CHAPITRE XVII
Déclin de la puissance savoyarde.
Les guerres de Bourgogne.
Louis ^. Amédée IX. Jaques dfi Savoie, comte de Romont et Baron de Vaud (1465-1476). — Causes des guerres de Bourgogne : le besoin d'expansion des Suisses ; ambition de Charles le Téméraire ; Louis XI. — Rapports des Suisses avec la Bourgogne, la France et l'Autriche. — La Savoie. Yolande régente. Intrigues des voisins. Le parti bourguignon et le parti français. — Les Suisses se rapprochent de l'Autriche. La paix perpétuelle (1474). L'Alsace est reprise. — Déclaration de guerre au duc de Bourgogne. — Héricourt. — Invasion de la Franche-Comté. Prise de Grandson, Orbe, Echallens (printemps 1475). — Déclaration de guerre au comte de Romont Expédition dans le Pays de Vaud (automne 1475). — Grandson (2 mars 1476). — Le duc Charles à Lausanne. — Morat (22 juin). — Les Bernois à Lausanne. Leur retraite. Trêve avec la Savoie. — Traité de Fribourg (13 août 1476). — Nancy. — Conclusion.
Louis I^^, iSls d'Amédée, avait été nommé lieutenant général en 1434, et prit le titre de duc de Savoie à partir de 1439. Faible et débonnaire, il se laissa gouverner par sa femme, la belle Anne deLusignan. Cette princesse intrigante, capricieuse et prodigue, vivait entourée de favoris cypriotes auxquels elle livra les finances et Tadministration du duché de Savoie. Quant au duc Louis, (L il se consolait plus vite de la perte d*un château que de l'absence d'un joueur de flûte », et a il ne sut faire à propos ni la guerre ni la paix » ^ Des troubles agitèrent la Savoie. Les annales ne mentionnent que prises d'armes, conjurations, meurtres, assassinats judiciaires. Les peuples furent opprimés, pressurés, écrasés sous la masse des redevances et des demandes de subsides.
Deux enfants de Louis s'étaient unis par le mariage à la maison royale de France. Amédée avait épousé Yolande, fille de Charles VII, et Charlotte de Savoie avait épousé le dauphin Louis, le futur Louis XI. Les intrigues de la France vinrent compliquer une situation déjà difficile et accentuer la décadence de la Savoie.
1 V. de Saint-Genis, Histoire de Savoie, I, 447, 451.
Le Pays de Vaud semble avoir un peu moins souffert que les autres Etats du duc. Au reste, ce dernier fil cession des seigneuries vaudoises à son fils Amédée, qui garantit au Pays ses libertés, franchises, droits, us et coutumes (1456). Après la mort de son père (1465), ce prince devint à son tour duc de Savoie, sous le nom d'Am'édée IX (1465-1472) a le bienheureux ». Il donna en apanage à son frère Jaques le Pays de Vaud, avec le titre de comte de Romont et de baron de Vaud.
Pendant le règne des ducs Amédée IX (1465-1472) et Philibert h^ (1472-1482), Jaques de Savoie fut comte de Romont et baron de Vaud (1465- 1476) ^ Ce fut une époque malheureuse et agitée, durant laquelle d'épouvantables calamités vinrent affliger la patrie vaudoise, jusque là paisible et prospère, ébranler la puissance de la Savoie, prépa- ^'*^- ^^- " '^«^ï""'' *^"'*^" ^^ ^*""^''
rer la conquête du pays par Berne et Fribourg. Ce fut l'époque des guerres de Bourgogne *.
1 La baronnie de Vaud comprenait : Moudon; — Morat; — Montagny-Ies-Monts ;
— Romont ; — Rue;- Yverdon ; — Cudrefin;— Sainte-Croix ; — les Clées; — Cossonay;
— Morges ; — Nyon ; — Grandcour ; — Corbiéres ; — Estavnyer ; — Surpierre ; — Payerne; — avec les circonscriptions qui en dépendaient.
• Sources : Les chroniqueurs : Etlerlin, Schilling, Anshelm, Knebel, Olivier de la Marche, Ph. de Commines. — Sur les causes : dissertations de Dàndliker, Mandrot, Ziegler, P. Vaucher, Delbruck, Meister. — F. de Gingins, Dépêches des ambassadeurs milanais; du même auteur. Episodes des guerres 'de Bourgogne. (Echsli, Beziehungen der Schweiz : Eidgenossenschaft zum Reicbe. M. de Diesbach, C/ironique du chevalier [Muis de Diesbaeh. Ochsenbein, Die Urkunden der Belagerung und Schlacht von Murien.
