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CHAPITRE XII

Le peuple des campagnes.

Le paysan. Les classes de la population. A la fin de répoque romaine. Au moyen âge. Libres et non libres. Caractères du servage : suite, mainmorte, formarlage. — Les taxes, exemple de la terre de Romainmdtier. — Violences exercées contre les paysans. — Affranchissement du se^vage. — L'agriculture, l'industrie et le commerce.

Au pied des collines où s*élève le château féodal, autour des massives constructions formant le monastère, le paysan, l'homme des champs, a construit sa hutte. Il compose la classe inférieure de la société ; c'est le vilain qu'on méprise et qu'on oppresse. Mais le moine et le gentilhomme vivent de lui et par lui. Leur aisance est faite de ses labeurs, et son travail permet à l'un de mener la gaie existence de chevalier, à l'autre de prier en paix dans la solitude des cloîtres.

Cette dénomination générale de « paysan » embrasse une grande variété de personnes de conditions différentes, dont l'occupation commune est la culture de la terre.

La société primitive, au moyen âge, connaissait deux catégories seulement d'individus : l'homme libre et le serf. Non est aniplius nisi liber et serons, disaient les capitulaires de Charle-

magne. Mais à répoquemême de Charlemagne cet axiome n'était plus vrai; des distinctions subtiles divisaient déjà la société.

Bien plus, pendant Tépoque romaine, au III"»® siècle de notre ère déjà, la population rurale était composée d'éléments multiples et variés. Les petits propriétaires s'étaient placés sous la protection des grands, devenus leurs patrons, abdiquant entre leurs mains, par cette recommandation, une partie de leur indépendance. Au-dessous des recommandés venaient les précaristes, qui recevaient d'un plus riche, à titre précaire, pour une durée variable et contre redevance, une terre à utiliser; puis les colons, fermiers libres cultivant le sol et payant redevance au propriétaire ; puis les affranchis, anciens esclaves arrivés à une liberté relative, mais ayant conservé certaines obligations envers leur ancien maître ; puis les esclaves casés ou établis dans des domaines à eux, et qui pouvaient disposer en partie du produit de leur travail, enfin les esclaves proprement dits, travaillant directement pour le maître sous l'ordre de surveillants, esclaves comme eux.

Ces institutions ne se sont pas transmises telles quelles au moyen âge, mais elles ont eu leur influence dans la formation de la nouvelle société créée par l'occupation germanique. Et de fait la population campagnarde se répartit aussi en diverses catégories de personnes dont les droits, les devoirs, les obligations diff*èrent d'une manière assez sensible.

Au haut de l'échelle se place le véritable homme libre, libre de sa personne et de ses biens, c'est-à-dire possédant en toute propriété le sol qu'il cultive, libre de toute obligation envers qui que ce soit, sinon envers l'Etat, c'est-à-dire envers le roi, son mandataire le comte, ou le représentant de celui-ci. Ces obligations étaient judiciaires, militaires, financières. Une fois accomplies, l'homme libre ne connaît aucun maître. Le type le plus parfait de cette catégorie de personnes est fourni par les montagnards de Schwytz qui habitent ce libres dans leur libre héritage ».

Au bas de l'échelle se trouvent les serfs qui ne peuvent disposer librement ni de leur personne ni de leurs terres. Les caractères essentiels du servage se résument en. trois idées : mainmorte, formariage, droit de suite.

Le serf est attaché à la glèbe, il est un des éléments du domaine sur lequel il vit, il ne peut en être séparé par la volonté de son maître, mais il ne peut pas s'en séparer non plus. S'il le tente, le maître exerce sur lui le droit de suite, il peut le poursuivre partout, le reprendre de force, le ramener violemment à sa terre. — Le serf ne peut épouser une femme serve appartenant à un autre seigneur. Dans ce cas, en effet, les enfants suivent la condition de la mère, le maître du mari est privé de cette augmentation de bras. On interdit dès lors le formariage, le mariage en dehors de la seigneurie, et cela sous les peines les plus sévères. — Le serf ne possède rien en propre. S'il vient à mourir sans héritiers directs, le maître a droit à la totalité de son héritage. C'est le droit de mainmorte. S'il y a des héritiers directs, ceux-ci n'entrent en jouissance de la terre que moyennant une redevance payée au seigneur ; on l'appelle relief ou droit de mutation ; elle consiste en une pièce de bétail ou en un vêtement.

Il y avait en outre la taille, impôt en argent prélevé par le seigneur ; mais les serfs n'y étaient pas seuls astreints. Cet impôt était si général, que le mot taille s'applique souvent à l'ensemble des redevances, et le mot taillable à tous ceux qui les payaient.

