CHAPITRE X
Le roi et la noblesse.
Le comté et la centaine. Exercice de la Justice. Morcellement du comté par l'immunité et par Finféodation. — Organisation de la féodalité : le bénéfice et l'alleu. Le flef. La recommandation. — Les comtés dans notre pays : les comtes de Genevois, le Chablais, le comté de Vaud. Les comtés voisins. Les premiers comtes. — Les dynastes : Grandson, La Sarraz, Cossonay, Gingins, Prangins, Aubonne, Vufnens, Blonay, la vallée du Rhône, Estavayer. — La chevalerie. ~ La Trêve de Dieu. — Les Croisades.
Après avoir étudié l'histoire politique du Pays de Vaud, depuis l'invasion barbare jusqu'à l'établissement définitif du régime féodal, nous devons examiner son organisation politique, administrative, judiciaire, ses institutions civiles et religieuses, et la formation de la société nouvelle, issue du mélange de la civilisation germanique avec la civilisation galloromaine ^
L'établissement de la domination franque, tout en laissant leurs lois aux peuples vaincus, imposa à tout l'empire une organisation politique uniforme. La monarchie est divisée en un
* Ouvrages généraux : Waitz, Flach, Savigny. Fustel de Coulanges. A. Luchaire. Ouvrages spéciaux : Mém. et Docum T. 111, V. VII, IX. X, XI, XIII, XIV, XV. XVI-XIX. XX, XXII, XXIII. XXVI, XXVIII, XXXIV. Wurstemberger. Gesch, d. alien Landschaft Bern. Martignier et de Crousaz. Diciionnaire. A. de Montet, Sotes inédites.
certain nombre de comtés K Le comle est le représentant du roi dans sa circonscription. Il commande les milices, rend la justice, perçoit les redevances dues au roi.
Le comté se divise en centaines, formées à Torigine d'une centaine d'hommes libres et chefs de famille. A la tète de chaque centaine est placé un fonctionnaire d'ordre inférieur, le centenier.
La mission principale de TEtat était, au moyen âge, de pourvoir à l'administration de la justice. Les hommes libres de chaque centaine doivent se réunir en assemblée, sous la présidence du comte ou de son fondé de pouvoir. Dans cette assemblée, les hommes libres jugent les procès civils et rendent la justice pénale. Avec le temps, les hommes libres n'assistent plus qu'à trois assemblées obligatoires, séances solennelles dans lesquelles on prononce sur les cas graves, questions de vie ou de mort, liberté, propriété. Le jugement des cas moins graves et des causes civiles de moindre importance est laissé à des échevins ou juges, élus à vie par le comte avec la coopération de la communauté. Ils sont en général au nombre de douze par circonscription. Eux seuls jugent dans les tenues non solennelles ; dans les tenues solennelles, ils sont chargés de formuler la sentence. Peu à peu l'assemblée des hommes libres joue un rôle passif et seuls les échevins font office de juges.
La tendance du moyen âge est de morceler les unités politiques et administratives en unités plus petites et de transformer les fonctions en charges héréditaires. Les comtes en viennent à considérer leur office comme une véritable propriété, qu'ils peuvent diviser, aliéner, inféoder à leur gré.
Le morcellement des comtés s'opère par le fait que certaines parties échappent à l'autorité du comte en vertu du principe de Vimmunité. Ce sont d'abord les terres royales, propriété de la couronne. Le comte n'a aucun droit sur elles. Le roi y fait rendre la justice et exercer ses autres droits par un fonctionnaire
• Les chartes disent conUlatus f^comtcj et pagus. D'après M. A. de Montet, pagus a un sens tout général, suivant le scribe, et peut signifier un comté , un évêché. toute une province, comme aussi un territoire tout à fait restreint. Toutefois, dans nos chartes du IX' et du X' siècle, il est synonyme de comté : pagus Valdeimis, comUatus ValUensis, ou bien il désigne le pagus minor, le district, subdivision du comté. Le pagus est le Gau allemand, quelquefois la Grafschoft.