La Confédération des huit cantons s'était afTermie durant le XlVrao siècle. Elle avait d'abord défendu contre l'Autriche son principe et son existence même. Après Sempach et Nsefels, elle passe de la défensive à TofFensive. Un besoin de conquête et d'expansion anime les Suisses. Ils s'agrandissent au détriment des Habsbourg; ils font la conquête de l'Argovie (1415), de la Thurgovie (1460), envahissent la Souabe. En même temps, ils passent les Alpes et portent leur ardeur belliqueuse dans la vallée du Tessin et jusque sur les bords du lac Majeur. En eux bouillonne la sève d'un peuple jeune et fort, dont la vigueur demande à s'exercer au détriment des voisins. C'est un torrent impétueux qui déborde de tous côtés, au midi, au nord, à l'ouest. Le Pays de Vaud se trouvait sur le passage de ce flot envahisseur : il en subit les cruelles atteintes.
Le besoin d'expansion des Suisses, leur ardeur conquérante fut une des causes des guerres de Bourgogne. Il faut en voir une autre dans l'ambition de Charles le Téméraire, qui rêvait de constituer une nouveau royaume entre la France et l'Allemagne, et dont les projets d'agrandissement inquiétaient à la fois Louis XI, le duc de Lorraine, l'Allemagne, l'Autriche, les Confédérés.
La politique habile du roi de France sut rapprocher les uns des autres, sut grouper les ennemis du Téméraire en vue d'une résistance commune à son ambition ; Louis XI jeta sur le duc les terribles soldats qu'étaient les Suisses, et consomma à son profit la ruine de la maison de Bourgogne.
Jusqu'au milieu du XV""»^ siècle, les rapports entre la Suisse et la Bourgogne avaient été excellents. Il était dans l'intérêt des deux nations de vivre sur un pied d'amitié et d'entretenir des relations de bon voisinage. Des mercenaires suisses combattirent dans les armées bourguignonnes. Les Cantons tiraient de la Bourgogne certaines denrées de première nécessité. Le duc recherchait l'alliance des Confédérés. Le 22 mai 1467, les Etats de Fribourg, Berne, Soleure et Zurich conclurent un traité d'amitié avec le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, et son fils, le comte deCharolais^ D'autre part, l'alliance avec la France avait été
1 Eidg. Abschiede, II. 366, 899.
renouvelée, le 27 novembre 1463 ^ Les ligues helvétiques se sentaient ainsi en parfaite sécurité du côté de Touest.
Elles l'étaient beaucoup moins du côté de Test. Ici TAutriche, l'ennemie héréditaire, gardait une attitude menaçante. Toujours prête à revendiquer les territoires qu'on lui avait pris, elle avait contre les Suisses des griefs plus récents. Ils avaient envahi ses possessions de la Souabe, assiégé Waldshut, exigé une forte indemnité de guerre (1468). Pour résister à leurs armes, l'Autriche chercha aide et assistance auprès du roi de France, puis auprès du duc de Bourgogne. Charles profita de cette disposition d'esprit. Il signa avec l'Autriche le traité de Saint-Omer, par lequel il lui prêtait cinquante mille florins, et recevait en échange, à titre d'hypothèque, les possessions autrichiennes de l'Alsace et du Brisgau (1469).
Mais aucune des deux parties ne retira de ce contrat le profit qu'elle en avait espéré. L'alliance austro-bourguignonne irrita les Cantons et les remplit de méfiance envers le duc. La prise de possession de l'Alsace et du Brisgau les inquiétait. Charles envoya dans ces contrées, en qualité de bailli, Pierre de Hagenbach, son fidèle serviteur, qui détestait les Suisses et qui ne négligeait aucune occasion de les molester, eux ou leurs amis. Par sa tyrannie, Hagenbach se rendit impopulaire ainsi que son maître dans toute l'Alsace et dans les contrées voisines.
L'horizon s'assombrissait également du côté du sud. Ici, les événements de Savoie engendrèrent des complications nouvelles entre les diverses puissances qui, pour une cause ou pour une autre, s'intéressaient aux affaires de ce pays : la France, la Bourgogne, les Cantons.
