fort I» capacité de notre nature et de notre entendement, que nous ne connaissons pas les justes expressions pour t'en rendre l'hommage qui t'est dû par nous, faibles créatures. Reçois! oh Notre Grand Dieu ! nos efforts à bénir ton Saint Nom, à t'exalter et te magnifier pardessus toutes choses. Illumine notre entendement par la vertu puissante et l'efficace de ton Saint Esprit, pour bien comprendre l'excellence de tes grâces et bénédictions , et connaître ce que nous devons faire à ton honneur et à ta gloire. Nous nous remettons entre les bras de ta divine Providence , avec une ferme foi et une entière confiance. Préserves-nous de toute illusion et tentation du malin , et fais que nous embrassions et pratiquions la pure vérité de tes ordres sacrés \
Dès cet instant, où Davel reçoit les ordres de l'Etre Suprême, l'homme de guerre qui ne livre rien au hasard, et qui n'affronte les dangers qu'après avoir tout exa-
* Archives de l'Etat de Vaud , Procédure du major Davel t page 90.
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miné, et calculé toutes les chances, l'homme de guerre disparait et fait place à l'inspiré. Davel inspiré, suit aveuglément le plan que la Providence lui trace , acceptant, également avec joie, ou le triomphe ou le martyre.
Entraîné par cette irrésistible vocation, le major Davel, déjà pendant le mois de janvier 1723, préparait les moyens de mettre à exécution des ordres qu'H croyait providentiels.
Il préparait un manifeste proclamant l'indépendance du Pays de Vaud, et une lettre au gouvernement de Fribourg, lui annonçant que oc l'insupportable domination » de Berne réduisait les gens du Pays de Vaud à en ve- » nir à des voies de fait, pour en délivrer eux et leurs » propres alliés, et qu'ils demandaient à Fribourg le d passage de leurs troupes, afin de pouvoir occuper Mo- » rat et de placer des postes à Guminen. j> Il rédigeait également une notification au Conseil de Genève, expliquant les motifs de « la levée de boucliers, ï> et, dans une lettre circulaire, adressée aux villes du Pays de Vaud, il s'exprimait en ces termes* :
Nobles , Illustres et Très-Honorés Seigneurs.
Il ne convenait pas que je communiquasse à aucune ville, ni à aucun particulier du pays, le premier mouvement de la levée de boucliers que j'ai entreprise pour notre délivrance de la domination de Berne , à cause du secret qui est l'âme de ce premier trait. Ma principale attention est de vous faire part de tout ce qui s'est passé pour vous demander votre approbation ou tel avis que vous trouverez les meilleurs, persuadés que nous con-
* Procédure, 84 à 86.
courrons toos ensemble au même but de notre liberté si opprimée. Je travaille sans relâche à ce qui est expédient et efli* cace pour la perfection de l'ouvrage commencé , pour lequel nous implorons la bénédiction de Dieu. Je suis avec les sentiments de respect et déférence que je vous dois, etc.
Cependant, les fêtes de Pâques approchaient, époque à laquelle les baillis et les membres du Deux-Cent de Berne devaient se rendre dans la capitale, pour les élections aux grandes charges de l'Etat et aux bailliages. Le major Davel choisissait cette époque pour mettre son projet en voie d'exécution, et, dans ce but, préparait une levée de troupes d'élite dans les Quatre -Paroisses de Lavaux, qui, avec les bailliages d'Oron et de Vevey, formaient le département militaire dont il était le major. Il écrivait donc la lettre suivante au capitaine de Crousaz, de Chexbres :
Monsieur,
Je me donne l'honneur de vous écrire pour vous prier de faire commencer les exercices militaires ordinaires le jour de l'Annonciation, parce que je dois faire mes revues de bonne heure. Vous choisirez le temps du matin ou de l'après-midi. Mais pour cette première fois, mon intention est que vous fassiez l'assemblée aux Vcrnex pour les y faire bien exercer. Car j'ai remarqué que ces petits exercices de détail font prendre de mauvaises habitudes, et je préfère qu'ils soient exercés moins souvent, mais que cela se fasse sous une personne qui les commande bien , comme cela se pratique quand vous prenez la peine de les commander. Je suis, etc. Le major Davel.
Scellé le 20 mars 1723.
Après avoir préparé le capitaine de Crousaz à recevoir des ordres qui sortaient de la règle ordinaire des exercices du printemps, le major lui écrivait :
DAVKL.
J'ai évité autant qu'il m'a été possible d'engager votre public il des frais. Je ne puis cependant me dispenser cette année de faire la revue des dragons. La place de Cully est choisie pour les voir ensemble mercredi prochain 54 mars, sur les sept à huit heures du matin, autant bien montés et équipés que le pourrés. Comme je dois, d'abord après cette revue , faire un voyage à Berne , où je ferai quelque séjour, je dois encore avant mon départ, faire une revue des compagnies de Clavel-élection , de Crousaz-secours de Genève, et Davel-triés (élite), aussi à la même heure que les dragons. Cela tiendra lieu de revue pour cette année , moyennant que ces trois compagnies paraissent bien équipées. Elles pourront emprunter des parements rouges, bas rouges et chapeaux bordés, de leurs camarades. Car il ne faut pas qu'il paraisse ni sergents, ni soldats sans l'uniformité des parements rouges, des bas rouges et chapeaux bordés. Ayez aussi un peu soin des tambours et des fifres. Pour conclusion, je vous prie de m'envoyer par la voie de Messieurs vos officiers le contingent de la revue, ce qui la rendra parfaite, avec les semesses de Messieurs de la ville de Cully. Il ne sera pas nécessaire que les soldats apportent leurs munitions. Messieurs les officiers sont priés d'apporter avec eux leurs brevets, car je dois enregistrer leurs noms et dates de leurs emplois. Votre monde pourra déjà repartir de Cully avant midi, car je les expédierai d'abord. Je suis, etc. Le major Davel.-
Cully, ce 24 mars 4723.
Les capitaines de Crousaz et Clavel, ainsi que Mr Gerbex, capitaine lieutenant de la compagnie du major Davel, faisaient exercer leurs gens, et leur donnaient Tordre de se rendre le 31 mars à Cully. Cependant, à en juger par la lettre suivante, que le capitaine de Crousaz écrivait au major, cet ordre ne laissait pas que de causer quelque inquiétude.
Après l'honneur des deux vôtres , j'aurai celui de vous marquer que l'exercice a été fait sur la place du Vcrnex, le 25, tomme vous le souhaitiez dans votre première. J'ai été un peu
surpris de l'ordre que vous avez envoyé à ceux qui composent votre compagnie dans notre paroisse, et celle de Clavel-secours, pour se rendre mercredi prochain à Cully, dans l'équipage marqué. Cette distinction de compagnie fait naître plusieurs pensées au public. Les uns souhaitent de savoir si c'est par ordre de LL. EE. ou par quelqu'aulre ordre qui puisse les engager à passer revue dehors de leur lieu , préférablcmcnt aux autres compagnies, contre la pratique usitée. Les ordres étant cependant donnés partout, par le contenu de votre dernière, je ne partirai pas que vous n'ayez la bonté de donner une information , s'il vous plaît, particulière, de ce dont il s'agit et le but. C'est ce que j'espère de votre amitié, étant avec une parfaite considération, etc. De Crousaz, cap.
A Chcxbres, 26 mars 1723.
Pour lever les scrupules du capitaine de Crousaz, Davel lui répondait le même jour :
Peu de choses donnent d'abord un grand bruit parmi nos gens qui s'imaginent bien des mystères là où il n'y en a pas. Le sujet qui m'engage à faire cette revue particulière est que lorsqu'on parlait de mettre quelques troupes sur pied sur les frontières pendant le temps de la contagion, j'étais en relation avec Mr Fischer, secrétaire des guerres, pour lui demander d'être mis sur pied , j'appris que nos trois compagnies en question . étaient désignées , au cas que l'on en eût envoyé. Il se répand de temps à autre quelques petits bruits du mouvement , outre la raison que j'ai besoin d'argent. Tout cela m'engage à voir l'étal de ces trois compagnies , pour en rendre compte à LL. EE. à mon voyage , et tacher d'être nommé s'il y avait quelque chose par la suite du temps ; persuadé aussi que vous aimeriez mieux ce genre de vie que la pèche du lac de Bret. Ne permettez aucune explication de vos gens. Puisque la marche d'une heure, sans conséquence pour l'avenir, ne doit vous faire aucune peine. Je vous prie de venir manger ma soupe , et de faire en sorte que nos gens soient proprement équipés , afin que je puisse faire une véritable relation. 11 n'est pas nécessaire que vous confiez à personne ce que j'ai l'honneur de vous écrire. Si vous
iGi DAVKL.
ne souhaitez pas d'être des premiers désignés en cas de marche, il serait facile de le changer. Je suis, etc. Cully, ce 26 marp 1723. Davel.
Cependant, le Conseil de Corsier ne voyait pas sans surprise ectte réunion inusitée de trois compagnies. Aussi , il chargeait le bannercl de Montet de demander au major Davel des explications sur le but de cette mise sur pied, et Mr de Montet écrivait au capitaine de Tune de ces compagnies, le banneret Clavel de Cully :
Dans la croyance où nous sommes que la revue que prétend faire Mr le major Davel, mercredi prochain, à Cully, n'est pas fondée sur un ordre précis de LL. EE., j'ai un ordre de lui écrire pour le prier de s'en tenir aux termes de sa patente, pour éviter les frais considérables que cela causera à notre peuple , et autres conséquences.
Et comme je pense que vous êtes au fait de son entreprise , je vous demande la grâce de nous l'apprendre. Vous obligerez nos Messieurs, qui ont l'honneur d'être aussi bien que moi, etc.
Corsier, 27 mars 1723. De Montet, dit Taverney.
Le capitaine Clavel répondait le même jour au banneret de Montet :
Mr le major Davel ne m'a communiqué son dessein que dimanche matin. Je n'ai pas été moins surpris que vous de son entreprise, et n'ai pas même douté que vous ne fissiez quelques difficultés à y donner les mains , à moins qu'il ne vous fit voir un ordre souverain. Je ne sais pas les raisons qu'il a pour passer en revue ces trois compagnies, préférablemcnt à toutes les autres. Mais nous n'avons aucun sujet de nous plaindre , puisqu'il ne nous oblige pas à sortir de notre lieu. Vous en agirez dans ce rencontre, suivant votre prudence ordinaire. Si vous prenez le parti d'agréer à Mp le major, je me flatte que ce sera une occasion qui nous procurera une occasion de boire avec vous et vos Messieurs, que j'assure de mes respects, etc.
Cully, ce 27 mars 1723. Clavel.
Cependant, les scrupules des officiers cl du Conseil de Corsier, sont levés, et, le 31 mars, trois compagnies et les douze dragons des Quatrc-Paroisses, formant un effectif d'environ six cents hommes, se réunissent sur la place d'armes de Cully. Davel fait une inspection détaillée, fait vider les gibernes des cartouches qu'elles •contiennent, et décharger les armes; il licencie les hommes dont l'armement et l'équipement laissent quelque chose à désirer. Puis il annonce aux capitaines que, suivant des ordres secrets de LL. EE., la revue aura lieu à Lausanne; que les capitaines recevront quarante batz par jour, les ofQciers une paye proportionnée, les soldats cinq batz; enfin, que la troupe serait de retour à Cully, le 2 avril, avant midi. Les capitaines demandent à voir les ordres de LL. EE. , mais Davel leur répond d'un air d'autorité : ce Ignorez-vous, Messieurs, que je 3> suis major de votre département, et qu'il m'est permis » de vous passer en revue dans quelque endroit du bail- » liage qu'il me plaira. Vous devez savoir sur quel pied » je suis vu à Berne... Tout cela a passé en chambre de » guerre... Allez! Messieurs, ayez confiance en moi, » montez à cheval et venez vous mettre à la téte de vos » compagnies*. »
Tandis que de Crousaz et Clavel vont chercher leurs montures , Davel monte à cheval , forme les trois compagnies en colonne, les dragons en tête, fait brusquement défiler la troupe , traverse la ville , et se dirige sur Lausanne. Rejoint à une petite distance de Cully
* Procédure , 268.
RU] DAVfc'L.
parles capitaines, ceux-ci lui proposent d'envoyer en avant les fourriers pour préparer les logements; mais Davel répond : — « Cela n'est point nécessaire , cela » ne ferait que de causer des frais et des mouvements à » Lausanne. » Arrivés près de celte ville, les capitaines demandent : <r sur quelle place voulez- vous ranger la x troupe en bataille? sur la Palud , ou S1 François, sui- » vant la coutume? » — <r Sur la plate-forme, auprès du » grand temple, j> répond le major. A trois heures, la tète de colonne pénétrait dans le faubourg d'Etraz.
<c Le major Davel entra tambour battant dans la ville » de Lausanne, dit un témoin de son arrivée, sans que » personne eût le moindre vent de sa marche; il avait » un bel équipage ; ses soldats étaient tous des jeunes j) gens bien faits , et de bonne mine, en habits propres » et uniformes. » L'émotion et la confusion furent grandes dans Lausanne, lorsque, tout-à-coup, on entendit et on vit arriver cet appareil guerrier. Le bailli était à Berne, et le bourgmaitre de Crousaz de Mézeri, à la campagne. En leur absence, le lieutenant baillival, Isaacde Loys de Bochat, et le boursier Milot, étaient chargés, le premier, des affaires du bailliage, et le second de la présidence des Conseils de la ville. Le contrôleur de Crousaz , chargé, en sa qualité de major du département de Lausanne, de tout ce qui concernait les affaires militaires dans celte ville, court à la rencontre de Davel, le rejoint dans la rue de Bourg, et lui dit vivement : a Pourquoi » cette entrée, sans avis, sans consentement, sans or- » drcs?j> — « Mon cher major, répond Davel, de cet » air gracieux qui lui est habituel , ne vous gendarmez
» pas.... c'est une petite revue... je vous instruirai de » tout dans un petit moment. » Cependant , la troupe continue sa marche, en bon ordre, tambour battant et enseignes déployées, descend la rue de S1 François, traverse la Palud, gravit la rue de la Mercerie, et, sur quatre hommes de hauteur, se range en bataille sur la terrasse de la cathédrale , où la population accourt en foule. Alors, Davel prie le major de Crousaz de lui procurer des logements pour son monde , — « Quand à moi, » je logerai chez vous. 9 — « Jamais les magistrats ne » consentiront à loger vos soldats avant d'être instruits » de vos desseins, x> répond de Crousaz. — oc C'est juste, » réplique Davel, je vais aller à la Maison -de- Ville , » pour leur donner des explications; mais avant, aecort> dez-moi, je vous prie, une conférence particulière. » Le major de Crousaz y consent, et Davel, suivi de ses deux capitaines, se rend avec lui à l'Hôtel-de-Ville, où les membres du Deux-Cent se réunissaient par un mouvement spontané.
