‹ Histoire du canton de Vaud dès les originesChapitre 25 sur 68 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

La politique extérieure de Berne.

Louis XIV et les Suisses. Renouvellement de Talliance (1663). — Les guerres de Louis XIV. — Guerre de dévolution. La Franche-Comté. Paix d'Aix-la-Chapelle. — Guerre de Hollande. La Franche-Comté devient française. — Apogée de la puissance de Louis XIV. — Les réfugiés. — Ludlow, Lisle, Cawley, en Suisse. Assassinat de Lisle. Mort de Ludlow. — Révocation de TEdit de Nantes (1685). AfQuence de réfugiés dans le Pays de Vaud. — Les protestants en Savoie. La glorieuse rentrée des Vaudois du Piémont. Le capitaine Bourgeois. — Nouvelles guerres de Louis XTV. — La guerre du Palatinat. Trente mille suisses au service de la France et quinze mille au service de la coalition. Paix de Ryswick. — Guerre de succession d'Espagne. — La Savoie menacée. Berne cherche à en obtenir la neutralité. Longues négociations à ce sujet. L'ambassadeur Puisieux. Louis de Pesme de Saint-Saphorin. — La question Neuchftteloise. Intrigues de la France. Opposition bernoise. Neuchâtel devient prussien (1707). — Défaites de Louis XIV. Tentative sur la Franche-Comté. — La Suisse observe la neutralité. — La guerre de Vilmergen. — Les Toggenbourgeois révoltés contre leur abbé. — Intervention de Schwytz. Intervention des cantons réformés. — Préparatifs de Berne et de Zurich. — Commencement des hostilités. — Combat de Bremgarten. Prise de Baden. —.Tentatives de conciliation. — Reprise des hostilités. — Bataille de Vilmergen. — Paix d'Aarau (1712). — Le Trûcklibund. — AiTermissement du despotisme bernois.

Les grands événements qui agitèrent l'Europe dans la seconde moitié du XVIIn^« et au commencement du XVIII™« siècle eurent leur contre-coup dans la politique suisse en général et dans la politique bernoise en particulier^ Trois questions préoccupèrent surtout les esprits durant cette période : la neutralité de la frontière, les services étrangers, les réfugiés.

Richelieu et Mazarin avaient su apprécier la valeur des troupes suisses. Aussi, à l'expiration du traité d'alliance avec la

1 Historiens déjà cités : Vulliemin, Tillier, de Rodt. May, Histoire militaire des Suisses. Zurlauben, Histoire militaire des Suisses au service de France. Zellweger, Histoire des relations de la Suisse avec la France dès 1698 d i78A. Girard, Histoire abrégée des officiers suisses. Ed. Rott, Inventaire des documents relatifs à l'histoire de la Suisse, etc. E.-H. Gaullieur, Une expédition de Savoie en i689. Arnaud, Histoire de la glorieuse rentrée des Vaudois dans leurs vallées. I^mberty, Mémoires. Matile, Monuments de l'histoire de Neuchâtel. Boyve, Annales de Neuchâtel. de Chambrier, Histoire de Neuchâtel et Valangin, de Tribolet, Histoire de Neuchâtel et Valangin. Documents et mémoires relatifs à la succession de Neuchâtel, à la Bibliothèque cantonale de Lausanne. Hottinger, Neuenburg in seinen Verhâltnissen zu der Schiveiz und zu Preussen. G. de Charriére, la campagne de 1712.

France, rambassadeur De la Barde fit tous ses efForts pour le faire renouveler. Les Cantons s'y montraient peu disposés. Les pensions n'avaient pas été régulièrement servies. La solde des troupes était arriérée. Un parti, en Suisse, s'élevait contre les services mercenaires. De la Barde y mit tant de diplomatie, il sut si bien circonvenir les Cantons les uns après les autres, qu'un nouveau traité fut signé avec la France (1663), et célébré en grande pompe à Paris. Trente-cinq délégués des Cantons, avec une suite de deux cents personnes, prirent part à cette solennité.

Par le traité de 1663, les Cantons s'engageaient à fournir 16000 hommes au plus, 6000 au moins.

La France eut bientôt l'occasion de faire appel à ces contingents. L'ambition de Louis XIV, son orgueil et son despotisme provoquèrent quatre grandes guerres européennes : la guerre de dévolution (1667-1668), la guerre de Hollande (1672-1678), la guerre du Palatinat (1688-1697) et la guerre de succession d'Espagne (1701-1714). Les Suisses prodiguèrent leur sang sur tous les champs de bataille de l'Europe au service des diverses puissances belligérantes. Pendant ces guerres, la frontière fut souvent menacée, et les questions de bon voisinage et de neutralité occupèrent la diplomatie suisse.