En Savoie, la décadence continuait. Les factions rivales se déchiraient et appelaient l'étranger à leur secours. Amédée IX, atteint d'épilepsie, avait renoncé à l'exercice du pouvoir. Son épouse, la duchesse Yolande, sœur du roi de France, était régente à sa place. Mais elle avait à lutter contre ses beauxfrères. La guerre civile éclata. La duchesse fut poursuivie par les troupes de ses ennemis, enfermée à Montmélian (1471). De nouveaux troubles éclatèrent lorsque, après la mort d'Amé-
ï Eidg. Abschiede. H, 802.
dée IX (1472), Yolande assuma de nouveau la régence, cette fois au nom de son jeune fils, Philibert lo*", âgé de sept ans. Dans ce désordre, Tintrigue étrangère avait beau jeu. Louis XI ne demandait qu'à pêcher en eau trouble ; Charles le Téméraire avait aussi des motifs pour intervenir; les Suisses enfin cherchaient à étendre leur influence dans le sud. Berne songeait déjà, peut-être, à la conquête du Pays de Vaud. Le traité de pacification de 1471 avait été conclu en présence et avec Tassentiment des délégués de Berne et de Fribourg ^ A cette occasion, Louis XI se rapprocha des Bernois, tandis que la duchesse s*appuyait sur la Bourgogne. La Savoie se trouvait ainsi partagée entre deux factions rivales : le parti bourguignon, à la tête duquel se trouvaient les beaux-frères de la duchesse, Jaques, comte de Romont, et Jean- Louis, évêque de Genève, et le parti français, appuyé par Berne, et dont les chefs étaient deux autres des beaux-frères dTolande, Philippe de Bresse et Janus, comte de Genevois et seigneur de Faucigny.
Ici encore, Berne entrait en compétition avec Charles le Téméraire.
Tandis que le duc s'éloignait des Suisses, le roi de France faisait tout pour se rapprocher d'eux. Ses agents dévoués, Nicolas et Guillaume de Diesbach, Josl de Silinen lui gagnaient des adhérents toujours plus nombreux. L'alliance entre le roi et les Confédérés avait été resserrée ' (1470). Mais le triomphe de la politique de Louis XI fut de réconcilier les cantons avec l'Autriche, pour leur permettre de tourner sans réserve leurs forces contre la Bourgogne. Le 11 juin 1474 fut signée la paix perpétuelle entre les Suisses et l'Autriche*. L'Autriche abandonnait sans réserve les contrées dont les Suisses l'avaient dépouillée autrefois. Ceux-ci promettaient en retour de l'aider à reprendre les gages remis au Bourguignon à la suite du traité de Saint-Omer. En même temps, on faisait alliance avec les évêques de Baie, de Strassbourg, et avec les villes de Bàle, de Strassbourg, de Colmar, de Schlettstadt*.
1 Guichenon, Preuves, p. 412, 413. V. de Saint-Genis, I, p. 465. De Gingins, Episodes.,, p. 19, 21.
« Abschiede, H, 413, 908.
» Ibid, II, 491, 913.
* Ibid, II. 482, 911, 912.
Le résultat ne se fit pas attendre. La somme nécessaire au remboursement de Thypothèque fut aussitôt réunie et Charles mis en mesure de rendre les gages qu*il détenait. Comme il tardait un peu, ces pays se soulevèrent. Hagenbach fut fait prisonnier, jugé, exécuté (9 mai 1474). L'Alsace et le Brisgau firent retour à TAutriche.
Charles avait répondu par des menaces ; il était pour le moment occupé au siège de Neuss, dans l'archevêché de Cologne. Les Suisses le prévinrent. Le 25 octobre 1474, Berne, au nom des Confédérés, envoya au duc sa déclaration de guerre.
Aussitôt Ton se met en campagne ; les nouveaux alliés, Autrichiens et Suisses pénètrent dans le Pays de Montbéliard et se dirigent sur Héricourt. Ils y remportent, le 13 novembre 1474, une éclatante victoire sur les Bourguignons.
