CHAPITRE XVI
Les successeurs du Petit Charlemagne.
Philippe de Savoie. — Lutte avec la maison de Habsbourg. — Amédée V comte de Savoie (1285-1323) et Louis baron de Vaud (1285-1302). — La Savoie redevient conquérante. Prise de Nyon et ruine des sires de Prangins. — Louis U, baron de Vaud (1302-1349). La noblesse vaudoise verse son sang pour la Savoie. — • Les villes affermissent leurs libertés. — Retour de la baronnie de Vaud à la Savoie. — Amédée VI le a comte vert ». Amédée VII le a comte rouge ». Aventures au delà des monts. Progrès des libertés communales. — Amédée VIII (1391-1439). Bonne de Bourbon régente. Olon de Grandson. Sa fin tragique. La Savoie s'empare de ses biens. — Fin des sires de Cossonay. — Amédée VIII duc de Savoie (1416). — Troubles dans l'église. Les conciles de Constance et de Bâle. — Retraite d'Amédée VIII à Ripaille. — Il devient pape sous le nom de Félix V. Concile de Lausanne. Abdication de Félix V. Sa mort.
Sous les successeurs du comte Pierre, Tabsorption du Pays de Vaud continue à travers des vicissitudes diverses ; la Savoie y étend et y consolide sa domination et brise toute velléité de résistance.
Philippe, frère de Pierre, lui succéda ; il fut, comme lui, comte
de Savoie et seigneur de Vaud (1268-1285). L'histoire de son règne est remplie par les luttes qu'il eut à soutenir contre la maison de Habsbourg. C'était au moment où Rodolphe venait d'être élu empereur. Rodolphe réussit à ramener un peu d'ordre en Allemagne, à faire respecter l'autorité impériale. Mais il profita de sa situation pour augmenter la puissance de sa famille. Il vainquit le roi Ottokar de Bohême et attribua à ses fils les fiefs
FiG. 123. — Château de Glérolles.
impériaux de l'Autriche et de la Sty rie ; il fonda ainsi la puissance de sa maison sur les bords du Danube.
Cependant il ne perdait pas de vue l'Helvétie allemande et la Transjurane.
Pour contrebalancer l'influence de la Savoie dans ces contrées, il s'appuya sur le prince évêque de Lausanne, le seul dynaste qui, dans le Pays de Vaud, eût conservé quelque autonomie vis-à-vis des comtes. Rodolphe lui témoigna une bienveillance toute spéciale en assistant à la consécration de la cathédrale de Lausanne.
L'antique église avait été détruite en 1235 par un incendie. Jean de Cossonay la fit rebâtir et le pape lui-même vint bénir la
nouvelle cathédrale. La cérémonie eut lieu le 19 octobre 1275 avec une solennité exceptionnelle. Le pape, accompagné de sept cardinaux, de dix-sept évéques, d'une foule d'abbés et de religieux, s'y montra avec l'empereur, sa famille et sa suite, sept ducs ou princes régnants, quinze comtes, une foule de barons et de nobles*. Les fêtes furent particulièrement brillantes. Les princes laïques comme les princes ecclésiastiques déployèrent un faste inouï. On remarqua l'absence des princes de Savoie.
Mais tôt après, Philippe apparaît. Il réussit à exciter les bourgeois de Lausanne contre leur seigneur, à provoquer dans la Franche-Comté une levée de boucliers contre l'empereur et son partisan, l'évèque de Bàle. Rodolphe accourut d'Autriche, où il venait d'établir solidement sa puissance, réduisit la Franche- Comté et dirigea ses armes contre Philippe. Il s'empara de Fribourg, Laupen, Guminen, puis de Morat, et vint assiéger Payerne. La ville fit une longue et héroïque résistance. Elle allait succomber quand un arbitrage mit fin à la lutte. Le comte cédait à l'empereur Morat, Guminen, l'avouerie de Payerne' (27 décembre 1283). C'était un échec pour la Savoie qui se trouvait ainsi considérablement diminuée du côté du nord.
