CHAPITRE XI L'EgUse
Organisation de l'Eglise romaine. — Evêché d'Avenches. Le siège épiscopal à Lausanne. L'avouerie de l'évéché. — L'évêclié de Sion. Saint-Maurice. — Evêché de Genève. — Les couvents. Les Bénédictins. — La réforme de Cluny. Romainmôtier. Payeme. Rougcmont. — Les Cisterciens : Bonmont. Hautcrét. Tela. — Prémontrés : L*Abt)aye. — Chartreux : Oij^on. La Lance. — Ordres de chevaliers.
La domination romaine nous a légué le christianisme. Lors de leur établissement dans notre pays, les Burgondes étaient chrétiens, de la secte arienne ; TEglise romaine ne pouvait souffrir à côté d'elle une secte qu'elle exécrait ; elle lutta avec énergie contre Tarianisme, et finit par triompher. Au moment ou les Francs absorbaient la plus grande partie de TEurope dans une vaste monarchie, TEglise catholique dominait sans conteste sur les consciences dans toute l'étendue de cet empire ^
Elle a son organisation comme l'empire, son chef suprême le pape, assisté dans le gouvernement de l'Eglise par les évêques et les archevêques, L'évêque administre au spirituel son diocèse, l'archevêque métropolitain exerce une autorité supérieure sur plusieurs évêques. L'influence de l'Eglise va croissant à mesure que l'on avance dans l'histoire du moyen âge. Dans l'instabilité générale, l'Eglise seule est immuable, et à son autorité morale s'ajoute une autorité politique. Sous Charlemagne, les évêques jouent un rôle dans l'administration des comtés. Dans les grandes assemblées où se discutent les affaires de l'empire, les évêques ont leur place marquée. En ce qui concerne nos contrées, c'est un synode composé de nobles et d'évêques, réunis à Man-
1 Histoires ecclésiastiques de Gelpke, Egli, Wirz. Trouillat, Monuments. Montalembert, Les moines cTOccident. E. Sakur, Die Cluniacenser. Mém, et Docum. T. I, 2, 3, 111, rv, VI. VII. Vin. XII, XIII, XXXIV. Schmitl et Gremaud, Mémoires sur le Diocèse de Lausanne. Ch. Pache, la contrée d'Oron. De Mulinen, Helvetia Sacra. Mittheilungen, III,
vni, XIV, 2. xvn, 2, xviii, 2, xxiv, 1.
taille, qui proclama Boson roi de Provence. De même à Saint- Maurice en 888, les évêques et les grands disposent de la couronne en faveur de Rodolphe ^^
Le plus ancien évêché du Pays de Vaud date de Tépoque romaine. On admet que sa fondation remonte au IV™e siècle de notce ère. L'évêque avait son siège à Avenches, et son autorité spirituelle s'étendait sur la Cité des Helvètes. L'évéché eut à souffrir à l'époque des invasions, mais les prélats se succédaient quand même régulièrement sur le siège épiscopal. La tradition rapporte que, à la fin du VI"® siècle, on pouvait voir encore, dans une église près d' Avenches, les tombeaux de vingt-deux évêques. Nous arrivons sur le terrain historique avec Marias ou Saint- Maire, qui vivait dans la seconde moitié du VI™® siècle. Ce prélat transporta le siège épiscopal à Lausanne vers Tan 590. Le diocèse appelé désormais diocèse de Lausanne s'étendait à ce moment de l'Eau Froide à l'Aubonne, du Léman au Jura et à l'Aar. Il se rattachait à l'archevêché de Besançon.
Dès lors on retrouve dans les documents les noms des évêques de Lausanne. Udalric fut évêque au temps de Charlemagne, Jérôme Temple. Croix. assista au coucile de Mantaille, et
Sedes Laasane. Ciuita, equestri. peut-être à CClui de Samt-MauricC.
FiG. 106. — Denier du XII» siècle -^ „ • . ,i^ -x i,t- i-
. (Evêché de Lausanne). DaUS 1 Origine, C était 1 bglise
qui nommait son évêque ; mais à l'époque mérovingienne les rois disposaient de l'épiscopat à leur gré. Il en fut d^ même sous les Carolingiens ; en fait, Charlemagne nommait les évêques. Les rois de Transjurane rendirent à l'Eglise les droits qu'on lui avait enlevés. C'était à la mort de Jérôme; un prélat ambitieux avait réussi à se faire nommer évêque sans l'assentiment du roi. Rodolphe vint en personne à Lausanne et fit proclamer Boson, puis à la prière de celui-ci, il confère au clergé et au peuple de Lausanne le droit de choisir son évêque. Il consent, dit le cartulaire, à ce que les enfants de l'Eglise de Lausanne aient le libre pouvoir, selon l'institution canonique, d'élire un pasteur de leur propre Eglise.
