CHAPITRE XVIII La Réforme et la conquête
L'Eglise au XVI* siècle, le dogme et les mœurs. Premières prédications. Décision des Etats du Pays de Vaud. — Intervention de Berne. Farel à Aigle. Troubles à Orbe, à Grandson. Avenches, Lausanne. Le pays est hostile à la Réforme. — Préludes de la conquête. Attaques de la Savoie contre Genève. Cette ville adopte la Réforme. La Cuiller. — Berne met peu d'empressement à soutenir Genève. La France offre ses services. Berne change d'attitude. — Expédition à Genève, conquête du Pays de Vaud (16 janvier-2 mars 1536). — Deuxième expédition, ChiUon, Lavaux, Lausanne. — Organisation de la conquête. — La Réforme introduite. Dispute de Lausanne (octobre 1536). — La Réforme à Orbe et à Grandson. — L'Edit de Réformaiion. Organisation ecclésiastique. — Acquisition du comté de Gruyère (1554). — Conclusion.
Nous ne saurions faire ici une histoire générale de la réforme religieuse du XVI"»« siècle K Les causes universelles du mouvement qui bouleversa le monde et exerça une si profonde influence sur la vie politique, morale et intellectuelle d'une partie de l'Europe se firent sentir aussi dans notre pays. Mais elles n'y ont pas motivé une révolution profonde comme en Allemagne et dans la Suisse allemande . La Réforme chez nous n'a point été une œuvre de conviction et de croyance. Elle a été imposée au peuple par une volonté supérieure.
Ce n'est pas à dire que les abus signalés ailleurs ne se soient pas fait sentir également dans le Pays de Vaud. Le clergé n'était
» Ranke, Deutsche Gesch. im Zeitalter d. Réformaiion. Merle d'Aubigné, Histoire de la Réformation en Europe, A.' Ruchat, Histoire de la Réformation de la Suisse, édlt. de Vullicmln. L. Vulliemin, Le Chroniqueur. Lulhy, Die Reformation in der Wadt. A.-L. Herminjard, Correspondance des réformateurs.
ni meilleur ni pire dans sa doctrine et dans sa conduite que celui des contrées voisines. On pouvait lui faire en général les mêmes reproches, sans qu'il se soit signalé d'une façon particulière par un relâchement plus grand. Malgré quelques frottements avec la population, malgré les querelles entre Tévéque et les bourgeois, le clergé, tant régulier que séculier, jouissait d'une certaine popularité.
L'organisation religieuse du pays n'avait pas subi de très grandes modifications depuis le XIII« siècle. Les terres de l'évéché et leur constitution, au temporel comme au spirituel, sont restées les mêmes. Le nombre des couvents n'a pas beaucoup varié, ni l'étendue de leurs possessions. Les nouveaux ordres, apparus au XIII"'« siècle, étaient venus s'ajouter aux maisons déjà existantes. Les dominicains ou frères prêcheurs avaient établi un couvent, celui de la Madelaine, à Lausanne (1234), et les franciscains avaient élu domicile vers l'église qui, aujourd'hui encore, porte le nom de Saint-François. Il y avait en outre des maisons relevant de cet ordre à Grandson, Morges, Nyon.
L'ignorance était grande partout et la superstition profonde. Dans les documents relatifs à l'ancien évêché de Lausanne, on trouve, à la date de 1509, une formule de monitoire contre les vers et autres animaux nuisibles, dans laquelle l'official somme, au nom de Dieu et de Jésus-Christ, ces bêtes de a se retirer sans retard et de se transporter dans d'autres lieux, où elles ne pourront plus causer aucun dommage au genre humain * ». Les mœurs étaient relâchées, du haut en bas de l'échelle sociale. Les statuts faits par la grande cour séculière de Lausanne pour remédier à cet état de choses (1455) en disent long à cet égard *. Mais, sur ces points encore, le Pays de Vaud souffrait d'un mal universel à cette époque, et il ne parait pas que l'on ait plus vivement senti le besoin d'une réforme morale que d'une réforme religieuse.
1 Mém. et Docum. Vil, 676.
* Ibid. VII, 582.
FiG. 142. — Romainmôtier.
Le premier précurseur de la Réforme à Lausanne fut un moine cordelier d'Avignon, nommé Lambert, qui prêcha devant révêque. Sa doctrine ne déplut pas, mais il ne fit que passer à Lausanne. Lorsque la propagande religieuse venue d'Allemagne commença à agiter le Pays de Vaud, le pouvoir laïque et le pouvoir ecclésiastique s'en émurent. Le bailli de Vaud réunit les Etats à Moudon et ceux-ci prirent avis « sur les mauvaises, déloyales, fausses et hérétiques allégations et opinions de ce maudit et déloyal hérétique et ennemi de la foi chrétienne, Martin Luther, par lesquelles ont été faits de gros esclandres et abus contre la foi chrétienne » . On décida de sévir énergiquement. Quiconque sera convaincu de pratiquer, de favoriser ou de répandre ces « fausses et décevables opinions d sera condamné à un emprisonnement de trois jours, plus trois estrapades de corde. En cas de récidive il sera brûlé, lui et son livre, a comme faux et déloyal hérétique » ^
Toute velléité de Réforme était ainsi proscrite du Pays de Vaud proprement dit. Il n'en fut pas de même dans les possessions bernoises. La ville de Berne, après s'être montrée fervente adepte de la foi catholique , avait complètement changé d'opinion. Le Petit conseil, trop attaché aux anciennes idées, fut épuré, aux élections de Pâques 1527, et, à la suite d'un colloque religieux (janvier 1528), Berne adopta la Réforme. Ses sujets durent en faire autant. Le Hasli ayant fait mine de s'opposer aux idées nouvelles fut occupé militairement et obligé de se soumettre.