Philippe mourut sans enfants (1285). Ses trois neveux, seuls héritiers mâles de la famille, se partagèrent son héritage. Philippe reçut le Piémont ; Amédée V devint comte de Savoie et reçut l'hommage des grands feudataires du Pays de Vaud. Avec les autres fiefs et villes de ce pays, fut constituée la baronnie de Vaud qui fut attribuée au cadet, Louis *.
La mort de Rodolphe de Habsbourg (1291) permit à la Savoie de relever la tête. Elle recommença la guerre dans le nord, tandis que dans le sud elle écrasait un partisan des Habsbourg. L'antique maison de Prangins avait eu des démêlés avec les
* A celle occasion, furent renfermées dans le grand autel les reliques suivanlcs : un morceau du bois de la croix du Seigneur ; des cheveux de la bienheureuse Vierge Marie ; un morceau de la côle de la bienheureuse Maric-Magdelaine ; un morceau de la côte du bienheureux Saint-Laurent ; un morceau du sépulcre du Seigneur ; un morceau du sépulcre de la Sainte-Vierge ; un morceau de la sainte croche, etc.
* Après diverses vicissitudes, elle fit définitivement retour à la Savoie en 13U.
' La baronnie de Vaud comprenait, dans sa plus grande extension : Moudon, Morat, Slontagny-les-Monts, Romont, Rue,Yverdon, Cudrefln, Sainte-Croix, Les Clées, Cossonay, Morges, Nyon, Grandcour, Corbiéres, Estavayer, Surpierre, Payerne.
comtes de Savoie. Aymon de Prangins, seigneur de Nyon, était intervenu dans les querelles de famille de la Savoie ; Jean de Prangins avait embrassé le parti de Rodolphe de Habsbourg. Les deux frères, Aniédée et Louis, leur déclarèrent la guerre. Les châteaux de Mont et de Prangins, la forteresse de Nyon furent pris. La famille de Prangins fut dépossédée de tous ses biens (1293). Nyon reçut d'Amédée V les franchises de Moudon. Les fiefs de la maison de Prangins échurent à Louis.
FiG. 124. — Château d'Ouchy.
Les cinquante années qui suivirent comptent parmi les plus mouvementées de l'histoire de l'empire et parmi les plus glorieuses de l'histoire de la Suisse. C'est l'époque où Albert d'Autriche triomphe de son rival, Adolphe de Nassau, et fait reconnaître son autorité en Allemagne et en Helvétie. C'est ensuite, pour la jeune Suisse, l'époque glorieuse de Morgarten et la fondation de l'ancienne Confédération.
L'histoire vaudoise contraste étrangement avec ces pages héroïques.
Alors que les démocraties de la Suisse allemande, par un patient effort, arrivent à l'autonomie, la noblesse du Pays de Vaud s'épuise en luttes stériles, ou bien elle prend parti parmi les adversaires des Suisses, ou bien encore elle s'en va prodiguer
sur de lointains champs de bataille un sang généreux et une valeur inutile.
Cest à cela que se résume l'histoire du pays jusqu'à la mort de Louis h% baron de Vaud, puis sous son fils, Louis II (1302- 1349). Pendant ce temps régnent parallèlement en Savoie Amédée V (1285-1323), Edouard (1323-1329), Aymon (1329-1343) et Amédée VI (1343-1383).
Les luttes locales éclatent déjà sous Louis /«•'. La noblesse vaudoise avait mille griefs contre le baron de ^ Vaud; elle lui reprochait des injustices de toute nature, des violences, des abus de pouvoir. L'évêque de Lausanne, les sires d'Aubonne, de Cossonay, de Grandson, de Champvent, d'Estavayer, de La Sarra, prirent les armes contre lui. Un arbitrage termina la querelle en 1297. Le baron de Vaud s'engagea à respecter les droits des seigneurs et des villes et indemnisa l'évêque.
On vit aussi la noblesse du Pays de Vaud dans les rangs des adversaires de Berne. Le baron Louis l'entraîna dans la guerre contre cette ville que la Savoie avait comptée autrefois parmi ses plus Mêles alliées. Mais les Bernois triomphèrent sur le champ de bataille du Dornbùhl (2 mars 1298).