spécial. Viennent ensuite les terres de TEglise. Sur les territoires des couvents l'exercice des droits souverains est confié à l'abbé qui le fait exercer par un avoué. Sur les propriétés épiscopales, la justice appartient pareillement à l'évéque. Enfin le roi ou l'empereur peut exempter telle ou telle partie de la juridiction du comte ; sur ce territoire les droits souverains sont exercés par un seigneur qui dépend directement de l'empire. Ajoutons que le nombre des comtés est allé en augmentant du VIII*"^' au XII™« siècle. Donc leur étendue a diminué. D'un ancien comté de l'époque burgonde ou mérovingienne se sont formés trois ou quatre comtés nouveaux.
Dans le territoire qui reste soumis à son autorité, le comte peut concéder tout ou partie de ses droits à des seigneurs de moindre importance. Un tel recevra la juridiction totale sur un district, sur un village ou même sur une partie de village. Un autre recevra la basse et moyenne juridiction uniquement dans une circonscription déterminée. Ainsi le morcellement s'opère dans deux sens. Non seulement des territoires voisins dépendent de seigneurs différents, mais, dans une même circonscription, la haute juridiction peut appartenir à un seigneur, la moyenne et basse, à un autre.
En même temps s'organise en Europe le système féodal qui transforme la société du moyen-àge. Lors de l'occupation germanique, de grands domaines, des districts entiers, sont devenus propriété de la couronne. Le roi en garde et en exploite une partie. Le reste, il le distribue à ses fidèles ; il leur en accorde tout d'abord, non point la propriété, mais seulement la jouissance. Cette terre donnée par le roi est un bénéfice. Le bénéfice, révocable d'abord, devient viager, puis héréditaire ; il se confond avec la propriété, il devient un fief. En échange du bénéfice, le titulaire doit au roi certaines prestations. Il doit au roi hommage et fidélité ; il lui doit le service militaire. Il est le vassal du roi, et le roi est son suzerain. Ce qui se passe entre le roi et ses grands se passe entre ceux-ci et d'autres seigneurs inférieurs. Ainsi s'établit une échelle sociale, au haut de laquelle se trouve le roi, au-dessous du roi les comtes, puis toute la hiérarchie des seigneurs de moindre importance, barons, sires, chevaliers. On
ne donne pas seulement des terres en fief, mais des offices; les fonctions, considérées comme une source de revenus et comme une véritable propriété, se donnent aussi en fief. Un noble devient donc le vassal du roi ou d'un autre seigneur lorsqu'il reçoit de lui un fief ; mais la vassalité peut s'établir aussi d'une autre façon. Au milieu des troubles de l'époque féodale, alors que le droit du plus fort est la seule règle, un seigneur ne peut rester isolé sur sa terre, sans dépendre de personne. Pour se protéger contre les attaques de plus forts que lui, il a besoin de l'aide d'un plus puissant. Il se place sous la protection d'un autre seigneur, lui remet sa terre pour la recevoir ensuite de lui, à titre de fief ; il devient ainsi volontairement le vassal de ce seigneur. Cette manière de procéder s'appelle la recommandation. Elle est pour le moins aussi fréquente que l'autre. Ainsi s'organise peu à peu une société nouvelle, dans laquelle les rapports personnels de vassal à suzerain remplacent les rapports légaux de l'ancienne société romaine. Le régime nouveau a reçu le nom de féodalité.
Telles sont les grandes lignes. Notre pays a participé à ces institutions et à cette organisation sociale. Quant aux détails, nous sommes imparfaitement renseignés. Les documents sont rares et ne jettent qu'une bien faible lumière sur notre vie politique au premier moyen âge. Lorsque, au XII"»® siècle, l'histoire devient plus explicite, la société féodale est constituée de toutes pièces, comme partout en Europe ; elle a reçu sa forme et son organisation définitives.
