diète de Tribur. Charles le Gros est déposé
Même en supposant un pouvoir central un peu fort dans chacun des Etats dont la Transjurane fil suscessivement partie, le sentiment de l'obéissance à l'autorité royale aurait considérablement diminué chez des peuples si bizarrement tiraillés en tous sens. Ce fut bien pis encore dans le désordre général qui caractérise le IX™« siècle. L'empire se désagrégeait ; chacun des royaumes qui en était résulté se morcelait aussi. En Allemagne, les grands du royaume se considéraient comme les égaux du roi; ils étaient, en réalité, presque indépendants; en Italie, la
désorganisation était plus complète encore; en France, Tautorité du roi était méconnue.
Si l'autorité royale est faible ou nulle dans Tentourage immédiat du souverain , que doit-elle être dans les parties extrêmes de son royaume? Les tendances à l'autonomie s'y manifestent bien davantage encore. C'est ainsi qu'en Provence, le comte Boson s'était élevé à une haute situation. En 879, le synode de Mantaille lui conférait la dignité royale. La Provence se détachait de la monarchie carolingienne.
Bien avant déjà, au milieu du bouleversement général, des tendances autonomes s'étaient manifestées dans la Transjurane. Lothaire II avait cédé d'importants domaines dans ce pays, et, en particulier, l'abbaye de Saint-Maurice, à Hucbert ou Hubert, frère de Teutberge, son épouse. Hucbert était un abbé laïque; il devint ainsi le plus puissant des seigneurs de la Transjurane. Lorsque les querelles domestiques troublèrent la cour de Lothaire II et que, finalement, ce prince répudia Teutberge, il se brouilla également avec Hucbert, frère de la reine. De là des hostilités dans la Transjurane. Hucbert résista vigoureusement à trois armées dirigées contre lui. N'espérant plus en venir à bout, Lothaire II fit à Louis II la cession dont nous avons parlé (859). Louis II se mit alors en campagne, occupa le Grand Saint-Bernard et prit son adversaire à revers, tandis qu'une autre armée pénétrait dans le pays par les défilés du Jura. Hucbert, pris entre deux feux, courut au devant de ce dernier corps. La rencontre eut lieu près d'Orbe. Hucbert y perdit la vie. Un coup de dard, disent les chroniqueurs, lui perça la langue (866 ou 867).
Le vainqueur de la journée était Conrad d'Auxerre. Le roi, pour le récompenser, lui donna les possessions qui avaient appartenu à Hucbert dans la Transjurane, et en particulier la riche abbaye de Saint-Maurice. Conrad appartenait aux Welf de Bavière, une de ces grandes familles de l'empire franc, qui se regardaient comme les égales des rois, et qui souvent l'étaient en réalité. Les rois recherchaient volontiers l'alliance de ces grands du royaume. C'est ainsi que, par le mariage de Louis le Débonnaire avec Judith, la famille Welf acquit de l'influence à
la cour de ce dernier, puis, plus lard, à la cour de Charles le Chauve. Conrad avait quitté depuis la cour de Charles pour celle de Lothaire II, et c'est à la suite de ces divers événements qu'il fut chargé de combattre Hucbert le rebelle, et qu'il eut la fortune de lui succéder.
Conrad eut pour fils et pour héritier Rodolphe, qui s'intitule comte et abbé de Saint-Maurice; deux documents seulement l'appellent margrave ou marquis de Vaud. Bien que nominalement vassal de Charles le Gros, il était en fait le véritable maître de la Transjurane. Il le fut bien davantage encore après la diète de Tribur, la déposition de Charles le Gros et l'usurpation d'Arnulf. Ce dernier avait donné le signal de la rébellion. D'autres se soulevèrent dans plusieurs parties de l'empire. Le moment était venu pour Rodolphe de consacrer en droit ce qui existait en fait.
Un synode fut alors réuni à Saint-Maurice et Rodolphe fut proclamé roi. L'annaliste Regino raconte le fait en ces termes : Rodolphe, fils de Conrad, s'empara du pays situé entre les Alpes pennines et le Jura, et, ayant convoqué à Saint-Maurice quelques grands et plusieurs ecclésiastiques, il prit la couronne et se fit appeler roi. C'était aux premiers jours de l'année 888. Juridiquement Rodolphe basait cette prise de possession sur le fait, exact du reste, qu'il était apparenté par les femmes à la maison carolingienne, et qu'Arnulf, en sa qualité de bâtard, n'avait aucun droit à la succession.