Il faut comprendre ce texte en ce sens que l'Eglise de Lau-
ms^ms
sanne fait la présentation de Tévêque, qui est nommé ensuite par les autres évéques de la province et le métropolitain. Dans la suite révêque est élu par le chapitre des chanoines.
L'évêché de Lausanne acquit une importance politique considérable en 1011. C'est alors que le roi Rodolphe III, en récompense des services que lui a rendus Tévéque, donne : a à Dieu, à Sainte-Marie, à l'Eglise de Lausanne et à Tévêque Henri, le comté de Vaud, dans toute son étendue avec toutes ses appartenances et tous ses droits. » L'évéque devenait ainsi prince temporel.
Le comté était déjà passablement démembré. Dans sa plus grande étendue, la principauté sur laquelle Tévêque exerçait Fautorité du comte était formée pas les territoires suivants : I. La ville épiscopale de Lausanne et sa banlieue : Chailly, Belmont, Pully, Ouchy, Saint-Sulpice, Chavannes, Crissier, Renens, Jouxtens, Mézery, Prilly, Cugy, Morrens, Bretigny. IL Lavaux, soit les quatre paroisses de Lutry, Villette, Saint-Saphorin, Corsier. III. Bulle, Albeuve, La Roche, Avenches, Curtille et Villarzel, Lucens.
Outre ses domaines immédiats, Tévêque possédait encore un grand nombre de seigneuries dispersées dans l'ensemble du diocèse et inféodées à différents vassaux. De plus, le chapitre des chanoines avait ses propriétés particulières. D'abord très nombreuses, elles se réduisirent plus tard aux villages de Dommartin, Essertines et Saint-Prex.
L'évêque résidait dans son château épiscopal de Lausanne ; son suppléant est le prévôt ; le chapitre des chanoines forme sa cour. Les chanoines sont au nombre de trente, dont un trésorier et un chantre. Le chapitre a ses biens et revenus propres, chaque chanoine est pourvu d'une prébende. Les revenus de l'évêque furent évalués à 60 000 ducats et celui de chaque chanoine à 4000 ducats.
L'évêque n'exerçait pas directement ses droits souverains. L'exercice en était confié à un avoué, dont l'office était aussi de protéger l'évêché. Nous trouvons cette charge d'abord entre les mains des comtes de Genevois, et nous pouvons constater, ici comme ailleurs, que les protecteurs cherchent à empiéter sur les
droits de leurs protégés et à s'agrandir à leurs dépens. En 1156, le comte de Genevois, dans le but de s'emparer de Lausanne, fortifie son château et y introduit une garnison. L'évêque surprend le château, en chasse la garnison et fait raser la tour et les fortifications *.
Les Zsehringen ensuite se firent céder Tavouerie de Lausanne. L'évéque n'en parait pas plus rassuré pour cela. Il installe de fortes garnisons dans ses châteaux, entoure de murailles plusieurs bourgades, fait construire la forteresse de Lucens, la tour d'Ouchy; les fortifications de Lausanne furent complétées (1159). Plus tard, au concile de Strasbourg (1179), Tévêque Roger se plaint des atteintes portées à Tépiscopat par le duc de Zaehringen.
Après les Zaehringen, les Kybourg, puis les sires de Faucigny, furent avoués de Lausanne. L'évéque racheta l'avouerie à ces derniers pour 320 marcs d'argent; mais il ne put empêcher la puissante maison de Savoie de mettre la main sur une partie des droits temporels de l'évéque.
En 1260, l'évéque Jean dut céder au comte Pierre la moitié de la juridiction de la ville. Ce partage fut confirmé dans le courant du XIV'"^ siècle. La situation devint plus grave encore pendant que les comtes de Savoie furent vicaires de l'empire (1356-1376). La lutte entre la Savoie, qui voulait augmenter ses prérogatives, et l'évéque, qui défendait ses droits, dura jusqu'à l'époque bernoise.
D'après le pouillé établi par Conon d'Estavayer, en 1228, on comptait, dans l'ensemble de l'évêché de Lausanne, sept abbayes, vingt-deux prieurés conventuels, six prévôtés, trois collégiales, treize hospices dépendant du Grand-Saint -Bernard, quatre de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, un des Templiers et un de l'ordre teutonique.