Le contre-coup de ces événements s'était fait sentir dans le Pays de Vaud. La noblesse, en majorité, était hostile aux villes de Berne et de Fribourg. Le peuple des campagnes, par contre, était indifférent à cette querelle. Quant aux villes, elles n'avaient pas d'animosité contre leurs voisines. Bien au contraire, des rapports de bon voisinage s'étaient établis; des alliances avaient été conclues : en 1239, entre Fribourg et Avenches ; en 1294, entre Fribourg et Morat ; en 1297, entre Fribourg et Moudon. En 1225, Fribourg avait pris sous sa protection la ville et l'église de Payerne. Cette dernière ville était unie à Berne par un traité de combourgeoisie, conclu en 1343.
Mais les temps étaient changés. Le Pays de Vaud allait être malgré lui, entraîné dans la guerre. L'ambition bernoise s'étendait, d'une façon générale, à tous les pays voisins, Chablais, Savoie, Franche-Comté, mais en particulier au plus proche, à celui dont la conquête était la plus facile.
Jaques, comte de Romont et baron de Vaud, était un des chauds partisans de Charles le Téméraire ; il était son ami personnel, son lieutenant, et le chef du parti bourguignon en
FiG. 130. — Avenches.
Savoie. La noblesse vaudoise, dans sa majorité, suivait le comte de Romont. Il y avait là, pour Berne, un prétexte suffisant à porter la guerre dans le Pays de Vaud. De plus, il importait aux Suisses de posséder les passages du Jura, principalement les cols de Jougne et de Sainte-Croix, ainsi que les places fortes qui en défendent l'accès : Grandson, Yverdon, Orbe, les Clées, la
Sarraz. Enfin le duc recrutait ses mercenaires en Italie, et ceux-ci, pour rejoindre son armée, traversaient la Savoie et le Pays de Vaud.
Berne devait empêcher ces communications.
Cependant les hostilités ne commencèrent pas tout d'abord. Au contraire, dans le courant de Tannée 1474, le comte de Romont et la duchesse Yolande avaient essayé d'amener un rapprochement entre Berne et le Téméraire. De nouvelles démarches furent tentées au commencement de l'année suivante (janvier-mars 1475), mais sans succès. A la fin de l'hiver, les Bernois entrent FiG. 131. - Armes suisses. XV siècle. ^c nouvcau en campagiic. Ils pénètrent dans la Franche-Comté, où ils commettent d'affreuses déprédations. Ensuite ils attaquent Grandson ; la ville d'abord, puis le château capitulent. Puis les Suisses prennent Montagny-le-Corboz, Champvent, Orbe, dont la garnison est massacrée, Echallens, Jougne. S'étant ainsi rendus maîtres des communications entre le Pays de Vaud et la Bourgogne, ils rentrent dans leurs foyers par Yverdon et Payerne (avril et mai 1475). - Cette expédition ne visait pas directement la duchesse Yolande et le comte de Romont. Grandson, Orbe, Montagny, Echallens
appartenaient à la maison deChàlons-Arlay. Cependant des vassaux de la Savoie avaient été attaqués. En outre, des garnisons bernoises avaient été placées dans les forteresses que Ton avait prises. Les soldats entrèrent en conflit avec les populations voisines, qu'ils molestaient et pillaient. Ces actes de violence provoquaient des représailles. Les « Allemands » et les Vaudois en venaient fréquemment aux •mains et ces querelles fmissaient parfois d'une manière sanglante ^ Les Confédérés se plaignaient aussi du passage de nouveaux mercenaires italiens qui se rendaient en Bourgogne en traversant le PaysdeVaud. Tous ces griefs réunis suffisaient à motiver une prise d'armes et Berne déclara la guerre au comte de Romont (15 octobre 1475).
Les Bernois entrèrent immédiatement en campagne avec leurs fidèles alliés de Fribourg. La ville de Morat n'opposa aucune résistance.