A l'époque du premier royaume de Bourgogne, la majeure partie du pays forme une seule division administrative, le pagus Avenlicensis Transjuranus, le duché transjurain d'AuencheSy correspondant à l'ancienne Cité des Helvètes à l'époque romaine. De l'Aubonne à Genève et du lac au Jura s'étend le comté équestre, avec Nyon comme centre politique. Ce comté fut rattaché à celui de Genève pendant l'époque mérovingienne et carolingienne. Il réapparaît comme division administrative du second royaume de Bourgogne. M. de Gingins a recherché les noms des comtes et cite au X™^ siècle : Ayrbert, Anselme, Aymon, Amalric, Umbert. A la fin du second royaume de Bourgogne, ce comté
disparait et se fractionne en une multitude de seigneuries féodales : Mont, Prangins, Gex, Divonne, Aubonne.
Le duché d*Avenches subsiste au début de Tépoque franque, mais il se morcelle en divers comtés dont les origines sont obscures. Déjà en 610, il est question de deux comtes Abbelin et Herpin et d'autres comtes, lesquels, nous raconte Frédégaire, furent battus près de Wangen par les Alamans. Là s'arrêtent nos renseignements, et l'obscurité est complète au VII">« et au VIII"»* siècle. Au IX^^^ apparaissent des noms nouveaux et des divisions nouvelles. En 839, les annales de Saint-Bertin nomment le comitatus Waldensis, le comté de Vaud, Ce dernier comprenait la majeure partie de l'ancien duché d'Avenches, du Léman au lac de Neuchàtel. C'est lui qui a donné son nom à notre pays. Quelle en est la vraie élymologie ? Les uns la rapportent aux Vandales, contemporains des anciens Burgondes, d'autres à Wala. L'opinion la plus courante le fait dériver de WaW, forêt. Le Waldgau aurait été ainsi le canton forestier par excellence. Dès lors le nom de comté de Vaud se rencontre à diverses reprises, ainsi sous Rodolphe !«»*, un document du 18 août 901 mentionne le comitatus Waldensis ; le 13 janvier 896 et le 27 avril 904 il est question du pagus lausannensis ou de Lausanne ^
La vallée du Rhône et les bords du lac jusqu'à Vevey font partie du Chablais. Une bonne partie de ces terres, propriétés de l'abbaye de Saint-Maurice, jouissaient de l'immunité ecclésiastique. Le Chablais, pagus Caput lacensis apparaît dans un document du 14 avril 921 et dans un acte de donation de 930.
Les documents mentionnent ensuite dans l'étendue de la Suisse romande un comitatus Pipinensis (859), (qui renfermait Bienne et l'Erguel), appelé plus tard comitatus Bargensis, comté de Bargen, avec VUfgau. L'Ufgau comprenait également ce qui fut plus tard VUechtland, c'est-à-dire Fribourg avec une partie
1 Les documents fournissent les dénominations suivantes. Anno 610 : in pago Aventicense Ultra^jurano ; chronique de Frédégaire: Forel, p. 15. — 27 avril 904: in pago Lausannensiy in fine Runingorum, in villa Beio fBiez;; cartulalre de Lausanne, p. 87.— Anno 896: in pago LMUsannensi, in fine Runingorum, seu in ip$a villa Runingis (Renens); cartulalre, p. 88, 89. — 18 août 901 : de comitatu Waldense, in ipso comitatu, in villa quœ diciiur Modernaco (Mornay) ; cartulalre, p. 80, 81, 83.-2 sept. 890 : in pago Genovense; cartulalre, p. 283. — 14 avril 921 : in pago Caput lacensis, in villa Vuoureia; Forel, p. 36. — 18 avril 930 ; in pago Caputlacense nna villa Donona ; Monuments de rhistoirc de Gruyère, p. 5.
de l'Oberland bernois. Le nom d'Uechtland n'apparait qu'en 1082. Le 11 novembre 900 apparait ÏOgo, Hochgaii, soit la vallée de la Haute-Sarine, le futur comté de Gruyère.