Arrivé à l'Hôtel-de-Ville, Davel rencontre le boursier Milot, qui le salue comme un ancien ami. — oc Vous ne » m'êtes point suspect, lui dit Davel, aussi, je vous prie, » entrez avec moi dans cette salle, et soyez témoin de » ce que j'ai à dire au major de Crousaz. » Entré avec ses deux capitaines et Messieurs de Crousaz et Milot , dans cette salle, où aujourd'hui siège la Justice de Paix de Lausanne, Davel sort des papiers de sa poche, remet l'un d'eux à Messieurs Milot et de Crousaz, en les priant de le lire à l'écart. C'était la circulaire qu'il écrivait aux villes du Pays de Yaud. Ne comprenant pas d'abord, par
108 DAVEL. /
la lecture de cette pièce,, quel était le dessein de Davel, Messieurs de Crousaz et Milot lui demandent des explications plus formelles. Mais au lieu de répondre, Davel leur remet un manifeste, en disant : a Cette pièce vous » mettra mieux au fait. » A sa lecture, tous les doutes tombent; un abime s'ouvre tout-à-coup aux yeux des deux magistrats; interdits, atterrés, ils n'osent faire aucune objection à cet homme déterminé, qui, à la tète de six cents hommes dévoués, appelle aux armes une population de mécontents, et occupe une position militaire qui commande la ville. Aussi, d'un commun accord , et sans aucune entente préalable , Messieurs de Crousaz et Milot entrent en discussion avec le major, sur les moyens qu'il se propose d'employer pour conduire son entreprise à bonne fin , et terminent , en lui annonçant qu'ils allaient communiquer ses projets au Deux-Cent. Mais Davel retient son ami de Crousaz, autrefois son émule et son frère d'armes à Bremgarten et à Villmergen; il le prend à part, et lui dit : « Si mon
d plan réussit, votre fortune est faite Aussitôt que
» le Conseil de Lausanne aura agréé ma proposition, je d m'empare du château , j'y prends l'argent de guerre » et les munitions, pour payer les troupes et leur four. » nïr le nécessaire. »
Cette entrevue terminée , MM. de Crousaz et Milot quittent le major, mais avant d'entrer au Deux-Cent , ils passent dans une chambre pour se concerter sur le parti qu'ils avaient à prendre dans cette affaire, aussi grave qu'elle était extraordinaire. On ignore ce qui se passa entre ces deux magistrats, mais il est facile de ju-
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ger de l'extrême anxiété dans laquelle les jetaient les propositions qu'ils venaient d'entendre, et dont ils allaient faire part au Deux-Cent. Cependant, nous voyons
1 dans la relation que Mr de Crousaz envoya à son ami
Mr Stanian, alors ambassadeur anglais à Constantinople, que les deux magistrats lausannois, « ne doutant point » qu'il n'y eût quelque intelligence entre le major Davel jt> et quelques personnes de la ville, jugèrent qu'avant » toute œuvre, il fallait exiger, de tout le Conseil, de d rafraîchir le serment de fidélité envers le Souverain , » et de garder un secret inviolable sur toutes les délibé- » rations que Ton ferait, et sur les mesures que Ton » prendrait, pour faire échouer ce malheureux projet. » Ainsi décidés, ils entrent dans la salle du Deux-Cent, où ce Conseil attendait avec impatience le mot de l'énigme. Le boursier Milot monte au fauteuil de la présidence, ouvre la séance, fait prêter le serment de fidélité
» à LL. EE. et celui du secret sur la communication que
le Deux-Cent allait recevoir; puis, au milieu d'un profond silence, il fait enfin cette communication, qui frappe de terreur l'assemblée toute entière, et la jette dans la plus vive agitation. Le calme revenu, Mr Milot ouvre la discussion, et le Conseil décide, à l'unanimité : « que » le major Davel serait admis devant le Deux-Cent, pour j> qu'on entende, de sa propre bouche, ce qu'il venait » de proposer en particulier à Messieurs Milot et de » Crousaz. d
Tandis que cela se passait dans le Deux-Cent, le major communiquait ses projets et son manifeste à ses deux capitaines, qui, pendant la conférence du major avec les
140 DAVEL.
deux magistrats, étaient restés à l'écart, dans le fond de la salle. MM. Clavel et de Grousaz dirent ensuite dans leur déclaration , a qu'ils furent si frappés et si saisis » d'horreur qu'ils ne purent lui répondre, sinon, qu'ils » n'y comprenaient rien... x> Cependant, le major est appelé, et introduit dans la salle du Deux-Cent. <r II est » reçu dans le Conseil avec un très-bon accueil ; on lui » offre un siège qu'il refuse; son air respire la con- » fiance, d et, au milieu d'un profond silence, il prononce le discours suivant :
Nobles, Illustres et Très-Honoré* Seigneurs !
« Nous ne devons pas tarder plus longtemps à té- » moigner à Leurs Excellences nos sentiments de recon- » naissance des soins paternels qu'ils ont pris de nous d conduire et gouverner ; nous serions coupables du cas » d'abus de leur protection si nous n'embrassions pas » les endroits propres et efficaces à les en décharger; ils d nous ont fait paraître leur lassitude et ennui à cet j> égard; il est temps que nous soyons émancipés et que » nous travaillions nous-mêmes à notre propre conduite : » c'est ici le premier motif du mouvement que j'ai corn. » mencé et que j'ai dessein de poursuivre jusques au » point de sa perfection. Recevez, Nobles, Illustres et » Très-Honorés Seigneurs , mes excuses pour légitimes » de ce que j'ai tardé jusques à présent à l'effet de l'ou- » vrage de votre pleine et entière liberté : ce n'a pas été s par aucune tiédeur à vous rendre mes offices , mais d les conjonctures n'en étaient pas favorables et bien » assurées; il ne convenait pas de faire cette levée de
4723. Ut
d boucliers d'une manière légère et hâtivement con- » certée; ma plus grande attention a été de n'exposer » aucune personne du pays au hasard, et j'ai été unique d dans ce premier trait, comme vous pouvez le remar- » quer par l'étonnement de mes propres officiers. Heu- » reuse et excellente journée, en laquelle nous voyons » un solide fondement posé de notre pleine , entière et » assurée délivrance de la domination de Berne, sans » l'effet de l'usage du fer et du feu qui cause de l'émotion » aux plus intrépides! Hélas! qu'est d'abord dévenue » cette puissance souveraine et redoutable de Leurs d Excellences? Je la cherche et ne la trouve plus. Elle » est déchue , dès ce moment et sans retour, la dominais tion de ce Berne puissant. Elle n'a de recours à attendre d que de ses sujets allemands , qui tourneront leurs ar- » mes contr'eux pour suivre notre exemple. Trouverontj> ils des secours dans le canton de Fribourg leur voisin, » qu'ils ont irrité au suprême degré? Auront-ils recours d au canton de Soleurc? Les mêmes sujets d'indignation » leur serviront de réponse. Le canton de Zurich , pru- » dent et sage , n'aventurera pas ses troupes pour les » enfoncer dans le canton de Berne, pour y être coupées » et réduites à ne pouvoir avancer ni retourner en ar- » rière. Ainsi , au premier coup d'essai de notre délid vrance , nous la voyons ferme et inébranlable , sans d effusion de sang. Moment des plus agréables de ma » vie, dans lequel j'ai l'honneur de vous féliciter, Nod bles, Illustres et Très-Honorés Seigneurs, de votre d pleine, parfaite, entière et assurée délivrance, dégagée j> de toutes craintes et alarmes ! Nous ne devons cepen-
H 2 OAVEL.
» dant pas négliger de suivre les voies ordinaires et con- » venables d'une troupe d*élitc sur les frontières avee » ordre d'être prêts à un armement général. Je n'at- » tends, N. I. et T. H. S., que votre consentement et * approbation sur ce premier trait, et d'être revêtu , de )> votre part, du commandement des troupes que l'on » demandera également aux autres villes du Pays de w Vaud, pour me rendre en personne aux lieux les plus » exposés; pour vous donner des preuves, qu'ayant » commencé ce grand ouvrage, rien au monde ne m'en » détournera jusques à sa perfection. J'abrège, pourlais- » ser à votre pénétration à suppléer à tout ce qui con- » vient à la conjoncture présente, sur laquelle, pour » véritable conclusion, nous implorerons la bénédiction » du Ciel. »
Ce discours prononcé, le major lit un manifeste, que Berne parvint à soustraire à la connaissance du public, et qu'elle lit lacérer des registres du Conseil de Lausanne; mais que l'iiistorien de Berne, Mr deTillier, fit connaître, plus d'un siècle après que Davel l'eût produit devant le Deux-Cent de Lausanne.
Manifeste.
Nobles, Illustres et Souverains Seigneurs. — Un moment de juste attention et de sérieuse réflexion sur votçc conduite envers le Pays de Vaud vous rendra convaincus, par vous-mêmes, que c'est par votre inégalité , présomption et tyrannique gouvernement que vous êtes déchus de la souveraineté du Paysde-Vaud , qui a pris la résolution de ne plus à l'avenir reconnaître aucun ordre de votre part ; sans qu'aucune menace ou4 promesse , de quelque nature que ce soit , y apporte jamais aucun changement.
Nous fixerons nos limites au pont de Guminen , n'ayant pas étendu le plan de notre délivrance à vous inquiéter dans votre capitale , qui restera telle à votre égard ; à moins que vous ne nous donniez sujet, par votre armement : alors, nous suivrons le droit de la guerre.
Ne vous flattez pas, I. S., que vos propres forces aient été le motif de nos limites ! car, si notre plan s'était étendu au point d'entrer dans votre capitale, vous nous y auriez vus rangés auprès de votre maison-de-ville, sans avoir rencontré aucune opposition, connaissant très -bien votre faiblesse et peu de précaution en fait d'armes.
Notre dessein pour le présent est fixé à vous décharger de la domination du Pays-de-Vaud , dont vous avez abusé et que vous avez réduit à une insupportable extrémité.
L'on vous a avertis, par lettres et anonymes, de l'indigne conduite de vos baillis, avec offre de se présenter pour soutenir les justes plaintes et accusations : cela a produit une lettre à votre Trésorier, de s'en informer, qui en a été pleinement convaincu. Et autre n'en a été qu'une continuation empirée de malversations , bamps et amendes exorbitantes , qui ont si fort abattu et atterré tant bourgeois et habitants , qu'il est surprenant qu'on ait pu soutenir jusqu'à aujourd'hui.
Vous avez rendu toutes les charges civiles , politiques , et ecclésiastiques, dépendantes de vos baillis, vénales au plus offrant et dernier enchérisseur.
Vous avez envoyé des baillis pour administrer la justice, qui n'ont pas la moindre teinture ni étude du droit.
Vos baillis et chambres souveraines multiplient et entretiennent les procès des villes , publics et particuliers , à l'infini. Il n'y a aucun changement ni amélioration : chaque année empire ; d'où cela est enfin parvenu au plus outre de la plus pernicieuse domination.
Vous introduisez chaque année quelque nouvel impôt , ou péage ; et vous chargez les biens publics et particuliers des réparations de toutes les grandes routes et chemins royaux.
Vous avez ruiné le commerce , où votre peu de capacité au gouvernement a fait que toutes les bonnes espèces sont presque sorties du pays.
Les droits et privilèges de plusieurs villes du Pays-de-Vaud ont été de temps à autre absorbés...
DAVKI.
Vous avez recherché les endroits à tellement abaisser les seigneurs-vassaux et personnes en charge du pays, qu'il n'est pas possible de rien écrire de plus indigne et abject. Si un bailli écrit à un châtelain pour lui faire rendre ses comptes, c'est par un mandat public, où il est menacé de provision et exécution s'il n'y satisfait pas d'abord. La même chose est pratiquée envers les receveurs, auxquels on ordonne dans un temps fâcheux d'exiger à toute rigueur les lauds et censés , sous les mêmes peines , outre la menace de perdre leurs emplois.
Vos Commissaires, instruits de vos intentions, assujettissent à fief et à dixmc tous ceux qui ne peuvent pas bien se défendre.
Vous avez empêché, autant qu'il vous a été possible, que des ojïiciers du Pays-de-Vaud qui s'évertuaient à porter les armes dans des Souverainetés voisines , ne parvinssent à des emplois éminents ; et lorsque leur mérite vous était connu et qu'ils étaient dans la route presque immanquable de s'avancer, vous leur avez suscité de mauvaises affaires, pour leur ôter les moyens de s'avancer dans les armes, afin que vos bourgeois de Berne eussent tous les emplois élevés. Cependant, malgré tous vos efforts , il est resté cinq ou six officiers revêtus des grades de lieutenant-colonel , major et capitaine , qui , par leur long service et capacité, devraient être dans le généralat, si vous ne " les aviez pas arrêtés dans leur course.
Vous avez tenu une conduite généralement désapprouvée avec le clergé , par la prétendue réforme que vos députés séculiers, et d'une vie non approuvée, ont entreprise. L'académie de Lausanne était censée fleurissante et bien composée. Il y a même un esprit sublime qui a brillé dans les cours étrangères et remporté les prix d'honneur, qui, au lieu de recevoir des marques de distinction , était le premier en butte et exposé au pressant ordre de signer vos articles , ce qu'il n'a pu éviter de faire, par la considération de la sûreté publique. Cette fleuris- santé Académie a senti tout le poids de votre absurde et sauvage domination.
Vous vous faites solliciter pendant plusieurs années pour faire de légères réparations à des cures et églises. Les Trésoriers qui viennent au Pays, se bornent à la visite des caves, et ne se détourneraient pas d'un quart-d 'heure pour faire attention à la réparation d'une église où il pleut sur la tète du ministre et des auditeurs.
Tous les biens de l'Eglise , qui avaient été consacrés au service divin , sont réunis au domaine de Leurs Excellences. Le premier usage en est destine pour les pensions séculières. Le rebut de la cave est assigné à MM. les professeurs et ministres.
Vous cassez et rétablissez les ministres et impositionnaires delà manière la plus légère qu'on puisse exprimer ; vous oubliez que ce genre de caractère ne se doit pas ainsi manier.
11 se présente une multitude d'autres endroits plaintifs, irréguliers , et indignes d'un souverain envers ses sujets , que je n'étale pas ici : je renvoie à l'examen particulier de chaque Seigneur membre de la Souveraineté le soin de réfléchir sur leur conduite envers les sujets; de reconnaître et avouer que c'est avec juste droit et raison que le Paysde-Vaud secoue leur domination tyrannique, superbe, et insupportable même à leurs propres alliés ; et qu'ayant les premiers violé les serments qu'ils sont obligés de prêter envers leurs sujets, avant celui des sujets, ils restent coupables de la violation des serments des souverains, violation qui décharge les sujets de celui qu'ils ont prêté.
Faites , I. S., de sages et solides réflexions sur le présent avènement, qui paraît encore vous conserver quelque reste de souveraineté si vous en savez faire un bon usage. Vous ne serez plus si occupés de procès, et vous aurez des moments à penser plus juste que vous n'avez fait , et pour mieux employer votre vie que de la passer entière parmi les procès et brigues des charges et emplois.