A Payerne, le prieur, les religieux et toute la population vinrent à la rencontre des envahisseurs et leur offrirent les clefs de la ville. Cudrefin, Grandcour, Avenches se soumirent également. Seule Eslavayer fît une héroïque résistance. Elle en fut punie par le massacre de ses défenseurs et d'une partie de sa population. Tout fut « haché et chapelé » si bien que, longtemps encore, on parla de la a maie journée de Stavayer. d
Cet exemple jeta la terreur parmi les populations vaudoises. Moudon, Yverdon se rendirent aussitôt. Les Suisses se portèrent
1 Exemples dans Gingins, Episodes, p. 65.
FiG. 132. — Armes suisses, XVI* siècle.
alors sur les Clées ; le château fit une héroïque résistance. Mais il fut pris d'assaut. Une partie de la garnison fut immédiatement massacrée. Le reste fut emmené à Orbe, où les prisonniers furent exécutés le lendemain, avec leur chef, Pierre de Cossonay. Le château de La Sarraz fit aussi une belle mais inutile résistance. Cossonay se racheta en payant une forte rançon. Jaques, comte de Romont et baron de Vaud, avait rassemblé à Morges quelques hommes, mais ces troupes se dispersèrent à l'arrivée des Suisses. De Morges, les conquérants se portèrent sur Genève. Lausanne fut rançonnée ; Genève également. Après avoir fait la conquête du pays, les Confédérés se retirèrent par Rue, Romont et Fribourg; ils rentrèrent à Berne le 2 novembre (1475). Ils avaient, en moins de trois semaines, pris seize villes et quarante-trois châteaux. Ils avaient surtout, pillé, saccagé, mis le pays à feu et à sang, rançonné les populations, fait de nombreuses victimes.
A peu près à la même époque (août 1475), FiG. 133. les montagnards du Gessenay, de Château-
'^'^dTSJimpye^!''^' d'Œx et d'Ormouts- Dcssous descendirent en armes dans la vallée du Rhône et, avec quelques Bernois, pillèrent et saccagèrent le bourg et le château d'Aigle. Berne s'était aussi alliée avec l'évêque de Sion et les Hauts- Valaisans. Ces derniers, unis aux bandes du Gessenay et du Simmenthal, envahirent et pillèrent le Bas- Valais malgré la résistance de la Savoie (novembre 1475).
Pendant que ses ennemis faisaient rage, Charles s'attardait toute une année au siège de Neuss (juillet 1474-juin 1475). Enfin il se résoud à se mettre en campagne. Au commencement de juin, il levait le siège et s'apprêtait à marcher vers le sud. Le 13 septembre, Louis XI abandonnait ses alliés et concluait avec le duc une trêve de neuf ans ^ L'empereur signait également une trêve avec Charles * (17 novembre 1475). Les Confédérés, entraînés dans cette guerre par la France et l'empire, étaient réduits à leurs seules forces. Charles s'avançait menaçant, avec une armée
1 Abschiede, II, 561, 562.
• Ibid., II, 571.
redoutable. Le comte de Romont, sortant un peu tard de son inaction, attaquait les places fortes qu'avaient occupées les Bernois, en chassait les garnisons trop faibles, et reprenait le Pays de Vaud (janvier et février 1476). Seule la garnison de Grandson opposa une résistance énergique.
Charles passa à Jougne le 8 février ; le 13, il était à Orbe ; le 19, il mettait le siège devant la ville de Grandson. La ville fut prise déjà le 21. La garnison se défendit dans le château jusqu'au 28. A ce moment, se croyant abandonnée par les Confédérés, elle se rendit à discrétion. Charles voulut faire un exemple. Il avait aussi à venger les populations vaudoises des cruautés commises à Estavayer et aux Clées. Les défenseurs de Grandson furent noyés ou pendus.
Pendant ce temps, les Confédérés s^étaient rassemblés à Neuchàtel, au nombre de 18 000 environ. Ils avaient mis le siège devant Vaumarcus, comptant sur l'impatience du duc pour l'attirer sur un terrain défavorable. Au matin du 2 mars 1476, les deux armées se rencontrèrent viiie dlTGrandson. entre Grandson et la Lance, dans la plaine qui s'étend entre le Jura et le lac de Neuchàtel, non loin du village actuel de Concise. L'armée bourguignonne fut mise en déroute, Charles dut aussi battre en retraite ; il regagna précipitamment son camp de Grandson, puis s'enfuit par les défilés du Jura. Le 5 mars, il était à Nozeroy, où il cherchait à rallier les fuyards.
Le duc perdit peu de soldats dans cette journée, un millier d'hommes environ, et sept gentilshommes de marque. Mais cette défaite ruinait son prestige et affirmait la valeur guerrière des Confédérés ainsi que la supériorité de leur tactique.