Les quatre mandements essayèrent aussi de résister. En 1526, un réfugié français, Farel, était venu s'établir à Aigle, en qualité de maître d'école, sous le faux nom d'Ursinus. Puis, protégé ouvertement par LL. EE., il fut nommé pasteur et prédicateur à Aigle. Après la dispute de Berne, le gouvernement publia VEdit de Réformation, a rejetant à jamais le joug des évêques, qui n'ont su que nous tondre et non pas nous paître », abolissant le culte des images et remplaçant la messe « par une prédication assidue de la parole de Dieu » .
A l'abri de cette ordonnance, Farel voulut ouvertement prêcher la Réforme à Aigle. Mais une émeute éclata ; on battit du
» Ruchat I. 563-567.
tambour en pleine église, les vociférations couvrirent la voix du pasteur. Ce fut bien pis encore à Ollon. Les femmes assaillirent le prédicateur et faillirent lui faire un mauvais parti. Des délégués furent envoyés à Berne pour protester de rattachement du pays à Tancienne croyance. Les gens des Ormonts étaient les plus dévoués à la doctrine catholique. Ils déclarèrent vouloir choisir un nouveau souverain, plutôt que de renoncer à la foi de leurs pères.
FiG. 143. - Farel.
LL. EE. n'avaient pas l'habitude de laisser discuter leurs ordres. Berne leva des troupes; Aigle fut occupée militairement, les fauteurs des troubles furent punis et la Réforme fut imposée de force aux récalcitrants (1528). Les Ormonts se montrèrent tenaces dans leur opposition. Ils désertaient le prêche et continuaient à vénérer leurs vieux saints. Il fallut beaucoup de patience et d'énergie pour les convertir entièrement.
D'Aigle, Farel voulut faire une nouvelle tentative sur Lausanne. Mais l'autorité spirituelle de Tévéque y était solidement établie. Le réformateur fut insulté et dut s'éloigner. LL. EE. essayèrent d'intervenir officieusement. Elles prirent le pasteur
SOUS leur protection : a Si on lui fait le moindre mauvais traitement, nous nous en ressentirons tout de même que s'il était fait à nous-mêmes ; et nous nous en vengerons ; prenez donc garde qu'on ne touche à un de ses cheveux ^ » Mais l'intervention amicale de Berne fut inutile. Farel ne fut pas admis à prêcher. Il se rendit alors à Morat, à Bienne, dans Tévêché de Bàle et à Neuchàtel où il fut mieux reçu. Les Neuchàtelois abolirent la messe et détruisirent les images.
Farel revint encore une fois dans le Pays de Vaud. Mais les Vaudois étaient aussi tenaces à repousser la Réforme que Farel à la prêcher. La présence du réformateur excita de nouvelles séditions. C'était, cette fois, à Avenches. Farel y courut de sérieux dangers. La ville était à la fois sujette de l'évêque, alliée de Fribourg, et trop près de Berne pour ne pas ressentir son influence. Les Bernois enjoignirent « aux nobles, saiges, pourveables et discrets, chastelain et conseil d'Avenches, leurs bons amis et chers voisins » d'écouter le prédicateur et de « laisser annoncer la parole de Dieu » ; a en ce ferez votre devoir envers Dieu et les hommes, et à nous grands plaisirs * ». Mais d'autre part les Fribourgeois intervinrent et défendirent aux gens d'Avenches d'entendre et d'écouter Farel, sous peine d'être mis en prison et traités comme hérétiques I L'évêque, de son côté, envoya un docteur pour réfuter la nouvelle doctrine. Le réformateur et le prêtre s'injurièrent réciproquement. Farel dut, en fin de compte, quitter Avenches.
Ce fut pour se rendre à Orbe, ville sujette à la fois de Berne et de Fribourg, tiraillée également entre le catholicisme et la Réforme. La ville, dans sa majorité, était attachée à l'ancienne foi. Elle possédait de nombreuses et belles églises, un hôpital de l'ordre de Saint-Jean et un couvent de religieuses clarisses qui jouissait d'une grande célébrité. Les réformés, protégés par Berne, s'y montraient remuants. Un d'entre eux, mécontent
1 Ruchat, II, 178.
« Verdeil, I, 327.
FiG. 144. — Orbe.
d'une allusion faite du haut de la chaire par un frère mineur, l'interrompit en plein sermon et s'écria : « Vous en avez menti ! » Cette intervention malheureuse faillit lui coûter la vie. Les femmes lui arrachèrent la barbe et le déchirèrent avec leurs ongles. A titre de représailles, le bailli bernois fit enfermer le prédicateur catholique. Il en résulta un échange de notes entre Berne et Fribourg. Sur ces entrefaites arrive Farel, accompagné de députés bernois. Il veut prêcher, le jour de Pâques fleuries (1531) ; un affreux tumulte accueille aussitôt ses premières paroles. Il persiste néanmoins ; les assistants se ruent sur lui, et le bailli doit l'emmener par le bras pour le mettre en lieu sûr. Le lendemain matin, sur la place publique, nouvelle tentative du prédicateur, nouveau tumulte. Le soir, à l'issue du conseil, les femmes attendent Farel, le jettent à terre; on doit l'arracher de leurs mains. Finalement, ce fut la ville d'Orbe qui paya les frais de l'aventure. Berne la condamna, pour émeutes séditieuses, à une amende de deux cents écus d'or au soleil.
Farel demeurait dans la place et continuait à prêcher. On n'osait plus l'interrompre, mais on refusait de l'entendre. LL. EE. lui procurèrent, de force, des auditeurs. Elles ordonnèrent que chaque père de famille allât au sermon. On obéit le premier jour; on fut moins empressé le lendemain ; au troisième jour, on déserta l'église.
FiG. 145.
De nouveaux troubles eurent lieu en juillet. Les novateurs avaient accusé les prêtres de tentatives homicides à leur égard ; lorsqu'on voulut arrêter ceux-ci, une mutinerie éclata ; pendant six jours, le peuple en armes garda les églises et les prêtres. Le banneret Pierrefleur consulta alors la communauté sur ses sentiments. Tous jurèrent de rester fidèles au catholicisme (juillet 1531).