La frontière de Berne était menacée à l'ouest et au midi. Louis XIV convoitait la Franche-Comté et la Savoie, plus tard, Neuchàtel. Berne redoutait le voisinage trop immédiat de la France, soit pour ses possessions vaudoises, soit pour ses alliés de Neuchàtel et de Bienne. Pendant la guerre de dévolution, Louis XIV fit envahir la Franche-Comté, possession espagnole (1668). On s'en émut à Berne et dans toute la Suisse. Mais l'ambassadeur français, Moulier, sut encore arrêter l'élan des Suisses, et Louis XIV répondit orgueilleusement aux envoyés des Cantons. Du reste, par le traité d'Aix-la-Chapelle, la Franche-Comté fut rendue à l'Espagne.

Dans la guerre de Hollande, le grand roi montra combien peu il tenait à ménager les Cantons. Au mépris des traités, il employa les mercenaires suisses et protestants à combattre les Hollandais réformés. Berne et Zurich s'en plaignirent avec amertume. Le régiment d'Erlach refusa tout d'abord de passer le Rhin. Le

capitaine Daxelhofer brisa son épée et rentra dans ses foyers, mais le roi passa outre. Puis Louis XIV fit envahir de nouveau la Franche-Comté (février 1674). La Suisse dut assister, impuissante, à cette prise de possession. Par la paix de Nimègue (1678) Louis XIV recevait la Franche-Comté. Ainsi se rapprochait de la Suisse un voisin puissant, despotique et sans scrupules. Les Confédérés abandonnèrent tout espoir de posséder une contrée

FiG. 162. — ChAteau de Mex.

dont ils auraient pu s'emparer facilement à Tépoque des guerres de Bourgogne.

Après la paix de Nimègue, Louis XIV atteint l'apogée de sa puissance. Il entend bien imposer sa volonté à TEurope ; il devient menaçant pour tous ses voisins, et la Suisse n'est pas plus épargnée que les autres. Strasbourg, une ancienne amie et alliée, est annexée à la France (1681). L'ambassadeur essaye d'exciter, à Genève, des troubles confessionnels. Louis XIV élève, près de Bàle et presque à ses portes, la forteresse d'Huningue. Les Confédérés, impuissants, laissent faire.

En même temps, la question des réfugiés préoccupait la Suisse et surtout le Pays de Vaud.

De tout temps notre patrie a été l'asile des proscrits politiques et religieux. Elle accorda Thospitalité aux juges du malheureux roi d*Angleterre, Charles !«••, exécuté en 1649. Lors de la restauration des Stuarts (1660), et malgré l'amnistie qu'ils avaient promise, les membres de cette famille poursuivirent avec acharnement ceux qu'ils appelaient les meurtriers de leur père ; plusieurs furent condamnés à mort. D'autres réussirent à s'échapper. Parmi eux, Edmond Ludlow, Lisle, Cawley. Ils errèrent longtemps en Europe sans trouver un refuge. La Hollande n'était pas sûre; la France était alliée aux Stuarts; Genève n'osait déplaire à Louis XIV. Les proscrits s'adressèrent alors à LL. EE. ; celles-ci leur firent bon accueil ; quelques-uns d'entre eux se fixèrent à Lausanne, Ludlow et cinq de ses compagnons habitèrent Vevey^ Ils y furent traités avec sympathie. A Berne également, où ils visitèrent LL. EE., ils furent reçus avec toutes sortes de démonstrations bienveillantes et avec un cérémonial tout particulier.

Alors Charles II, ne pouvant obtenir l'extradition des juges de son père, chercha à les faire assassiner. Plusieurs complots furent dirigés contre leur personne. Le 14 novembre 1663, une douzaine de gentilshommes français ou savoyards débarquèrent à Vevey et s'embusquèrent dans les rues que Ludlow devait suivre pour se rendre à l'église. L'alarme fut donnée assez tôt, et les assassins passèrent le lac en toute hâte. Mais les tentatives se renouvelèrent dès lors fréquemment. LL. EE. firent surveiller les barques savoyardes. Ludlow se fortifia dans sa maison à Vevey.

