CHAPITRE XIX
Berne lutte pour conserver sa conquête.
Lutte entre Berne et le clergé vaudols. La discipline ecclésiastique. Viret et de Béze.
— Démissions et expulsions. — Benie impose à ses sujets sa doctrine religieuse. — Retour ofTensif de la Savoie. — Emmanuel-Philibert (1553-1580). Il revendique le Pays de Vaud. Traité de Lausanne, 15fi4. Berne abandonne Gex, Thonon et garde le Pays de Vaud. — Nouvelles tentatives de la Savoie. — Cliarles-Emmanuel (1580-1630).
— Cx>njuration d'Isbrand Daux (1588). Représailles de Berne. Klle s'allie avec Henri HI contre la Savoie, puis recule. Traité de Nyon (1589). — Henri IV relève le drapeau du protestantisme. Traité de Lyon (1601). — Alliance de la France avec les XIII cantons. — Tentative de la Savoie sur Genève. L'Escalade. — Traité de Saint- Julien (1603). — Mort de Henri IV. — Dernières manifestations hostiles de la Savoie (1610). — Rapprochement avec Berne. — Alliance du 23 juin 1617.
Le régime savoyard avait été le doux régime du laissez-faire ; le régime bernois fut celui de la stricte discipline. LL. EE. entendirent, dès Tabord, qu'on leur obéît sans conteste. Elles seules avaient l'autorité suprême dans tous les domaines, au temporel comme au spirituel.
Les pasteurs en firent aussitôt l'expérience. Formés à l'école française et subissant Tinfluence de Calvin, ils voulaient dominer dans TEglise, sans autre maître que leur conscience. Ils entendaient rétbrmer les mœurs autant que le dogme, faire régner la discipline ecclésiastique et punir de l'excommunication les gens déréglés ou les libertins. Pierre Viret, premier pasteur de Lausanne, fit à ce sujet quelques démarches auprès des conseils de celte ville et du gouvernement de Berne, refusant de célébrer la Sainte-Cène aux fêtes de Pâques si sa demande venait à être repoussée (1558).
Cette initiative n'était pas pour plaire à Berne. Cependant* rintention des pasteurs était louable. Une réforme des mœurs s'imposait. Mais LL. EE. voulaient y pourvoir elles-mêmes, sans rintervention d'aucune autre autorité, laïque ou ecclésiastique. Elles publièrent dans ce but l'édil du 27 mai 1558, instituant, dans chaque paroisse, un consistoire, ou tribunal particulier, chargé de réprimer les manquements aux bonnes mœurs, les délits de blasphème, d'hérésie et de sorcellerie, de châtier ceux qui, par malice, s'abstiendraient du service divin. Quant aux autres questions touchant la discipline ecclésiastique, LL. EU demandaient aux pasteurs de présenter un projet.
Ceux-ci rédigèrent le règlement demandé. Mais, par la même occasion, ils protestaient contre divers actes du gouvernement, contre un décret interdisant de prêcher sur la prédestination, contre l'administration des biens de l'Eglise. LL. EE. n'entendaient pas qu'on leur parlât sur ce ton. Les douze signataires de la lettre furent mandés à Berne, sévèrement admonestés et mis en demeure de se soumettre ou de se démettre (15 août). Théodore de hèze et son collègue Merlin donnèrent leur démission.
Viret s'opiniàtra dans sa résistance. La Noël s'écoula sans qu'on célébrât la Sainte-Cène. Ce fut un gros scandale, qui porta au comble Tirritation de LL. EE. Elles envoyèrent trois délégués qui admonestèrent à la fois les conseils de Lausanne, les professeurs et les régents, toute la classe des pasteurs. Viret et Valier son collègue furent destitués. Quarante pasteurs environ démissionnèrent ou furent congédiés. Ils furent accueillis en France et à
Genève où Calvin fonda TAcadémie avec les débris de celle de Lausanne (1559). Théodore de Bèze en fut le premier recteur.
La lutte continua. On eut beaucoup de peine à trouver de nouveaux ministres. Les protestations recommencèrent. Mais Berne finit quand même par imposer sa volonté. Peu à peu les pasteurs se soumirent et prêchèrent désormais Fobéissance absolue au gouvernement «que Dieu a établi». Berne régla minutieusement l'organisation des classes et des colloques, de manière à annuler leur autorité. Elle obligea le Pays de Vaud à adopter le catéchisme d^Heidelherg et la Confession de foi helvétique, Berne exerça dès lors Tautorité religieuse supérieure comme elle exerçait l'autorité politique: despotiquement.