Reconnaissez votre faiblesse à ne pouvoir parer ce coup. Tout votre grand arsenal, artillerie, munitions de guerre et trésors, sont ici rendus inutiles. Il ne vous reste, par expression figurée, à la lecture du présent manifeste , ni bras , ni jambes , ni courage. Vous n'oseriez employer vos sujets allemands contre nous: ils se joindraient à nous, pour transporter vos trésors de la capitale et en faire un juste partage, et suivre l'exemple de notre délivrance.
Vous ne pouvez espérer aucun secours des cantons voisins , que vous avez irrités et méprisés au suprême degré. Le canton de Zurich, prudent et sage, de même les autres cantons, n'aventureront pas leurs troupes pour les engager dans des pays où elles seraient coupées sans pouvoir avancer ni revenir en arrière. Outre la principale raison de notre bon droit, ils n'ignorent pas l'équilibre des cantons.
H6 DAVEL.
Et quant à la manière présente dont nous avons résolu d'en agir à cet égard , nous renvoyons en toute sûreté , respect et honnêteté , les femmes et enfants des baillis et autres Bernois qui sont dans le Pays-de-Vaud.
Défendant à tous bourgeois de Berne qui sont présentement hors de ce pays , d'y rentrer sans une nouvelle permission du seul commandant des troupes, sous peine de la vie sans égard ni rémission, de même que ceux qui résident dans la ville de Berne sans exception ni aucun prétexte valable. Vous nous renverrez aussi nos bourgeois qui se trouvent parmi vous , escortés jusqu'au pont de Guminen, où, de part et d'autre, nous tiendrons une garde respective à chacune des extrémités, comme par forme de suspension d'armes , jusqu'à ce que les femmes, enfants et bourgeois des deux partis soient renvoyés et que vous ayez eu le temps de former votre armée, à laquelle nous ne refuserons pas l'honneur du combat, si vous le souhaitez.
Après la lecture de celte pièce remarquable, qui peint avec une si saisissante vérité, les vices' de l'administration bernoise, les membres du Deux -Cent entrent en discussion avec Davcl, cherchant à découvrir ses plans et ses adhérents. — « Je ne demande que d'être secondé » par Lausanne, répondait-il à ses interlocuteurs... J'ai » pensé à tout... Je suis assuré d'un succès certain... Les » baillis sont absents; rien de si facile que d'occuper » leurs châteaux, on y trouvera l'argent de guerre et des » étages... Toutes les villes suivront l'exemple de Lau- » sanne. — La Suisse entière est jalouse de Berne... » Fribourg n'attend qu'un signal. » — «On n'a qu'à » vouloir, le Pays de Vaud deviendra le quatorzième » Canton. » — «Ce que je fais, n'est pas l'ouvrage d'un » jour, il y a longtemps que cela est projeté, le succès » est infaillible. Si Lausanne y concourt, je réponds de » l'événement... Mais le secret étant l'âme de toute cette
m*. mi
» affaire, je ne l'ai confié à personne avant le temps , et » jusqu'à cette heure j'en suis resté maître, absolument j> seul *. »
Cette conversation terminée, Monsieur Milot prie Daveldesc retirer pendant la délibération du Conseil, et, sous le prétexte de lui tenir compagnie, il charge deux seigneurs du Conseil, MM. Polier de Boltens, etGaudard de Vinci, de ne le point perdre de vue. La délibération fut longue , elle fut animée Les membres du Conseil , qui , dans les affaires du Consensus , comme dans d'autres circonstances, s'étaient le plus prononcés contre LL. EE., furent les plus empressés à manifester «leur d horreur coulre ce rebelle, et leur dévouement au Sout> verain. jd Enfin, on passe aux voix, et « le Peux-Cent d rejette avec horreur, par le suffrage unanime de ses » membres, le projet de rébellion du major Davel, et » prend la résolution de mettre tout en œuvre pour le » faire échouer. Toutefois , comme la ville se trouvait » sans défense, exposée à la merci d'une tro. ; c natujd Tellement résolue et intrépide, qui, sans aucun doute, » agissait de concert avec son chef, on décidait que l'on » ferait semblant d'entrer dans le projet; que l'on dis- » poserait toutes choses de mauière à prévenir toute » méfiance de la part du major Davel ; que l'on ne dij> vulguerait rien de ce qui se passait , afin de ne pas d alarmer mal à propos la bourgeoisie ; que Mr le con- » trôleur de Crousaz, major du département de Lau- » sanne, était chargé de prendre toutes les mesures mi-
* J. Olivier, Etudes d'Histoire nationale : Le major Davel. Lausanne, 4842.
H 8 DAVEL.
» litaires, ou autres, pour étouffer la rébellion ; enfin, » que Mr le conseiller de Sévery partirait immédiate- » ment pour annoncer à LL. EE. ce qui se passait à » Lausanne, et les mesures que le Deux-Cent venait de jo prendre *. »
Davel est rappelé devant le Deux-Cent; le président lui annonce que ses troupes seront logées , et que rien ne leur manquera; que la ville le priait, ainsi que ses capitaines, MM. de Crousaz et Clavel, d'accepter un souper, dont MM. les bannerets Polier de Bottens , et Gaudard de Vinci , le conseiller de Seigneux , et le major de Crousaz, feraient les honneurs; que dans cette réunion, il pourrait se concerter avec ces Messieurs, sur toutes les mesures qu'il y aurait à prendre; que dès le lendemain matin, Mr le major de Crousaz passerait la revue des troupes de Lausanne et des environs , qu'on allait lever pour les former en corps , destinés à aller ensemble plus loin; enfin, que les membres étant liés par le serment, s'engageaient à garder le secret sur tout ce qui s'était passé dans le sein du Conseil, ainsi que sur toutes les résolutions qui venaient d'être prises.
Après avoir reçu cette communication qui lui assure le concours de Lausanne, et un succès certain, Davel, accompagné de MM. Polier de Bottens, et Gaudard de Vinci, qui, dès ce moment, ne le quittent pas un instant, se rend auprès de sa troupe pour la distribution des billets de logements. Les conseillers chargés de cette distribution , logent les sergents et les caporaux dans les
* Manuel de Lausanne, 1723.
faubourgs, et répartissent les soldats dans tous les quartiers de la ville, afin que les portes étant une fois fermées, les sous-officiers, en cas d'émeute, ne pussent rejoindre les soldats.
Pendant ce temps-là, Mr de Sévery faisait toute diligence pour Berne; le lieutenant-baillival de Loys s'enfermait avec quarante hommes dans le château ; le major de Crousaz expédiait des officiers dans tous les villages de son département pour lever la milice avec Tordre de se rendre pendant la nuit aux portes de Lausanne, armes chargées et munitions dans la giberne. Les motifs de cet armement étaient si bien cachés que les officiers chargés de l'exécuter, les ignoraient eux-mêmes. Ces officiers" partis, et les sous -officiers de La Vaux, logés dans les faubourgs, le major de Crousaz ferme les portes de la ville, y met de fortes gardes, et donne l'ordre aux compagnies de Lausanne de se rendre, le lendemain avaot jour, chacune dans sa bannière.
cr On alla ensuite souper ensemble, dit le major de » Crousaz dans sa lettre, on fut fort gai, excepté le major » Davel, qui, suivant sa coutume, parla peu, mangea et » bu modiquement. » A dix heures, accompagné de MM. de Bottens, de Vinci, de Seigneux, Milot, et de ses capitaines Clavel et de Crousaz , Davel se rend chez le major de Crousaz, et prie ces Messieurs de se retirer, parce que, dit -il, il avait encore à parler avec Mr de Crousaz. Il s'enferme avec lui; il lui expose ses plans : — a Demain, de bon matin, je paye les troupes et leur » donne double paye; la ville avancera cet argent, qui » lui sera bientôt restitué, puisque dès que les troupes
420 DAVEL.
» seront payées, je m'empare du château, où je trou- » verai de l'argent; j'enverrai ensuite trois ou quatre » détachements chez les pëagcurs du pays, et chez le » caissier des salines, où on trouvera suffisamment d'arj> gcnt; ensuite j'irai avec vous et quelque peu de monde d à Moudon , où je ferai la même chose qu'à Lausanne. » Quoique je n'ai aucune intelligence avec des gens » de cette ville, il ne faut point se mettre en peine.... d je ne tirerai pas un coup de fusil, ni là, ni sur toute d la route, jusqu'au pont de Gumincn, où j'irai prendre j> position, pour borner là la souveraineté de LL. EE. » de Berne, » Ce projet paraissait impraticable au major de Crousaz, celui-ci présente aies difficultés qu'il y aurait à pouvoir l'exécuter , s'il était vrai, qu'il n'eût aucune intelligence dans aucun lieu du pays. » Mais Davel lui répond : <r Je n'en ai nulle part, cela ne m'est » point nécessaire; il me suffit que la ville de Lausanne » soit d'accord avec moi, et que j'aie de leurs troupes, » pour qu'alors toutes les autres villes du pays suivent d son exemple. — Je suis si connu dans le pays, pour » un homme très- expérimenté , généralement aimé et » estimé, que chacun se fera un plaisir de me voir à la j> tète d'une si belle et si heureuse entreprise. D'ailleurs, » je prendrai le peuple par son propre intérêt, en lui » faisant voir que d'esclave, il allait devenir libre, et d que de pauvre qu'il était, il allait devenir commode... » J'effacerai toutes les créances que les Bernois ont dans » ce pays; j'affranchirai tous les biens des dîmes, des d cens et des lauds, en un mot, de toutes les charges , » en sorte que chacun possédera avec toutes franchises,
j et que tous les fonds appartenant à LL. EE. de Berne, » et aux bourgeois de cette ville, seront confisqués au
* profit du nouvel ordre de choses. Cela est plus que o suffisant, dans le mécontentement général, où l'un est » dans le Pays de Vaud, contre le Souverain , pour. faire b prendre les armes à tous les sujets, et les faire marcher 0 partout où cela serait utile. » — a Je suis sûr, » répond Davel à une autre objection, a je suis sûr du ean- » ton de Fribourg, qui, charmé de mon entreprise, me » donnera tout le secours dont j'aurai besoin... J ai eu » une conversation avec un membre du Conseil de cet
* Etat. — Dès que nous serons arrivés au pont de Gu- » minen, on enverra un résident à Fribourg, pour avoir » soin d'y ménager les intérêts du Pays de Vaud. — On » enverra ensuite mon manifeste à LL. EE. de Berne, » pour leur noliûer qu'ils sont déchus de la souveraineté s> du Pays de Vaud, par les raisons contenues dans ce » manifeste. — Je garderai en otage les dames baillives » avec leurs enfante, alin de pouvoir faire des échanges » contre ceux, ou celles, du Pays de Vaud, qui pour- » raient se trouver dans le canton de Berne, et je défen- » drai à tout Bernois, sous peine de mort, de mettre les d pieds dans le Pays de Vaud. d — « J'approuve votre » plan , répond de Crousaz , mais quel plan avez- vous d formé pour le nouveau gouvernement? » — a Je n'en » ai point encore de positif; mais il faudra y aviser dés d demain. Quant au militaire, je compte que j'aurai le b commandement des troupes; vous serez mon lieute- » nant, votre père, le bourgmaitre de Lausanne, sera
fi
f22 DAVEL.
» trésorier général du Pays de Vaud , et Mr Gaudard de d Vinci sera envoyé comme résident à Fribourg *. »
Il était minuit, lorsque celte conversation se terminait ainsi. Cependant, le major de Crousaz, loin de se livrer au repos, parcourait les postes, activait ses préparatifs , puis, à deux heures du matin, envoyait un courrier porter à LL. EE. les nouvelles les plus rassurantes.
Cependant, les milices arrivaient de toute part. A trois heures du matin, il y avait huit cents hommes en armes aux portes de Lausanne, et quinze cents à quatre heures, a Ils étaient fort étonnés, dit un témoin oculaire**, de se trouver ainsi rassemblés, et sans pouvoir deviner à quel dessein. L'inquiétude et le trouble n'étaient pas moindres dans la ville. Le peuple ne comprenait rien à tout ce qu'il voyait. On voyait les membres du Conseil, allant et venant d'une rue à l'autre, avec un visage consterné. Ils avaient lieu de croire que bientôt, il faudrait en venir aux mains. » Enfin, arrive le matin. A quatre heures , le major de Crousaz ouvre les portes, fait charger les armes de la milice de la campagne, ordonne à ces troupes d'entrer eu silence dans la ville, les réunit aux troupes de Lausanne, et fait occuper les postes les plus importants, les carrefours, les places et les rues principales, a Les troupes du major Davel , ne pensant point à mal , se rendent au poste qu'elles avaient occupé le jour précédent. Elles ne corn-
* Lettre du major de Crousaz à MT Stanian, page 105 de la procédure.
** Barnaud. Mém. 406.
prenaient rien à tout ce manège, non plus que les autres. »
Pendant ces mouvements de troupes, MM. Polier de Bottens et Gaudard de Vinci se rendent chez le major Davel, sous le prétexte de concerter avec lui, sur les mesures a prendre dans cette grande journée. Ils trouvent Davel en grand uniforme et prêta monter à cheval. La discussion recommence sur les opérations militaires qui vont commencer, et, comme le major parlait de marcher immédiatement sur Moudon, on lui demande ce qu'il fera à Moudon : ce Comme à Lausanne, répond Davel, » là je ferai lever toutes les troupes, et comme Mr Ta- » cheron, major du département militaire de Moudon , » doit être à Morges, je vais lui écrire de venir me join- » dre à Lausanne, d Aussitôt, Davel prend la plume, écrit à Tâcheron la lettre dont nous donnons le fac-similé, pris sur la pièce originale; il la plie, la cachette, et prie Mr Polier de l'expédier par un courrier.
Cependant, on vient annoncer que les troupes sont sous les armes. Bientôt Davel , suivi de ses deux capitaines et des deux seigneurs du Conseil, parait dans la rue ; il montait à cheval pour prendre le commandement des troupes, lorsque le major Descombes, capitaine de ville, survient à la tête d'une compagnie de fusiliers, et l'aborde en lui disant :
<r Monsieur le major ! vous êtes mon prisonnier, i> — o Mais vous n'êtes pas au fait, Monsieur, » répond Davel. Puis, lisant la vérité dans les yeux des deux magistrats : « Qu'est-ce, Messieurs , votre Conseil a-t-il changé de d sentiment depuis hier? d MM. Polier et Gaudard, ré-
124 DAVfeL.
pondent d'une manière évusive : «Le Conseil n'a point changé» d'avis... C'est sans doute un malentendu... Cet » acte est le faitdeM'lelieutenant-baillival...» — Davel veut parler à l'un de ses capitaines qui survient ; on l'en empêche... Alors, il remet son épée, en disant avec calme : <r Je vois bien que je serai la victime de cette » affaire ! Mais n'importe, il en reviendra quelque avan- » tage à ma patrie!... »
a On conduit Davel par un chemin détourné, dit Barnaud, il arrive au château sans faire paraître la moindre émotion. Ni la vue de la prison, et des chaînes dont il allait être chargé, ni les reproches qu'on lui fait, ne peuvent ébranler sa fermeté. On lui met les fers aux mains et aux pieds. On établit bonne garde et deux sentinelles le gardent à vue... On enferme au château les officiers de Davel ; le boursier Milot congédie ses soldats, avec ordre de rentrer dans leurs foyers, isolément et sans tambours. Quelques soldats répondent que c'était au major Davel à les ramener. Mais lorsqu'ils apprennent ce qui se passait, ils protestent tous qu'ils n'en avaient aucune connaissance, et n'hésitent plus à obéir... En traversant la ville, ils voyent partout les troupes sous les armes. Les uns font des imprécations contre leur major; les autres déplorent sa faute, d'autant plus qu'ils l'estimaient beaucoup, et avaient toujours eu en lui une entière confiance... Les bas officiers du major Davel sont renvoyés chez eux le même jour *. i>
* Barnaud , 407 à 410.
