HISTOIBE DU CANTON DE VAUD
tesque ruinait le pays. D'incroyables actes de rapine furent commis. Au camp, les provisions commençaient à manquer ; de plus, les troupes ne recevaient pas régulièrement leur solde, ce qui augmentait le mécontentement. Des bandes entières de soldats s'enfuyaient. Un jour, il fallut ramener trois mille déserteurs. Cette inaction de onze semaines, à Lausanne, affaiblit et énerva l'armée bourguignonne.
Ces retards s'expliquent en partie par la maladie du duc. Le chagrin qu'il avait éprouvé au lendemain de Grandson, mais surtout l'intempérie du climat et la fatigue, avaient terrassé sa vigoureuse nature. Charles voulait tout faire par lui-même, et n'accordait à ses lieutenants qu'une compétence restreinte. Il en résultait pour lui un vrai surmenage, et, d'autre part, comme il ne pouvait être partout à la fois, le désordre dans son armée. Une partie du temps avait été perdue aussi en réceptions superbes, en conférences avec les délégués du pape et de l'empereur. La paix avec ce dernier avait été solennellement proclamée. L'armée avait paradé dans une splendide revue. Il avait fallu s'occuper, en outre, des affaires du Valais, les Haut-Valaisans ayant à nouveau envahi la vallée inférieure du Rhône.
Enfin, le lundi avant la Pentecôte, soit le 27 mai 1476, Charles leva son camp. L'expédition était dirigée contre Berne avant tout, et le premier objectif était la ville de Morat. L'armée du duc passa par Thierrens et la vallée de la Broyé; le 11 juin, Morat était complètement investie. L'artillerie du duc ouvrit contre la place un feu terrible, auquel la garnison bernoise, commandée par Adrien de Bubenberg, ripostait avec énergie.
Berne se sentait dangereusement menacée. Elle fit appel à ses alliés. Ceux-ci mirent d'abord quelque tiédeur à rentrer en campagne. Depuis Grandson, la guerre leur paraissait concerner seulement les cantons occidentaux, Soleure, Berne et Fribourg. A grand'peine, on put les décider à envoyer une petite garnison dans cette dernière ville. Enfin cependant, le duc ayant attaqué Laupen, les Confédérés comprirent que le danger menaçait non seulement Berne, mais aussi la Suisse dans son ensemble. Ils se décidèrent à envoyer des troupes. Celles-ci se rassemblèrent autour de Guminen ; les Bernois s'y trouvaient déjà le 12 juin.
Le 17, on vit arriver les troupes d'Unterwald ; les jours suivants, les Lucernois, les Schwytzois, les Uranais, les Bàlois, puis les troupes de Zoug et de Claris ; le 20, on se mit en marche pour Morat ; le 21 enfin, le contingent de Zurich rejoignit Tarmée.
Au matin du 22 juin, Tarmée du duc sortit de son camp, attendant une attaque des Suisses. Ceux-ci ne se pressaient pas, et ce n'est que vers midi, au moment où Tarmée du duc se préparait à rentrer, que les Confédérés débouchèrent de la forêt et se précipitèrent sur les Bourguignons. La matinée avait été pluvieuse. Les troupes bourguignonnes étaient mouillées, démoralisées par une longue attente, et de plus, fort indisciplinées.
L'action fut toutefois plus chaude qu'à Crandson. Sur plusieurs points, les troupes du duc firent une vigoureuse résistance. La déroute n'en fut pas moins complète. Charles fut entraîné dans la fuite. La retraite fut désastreuse. Les cavaliers purent encore se sauver. Mais les fantassins tombèrent entre les mains des vainqueurs. Ceux-ci ne firent aucun quartier. Tout fut impitoyablement massacré, et, bien longtemps après, l'expression a cruel comme à Morat » fut proverbiale en Suisse. Les pertes bourguignonnes s'élevèrent à dix mille hommes au bas mot.
Après Morat comme après Crandson, les Suisses ne surent pas profiter de la victoire. Les cantons orientaux considéraient la campagne comme terminée. Berne , à grand'peine , put entraîner une partie des troupes confédérées dans le Pays de Vaud. Cette malheureuse contrée, que ruinait également le passage des Bourguignons et celui des Suisses, subit de nouveau les désastres de l'invasion. Moudon s'était immédiatement soumise, elle fut néanmoins livrée au pillage durant trois jours. Les Fribourgeois s'emparèrent de Romont qu'ils réduisirent en un monceau de ruines et dont ils massacrèrent les défenseurs. La ville de Lausanne fut doublement mise à contribution. D'abord par les montagnards de la Gruyère ; ceux-ci, conduits par leur comte, allié des Bernois, pénétrèrent sans résistance dans la cité épiscopale ; la ville fut pillée et frappée en outre d'une contribution (26 juin). Les Gruyériens se retirèrent le lendemain, traînant après eux une longue file de chariots chargés
d'un riche butin. Vinrent ensuite les Bernois. Ils entrèrent par une porte, tandis que le comte et ses gens sortaient par l'autre. La ville fut une seconde fois mise à sac ; les églises et les couvents ne furent pas même épargnés. A la Madelaine, où étaient conservés de nombreux titres sur parchemin, les soldats arrachèrent les cordons de soie auxquels pendaient les sceaux « pour en faire des aiguillettes à leurs chaussures » K
De là, les Bernois allaient marcher sur Genève, lorsqu'ils
FiG. 138. — Château d'Aigle.