Entre l'homme parfaitement libre et le serf, l'échelle à parcourir est infinie. L'homme libre descend, se rapproche de la servitude en contractant, pour un motif ou pour un autre, quelqu'une des obligations serviles. Le serf s'élève en s'affranchissant d'une partie des droits onéreux qui pèsent sur lui. Un homme libre, par exemple, mais non propriétaire, s'établit sur une terre de mainmorte. Il conserve sa liberté personnelle et ses biens meubles ; mais il est soumis à la mainmorte pour sa propriété immobilière. Au rebours, un seigneur apporte des adoucissements à ses droits stricts, mainmorte, formariage, suite. Le serf s'élève, par là même, au-dessus d'autres moins favorisés. De là, grande variété des conditions : serfs tout court, serfs fiscaux, serfs de l'église, censitaires, colons, coUiberts. Les termes n'ont pas la même valeur suivant les époques et suivant les localités. Mais tous indiquent une condition intermédiaire entre la servitude absolue et la liberté sans réserve.

Chacun de ces hommes est tenu, envers son seigneur, à une série de prestations en argent, en denrées, en journées de travail ; prestations dont la nature et Timportance varient à Tinfini : dîmes, censés, corvées. Un exemple concret fera comprendre la nature et Timportance de ces redevances. Nous le choisissons dans la terre de Romainmôtier dont les hommes occupaient, au point de vue social, une position intermédiaire entre les plus misérables et les plus favorisés.

Les hommes de la terre de Romainmôtier sont déclarés libres ; il faut entendre par là une liberté personnelle et très relative. Si un homme veut abandonner la terre, et a qu'il soit franc de dettes et d'autres obligations », le prieur doit lui en accorder l'autorisation et le faire conduire, lui et ses biens meubles, « un jour et une nuit »; ses immeubles restent acquis à l'Eglise. Ainsi ce's hommes ne sont pas soumis au droit de suite.

Le formariage leur est par contre interdit. Celui qui s'unit par mariage à une personne de condition non libre (et par conséquent serve d'un autre seigneur) doit quitter la terre et perdre ses biens.

Quant à la mainmorte, elle existe sans conteste. Le seigneur entre en possession des biens meubles et immeubles de celui qui meurt sans héritiers directs. Cependant, ce droit subit ici un adoucissement notable. Le plus proche parent de celui qui meurt sans héritier direct a le droit de racheter les biens du défunt, que le seigneur doit lui abandonner à un prix inférieur d'un tiers à leur valeur. Une redevance est due au prieur à la mort du chef de famille, droit de relief appelé ici aiimônerie.

Les charges qui incombaient, en outre, aux habitants de la terre étaient les suivantes :

Les aideSy ou subsides extraordinaires dus au seigneur dans certains cas spéciaux ; — une censé seigneuriale modique sur les terres en rapport ; — la dime sur le blé, les légumes, le vin, les pailles, le chanvre, une partie de la laine ; — la gerbe de moisson, soit une demi-coupe de froment pour chaque homme marié ou veuf, et une demi-coupe d'avoine pour chaque femme mariée ou veuve ; — un bichet (demi-coupe) de froment à payer par frêste (soit par maison ayant toit à deux pentes), pour

Y aumônier du couvent et autant pour la maréchallerie ' ; — un chapon par maison ; — une coupe de vin pour chaque muids vendu au cabaret : droit de forage ; — les vendes, droit à percevoir sur toute pièce de bétail vendu au marché : pour un cheval, quatre deniers ; pour un cabri, mouton ou agneau, une obole ; — les corvées : chaque charrue doit trois corvées de labourage, chaque attelage doit le charriage de quatre tonneaux de vin du seigneur depuis Bursins , chaque attelage doit le transport des matériaux pour les édifices et l'église du seigneur, plus le transport d'un char de fagots ; chaque feu, sans attelage, doit une corvée de cognée dans les bois, une journée de bêche dans les jardins du seigneur, une journée de faux, ou de faneurs, ou de transport de foin dans les prés du seigneur voisins de chaque village ; —les banalités ou monopoles : le four, le moulin, le battoir et la scie, la foule ; interdiction à qui que ce soit de cuire son pain, de moudre et de battre son blé, de teindre ses étoffes hors des établissements du seigneur.

Il faut ajouter la censé des Clées,due au seigneur du château, pour la garde, soit une coupe de froment, deux coupes d*avoine, un chapon et six deniers pour chaque maison ayant frêste.

Cet exemple, pris dans la moyenne, peut servir de type. Du plus au moins, tout campagnard était soumis à des redevances analogues. Comment supporte-t-il ces charges multiples? Mal, assurément. Lorsqu'il se plaint, dans les actes authentiques, c'est presque toujours dans le but d'obtenir un dégrèvement ou une décharge ; il exagère son état misérable. Mais l'empressement qu'il mit, lors de la Révolution française, à racheter ces redevances dites féodales, montre combien elles pesaient durement sur les campagnes.

Il faut ajouter, pour bien comprendre la situation du campagnard, que le moyen âge fut une époque de violence, de troubles, d'insécurité, de guerres publiques et particulières, de rapines inouïes.