Pendant ce temps, Berne et les réformés d'Orbe persécutaient les religieuses de Sainte-Claire. La porte de leur église fut enfoncée. Une garde de jeunes protestants fut placée à l'entrée du couvent. Dix-sept nonnes réussirent à s'échapper et gagnèrent la Franche-Comté où elles furent recueillies par la princesse d'Orange.
Des troubles analogues eurent lieu dans le bailliage de Grandson. Fribourg et Berne finirent par adopter un modus Vivendi (30 janvier 1532), permettant aux protestants de célébrer leur culte, mais interdisant de part et d'autre les injures et voies de fait.
Berne essaya encore d'exercer une pression sur Payerne, son alliée. Poussé par LL. EE. un ministre des Ormonts, maître Michel, vint aussi à Lausanne dans l'intention d'y prêcher la Réforme. Les conseils le renvoyèrent brutalement ^ Ainsi, malgré l'influence bernoise, le Pays de Vaud restait fermement attaché au catholicisme. Il fallut de graves événements politiques pour l'arracher à sa croyance.
Ce qui se passait à Genève fournit à Berne le prétexte cherché pour intervenir.
Charles III de Savoie * semblait n'avoir d'énergie que pour persécuter Genève; il voulait à tout prix la soumettre à sa domination, au moment même où le Pays de Vaud lui échappait. Le duc intervint avec violence dans les affaires genevoises; il pénétra en armes dans la place (1519), fit arrêter les opposants, juger et exécuter les plus énergiques. La bourgeoisie de Genève fut soumise à la Savoie pendant quelque temps ; mais cette sujétion ne fut que passagère. Une fois la tourmente éloignée,
^ En passant à Lutry, le prédicant fut attaqué, poursuivi, grièvement maltraité. Il faillit y laisser sa peau.
« Charles III, dit « le bon » a504-1553).
les Genevois se ressaisirent, les Eidegnots chassèrent les Marnelous, OU partisans du duc.
Ces derniers trouvèrent un refuge auprès des nobles du voisinage et en particulier chez les gentilshommes de la Côte. Ceux-ci, réunis au château de Bursinel, célébraient dans un banquet leurs succès futurs. « Aussi vrai que je la tiens, dit un jeune gentilhomme en élevant sa cuiller, nous avalerons Genève ». Le mot fit fortune : on nomma Talliance la ligue de la cuiller (1527).
Genève avait cherché du secours auprès de Berne et de Fribourg ; elle contracta avec ces villes une alliance ou traité de combourgeoisie (12 mars 1526). Alors la noblesse savoyarde et vaudoise redoubla ses attaques. Son armée vint sfssiéger Genève. Mais les alliés firent preuve de solidarité. Une armée composée de Bernois, de Fribourgeois et de Soleurois marcha au secours de la ville du Rhône. Tout céda devant la valeur des troupes suisses. Le Pays de Vaud fut envahi une fois de plus. Les villes, les villages, les châteaux furent pillés. Les Bernois témoignaient leur zèle religieux en renversant les croix et les images. Les populations fuyaient dans les forêts et les montagnes. Les temps mauvais des guerres de Bourgogne semblaient revenus. Enfin, le 10 octobre 1530, les troupes de Berne et de Fribourg entrèrent dans Genève. La ligue s'était aussitôt dispersée.
Les cantons catholiques et le Valais offrirent alors leur médiation qui fut acceptée. Le 19 octobre 1530 fut signé le traité de Saint-Julien ^ Le duc de Savoie s'engage, pour lui et pour ses vassaux, à ne plus molester Genève. En cas de non observation du traité, Berne et Fribourg pourront s'emparer du Pays de Vaud, lequel leur restera en toute propriété, tel que ce prince le possède. Les habiles diplomates bernois prévoyaient sans doute ce qui, fatalement, devait arriver dans le suite ; il faut penser que, de son côté, le duc de Savoie cédait à la nécessité ou qu'il ne tenait plus beaucoup au Pays de Vaud puisqu'il admettait une clause de cette nature. De toutes façons, la patrie vaudoise lui échappait.
Le traité de Saint-Julien fut confirmé, le 31 décembre 1530, par le prononcé de Payerne, qui fixait le montant de l'indemnité due
1 AbschiedelV. 1 b. 1501.
HISTOraE DU CANTON DE VaUD 15
par la Savoie à Berne, Fribourg et Genève. Ce jugement fut rendu par les délégués des Etats médiateurs : Zurich, Lucerne, Schwjiz, Uri, Obwald, Zoug, Bàle, Soleure, Schaffhouse, Saint-Gall, Valais^ En acceptant ce traité, la Savoie avait, du même coup, signé la déchéance de sa domination au nord du Léman. Le faible Charles III comptait cependant encore sur l'appui de l'empereur d'Allemagne, Charles-Quint, pour relever sa puissance. Il fit, en 1532, une tournée dans son Pays de Vaud. Il fut reçu en grande pompe à Vevey et à la Tour-de-Peilz, où lui furent offerts les présents d'usage. A Morges, il présida les Etats de Vaud et encouragea ses sujets à faire bonne résistance aux Confédérés et à défendre la foi catholique. Il visita ensuite quelquesuns de ses vassaux et plusieurs villes du pays. Lausanne hésitait sur l'attitude à prendre ; en fin de compte, elle le reçut avec déférence et respect. La Côte se montra fort bien disposée, la confrérie de la cuiller y était encore toute puissante. Satisfait de son voyage, le duc se rendit à Bologne, où s'organisait une ligue catholique contre François I^"* et les idées nouvelles.
Aussitôt les hostilités recommencèrent contre Genève. Les Etats de Vaud reçurent de Charles III l'ordre de fournir des troupes. Mais Berne veillait. Elle commandait déjà presque en souveraine. Elle menaça les Vaudois de sa vengeance. Ceux-ci se tinrent prudemment sur la réserve.