Nous n'avons pas les noms de tous les titulaires de ces divers comtés. A la fin de l'époque franque, Rodolphe était, comme nous l'avons dit, margrave ou marquis dans ces régions. Il y possédait des domaines étendus et très nombreux qui sont restés la propriété de la famille rodolphienne, et au moyen desquels cette maison put se montrer si libérale envers l'Eglise.
Vu Texiguité du nouveau royaume et le fait que Rodolphe y séjournait constamment, qu'il y avait la majeure partie de ses domaines, on est en droit de supposer que le roi y exerçait souvent lui-même les fonctions comtales soit directement, soit par l'intermédiaire d'un de ses officiers. Il n'est pas téméraire de penser qu'il en fut de même sous ses successeurs. Les chroniques nous montrent les rois rodolphiens parcourant leur royaume et rendant la justice, c'est-à-dire faisant en réalité fonctions de comtes.
Les premiers comtes mentionnés sont Manasses, en 890, Gerlandus, en 896, Turimbert, en 900, Fredarius, comte palatin, en 904. Mais il n'est pas dit à quelle circonscription chacun d'eux était préposé. Lambert de Grandson est qualifié de comte en 1009. En 1011 la dignité de comte de Vaud fut conférée aux évêques de Lausanne. Ils ne l'ont pas beaucoup exercée effectivement. Leurs turbulents avoués, les comtes de Genevois, usurpèrent leurs droits et prérogatives.
Au-dessous du roi et de ses fonctionnaires, la noblesse du Pays de Vaud jouissait d'une grande autonomie. La faiblesse des derniers Rodolphiens la rendit presque indépendante. L'autorité de Rodolphe III était, nous l'avons dit, presque nulle. Il n'était roi, dit un chroniqueur, que pour ne pas laisser la royauté vacante.
Lorsque la Transjurane fut réunie à l'empire, les seigneurs ou dynastes du Pays de Vaud devinrent presque autonomes. Ils devaient hommage à l'empire, mais à part cela ils étaient les véritables souverains de leurs domaines, y rendaient la justice, y percevaient les droits féodaux, les administraient à leur guise. L'empereur était éloigné, souvent occupé ailleurs; en fait, les
dynastes étaient de petits monarques dans toute l'étendue de leurs terres. Ils avaient leurs vassaux qui leur prêtaient hommage.
Nous ne pouvons rechercher ici l'origine de chacune des familles nobles du Pays de Vaud. Il suffira d'indiquer les principales.
Parmi les plus célèbres, il faut citer en premier lieu les seigneurs de Grandson. Le château qui domine la gracieuse petite ville de ce nom, était leur résidence. Leur domaine, minuscule monarchie, comprenait le pied du Jura, du comté de Neuchàtel jusqu'à Montricher, à l'exception de la vallée de l'Orbe et de la terre de Romainmôtier, et s'étendait jusque dans le gros de Vaud. Les vassaux étaient nombreux ; en 1049, Adalbert de Grandson parut à Romainmôtier avec quarante chevaliers, ses vassaux immédiats. Au XIII« siècle, la famille se partagea en plusieurs branches (1234), La Sarra, Champvent, Grandson. La branche de
Grandson proprement dite resta en possession de la seigneurie et du château jusqu'à la fin du XIV« siècle. Alors elle fut dépossédée par la Savoie (Fig. 93).
La branche aînée porta le nom de La Sarra, d'après le château qui domine la vallée de la Venoge, et le passage resserré entre les rochers du Mauremont. La seigneurie comprenait la vallée supérieure de la Venoge, les pentes boisées du Mont Tendre et la Vallée de Joux. Les branches cadettes de Grandson, de Montricher et de Champvent lui prêtaient hommage (Fig. 94).