Cependant, Mr deSévcry arrivait à Berne, et remettait ses dépêches à Tavoycr, au moment même où Davel était arrêté ; il ajoutait quelques détails sur ce qui s'était passé la veille à Lausanne. Le Deux-Cent se rassemble dans la plus grande confusion; les élections sont ajournées; les baillis reçoivent Tordre de se rendre en hâte dans leurs bailliages ; on ordonne la mise sur pied de toutes les troupes-de la république. Mais bientôt, à cette confusion, succède un peu de calme. Le courrier parti à deux heures du matin de Lausanne, apporte les dépêches du major de Crousaz, et donne les détails les plus rassurants sur les mesures prises pour étouffer la rébellion. Néanmoins, on continue à prendre des mesures militaires , et le trésorier de Wattevillc est envoyé daus le Pays de Vaud, comme Haut-Commandant, chargé de pouvoirs illimités. Il part à cheval, à quatre heures du soir, avec un grand nombre d'officiers et une escorte de cinquante cavaliers.
Le jour même de l'arrestation de Davel, le 1er avril, les quatre assesseurs-baillivaux, présidés, en l'absence du bailli, par le lieutcnant-baillival, et formant ainsi la cour-baillivale, s'assemblaient et procédaient à Tinterrogatoire suivant :
Sommé et enjoint de dire la pure vérité, et d'indiquer ses complices, et ceux qui ont sçu son dit mauvais et abominable dessein, et de quelle manière, par quel moyen, et à l'aide de qui, il prétendait l'exécuter :
Sur quoi, le dit major Davel a répondu, que comme le secret était l'âme de cette affaire, il avait cru ne le devoir pas confier avant le temps. Qu'il comptait que si la ville de Lausanne avait voulu concourir, le succès aurait été infaillible... D'autre côté,
DAVEL.
il se reposait sur l'obéissance de ses soldats par sa charge de major. De sorlc qu'il n'avait déclaré son secret à personne....
Le dit Davel a de plus fortement assuré de n'avoir aucun complice, nonobstant qu'il ait été menacé d'avoir les doigts serrés avec des fers, lesquels lui ont même été montrés.
A l'égard des officiers et soldats, le dit Davel a répondu qu'il n'y en avait aucun qui ait sçu son intention , et qu'au contraire , les capitaines de Crousaz et Clavel, lui ayant demandé ses ordres, lorsqu'il voulait les amener à Lausanne, il leur avait répondu qu'il les leur montrerait au dit Lausanne , et qu'après avoir été au Conseil, il leur avait produit les pièces en leur disant qu'ils n'étaient chargés de rien....
De plus le dit Major a dit et confessé que les trois lettres qui se sont trouvées sur lui , sont bien écrites de sa propre main ; l'une étant une requête à LL. EE. de Fribourg. Et comme dans la dite requête , il y a un nom en blanc, il s'est déclaré qu'il l'aurait rempli du nom de celui que Messieurs de cette ville auraient nommé , si elle était entrée dans son complot.
De plus, a déclaré que sur des insinuations que des sujets de Fribourg lui avaient faites de quelque mécontentement qu'ils avaient contre LL. EE. nos souverains seigneurs de Berne, il espérait que le dit Etat de Fribourg entrerait dans son projet. Se fondant d'ailleurs sur un mécontentement général des sujets de LL. EE., il n'avait pas douté qu'ils ne se joignissent à lui pour venir à bout de son dessein et recouvrer la liberté. Et que si la ville de Lausanne y avait voulu concourir, il regardait cette affaire comme très-assurée.
Au Château de Lausanne , ce itr avril 4725 , à dix heures du matin. Detallent , S™. Baill.*
Cependant, les événements de Lausanne causaient dans le pays les bruits les plus contradictoires. Là, on disait qu'une levée de troupes était ordonnée contre une invasion du duc de Savoie, qui, d'accord avec les Cantons catholiques, devait attaquer Berne, et que le majttr
* Procédure , 673, Premier interrogatoire du major Davel.
Davel était envoyé à Lausanne pour tenir garnison : a Je » voudrais que le prince de Savoie fût à Ia'Condeminc avec » 15000 hommes. C'est un brave prince. Cela embarrasb serait bien LL. EE., jd disait un ofticier de dragons, Mr de Treytorrcns de Cudrcfin, dans l'auberge de Missy, à des buveurs qui donnaient cette nouvelle. A Vevcy, on assurait que la guerre avec Fribourg allait commencer, qu'on y levait des troupes; des gens de Chàtel S1 Denis venaient espionner à Vcvey ; on avait vu passer dans cette ville, un nommé Parisod, de Cully, qui se dirigeait du côté du Valais, et un courrier courait après lui jusqu'au pont de Sf Maurice, sans pouvoir l'atteindre. Les mieux informés parlaient de la révolte de Davel, et nommaient ses complices. «Mais, dans plusieurs en- » droits, la prudence conseillait de feindre l'ignorance, » ou de ne pas y ajouter foi. »
Partout les autorités locales prenaient des mesures. A Morges, le 1er avril, l'assesscur-baillival Demartines, de cette ville, arrive le grand matin, et court annoncer au licutenant-baillival Warnéry, «que la veille, étant » à Lausanne, il avait vu arriver le major Davel, à la » tête d'une brigade; qu'il avait fait bataillonncr sa bri- » gade devant le grand temple , avait fait assembler le » Conseil, auquel il avait exigé le serment de lui obéir; t> que ce Conseil, ayant acquiescé à cela, dans la pensée » que cela venait de la part de LL. EE., il fut surpris v qu'il leur proposât de se joindre à lui pour envahir le » pays, depuis le pont de Gumincn, assurant qu'il y d avait des voisins qui lui enverraient du monde et de » l'argent; qu'il arrivait beaucoup de troupes à Lausanne,
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d et que lui, asscsscur-baillival, était sorti de cette ville, » aussitôt après l'ouverture des portes. » A l'ouïe de eelte nouvelle, Mr Warnéry n'hésite pas: ail convoque d la cour baillivale, fait mettre la milice de Morges sous i> les armes, place trente hommes au château, et autant » à chaque entrée de la ville; il envoie des patrouilles * sur les routes, et des exprès dans toutes les commu- » nés du bailliage de Morges , avec des mandats , pour j> que tout homme portant armes, ait de jour et de nuit » ses armes prêtes, et sur table, avec bissacs et munid dons, afin d'être prêt pour le premier ordre , et surd tout, de s'apercevoir s'il se fait quelque attroupement, » pour en donner incessamment avis, à lui, licutenant- » baillival. d Tous ces ordres sont exécutés avec le plus grand empressement. Aubonne, informé par un exprès de Mr Warnéry, place des gardes au château, aux portes, ii tous les ponts, et aux signaux qui sont mis en état. A Oron, le lieutcnant-baillival de Monlct, informé de ce qui se passait à Lausanne , place une garnison au château, fait faire des patrouilles <r à petit bruit, tant pour » empêcher les incendies que pour conserver les mou- » lins, et empêcher que les eaux de la fontaine du chàd tcau ne soient coupées. x> A Aigle, on dit que le châtelain Bourgeois, d'OHon, passant à Cully, avait eu une longue entrevue avec le major Davel , et on charge le secrétairc-gouvernal Veillard, d'arrêter le châtelain, et de s'emparer de ses papiers. A Moudon, on arrête le major Tâcheron , et on le conduit sous forte escorte au château de Lucens*. Quant à Lausanne, on se rassure :
* Procédure, 191 , 207, 223. Lettres et rapports des autorités.
Le rebelle est chargé de chaînes, et gardé à vue par quatre soldats, l'épée nue à la main ; la ville est encombrée de troupes; les Conseils siègent en permanence; de fortes patrouilles sillonnent les rues. Aussi, les inquiétudes se dissipent, le calme renaît, et chacun se prépare à faire les plus grandes démonstrations de fidélité à LL. EE. , dans la personne du Haut-Commandant de Watteville, que Ton attend d'heure en heure. Enlin, Mr de Watteville arrive le % à cinq heures du soir, accompagné d'un brillant cortège d'officiers bernois et d'une escorte de dragons, avec laquelle le major de Crousaz avait été à sa rencontre jusqu'à l'abbaye de Ste Catherine. Là, le Haut-Commandant est reçu avec les honneurs militaires par un détachement d'infanterie; aux portes de Lausanne, et à l'Hôtel-dc-Ville, mêmes honneurs .
Le lendemain, 3 avril, Davcl paraissait devant la cour baillivale, présidée parle Haut-Commandant, et répondait ainsi, aux questions qu'on lui adressait :
Les motifs de mon entreprise sont contenus dans le manifeste lu devant le Conseil de Lausanne : croyant faire du bien , soit à LL. EE., soit à leurs sujets du Pays-de-Vaud.... Quant à mon expression de tyrans à l'égard des seigneurs baillis, mes raisons sont énumérées dans mon manifeste , où je ne nomme personne.... Quant à mes complices, je n'en ai aucun. — J'ai commencé mon plan dans le mois de janvier, l'ayant fait dans mon cabinet avec beaucoup d'attention, mais étant toujours §eul. — Mon intention était que, lorsque la ville de Lausanne serait entrée dans mon dessein, j'aurais fait des détachements pour aller saisir l'argent des sels à Roche et ù Aigle , et celui des péages à Morges, à Lausanne et autres lieux. — Je n'ai aucune repentance d'avoir fait le susdit plan, pour lequel je crois que IHcu m'a donné des lumières pour le faire. — Je n'ai aucun
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complot, ni dans ce pays , ni dehors , et je n'ai cherché aucun secours des puissances étrangères. — J'ai écrit au major Tâcheron, parce que, après mon manifeste lu en Conseil à Lausanne, on m'avait demandé qui agirait à Moudon , j'avais cru que Mr Tâcheron pourrait , par sa qualité de major , mettre du monde sur pied à Moudon, comme je l'avais fait à Cully. Mais je ne lui ai jamais communiqué mon dessein , et Mp Tâcheron est innocent
Le dit major Davel ayant été sérieusement exhorté de dire la vérité , et de découvrir tout ce qu'il a sur le cœur, au sujet de son dit dessein , il a été menacé qu'on le ferait souffrir afin de l'obliger à déclarer la pure vérité; et n'ayant rien voulu dire, il a été exhorté de songer à sa conscience, pour faire sa déclaration lundi prochain , et se réfléchir entre ci et lors , au quel temps on le torturerait, et là-dessus a répondu avec beaucoup de fermeté et de constance , et sans paraître aucunement ému :
Vous pouvez le faire dès aujourd'hui, et quand même on me ferait plat comme du papier, je n'en dirai pas davantage. Ce que j'ai fait m'est une gloire, et jamais je n'ai fait une plus belle action en ma vie que celle que je viens de faire, me disposant à la mort et de faire un sacrifice de ma vie*.
La journée du dimanche, 4 avril, se passe en cérémonies; les Conseils de Lausanne, l'académie, le clergé, toute la noblesse du pays, les députés des villes, viennent, au château, présenter l'expression de leur fidélité et de leur zèle pour le service de LL. EE.
« Cependant, dit Barnaud, le major Davel demeurait toujours le même; mangeant de bon appétit, mais sobrement; ayant le sommeil doux et tranquille, les manières aisées, raillant, badinant, entretenant la conversation avec ceux qui allaient le voir, faisant les honneurs de sa prison, tout comme il l'aurait fait chez lui. Jusque
* Procédure. Second interrogatoire du major Davel,
là , le major n'avait parlé qu'en zélateur du bien et de l'avantage de sa patrie. Mais, dès le cinq avril, il débrouilla aux yeux de ses examinateurs son propre caractère, et découvrit un fond de visions tout- à -fait singulières. » Dans son troisième interrogatoire, il expliquait à ses juges comment, dans sa jeunesse il avait appris que la Providence ayant des vues sur sa personne, le préserverait de tout danger, et le dirigerait pendant tout le cours de sa vie. Voici cet interrogatoire :
Le lundi ï$ avril , etc. Enquis et exhorté à dire et indiquer ce qui l'a engagé à former ce projet et à l'amener au point qu'il est venu, sur quoi le dit Davel a dit :
L'année avant d'entrer au service , il y a trente-cinq ans , j'ai été appelé à la vocation à laquelle je travaille aujourd'hui. Cette année-là, étant à Cully avec ma mère , dans le temps de la vendange, une jeune fille d'un très-beau visage, qui était chez nous comme vendangeuse , dit à ma mère que son fils devait mourir dans trois jours , et l'exhorta de m'en avertir. Ma mère me témoignant la mortification où elle était de m'apprendre cette nouvelle , m'exhorta de me préparer à la mort, ce que je reçus tranquillement. Je travaillai pendant ces trois jours à me préparer par la lecture et les prières. Arrivé à la troisième nuit , j'étais dans mon lit, dans une tranquillité d'âme et une profonde élévation de mon cœur à Dieu, lorsque m'apparut une lumière qui acheva de me combler de ravissement et de joie. Dans ce moment, la vendangeuse dit à ma mère d'aller heurter à la porte de ma chambre , sans y entrer , pour savoir si j'étais mort. Ma mère le fit et m'appela par mon nom. Mais je ne répondis rien, étant dans le fort de mon élévation. De sorte que ma mère s'en retourna dire à la vendangeuse que je ne lui avais rien répondu; laquelle lui répondit quelques moments après : « Retournez, je » crois qu'il vous répondra ; mais n'entrez pas. » — Ce qu'elle fit; et ayant heurté et appelé par mon nom, je lui répondis : «Je
* Barnaud, 413.
DAVEL.