La noblesse avait moins de scrupules. La ligue de la cuiller rentra en campagne. La Réforme avait, pendant ce temps, fait de sérieux progrès à Genève. L'évéque avait quitté la ville, Farel et Viret y prêchaient avec succès la nouvelle doctrine; enfin une dispute religieuse, organisée en mai 1535, aboutit au triomphe de la Réforme. Genève devint protestante.
Sa conversion la priva de l'appui des Fribourgeois. Ceux-ci, irrités des progrès que faisaient les nouvelles doctrines, avaient rompu leur alliance avec Genève (1534). La ville, molestée par les chevaliers de la cuiller, privée du secours d'une des cités combourgeoises, se trouvait fort malheureuse. L'enthousiasme de Berne à son égard s'était subitement refroidi. Cet Etat était occupé ailleurs; il n'entrait du reste pas dans ses vues d'aller
« AhschiedelW. 1. b. 1516.
trop vile en besogne. Poussés à bout, les Genevois se jetteraient, pensait-on, plus volontiers dans les bras de leurs alliés bernois. Les sujets de LL. EE. montrèrent plus de zèle pour la cause réformée. Une petite armée de cinq cents volontaires suivit les hautes vallées du Jura, du Val de Travers à Saint-Cergues, et déboucha dans la plaine, à Gingins. Elle y rencontra un corps de trois mille Savoyards qui l'attendait dans une embuscade. Malgré leur infériorité numérique, les Suisses résistèrent héroïquement et mirent en fuite leurs agresseurs. Mais ils se retirèrent ensuite, sur les injonctions des députés bernois, accourus en hâte à la nouvelle de cette expédition (octobre 1535).
La tiédeur de Berne plaçait les Genevois dans une situation •d'autant plus déplorable que François I®»* méditait la conquête de la Savoie. La prise de Genève aurait été le prélude de l'expédition. Déjà un envoyé du roi avait pénétré dans Genève et fait, au nom de son maître, de fort belles promesses. Si les Genevois, disait-il, se mettent sous la protection de la France, celle-ci saura bien les défendre contre leurs ennemis. En même temps, des troupes françaises avançaient. Berne sentit qu'il ne fallait pas hésiter davantage. Le 16 janvier 1536, la guerre fut déclarée à la Savoie. Les cantons catholiques essayèrent vainement de s'interposer. Fribourg, après de longues hésitations, donna passage aux troupes bernoises.
La conquête du Pays de Vaud fut une simple promenade militaire, sans danger pour les troupes bernoises et sans épisodes sanglants. Le duc de Savoie, attaqué par le roi de France, ne pouvait faire aucune opposition. Les seigneurs vaudois étaient découragés par Tabandon où les laissait leur prince et par l'inutilité de leurs efforts contre Genève. La bourgeoisie était sympathique à la politique bernoise. Plusieurs villes avaient avec Berne des traités de combourgeoisîe. Les envahisseurs ne rencontrèrent presque aucune résistance ^
Sous les ordres du trésorier Jean-François Naegeli, un vaillant capitaine, éprouvé dans plusieurs expéditions antérieures, six mille Bernois se mirent en marche, le 22 janvier 1536. Le général avait donné à ses troupes les ordres les plus- sévères pour le
» Voir Journal de J.-F. Sœgeli, publié et complété par le Chroniqueur,
maintien d'une stricte discipline. Il fallait ne pas effrayer le pays, et Ton voulait éviter les scènes désastreuses des guerres de Bourgogne. Le lendemain, les Bernois entraient à Payerne, où ils furent accueillis en amis et en combourgeois. Mais ils parlèrent aussitôt en maîtres; ils notifièrent à la ville que Berne se substituait à la Savoie dans Texercice des droits de souveraineté. Les Payernois
furent douloureusement impressionnés, mais, dit Naegeli, « on leur a montré ces choses doucement, sans brusquerie ».
Payerne se soumit,.
« parce que nécessité y était )). De là, le général envoya à tout le pays de Vaud une sommation enjoignant au peuple de prêter hommage à Berne.
Le ton était donné, et les Vaudois constatèrent qu'ils changeaient simplement de maître. Ils s'inclinèrent devant la force et songèrent seulement à sauvegarder leurs libertés et franchises locales.
Grandcour et le mandement de Cudrefin obéirent aussitôt à la sommation. Le 25 janvier, l'armée était à Echallens. Elle y reçut l'hommage de Moudon, de Rue. Le 27, on campait aux environs de Crissier, de Bussigny et de Renens ; un contingent d'arquebusiers lausannois avait, entre temps, rejoint les troupes bernoises. Lausanne, après avoir longtemps hésité, prenait parti contre son évêque et s'alliait aux envahisseurs.
Le 28, quelques coups de fusil furent échangés avec les cavaliers savoyards, mais les troupes ennemies, fort peu nombreuses
FiG, 146. — Armure complète, datant de la première moitié du XVI» siècle.
du reste, s'embarquèrent aussitôt pour la rive opposée. Laissant de côté Morges, qui avait fermé ses portes, Naegeli arrive à Rolle, dont il essaie de brûler le château, puis à Divonne. Le 2 février, il entrait à Genève. La flamme des châteaux incendiés avait annoncé aux Genevois son approche. Il fut reçu avec des transports d'allégresse.
L'armée s'avança ensuite en Savoie, jusqu'à Saint-Julien. Mais les soldats manifestaient moins d'enthousiasme pour cette expédition lointaine. De plus, François h^ fit dire aux Bernois qu'il avait des vues sur la Savoie. Ceuxci cédèrent prudemment. Le 16 février, Naegeli rentrait à Genève.