Quarante ans plus tard, la noblesse romande se coalisait de nouveau contre Berne ; l'évêque de Lausanne, les comtes de Neuchàtel et de Valangin, le comte de Gruyère entrèrent dans la ligue. Cette fois-ci, le baron de Vaud, Louis II, refusa d'y prendre part. Il s'offrit même comme médiateur et envoya dans ce but son fils Jean auprès des nobles. N'ayant pas abouti, le jeune homme allait se retirer, lorsque, nous disent les chroniqueurs, les chevaliers l'engagèrent à rester avec eux, à prendre part à la bataille, puis, sur son refus, saisirent son coursier par la bride et l'empêchèrent de partir. Le lendemain, soit le 21 juin 1339, la noblesse fut vaincue, Jean de Vaud fut tué, et avec lui Gérard de Valangin, trois Gruyère, le sire d'Estavayer, et plusieurs autres.
Les Vaudois se distinguèrent dans les batailles au delà des monts. D'interminables querelles intestines divisaient la maison de Savoie depuis la mort du comte Pierre. La fille de ce dernier, Béatrice, avait épousé le dauphin du Viennois, et
celui-ci se prétendait lésé dans le partage. Il soutenait ses prétentions, les armes à la main, contre le baron de Vaud et le comte de Savoie ; il en résulta une guerre de dévastation et de pillage, remplie d'escarmouches, de sièges, de massacres. Les troupes vaudoises y prirent une part active. Les détails importent peu el nous ne voulons pas les relater ici. Il en est un cependant qui mérite une mention. Les troupes vaudoises prirent part, en 1321, au siège de Corbières en Bugey ; la liste des contingents envoyés à cette occasion nous a été conservée ; elle nous montre quels étaient les effectifs des milices appelées à la chevauchée. La chàtellenie de Moudon fournit 556 hommes, Romont 500, Rue 300, Les Clées 256, Yverdon 562, Morges 337, Mont 114, Nyon et Prangins 280, Bonmont 300, Payerne 60, Morat 42, Chàlel-St-Denis 56, La Tour de Peilz 37.
Avant de succomber à Laupen, Jean de Vaud s'était signalé par sa bravoure dans les guerres de Savoie. Louis II, son père, 125 — Ai le
prit part, avec plusieurs gentilshommes, ses vassaux, à la guerre de cent ans. Il combattait dans les rangs français à la bataille de Crécy (1346) et soutint avec ses hommes d'armes la retraite de l'armée en déroute.
Ces grands coups d'épée importaient peu à la patrie vaudoise. Par contre, les successeurs du comte Pierre furent animés comme lui d'intentions bienveillantes envers le peuple. Louis T*»" fonda Morges (1286-1287) ; Amédée V confirma les franchises de Moudon (1285); il accorda, nous l'avons vu, des franchises analogues à Nyon (1293) ; il accorda aux bourgeois d'Aigle les franchises de Villeneuve (18 mai 1314); le comte Aymon confirma les libertés de Payerne (16 février 1336). Mais Louis II surtout montra une grande bienveillance envers ses sujets ; il confirma les franchises d'Yverdon (1328), de Romont (1328). L'exemple du souverain était contagieux. Le prieuré de Romainmôtier concéda aux habitants d'Apples un plaid général fixant les droits réciproques du couvent et de ses sujets (1327-1355). Humbert de Billens accorda à ses sujets de Palézieux, Ecotaux, Maracon une
charte remarquable (1344). Humbert d'Allaman, seigneur d'Aubonne, accorda aux habitants de Coppet des franchises semblables à celles de Moudon (1347). Ainsi pendant que les paladins frappaient d'estoc et de taille, les peuples maintenaient et affermissaient leurs libertés et leurs droits.