» suis bien, et je te prie, ma mère, de me laisser dans ma trau- » quillité. » Quelques moments après, la vendangeuse et ma mère entrèrent dans ma chambre ; la vendangeuse in'apportant une rôtie qu'elle me présenta à manger et que je trouvai d'un goût si exquis que je voulus en faire manger à ma mère, mais la vendangeuse inconnue s'y opposa. Je me trouvais si bien, que je lui dis qu'elle devrait me laisser. A quoi elle me répondit d'une manière douce : «A présent vous ne mourrez pas.» Elle resta encore trois jours dans la maison, où elle restait avec ma mère, sous le prétexte de l'aider à faire les repas, faisant envoyer tous les domestiques à la vigne; lesquels repas étaient toujours promptement faits et à l'heure qu'il fallait. Et comme cette fille était extraordinaircment belle , et qu'elle était une fois descendue au pressoir, il y eut des ouvriers qui l'approchèrent et voulurent la baiser; mais ils ne le purent, s'étant toujours esquivée. Ce qui étonnait ces gens-là de l'adresse avec laquelle elle s'échappait. M'étant levé pendant le temps que cette Inconnue était encore dans la maison , elle me dit: «Comme je sais que vous )> voulez aller hors du pays , vous seriez peut-être bien aise de » savoir votre bonne fortune. Je m'y entends un peu.» Mais n'ayant pas foi en cela, je ne voulus pas donner ma main. « Puis- » que vous ne voulez pas me montrer la main , je me connais » au front.» Sur quoi , je baissais mon chapeau. « Vous n'avez » pas besoin de baisser votre chapeau, j'en ai assez vu.» Ensuite , elle me dit que comme elle savait que je venais nouvellement d'Allemagne , elle me dit, pour gagner ma confiance, quelques traits qui m'étaient arrivés à Interlacken , où j'avais été en change. Ce qui me surprit beaucoup. « Alors, me dit-elle, » vous ne devez pas craindre de vous laisser dire votre bonne » fortune ; vous avez une physionomie heureuse ; oui , plus » heureuse que vous ne pensez. Il n'y a point de mal à ce que » je vais faire. » Alors , elle prit un œuf et le cassa sur mon front. «Vous verrez quelque chose que vous serez aise, et qu'il » est nécessaire que vous sachiez. » Et puis elle ouvrit cet œuf, et le mit dans un verre où il y avait de l'eau. Elle me fît connaître ce qui devait m'arriver le reste de ma vie, et commença à me faire voir la figure d'une petite personne sur Peau, tenant une plume a la main , et m'expliqua que c'était moi qui était représenté sous cette figure, et que c'était par où j'entrerais dans le service militaire. Lorsque cette petite figure eut passé, il s'en
présenta une autre qui était une personne morte : «Votre pre- » mière fonction de guerre sera donc d'entrer par secrétaire ; » la personne auprès de laquelle vous entrerez , sera une per- » sonne considérable, qui vous aimera bien, mais mourra bientôt » après.» En effet, je commençai mon service en Piémont, auprès du colonel d'Aubrccan, qui me reçut avec toutes les marques de bonté, d'amitié et de distinction, que l'on puisse faire à une personne de mon rang, et tôt après, Mr d'Aubrccan mourut, que je regrettai beaucoup. Cependant , je continuais d'être secrétaire de la même compagnie, environ une année. L'Inconnue me fit remarquer dans le même verre d'eau , un homme avec un drapeau , et me dit, «c'est vous qui aurez ce poste.» De pins , elle me fit voir la figure d'un cavalier. «C'est vous qui » aurez beaucoup d'occupations dans l'armée, où vous aurez » beaucoup de grosses sommes d'argent à manier, et vous serez d bien dans le service. » Ce qui m'est bien arrivé, comme cette Inconnue me l'avait dit... Elle me prédit encore que je ne serais jamais blessé, et que je reviendrais au pays dans un temps où il y aurait plusieurs beaux endroits à se distinguer. Elle me prédit alors la guerre de Suisse, en 1712, où je serais, mais où je ne serais pas chef, et que pourtant cette guerre se conduirait par mon canal, et comme si j'étais chef, et que j'aurais (comme j'ai eu) des succès singuliers et surprenants pour réussir dans les affaires où je me trouverais....
Après ces paroles qui surprennent ses juges , Davel répond ainsi à leurs nouvelles questions : « Il n'est entré chez moi aucune » passion personnelle dans ce que j'ai entrepris. — Je me trouve » content et tranquille dans ma position, ayant reçu de LL. EE. » toutes sortes d'honneurs et de bienfaits. — J'ai bien remar- » que qu'il y avait en général du mécontentement. Mais per- » sonne ne m'a induit a cela , sinon une force supérieure qui » me conduisait, et à laquelle je n'ai pu résister. »
Au reste , ajoute le procès-verbal, le dit Davel a parlé avec beaucoup de fermeté , et autant de modération et de liberté d'esprit qu'il aurait fait dans une conversation ordinaire *.
* Procédure. Troisième interrogatoire , 692,
Î34 DAVBL.
Plusieurs personnes admises auprès de Davel, entrèrent avec lui en matière, au sujet de ses visions, a Mais il débita un si grand nombre de rêveries, que l'on commença à le regarder comme un homme ayant le cerveau un peu troublé. A ses visions près, il raisonnait fort conséquemment. Ce mélange de bon sens et de folie, étonnait tous ceux qui rapprochaient. C'était une imagination forte. Quelques-uns ne savaient que penser de lui. On lui objecta que, par le récit de toutes ces visions, il ne cherchait qu'à en imposer à ses juges ; que c'était là tout autant de contes faits à plaisir; qu'il imputait mal à propos à une vocation extraordinaire, ce qui n'était que son propre ouvrage. On lui demanda quelque preuve de ce qu'il alléguait. »
« Oui, Messieurs, répond Davel, je neveux, pour vous d convaincre, je ne veux que le plan lui-même que j'ai v suivi. Il est contre toutes les règles de l'art militaire. D Je n'ai point cherché le grand nombre de soldats , d puisque j'en ai congédié plusieurs. J'ai défendu à mes » gens de prendre aucune munition. J'ai déclaré à Mesx> sieurs de Lausanne, qu'il n'y aurait pas une goutte » de sang répandu , ni un coup de fusil tiré. Je me suis » entièrement confié à eux et leur ai laissé le soin de j> loger mes troupes. Au lieu que, si c'eût été mon plan , d je m'y serais pris d'une autre manière.. . J'aurais amené » avec moi , autant de monde que j'aurais pu en ramas- 9 ser. Je leur aurais fait prendre des munitions. Je me 0 serais emparé du château , où j'aurais trouvé de l'arj> gent, avec plusieurs autres choses, pour encourager » mes soldats. J'aurais posé des corps de garde, en diffé-
» rents endroits de la ville, après m'étre assuré de toutes » les portes, et j'aurais tenu le gros de mes troupes rasd semblé dans un même lieu. En un mot, j'aurais suivi p les lois de la guerre. Mais je n'ai rien osé changer à un » plan que Dieu même m'avait inspiré. Sa Providence, » qui sait tirer la lumière des ténèbres, saura bien l'âme- » ner aux Ons qu'elle s'est proposée. Je n'ai vu que de » grands avantages dans cette entreprise , et un fruit » admirable , qui en doit revenir , tant à LL. EE. qu'à » leurs sujets*! »
a Comme le major Davcl, ajoute Barnaud, avait toujours passé pour un homme de bon sens, et qu'il n'avait paru en lui aucun dérangement d'esprit dans les premiers jours de sa détention , non plus que dans le discours qu'il avait fait au Conseil, ni dans son manifeste, oi dans le projet, tel qu'il l'avait communiqué à Messieurs de Lausanne, on continua de regarder tout ce qu'il débitait sur sa vocation, comme un stratagème, par lequel il se flattait d'en imposer à ses juges, et se tirer d'affaire. Ses raisons étaient toujours propres et pleines de bons sens, à son fanatisme près. »
Voyant la tournure tout-à-fait inattendue que prenaient les interrogatoires de Davel, et convaincu que le major simulait un dérangement d'esprit, le Haut-Commandant ordonna que Davel, ce jour même, serait mis à la torture. Mais Mr de Wattcville et le bailli Willading, ne voulant pas assister à cette affreuse cérémonie, le lieutenant-baillival et ses assesseurs durent seuls pro-
* Barnaud, 41 i.
i3f> DAVBL.
céder. On mit donc le major Davel à la question, en lui serrant les pouces entre deux plaques de fer. On avait ordre de les lui serrer jusqu'à ce qu'il criât?... Mais ce fut inutile ; quoique ses pouces fussent écrasés*, on ne put lui arracher ni une plainte, ni un aveu, ni même altérer la sérénité de son esprit et de ses traits. Un de ses examinateurs, surpris de ce calme, lui dit: « Souffrez-vous, Monsieur? — Oui, Monsieur, cl même de grandes douleurs...^ Et, avec le plus grand sang-froid, il continue à répondre pendant la torture. Enfin, les juges sont si touchés , qu'ils n'ont pas la force de faire serrer davantage**.
Le lendemain, 7 avril, les instruments de torture sont laissés en repos... Le Haut-Commandant et sa suite se rendent à l'Hôtel-de-Villc, pour remercier de la part de LL. EE., Messieurs du Conseil de Lausanne, a de la » fidélité et du zèle qu'ils avaient marqué pour leur » légitime souverain, et annonce que LL. EE. appré- » ciant la fidélité de leurs sujets du Pays de Vaud , or- » donnent le licenciement de toutes les troupes. » Le même jour, les adresses de lidélité à LL. EE. affluent de toute part. Entre toutes, nous rapportons les suivantes, qui nous offrent un triste tableau de l'esprit public qui animait tout le pays :
* «On mit Davel à la torture en lui serrant les doigts dans » un espèce d'étau. Cette torture fut si violente, que ses ongles n en sautèrent. Ce fut chez lui la même fermeté et le même » courage... » (César de Saussure, mémoires inédits.)
Barnaud , 418.
Vevky. Le Conseil de la ville de Vevey, très-humbles serviteurs et fidèles sujets de VV. EE., ayant appris avec une grande horreur la noire et perfide entreprise du major Davcl , qui s'est découverte à Lausanne , prennent la liberté de témoigner à VV. EE. la vive douleur qu'ils ressentent d'apprendre que des sujets de VV. EE. soient assez malheureux que de penser et d'entreprendre quelque action qui tende à la désobéissance et à la rébellion envers un Souverain aussi doux , aussi clément et aussi sage que VV. EE. En même temps , le dit Corps du Conseil, animé de zèle , de fidélité et d'attachement pour VV. EE. et pour leur service , prennent la liberté de les assurer qu'ils sont tous prêts, aussi bien que toute cette bourgeoisie, de consacrer leurs biens et leurs vies pour le service de W. EE., et pour se conserver sous une aussi heureuse domination. — Priant le Seigneur qu'il dissipe les machinations des ennemis de VV. EE. , qu'il préside dans leurs délibérations , et qu'il répande ses plus précieuses bénédictions, et la paix dans les Etats de VV. EE., et sur les Illustres Membres de l'Etat qui le composent.
Conseil de la Bourgeoisie d'Aigle. Nous nous serions donnés l'honneur d'écrire plu s tôt à VV. EE. au sujet du noir attentat que le major Davel avait projeté contre VV. EE. nos souverains seigneurs , si le chef de nôtre Conseil avait été ici lorsque nous apprîmes cette triste nouvelle. Nous supplions très-humblement VV. EE. de nous faire la grâce d'assurer notre Souverain magistrat, que nous avons en horreur ce malheureux projet, et de les assurer que nous sommes dans le dessein , nous et les nôtres, de vivre et de mourir sous leur douce domination.
Corps de la Chatellenie de Cudrefin. Ce corps de la dite Chatellenie, assemblé par la voie des gouverneurs et des principaux des communes , prenant la liberté de nous adresser à LL. EE. "nos souverains seigneurs, pour leur marquer avec quelle horreur nous avons appris le détestable dessein du major Davel, de se rebeller contre un Souverain sous la domination de qui nous avons le bonheur de vivre par la grâce de Dieu , avec tant de douceur, de paix et d'équité , nous ne verrons jamais qu'avec exécration quiconque tramerait de si noirs attentats, ou les favoriserait en quelque manière que ce soit, etc.
Conseils des XII et des XXIV de la ville d'Orbe. Vos plus humbles , fidèles et obéissants sujets , les Conseils et lesCon-
DAVEL.
seillers des deux Corps de la ville d'Orbe, ayant appris qu'il était arrive tout récemment à la ville de Lausanne une entreprise contre le droit de votre illustre souveraineté , laquelle par la grâce du Tout-Puissant, a été sans effet, qui nous donne lieu de marquer à VV. EE. combien nous avons été sensibles à une si injuste démarche... , en asssnrant YV. EE. que si elle avait eu quelque suite, nous aurions exposé nos corps et nos biens pour conserver votre douce domination , sous laquelle nous jouissons d'un bonheur inexprimable.
Banneret et Conseil de la ville d'Avenches. Vos très-humbles et très-fidèles sujets de la bourgeoisie d'Avenches, témoignent avec une très-respectueuse soumission , la vive et la sensible douleur qu'ils ont eu de la noire perfidie et l'horrible attentat du major Davel , et d'assurer en même temps de leur ferme et inviolable fidélité..., etc.
Banneret et Conseil de la ville d'Yverdon. Plein de soumission et de fidélité pour LL. EE., nos souverains seigneurs, nous n'avons pu voir qu'avec une consternation extrême , un temps où on ne parlait que de trouble et de révolte. Aussi , notre premier soin dans cette triste conjoncture , a-t-il été d'en témoigner en corps notre douleur à sa seigneurie baillivale , pour la prier d'offrir à LL. EE. nos biens et nos vies pour le soutien de leur autorité. Heureusement, Poragc s'est bientôt dissipé. Il n'a fallu que quelques jours pour convaincre le public et W. EE. que chez un peuple qui mit toujours sa gloire dans sa fidélité , il ne pouvait y avoir qu'une imagination frappée , susceptible de projets de rébellion..., etc.
Banneret et Conseil de la ville de Morges. Nous avons appris hier, 1" mars, avec beaucoup de surprise, les mouvements séditieux qui ont éclaté à Lausanne, par les entreprises insensées du major Davel , que les bienfaits qu'il a reçus de LL. EE. devaient affectionner à leur gouvernement, si les biens que tous leurs sujets trouvent sous leur heureuse domination , n'étaient pas capables de l'attacher. Dès que nous avons eu avis de ce dessein pernicieux, nous nous sommes empressés , à l'envi des uns des autres , de donner des marques de notre zèle , de notre soumission et de notre fidélité pour LL. EE...., etc.
Le JConseil et les Bourgeois de la ville d'Auronne. Quoique *ious ayons déjà témoigné de bouche à M. S. le Haut Trésorier <Je Watteville, à Lausanne, l'horreur que nous avons du crime
de lèze-majesté du major Davcl , cependant , S. S. notre devoir nous invite et nous oblige à quelque chose de plus ; c'est de supplier VV. EE. d'agréer que nous renouvellions très -humblement par cette lettre, la sincérité de notre zèle, et le serment de la fidélité inviolable que nous avons jurée à LL. EE* nos souverains seigneurs , dont la douce domination , la justice , la bonté et la bénignité font la base , font la gloire de leurs florissants états , et le bonheur incomparable de leurs sujets..., etc.