A côté des Grandson, les sires de Cossonay possédaient, orutre la ville de ce nom, une petite principauté s'étendant des deux côtés de la Venoge, jusqu'à Sullens et Bettens à l'est, Pampigny et l'Isle à l'ouest, outre de nombreux fiefs disséminés
Fig. 03. — Armoiries des sires de Grandson.
hors de la seigneurie. Plus de trente seigneurs leur prêtaient hommage. Au XIII"»® siècle, ils se reconnurent vassaux de la Savoie et au XV™® siècle la seigneurie passa entre les mains de cette absorbante maison (Fig. 95).
Au sud-ouest, en longeant le Jura, on rencontrait la baronnie de Prangins, débris du comté équestre. Elle s'étendait de Mont-sur-Rolle jusqu'au Pays de Gex. Elle fut possédée au
Xh siècle par la famille de Cossonay. En 1231, l'un des membres de cette famille devint seigneur de Prangins et fonda la tige des sires de ce nom. Elle fut souveraine de la baronnie jusqu'en 1293, époque à laquelle elle fut ruinée par la Savoie.
Autour de Gingins se groupait la seigneurie de ce nom appartenant aux nobles de Gingins, qui possédaient en outre plusieurs fiefs dans tout le Pays de Vaud, dans le Pays de Gex, dans le Genevois, en Franche-Comté. La seigneurie a subsisté à travers le régime bernois jusqu'au XVIII™« siècle ' (Fig. 96). Entre les seigneuries précédentes et le Léman, le long des riantes collines de la Côte, s'égrenait le chapelet des châteaux habités par les seigneurs de Mont-le-Grand, les sires d'Aubonne, de Vufflens (Fig. 97, 98, 99).
Nous avons dit que la vallée de l'Orbe coupait en deux les possessions de la maison de Grandson. Le château et la terre d'Orbe faisaient partie du domaine royal des rois Rodolphiens ; elles passèrent en des mains diverses : empire, Rheinfelden, comtes de Haute-Bourgogne, jusqu'au moment où Amédée de Montfaucon devint le maître de toute la seigneurie d'Orbe, pour
* La terre de Gingins ne fut cependant pas une terre de dynastes dans le sens scientifique du mot ; elle fut l'apanage d'un cadet de la maison dynastique de Divonne. Mais les descendants de ce cadet devinrent eux-mêmes des dynastes par l'acquisition de La Sarraz et plus tard du Châtelard. (Note de M. A. de Montet.)
FiG. 94.
— Armoiries des sircs de La Sarra.
laquelle il prêtait hommage aux comtes de Bourgogne (1255). La famille de Montfaucon-Montbéliard possédait aussi la seigneurie d'Echallens, qui s'étendait sur une bonne partie du territoire formant aujourd'hui le district du même nom.
Les collines de Lavaux étaient occupées par les terres du prince évéque de Lausanne. Au delà, le long de l'extrémité orientale du lac, s'étendait la seigneurie de Blonay, La famille de Blonay est
FiG. 95. — Armoiries des sires de Cossonay.
FiG. 96. — Armoiries des sires de Gingins.
une des plus anciennes de notre pays. Elle était originaire de Chablais et posséda, outre ses terres dans notre pays, plusieurs fiefs sur la rive sud du Léman. Dans le Pays de Vaud, c'étaient surtout Blonay (la commune actuelle), Corsier, Le Châtelard, Vevey, Saint-Légier-La Chiésaz^ Les sires d'Oro/i dominaient la haute vallée de la Broyé. Ils avaient pour voisins les sires de Palézieux. Ceux de Romont dominaient la vallée de la Glane. Les sires d'Estauayer possédaient une petite principauté au bord du lac de Neuchàtel.
Les comtes de Gruyère dominaient sur la haute vallée de la Sarine. Ils portaient d'abord le nom de comtes en Ogo. Au
* Disons, pour être tout à fait exact, que, quoique possédée par une famille de dynastes, la terre de Blonay dépendait de Tévêque de Lausanne, n'était donc pas une seigneurie dans l'ancienne acception du mot. (Note de M. A. de Montet.)