Le diocèse de Lausanne finissait, nous l'avons dit, à VEau- Froide,
A l'est de cette rivière s'étend Tévêché de Sion ; le principal
1 La chronique du cartulaire dit : domum muraiam, immo iurrini in eminentiori urbii loco ad expugnandam ipsam urbem construere uolebai, Verdeil dit que c'était à la Caroline ; mais la preuve est loin d'en être faite.
propriétaire du sol fut d'abord Tabbé de Saint-Maurice ^ Sigismond avait donné à cette abbaye de vastes possessions dans le Chablais, dès le coude du Rhône et Martigny jusqu'à la Veveyse. Mais le couvent fut dépouillé par les libéralités de la famille rodolphienne. A l'extinction des rois rodolphiens, les droits de l'abbaye de Saint-Maurice passèrent entre les mains de Humbert aux Blanches mains, fondateur de la maison de Savoie. Plusieurs princes de cette maison furent abbés laïques de Saint-Maurice.
Cet état de choses prit fin en 1128; un abbé ecclésiastique fut placé à la tête du couvent ; mais les comtes de Savoie restèrent propriétaires des droits régaliens; ils eurent, en même temps, l'avouerie du couvent sur l'étendue de ses terres. Ils inféodèrent une partie de ce domaine à des seigneurs inférieurs, leurs vassaux, les vidomnes d'Aigle, de Monthey, d'Ollon. A Ollon, il existait deux seigneuries principales, le vidomnat d'Ollon et la seigneurie de Saint-Triphon. Elles étaient toutes deux dans la mouvance de l'abbaye de Saint-Maurice. Les sires de la Tour furent vidomnes d'Ollon jusqu'au XIII*"* siècle. L'évêque de Sion avait conservé la haute juridiction sur les fiefs de Bex, Mordes, Massongex, Collonges, Arbignon.
Au point de vue ecclésiastique, la partie vaudoise du diocèse de Sion formait le décanat d'Aigle.
A l'est de l' Aubonne s'étendait l'évéché de Genève, qui fut très prospère à l'époque du second royaume de Bourgogne. L'évêque avait reçu de Conrad II les droits comtaux sur Genève. Le décanat d' Aubonne comprenait la partie vaudoise du diocèse.
Les couvents ont aussi joué un rôle considérable dans l'histoire de notre pays. De l'Orient où elle avait pris naissance, cette institution passa, au IV™« siècle, en Italie et en Afrique. Le mouvement gagna ensuite les Gaules, et plus tard la Bourgogne, en se rapprochant du Jura. Le couvent de Condat ou Saint-Claude fut fondé par Romanus et Lupicinus dans les solitudes du Jura ; et parmi les succursales de ce couvent, la tradition place le premier couvent de Romainmôtier. De Saint-Claude, l'activité des
* En 515, Sigismond fit agrandir le couvent; il passe, à cause de cela, pour son fondateur. En réalité, une fondation religieuse existait déjà depuis très longtemps dans cet endroit. Par contre, la prétendue charte de fondation de 515 est contestée. En 522, Sigismond y fonda une psalmodie perpétuelle, et fit au couvent de riches donations.
missionnaires rayonna dans tout le premier royaume de Bourgogne. Le couvent de Saint-Maurice fut restauré et richement doté par Sigismond. Plusieurs autres fondations religieuses furent faites sur le temtoire de notre pays.
Au VI"e siècle, Saint-Benoît édicta la fameuse règle dont rinfluence devait se faire sentir dans toute la chrétienté et qui, d'un bout à Fautre de TEurope, astreignit des milliers de moines aux mêmes pratiques. Deux principes la dominent : le travail et l'obéissance. Le moine ne doit jamais rester inactif, le travail intérieur, méditation, prière, et le travail extérieur, manuel ou littéraire, sont de rigueur. L'obéissance est une règle non moins formelle. Le moine doit obéir à son supérieur sans discuter la portée de ses ordres. A la tète du couvent se trouve Vabbé; son lieutenant est le prévôt ou prieur. L'ensemble des moines forme le chapitre. Le chapitre élit l'abbé. L'abbé doit consulter le chapitre dans toutes les questions importantes. Dans les affaires moins graves, il peut se contenter de l'avis des doyens ou dizeniers élus par les moines.
En entrant au couvent, le moine renonce à posséder quoi que ce soit en propre ; cela afin de suivre le mot de l'Ecriture : a Va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, puis viens et suis-moi ». Le moine ne peut rien recevoir en legs ou en héritage ; tout doit être donné au couvent.