Berne sut montrer la même énergie et la même ténacité pour maintenir en son pouvoir les pays qu'elle avait conquis, et que Ton cherchait à lui arracher ^
Un rare concours de circonstances favorables avaient aidé Taudace, la force et l'habileté de Berne en 1536. La grande lutte engagée entre François I^'" et Charles-Quint, entre la maison de France et la maison d'Espagne, entre le protestantisme et le catholicisme avait détourné l'attention européenne des petits pays situés entre le Jura et les Alpes, ou tout au moins empêché les principaux intéressés d'intervenir.
Cependant, au mouvement d'expansion du protestantisme succéda un retour orfensif du catholicisme : la contre-réforme se préparait. La France et l'Espagne firent trêve pour lutter contre l'ennemi religieux. Le traité de Cateau-Cambrésis permettait à Henri II et à Philippe d'E,spagne de tourner leurs forces contre l'hérésie (1559).
En même temps, un prince énergique, Emmanuel-Philibert, montait sur le trône ducal de Savoie (1553-1580). Il avait adopté la fière devise : Spoliatis arma supersunt^, et il entreprit de reconquérir, à la pointe de l'épée, les Etats dont il avait été dépossédé. Il combattit à Saint-Quentin, défit l'armée française, et la paix de Cafeau-Cambrésis lui rendit ses Etats de Savoie. Tôt après,
ï Historiens suisses : May, de Rodt, Vulliemin, continuation de Jean de Millier, T. XII. Verdell, Gruner, Tillier, Herzog, de Midinen. Eiistoriens de Savoie déjà cités. Grenus, Documents. Arciiives de TEtat de Berne, de l'Etal de Vaud, des villes vaudoises.
* A ceux qui sont dépouillés, il reste les armes.
il réclama les territoires enlevés par les Bernois, les Fribourgeois et les Valaisans. Il appela ses anciens sujets à secouer le joug étranger, et les engagea à rentrer dans le giron de la Savoie.
Mais de profonds changements s'étaient opérés dans le Pays de Vaud. Une domination d'un quart de siècle y avait affermi la puissance bernoise et surtout la doctrine réformée. Le Vaudois est lent à accepter les innovations, mais une fois celles-ci ancrées chez lui, il y reste solidement attaché. Une nouvelle génération avait succédé à l'ancienne. Formée à Técole protestante, elle était fermement attachée à sa foi, et regardait comme un désastre la perspective de redevenir savoyarde et catholique. Les Vaudois restèrent insensibles à l'appel de leurs anciens maîtres.
Le duc essaya alors de négocier. A première vue, la situation de Berne paraissait mauvaise. La France et l'Espagne étaient favorables à la Savoie; les cantons catholiques et Zurich même tenaient également son parti. Valais et Fribourg se montraient timides et indécis. Mais LL. EE. usèrent de toutes les ressources d'une diplomatie très habile. Elles eurent le grand art de laisser traîner les négociations pendant cinq longues années; elles firent preuve, suivant les circonstances, de souplesse ou d'énergie, et surent finalement conserver le meilleur de leurs acquisitions.
En Suisse, il avait été question, tout d'abord, de convoquer une diète extraordinaire pour examiner les réclamations du duc. On finit par se contenter de la diète ordinaire de 1560. Ici, nouvel atermoiement; les députés en réfèrent à leurs cantons. Une conférence est alors convoquée à Neuchàlei. Elle reste sans résultat. La Savoie propose ensuite l'arbitrage des cinq cantons catholiques, du roi de France et du roi d'Espagne. Berne suspecte ce tribunal, elle refuse. Les parties s'en remettent alors aux onze cantons, qui, cette fois, devront prononcer. Leurs propositions paraissent inacceptables à LL. EE. qui, cédant sur un point, ofl*rent la restitution du Chablais. Cette concession parait trop mesquine aux médiateurs; les négociations sont rompues; de part et d'autre on se prépare à la guerre.