Pendant qu'il était à Saint-Julien, le général avait reçu la soumission de Morges, Rolle, Villeneuve, Thonon, Cossonay, LigneroUes, Ballaigues, Gex, Ternier. Il apprit en même temps que les Valaisans s'étaient mis en campagne et s'étaient emparés du Chablais jusqu'à Thonon. Les Fribourgeois ne voulurent pas demeurer en arrière. Ils prirent Romont, Rue, Estavayer, Chàtel-St-Denis.
Berne espérait traiter Genève comme elle avait traité les Vaudois, en faire une ville sujette. Les Genevois repoussèrent cette prétention avec énergie, et la ville conserva sa liberté. Le 18 février, Naegeli quitta Genève, traînant après lui un riche butin, et se dirigea sur Morges. Chemin faisant, Aubonne fut prise et plusieurs seigneurs de la Côte firent leur soumission. A Morges, on rencontra les députés de Vevey qui venaient également prêter hommage. Les Fribourgeois avaient aussi cherché à s'emparer de cette ville, mais ils étaient arrivés trop tard.
Sur le chemin du retour, les Bernois mirent le feu au château de La Sarraz, dont le seigneur s'était jeté dans Yverdon où il espérait faire bonne résistance. Les Clées se soumirent. Le 23 février, les Bernois campaient devant Yverdon. Le 24, ils
FiG. 147.
— Armoiries de rEvéché de Lausanne.
ouvrirent le feu contre les remparts. Le 25, la capitulation fut signée. Les Vaudois qui défendaient la ville furent dépouillés de leurs vêtements, pourpoints et hauts de chausses, et renvoyés ainsi dans leurs foyers. Le Pays de Vaud était soumis, seul le château de Chillon avait refusé d'ouvrir ses portes. La bannière de la Savoie y flottait encore.
Les Bernois rentrèrent triomphalement chez eux ; ils n'avaient pas perdu un homme dans toute la campagne. Ils avaient, en cinq semaines, conquis le Pays de Vaud, le Chablais, le Pays de Gex, c'est-à-dire un territoire aussi grand, à peu près, que le canton de Berne.
Cossonay.
Ces rapides succès mécontentèrent tout le monde à part les Bernois : les cantons réformés qui jalousaient Berne et redoutaient les représailles de la Savoie ou de ses amis ; les cantons catholiques, irrités de voir un Etat réformé s'agrandir dans de telles proportions et placer sous son égide tant de populations attachées au catholicisme ; Charles-Quint, auquel l'intervention bernoise dans sa lutte avec François l^^ déplaisait fort ; enfin le roi de France lui-même, auquel Genève échappait et qui, en outre, s'intéressait à l'évêque de Lausanne menacé par Berne.
Berne négocia, feignit d'accepter la médiation des cantons, puis, lorsque François !«•• eut envahi le Piémont, elle rentra en campagne. Bien loin de renoncer à sa conquête, elle se mit en mesure de s'y affermir. Chillon résistait encore. De plus, les terres de l'évêque de Lausanne, enclavées dans les nouvelles possessions de Berne, excitaient sa cupidité. Il fallait s'en emparer rapidement.
L'armée de Naegeli entreprit, dans ce but, une seconde expédition. Elle se mit en route le 21 mars. Elle courut d'abord au plus pressé, et, traversant les terres de Tévêque, elle investit Chillon. Une flotille genevoise bloquait le château du côté du lac. Le 28 mars, Tartillerie de Genève et celle de Berne ouvrirent un feu nourri contre les murailles de l'antique donjon. Le 29, la place se rendit. On y trouva Bonivard, qui fut aussitôt délivré. Mais le gouverneur, Antoine de Beaufort, réussit à s'échapper avec une partie de la garnison et à gagner la rive opposée.
Restaient les terres de l'évêché de Lausanne. L'évêque Sébastien de Montlaucon avait pris la fuite. Les quatre paroisses de Lavaux furent conquises les premières. Le 31 mars, Naegeli passait la Veveyse et les sommait de se rendre. Elles le firent aussitôt, Lutry après une légère hésitation. Enfin, l'armée bernoise fit son entrée triomphale à Lausanne.
Etaient-ce des amis ? Etaientce des conquérants? Lausanne, combourgeoise de Berne et son alliée dans la campagne précédente, pouvait espérer que les troupes bernoises allaient la délivrer de la domination épiscopale. L'illusion fut de courte durée. Le 1^^ avril 1536, Nîegeli fit abattre Técusson de la maison de Montfaucon et proclama la ville de Berne maîtresse de tous les droits souverains exercés au temporel par l'évêque. Dans ces circonstances, Lausanne n'eut pas l'énergie de Genève. Elle était du reste placée dans des conditions moins favorables. Les conseils essayèrent néanmoins de protester, mais tout fut inutile. Naegeli s'installa au château et y fit bonne garde. Les députés des cantons médiateurs, irrités de voir le sans-façon de Berne, renoncèrent à leur mission et quittèrent Lausanne. Le reste des terres de l'évêché fut rapidement conquis. Lucens ouvrit ses portes. Avenches fit mine de résister, mais ce ne fut qu'une velléité passagère ; les habitants
FiG. 149. — Sébastien de Monlfaucon, dernier prince évêque de I^usanne.
se soumirent aussi. La terre ecclésiastique de Romaînmôtier fit également sa soumission, de même Tabbaye du lac de Joux. La conquête du Pays de Vaud était terminée.
Restait à l'organiser. Déjà avant la fin des opérations militaires, une commission de six membres avait été chargée de ce soin. Elle parcourut le pays dans ce but, reçut encore la soumission de quelques vassaux, passa d'Yverdon à Cossonay et à la Côte, puis dans le Pays de Gex et le Chablais, à Chillon et Vevey pour revenir enfin à Lausanne.
Ici, elle prononça une sentence contre les gens de Lutry. Berne avait deux griefs contre eux. D'abord, ils avaient maltraité le pasteur Michel ; ensuite, dans une rixe qui avait éclaté lors du passage des troupes, le 26 mars, ils avaient tué un soldat et en avaient blessé d'autres. De fortes amendes furent prononcées contre les habitants de Lutry. Puis on procéda à l'organisation.