La vie au couvent est scrupuleusement réglée, heure par heure. Les moines doivent chanter la prière en commun, d'abord aux matines, qui commençaient à deux heures du matin et duraient jusqu'à l'aube, puis six fois pendant le jour: à prime, tierce, sexte, none, vêpres, complies. Les psaumes de David sont répartis en sept offices, de façon que le psautier soit chanté chaque semaine en entier. La nourriture est réglée de façon à accorder le nécessaire sans rien de superflu : deux mets cuits et un mets cru, une livre de pain et une hémine de vin par jour ; on doit s'abstenir de toute viande provenant d'une bête à quatre pieds. Le vêtement consiste en une tunique, recouverte de la coule dans certains cas, du scapulaire pour le travail. Les moines couchent dans un dortoir commun. Ils doivent dormir peu, toujours vêtus et chaussés.
Cette règle était relativement douce, empreinte de bon sens et de modération. Elle n'avait pas pour but de faire des ascètes et d'imposer aux moines de véritables privations. Comme elle avait été composée pour les moines d'Italie et accommodée à l'hygiène et à la manière de vivre d'un pays chaud, on eut tort peut-être de l'appliquer à la lettre dans les pays du Nord, où la veille au milieu de la nuit est pénible, où la sieste au milieu du jour n'est pas de rigueur, et où l'homme peut supporter une nourriture plus substantielle.
Après une période de gloire et de prospérité, les couvents dégénérèrent. La désorganisation politique et sociale du IX"'<^ et du X"»® siècle les atteignit. Des abus s'y introduisirent, la nécessité d'une réforme se fit sentir. Elle partit d'un couvent de Bourgogne, l'abbaye de Cluny , fondée en 910 et dotée par Guillaume d'Aquitaine. La règle diffère essentiellement de celle de St-Benoît en ce sens qu'à la tête de l'ordre est placé un seul abbé, résidant à Cluny. Les autres couvents en dépendent directement ; ils n'ont à leur tête que des prieurs et doivent en tout obéissance à l'abbé, supérieur de l'ordre entier. Les prieurs sont nommés par l'abbé et non par leurs moines. Ainsi l'ordre est une véritable monarchie fortement organisée.
De plus, l'abbé est complètement indépendant de toute autorité laïque. Il est élu librement par les moines. Au spirituel, il ne dépend que de Rome. L'ordre peut ainsi se mouvoir dans une absolue indépendance, et se mettre tout entier à la disposition du chef de l'Eglise.
La règle est aussi plus stricte que dans les couvents bénédictins. Le silence est de rigueur, sauf pour les communications indispensables, et encore celles-ci doivent se faire autant que possible par signes. Le travail manuel est réduit à un strict minimum; le moine doit écosser les fèves, faire le pain, arracher les mauvaises herbes. Mais à part cela, le travail intellectuel, chant, copie de manuscrits, lecture, doit prédominer.
Grâce à sa complète indépendance, à sa puissante organisation, à ses heureuses tendances réformistes, grâce aussi à la personnalité remarquable de ses premiers abbés, la domination de Cluny s'étendit bientôt sur un grand nombre de couvents,
HISTOIRE DU CANTON DE VAUD q
dans toute TEurope. Les princes de Bourgogne encouragèrent ses efforts et comptèrent en premier lieu parmi les bienfaiteurs du couvent, Adélaïde, sœur du roi Rodolphe I, qui avait reçu en dot Tabbaye de Romainmôtier, la plaça sous Tautorité de Tabbé de Cluny. L'acte est du 14 juin 929. La fondation du couvent remontait au VII*"^ siècle. Etienne II, qui y fut hébergé en 753, Tavait pris officiellement sous sa protection et lui avait donné le nom de Romanum Monasterium. Mais c'est à partir de 929 que Romainniôtier joue un rôle important dans l'histoire du Pays de
Vaud. La donation stipule en bonne et due forme que le couvent sera exempté de toute juridiction laïque ; au point de vue ecclésiastique, il dépendra directement de Rome ; il ne fera qu'un avec Cluny. Adélaïde et sa famille participeront à lefficace des prières dites à Cluny, de même Guillaume d'Aquitaine participera à l'efficace des prières dites à Romainmôtier (Fig. 107, 108).
La générosité des rois Rodolphiens enrichit rapidement le couvent de Romainmôtier. Au XI^^^ siècle, les propriétés du couvent étaient :
1» La terre de Romainmôtier, comprenant treize bourgs et villages, savoir : Romainmôtier, Envy, Croy, Lanffrey, Juriens, Premier, La Praz, Vaulion, Brethonnière, Vallorbes, Bofflens, Arnex, Agiez.
2» A part cela, le couvent possédait de nombreuses terres dispersées dans le Pays de Vaud, à Orbe, Apples, Pampigny, Montla- Ville, etc., et des vignobles à la Côte.