Les Châtelains, Bannerets et Conseils des Quatre-Paroissbs ob Lavaux. Vos très-soumis et fidèles sujets prennent la liberté de témoigner à VV. EE., l'amère douleur que leur a causée le séditieux et extravagant projet du major Davel, qui a donné lieu à VV. EE. de douter de la fidélité de leurs plus zélés sujets. Pénétrés, comme ils le sont, d'une vive douleur, qu'il soit sorti du milieu d'eux un indigne et malheureux sujet, qui , par une ingratitude la plus noire , et une perfidie la plus exécrable , ait osé former un si odieux attentat.... Ils supplient VV. EE. de regarder la marche de leurs compagnies comme une marque de leur prompte obéissance à leurs ordres secrets, que ce malheureux, revêtu de l'autorité que son emploi de major lui donnait , assurait avoir en main , et comme un témoignage de leur fidélité inviolable à LL. EE. Cependant, les dits exposants et leurs officiers et soldats , ne peuvent se consoler d'avoir été surpris dans leur zèle, et choisis pour être les instruments que ce perfide se proposait de mettre en usage contre les droits de votre souveraineté et au préjudice des peuples qui ont jusqu'ici éprouvé tant de fois et si longtemps la douceur du sage gouvernement de VV. EE. et regardent cet accident comme une tache qui pourrait être capable de ternir le lustre de leur fidélité , dont ils se sont toujours glorifiés et se glorifieront encore.... etc.
Tandis que le pays se prosternait aux pieds de ses maitres, en leur faisant entendre Jes accents de la plus humble soumission, tandis que chacun témoignait son horreur pour l'homme qui se croyait appelé à ouvrir une ère de bonheur à sa patrie, une voix cherchait à penc- Irer dans les souterrains du château, pour faire entendre
440 DAVEL.
à cet homme des accents de sympathie et de reconnaissance; une inconnue écrivait à Davel :
« Dieu en me créant m'a faite susceptible d'amour et » de pitié, pour des objets qui en sont dignes. C'est donc » pour cela, mon cher Monsieur, que je me déclare en v votre faveur. Je suis au nombre de celles pour qui » vous portez ces horribles chaînes. Je prie Dieu qu'il » fléchisse les cœurs de nos princes; qu'il vous laisse d vivre aussi longtemps que vous pourriez vivre. Je sais » que ces sages arbitres ont tout pouvoir sur vous. Mais a s'ils peuvent vous ôter la vie, ne peuvent-ils pas aussi d vous la laisser, et me faire un sacrifice de votre pieuse » personne. A moi! qui ne désire que de linir mes jours d avec une personne qui a d'aussi beaux sentiments que d les vôtres ! Ah ! je m'estimerais heureuse, si Dieu, par d sa bonté, me faisait une telle grâce. Je le recevrais » avec toute la reconnaissance dont je suis capable. Oui ! » je vis dans l'espérance de pouvoir me dire un jour, » votre....*»
Cependant LL. EE. , frappées du mystère qui entourait les actes de Davel, résolurent de ne négliger aucun moyen d'obtenir des aveux concernant ses complices. Le Haut-Commandant du Pays de Vaud et le bailli de Lausanne recevaient l'ordre <r de se rendre seuls et en secret auprès du major Davel, pour l'engager à une déclaration franche et complète, par la perspective d'une justice clémente, et par la menace, en cas d'obstination, d'une torture graduée, deux jours consécutifs, en pré-
* Procédure, 853. /Mtre adressée à Davel, et interceptée.
i723. Ul
sence du Haut-Commandant, du bailli, de la courbaitlivale et des délégués du Conseil de Lausanne*. j> Cet ordre, à peine reçu, des ecclésiastiques visitent Davel, pour <r toucher le cœur du coupable et pour le porter
» à la sincérité par la repentance d Mr de Wat-
teville visite ensuite Davel dans son cachot. Mais en vain : Davel reste inébranlable. Alors, il est mis à la question ordinaire. On enlève Davel à deux pieds de terre, au moyen d'une corde, nouée aux deux poignets. Tandis qu'il est ainsi suspendu, on lui demande de nommer ses complices; mais, avec le plus grand calme, il justifie les capitaines de Crousaz et Clavel, le major Tâcheron, et prouve que tous ignoraient son dessein. Le lendemain, il est applique à la question extraordinaire. On lui fixe aux pieds un poids de vingt-cinq livres; au moyen d'une corde attachée aux poignets, le bourreau l'enlève à trois pieds du sol, et le laisse dans cette douloureuse position pendant qu'on l'interroge... Mais toujours les mêmes réponses. On descend le patient. Bientôt, même torture: a Je confirme toutes » mes déclarations, je n'ai point de complices... je m'esp time heureux de glorifier Dieu, en disant la vérité!... » — Ceci est douloureux, assurément, x> répond Davel à un de ses examinateurs qui lui demande s'il souffrait, «mais, Monsieur, je suis persuadé que vous souffrez » autant que moi... » On cesse la torture;... on présente des cordiaux au major; il les refuse avec douceur : <r Jour » fortuné! Jour heureux! x> dit le martyr, « Je suis dis-
* Procédure. Lettre de LL. EE. à Mr de Watteville, 7 avril.
U2 DAVEL.
)) posé à lout!... Je suis dans les fers pour la gloire de » Dieu et le bien de ma Patrie ! »
Le 12 avril , le Deux-Cent de Berne délibère si l'on continuerait l'emploi de la torture; cent trente-une voix contre dix s'y opposent, et la clôture de la procédure est prononcée. Cependant, une question de compétence s'élève. La ville de Lausanne, invoquant son droit de bautc-justice criminelle, réclame le droit de juger Davcl. Dans la séance du 15 avril, quatre-vingtdix-neuf voix du Deux-Cent décident que le jugement aurait lieu à Lausanne; huit veulent qu'il ait lieu à Berne. Quant au tribunal qui jugerait Davcl, soixante et treize voix du Deux-Cent attribuent ce jugement à la Rue de Bourg; vingt-huit accordent plus de confiance, ou reconnaissent plus de droit au Conseil de Lausanne, présidé par le bailli \ Ensuite de cette décision, les propriétaires de maisons dans la rue de Bourg, formant un jury , institué par le Plaid-Général , reçoivent la notification suivante :
Nous , Emanuel Willading , bailli de Lausanne, au nom et de la part de LL. EE. de la Ville et République de Berne, ses souverains seigneurs, savoir faisons qu'ensuite de procédures instruites etenvoyées à LL. EE. du Deux-Cent de Berne, contre Jcan-Daniel-Abraham Davel, ci-devant major de département dans les Quatre-Paroisses de Lavaux , détenu dans les prisons du château de Lausanne ; s 'étant trouvé qu'il a avoué et confessé de s'être non-seulement soulevé contre LL. EE. qui sont ses souverains établis de Dieu : mais aussi qu'il a sollicité leur ville de Lausanne à une semblable rébellion , et qu'il a eu le môme dessein à l'égard du reste du Pays de Vaud , n'ayant cependant
* Manuel de Berne , 45 avril.
voulu accuser d'avoir aucun complices, et IX. EE. du Deux- Cent , ayant bien voulu se contenter de cet examen et des confessions du dit Davel; nous auraient ordonné par leurs lettres du 45 avril 4723, de commander aux Nobles , Citoyens et Bourgeois de la Rue de Bourg , de s'assembler au nom et par ordre de LL. EE. pour rendre jugement, en première instance, contre le dit Davel , à rigueur de droit , sur ses confessions, et de leur envoyer le dit jugement, afin d'en connaître en dernier ressort, suivant leur bon vonloir, et qu'à cet effet, nous devions insinuer à tous ceux qui demeurent en dite Rue de Bourg , de se présenter par serment pour contribuer à rendre sentence , à peine de perdre leurs droils.
a Ensuite de ces lettres souveraines, dit la procédure, tous les Nobles, Citoyens, et Bourgeois de dite Rue de Bourg, qui sont les juges des causes criminelles de cette viJle, ont paru au nombre de trente -un, et ont été assemblés dans la cour du château, le samedi 17 avril 1723.»
Davel parait devant ses juges; il les salue avec courtoisie, et, placé sur la sellette, il conserve sa dignité, son calme, et sa présence d'esprit. Après la lecture des procédures, Mr de Loys de Bochat, licutenant-baillival et procureur-patrimonial et liscal, prend la parole en ces termes :
Nobles , Généreux , Provides et Honorables Messieurs les Nobles, les Citoyens et les Bourgeois de la Rue de Bourg!
Le cas du prévenu qui vient de paraître à vos yeux , est si singulier, qu'il ne s'en trouve aucun exemple parmi nous. Les auteurs qui ont traite de lèse-majesté, ne nous rapportent même rien de semblable.
Qui l'aurait cru , en effet , qu'un homme comme celui-ci , comblé de bienfaits, et honoré de la confiance de son Souverain, eût été capable de tomber dans le noir péché de l'ingratitude envers
ut
DAVEL.
ses bienfaiteurs , jusqu'à se prévaloir de l'emploi dont ce Souverain l'avait honoré , pour se soulever contre lui , en mettant leurs troupes sur pied , les armes à la main , et s'en servir sous un faux prétexte , et par surprise , pour faire soulever leurs fidèles sujets, et les porter à se soustraire de la plus douce domination qui soit au monde.
Un attentat de cette nature , ne pouvant être regardé que comme un crime de lèse-majesté et un acte de révolte et de sédition qui mérite les plus rudes peines, m'engage, aujourd'hui, en qualité de procureur -patrimonial de LL. EE., à paraître devant vous, Messieurs, comme juges des criminels, pour vous demander justice.
Gomme ce cas est sans exemple dans ces heureuses contrées, il ne se trouve aucune loi qui décerne les peines que mérite un tel forfait. Les législateurs ne pouvant sans doute s'imaginer que parmi un peuple qui vit sous un gouvernement vraiment paternel , il puisse se trouver assez de malheureux et ennemis de leur propre bien , pour vouloir le secouer et en ériger un , tendant à l'anarchie , qui est la source des désordres , dont les suites funestes ne manqueraient jamais de réduire ses adhérents dans l'abîme d'une ruine et d'une désolation inévitable : les législateurs suivirent l'exemple de cet ancien , qui ne voulait pas donner des lois contre le parricide, ne croyant pas un homme capable d'y tomber.
Le silence de nos lois sur ce cas , ne me permettant pas de conclure en conséquence de leurs décisions , je me vois réduit à tirer des exemples de ce qui se pratique dans les autres nations , dans des circonstances qui ont du rapport à celles-ci , remettant à votre prudence à peser les circonstances qui ont accompagné l'action du prévenu, pour en tirer de justes conséquences.
Je ne vous proposerai point ici les cas d'un Chatel et d'un Ravaillac, qui, pour avoir attenté à la personne sacrée de leur roi, furent tenaillés et écartes, puisque le prévenu n'a rien commis de pareil. Je me contenterai de l'établir comme un séditieux qui a voulu débouter son légitime Souverain du droit incontes, table qu'il a sur notre pays , par une possession de près de deux siècles , reconnue et confirmée par divers traités solennels , sous la garantie des plus puissants monarques de l'Europe , pour notre bonheur et celui de nos descendants.
Par le droit civil , ceux qui avaient commis trahison contre le Roi et l'Etat , étaient punis de mort , et selon les circonstances , étaient punis par l'épée , quelquefois par le feu , ou écartelés. — Des sujets, pour avoir écrit contre le Roi et l'Etat, ont été pendus et étranglés , et leurs écrits brûlés. — De nos jours , l'auteur d'une conspiration , dans la ville de Basle , fut décapité et sa tète mise sur une tour. — En Angleterre , enfin , les rebelles sont pendus et étrangles , leurs corps sont mis en quartiers , et exposés dans différents endroits.
Ces exemples , ainsi combinés , faisant réflexion que J.-D.-A. Davel , ci-devant major de département , abusant du caractère dont il était honoré par LL. EE. nos souverains seigneurs , a mis de leurs propres troupes sur pied , les armes à la main ; les a fait sortir du lieu de leur habitation , sous le faux prétexte qu'il avait des ordres souverains, pour s'en servir à exciter un soulèvement dans le Pays de Vaud ; a sollicité leurs fidèles sujets dans son noir complot ; et que , pour les mieux engager , il s*est servi d'un manifeste séditieux, qui est proprement un libelle diffamant contre son Souverain :
Je conclus à ce que le dit Davel soit remis par votre jugement entre les mains de la Haute Justice , pour être conduit au lieu du supplice ; et là , après avoir demandé pardon à Dieu de ses péchés , et à son Souverain , de l'attentat téméraire qu'il a osé former contre lui , il soit pendu et étranglé; son corps mis en quatre quartiers , pour être exposés dans les lieux que LL. EE. trouveront à propos ; ses biens confisqués en faveur de qui de droit. Sauf et réservée la grâce de LL. EE., à qui la présente procédure sera envoyée pour, sur le tout, attendre leur bon vouloir et souverain arrêt.
Davel avait suivi avec attention et le plus grand calme le procureur-patrimonial dans «on réquisitoire. Résigné à subir la peine qu'il avait encourue, il ne cherche point à fléchir ses juges, et à réclamer le secours d'un défenseur, dont il était privé. Il se lève, salue ses juges avec une gracieuse dignité, et va dans sa prison attendre un arrêt qu'il ne redoute point, quoiqu'il en prévoie les m. 7
DAVEL.
sinistres conséquences. Procédant ensuite au jugement, \n Rue de Bourg prononce dans les termes suivants :
Les Nobles, Citoyens et Bourgeois de la Rue de Bourg, ayant examine avec une sérieuse attention la nature et importance du crime de Jean-Daniel-Abraham Davel :
Ont trouvé et connu que le dit l'avel a violé , par son détestable attentat , les devoirs les plus sacrés de l'homme et du chrétien ;
i° En ce qu'il a faussé le serment de fidélité qu'il a prêté plus d'une fois à LL. EE. nos souverains seigneurs;
2° Eu ce qu'il a trahi la confiance qu'ils avaient en lui pour l'exercice et la discipline de leurs troupes , desquelles il a osé se servir comme d'un organe à son soulèvement ;
3° En ce qu'il a travaillé , autant qu'il dépendait de lui , à engager dans sa révolte la ville de Lausanne , qui s'est toujours piquée d'une fidélité distinguée pour son légitime Souverain , et cela à la faveur d'un manifeste odieux et injurieux à LL. EE. Nos souverains seigneurs ;
4° En ce que par sa levée de boucliers , et son indigne manifeste , il a payé de la plus noire des ingratitudes , un Souverain qui l avait comblé de grâces et de bienfaits , ainsi qu'il l'a reconnu lui-même ;
6° Et, enfin, qu'il a exposé par là l'Etat et sa patrie à de trèsfunestes désordres , qui , naturellement , auraient été accompagnés de carnage , d'effusion de sang et de toutes les désola-» lions que traîne après soi une guerre ouverte.