XII»"^ siècle, le nom de comtes de Gruyère le remplace. Ils soiitk ce moment souverains d'une principauté assez étendue qui s'étend de Romont jusqu'aux sources de la Sarine et dans les vallées latérales. Leur résidence et leur capitale est le château
FiG. 97. — Armoiries des sires de Mont.
FiG. 98. — Armoiries des sires d*Aubonne.
FiG. 99. — Armoiries des sires de Vufflens.
de Gruyère, et, sur les flancs des montagnes, à Jogne, à Montsalvens, à Ogo, au Vanel, à Gessenay, s'élèvent les donjons des seigneurs vassaux. Le comte Guillaume, qui dota le prieuré de
Rougemont (vers 1100) et prit part à la croisade, est le plus célèbre parmi les premiers comtes de Gruyère. Vinrent ensuite Raymond, Guillaume II, Rodolphe I, Pierre I, Rodolphe II, Rodolphe III. Sous ce dernier, la Gruyère prêta hommage au comte de Savoie et resta fidèle vassale de cette maison (1226-1270). Mais, en fait, les comtes de Gruyère jouissaient d'une grande autonomie.
La vallée du Rhône était divisée en une foule d'arrière-fiefs. Il y avait Ki des fiefs mouvants de la Savoie ou de Saint-Maurice ou de Févêque de Sion, les nobles d'Ollon, de Bex et de Saint-Triphon, d'Aigle. Dans les Ormonts, les sires de Saillon et de Pontverre possédaient la plus grande part des droits seigneuriaux sous l'obédience de la Savoie. Ils y avaient bâti le château d'Aigremont.
FiG. 100. — Armoiries des sires de Blonay.
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Depuis que le royaume de Bourgogne avait fait retour à l'empire, les dynastes du Pays de Vaud prétendaient ne relever que de Tempereur. Ils s'élevèrent toujours avec la dernière énergie contre toute tentative faite pour établir entre eux et le souverain une autorité intermédiaire. De là, la lutte sans merci qu'ils
FiG. 101. — ChAteau des Uées.
livrèrent aux Zaehringen. Le sire de Grandson et de La Sarra obtint gain de cause en 1187 et fut reconnu en qualité de vassal direct de l'empire. D'autres, comme les sires de Cossonay, de Vufflens, se placèrent dans la mouvance del'évêque de Lausanne. Le sire de Blonay, par contre, Conon, sire d'Estavayer, Rodolphe, sire de Montagny, reconnurent la suzeraineté des Zaehringen. Les seigneurs de Montfaucon, à Orbe et à Echallens prêtèrent hommage aux comtes de Bourgogne.
L'ensemble de tous les dynastes avec leurs vassaux et arrière-vassaux constituaient la noblesse du Pays. Elle habitait
les châteaux dont quelques-uns ont subsisté jusqu'à notre époque. Leur silhouette orne encore plusieurs de nos sites classiques, parfois gracieuse avec ses fenêtres gothiques et d'élégantes tourelles, parfois carrée, lourde; toujours pittoresque et forçant Tattention. Sur les collines de la Côte, au-dessus des vignobles de Lavaux, le long des contreforts du Jura et des Alpes, au sommet des croupes du Jorat, le voyageur admire encore ces
FiG. 102. — Château du Châtelard.
témoins du passé, contemporains d'une société disparue et de mœurs étrangères à nos idées modernes (Fig. 101, 102).
En pays plat, le château fort s'élevait sur une montagne artificielle, la motte, faite avec la terre du fossé que l'on rejetait à l'intérieur. Un pays accidenté comme le nôtre offrait assez d'éminences naturelles, aux flancs abrupts, dont la défense était aisée.