Ainsi fut fondé le royaume de Bourgogne Transjurane. Ses limites ont varié. A l'avènement de Rodolphe, la frontière orientale passait par le Saint-Gothard et suivait l'Aar jusqu'à Soleure ; les régions montagneuses de l'Oberland et du Haut- Valais en étaient les citadelles imprenables, refuge assuré en cas de malheur. Le plateau suisse, de l'Aar au lac Léman, en était la partie la plus riante et la plus peuplée. Le royaume s'étendait sans conteste jusqu'aux arêtes du Jura et au Doubs. Sur le versant occidental du Jura, dans ce qu'on appela plus tard la Franche-Comté, ce qu'on nommait alors comté de Bourgogne, Rodolphe sut étendre ses possessions jusqu'à la Saône, à Besançon et à la Lorraine. Mais la possession de ces contrées fut
contestée à Rodolphe par Zwentibold, fils d'ArnuIf, et roi de Lorraine. Ce prince turbulent était sans cesse en guerre avec ses voisins, avec son père lui-même. Le comté de Bourgogne fut le théâtre de mainte bataille, et, suivant le sort des armes, la frontière avance du côté du nord et de l'ouest, ou recule. Les actes sont signés par Rodolphe, puft par son rival, puis de nouveau par Rodolphe.
Du côté du sud-ouest, la Transjurane touchait au royaume de Provence. L'évêque de Lausanne se trouve parmi les signataires des actes de Mantaille ; il aurait donc reconnu, en 879, la suzeraineté de Boson ; mais Tautorité de ce dernier ne fut guère effective dans ce diocèse si éloigné. En 888, la ville et Tévêché de Lausanne se rattachent à la Transjurane. La rive méridionale du lac faisait également partie de ce royaume.
Genève était à la frontière ; Tévéque de Genève n'a pas signé à Mantaille. C'est que l'évêché était vacant à ce moment-là. Cependant Genève peut être considérée comme ayant d'abord fait partie du royaume de Provence. Lors de la fondation de la Transjurane, elle fut attirée dans cette direction, et Rodolphe y fit reconnaître sa souveraineté.
Saint-Maurice était la clef du Grand Saint-Bernard, et Rodolphe détenait avec le val d'Aoste le versant méridional de ce passage. Bàle, dans une situation analogue à celle de Genève, était aux confins de la Transjurane et de l'Allemagne. Elle se rattacha, suivant les occurences, à l'une ou à l'autre, conservant une position très indépendante entre les deux. On peut donc dire que, dans sa plus grande extension, le royaume de Rodolphe I^»* comprenait ce qu'on appelle aujourd'hui la Franche-Comté, la Bresse, le pays de Gex, le Chablais, Genève, Vaud, Neuchàtel, le Jura bernois, le canton de Berne jusqu'à l'Aar, l'Oberland, Fribourg, le Valais et le val d'Aoste.
Les rapports avec l'Allemagne ne pouvaient être qu'hostiles. Arnulf considérait Rodolphe comme un usurpateur. En juin 888, il tient une diète à Francfort ; en août il se dirige vers le sud, nous le trouvons en Alsace. Puis, tout à coup, il abandonne le projet de châtier lui-même son vassal révolté, il rentre en Bavière; en octobre il était à Ratisbonne.