Louis II mourut sans enfants mâles. La baronnie de Vaud fut de nouveau réunie à la Savoie, sous Amédée VI (1359-1383) appelé le a comte vert y>K Ce jeune prince, à peine sorti de Tenfance, s'était déjà distingué à la guerre et dans les tournois. Il épousa Bonne de Bourbon, cousine du roi de France, Jean le Bon. L'empereur d'Allemagne, Charles IV de Luxembourg, lui accorda le titre de vicaire impérial, c'est-à-dire de représentant de l'empereur dans les trois évêchés de Sion, de Genève et de Lausanne. Son successeur fut son fils Amédée VII (1383-1391), surnommé le « comte rouge ».
Le règne de ces deux princes est aussi rempli de hauts faits d'armes, de grands coups d'épée, distribués sur tous les champs de bataille, au près et au loin. Ces prouesses n'ont guère influé sur les destinées de la patrie. Il n'est point nécessaire d'y insister longuement. Les Vaudois durent fournir à leur seigneur des troupes pour faire la guerre en Valais. Ici les évêques étaient en lutte continuelle avec leurs sujets. Les comtes de Savoie intervinrent en faveur des évêques. Le Valais fut mis à feu et à sang (1352) et les Valaisans écrasés. Ils relevèrent la tête à l'avènement d'Amédée VII et chassèrent leur évêque. Les Savoyards envahirent de nouveau le Valais, vainquirent les Valaisans à Ardon. La ville de Sion fut prise après une héroïque résistance et horriblement saccagée. Les Valaisans acceptèrent les dures conditions de la paix (21 août 1384). Enfin la Savoie intervint une troisième fois en faveur de l'évêque Humbert de Billens contre un évêque schismatique. Après une nouvelle guerre, Amédée rétablit de force l'évêque Humbert.
Les troupes du Pays de Vaud avaient, dans toutes ces expéditions, formé le noyau des forces savoyardes. Un trait indique
• Amédée, né à Chambéry le 4 janvier 1334, portait le litre de comte de Savoie depuis 1343.
leur vaillance. A l'attaque de Sion, les troupes valaisannes firent une fort belle résistance. Le combat durait depuis le matin, et Ton parlait de faire sonner la retraite. Alors Humbert de Colombier, bailli de Vaud, court auprès des soldats de Vaud et de Fribourg; il leur dit que la ville est prise de l'autre côté, qu'ils doivent se hâter s'ils veulent avoir une part du butin. Aussitôt
FiG. 126. — La Tour de Peilz.
les Vaudois et les Fribourgeois s'élancent sur la muraille et emportent la position.
Ces guerres locales ne suffisaient point aux instincts belliqueux des Savoyards. Nous les trouvons mêlés aux guerres européennes. Amédée VI combattit, et plusieurs barons vaudois avec lui, pour son cousin, le roi de France, contre les troupes anglaises. En 1359, il fait la guerre en Italie, et réunit le Piémont à ses Etats. En 1366 et 1367, nous trouvons Amédée VI et toute
la noblesse vaudoise en Turquie, où elle se bat pour l'empereur, Jean Paléologue, parent du comte de Savoie. A peine de retour dans leur pays, le comte et ses chevaliers rentrent en campagne. Cette fois c'est contre le Milanais Galéas de Visconti. Puis ce fut à Naples. Un compétiteur, Charles de Duras, disputait ici la couronne à Louis d'Anjou, soutenu par la France. l?ne armée fut rassemblée contre lui. Dçux mille lances des Etats de Savoie, sous la conduite d'Amédée VI, prirent part à l'expédition. C'est en Italie que le « comte vert » mourut de la peste.
Amédée VII avait hérité de l'humeur belliqueuse de son père. Il courut des aventures dans la guerre contre les communes de Flandre.
Pour honorer la valeur guerrière et l'exciter encore, Amédée VI avait fondé l'ordre du Collier, appelé plus tard ordre de VAnnonciade, On n'y admit que quinze chevaliers, parmi eux un Vaudois, Guillaume de Grandson-Sainte-Croix.