Du côté le moins protégé, un fossé défend la forteresse. Celle-ci est composée d'une tour principale, le donjon, autour de laquelle se groupent d'autres corps de bâtiment donnant sur la cour intérieure. Le tout est entouré d'une épaisse muraille d'enceinte ; les assiégés peuvent circuler au-dessus, surveiller l'ennemi et lancer des projectiles par les créneaux. On n'accède du dehors que par un pont-levis traversant le fossé. La porte est garnie de
deux tourelles, pourvues de mâchicoulis ^ d'où les défenseurs peuvent verser sur Tassaillant de la poix en feu, de Teau ou de rhuile bouillante. Le mur d*enceinte est lui-même garni détours et de tourelles.
Chillon peut servir de type ; mais c'était une résidence luxueuse et princière. Les autres châteaux étaient en général moins vastes et plus modestes.
L'extérieur est imposant, Tintérieur est peu confortable. La notion du confort est toute moderne, le moyen âge ne Ta guère connue. Les salles sont vastes, mais nues et froides avec leurs dalles de pierre et leurs fenêtres étroites. Les meubles sont peu nombreux. On s'assied sur des escabeaux de bois ou sur des bancs le long des murs. Les tapis et les coussins sont rares. On est mal éclairé la nuit et mal chauffé en hiver.
En général, la vie n'est pas très gaie au château, Les repas sont longs et absorbent quelques heures de la journée. Entre temps, on joue aux échecs, on reçoit ses hôtes, on a cause avec les dames d, on a regarde tomber la neige y> ; mais les hôtes sont rares, la conversation n'a pas un haut aliment intellectuel, et il ne neige pas toute l'année I Parfois, un jongleur vient faire ses tours; mais en somme, au château, l'existence intérieure manque de charme.
Aussi l'on préfère de beaucoup la vie au dehors, l'exercice physique qui dépense et entretient la force. Le noble est grand chasseur, et la forêt lui fournit un gibier abondant. Mais il aime par dessus tout la guerre : la guerre est sa raison d'être, son occupation essentielle ; il s'y est préparé dès son jeune âge, il vit par elle et pour elle. Il guerroyé pour le roi, pour le seigneur son suzerain, pour son propre compte. Il a droit de guerre privée et trouve facilement un prétexte à Texercer aux dépens d'un voisin. Au premier appel, à la première occasion, il part en bataille. Il revêt alors le haubert, tunique de mailles de fer, place sur sa tête le heaume, ou calotte en acier. Vécu ou bouclier sert à parer les coups. La lance et l'épée sont les armes offensives. Il voyage ainsi monté sur son palefroi. Il marche accompagné de ses valets et écuyers, qui portent ses armes, et il combat aussi à cheval, monté sur son destrier.
Lorsque la guerre chôme décidément, on organise des combats simulés, des tournois, parfois aussi meurtriers que de vraies batailles.
Le noble ainsi armé et équipé, possesseur d'un donjon et propre à mener cette vie, s'appelle chevalier; Tensemble de cette noblesse forme la chevalerie. On ne peut être chevalier
sans être noble, mais on peut être noble sans devenir chevalier. En d'autres termes, on nait noble, on devient chevalier. Pour l'être il faut avoir fait l'apprentissage du métier des armes et des bonnes manières.
Pour cela le jeune homme, vers sa douzième année, entre au service d'un seigneur en qualité de page. Il sert son maître à table, lui porte ses armes, l'accompagne en voyage, se rend utile dans sa maison. Vers la vingtième année, le jeune page est apte à devenir chevalier. S'il le demande, s'il en a les moyens et s'il en est jugé digne, il est reçu dans la chevalerie ; il est armé chevalier dans une cérémonie spéciale. On commence par Vadouber : un chevalier lui met à la ceinture l'épée de combat, il lui donne ensuite un coup de poing sur la nuque, la colée, puis le nouveau chevalier monte à cheval et pourfend un mannequin préparé d'avance, la quintaine. Celui qui ne peut ou ne veut être reçu chevalier reste écuyer au service d'un noble plus riche. (Fig. 103, 104, 105.)