Au lieu de marcher en personne contre Rodolphe, Arnulf chargea les grands d'Alamanie de s'emparer de sa personne. Rodolphe ne laissa pas aller les choses à l'extrême. Il s'entendit avec ses adversaires et se rendit à Ratisbonne auprès du roi. Un arrangement intervint et Rodolphe rentra paisiblement chez lui. On peut facilement cortjecturer en quoi consistait le traité conclu. Rodolphe reconnut sans doute la suzeraineté nominale d'Arnulf. Cela ne l'engageait pas énormément. En effet, quelques années après, nous voyons encore les deux adversaires aux prises. C'est en 894. Arnulf avait fait son expédition en Italie et guerroyé dans le nord de la péninsule. Comme il voulait franchir les Alpes avec son armée, par la voie du Grand Saint-Bernard, Rodolphe essaya de lui fermer le val d'Aoste et la route à travers les Alpes. A grand'peine Arnulf réussit à se frayer un passage. Il se vengea en dévastant la Transjurane. Rodolphe se réfugia dans les forteresses inaccessibles des montagnes, suivant ainsi la même tactique qu'autrefois Boson de Provence. Tactique étrange, mais qui était dans les mœurs du temps. L'envahisseur fait la guerre à l'homme plutôt qu'au pays. Tant qu'il n'est pas maître de la personne de son adversaire, il ne peut triompher. Le plus faible, au lieu de succomber à la tête de ses gens, se réserve pour des temps meilleurs; une fois l'orage passé, on le voit reparaître.
Puis ce fut Zwentibold de Lorraine, que son père envoya contre le roi de Bourgogne. Celui-ci disparaît de nouveau dans la montagne ; Zwentibold dévaste le pays, mais il ne réussit pas davantage à mettre la main sur son ennemi ; il doit se retirer également. Rodolphe rentre en possession de ses Etats.
Les annalistes parlent de plusieurs expéditions semblables sans qu'il soit possible d'indiquer leur nombre. Rodolphe eut le mérite de savoir durer. La mort le débarrassa, finalement, de ses antagonistes. Arnulf mourut en 899 et son fils Zwentibold, l'année suivante. Pendant le règne de Louis l'Enfant, l'autorité royale chancelle en Allemagne même. La Bourgogne reste indépendante. Les actes de cette époque consistent surtout en dotations faites à l'Eglise.
Les plus connus de ces actes nous font pénétrer dans les
mœurs du temps. Une première fois, Févêque réclame pour réglise de Lausanne le droit de parcours et d'affouage dans la forêt a qui s'étend le long du Flon Mauran jusqu'au bois de Venues ». Il affirme que cette église a avait Tusage d'une forêt dans le territoire de Lausanne pour y engraisser les porcs et pour en employer le bois à volonté au service et à l'utilité des églises de Dieu et des maisons qui lui appartiennent, et que l'église de Notre-Dame de Lausanne avait ces droits sans être tenue à rien payer au fisc royal ni pour le pâturage ni pour l'affouage ».
Deux justiciers du roi , trois veneurs et a d'autres gens employés dans les forêts » étudièrent la question ; ils se rendirent pour cela à Lutry a et y prirent diligemment des informations sur les anciens usages des forêts ». Il y vint d'autres témoins. L'évêque déclara solennellement son droit. Les témoins furent entendus : « les chasseurs et les forestiers, tant jeunes que vieux, déclarèrent tous que le seigneur-évêque disait la vérité, et ils s'accordèrent en tout point. Alors la possession de la dite forêt fut adjugée au seigneur-évêque ».
Une autre fois, l'évêque réclamait la possession de la forêt de Dommartin. La preuve par témoins n'ayant pu être établie, on eut recours au jugement de Dieu: « Alors le seigneur-évêque proposa son veneur Enicon pour faire un jugement de Dieu, afin que ce jugement eût lieu en bonne et due forme et en toute intelligence ».
a Enicon vint donc, avec plusieurs gens de bien, à Dommartin et ils firent le tour de la forêt dont l'évêque réclamait la propriété. Là, à Dommartin, ils prirent un serf nommé Arulfe pour attester, par jugement de Dieu, en tenant dans sa main un fer chaud, que le seigneur-évêque Boson et ses successeurs avaient droit.de se servir de cette forêt pour construire des églises, pour bâtir des maisons, pour faire pâturer des porcs, et que cette forêt ne .devait ni recevoir d'autres porcs, ni être employée en rien au serv^ice du roi ».
« Le serf Arulfe fut livré pour le jugement de Dieu et on s'en rapporta à lui. Le fer chaud fut appliqué sur sa main, qui fut enveloppée, puis cachetée. Les forestiers prirent Arulfe et
mirent avec lui trois jours pour parcourir la forêt, puis le troisième jour les forestiers décachetèrent la main d'Arulfe et la trouvèrent saine et sans brûlure ». L'évêque eut ainsi gain de cause et la forêt lui fut adjugée ^
Rodolphe mourut en 912. A travers les troubles d'une période agitée, il sut maintenir le royaume qu'il avait fondé et présida non sans quelque bonheur à ses destinées.