Le bailli de Vaud et les hauts fonctionnaires furent supprimés ; de même les autorités épiscopales. Les pays conquis furent divisés en huit bailliages : Yverdon, — Moudon avec Cossonay, Morges et la Côte, — Lausanne avec les paroisses de Lavaux, Lucens, Villarzel, — Avenches, — Chillon avec Vevey, — Thonon et le Chablais, — Ternier, — enfin Gex. Un trésorier devait percevoir les revenus dans les nouveaux bailliages et recevoir les appels des jugements portés par les cours bailli vales.
Une commission de trois membres procéda à l'installation des baillis. Elle mit quelque rudesse à accomplir son mandat. De plus, la partialité avec laquelle LL. EE. protégeaient la foi nouvelle amena des troubles et des protestations. Berne n'en établit pas moins solidement sa domination sur le Pays de Vaud, Gex et le Chablais. Une contribution extraordinaire de 7759 couronnes d'or leur fut imposée.
Après avoir pourvu au temporel, LL. EE. s'occupèrent du spirituel. Elles avaient promis de respecter la foi de leurs nouveaux sujets, de traiter, tout au moins, les deux religions sur un pied d'égalité. Aussitôt en possession du pays, elles violent leurs promesses. Des pasteurs réformés étaient arrivés à la suite des conquérants. Appuyés par eux, ces ministres et leurs fidèles parlent haut, brisent les images, profanent les temples. Pierre Viret
s'était installé dans l'église des dominicains, à la Madelaine, et y faisait ses prédications. Puis, malgré la défense du conseil, et bien que la bourgeoisie eût, à deux reprises, décidé de vivre « dans Tancienne religion », des iconoclastes avaient tout brisé dans cette église, autels et images. A Yverdon, LL. EE. n'y avaient mis aucun ménagement. Elles avaient décrété purement et simplement l'abolition du culte catholique. Des réformés fanatiques pénétrèrent dans les églises et les mirent au pillage. Les statues de la vierge et des saints furent brûlées sur la place publique.
Lors de la conquête, Berne avait mis provisoirement la main sur Fadininistration des couvents, en attendant mieux. Une fois les baillis installés, ils protégèrent ouvertement les ministre^ réformés et entravèrent l'exercice de la religion catholique. A Moudon, les citoyens se plaignent qu'on ait fait venir un prédicant malgré eux ; le bailli a, de plus, défendu au vicaire de chanter la messe dans la grande église paroissiale. Les quatre paroisses de Lavaux protestent également contre de semblables mesures. A Avenches, le banneret, partisan de la Réforme, fut déposé par les bourgeois.
Mais Berne était tenace. Toute la belle résistance des Vaudois se brisa contre la volonté bien arrêtée de LL. EE. Elles organisèrent une dispute religieuse, à laquelle furent convoqués, par ordre, les religieux du pays et les procureurs de chaque paroisse.
FiG. 150. — Théodore de Bèze.
La dispute eut lieu à partir du 2 octobre 1536 et dura une semaine. Guillaume Farel avait, suivant la coutume, formulé des thèses qu'il s'agissait de discuter. Les combattants furent, du côté réformé, Farel, Viret, Caroli, Calvin. Les catholiques ne mirent pas en ligne de grands orateurs. Les chanoines se contentèrent de lire une protestation contre la dispute elle-même, renvoyant toute décision à un prochain concile. A part cela, ce fut un médecin, Blancherose, et un jeune officier, Ferrand de Loys, qui défendirent le catholicisme. Un vicaire fît une déclaration naïve : « Si les prêtres, dit-il, sont aussi ignorants que vous le dites, ce n'est pas une grande gloire à vous de les avoir vaincus. Que n'avez-vous eu pitié de leur ignorance ! »
— Comme dans toutes les discussions de celte nature, la direction des débats ne fut pas impartiale : a D'autres opposans y eust, dit Pierrefleur, mais quand on cognoissait qu'ils voulaient trop presser et s'advencer en disputes, incontinent on les faisait taire. » Les réformés triomphèrent donc. Plusieurs assistants abjurèrent le catholicisme et, le lendemain, les nouveaux convertis prouvèrent la solidité de leur foi en brisant tout dans la cathédrale, autels, images, crucifix.
Aussitôt, LL. EE., constatant le résultant de la dispute, ordonnèrent que la messe fût supprimée, ainsi que toutes les cérémonies du culte catholique, que les images, idoles et autels, dans les églises et monastères, fussent renversés : elles enjoignirent à tous leurs sujets a d'aller entendre la parole de Dieu », c'est-à-dire les prédicateurs réformés.
Les baillis se mirent à Tœuvre aussitôt. Les images furent détruites et brûlées, le culte réformé introduit partout. Toute
FiG. 151. — Cathédrale de Lausanne :
Vitraux de la rose (Rahn).
résistance était inutile. On obligeait même les communes à payer ceux qui saccageaient leurs temples K
LL. EE. promulguèrent ensuite une Ordonnance de réformation (24 décembre 1536), déclarant à nouveau le catholicisme aboli et réglant les questions principales relatives au dogme, aux sacrements, aux biens ecclésiastiques et aux mœurs. Un synode, réuni à Lausanne, le 13 mars 1537, posa les bases de l'organisation ecclésiastique du Pays de Vaud.
Les nouvelles possessions de Berne sont divisées en sept classes : Lausanne-Vevey, La Broie, Yverdon, Morges-Nyon, Orbe, Gex, Thonon. A la tète de chaque classe est un doyen ou modérateur , avec des pouvoirs très étendus; il surveille ses frères dans leur doctrine et dans leur conduite. Le doyen est assisté par les jurés de la classe, au nombre de quatre. Chaque semaine, les ministres doivent se réunir en colloque pour s'édifier mutuellement. Un Synode général exerce l'autorité supérieure sur TEglise.