La bravoure doit être la qualité maîtresse d'un chevalier, sa force physique est prisée avant tout. Il ne doit reculer devant rien, ne doit avoir peur de personne : « Mieux vaut être mort que couard appelé ». Le sentiment de Vhonneur doit primer chez lui tout autre sentiment ; pour défendre cet honneur, il doit
Fig. 103. — Chevalier revêtu du haubert.
sacrifier jusqu'à la dernière goutte de son sang. S'il est accusé d'un méfait ou si on lui intente un procès, il provoque le demandeur. Alors les deux adversaires se battent en duel. Le vainqueur gagne son procès : Dieu s'est, dit-on, prononcé en sa faveur.
Orgueilleux de son titre qui le place au-dessus du commun des mortels, confiant dans sa force physique, dans la solidité de son armure, dans l'épaisseur du donjon qui le protège, le chevalier use et abuse trop souvent de ces avantages :
il pille le vilain ou paysan, rançonne le voyageur, tyrannise le serf.
Dans une société pareille, la force prime le droit. Le paysan est malheureux. Lors des guerres privées et publiques, c'est lui qui souff*re. Son champ est dévasté, sa maison brûlée, son bétail emmené par le vainqueur.
L'Eglise cherche à pallier ces maux en proclamant la trêue de Dieu, Cette institution vit le jour en France. Elle fut aussi introduite dans la Transjurane.
Hugues, évéque de Lausanne, rassembla en 1036 un synode composé d'archevêques, d'évêques et de chevaliers. Réunis autour de la colline de Mont-Riond, ceux-ci jurèrent de ne point attaquer l'Eglise, le villageois et le serf, le marchand inoffensif, et de ne pas se battre durant la trêve de Dieu. Cette trêve durait chaque semaine du mercredi soir au lundi matin suivant, de plus pendant les fêtes, le temps de l'avent et du carême. Elle embrassait ainsi deux cent quarante jours, n'en laissant que
FiG. 104. — Armure de chevalier, XIV» siècle, d'après le tombeau de François de La Sarra (il363).
FiG. 105. — Armure de chevalier, début du XlVe siècle, d'après le tombeau du chevalier de Grandson à la cathédrale de Lausanne.
cent vingt pour la guerre. Par malheur elle ne fut pas strictement observ'ée.
La noblesse du pays de Vaud était trop de son époque pour ne pas se laisser entraîner dans ces expéditions aventureuses que furent les croisades, A la première croisade, 1096-1099, participèrent Humbert II de Savoie et plusieurs de ses gens^ Le comte Guillaume h^ de Gruyère prit la croix et fît avant de partir de nombreuses donations à l'Eglise. Mais la seconde croisade eut surtout en Suisse un immense retentissement. Bernard de Clâirvaux vint en personne la prêcher à Bàle, SchafiPouse, Constance, Winterthour et Zurich. Il y fit plusieurs miracles et excita un grand enthousiasme. A sa voix, de nombreux seigneurs se croisèrent. Parmi eux Amédée III de Savoie. Pour faire face aux frais du voyage, celui-ci reçut de l'abbaye de Saint-Maurice la table d'or dont Charlemagne avait fait présent au couvent et lui engagea en retour la vallée de Bagnes. Un membre de la famille de Grandson, partit également pour la deuxième croisade.
Amédée succomba également au retour de cette expédition, à Nicosie, dans l'île de Chypre, où il avait dû s'arrêter et où il mourut d'épuisement (1149). A la troisième croisade figurèrent Berthold V de Zaehringen et Hugues de Bourgogne. Berthold, évêque de Lausanne, reçut aussi la croix (1217) ; vers la même époque, Vaucher de Blonay, un sire Billens et un Grandson se joignirent à l'expédition d'André, roi de Hongrie. Mais l'enthousiasme diminuait. Les dernières croisades eurent peu d'écho dans le Pays de Vaud.
^ * Humbert II eut tout au moins l'intention de partir. Il se recommanda aux prières de l'Eglise pour son retour d'outre-mer. La plupart des auteurs affirment sa participa* tion à la première croisade. Voir cependant V. de Saint-Genis, Histoire de Savoie, l, p. 192.