Sous Rodolphe II, le royaume de Bourgogne Transjurane atteint son maximum d'étendue et l'apogée de sa puissance. A sa frontière orientale s'étaient manifestées, lors de la désorganisation de l'empire, des tendances autonomes semblables à celles qui avaient provoqué l'élévation au trône de Rodolphe ^^ En 919 fut fondé le duché d'Alamanie, qui comprenait le nord-est de la Suisse. Les relations entre les deux Etats furent d'abord hostiles. Les frontières de la Bourgogne et de l'Alamanie n'étaient pas nettement délimitées. On se battit pour les territoires contestés. Rodolphe fut vaincu à Winterthour (919) ; mais les deux adversaires firent la paix. Le mariage de Berthe, fille du duc d'Alamanie, avec Rodolphe II fut le gage de cette réconciliation. Berthe apporta en dot à son époux une partie des territoires en litige. La frontière de la Bourgogne fut ainsi reculée vers l'est jusque dans la région d'Aarwangen. Ce pays fut appelé dès lor-s la Petite Bourgogne,
Affermi et agrandi du côté de l'est, Rodolphe tourna son ambition du côté de l'ouest et du sud.
L'Italie était, depuis la mort de Charlemagne, le théâtre de troubles incessants. Les nobles offraient la couronne à un prince, puis cherchaient à le renverser. Leur politique consistait à opposer au roi choisi par les uns un anti-roi élu par les autres ; ayant ainsi deux maîtres, ils se dispensaient d'obéir à l'un comme à l'autre. La couronne fut aussi offerte à Rodolphe^ Ce prince ne manquait pas de sens politique, mais il ne sut pas résister à la fascination exercée sur les hommes du Nord par la belle et décevante Italie du moyen âge. Il accepta d'abord, partit de Genève avec une brillante armée, triompha de son rival et pénétra dans Pavie (922). Mais la face des choses changea bientôt.
* Sur l'élection de l'évêque Boson, voir plus loin.
Rodolphe subit des revers. Son beau-père Bourcard, qui combatlait pour lui, fut tué. Lui-même perdit la ville de Pavie. Les Italiens lui opposèrent Hugues de Provence ou de Cisjurane. Rodolphe reconnut un peu tard son erreur. Il s'entendit alors avec son adversaire. Hugues lui cédait la Provence et Rodolphe renonçait à Tltalie (933). Cette cession agrandissait considérablement les Etats de Rodolphe. Sa domination s'étend dès lors du Jura à la Saône et des Alpes au Rhône et à la Durance. Besançon, Màcon, Genève, Vienne \ Lausanne, Saint-Maurice, Soleure en sont les principaux centres.
Ces acquisitions étendues peuvent avoir satisfait l'ambition royale, mais les peuples au nord des Alpes n'eurent pas lieu de s'en louer. La vaste étendue de ce royaume était une cause de faiblesse. Pendant qu'il s'occupait de la Cisjurane, Rodolphe négligeait la Transjurane; tandis qu'il guerroyait au delà des monts, son royaume était exposé aux incursions des Hongrois. Le nouvel empereur d'Allemagne, Henri I^"* l'Oiseleur, entreprit d'arrêter ces hordes pillardes. Il s'assura quelques années de répit en traitant avec elles, puis, quand tout fut organise pour la lutte, il reprit les armes, convoqua ses vassaux, vainquit les barbares sur les bords de l'Unstrut (933)'. Rodolphe II avait répondu à l'appel de l'empereur. Il contribua pour sa part à délivrer l'Europe centrale des terribles incursions de ces nouveaux barbares.
Comme son père, Rodolphe II n'avait pas de capitale. Il résidait alternativement à Saint-Maurice, à Lausanne, à Soleure. Pendant qu'il était au delà des Alpes, les grands seigneurs, laïques et ecclésiastiques, furent passablement autonomes. La reine Berthe, son épouse, administrait en son nom les domaines royaux. Il mourut en 937 et fut enseveli à Saint-Maurice.