Au point de vue du dogme, l'ordonnance ou Edit de réformation réduisait à deux les sacrements, savoir le baptême et la sainte Cène. L'Edit autorisait le mariage des prêtres. Il interdisait la messe et les cérémonies papales, les pèlerinages, le carême. Il réduisait le nombre des fêtes religieuses. Il proscrivait certaines pratiques superstitieuses, comme de sonner les cloches en cas d'orage ou pour les agonisants.
Dès le début, Berne entendit affirmer la suprématie de l'Etat sur l'Eglise. Une des thèses de Farel soutenait que « l'Eglise ne reconnaît qu'un seul magistrat, laïque, établi de Dieu... tous sont
1 Le gouverneur d'Aubonne paie, chez Guillaume Quintal, pour les dépenses faites par M. le bailli de Moudon et ses aides, qui ont renversé les autels et images, sept livres. Item, pour ceux qui mirent bas les croix, dix sols trois deniers. Item, pour ceux qui pavèrent le soi à l'endroit des autels, neufs sols, /fem, à Jean Maillet, qui mit bas des croix, deux sols, etc. Verdeil, II, 39.
FiG. 152. — Plan de la Cathédrale.
obligés d'obéir à ce magistrat ». L'Edit de réformation est tout aussi explicite : « Que nul soi mêle d'annoncer la parole de Dieu en nos dits pays que ne soit par nous à ce député. » L'Etat commande dans tous les domaines ; il doit faire régner le bon ordre ; il surveille les mœurs. Nous trouvons dans r£dz7 les premiers spécimens de l'immense série des règlements et ordonnances sur
les mœurs, ainsi que des lois somptuaires, qu'a multipliées le gouvernement paternel de Berne à l'usage de ses sujets : défense de jouer à l'argent, de porter des chausses découpées, de danser : « Danses sont scandaleuses ; à cette cause les défendons sous le bamp de trois florins ; toutefois trois honnêtes danses sur les jours de noces octroyons. » L'adultère, la gloutonnerie, le blasphème sont punis.
Conformément à l'esprit du temps, le service mercenaire est interdit.
Les biens de l'Eglise furent sécularisés. L'Etat se chargeait de l'entretien du culte; par contre LL. EE. mettaient la main sur les terres, biens et revenus du clergé. Ces revenus étaient immenses. On évalue à soixante mille écus d'or le revenu de l'évéque, et à quatre mille la prébende de chacun des chanoines. Les couvents avaient des domaines étendus. Le clergé possédait à peu près le tiers de la propriété immobilière du pays.
Pour éviter les réclamations de Fribourg, son alliée, Berne lui abandonna quelques dépouilles de l'évéque : Bulle, La Roche, Albeuve. Pour intéresser Lausanne au nouvel ordre de choses,
FiG. 153. — Cathédrale de Lausanne :
Le porche aux Apôtres.
Berne lui accorda une partie de la juridiction épiscopale et des revenus qui y étaient affectés; elle lui donna également une partie des biens du clergé, à charge de pourvoir aux frais du culte. Les biens concédés à la ville étaient : les cinq paroisses de Lausanne, les deux couvents, le prieuré de Saint-Sulpice, Bellevaux, Sainte-Catherine, le Chalet-à-Gobet avec le moulin du même nom, le vieil évéché. Ces libéralités font Tobjet de la petite largition donnée à Lausanne, le !«'• novembre 1536, et confirmée dans la grande largition, en date du 18 avril 1548 ^ Plusieurs autres communes reçurent en don gracieux ou achetèrent à bas prix une partie des biens du clergé. Les biens des confréries leur furent également attribués, à charge pour elles d'entretenir les pauvres et nécessiteux.
On tint compte, dans une certaine mesure, des droits acquis par les moines et titulaires de prébendes. Ceux qui embrassèrent la Réforme conservèrent une partie de leurs revenus ou reçurent une pension. Les insoumis durent quitter le pays.
Mais dans le partage des biens du clergé, Berne se réserva la part du lion. Tout d'abord, elle mit la main sur le trésor de la cathédrale. Les chanoines avaient caché les objets les plus précieux, argent, pierreries, reliques, et prétendirent que Tévèque les avait enlevés. Ils furent mis en prison jusqu'à ce qu'ils eussent tout restitué. Ils y restèrent huit jours, après quoi ils finirent par céder. On leur proposa d'embrasser la Réforme : ils recevraient, en échange, une pension annuelle. Trois d'entre eux acceptèrent. Les autres se retirèrent à Evian.
1 Mém. et Docum. VII. Remarques, p. 788 et 789.
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FiG. 154. — Cathédrale de Lausanne.
Le magnifique trésor de la cathédrale prit le chemin de Berne. La simple énumération des richesses qui s'y trouvaient entassées remplirait plusieurs pages : statues en or et en argent, châsses, reliques et reliquaires, crucifix, ciboires et calices, encensoirs, monstrances, chandeliers et lampes, bassins, diamants et pierres précieuses, étoffes, tapis, broderies, missels richement enluminés, manuscrits précieux ^ Ces dépouilles, d'une
Tète de Véuéque. Marias assis,
Seb. Eps. et Princeps Laua. S. Marias Marliris, Teston de Sébastien de Montfaucon (1517-1536).
Croix, Ludovieus.
Fronton de
temple.
D. Sahaudia,
Denier des barons de Vaud, frappé à Nyon au XIII* siècle.
Télé de Vévéqae. Ecusson d'Aymon.
Dingnare A y, de Mon tefal-
me laudare te. cône Ep.
Ducat d'Aymon de Montfaucon (1491-1517).
L'évéque assis. Croix. Sit nomen
Guido Eps. Laasan. Dni benedietu (m). Demi Gros de l'évéque Guy de Frangins (1375-1394).
FiG. 155. — Anciennes monnaies.
valeur incalculable, devinrent le noyau du fameux trésor de Berne.