Dans le Pays de Vaud, les libertés municipales continuèrent à prospérer pendant la seconde moitié du XIV™« siècle. Cela est d'autant plus remarquable que, presque partout en Europe, un mouvement de réaction se produisait contre les libertés populaires. Dans l'Helvétie allemande, Léopold et la noblesse tentent un dernier effort pour écraser les ligues suisses et faire rentrer les Waldstaetten sous la domination autrichienne. Les victoires de Sempach (1386) et de Naefels (1388) mirent à néant ces tentatives. Moins heureuses étaient la ligue de Souabe et la ligue du Rhin. Elles succombèrent sur les champs de bataille de Dôffingen et de Worms. En Flandre, les comtes et la noblesse faisaient aux villes une guerre sans merci. En France, la bourgeoisie de Paris était persécutée par le roi ; Nîmes, Montpellier, Rouen furent honiblement maltraitées.
Rien de pareil chez nous. Les comtes, à leur avènement, confirment les chartes de leurs villes, ou les renouvellent quand un incendie les a détruites. Vevey reçut d'Amédée VI une charte en 1370, la Tour-de-Peilz en 1378. Les habitants du bourg des Clées purent se racheter, moyennant une somme de cent florins d'or, de tous péages, gabelles et tributs à eux réclamés (1371). Echallens reçut de Gérard de Montfaucon et de
Jaquette de Grandson, sa femme, une lettre de franchises (1351). Guillaume, abbé de Saint-Claude, accorda à ses gens de Saint- Cergues des libertés étendues (1357).
Ce n'est pas à dire que les sujets fussent dispensés, vis-à-vis de leur seigneur, des prestations habituelles, ordinaires et même extraordinaires. En 1365, la ville de Moudon doit faire au comte Amédée VI un don de cinq cents florins d*or, à Toccasion de la venue de Tempereur Charles IV; en 1390, elle donne à Amédée VII sept cents florins. Mais dans Tun et l'autre cas une lettre réversale spécifie que ce don ne constitue pas un précédent et que les gens de Moudon ne subiront de ce fait aucun dommage à l'avenir.
Une charge qui pesait lourdement sur les villes était l'obligation du service militaire, de la chevauchée. Les chartes en fixaient les limites, mais celles-ci étaient souvent dépassées, et les sujets devaient marcher quand même. Durant les guerres du Valais, les villes vaudoises avaient fourni au delà de leurs obligations. Elles ont soin de le faire constater. Amédée VI reconnaît que c'est de pure grâce que les gens du Pays de Vaud ont accordé une chevauchée en Valais (1352). Bonne de Bourbon, comtesse de Savoie, dut consigner, dans un acte, les obligations précises des gens d'Yverdon, pendant la guerre du Valais (1387). Enfin Amédée VII dut octroyer, à ce sujet, une lettre réversale aux villes vaudoises (1391). a C'est de leur bon vouloir que celles-ci ont consenti à nous servir à leurs dépens contre les rebelles et nos ennemis du Valais, pendant l'espace de cinq semaines, y compris les huit jours qu'ils nous doivent y et à dépasser les limites de la chevauchée. Nous voulons et concédons que ces concessions ne puissent les grever ou leur être à charge dans les temps futurs, ni porter préjudice à leurs franchises et libertés ».
On objectera peut-être que ces promesses ne coûtaient guère au seigneur, puisqu'à la première occasion il exigeait de nouveau des contributions extraordinaires ou une chevauchée dépassant les limites prescrites. Mais le seul fait de l'importance donnée à chacune de ces dérogations, le seul fait qu'on a pris soin de les signaler et de faire à leur égard toutes les réserves nécessaires prouve combien elles étaient rares et
exceptionnelles. La lecture de ces documents montre, d'une part, une bourgeoisie tenace à maintenir ses droits, d'autre part, un seigneur pas trop exigeant et animé envers son peuple de bonnes intentions.