Le Pays de Vaùd montra un grand dévouement à la cause bernoise et prolestante. Les villes avaient été mises en état de
défense. Lausanne avait pris des mesures énergiques ; elle fit fondre huit canons, acheta des mousquets, fabriqua des hallebardes. Les prédicateurs réformés dépeignaient les maux qui fondraient sur le pays, dans le cas où la Savoie viendrait à triompher. Ils retraçaient en couleurs très vives les persécutions qui frappaient les protestants dans les pays catholiques, en Espagne, en France ; ils énuméraient la longue série des martyrs et décrivaient Thorreur des supplices. Les Vaudois étaient décidés à mourir plutôt que d'abandonner leur foi.
Devant cette attitude résolue, la Savoie hésita. Les Bernois^ après tout, étaient encore les vainqueurs de Grandson et de Morat. Les Suisses, leurs alliés, avaient tenu tête à Tempereur quelque cinquante ans auparavant, dans la guerre de Souabe. Cétait une puissance avec laquelle il fallait compter. Une trêve suspendit les hostilités; de nouvelles conférences eurent lieu à Nyon, en décembre 1562, puis à Bàle, à Baden, à Berne; enfin la paix fut signée à Lausanne, le 30 octobre 1564. Berne fit la part du feu : elle restitua le pays de Gex, Ternier et Gaillard, Thonon, mais garda le Pays de Vaud, qui lui importait avant tout*. Le roi de France et le roi d'Espagne adhérèrent à ce traité. Ainsi, le premier essai tenté par la Savoie pour reconquérir le Pays de Vaud avait échoué.
La paix de Lausanne ne fut qu'une trêve de médiocre durée. La réaction catholique s'accentuait en Europe. La France était désolée par les guerres de religion, le protestantisme y était vivement attaqué. La Savoie profita de cet état de choses ; elle s'appuya sur la ligucy sur l'Espagne et même sur les cantons catholiques, et redevint agressive.
Les cantons catholiques, jaloux de Berne et irrités contre la protestante Genève, favorisaient les desseins du duc, et déclarèrent que jamais ils ne consentiraient à ce que le « nouveau pays D, — c'est ainsi qu'on appelait le Pays de Vaud, — fût compris dans le territoire fédéral. LL. EE., alarmées des dangers que courait la rive vaudoise du lac, organisèrent une flottille composée de deux grandes barques de guerre.
Charles-Emmanuel avait succédé, en 1580, à Emmanuel-
* J. Cart, le traité de 1564, Reu. Hist. Vaud. 1900. Abschiede. IV. 2. p. 300.
Philibert. Durant son long règne (1580-1630), il donna beaucoup de mal à Berne et à Genève.
Pour rentrer plus facilement en possession du Pays de Vaud, Charles-Emmanuel s'assura l'appui de quelques personnages influents, gentilshommes ou riches bourgeois, qui regrettaient la domination savoyarde. Une conjuration fut tramée à Lausanne contre Berne. Les principaux conjurés étaient les frères Claude et Louis Espaule, le bourgmestre Isbrand Daux, seigneur de Prilly et de Crissier, plusieurs magistrats de Lausanne, le banneret Tronchet, Bouvier, châtelain de Chillon, et un grand nombre de gentilshommes vaudois. Dans la nuit du 11 au 12 décembre 1588, six cents hommes venus de Savoie devaient entrer dans la maison du bourgmestre par une porte donnant sur les Terreaux ; huit cents hommes devaient pénétrer du chemin d'Ouchy dans Féglise de St-François par un passage souterrain. Ces troupes s'empareraient de la ville, massacreraient le bailli et mettraient la main sur les fonctionnaires de Berne. Pendant ces opérations, six mille hommes débarqués de Savoie envahiraient le Pays de Vaud.
La tempête empêcha les Savoyards de passer le lac. Quelques citoyens, zélés partisans de Berne, eurent des soupçons ; c'étaient, entre autres, Amsel, Isbrand et Claude de Crousaz. Ce dernier fut retenu à souper, le 14 décembre, chez le bourgmestre, qui lui dévoila la conjuration, en l'engageant à y entrer. Claude refusa énergiquement et, le lendemain au matin, il révélait au bailli ce qu'il avait entendu. Effrayé des suites de son imprudence, Daux prit la fuite avec les principaux conjurés, le dimanche 15 décembre au point du jour.