LL. EE. se chargèrent, en revanche, de Tentretien des ministres du culte réformé. Pour fournir des pasteurs à leurs sujets, elles fondèrent TAcadémie (1537), complétée par un collège et un internat, et qui reçut son organisation définitive par la loi du 27 août 1547 ^ Le réformateur Viret avait pris l'initiative de cette fondation. Il proposait, en qualité de professeurs, Farel, Théodore de Bèze, Conrad Gessner. Farel était un esprit trop indé* pendant au gré de Berne, Conrad Gessner et Théodore de Bèze
* Stammler, Le trésor de la cathédrale de Laasanne.
• H. Vuilleumier, Notice historique et statistique sur l'Académie de Lausanne.
furent plus heureux. Le premier ne resta pas longtemps à Lausanne. Le second y occupa avec science et autorité la chaire de grec de 1549 à 1558 \
Malgré les efforts de Berne, le Pays de Vaud eut beaucoup de peine à accepter la Réforme. Le peuple, dépossédé de ses églises et de ses saints, allait entendre la messe dans le voisinage, soit sur terre fribourgeoise, soit dans les bailliages communs où subsistait encore l'ancien culte. Des mesures rigoureuses furent prises en conséquence poUr arracher de force le peuple au catholicisme. Dans les bailliages communs, LL. EE. usèrent de tous les moyens pour faire triompher le protestantisme. D'après le modus viuendi adopté en 1532, les deux cultes devaient être tolérés dans chaque paroisse jusqu'à ce qu'on eût fait le plus, c'està-dire jusqu'à ce qu'on eût décidé, à la majorité des voix, quelle serait la religion officielle de chaque commune. Mais en fait les deux religions n'étaient pas traitées également. Lorsque le plus avait été favorable aux réformés, le vote était acquis définitivement. Au contraire, lorsque les catholiques avaient la majorité, l'agitation protestante continuait, de nouveaux plus étaient organisés. En fin de compte, le plus fut fait à Orbe, en présence des députés de Berne et de Fribourg ; une faible majorité se prononça pour la Réforme, n au grand regret des chrestiens tenans la loy ancienne * (1553) ». Les autels furent abattus, et les religieuses de Sainte-Claire durent se retirer à Evian. Un maître d'école vint les remplacer a pour régenter et enseigner la jeunesse en la loy de Dieu, disoyent les seigneurs de Berne, sur un livre imprimé à Berne, qu'ils appeloyent Catéchisme ;... ce fut le premier auquel on donna gage, assavoir 60 florins et un muits de froment' ». Grandson se prononça également pour la Réforme.
> A. Bernus, Théodore de Bèze à iMusanne, * Mémoires de Pierrefleur, p. 300.
a Ibid. 346. Verdeil. II, 77.
FiG. 156. — Aubonne.
FiG. 157. — Oron.
Seules quelques communes du bailliage d'Echallens conservèrent leur ancienne foi. Elles l'ont gardée jusqu'à nos jours.
L'épilogue de la conquête du Pays de Vaud fut l'acquisition du comté de Gruyère. Protégé par les hautes montagnes qui l'entourent, ce petit Etat féodal avait subsisté jusqu'en plein XVI"»e siècle. Michel, le dernier comte de Gruyère, sut mal administrer ses finances. Il aimait le luxe et le faste, il dépensait sans compter. Berne et Fribourg lui avaient prêté des sommes considérables. Comme il se trouvait dans l'impossibilité de les rembourser, les deux villes, anciennes amies et alliées de sa maison, s'emparèrent de ses Etats (1554). Elles partagèrent le comté. Berne eut, pour sa part, la moyenne et haute vallée, depuis la Tine jusqu'aux sources de la Sarine. Fribourg eut la basse Gruyère. La baronnie d'Aubonne, Oron, Palézieux, tombèrent également entre les mains de Berne.
LL. EE. mirent la main sur les propriétés ecclésiastiques de ces contrées et y introduisirent de force la Réforme. Les Gruyériens étaient, plus que tout autres, attachés aux anciennes coutumes et aux vieilles croyances. Ni les efforts de Viret, ni ceux de Farel, ni ceux du pasteur Haller de Berne ne parvinrent à les convertir. Ils se mutinaient, refusaient d'entendre le prêche, allaient écouter la messe dans les églises du voisinage. On leur envoya des commissaires résolus que l'on appuya de quelques soldats ; la fermeté de Berne triompha en fin de compte : la population « revint à de meilleurs sentiments, d
Ainsi d'Aigle à Coppet, de Rougement à Orbe, de Lausanne à Avenches une profonde transformation politique et religieuse s'était accomplie. Le joug de Berne remplaça la domination des princes laïques et ecclésiastiques. Le peuple s'y plia sans grande résistance. Il était de nature docile ; il avait le caractère doux et propre à Tobéissance ; son énergie était modérée et son tempérament peu combatif ; il subit ses nouveaux maîtres comme il avait subi les anciens, avec la plus profonde résignation. Quant aux affaires religieuses, le peuple vaudois eut beaucoup de peine à s'accoutumer à la Réforme. Elle lui fut imposée contre sa volonté et malgré la très vive aversion qu'il éprouvait pour les nouvelles doctrines. Mais là encore, l'énergie, la persévérance et
la profonde diplomatie de Berne eurent raison de toutes les oppositions. Le peuple finit par s'attacher à cette doctrine qu'il avait exécrée ; il devint aussi zélé protestant qu'il avait été bon catholique.
La Réforme et la conquête bernoise sont les deux faits les plus importants de notre histoire. La première a modifié profondément l'esprit de notre peuple ; son éducation intellectuelle et morale ont reçu, dès lors, une orientation toute nouvelle. La conquête a décidé de notre sort politique. Elle nous a séparés pour jamais de la Savoie ; elle nous a faits Suisses ; elle a surtout, en réunissant sous une même domination les éléments divers de la patrie vaudoise, préparé l'unité de ce pays, contribué à créer le « canton de Vaud ».