On observera que l'acte de 1391 est accordé à une collectivité de villes du Pays de Vaud, soit ensemble aux villes de Moudon, Romont, Yverdon, Rue, Les Clées, Corbières, Morges et Nyon. Ces villes avaient évidemment présenté des réserves en commun. A plusieurs reprises, elles se concertent pour agir uniformément. Il y eut entre 1383 et 1388 des réunions de délégués à Moudon, à Romont, à Nyon, dans lesquelles on examina les demandes du comte au sujet des subsides et des troupes. Lorsqu'il s'agit plus tard de régler la succession d'Amédée, les communes du Pays de Vaud se réunirent à plusieurs reprises pour donner leur avis à cet égard. De plus, elles envoyèrent aussi des délégués aux Etats généraux de Chambéry. Ainsi nos villes ne vivent pas isolées, elles se sentent réunies par une communauté d'intérêts; elles comprennent que Tunion fait la force.
Amédée mourut en 1391, de mort mystérieuse. Amédée VIII, son fils (1391-1439), n'avait que huit ans. Sa grand'mère, Bonne de Bourbon, fut déclarée régente de Savoie pendant sa minorité. La veuve d'Amédée VII, Bonne de Berrj', élevait des prétentions à la régence. La lutte entre les deux princesses troubla les Etats de Savoie.
Mais le pays fut bien autrement agité par les diverses questions que soulevait la mort d'Amédée. Le bruit se répandit que le « comte rouge » avait été empoisonné par son médecin Grandville, et l'opinion publique désignait comme complices de très hauts personnages de la cour, entre autres le chevalier Oton de Grandson,
Ode ou Oton, seigneur de Grandson, était un des plus puissants chevaliers du Pays de Vaud ; il possédait, outre Grandson, les seigneuries de Sainte-Croix, Grandcour, Cudrefm, Aubonne et Coppet, et il s'était acquis dans plusieurs guerres une réputation de haute bravoure. Mais sa maison n'était pas populaire dans le Pays de Vaud. Les Grandson s'étaient, en maintes
circonstances, montrés ambitieux, tyranniques et cruels, soutenant envers et contre tous, par le fer et par le feu, leurs prétentions légitimes ou injustes. Ils avaient pour ennemis la petite noblesse et les bourgeois des villes. En outre, leur puissance offusquait la maison de Savoie, et leurs richesses étaient pour elle un appât.
Dans ces conjonctures, Taccusation prit corps et trouva du crédit. Bonne de Bourbon fît instruire une enquête. On reconnut
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FiG. 127. — Chûtcau de Grantlson.
la culpabilité de Grandville. Le médecin avait échappé; un innocent apothicaire, Pierre de Lompnes, qui avait fourni les remèdes, fut condamné à mort et exécuté.
Mais l'opinion publique n'était pas encore satisfaite. Oton fut toujours désigné comme complice. Les délégués des communes vaudoises, réunis à Moudon, le déclarèrent coupable, et ses biens furent confisqués au profit de la Savoie. Oton avait quitté le pays et il s'était rendu en Angleterre. Il refusa de reconnaître la sentence qui le condamnait. 11 en appela au roi de France. Celui-ci, assisté des ducs de Berry, de Bourgogne, d'Orléans, de Bourbon, fit lui-môme une sérieuse enquête, et reconnut l'innocence du sire de Grandson. Il le déclara « pur,
HISTOIRE DU CANTON DE VAUD -j.
net et non coupable^ ». Il est vrai que, entre temps, Grandville était tombé entre les mains du duc de Berry. Mis à la torture, il déclara, pour échapper aux tourments, que le « comte rouge b avait été empoisonné par Bonne de Bourbon, avec la complicité d'Oton de Grandson. Mais, à son lit de mort, il rétracta ces aveux, et affirma solennellement Finnocence de ceux qu'il avait accusés. L'affaire pouvait être considérée comme terminée; Oton Tenvisageait ainsi. Fort de son innocence, il rentra dans sa patrie.
Mais ses ennemis n'avaient pas désarmé. Les villes maintinrent leur accusation*. Gérard d'Estavayer, seigneur de Cugj% se fit leur champion, et offrit de prouver, par jugement de Dieu, la culpabilité d'Oton. Les deux adversaires comparurent à Bourg-en-Bresse, devant Amédée VIIL Grandson se défendit avec beaucoup de noblesse et de dignité. Il invoqua le jugement du roi de France et de son conseil. Il fit observer que l'accusation n'avait pas créance en Savoie, sinon il y aurait eu autour du prince assez de nobles et vaillants chevaliers qui tenaient de près à la maison du comte, et ne s'en seraient pas remis à Gérard du soin de venger leur maitre défunt. Ses accusateurs étaient des lâches, puisqu'ils n'osaient se présenter eux-mêmes, ou des imposteurs qui savaient la fausseté de leur calomnie.