A cette nouvelle, grande agitation à Lausanne : les conseils siègent en permanence, et protestent de leur fidélité ; une garnison bernoise occupe la ville. Ceux des coupables que l'on réussit à saisir sont arrêtés, emmenés à Berne, interrogés et mis à la torture. Le banneret Tronchet et Claude Espaule furent condamnés à être traînés sur la claie, puis à avoir le poing et la tête tranchés ; leurs corps furent coupés en morceaux et exposés dans les carrefours du pays. Louis Espaule fut exécuté à Lausanne. Isbrand Daux fut condamné à mort par contumace,
LA DOMINATION BEKNOISE 247
et les maisons qu'il possédait dans la ville furent, dit-on, rasées ^
Cette tentative de trahison excita au plus haut point l'indignation des Bernois. Ils accueillirent d'autant mieux l'ambassadeur de Henri III, Harlay de Sancy, qui venait demander, au nom de son maître, un emprunt et l'autorisation d'enrôler des soldats (février 1589). Ces troupes devaient servir en premier lieu contre la Savoie, et, unies aux troupes du roi, permettre à Berne de reprendre le Chablais et le Pays de Gex. Berne accepta; d'autres cantons suivirent son exemple : douze mille hommes furent ainsi rassemblés. Sous le commandement général de Sancy, ces troupes envahirent à nouveau la Savoie, prirent Thonon et Ripaille, et refoulèrent l'armée savoyarde au delà du mont de Sion (avril 1589).
Mais là n'était point l'objectif principal de Sancy. On avait besoin de ces vaillants auxiliaires au camp de Henri III, allié maintenant à Henri de Navarre. Les troupes bernoises y furent conduites, et reçues avec enthousiasme. Berne envoya une nouvelle armée pour les remplacer en Savoie (juin 1589). Mais cette troupe, une fois arrivée à Genthod, ne s^avançait plus qu'en hésitant. Berne semblait avoir perdu sa belle assurance. C'est que deux partis s'y combattaient : le parti de la paix à tout prix, qui désirait traiter avec la Savoie en sacrifiant, s'il le fallait, Genève et même le Pays de Vaud, et le parti de la gueiTe. On attendait, on négociait, on atermoyait. Sur ces entrefaites, Henri III avait été assassiné ; la cause protestante en France semblait perdue. Le parti de la paix ayant pris le dessus à Berne, des conférences eurent lieu à Nyon. Elles aboutirent à un traité par lequel Berne renonçait de nouveau au Chablais et au Pays de Gex et, chose plus grave, abandonnait Genève au duc
1 L'emplacement de l'une formerait l'impasse de la Madelainc ; l'autre serait au faubourg de THalle. Ainsi le veut la tradition. Les documents sont muets à cet égard.
Une chanson de l'époque flétrit la tentation avortée : a Cayn par jalousie — Tua son frère Abel. — Aussi par jalousie — Le vouloir étoit tel — De ces traistres maudltz — De ruyner ce pays. — Mais Dieu plein de clémence, — Ayant pitié de nous, — De sa bonté immense — S'est employé pour nous, — Monstrant qu'il ha le soing — De nous quand est besoing. — Le jour que ces faux traistres — Nous pensoyent saccager, — Nostre bon Dieu et Maistre — Nous voulant revencher, — Leur mit empeschement — Et fit souffler le vent, — Qui fit les ondes hruyre — Si fort au lac Léman, — Que les grandes navires — De ces gens vaut néants. — Nous voulant sacager, — Ne purent naviguer.» G. Favey. Uev. Hist. Vaud. 1894. 127.
de Savoie, «promettant même son appui pour réduire cette ville » (11 octobre 1589).
Le traité de Nyon causa une indignation générale dans toute l'Europe protestante, en Suisse, à Berne même, et dans le Pays de Vaud. L'avoyer de Watteville, qui en était l'auteur, dut démissionner. Les sujets de Berne protestèrent.
LL. EE., pour se tirer de ce mauvais pas, usèrent habilement de condescendance. Elles soumirent le traité à la sanction de leurs sujets. Les communes du pays allemand le repoussèrent à l'unanimité. Les délégués du pays romand, convoqués à Berne le 23 février 1590, se prononcèrent dans le même sens avec beaucoup d'énergie.