3« Dans le Jura français, une partie du haut plateau appelé Chaux-d'Arlie qui aboutit à Pontarlier, des droits à Salins, à Lons-le-Saunier, etc.
FiG. 107. — Eglise de Romainmôtier (Rahn).
La terre de Romainmôtier ne -dépendait au temporel que de l'empire. La charte d'Adélaïde l'indique expressément. Cette prérogative fut confirmée par Frédéric Barberousse en 1178. La terre formait ainsi un petit état féodal de quelques lieues d'éten-
due. Elle tenait soutinrent toutions des puis- Dans la prati-
à ses prérogatives, et les prieurs les
jours éuergiquement contre les préten-
sanls.
que cependant, le monastère dut,
comme tout autre, se choisir des
avoués. Ce furent d'abord les comtes
FiG. 108. — Eglise de Romainmôtier (Rahn).
de Haute Bourgogne, mentionnés comme tels dans plusieurs documents du XI"»^ siècle. Puis les seigneurs des Clées, auxquels incombait la garde du passage du Jura, exercèrent, sans en avoir le nom, une partie des fonctions d'avoué du couvent. Ils doivent a défendre le prieuré dans les choses justes i>, c'est-à-dire le protéger contre toute agression étrangère, et exercer la juridiction sur les voies publiques seulement et sur les étrangers à la terre. A titre d'indemnité, ils reçoivent annuellement un chapon, une coupe de froment et deux coupes d'avoine de tout homme ayant maison à frêste, c'est-à-dire couverte d'un toit à deux pentes ; de tout homme n'ayant qu'une caborne^ toit à une seule pente, un chapon seulement. A part cela, le prieur et les religieux ont la haute, basse, moyenne juridiction, spirituelle et temporelle sur leurs hommes.
Ce petit Etat avait sa constitution, le Plaid général. Il était divisé en sept circonscriptions ou mayories. A la tête de chacune d'elles, se trouve un mayor, officier du couvent. Dans sa circonscription, le mayor perçoit les revenus dus au seigneur, surveille la culture des terres exploitées directement par le couvent. Les mayors doivent a ouïr les causes devant leurs maisons i>, c'est-àdire rendre la justice inférieure, en présence des hommes de leur mayorie. Entre la Toussaint et la Saint-Martin, avait lieu le Plaid général de la terre. Plaid signifie ici assemblée. Chaque mayor annonce dans sa paroisse la date du plaid ; tout chef de famille est tenu d'y assister sous peine d'amende. On commence par faire l'appel des hommes présents, puis lecture est faite du Plaid général. On passe alors aux transactions immobilières, achat, vente ou cession de terrain ; en l'absence de cadastres, de conservateurs des droits réels, ces transactions n'étaient valables qu'une fois confirmées devant une assemblée générale. On tranche aussi les difi'érends de nature civile entre deux circonscriptions. On juge suivant la coutume. Celle-ci est indiquée par le doyen, sa maison et deux hommes par circonscription, appelés jurés de la terre. Le prince exerçait également la juridiction criminelle et avait droit de glaive.
Outre les mayors, un certain nombre d'officiers dépendent du couvent, ce sont le sautier ou huissier, le maréchal ou gendarme, les deux forestiers, le 5o/n/n/er chargé de suivre le seigneur en voyage et de conduire loz bahu, le marillier chargé du service de l'eau bénite, le portier et le cuisinier ^
Au spirituel, le couvent de Romainmôtîer était un des plus importants de la Suisse. Cinq prieurés de l'ordre de Cluny en dépendaient directement : c'étaient Vallorbes et Bursins dans le Pays de Vaud, Corcelles et Bevaix au comté de Neuchàtel et celui de Lay Damp Waultier en Bourgogne.
Le nombre des religieux était d'une vingtaine, en majorité d'origine noble. Le chef de la congrégation est le prieur. Il est assisté du doyen. Au dessous de lui se trouvent le chambellan
* a Son office est de cuire et de préparer les alimens dans la cuisine da couvent, de soigner les sauces, de faire par lui-même ou autre, boucherie pour le couvent, assisté et servi par le soUiard ou serviteur de cuisine» dont l'office était au bon plaisir du Prieur, le tout selon l'ancien usage. » F. de Charrière, Mém. et docum. III, 1, 46.
qui veille à la garde-robe ; le cellerier veille aux approvisionnements, a en fromages, œufs et certaines mangeailles » ; le sacristain surveille les vases, les instruments sacrés, les reliques et reliquaires, pourvoit aux cierges et à Thuile, nettoie et répare les vêtements servant au culte ; Vinfirmier assiste les malades ; le chantre doit faire relier les livres du chœur, disposer les offices des solennités, entonner et conduire le chant ; le maître des novices instruisait ceux-ci. Pour chacun de ces offices, il y avait une prébende spéciale.