s'arrêtèrent tout à coup dans leur course victorieuse ; leur armée évacua subitement Lausanne, le 30 juin, et rentra rapidement à Berne. C'est que, entre temps, de singulières complications avaient surgi du côté de la Savoie, de la Bourgogne et de la France. Le duc Charles, incertain quant aux intentions de la Savoie, avait fait enlever la duchesse et le jeune duc Philibert sur la route de Genève. Le coup n'avait qu'à moitié réussi. Philibert avait pu s'échapper. Il fut amené à Chambéry, tandis que sa mère restait prisonnière du duc de Bourgogne, puis, quelques mois après, du roi de France *.
1 Gingins, Episodes, p. 235.
• Le roi de France, à la prière de la duchesse, la lit enlever aussi et conduire à Plesc sis-les-Tours.
Ces événements avaient ramené la Savoie dans le parti de la France. Les ambassadeurs savoyards arrivèrent à Lausanne le 29 juin. Ils étaient appuyés par Louis XL Une trêve fut conclue entre la Savoie et Berne, jusqu'au 25 juillet. Telles étaient les circonstances qui avaient amené la soudaine retraite des troupes bernoises. Un congrès devait avoir lieu à Fribourg et réglerait le sort de la Savoie et du Pays de Vaud .
Une brillante assemblée se réunit, en effet, à Fribourg, le
FiG. 139. •— Château d'Echallens.
25 juillet 1476. Louis XI s'était prudemment tenu à l'écart pendant que les Confédérés soutenaient le choc du Téméraire. Il se pose maintenant en médiateur, presque en maître. Ses ambassadeurs vinrent nombreux à Fribourg et escortés d'une suite imposante. Etaient également présents, le duc de Lorraine, les délégués de l'Autriche, des villes du Rhin, des évéques de Strassbourg et de Bàle, le comte de Gruyère ^ Les délégués de la Savoie, l'évéque de Genève entre autres, y prirent place également.
Berne avait de hautes prétentions. Elle réclamait pour sa part Genève et le Pays de Vaud. Il fallut en rabattre.
1 Abschiede. U. 601-608.
Le traité qui fut signé le 13 août 1476 stipulait que le Pays de Vaud ferait retour à la Savoie, lorsque celte puissance aurait payé la somme de 50 000 florins, à l'exception de Morat qui resterait définitivement entre les mains des Confédérés. Berne abandonnait ainsi le meilleur de sa conquête. Tout n'était pas terminé ; cependant après maintes délibérations, conventions et pourparlers, les guerres de Bourgogne aboutirent à la situation suivante :
Berne et Fribourg gardaient Morat, Illens, Everdes, Cerlier ; elles gardaient, en commun avec les sept cantons, Orbe, Echallens, Montagny et Grandson ; les sept cantons abandonnèrent plus tard leurs prétentions moyennant une somme d'argent. Berne garda Aigle, Ollon, Bex et les Ormonts. — Le Bas- Valais devenait sujet des Hauts- Valaisans et de Tévéque de Sion. — Genève payait une contribution de 28 000 florins. — Fribourg, reconnue libre de toute souveraineté, recevait, en outre, une somme de 26 000 florins.
Les troupes de Berne et de Fribourg occupèrent encore pendant vingt mois le Pays de Vaud, où elles vécurent à discrétion. Ou se figure aisément les maux que durent causer la présence de ces soldats dans nos contrées. Enfin la moitié de l'indemnité fut versée par la Savoie entre les mains des délégués des Cantons, le 21 février 1478. Les Confédérés se retirèrent et le Pays de Vaud rentra sous la domination savoyarde.
On pouvait croire, à première vue, que tout allait retomber dans l'état antérieur, et que Berne perdait le fruit de ses victoires. En réalité, la conquête n'était que différée. Berne avait affirmé sa puissance, la Savoie, sa faiblesse. Berne avait pris pied dans le pays, matériellement et moralement. La guerre de Bourgogne n'était que le prélude de l'invasion définitive.