La guerre continua *. Berne profita de la bonne volonté des Vaudois pour faire retomber sur eux tous les frais de la campagne, Ils s'exécutèrent avec un grand dévouement. Mais la conduite des opérations militaires ne répondait pas à ce beau zèle. Les timides l'emportaient décidément à Berne. Il fallut l'intervention de Henri IV pour sauver Genève. Ce prince triomphait de la ligue, faisait son entrée à Paris, pacifiait la France, assurait aux réformés, par Védit de Nantes (1598), la liberté religieuse, soutenait en Europe la cause du protestantisme. En même temps, la paix de Vervins terminait la guerre entre la France et l'Espagne (1598). Genève et le Pays de Vaud n'ayant pas été compris dans ce traité, Charles-Emmanuel fit de nouveaux préparatifs et refusa de rendre le marquisat de Saluées, qui avait appartenu à la France, mais dont la Savoie s'était emparée. Henri IV envahit alors la Savoie, et força son ambitieux voisin à signer la paix de Lyon (1601). La Savoie obtint le marquisat de Saluées ; la France reçut, par contre, la Bresse, le Bugey et le Pays de Gex. Le sort définitif de Genève n'était pas réglé, mais la proximité de la France était une garantie contre la Savoie. Henri IV déclara, dans la suite (août 1601), que Genève était comprise dans le traité de Lyon et dans la paix de Vervins.
Berne sut au moins se faire garantir par la France la
1 Elle se faisait aussi par le lac. En mai 1S90, deux a fourgattes » genevoises firent une expédition nocturne contre Meillerie, qu'elles mirent au pillage. Sept habitants de Lutry prirent part à cette expédition. Des représailles étant à craindre, Lutry prit des miesurespour se fortifier. B. Dumur. Reu, Hist. Vaud. 1893. p. 355.
possession du Pays de Vaud. Henri IV recherchait ralliance des Suisses. Un traité fut conclu entre les XIII Cantons et la France, en 1602^; Berne refusa dV adhérer jusqu'au moment où Henri IV, dans une lettre-annexe, donna Fassurance formelle que tous les sujets de cette république, « sans en excepter ceux qui avaient
FiG. 158. — Costumes vaudois au commencement du XVI"* siècle.
ci-devant appartenu à la maison de Savoie » étaient compris dans ^alliance^
Charles-Emmanuel n'avait cependant pas renoncé à reprendre Genève. L'Espagne et le pape encourageaient ses projets. Dans la nuit du 11 au 12 décembre 1602 (ancien style), le duc fit sur Genève la fameuse tentative de VEscalade. Il fut repoussé
» Abschiede. V. 1880.
• Ibid. V. 1891.
avec pertes. L'alarme fut aussitôt donnée en Suisse et dans le Pays de Vaud. Berne, Zurich, le roi de France intervinrent. La Savoie dut signer la paix à St-Julien (21 juillet 1603). Cet acte stipulait que Genève devait être comprise dans la paix de Vervins ; les Genevois recouvraient leur ancien territoire, et la ville était pour jamais mise à l'abri des tentatives de la Savoie ^ Pour la protéger en cas de retour offensif, Berne organisa dans le Pays de Vaud un corps de troupes spécial fort de six cents hommes et prêt à marcher à première réquisition. C'était le régiment du secours de Genève.
La mort prématurée de Henri IV, assassiné par le fanatique Ravaillac (14 mai 1610), vint ranimer une dernière fois les espérances de Charles-Emmanuel. Il était tourmenté, dit un contemporain, par ce la soif de Genève et par la faim de Grenoble ». Il fit d'importants préparatifs militaires, et annonça ouvertement ses intentions hostiles. Berne trembla de nouveau. Elle supplia la France d'intervenir en sa faveur. Les ambassadeurs français et suisses firent de vives instances auprès de la cour de Turin. En même temps, Berne mettait des troupes sur pied et la France devenait menaçante. Le duc céda et consentit à retirer ses soldats.