Uoffîce d'aumônier avait une importance très grande, car Taumône était un des devoirs des moines de Cluny. Il est fait, chaque jour, au son de la cloche, une distribution à la porte du prieuré. Chaque pauvre reçoit une demi-miche de pain de ménage. La veille de la Saint-Martin, on donnait à qui voulait un demi-pot de vin. Le Jeudi-Saint on donnait deux deniers à tout homme qui se présentait ; le jour de carême prenant, une livre de viande.
Les moines étaient largement pourvus du nécessaire. Un document rédigé, il est vrai, à l'époque de la décadence, nous les montre bien nourris et bien abreuvés. Chaque religieux reçoit à dîner un mirai de vin et autant à souper. Le mirai équivalait à peu près à deux de nos bouteilles. Ce vin était mélangé d'un dixième d'eau, sauf au temps « des avents, de carême, quatretemps et vigiles » où l'on délivre le vin pur. Chaque religieux reçoit par jour deux miches de pain à dîner, « une de pain blanc et une de ménage » et autant à souper. Les malades recevaient un supplément de ration, et celui qui s'était fait saigner, un troisième mirai de vin. En outre, de nombreuses collations augmentaient la pitance journalière. Le prieur doit à son clergé et à ses serviteurs, à ses officiers et francs, trois dîners généraux : le jour de la dédicace de l'Eglise, le Jeudi-Saint et le jour de la fête de Saint Pierre et de Saint Paul. Les jours de fête solennelle, un supplément de vin est dû aux moines.
Les moines devaient, en retour, célébrer les offices, à savoir : ks offices divins dans l'église, à haute voix, « dévotement et selon la règle de l'ordre et du lieu » ; puis le couvent doit célébrer
chaque jour trois messes pour les fondateurs, les bienfaiteurs et tout Tordre de Cluny et ses serviteurs.
Telle était, dans ses grandes lignes, la vie politique et religieuse des grands couvents dans notre pays. Tous ne formaient pas une principauté aussi nettement tranchée et aussi bien garantie dans ses droits. Souvent le seigneur fondateur ou le seigneur avoué, ou tel autre puissant du voisinage, s'emparait des droits du couvent, sinon de ses propriétés. Romainmôtier luimême ne put pas toujours sauvegarder sa complète autonomie. Au XIV"»® siècle, la maison de Savoie reçut le vicariat impérial.
En qualité de vicaires, les comtes remplaçaient l'empereur, exerçaient tous les droits régaliens et la
FiG. 109. — Eglise abbatiale de Payerne (Rahn).
supremejuridiction.
Cette décision, sans rien changer en apparence, constituait pour les sujets immédiats une diminution réelle. Le vicaire était trop bien placé pour favoriser l'ambition du comte et pour ne pas abuser de la situation.
Payerne était le second grand prieuré de Cluny dans nos contrées. Il existait au X*"^ siècle déjà un couvent dans ce lieu. Il fut donné, en 904, à l'abbé de Gigny, en Franche-Comté. En 962, la reine Berthe donna à Cluny « ses possessions de Payerne, le bourg de Payerne avec tout ce qui y appartient, les serfs des deux sexes, leurs domaines, champs, prés, forêts, eaux et courants d'eau, moulins, entrées et sorties, terrains, tant cultivés qu'en friche... à condition qu'on y bâtira un couvent... et qu'il s'y formera une congrégation de religieux. Ces religieux seront, avec toutes leurs possessions, sous la puis-
sance et domination de Tabbé Mayeul, lequel, aussi longtemps qu'il vivra, le gouvernera régulièrement selon son pouvoir et savoir». Les moines devaient, dans cette pieuse retraite, prier pour la donatrice et sa famille, puis « rechercher et attendre en toute ferveur le désir de la vie céleste ». En plus, comme dans tous les prieurés de Tordre, on devait y pratiquer Taumône « envers les pauvres, les indigents, les étrangers, les voyageurs ».
FiG. 110. — Rougeraont.
Outre Payerne, le couvent recevait une église à Chiètres, une autre à Pully, et la chapelle de Prévesins dans le Pays de Gex. La générosité des rois Rodolphiens augmenta ces possessions ; Payerne était leur centre d'activité dans la vallée de la Broyé et dans le nord de leur royaume, comme Saint-Maurice Tétait dans le sud. La reine Berthe y fut inhumée, de même Conrad et Rodolphe III. C'est aussi là que Conrad le Salique se fit couronner roi de Bourgogne en 1033. Uavouerie du couvent revint alors à Tempereur; lesZaehringen Texercèrent en son nom, puis finalement la Savoie, à laquelle Tavouerie fut prise, reprise, et enfin rendue au XIV'n<^ siècle. Autour du couvent se développa la ville qui acquit peu à peu des libertés et franchises.