Adalbert de Grandson, de son château fort de Ferreyres, rançonnait, au XI"^« siècle, les hommes de cette localité appartenant à Romainmôtier. A Tun, nommé Henri, Adalbert a

* Voir plus haut.

enlevé 100 sols ; à un autre, Constantin, aussi 100 sols ; à Durannus, 50 sols et un char de vin valant 4 livres ; à Bonfils, deux chars de vin valant 8 livres ; à un autre Bonfils, deux bœufs, une vache et deux meules valant 13 sols.

Un autre exemple. En 1226, Aymon, seigneur de Montagny près Payerne, fit invasion sur les terres du chapitre de Lausanne à Granges et à Sassel et pilla complètement les habitants. Les hommes, convoqués par Tévêque, durent déclarer le montant de leurs pertes. Trente-deux chefs de famille comparurent à cette enquête et indiquèrent la valeur de leurs pertes qui s'élevaient à la somme de 160 livres, de 30 muids de froment à Granges et de 3 muids à Sassel. Le paysan était sans cesse en butte à de pareilles vexations.

Le servage proprement dit se maintint dans notre pays jusqu'au XIII'"^ et au XIV"»*^ siècle. Au XV'"^ siècle, il constituait une exception. En 1464, les serfs du prieuré de Lulry représentent à leur seigneur a avec humble supplication, qu'ils demeuraient seuls de condition serve, assujettis à la mainmorte, au milieu de leurs voisins affranchis; que cet état de servitude leur apportait à la fois un grand préjudice et beaucoup de honte ; qu'ils étaient méprisés de leurs voisins, au point qu'ils avaient peine à marier leurs filles et à se marier eux-mêmes, et que, pour ces raisons et pour Tamour de Dieu, ils le suppliaient de vouloir les affranchir, eux et leurs biens ». Le seigneur accorda la demande, a Pour toutes ces considérations, dit-il, nous afi'ranchissons les susdits hommes de tout joug de servitude, de taille et de mainmorte », cela moyennant une série de prestations financières dont la liste est assez longue.

La taille à miséricorde persista sur certains points de notre territoii'e jusqu'au XY^^ siècle. Les gens de Froideville, sujets de Tabbaye de Montherond, y étaient soumis, aussi leur condition était malheureuse. Ils se rachetèrent de cette taille, le 16 mars 1455, pour 45 florins d'or. Les hommes de Vallorbes, relevant de Romainmôtier étaient soumis pour leurs terres à la taille à miséricorde. Aussi la population était clairsemée et misérable ; quatorze chefs de famille la composaient. En 1403, le prieur de Romainmôtier et son chapitre affranchirent les hommes de Val-

lorbes de toute servitude taillable, contre une somme de 40 francs de bon or et une redevance annuelle de 20 livres. Les gens de Montcherand se rachetèrent également, en 1369, de la taille à miséricorde qu'ils devaient à Fabbaye de Payerne.

On le voit, même dans les circonstances les plus défavorables, le paysan luttait avec une louable persévérance et une rare ténacité pour sortir de sa condition inférieure. Sa position va ainsi s'améliorant, et le manant taillable et corvéable deviendra, avec le temps, le citoyen moderne.

L'agriculture était l'occupation essentielle, pour ne pas dire unique, du peuple des campagnes. A part les pommes de terre, le maïs et quelques fruits, on cultivait les mêmes produits qu'au XIX"»® siècle. Les denrées qui sont mentionnées dans les redevances à percevoir sont le blé, Torge, l'avoine, le seigle. Les légumes n'ont pas changé dans le cours des âges. Les champs cultivés devaient tenir une moins grande place qu'aujourd'hui. Le pâturage dominait toujours. Le blé était relativement cher et rare, et, en l'absence de voies de communications rapides, chaque contrée devait se suffire à elle-même. De là des famines fréquentes. — Comme plantes industrielles, le chanvre et le lin sont souvent mentionnés. — La vigne avait pris pied sur les bords du Léman. — Que penser des redevances en cumin et en poivre? Faut-il supposer que l'on donnait le nom de poivre à un produit indigène?

L'élevage du bétail et l'industrie alpestre ont prospéré de tout temps chez nous. Le gros bétail était plus rare. Le petit bétail prédominait.

L'élevage du porc était facilité par le parcours dans les forêts de chêne. Les bacons ou morceaux de lard reviennent souvent dans les comptes de redevance. Il faut en conclure que l'élevage du porc était général. L'élevage des oiseaux de basse-cour était aussi plus répandu. Les abeilles étaient nombreuses, et la cire fort recherchée.

Le commerce ne se développa que tard. La plupart des produits se consommaient sur place. Les vins vaudois ne s'exportaient pas encbre, ou tout au plus chez les proches voisins. L'industrie toute locale ne pouvait rien fournir à l'exportation.

Le commerce de transit était un peu plus intense, le Pays de Vaud se trouvant sur quelques-unes des grandes voies commerciales de répoque. De Pâques 1269 à fin février 1270, il passa au péage de Villeneuve deux mille huit cent treize ballots de drap et toile, soit français, soit lombards. Le commerce de la banque était entre les mains des Juifs ou des Lombards ; tout prêt d'argent s'appelait usure, et l'usurier était méprisé.

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