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CHAPITRE XIV

La vie intellectuelle.

La littérature : à l'époque romaine ; sous les Mérovingiens ; sous les Carolingiens ; grande pauvreté littéraire. Chronique de Marius. — Les couvents. — Henri de Hautcrét. — Cuno d'Estavayer. — Le miroir du monde. — Fierabras. — Catherine de Saulx. — Oton de Grandson. — Martin Le Franc. — Les beaux-arts : l'architecture, la peinture et sculpture. — L'architecture romane : Romainmôtier, Grandson, Payerne, St-Sulpice. — L'architecture gothique : Bonmont, la cathédrale de Lausanne, St-François, Moudon.

UHelvétie romaine avait eu des poètes, des orateurs, des grammairiens et des rhéteurs. Avec Tinvasion barbare, toute vie intellectuelle disparaît*. Le premier royaume de Bourgogne n'a pas manqué d'un certain mérite littéraire. Mais notre pays n'a fourni aucun homme de la taille d'Avitus ou de Sidoine Apollinaire. L'obscurité est complète jusqu'au jour où Marius, évêque d'Avenches, s'avisa d'écrire une chronique des événements contemporains. Cette chronique est précieuse. C'est une des très rares sources auxquelles peuvent recourir les historiens de cette époque. Elle n'a aucun mérite littéraire. Marius est un prêtre qui sait écrire. Il relate, sans autre commentaire, les choses qu'il voit ou qu'il entend.

Après lui, l'obscurité se fait plus profonde encore. Tandis que, dans la Suisse allemande, l'abbaye de Saint-Gall et son école jettent un vif éclat littéraire, les cloîtres du Pays de Vaud n'ont pas grandement mérité de la civilisation par une vie intellectuelle très intense. Leur mission civilisatrice s'est exercée plutôt dans le domaine de la culture des terres et de l'amélioration du sol. Il serait injuste cependant de porter un jugement trop absolu. L'abbé de Cluny, Saint-Mayeul, séjourna beaucoup

* Virgile Rosscl, Histoire UUéraire de la Suisse romande. Ph. Godet, Histoire littéraire de ta Suisse française. Rahn, Geschichte der bildenden Kûnste in der Schweitz. Méni. et Docum.y T. IV, VI, VIII, XIII, XXI. Nombreux articles dans tous les périodiques déjà cités ; voir, à ce sujet, le Repertorium de Brandstetler, p. 269 à 305.

à Payerne. Son successeur, Odilon, réside tantôt à Payerne, tantôt à Romainmôtier. Or c'étaient des prélats distingués, des savants pour leur époque et des hommes d'une haute culture intellectuelle. Ils durent avoir quelque influence sur leurs compagnons. Il est impossible çn tous cas de les supposer entourés seulement d'ignorants et d'illettrés. Un autre abbé, Henri de Hautcrêiy composa des homélies qui nous sont parvenues. Amédée de Lausanne (mort en 1159) en a composé également. Le prévôt Cuno d'Estavayer rédigea, entre 1228 et 1242, le cartulaire de Notre-Dame de Lausanne. C'est là toute notre production littéraire jusqu'au XIV™<^ siècle.

Au XIV»ne siècle, un chapelain de la Sarraz écrivit ou plutôt copia le Miroir du Monde d'après un ouvrage français de la même époque. Cette œuvre est pleine de hautes et belles pensées, mais son mérite philosophique appartient à l'auteur et non au copiste.

Au XVn»e siècle, nous eûmes un jurisconsulte et un conteur, Jean de Bagnyon, de Lausanne. Sa principale œuvre est le roman de Fierabras, vaste compilation de récits et de légendes relatives à Charlemagne, écrit en une prose lourde et maladroite. L'auteur s'en excuse : « Si la plume a mal écrit, le cœur ne pensait qu'à bien dire y>. A la veille de la Réforme (1507), une religieuse d'Orbe écrivit la vie de très haute, très puissante et très illustre dame Madame Loyse de Savoie. L'auteur est Catherine de Saulx, Voilà tout ce que notre pays a produit de prosateurs avant la Réforme. C'est peu, il faut bien en convenir.

La poésie est représentée au XIV»"^ siècle par Othon de Grandson. Chaucer l'appelle la fleur des poètes de France. L'histoire mouvementée du chevalier et sa fin tragique ont fait oublier le poète. Les poésies retrouvées et publiées par M. A. Piaget justifient, dans une large mesure, le jugement de l'auteur anglais. Nous reviendrons en son temps sur la personne du vaillant chevalier.

Quant au poète, on voudrait pouvoir tout citer de ses vers empreints de tant de grâce et de sentiment. Nous nous contenterons de deux exemples. Le premier est tiré d'une ballade :

Doulce durté, ma tresmortel amye,

Mon bien, mon mal, ma maistresse, ma joye,

Mon tout, ma tresdouice ennemye.

Ma balade humblement vous envoyé

Vous supplier qu'il vous plaise que soye

De ma douleur par vous réconforté.

Qu'ainsi m'aist Dieux, mon bien et ma cherté.

Nulle que vous n'a sur moy le pouoir

De moy guérir, car )e suis ahurté

Et pour cela me tiens vestu de noir.

Nous choisirons Tautre dans une épître adressée par le poète à sa dame le jour de Tan :

Joye, santé, paix et honnour Bon an, bonne nuit et bon jour, Bonne aventure et bonne estraine, Ma belle dame souveraine, Et (en) toute parfaicte plaisance, Vous doint Dieux qui en a puissance Et vous octroit, ma douce dame, Aise de corps et salut d'âme.