De l'abbaye de Payerne dépendait Pully, Bassins, puis le prieuré de Baulines ; la donation avait été faite par Conrad, fils de la reine Bertlie, avec la terre de Grandcour. La commune de Baulmes se développa sur ce territoire. Elle avait son plaid général, tenu trois fois l'an, sa justice dont on pouvait appeler au prieuré à Payerne, et ses bonnes coutumes.
Dans la haute vallée de la Sarine fut fondé également un prieuré de Cluny, celui de Roiujemoui, La maison des comtes de
Gruyère et d'autres donateurs lui firent présent d'hommes, de terres et de dimes. Une colonie de moines s'y établit. Des paysans vinrent défricher ce sol, et auprès du couvent se développa le village de Rougemont.
Le prieuré abritait trois moines plus le prieur (Fig. 110).
Après avoir jeté un très vif éclat. Tordre de Cluny commence aussi à décliner. Sa puissance même et son activité politique furent fatales à sa mission religieuse. De nouveaux ordres, fondés à la fin du XI"»<^ et au commencement du XII""' siècle, remirent en honneur l'ascétisme, la vie contemplative, le travail manuel. Saint-Bernard, abbé de Clairvaux (près de Bar-sur-Aube), fonda l'ordre des Cisterciens. Ceux-ci fuient le monde et cherchent à faire leur salut dans la solitude. Ils s'enferment dans les forêts épaisses, y construisent leur monastère et défrichent le sol qui l'entoure. L'étude a peu d'attrait pour eux ; à côté des devoirs religieux, ils pratiquent le travail manuel et surtout l'agriculture. Ce sont les agronomes, les défricheurs, les planteurs par excellence. Ils ont introduit dans nos pays la culture rationnelle du sol, la culture des jardins, des arbres fruitiers, de la vigne.
Fig. 111. — Eglise de Bonmont (Rahn).
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l'apiculture. Leur mission civilisatrice dans ce domaine a été énorme.
LucellCf dans le haut Jura, et Bonmonl, au pied du Jura vaudois, sont des fondations cisterciennes. Bonmont, fondé en 1123 par les sires de Divonne, acquit tout le versant oriental de la Dole et, dans sa plus grande extension, les villages de Clarens, Chéserex, La Rippe, Le Vaud, Volattar et Bogis. L'avouerie appartint d'abord aux sires de Divonne. Au XIII'n« siècle, le couvent réussit à s'en affranchir, mais il dut bientôt reconnaître que la complète liberté avait ses inconvénients, et en 1269, il se plaça de nouveau sous l'avouerie et protection de Simon de Joinville, sire de Gex (Fig. 111).
Une autre importante abbaye de Tordre de Citaux fut celle de Haut-Crêt, fondée en 1134 sur les bords de la haute Broie, dans la contrée d'Oron, par Gui de Meiien, évèque de Lausanne, et dotée d'un domaine comprenant la presque totalité des territoires actuels de Thiolejrres et des Tavernes. Les possessions du couvent augmentèrent avec une incroyable rapidité ; il posséda des granges ou exploitations rurales réparties non seulement dans le voisinage immédiat du couvent, mais dispersées dans des contrées parfois éloignées ; quelques-unes ont donné naissance à des villages. On peut citer Essertes, Peney, Chàtillens, Sullens, Sales, Bouloz, La Dauza, Goay. La plus célèbre était le domaine du Dézaley, qui fut donné au couvent en 1141 et dont la dotation fut confirmée en 1154 par Amédée, évêque de Lausanne. Les frères de Haut-Crêt défrichèrent cette terre inculte et y plantèrent le fameux vignoble auquel leur mémoire est restée attachée. — Un autre couvent du même ordre, la fameuse abbaye de Hauteriuey fondée en 1137, posséda et augmenta à partir de 1169, le beau domaine des Faverges. — Au milieu des forêts du 4orat, sur les bords du Talent, fut installée en 1142 l'abbaye de la 7e/a, appelée plus tard Montheron. Le hameau de ce nom de même que Froideville lui doivent leur origine.