Les tentatives d'assassinat n'en continuèrent pas moins. Lisle en fut victime. Le 11 août 1664, comme il se rendait à l'église de St-François, un assassin, aposté à Lausanne depuis quelques jours, lui déchargea dans le dos un coup de carabine qui le tua net. Le meurtrier eut encore le temps de rejoindre, hors des murs, un complice, de sauter sur un cheval tout préparé et de s'enfuir dans la direction de Morges. L'émotion fut grande à Lausanne ; la police redoubla de vigilance. Cependant la persé-

* Mémoires de Ludlow. Un réfugié anglais en Suisse, par Eug. Mottaz. Rev. Hisi. vaud. 1894.

cution se ralentit. La cause des Stuarts perdait du terrain en Angleterre ; ils furent enfin renversés. Jaques II dut prendre à son tour le chemin de l'exil (1688). Ludlow pensait que ses souffrances allaient cesser. Il rentra en Angleterre ; mais le Parlement demanda aussitôt son arrestation comme régicide. Ludlow, désillusionné, regagna son asile de Vevey, où il mourut en 1693.

Les persécutions dirigées contre les prolestants de France et du Piémont, la révocation de TEdit de Nantes en particulier (1685), jetèrent sur la Suisse un grand nombre de réfugiés. Cinq cent mille protestants quittèrent leur patrie et cherchèrent un asile en Angleterre, en Hollande, en Allemagne et en Suisse. Genève et le Pays de Vaud, où ils trouvaient la communauté de langue en même temps que de croyance, furent envahis. Il en arrivait chaque jour à Lausanne. On les y accueillait avec bienveillancç. Les autorités et les bourgeois rivalisaient de zèle pour les secourir. A Berne, la ville donnait deux batz par jour aux réfugiés et six kreutzers aux enfants. Le pays étant trop petit pour les recevoir tous, un grand nombre ne firent que passer. Mais d'autres se fixèrent chez nous. Il en resta six mille dans le canton de Berne, dont quatre mille dans le Pays de Vaud. Pour régler toutes les affaires concernant les nouveaux arrivants, LL. EE. instituèrent une commission spéciale, la Chambre des réfugiés^.

L'affluence des protestants fugitifs devint bientôt un véritable embarras pour le pays. Les ressources s'épuisaient, et toujours de nouveaux hôtes venaient s'ajouter aux anciens. Dans leur détresse, ils implorèrent le secours des protestants d'Allemagne et de Hollande. Ces appels furent écoutés. La Prusse leur offrit l'hospitalité ; ils y trouvèrent à exercer les industries qu'ils avaient pratiquées en France, ou bien on leur fournit des terres à cultiver. Ils apportèrent à leur patrie d'adoption une activité remarquable, des habitudes de travail et d'ordre. Ils y introduisirent certaines industries qui avaient jusqu'alors fait la prospérité de la France, Ils mirent en valeur des terres incultes. Ils contribuèrent puissamment à la prospérité matérielle et intellectuelle des pays qui les recueillirent.

* Exulanten Kammer.

Ceux qui restèrent chez nous s'établirent dans les villes ou dans les communes rurales. Ils s'organisèrent en corporations qui reçurent des noms divers : confréries, directions, bourses françaises, et dont plusieurs subsistèrent jusqu'au XIX™*' siècle.

Les réfugiés français ont également apporté à notre pays une sève nouvelle et contribué à son développement intellectuel et matériel. Quelques-uns étaient des savants, des orateurs, des littérateurs distingués. Ainsi le professeur Barbeyrac, qui illustra l'Académie de Lausanne. Henri Duquesne, fils de l'amiral, fortifia le port de Morges et organisa la marine bernoise sur le Léman. D'autres étaient des fabricants, qui firent connaître aux Vaudois certains arts utiles. Le commerce reçut aussi une heureuse impulsion, et l'influence des Français se fit sentir également dans le domaine de l'agriculture.

A l'époque même où Louis XIV révoquait TEdit de liantes, le duc de Savoie, Victor-Amédée, poussé par le grand roi, persécutait les Vaudois des vallées du Piémont (1686). Attaqués à la fois par les troupes françaises et piémontaises, les Vaudois se défendirent avec énergie. Ils durent céder devant le nombre et se réfugier en pays protestant. La Suisse, le Pays de Vaud en particulier, leur ofi*rirent un asile. Mais la nostalgie de leurs montagnes les hantait. Le duc de la Savoie, pressé par la Hollande, s'étant un peu relâché de sa rigueur, les Vaudois organisèrent une expédition pour rentrer dans leur patrie. Au nombre neuf cent soixante-douze, ils se réunirent à Nyon. De là, sous la conduite d'Henri Arnaud, leur pasteur et leur colonel à la fois, ils traversent le lac, débarquent entre Nernier et Yvoire, et s'engagent, les armes à la main, dans les hautes vallées de la Savoie ; ils traversent la Maurienne, franchissent le Mont-Cenis et regagnent leurs foyers (16-27 août 1689). On a appelé cette campagne a la glorieuse rentrée des Vaudois ».