Un autre auteur lyrique, Martin le Franc, ne nous appartient qu'à moitié. Il était natif de Normandie, mais fut chanoine et prévôt de l'Eglise de Lausanne. Il a composé le Champion des Dames et YEstrifde Fortune et de Vertu. Le premier fait l'apologie du sexe faible, le second est une dissertation allégorique et philosophique écrite en prose et en vers.

On peut donc dire en résumé que la vie littéraire fut pauvre, très pauvre dans le Pays de Vaud au moyen âge. On en pourrait dire autant des autres arts.

Dans les collections d'antiquités, certains objets usuels, armes, ustensiles, ceinturons, agrafes, articles de parure prouvent chez les Burgondes aussi bien que chez les Francs un certain goût et la recherche du beau; les manifestations esthétiques ne sont pas supérieures cependant à celles de l'âge du bronze. Dès lors, l'art n'a que peu progressé. C'est dans l'architecture et notamment dans l'architecture religieuse qu'il faut rechercher l'expression du sentiment esthétique au moyen âge.

La première église, construite par Saint-Maire à la Cité de Lausanne, dut être un bâtiment simple et modeste. De même les premières chapelles de nos couvents. Mais peu à peu les temples prennent des proportions plus vastes et sont construits suivant les règles d'une architecture savante. On employa

d*abord le style roman qui régna jusqu'à la fin du XII"»^ siècle. A partir de cette époque, on construisit en style gothique.

Le style roman est caractérisé par des formes plus trapues et plus massives. Les voûtes, les portes et les fenêtres sont construites en plein cintre. A la fin du XII'"^ siècle apparaît le style gothique. Les voûtes et les fenêtres sont construites en ogive. Les pilliers massifs sont remplacés par des colonnettes légères, des arcs-boutants appuient les murs de la nef centrale. On fait des ouvertures beaucoup plus larges et plus hautes, on les multiplie. Il y a plus d'air, plus de lumière, plus d'élégance aussi.

Malgré la grande diversité d'exécution, la disposition originelle de l'église est toujours la même. Le plan de l'édifice rappelle la croix. La branche principale est formée par la nef rectangulaire ; l'autre branche est le transept qui la coupe à angle droit. La tête de la croix est le chœur où se tiennent les prêtres et l'évêque. 11 est souvent surhaussé, et, dessous, on a creusé une chapelle ou cachette souterraine, la crypte. Il est parfois carré ; souvent arrondi à son extrémité et recouvert d'une rotonde voûtée, ïabside. Au pied de la croix, face au chœur, se trouve le portail principal, flanqué d'une ou deux tours. Des deux côtés de la nef principale, sont les nefs latérales, plus basses et plus étroites, les bas côtés. Des portails latéraux donnent accès dans l'église. Ce plan primitif reste toujours le même dans ses grandes lignes. Les agréments et surcharges qu'on peut y ajouter ne le modifient pas d'une façon essentielle.

Dans le Pays de Vaud, la plus ancienne église romane est celle de Romainmôtier dont plusieurs parties sont antérieures au XI™»' siècle. La grande nef fut probablement à Torigine recouverte simplement d'un plafond en bois. La voûte actuelle est du XIII'"'' siècle. Puis est venue l'église de Saint-Jean-Baptiste, à Grandson. Enfin, celle de Payerne, d'un beau style roman, compte parm4 les plus remarquables monuments de la Suisse. Il convient d'y ajouter la charmante petite église romane de Saint'Sulpice, restaurée aujourd'hui dans des conditions fort heureuses. (Fig. 115.)

L'ordre de Cluny nous a légué des églises romanes. Avec les Cisterciens, le style gothique fait son apparition. La plus

ancienne est Téglise de Bonmont, très simple d'aspect, mais dont les heureuses proportions forment un tout bien harmonique. La cathédrale de Lausanne, inaugurée en 1275, compte parmi les meilleurs spécimens du style gothique ; la tour, découpée à jour comme une dentelle de pierre ; le chœur très vaste, comme dans plusieurs églises de France ; la rosace placée à l'extrémité sud du transept ; le portail principal et le portail des apôtres comptent parmi nos chefs-d'œuvre architecturaux. L'église de Saint- François, à Lausanne également, en partie remaniée au XV'»« siècle, date dans son essence du XIII""" siècle ; le clocher datait du XVI'"* , il a été restauré partiellement en 1898. Il est remarquable par la masse puissante de ses contreforts. L'église de Saint- Etienne, à Moudon, par sa disposition intérieure, rappelle en petit la cathédrale de Lausanne.

La sculpture a marché de pair avec l'architecture. L'art du statuaire s'est manifesté dans la décoration des chœurs, des portails, des chapelles latérales, des tombes. Les feuillages de pierre sont parfois d'une merveilleuse légèreté. Des animaux fantastiques décorent les gargouilles ou gouttières ; les figures des saints ornent les portiques ou les niches creusées à l'intérieur des murailles.

La peinture s'est développée également au service de la religion. Les grandes parois des églises romanes étaient décorées de peintures diverses que le temps n'a guère respectées. Avec l'architecture gothique, les baies se multiplient, et le jour trop cru est tamisé par des vitraux aux vives couleurs.

C'est dans les églises et cathédrales que s'est surtout manifestée la pensée du moyen âge et ses aspirations artistiques. Là aussi, au milieu des agitations d'une époque troublée, on trouve la paix et la tranquillité. A l'ombre de ces voûtes, le serf oublie un instant sa dure condition ; le chevalier, les grands coups d'estoc et de taille; le fugitif même y trouve un instant de répit: l'enceinte sacrée le protège contre la vengeance de ceux qui le poursuivent.

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