A la même époque (1120), Norbert fondait, non loin de Laon, l'abbaye de chanoines de Prémontré, dont les succursales couvrirent aussitôt l'Europe. Pour y établir leur demeure et exercer leur activité, les Prémontrés choisirent, à l'exemple de leur
patron, des lieux particulièrement déserts, incultes, loin de toute civilisation. En 1126, Ebal II, sire de La Sarra et de Grandson, fonda, sur les bords du Lac de Joux, la fameuse Abbaye qui porte ce nom; douze chanoines y furent installés. Les seigneurs de La Sarra, fondateurs du monastère, en conservèrent Tavouerie. Le couvent était propriétaire de nombreuses granges à Cuarnens, Saint-Saphorin sur Morges, Trévelin, Villars-Luchon, Bellavarda, Lonay, Rueyres. Ces fermes étaient
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FiG. 112. — Cloître de La Lance.
exploitées par des frères servants, dirigés par un des chanoines sous le nom de magister. De Tabbaye du Lac de Joux partirent les religieux qui fondèrent Bellelay, dans le Jura bernois, Humilimont, près Bulle, Fontaine- André, près de Neuchâtel.
Les Chartreux poussèrent plus loin encore le désir de l'isolement, de la solitude, et Taustérité de la règle. Ils font vœu de silence absolu ; ils portent un silice sur la chair ; leur alimentation est composée presque exclusivement de pain et de légumes. Ils vivent en chartre, c'est-à-dire que chacun a sa cellule où il est seul, et son jardin qu'il doit cultiver. Les fameux cloîtres de la Valsainte et de la Part Dieu appartiennent à cet ordre. Dans le Pays de Vaud furent fondés Oujon et la Lance. Oujon fut fondé vers 1150 par le seigneur Louis de Mont, dans un petit vallon du Jura, à vingt minutes au-dessus du village d'Arzier. Dans cette
solitude sauvage, entourés de tous côtés par les sombres forêts de sapins, les moines pratiquaient le jeûne, la prière et le silence. Pour ne pas troubler les méditations des pieux cénobites, les hommes d'Arzier devaient, lorsqu'ils se rendaient dans la forêt avec leurs bêtes, boucher les clochettes des chevaux dans le voisinage du couvent. De la main des fondateurs du couvent, l'avouerie passa finalement à la Savoie. La Lance existait déjà comme dépendance de Fontaine-André. En 1280, elle porte le nom de couvent. En 1318, elle fut cédée aux Chartreux (Fig. 112).
Après les Croisades, les ordres chevaliers firent aussi des fondations pieuses dans notre pays. Les Hospitaliers à Lausanne, l'Ordre de Saint-Jean à Moudon, Orbe, Crausaz, La Chaux près de Cossonay, qui avait appartenu tout d'abord aux Templiers.
Du Grand-St-Bernard dépendaient plusieurs prieurés et hôpitaux ou hospices, à Lausanne, Montpreveyres, Vevey, Bornu, Béttens, Etoy, Bière, Roche, Sermuz K
Parmi les couvents de femmes, le plus connu est celui des cisterciennes de Bellevaux, fondé en 1270 et qui subsista jusqu'à la Réforme. Echissiez, entre Lausanne et PuUy, possédait un couvent de religieuses dominicaines. Rueyres avait un couvent de femmes de l'ordre de Prémontré.
Les couvents et les fondations religieuses ont exercé une
1 En outre, d'autres prieurés et succursales dépendaient directement de couvents étrangers : le prieuré de Lutry, avec sa dépendance de Cossonay, dépendait de Savigny en Lyonnais; Salnt-Sulpice appartenait à Molesmes en Champagne; Grandson relevait de l'abbaye de Chaise-Dieu (Fig. 113).
Perroy se rattachait aussi à Cluny. Burier dépendait de Saint-Michel en Cluse ; Genollier, de Saint-Oyens de Joux (Saint-Claude); Nyon également. Il y avait à Aigle un prieuré de Saint-Maurice. Sont encore mentionnés : Tela (chevaliers de Saint- Jean), Blonay (Cluny), Vufflens-la-Ville (Cluny), Echono à Montricher. ainsi que plusieurs hôpitaux : Jorat, Vuachère.
Fig. 113. — Eglise de St Jean-Baptiste à Grandson.
grande influence sur le développement matériel et moral de notre pays. Leur mission civilisatrice a été bienfaisante. Ils ont développé l'agriculture, mis en valeur des terrains incultes, peuplé de lointaines solitudes ; leurs établissements ont été le point de départ de nombreux bourgs, villages et hameaux. Et, dans le domaine de la pensée, c'est autour de TEglise que s'est concentrée toute la vie intellectuelle du premier moyen âge : beauxarts, lettres et sciences, philosophie, éducation.