(L II semble, dit-il, qu'ils aient bien trouvé souliers en leur pied, quand ils ont trouvé messire Gérard, nécessiteux et plein de convoitise et faiblement avisé;... on dit qu'ils lui ont promis de faire ses dépens, et donné une somme d'argent pour prendre cette querelle». Bien qu'il eût pu demander un délai de quarante jours, Grandson se déclara prêt à combattre aussitôt parce que, dit-il, a ma querelle est bonne et vraye et ay grand cause de moy deffendre ; et touchant ma conscience... je suis en la miséricorde de celluy qui est plus plains de mercy que je ne puis estre pecheable ; et je sens mon corps et mes membres en santé et
* A. Piaget, Oton de Grandson et ses poésies.
* Oton fut même enfermé a Chilion. M. A. Naef a constaté que le prisonnier essaj^i de traiter avec le comte au sujet de sa libération. A trois reprises, le chfitelain se rend, à cet elTet, en bateau à Ripaille : Inclus, expens. per dictum bailliuum factis eam ejus farnUia et 7 nantis, eundo ter et redeundo, ad requisitionem dicti domini Olhonis, a loco Chillionis apud RippailUam ad dominam et dominum pro facto liberationis ipsius domini Olhonis. 12 flor, — Comptes châtellenie de Chilion, du 25 avril 1394 au 16 mai 1396.
en aloyne^, et suis pourveuz d'arnoix*, d'armes et de chevaulx en ceste ville » . En relevant le défi et en jetant son gage, il dit à Gérard : « Je dy que lu mens, et as menti, autant de fois comme tu l'as dit, et devant mon souverain seigneur, qui cy est présent, je m'en defifendray a l'ordonnance de luy et de son sage conseil, et en feray si avant que mon honneur y sera tresbien et tresgrandement gardé, et tu en demourras et seras menteur par devant vous et vostre tresnoble seignorie, hors du païs de Vuaud... »
Le duel fut ajourné, on ne sait trop pourquoi, au 25 janvier 1397, puis au dernier juin. Enfin il eut lieu le 7 août à Bourg-en-Bresse. Une foule immense, accourue de très loin, se pressait dans la ville.
Si Ton en croit Olivier de la Marche, le duel aurait eu lieu dans des circonstances particulièrement tragiques. Au moment de monter à cheval, Oton de Grandson fit enlever une lame de sa cuirasse qui le gênait; un des assistants était Tami de Gérard et l'avisa de cette particularité. Au début du combat, Oton enferra son ennemi d'un coup de lance à la cuisse, mais il le laissa a defierrer d. Gérard finit par trouver le défaut de la cuirasse et enfonça son épée dans le ventre de son adversaire. Alors qu'Oton était à terre son ennemi lui leva la visière de son casque et lui creva les yeux en lui disant : a Rends-toi et te dédis ». Le chevalier ne voulut faire ni l'un ni l'autre. Jusqu'au dernier moment et tant qu'il put parler il dit : « Je me rends à Dieu et à ma dame Sainte Anne ». a Comme il était mort sans se dédire ou se rendre, dit encore Olivier, un maréchal de France qui assistait incognito au combat judiciaire, se fit reconnaître, réclama le corps du chevalier, l'obtint et le fit ensevelir en terre sainte. t>
Avec lui, la maison de Grandson disparaît de notre histoire. La Savoie bénéficia de ces événements. Les biens des Grandson furent confisqués à son profit, ainsi les seigneuries d'Aubonne et de Coppet, les terres et les châteaux de Grandson, Montagny, Belmont et Sainte- Croix.
Une autre grande maison du pays disparaissait à la même
«Haleine.
* De harnais.