L'épilogue des guerres de Bourgogne ne concerne pas directement notre pays. Le troisième acte de la trilogie se déroula sur le champ de bataille de Nancy. Le duc Charles y perdit la couronne et la vie (5 janvier 1477). La duchesse Yolande mourut peu après (29 août 1478). Après avoir été prisonnière du duc de Bourgogne, puis du roi de France, elle avait regagné ses Etats. Princesse habile autant qu'avisée, elle fit ce qui était en sonpou-
voir pour soutenir la fortune chancelante de la maison de Savoie. Les événements furent plus forts que sa volonté. Quant au comte de Romont, il poursuivit sa carrière au-delà de nos frontières, à la cour de Marie de Bourgogne et de Maximilien d'Autriche. Il mourut en 1486. Les acteurs du drame disparaissaient peu à peu : les maux qu'ils avaient déchainés sur la malheureuse terre
FiG. 140. — Grand sceau de la ville de Lausanne.
vaudoise déployèrent longtemps encore leurs effets. Le pays ruiné, dévasté, rançonné offrait le plus lamentable aspect. Une partie de la population avait été anéantie, une autre s'était réfugiée dans les forêts et les montagnes. Il fallut de longues années pour décider les timides à regagner leurs foyers et à rebâtir leurs maisons.
Au point de vue politique, la situation était très désavantageuse. Le Pays de Vaud se trouva désuni, désorganisé, divisé. Berne et Fribourg possédaient Morat, Grandson, Echallens, Orbe. Berne avait les quatre Mandements. Le comte de Gruyère,
ami des Cantons, occupait Aubonne et Oron. Les terres de révêque, dans le Jorat et la vallée de la Broie, formaient un tout à part, sans lien avec le reste du pays. Ces éléments divers, loin de faire cause commune contre l'ennemi commun, étaient au contraire en lutte perpétuelle, les villes avec la noblesse, les bourgeois avec révêque. La Savoie possédait le reste, mais à des titres divers ; son autorité y était plus nominale que réelle. La maison de Savoie déclinait, et son influence, dans le Pays de Vaud allait chaque jour en diminuant. Le malheur semblait s'acharner sur les descendants du petit Charlemagne. On vit se succéder, avec une très grande rapidité, une série de princes, les uns encore enfants, les autres trop jeunes pour bien gouverner ^, jusqu'au moment où Charles III prit les rênes du pouvoir. Sous ce prince devait se produire le dénouement fatal.
Berne et Fribourg, par contre, affirmaient leur prépondérance. Les différends qui divisèrent les Cantons après Morat et Nancy s'étaient dissipés. La diète de Stanz (1481) avait ramené la concorde parmi les Confédérés. La guerre de Souabe prouva, une fois de plus, la valeur des guerriers suisses et leur supériorité militaire. Ils s'affranchirent tout à fait de la tutelle de l'empire allemand. Ils firent ensuite des conquêtes au-delà des Alpes et s'illustrèrent sur les champs de bataille de l'Italie. Berne et Fribourg pouvaient désormais sans crainte consacrer leurs forces à l'acquisition du Pays de Vaud.
La bourgeoisie des villes sympathisait avec ces deux cantons. Elle eut recours à eux dans ses querelles avec la noblesse et surtout avec l'évêque. C'est ainsi qu'en 1525 Berne, Fribourg et Soleure s'interposèrent entre les bourgeois de Lausanne et révêque. De cette intervention résulta le compromis de 1525. En même temps, Lausanne contracta une alliance avec Berne et Fribourg (décembre 1525). Payerne et Avenches firent ou
1 Charles 1" (14S2-1490), dit le guerrier, avait quatorze ans lors de son avènement; Charles-Jean-Amédée, dit Charles II (1490-1496), avait deux ans; Philippe II. l'ancien comte de Bresse, ne régna que 18 mois (1496-1497); Philibert II, dit le beau (1497-1504), reçut la couronne à 17 ans; Charles III (1504-1553), le bon, monta sur le trône à 18 ans.
FiG. 141.
Lausanne.
."! renouvelèrent de semblables alliances. La ville de Lausanne
s'organisa d'une manière indépendante. Nous trouvons au commencement du XVIn>« siècle un Conseil des Deux-Cents (Fig. 140), solidement constitué et présidé par un bourgmestre. Berne et Fribourg intervinrent également à Genève, contre Tévêque et en faveur des bourgeois. La Savoie assistait impuissante à cette prise de possession.
La Réforme et les luttes qui en furent la conséquence directe et indirecte vinrent achever la ruine d'un édifice déjà croulant et porter un coup mortel à la domination savoyarde dans nos régions.