Conradf l'aîné des trois fils de Rodolphe, n'avait que treize ans. Il fut néanmoins proclamé roi par les grands de Bourgogne et couronné à Lausanne. Les événements qui suivirent sont obscurs et confus. Berthe épousa Hugues, roi d'Italie. D'autre part, Othon h^ d'Allemagne, roi depuis 936, s'empara du jeune prince
* Vienne cependant est encore française après 933. Elle n'est définitivement rattachée à la Boorgc^ne que sous Conrad. U en va de même pour Lyon dont la possession fut contestée à Rodolphe.
Conrad et remmena à sa cour. Ces faits sont rapportés par les chroniqueurs sans autres détails, comme une affaire toute naturelle ; les expliquer est pour nous chose difficile. On pense que Hugues désirait rentrer en possession de la Provence, cédée autrefois à Rodolphe ; son mariage avec Berthe lui permettait
d'aspirer aussi à la couronne de Transjurane. Il passa les Alpes et vint prendre de force sa nouvelle femme. Berthe duf souscrire malgré elle à cette union avec un prince tristement célèbre par ses débauches. C'est avec le consentement des grands de Bourgogne et peut-être de la reine elle-même que le roi Otlîon, pour soustraire le jeune Conrad à la puissance de Hugues, le prit à sa cour. Il agissait ainsi en qualité de suzerain, d'ami et d'allié. Sous ce prince, les rapports de l'Allemagne avec le royaume de Bourgogne furent excellents. II épousa dans la suite Adélaïde, fille de la reine Berthe, et nous trouvons à plusieurs reprises le roi Conrad au nombre des fidèles compagnons de l'empereur.
Nous ne savons rien autre sur l'union de Berthe avec Hugues de Provence. Elle ne parait guère avoir été heureuse, et ne dura pas longtemps. Tôt après, nous retrouvons Berthe dans son royaume de Transjurane, qu'elle administre de son mieux en l'absence de son fils.
La légende et la tradition ont embelli ce règne de récits poétiques ; elles ont entouré l'image de la reine Berthe d'une auréole de grâce et de beauté. Un sceau de Payerne l'appelle Berthe humble reine ; l'imagination populaire ne la conçoit plus sous
FiG. 87. — Sceau de la reine Berthe.
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une autre figure ; elle filait même à cheval, en parcourant son royaume. Elle voyageait ainsi, passant de Tune de ses résidences
FiG. 88. — Eglise abbatiale de Payeme.
à l'autre, de Lausanne à Payerne, de Payerne à Neuchàtel ; elle chevauchait par le pays, rendant la justice, signalant son passage par sa bienfaisance et sa générosité. Elle était douce aux
humbles, compatissante envers les pauvres gens. Elle éleva des châteaux, fortifia des bourgs afin de protéger ses sujets contre les invasions des barbares, Hongrois et Sarrazins ; elle faisait de son mieux pour réparer les maux de la guerre. Elle encouragea Fagriculture et améliora la condition des serfs. Elle fut la protectrice et la bienfaitrice des populations. Plus tard, dans les périodes troublées du sombre moyen âge, le peuple aimait à se rappeler avec reconnaissance le souvenir de la abonne reine» et songeait, non sans une tristesse émue, «c au temps où Berthe filait » (Fig. 87).
L'histoire ne contredit pas absolument à ce portrait : il suffira de ne pas Texagérer, de le placer dans le cadre qui lui convient. Berthe, comme les souverains de sa maison, parcourait le pays et faisait rendre la justice sur son passage. Elle filait, c'est certain, comme les autres dames de son temps, comme les filles des rois et les filles du peuple. Elle fut bienfaisante et généreuse comme tous les princes rodolphiens, surtout envers TEglise. Elle a doté Tabbaye de Payerne * (Fig. 89), et la reconnaissance du clergé lui a attribué, en plus, l'ensemble des donations pieuses faites avant et après elle par les princes de Transjurane. En présence des incursions hongroises, la construction de forteresses et de murailles autour des bourgs était devenue une nécessité. Henri I^»" y pourvut en l'Allemagne et encouragea ses sujets à l'imiter; nul doute que l'on ait suivi cet exemple dans la Bourgogne comme dans tout l'empire. La condition des serfs s'améliora insensiblement à travers tout le moyen âge. Quant aux traditions des siècles suivants, le peuple opprimé croyait se ressouvenir, bien ailleurs que chez nous, d'un âge d'or, du bon vieux temps qu'aiment à vanter les vieillards, du beau temps où Berthe filait.