époque, celle des Cossonay. Louis, dernier représentant de cette famille, mourut en 1394 sans laisser d'héritier mâle. La maison de Savoie s'empara de tout son héritage (1421). Ces acquisitions étaient vues sans déplaisir par la bourgeoisie des villes, sympathique à la Savoie et par les petits seigneurs qui préféraient être directement vassaux de la Savoie plutôt que de prêter hommage à la haute noblesse indigène.
La puissance de la Savoie augmenta encore, grâce à Tamitié de l'empereur d'Allemagne. Sigismond visita Amédée VIII de Savoie dans ses Etats, lui conféra la dignité de duc, et lui donna le vicariat impérial dans toute l'étendue de son duché (1416).
La Savoie et le Pays de Vaud furent mêlés, indirectement d'abord, puis d'une façon toute directe aux troubles religieux qui agitèrent la chrétienté à la fin du XIV™*^ et dans la première moitié du XV'n<^ siècle. Le schisme avait éclaté en 1378. Dès lors, plusieurs papes se disputèrent la couronne pontificale. Sigismond, soucieux de rétablir l'unité de l'Eglise, convoqua le Concile de Constance (1414-1418). Jean Huss, le réformateur de la Bohême, y fut déclaré hérétique et brûlé. Les papes schismatiques furent déposés et remplacés par Martin V. Le Concile avait ainsi fait cesser le schisme et écrasé l'hérésie. Mais son but principal, la réforme de l'Eglise, désirée par un grand nombre de princes et de prélats, ne fut pas atteint.
Les Hussiles de Bohême, apprenant la mort de leur apôtre, s'étaient soulevés. Conduits par Jean Ziska, ils portaient la terreur et la dévastation dans toutes les contrées avoisinantes. Une croisade fut dirigée contre eux. La Savoie y participa et révêque de Lausanne envoya six lances à l'expédition. Les Hussites triomphèrent ; les croisés savoyards et vaudois furent, comme les autres, mis en déroute par les troupes fanatisées des Bohémiens. On dut traiter avec eux.
Cet échec affecta le duc de Savoie. D'autre part, les luttes qui
FiG. 128. — Dame du XIV' siècle, d'après le tombeau de Fi-ançois de La Sarraz.
déchiraient l'Eglise le chagrinaient. Il perdit, en outre, son épouse, Marie de Bourgogne. Il faillit être assassiné, en 1434, par un gentilhomme bressois. Cest alors qu'il résolut de se retirer du monde. Il convoqua à Ripaille une assemblée de seigneurs laïques et ecclésiastiques, et y prit des dispositions pour régler les affaires de son duché. Tout en se réservant les décisions dans les questions les plus importantes, Amédée remit la lieutenance générale de ses Etats à son fils Louis. Il créa le second de ses fils comte de Genevois. Puis il donna la bénédiction à sa famille, revêtit l'habit d'ermite et se retira avec six compagnons dans la paisible retraite qu'il s'était choisie, « en son pavillon de Ripaille ».
Mais il ne jouit pas longtemps du repos. Le Concile de Bâte siégeait depuis 1431 pour accomplir les réformes que n'avaient pas réalisées le Concile de Constance. Le pape Eugène IV, craignant l'esprit réformateur des prélats assemblés à Bàle, essaya de s'opposer à leurs décisions. Le conflit prit un caractère aigu. Le pape fut déposé et le Concile offrit la tiare à l'ermite de Ripaille, Amédée VIII. Amédée accepta et devint pape, sous le nom de Félix V. Il en résulta un nouveau schisme. Eugène IV, soutenu par l'empereur, intrigua contre le Concile de Bàle. Celui-ci, ne se sentant plus en sûreté dans cette ville, se retira à Lausanne, où il siégea pendant deux ans encore. A la fin, par gain de paix, pour faire cesser le schisme et sur les instances des rois de France, d'Angleterre et de Sicile, Félix V abdiqua solennellement. Il conservait cependant ses hautes dignités ecclésiastiques et le second rang dans l'Eglise romaine. Il mourut en 1451.
Après lui, la puissance de la Savoie dans nos contrées décline rapidement.