On peut constater qu'à chaque retour offensif la Savoie devenait un peu moins dangereuse. Le duc avait des ambitions ailleurs, de l'autre côté des monts. La politique de la maison de Savoie s'orientait du côté de l'Italie. Elle finit par renoncer à recouvrer les contrées qu'on lui avait prises au nord des Alpes. Les différents traités de Lausanne, de Lyon, de St-Julien marquent les étapes de cette marche en arrière. A la fin, le duc en vint à penser que la paix définitive, et même une alliance avec Berne, étaient dans son véritable intérêt. Berne qui, depuis près d'un siècle, était sans cesse menacée sur sa frontière occidentale et méridionale et n'avait jamais pu jouir sans arrièrepensée de la belle province acquise en 1536, accepta les propositions de Charles-Emmanuel. Le traité d'alliance de Berne avec la Savoie fut signé le 23 juin 1617. On oubliait, de part et d'autre,
1 Abschiede. V. 640, 1898. La Savoie ne renonça cependant à Genève, d'une façon définitive, que par le traité de Turin, 3 juin 1754.
les hostilités et les offenses; le duc renonçait à perpétuité à toute prétention sur le Pays de Vaud, cela conformément au traité fait à Lausanne en 1564. Après quatre-vingts années de luttes et d'anxiétés, Berne gardait enfin paisiblement sa conquête^
La maison de Savoie poursuivit en Italie des destinées qui devaient, dans la suite, être brillantes. La Suisse vécut désormais dans une tranquillité relative. Mais cette paix était due aux circonstances extérieures beaucoup plus qu'à la force de nos républiques et à leur volonté. On aura remarqué déjà que les Bernois de 1617 ne parlent pas comme les Suisses des guerres de Grandson, de Morat, de Novare. Ils s'expriment plus timidement, et, pour imposer leurs volontés, ils n'ont pas confiance en la seule force de leurs armes ; ils ont recours à la diplomatie et aux alliances, ils s'appuient sur la France et sur la Savoie ou sur d'autres Etats. Les uns ont recours au pape, les autres s'adressent à l'Espagne.
C'est que les circonstances ont changé. La Suisse n'est plus, en Europe, la puissance militaire de premier ordre contre laquelle de vaillants guerriers étaient venus briser leur fureur. De grands Etats se sont formés autour d'elle : la France, l'Autriche, l'Espagne. Elle a diminué en proportion de l'accroissement des voisins.
Elle s'est, en outre, affaiblie elle-même. Le schisme religieux l'a profondément divisée. Les guerres de Rappel ont creusé entre les Suisses un infranchissable fossé. Il n'y a plus de Suisse; il y a deux groupes de cantons, les protestants d'un côté, les catholiques de l'autre, qui se considèrent comme des frères ennemis ; deux confédérations, non pas seulement indifférentes, mais hostiles l'une à l'autre, craintives, inquiètes, jalouses, qui s'observent avec défiance, l'arme au bras, toujours prêtes à en venir aux mains. Le patriotisme, la solidarité helvétique n'existent plus. Les catholiques s'appuyent sur l'Espagne, sur le pape ; ils ont recours à l'étranger pour combattre leurs compatriotes. Les protestants font de même. On vK des soldats catholiques au service de la Savoie, alors qu'elle combattait Berne. Dans la guerre des Grisons, les troupes de Berne et de Zurich rencon-
« Abschiede. V. 1287. 1965-1978.
trèrent, sur les champs de batailles, les troupes des cantons catholiques : on s'extermina réciproquement.
Ainsi pendant l'espace de deux siècles environ, la Suisse ne joue plus un rôle important dans le monde. Son histoire raconte des querelles intestines, des tempêtes locales, des compétitions de familles et de partis. Vis-à-vis de l'étranger, la Suisse est surtout une terre à soldats, où l'on enrôle les meilleures troupes de l'Europe. Voilà pourquoi on la ménage et on la flatte. Mais sa politique extérieure dépend des grandes puissances qui l'entourent, de la France surtout. Elle subit le contre-coup des événements qui agitent le monde, elle ne les dirige pas ; la Suisse ne jette plus, comme au XV"»^ siècle, son épée dans la balance des destinées européennes.
Toutefois l'histoire locale offre encore des pages remarquables. Chaque Etat suisse a sa vie à part et se développe d'une manière originale. Celui de Berne, en particulier, a vu ses institutions se transformer, se modifier, du XVn»e au XVIII"»e siècle, jusqu'au moment où elles ont acquis la forme définitive et pour ainsi dire cristallisée qu'elles revêtaient à la fin de l'ancien régime. L'étude de l'organisation politique de la république bernoise, du fonctionnement de son' administration, de ses rapports avec les sujets vaudois, puis celle de la civilisation, des mœurs, de la vie morale et intellectuelle offre un haut intérêt, intérêt d'autant plus vif que, le champ d'investigation étant plusjrestreint, il est facile de l'embrasser dans tous ses détails.