Les Suisses trouvèrent de grandes richesses dans le camp du duc de Bourgogne. Charles aimait le luxe et le faste ; il voyageait avec ses trésors, des tentes de velours et de soie, des bijoux et des reliques; ses chevaliers faisaient comme lui, emmenant avec eux des femmes, des bateleurs et des musiciens. Les témoins oculaires, surtout du côté suisse, ne tarissent pas dans le témoi-
gnage de leur admiration. La tente de Charles était la plus belle de l'Europe après celle du sultan. Les vainqueurs emportèrent le trône d'or du duc, son chapeau, garni de pierres précieuses ; son épée de parade ornée de diamants, d'autres pierres précieuses et de perles ; la toison d'or ; le chapelet de Philippe le Bon, dont chaque grain était une pierre précieuse ; des reliques, aussi recherchées que de l'or à cette époque * ; des livres d'heures richement enluminés, des manuscrits rares, l'ostensoir en or
massif, appartenant à l'autel du duc, le grand sceau de la maison de Bourgogne et le sceau du grand bâtard, de la vaisselle, des étoffes de luxe et des tapis, de l'or et de l'argent à profusion, des provisions de bouche en abondance.
L'énumération pourrait se prolonger indéfiniment. Le pillage du camp dura trois jours.
Les Confédérés apprécièrent davantage encore l'immense matériel de guerre abandonné par le duc, plus de quatre cents canons, huit cents arquebuses, trois cents tonneaux de poudre, une quantité innombrable de lances, de haches d'armes, des masses d'armes, des arcs et des arbalètes, — toutes les bannières abandonnées, vingt-sept bannières principales et plus de cinq cent cinquante drapeaux — enfin près de dix mille chevaux de trait.
En arrivant dans le camp du duc, les Suisses avaient vu avec horreur leurs frères d'armes pendus aux arbres environnants. Ils se vengèrent sur la garnison bourguignonne du château qui fut pendue aux mêmes arbres et avec les mêmes cordes.
La bataille de Grandson ne mit pas fin au duel engagé entre
FiG. 135.
Armoiries de la maison
de Monlfaucon-Monlbcliard.
1 Des morceaux de la vraie croix, de la couronne d'épines, de la lance, du fouet, du manteau d'écarlate, de la robe sans couture, de la verge d'Aaron et des tables des commandements. On trouva aussi le bras de Saint-André. Les statues en ivoire des douze apôtres renfermaient aussi chacune une relique. Chronique de Schilling. Voir Jean de Mûller, Tome VIII de la traduction française.
Charles et les Suisses. Ces derniers, contrairement à Tavis de Berne, renoncèrent à poursuivre leurs succès. Ils refusèrent d'envahir la Franche-Comté, qui leur était ouverte. Satisfaits d'avoir délivré leur patrie, ils se souciaient peu de contribuer, par leurs conquêtes, à Tagrandissement de la puissance bernoise. Tôt après la bataille, ils regagnèrent leurs foyers.
Louis XI, de son côté, attendait à Lyon avec une armée, tout prêt à profiter des événements, a Le roi, dit Commines, eut très grande joie, et ne lui déplaisait que le petit nombre de gens que le duc avait perdu. » Quant au Téméraire, il se mit en devoir de rassembler une nouvelle armée. Jamais il n'avait
déployé une aussi fébrile activité. Le 14 mars déjà, il était à Lausanne. La duchesse de Savoie s'était, cette fois, déclarée ouvertement pour lui. Les deux alliés se rencontrèrent dans la cité épiscopale. Yolande et ses gens logeaient en ville. Le duc avait établi son camp sur les plaines du Loup. Il y réunit vingt-cinq mille hommes, deux cents pièces de canon et plus de dix mille chevaux. Il avait en même temps réorganisé son armée et se préparait à une vigoureuse attaque contre les Confédérés.
Malheureusement cette armée était formée d'éléments disparates, indisciplinés, que l'énergie du duc ne pouvait contenir qu'à grand'peine. De graves désordres se produisaient dans le camp. Les Lombards en venaient aux mains avec les Anglais et les Picards. Des rixes, de véritables batailles éclataient. Des corps entiers se mutinèrent. Il fallut faire des exécutions pour servir d'exemple. Un jour, quinze coupables furent battus de verges et mis à mort. Le séjour prolongé d'une pareille solda-
FiG. 136. — Arbalète, XVI- siècle.
FiG. 137. — Epée, XVI* siècle.