Dégagée ainsi de ce qu'elle a de trop absolu, de ces légendes et de ces anecdotes surtout, dont l'origine est bien plus ancienne, et se retrouve au berceau même de la littérature française, l'histoire de la reine Berthe ne perd nullement de son charme poétique, et l'image de la royale filandière jette un rayon de douceur
* L'acte se trouve en double, à Lausanne et à Payerne. Les deux textes présentent des divergences. Les sceaux sont différents. Avons-nous alTaire à de simples copies? C'est probable. Le fait de la dotation est, en tout cas, incontestable (962).
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FiG. 89. — Testament de la reine Berthe.
et de bonté sur une période sombre et troublée, sur la tristesse d*un siècle de fer.
Une fois revenu d'Allemagne, Conrad prit les rênes du gouvernement. Son long règne de cinquante-sept ans fut troublé surtout par les ravages des nouveaux barbares qui dévastaient l'Europe. Les Northmans pénétrèrent jusqu'en Bourgogne, mais ne durent pas dépasser le Jura. Les Hongrois pillèrent Saint-Gall et Bàle (917), et touchèrent la Transjurane. Mais les invasions sarrazines furent pai'ticulièrement désastreuses pour le Pays de Vaud. Après avoir désolé la Provence, la Savoie et le Dauphiné, les Sarrazins avaient fini par s'emparer des passages alpestres, du Grand Saint-Bernard en particulier. Ils attaquaient et rançonnaient les voyageurs, et parfois leurs bandes saccageaient le pays bien au loin. L'abbaye de Saint-Maurice fut détruite (940). Les Sarrazins pénétrèrent ensuite jusque sur le plateau suisse. La population se réfugiait alors dans les tours, dans les bourgades fortifiées ou dans les forêts. Puis l'orage passait et les peuples regagnaient leurs champs dévastés. Le pays souffrait horriblement de ces déprédations. Mais il ne se trouvait aucun chef assez courageux pour opposer aux envahisseurs une résistance énergique. Les bandes sarrazines, peu nombreuses, mais très hardies, continuaient leurs ravages. Conrad les attaqua à plusieurs reprises et remporta sur elles quelques succès locaux ; il les poursuivit en particulier dans une vallée où ils s'étaient établis (Entremont ou peut-être Abondance) et les mit en pièces.
Le branle une fois donné, d'autres princes attaquèrent les barbares. Un attentat commis par les Sarrazins du Saint-Bernard contre Mayeul, abbé de la puissante congrégation de Cluny, souleva contre eux l'Europe; une véritable croisade fut organisée; ils furent dépossédés successivement des passages alpestres, du Dauphiné et de la Provence. Leur dernier refuge dans ce pays fut enlevé et détruit. Mais leur souvenir est resté vivace dans les contrées qui eurent à souffrir de leur brigandage. Plusieurs constructions locales portent encore leur nom : la Tour aux Sarrazins, près Vevey, la Voûte et le Creux aux Sarrazins, près Lucens, la Muraille aux Sarrazins, près d'Avenches. Ce n'est pas à dire qu'il s'agisse toujours des vrais Sarrazins
d'Espagne ou d'Afrique. Au moyen âge et jusqu'au XVIII"»*' siècle, le mot a Sarrazin » est synonyme de pillard, de brigand, de vagabond. Mais ce fait même prouve quelle impression les vrais Sarrazins avaient produite sur le peuple ^
La tradition en sait davantage. Elle nous montre Conrad mettant aux prises, dans une grande bataille, les Hongrois et les Sarrazins. Ensuite, quand les deux armées se furent réciproquement anéanties, les Bourguignons auraient détruit le peu qui restait des uns et des autres. Ici encore, on a condensé en un seul fait précis une série d'événements moins remarquables.