De sorte que , étant tombé par tous ces endroits dans les cas les plus atroces du parjure , de la rébellion et de la sédition , les dits Nobles, Citoyens et Bourgeois, ne peuvent que regarder le détenu comme une peste publique qui mérite d'être retranchée de la société ;
Cependant, comme cette pernicieuse entreprise n'a eu , par la grâce de Dieu , aucune suite fâcheuse , et qu'elle n'a servi qu'à mettre dans un plus grand jour la fidélité des sujets de LL. EE., que d'ailleurs, il paraît autant de fanatisme dans son projet, que d'extravagance dans la manière dont il prétendait l'exécuter; et qu'enfin, nous n'avons aucune loi positive pour des crimes de cette nature , dont l'exemple présent est unique. Pour toutes ces considérations :
Les Nobles , Citoyens et Bourgeois de la Rue de Bourg , ont cru pouvoir se dispenser de condamner le détenu à un supplice proportionné au crime de haute trahison , ou de lèze-majesté au premier chef;
C'est pourquoi , et en suivant même les exemples des pays étrangers dans des cas semblables ou approchants ;
Ils l'ont condamné, et condamnent en punition de son parjure, et de l'audace qu'il a eue de paraître à main armée à la tête des troupes de LL. EE. , à avoir le poing coupé par l'exécuteur de la haute jusliec, et ensuite , à être décapité pour la révolte et rébellion qu'il a voulu exciter dans le pays, contre la juste domination de LL. EE., adjugeant ses biens à qui de droit. Le tout, sous la réserve de la grâce et bon vouloir de LL. EE., Nos Souverains Seigneurs , à qui tout est renvoyé.
Fait et ainsi passé publiquement au château de Lausanne , le dit jour, 17 avril 1723.
Cet arrêt, prononcé à l'unanimité des voix moins une seule, est envoyé à Berne, où le Deux-Cent, dans sa séance du 21 avril, décide :
« L/Avoyer, etc., prenant en considération que J.- » D.-A. Davel, n'ayant de complices ni dans Je pays, ni » hors du pays, aurait la tète tranchée par le glaive , et » que pour servir d'exemple, sa tête devait être clouée » à la potence, et son corps enterré au pied. Quant aux » capitaines de Crousaz et Clavel, le capitaine -lieute- » nant Gerbcx, le major Tâcheron, cl le châtelain Bour- » geois d'Ollon, contre lesquels on avait eu lieu de d soupçonner quelque complicité avec le rebelle Davel, j> étant reconnu que les susdits sont entièrement étran- » «ers à cette rébellion , le Conseil Souverain décide » que les susdits seront relâchés aussitôt après l'exécu-
118 DAVEL.
a lion du dit Davel, et qu'ils recevront des indemnités » pour la détention qu'ils avaient subie *. d
Tandis que LL. EE. délibéraient sur le sort de Davel, celui-ci voyait adoucir les rigueurs de sa prison. Ses fers tombaient, et des visites lui étaient permises. C'était surtout avec un jeune ministre impositionnaire , Mr Crinsoz de Bionnens, que Davel aimait à s'entretenir, a Le major, nous dit Barnaud, avait conçu pour Mr de » Bionnens une affection toute particulière, parce qu'il » avait persisté à refuser de prêter le Serment d'Assox> ciation et de signer le Consensus, » à cette cause d'affection de Davel pour Mr de Bionnens, il y avait entre ces deux hommes de vives sympathies à l'égard de leurs sentiments religieux. Mr de Bionnens, lui aussi, partageait les sentiments des piétistes; il s'occupait à expliquer l'Apocalypse et à des recherches sur les prophéties de Daniel; sujet sur lequel, peu d'années après la mort de Davel, il publiait un ouvrage qui fit assez de sensation dans le monde protestant **. Un autre ecclé-
* Procédure , 733.
** Essai sur l'Apocalypse , avec des Eclaircissements sur les prophéties de Daniel, qui regardent les derniers temps, avec cette épigraphe : Heureux sont ceux qui lisent les paroles de cette' prophétie , et qui y faisant attention , gardent les choses qu'elle contient , car le temps est proche . (Apoc 1,5.) 1720. i vol. in4° de 432 pages.
«Je sais bien, dit Mr de Bionnens dans sa préface , qu'il y a des gens qui traitent de visionnaires et de fous, ceux qui méditent l'Apocalypse pour en découvrir le sens. Mais pourquoi ce livre dérange rait-il l'esprit des lecteurs , et serait-il le seul au monde dans l'explication duquel on ne pût pas suivre les règles du bon raisonnement Si la révélation ae l'Apoca-
siastique, avec .lequel Davcl aimait aussi à converser, était un ancien camarade d'armée, W Bergier, seigneur de Pont, ministre de camp au régiment de Villars-Chandieu en Hollande, et, depuis la paix d'Ulrecht, pasteur du Mont et de Romand *.
« Ce n'est point, leur disait DaveJ, par des vues d'am- » bition ou d'intérêt que j'ai formé mon projet... Com- » ment! pour contenter une vainc gloire ou une basse d avarice, j'aurais formé cette entreprise? Non , j'avais j> lieu d'être content de mon sort; j'étais considéré et » aimé de mes supérieurs, de mes inférieurs et de mes d égaux ; outre ma pension de major, je recevais encore » une récompense annuelle de LL. EE., pour les scr~ d vices que j'ai rendus à la dernière guerre... Je vis de o peu de chose, et j'avais du bien suffisamment pour un d célibataire... Que pouvais-je me proposer, en quittant d les douceurs de cette situation ? Les chaînes que je » porte aujourd'hui. Même si j'avais été avec mes trouj> pes au pont de Gumincn , tous les soins et toutes les o fatigues de la guerre auraient roulé sur moi; LL. EE.
lypse vient de Dieu, comme toutes les Eglises chrétiennes le croient, l'obscurité qui y règne ne nous autorise point à la négliger, et beaucoup moins encore à en faire le sujet de nos plaisanteries et de nos mépris. Si nous n'entendons pas l'auteur sacré, nous ne devons nous en prendre qu'à nous-mêmes, qui n'avons pas fait de notre côté ce qui était nécessaire pour recevoir les connaissances que le Fils de Dieu voulait nous donner de l'avenir. »
* J.-P. Bergier de Pont, devint ensuite premier pasteur de Lausanne. En 4744 , il était doyen de la Classe de Lausanne , et après avoir survécu à tous ses enfants , laissait la plus grande
f>arlic de sa fortune aux Ecoles de Charité, institution pieuse ondée à Lausanne en 4720.
150 DAVEL. %
» auraient mis ma tète à prix, et je me serais vu conli- » nuellcmcnl exposé à être livré parmes propres soldats. ï> Vraiment! cela aurait été une belle perspective pour d une âme ambitieuse et intéressée. »
<f Vous me demandez si ce n'est point pour me venger i> de la punition que LL. EE. m'avaient jadis infligée, y> pour avoir, contre leurs ordres, fait autrefois des re- » crues pour le service de Hollande. Ah î Messieurs , si )> j'avais eu quelques ressentiments, comme on veut bien v le supposer, j'aurais pu le faire éclater dans la guerre » de 1 71 % Mais loin de là, je me suis appliqué à gagner, » par de belles actions, la bienveillance et l'estime des » membres de l'Etal qui étaient à l'armée. D'ailleurs, » vous le savez bien , les sentiments de vengeance ont » toujours été éloignés de mon cœur, d
Quand on lui faisait des objections sur la réalité des preuves de sa vision, il exposait vivement et avec force, le peu de fruit obtenu par le S1 Ministère parmi les chrétiens, et énuméraitles désordres qui régnaient dans la société civile, et ajoutait : « Croyez- vous que Dieu » doive et veuille laisser les choses éternellement dans jo un état aussi déplorable? Vous paraît -il impossible d qu'il suscite quelqu'un de nos jours pour y remédier? » Est-il contraire aux lois de sa sagesse et de sa bonté, » qu'il procure un avancement extraordinaire qui étonne » et qui réveille le Souverain , le Peuple et le Clergé. d A qui appartient-il de reprendre les puissances, si ce j> n'est à la Puissance Suprême, qui se sert quand elle » trouve à propos, des moyens les plus faibles pour abat- » ire celle qu'il Lui plaît de renverser? Pour moi, je
» sais certainement que j'ai été un instrument d'élite en d la main de Dieu pour faire un coup d'état qui frappât » toute la ville de Berne et tout le pays , et qui fit ren- » trer en eux-mêmes ce nombre prodigieux de gens de » tout ordre qui semblent avoir oublié que Dieu doit un a jour juger le monde. Si j'avais résisté à ma vocation, » j'aurais été bourrelé pendant tout le temps de ma vie. » Et au lieu de la tranquillité dont je jouis présente- » ment, qui sait même, si Dieu pour punir ma désobéisi> sance, ne m'aurait pas fait périr d'une mort subite, et » n'aurait pas envoyé mon âme dans les enfers! »
Répondant à l'objection qu'on lui faisait que Dieu commande d'honorer et de respecter les Souverains , et que lui, Davel , s'était permis de les décrier par son manifeste, il répondait : <r Dieu qui a fait des lois génés> raies , peut bien en dispenser quelques personnes , x> dans certains cas particuliers où sa sagesse le trouve » nécessaire, et lorsque c'est pour l'avantage des sou- » verains eux-mêmes. Abraham lit-il difficulté d'offrir jd à Dieu son fils unique en sacrifice, sous le prétexte » que Dieu défend le meurtre et l'homicide ? Si ce pa- » triarche eût raisonné, comme on voudrait que je » l'eusse fait à l'égard de ma vocation , il n'aurait pas » manqué de conclure qu'il y avait de {'illusion dan* » Tordre qu'il recevait du ciel... Non ! ce n'est point à » la créature à contester avec le Créateur, ni a apporter » le moindre obstacle à l'exécution de ses desseins. »
Mais, lui disait-on : a. prenez garde qu'il n'y ail en » vous de la dissimulation, et que vous ne feigniez d'être » persuadé de certaines choses, dont au fond de votre
1!>2 DAVEL.
j> àmc vous doutez cependant. » — a Monsieur, i> répondait Davel avec douceur, a Comment pourrais- je j> jouir de cette tranquillité et de cette satisfaction, que » tout le monde remarque en moi, si ma conscience me jd disait en secret que je suis un imposteur, et que je » m'attribue sans fondement et contre mes propres lu- » mières une vocation divine? Si la joie que je fais pai> raitre dans mes souffrances vous est encore suspecte, » vous verrez à l'article de ma mort les preuves les plus » fortes que je puisse donner de ma sincérité. Oui ! dans » ce moment suprême, où je verrai le monde entier » s'anéantir pour moi, et Dieu, lui-même, prêt à me » juger, pou vcz-vous croire encore, si je demeure ferme, » qu'il y ait en moi de la feinte et de l'hypocrisie?» — a Mais, réplique son interlocuteur, méfiez-vous de vous- » même, et priez Dieu qu'il veuille bien pardonner votre d erreur et les fautes qu'elle vous a fait commettre. Le s sort de tout homme est d'être sujet à se tromper. » Aussi, imitez le roi et prophète David, qui demandait x> à Dieu le pardon de ses fautes cachées et commises par » erreur. » — <r Je l'ai toujours fait, répond Davel, et jd je continuerai de le faire jusqu'au dernier moment de j> ma vie. Si Dieu m'a effectivement appelé à cette œuvre » à laquelle je travaille, quel plus grand bonheur pour » moi que de demeurer fidèle jusqu'à la fin. Si, au con- » traire, je me suis trompé, ce que je ne crois pas, Dieu j> qui connaît l'inte/ition et la droiture de mon cœur, » ne m'imputera pas à crime ce que j'aurai fait dans la » vue de le glorifier, et de procurer de grands avantages d à d'autres hommes. »
« Vous pouvez m'appeler visionnaire, » disait-il à une autre personne, <r mais souffrez que je ne te pense point » ainsi. Vous verrez dans la suite des preuves incontes- » tables de ma vocation ; mais avant cela, il n'est point » raisonnable que vous en soyez persuadé. Quant à moi, » les signes que j'ai eus sont suffisants pour me soutenir » dans les diverses épreuves que Dieu voudra faire de » ma foi. Mais ces signes, vous ne les avez pas vus comme » moi. Ils ne sauraient donc vous convaincre. »
Le major Davel regardait comme de nouveaux signes de sa vocation , les doux traitements qu'il recevait dans sa prison, depuis que sa procédure était close, « Malgré » que je sois considéré comme un criminel d'Etat, voyez » avec quels égards on me traite. On me fait faire trop » bonne chère, et on apporte trop d'attention et de d promptitude à tout ce que je demande. Voyez mes b mains, elles ne portent aucune marque des fers qui les » ont serrées. Voyez mes membres, j'en ai le libre usage; » et, cependant, vous le savez, ils ont subi bien des tor- » turcs, d
Davel avait témoigné le désir qu'on lui annonçât la mort vingt-quatre taures au moins avant l'exécution. Cette dernière requête fut accordée, et l'un des pasteurs de Lausanne fut chargé de lui apprendre le genre de mort que LL. EE. avaient prononcé. Le pasteur qui lui annonça qu'il devait se préparer à quitter la vie, le lendemain 24 avril, s'aperçut que Davel ne s'attendait pas à mourir aussitôt. Cependant, après un moment de surprise qu'il eut peine à remarquer, il se remit, et l'éeouta attentivement. — <r Monsieur le pasteur, lui rein. 7 *
V64, DAVEL.
» pond -il, vous m'apprenez une bonne et heureuse « nouvelle; je me soumels avec plaisir à la volonté du x> Seigneur, et je regarde comme une excellente grâce » de Dieu, qu'il veuille bien m'appeler à lui faire un sa- » crilice de ma vie. » Comme il ne daignait pas s'informer du genre de supplice qui lui était réservé, le pasleur lui dit enfin : « Au reste, vous ne souffrirez pas » beaucoup, parce que vous serez simplement décapité, t ce qui est une mort assez douce. » — oc XI est vrai, » répond Davel, j'ai sujet d'en louer Dieu; mais s'il » m'avait appelé à une épreuve plus difficile, il m'aurait » en même temps donné les forces nécessaires pour la » soutenir. » — <t Désirez-vous que quelques ministres d viennent tour à tour vous tenir compagnie pendant la » nuit ?» — a Je préfère qu'on me laisse seul, afin que j> je puisse me recueillir. Personne, mieux que moi, ne » peut connaître mon propre état. On voudrait sans d doute me citer des passages de l'Ecriture- Sainte qui x> me supposeraient dans une situation différente de celle » où je me trouve. Grâce à Dieu ! je n'ai pas besoin de d consolations, puisque, loin d'appréhender la mort,
» chacun verra demain que je la recevrai avec joie
d J'ai prié Messieurs Bergier de Pont, et Crinsoz de d Bionnens, de vouloir bien m'accompagner au lieu du j> supplice, afin que l'un et l'autre soient témoins de ma j> fermeté. Je désire les voir ce soir. Cependant, si cela x> leur faisait trop de peine de m'accompagner demain , d je pourrai bien me passer des ministres, d
<r Nous trouvâmes AT Davel , joyeux de voir arriver l'heure de sa mort, dit Mr Bergier de Pont , ses visions
avaient fait place à de vifs sentiments d'humilité, de foi, de repentance , de reconnaissance et d'espérance en la miséricorde de Dieu. » — a Si j'avais attendu jusqu'à » présent , leur dit-il , à me préparer à la mort, je serais » fort a plaindre.... Ce n'est point le personnage que d Ton joue dans la dernière scène de la vie , qui décide » du malheur ou du honneur des hommes. Dieu ne me » jugera pas seulement suivant les dispositions que je » ferai paraître dans cette dernière période, mais aussi » suivant tout le cours de ma vie. Et, comme j'ai fait » de sincères efforts pour lui plaire, et que je me suis d acquitté comme un fidèle serviteur de ses commanded ments, dans cette importante vocation, j'espère qu'il d me pardonnera mes péchés, pour l'amour de mon Sau- » veur, qui les a expiés sur la croix , et qu'en sa consi- » dération , il voudra bien agréer le sacrifice que je lui d fais de ma vie, quelque indigne que ce sacrifice soit , » par lui-même, d'être offert à Dieu. » — « Vous êtes » un héros ! » s'écrie Mr de Bionnens. — <c Moi, un héros? » Mais je ne suis point un païen , pour qu'on me parle » d'héroïsme. »
Le lendemain, 24 avril, après une nuit fort tranquille, Davel reçoit la visite de deux pasteurs. Il les prie de ne pas rester longtemps auprès de lui. « Avez-vous j> quelques doutes, quelques scrupules? » lui dit l'un d'eux. — <r Aucun , rien ne me fait de la peine; rien ne » me cause la moindre inquiétude ; jamais je n'ai passé y> une nuit plus douce, une nuit plus agréable. » Un de ces ecclésiastiques veut lui parler de l'ignominie de son supplice... Mais Davel l'interrompt: a Pourquoi me
1Î>G DAVEL.
j> ferais-je de la peine d'être vu à Lausanne dans la pos- » turc d'un criminel , puisque Notre Seigneur a bien » traversé la ville de Jérusalem pour aller sur le Calvaire » être sacriûe avec deux brigands. »
Après avoir dîné, comme à l'ordinaire , il est conduit à midi devant ses juges, rassemblés sur la cour du château. Il les salue avec grâce, mais sans ostentation; il se place sur la sellette , et entend la lecture de sa procédure et de son arrêt de mort. Il se lève et dit :
a Je reçois avec respect la sentence qu'il a plu à » LL. EE. de prononcer contre moi. Je m'y soumets » comme à un arrêt de Dieu même , et je suis prêt à la » subir pour la gloire de mon Créateur *. »
Le cortège funèbre se met en marche, Davel marche d'un pas ferme, entre ses amis, Messieurs de Pontet dcBionnens, converse avec eux, et salue les personnes de sa connaissance qu'il aperçoit aux fenêtres des rues qu'il traverse. Arrivé à Vidy, Davel prie le lieutenant-bail lival de lui permettre d'adresser un discours au peuple. Ce qui lui est accordé, <r sur la promesse qu'il fait de ne » rien dire sur le compte du Souverain, qui pût faire de j> fâcheuses impressions sur le peuple. » Cependant , huit tambours reçoivent l'ordre de faire un roulement, si Davel enfreint sa promesse**. Le lieutenant-baillival de Loys le conjure, en la présence de Dieu, à qui il
* Ces détails sur les conversations de Davel , sont tirés d'un manuscrit contemporain, faisant partie de la précieuse collection de documents sur le Pays de Vaud , recueillis par Mr L. Pcllis , docteur en droit.
** César de Saussure. Mémoires inédits.
était sur le point de remettre son âme , de déclarer s'il n'avait point de complices. — <r Je n'ai rien caché de d mon plan, répond Davel, je suis absolument seul dans » celte affaire , comme on a pu s'en convaincre par la x> manière dont j'ai toujours parlé à mes examinateurs. » Mr de Loys lui témoigne avec effusion combien il est touché de son sort. — a Mon sort est très -heureux, » Monsieur, et je jouis intérieurement d'une bien grande » satisfaction. »
Suivi des deux ministres, et du second pasteur de Lausanne, Mr de Saussure, Davel gravit d'un pas ferme les marches du tertre funèbre, et dit aux ecclésiastiques : a Comme j'offre à Dieu le sacriiiee de ma vie, je dois le j> faire avec soin , y apporter l'attention convenable , et » ne point me presser dans cette importante circon d stance. » Il s'avance au bord de l'échafaud et parle en ces termes à la foule immense qui l'entoure :
« C'est ici le plus beau jour de ma vie ! Jour heureux, s> où je puis vous parler à cœur ouvert, sans avoir plus o de tourmens à craindre , étant prêt de remettre mon d âme entre les mains de mon Créateur, et d'en faire un j> sacrifice à sa gloire! Ce qui tournera à l'avantage de » mes souverains seigneurs, et au bien des peuples qui d leur sont soumis.
*> Je vous exhorte, tout autant que vous êtes, qui » m'écoutez, d'éviter soigneusement les procès, qui sont d si contraires à l'esprit du christianisme. Ce pays en est d infecté plus qu'aucun autre, par la faute de ceux qui d devroient y mettre ordre, qui, bien loin de tâcher de j> les supprimer, les fomentent pour leur intérêt parti-
458 DAVEL.
»culier, en faisant traîner les causes en longueur; v comme aussi par celle de certains avocats el procu - « reurs, qui souillent la discorde, qui poussent les gens » à se susciter des procès, qui empêchent les accommode- » mens, et font naître mille incidens, pour prolonger d les causes qu'ils ont en main , et qui vendent même » leur patrie. Par là, les biens des particuliers ont été » dissipés , et même ceux des communes , lesquels au- » roient été mieux employés au soulagement des pau~ » vres, ou à l'éducation des enfans de plusieurs familles, » qui se trouvaient dans la nécessité.
» La misère du pays, causée par les procès, a réduit d les paysans à une très-grande indigence. Ils ont été o obligés de s'endetter, et leurs créanciers, sans aucune » compassion, leur ôtent jusqu'aux choses les plus né- » cessaires à la vie. D'abord après la moisson, ils se » voyent dépouillés du fruit de leur travail , et après » s'être consumes, pendant plusieurs mois, à labourer » et à ensemencer leurs terres , on leur enlève dans la d grange les gerbes de blé qu'ils ont recueillies. Souvent » même on ne les y laisse pas entrer, mais on va les d prendre sur leurs propres champs. On se saisit de leurs d fourrages. On attend même quelquefois qu'ils soient » dans leur lit, pour aller faire des ouvertures forcées d dans leurs maisons, et prendre jusqu'à leurs habits, » leurs draps, et leurs couvertures de lit. C'est de quoi s j'ai vu des exemples. Ces sortes d'ouvertures forcées s se sont introduites depuis peu dans le pays, et on les » permet trop facilement. A peine souffre-t-on qu'il reste x> aux paysans un morceau à manger dans l'amertume
j> de leur âme. Ils n'ont pas un moment de joie ni de » repos; et ne font pas un bon repas, dans tout le cours » de l'année, pendant que les auteurs de leurs misères x> vivent dans l'opulence, se divertissent à leurs dépens, » et font des festins somptueux. Ces pauvres misérables » n'ont que le seul Baptême pour marque de leur chrisjd tianisme. On les traite en toute autre chose , comme d des bêtes et des animaux sans raison.
» Qu'est-ce, Messieurs, qui peut avoir attiré tous les » maux qui régnent dans le pays, et mis le comble à tant » de désolation? C'est en partie le peu de religion qu'on » remarque en vous , dans les occasions mêmes où vous » devriez en faire le plus paroitre. Combien peu d'atten- » tion dans les sermons? Ce n'est que la coutume, qui » vous y entraine. La plupart ne savent pas, en sortant » du temple, quel sujet on y a traité, ni un mot de ce » que le ministre a dit.
» Cette négligence vient peut-être aussi de ce que » Messieurs les ministres ne s'appliquent pas à faire de o bons sermons. Ils ne travaillent pas, comme ils le de- » vroient, à l'instruction du peuple, et particulièrement » de la jeunesse, qui reste, par ce moyen, dans une » crasse ignorance. Ces Messieurs se contentent ordinai- » rement de jouïr de leurs bénéfices sans se mettre en j> peine d'en remplir les fonctions, comme il faut. Et » comment le pourroient-ils faire, étant eux-mêmes, )) pour la plûpart, ignorans, et employant plus de tems » à la débauche, qu'à se rendre savans et capables d'en- 2> scigner. Leurs mauvais exemples font perdre tout le j> fruit de leurs prédications, et contribuent beaucoup à
160 DAVBL.
j> l'irréligion. J'en excepte quelques-uns, en assez petit i> nombre, qui méritent l'approbation générale, mais qui » ne peuvent pas eux seuls remédier à tous les désor- » dres. Les peuples mêmes n'ont pas le tems d'aller à » leurs sermons, par la quantité de procès qu'on leur j> suscite mal-à-propos , ou qu'ils entreprennent par un » malheureux penchant à la chicane. Une personne qui u en a quelqu'un sur les bras, ne songe à autre chose, et » est incapable de prêter l'attention nécessaire aux affai- » res de la religion. Dans cet état, ils ne laissent pourtant » pas d'aller à la communion, vuides de tout sentiment » de piété et d'amour pour leurs frères.
» De ce même principe, vient encore le désordre et la » confusion qui régne dans le service divin , parce que » quand l'intérieur n'y a point de part , il est impossible » que l'extérieur ne s'en ressente. A l'égard des louanges » de Dieu, de quelle manière les ebante-t-on? Y a-t-il » aucune règle, aucune musique, ni rien qui soit propre » à exciter et à soutenir la dévotion , quoique cet article » soit un des plus considérables du service divin, et celui x> par lequel on marque le mieux l'élévation de son » coeur à Dieu? Avec quelles postures indécentes ne s'en » acquitte-t-on pas , sans que le magistrat prenne aucun j> soin d'y apporter du remède? Telle étant l'importance » de cette partie du culte chrétien , je ne saurais trop ï> vous conjurer d'y faire une nouvelle et plus sérieuse 9 attention, afin de vous corriger à cet égard.
» LL. EE., nos souverains seigneurs, ont remis aux » villes et aux communes des biens d'Eglise, pour servir jd à l'entretien des édifices sacrés et des maîtres d'é-
d coles, de même qu'au soulagement et au salut des » pauvres, dont plusieurs périssent faute d'instruction. » Mais , au lieu de suivre leur louable et pieuse intend tion , au lieu de réparer proprement les églises, comme jù la majesté du lieu le demande, ces villes et ces com- » munes laissent tomber les temples en ruine , réunis- » sent ces biens ecclésiastiques à leur domaine, et en d font leur profit; les directeurs s'en partageant la plus jd grande partie entr'eux , et faisant servir le reste à d augmenter les pensions des personnes en charge , qui d souvent n'en sont pas dignes , pendant qu'ils laissent » souffrir d'honnêtes gens. Non contentes de s'être emb parées des biens sacrés, elles foulent encore le peuple, » en permettant qu'il soit condamné à de grosses amen- » des, pour des fautes légères. S'ils ne les paient pas » d'abord , quand même ils sont dans l'impuissance de » le faire, on envoie contr'eux des procureurs avides, » cruels et sans miséricorde , qui se saisissent de leurs » biens, de leurs troupeaux, de tout ce qu'ils ont dans » leurs maisons, et qui les réduisent ainsi à une misère » plus triste et plus affreuse que la mort.
» Messieurs les éludians, vous vous destinez au S' Mid nislère. Mais de quelle manière plusieurs d'entre vous » se préparent-ils à un emploi de cette importance, et » qui exige une si grande sainteté ? C'est par une vie » déréglée et scandaleuse, qui prouve qu'ils n'ont auj> cune vocation pour cela. Vous ne vous appliquez pas » d'assez bonne heure au service divin. Vous négligez » vos études, pour vous adonner à la débauche. Vous 3) n'avez aucun soin d'apprendre la musique , qui est si
102 DAVEL.
» utile pour chanter les louanges du Seigneur. Les can- » tiques sacrés sont une partie essentielle du culte divin, » et servent infiniment à élever nos âmes à Dieu. Je » vous exhorte donc de vous préparer au S1 Ministère » avec toute l'application possible , afin que vous soyez j» un jour en état de vous opposer avec succès à tous les » désordres et au relâchement des mœurs.
» Vous tous qui m 'écoutez, tâchez de vous acquitter » mieux de votre devoir, chacun suivant sa profession » et sa situation , et de vous surpasser les uns les autres » a mériter, par une vie chrétienne, l'approbation de » votre Créateur, afin que, quand vous serez à l'article jo de la mort, comme j'y suis maintenant, votre con- » science ne vous reproche pas tous vos désordres , et » que vous ne soyez pas réduits à la craindre.
jo Pour ce qui regarde ma détention, les souffrances » que j'ai endurées jusqu'à présent, et la mort que je » vais recevoir , je ne me plains de personne. Je n'en d veux aucun mal en particulier à Messieurs de Lau- » sanne. Ils ont suivi leurs lumières, comme j'ai suivi la d Vocation à laquelle j'étais appelé de Dieu. Je vous asw sure que je suis ravi de mon sort, et que je me trouve » trop heureux d'avoir occasion de glorifier Dieu par le d sacrilice volontaire que je lui fais de ma vie. J'ai le » cœur pénétré de joie de ce que Dieu m'a fait la grâce » d'être un instrument d'élite en sa main, pour servir » aux desseins de sa Providence. Je ne doute pas que » ma mort ne produise d'excellents effets , tant pour le » bien des peuples , que pour celui de LL. EE., qui ont » reconnu la fidélité de leurs sujets. Après cela, j'espère,
d et je me persuade , que Ton redressera les abus que je » viens de vous reproeher en l'ace.
» C'est ici la plus excellente, et la plus glorieuse » journée de ma vie. C'est pour moi un jour de triom- » phe , qui couronne et qui surpasse tout ce qui a pu v m'arriver jusques ici de plus brillant. Je donne peu » de choses pour parvenir à un si grand bonheur. Quel- » ques années, que j'avais peut-être encore à vivre, ne » sont point à comparer avec la félicité dont je vais » jouir. Je sens au dedans de moi l'amour de Dieu , et y> son secours, qui me soutient dans ces derniers rao- » mens, après m'avoir conduit et protégé, pendant tout » le cours de ma viè. Je prie Dieu, que ma mort vous » soit utile et salutaire pour le redressement, non-seu- » lemenl de tous les abus que je vous ai marqués , mais » aussi de tous ceux que j'ai indiqués à Messieurs les » ministres, et qu'ils auront soin de vous représenter, d
Après ce discours prononcé au milieu d'un profond silence, le pasteur de Saussure, chargé d'adresser des exhortations au peuple, avant l'exécution, ainsi que le voulait une ancienne coutume, s'approche de Davel et lui demande s'il ressentait quelque animosilé contre Messieurs de .Lausanne.
« Je déclare à la face du Ciel et de la terre, répond » Davel, que je ne veux de mal à personne, que je n'ai » absolument aucune animosité contre Messieurs de La u- » sanne, puisque Dieu seul a conduit tout ce qui m'est a arrivé , m'ayant préservé d'une infinité d'occasions d périlleuses, aûn de se servir de moi pour le soulage-