Conrad fut surnommé le a pacifique)); son successeur, Rodolphe III (993), fut surnommé le pieux, mais surtout le fainéant. Il a mérité la première de ces épithètes par sa bienfaisance envers l'Eglise. Sa faiblesse n'a que trop justifié la seconde. Ses goûts le portaient vers la vocation ecclésiastique ; il avait d'abord été destiné à la prêtrise ; les circonstances l'avaient arraché à la sacristie pour le placer sur le trône. Sa conduite s'en ressentit. Il n'eut toute sa vie qu'une ombre d autorité. Les grands de Bourgogne, dont la situation avait toujours été très forte vis-àvis de la royauté, arrivaient à une presque entière indépendance. Ils s'étaient enrichis au détriment du domaine royal. Quand Rodolphe voulut s'élever contre ces usurpations, les grands se soulevèrent. Une femme dut intercéder pour le prince menacé. Ce fut Adélaïde sa tante qui mit fin au difierend. Le roi garda sa couronne, les grands, les terres usurpées (999).
Rodolphe chercha à gagner des partisans dans le clergé en lui distribuant des terres et des charges. Il enrichit le couvent de Romainmôtier, l'abbaye de Payerne. C'est alors que plusieurs évêques reçurent le pouvoir temporel sur tout ou partie de leur évêché : ainisi ceux de Sion (999), de Genève, de Bàle, de Tarentaise. Henri, évêque de Lausanne, fut élevé à la dignité de comte de Vaud (1011). C'était, dit l'acte de donation, « pour satisfaire aux justes demandes et aux conseils de nos fidèles sujets » et en raison des services de l'évêque Henri.
Rodolphe s'appauvrissait sans affaiblir la noblesse. Sonauto-
1 Des monnaies sarrozines ont été trouvées près de Moudon en 1825. Elles datent de 896 et 964 de notre ère. F. Keller. Mittheilungen, XI. 1.
rite était par ce moyen méconnue et l'anarchie régnait dans son royaume. De guerre lasse, il se jeta dans les bras de Tempereur d'Allemagne, Henri II. Ce dernier était le fils de Gisèle, sœur de Rodolphe ; celui-ci le désigna comme son successeur (1016). Les grands se soulevèrent de nouveau. Abandonné de tous, sans armée et sans argent, le roi dut s'enfuir auprès de Fempereur. Après bien des péripéties la noblesse dut enfin se soumettre et,
Poisson.
Lucudunus (Lyon).
Croix.
Rodulfus.
Christine.
Rodulpo Pius Rex.
Papiaci.
Xristiana Religio.
Un temple. Une croix.
Civ Visunu (Besançon). Rodulphus.
Croisette.
Conradus Pi.
Monogramme.
FiG. 90. — Monnaies de Transjurane.
sous le haut patronage de son neveu, Rodolphe conserva le titre de roi, toléré plutôt que respecté. Quelques actes signés par lui nous le montrent triste et résigné. Il reconnaît qu'il a gouverné avec négligence, qu'il a mal rempli ses devoirs royaux.
Mais il n'était point au bout de ses tribulations. Henri II mourut le 13 juillet 1024. On pouvait se demander alors si la donation avait été faite à l'empire ou à la personne de Henri II. Conrad le Salique revendiquait aussi la couronne de Bourgogne. Rodolphe eut alors une velléité d'indépendance rapidement assoupie ; il finit par se soumettre aussi à l'empereur et fut jusqu'à sa mort son fidèle vassal. Il s'éteignit en 1032 et fut enseveli i\ Lausanne, où son fils^ Hugues était évéque. Son diadème et la lance de Saint-Maurice furent portés à l'empereur, son héritier.
' Naturel ou adoptif.
Avec Rodolphe III finit le royaume de Bourgogne transjurane. Conrad vint à Payerne où les grands firent leur soumission ; il se fit élire par eux, et fut couronné dans Téglise abbatiale de cette ville (1033). Eudes de Champagne, qui s'était posé en compétiteur et avait résisté victorieusement aux forces impériales, fut enfin mis en fuite; Conrad put faire son entrée solennelle à Genève (1034). Encore une fois l'influence germanique triomphait des tendances romandes. La Transjurane devint partie intégrante de Tempire ; partie éloignée du centre, allemande malgré elle, souvent révoltée, toujours insoumise ; les dynastes locaux visaient à Tindépendance et l'autorité valut dans le pays ce que valut l'empereur lui-même. Elle était respectée quand le souverain savait se faire craindre, presque nulle lorsqu'il était faible.