Cette expédition eut chez noiis un épilogue tragique. Un officier du Pays de Vaud, le capitaine Bourgeois, devait fournir aux Vaudois piémontais un corps d'auxiliaires suisses. Mais il prit mal ses mesures, manqua le rendez-vous. Arnaud et ses gens se passèrent de son concours, et rentrèrent sans lui dans leurs vallées. La conduite de Bourgeois fut vivement critiquée.

on lui fit d'amers reproches. Il voulut alors tardivement se réhabiliter aux yeux de ses concitoyens. Il recruta quelques milliers de soldats : français réfugiés, Vaudois des Vallées, Suisses ; il les rassembla sur les monts de Lavaux, et les fit descendre, par Chexbres, à Vevey, où ses amis avaient réuni trente-trois barques, des armes et des munitions. Malgré l'ordre de LL. EE. qui lui interdisait de partir, Bourgeois passa le lac avec sa flottille (11 septembre), débarqua non loin de Saint-Gingolph, et pénétra' dans rintérieur de la Savoie. Mais aussitôt, dans tout le Chablais et le Faucigny, le son du tocsin appelait le peuple à se lever en masse. Les Savoyards coururent aux armes. Les envahisseurs se trouvèrent dans une situation extrêmement critique. Les passages des Alpes étaient gardés; les vivres manquaient, les Savoyards arrivaient en armes. La petite troupe finit par se replier sur Genève, où elle arriva le 17 septembre au soir. Des barques la ramenèrent dans le Pays de Vaud.

Cette équipée coûta la vie h Bourgeois. La Savoie avait fait entendre de vives récriminations, et Berne était accusée de complicité, ou tout au moins de négligence. Elle craignait aussi la colère de Louis XIV ; Bourgeois servit de victime expiatoire. On lui fit son procès : il fut condamné à mort et exécuté à Nyon (1690).

Pendant ce temps, Fhorizon politique s'était assombri. La guerre du Palatinat avait éclaté (1688). Presque toute l'Europe se révoltait contre le despotisme de Louis XIV. Les enrôlements pour la France reprirent de plus belle en Suisse, et dépassèrent de beaucoup le chiffre accordé par les capitulations. Trente mille Confédérés servirent à la fois sous les drapeaux français. Ils se distinguèrent par leur vaillance et contribuèrent aux brillantes victoires de Fleurus, de Steinkerke et de Nerwinden. Mais l'opposition contre la France grandissait au sein des gouvernements suisses. L'empereur faisait de pressantes réclamations. A Berne, le parti français fut mis en minorité. Les cantons réformés se rapprochèrent de la Hollande et de l'Angleterre, les catholiques, de l'Espagne et de la Savoie, toutes quatre armées contre Louis XIV. On veilla à ce que la frontière du Rhin fût bien gardée, et on autorisa les alliés à faire aussi des enrôlements. Quinze mille Suisses combattirent dans les rangs

des ennemis de la France. La paix de Ryswick amena une détente générale. Louis XIV fit quelques concessions. La forteresse de Huningue fut en partie démantelée.

La paix ne fut cependant pas de longue durée. La guerre de succession d'Espagne mit de nouveau l'Europe en feu. L'Angleterre, la Hollande et l'empereur signèrent, contre Louis XIV, la grande alliance de la Haye (1701), et la guerre désola l'Espagne, les Pays-Bas, l'Allemagne et l'Italie. De graves questions se posèrent pour la Suisse pendant la durée des hostilités, et ses relations diplomatiques avec la France devinrent souvent difficiles.

Les Cantons furent, au début de la guerre, tiraillés entre les deux adversaires. Les coalisés d'une part, la France et l'Espagne de l'autre, cherchèrent à entraîner la Suisse dans leur parti. La diète repoussa d'abord toute sollicitation el déclara que les Confédérés garderaient la plus stricte neutralité.

Cependant la frontière fut souvent menacée. En 1703 surtout, la république de Berne conçut de sérieuses craintes pour le Pays de Vaud. Victor-Amédée, allié de Louis XIV au commencement de la guerre, venait de faire volte-face et entrait dans la grande coalition. La France répondit en jetant aussitôt une armée en Savoie. Genève et le Pays de Vaud se trouvaient en péril. Berne se vit dans la nécessité de lever des troupes, d'armer les villes riveraines du lac et de jeter une garnison dans Genève. La présence des Français en Savoie était une perpétuelle menace pour le Pays de Vaud ; LL. EE. demandèrent le retrait des troupes du roi et la neutralité de la Savoie ; de Mellarède, l'ambassadeur du duc, poussait Berne dans cette voie et intriguait auprès des autres cantons pour que la Suisse intervînt ; l'ambassadeur de France, le marquis de Puisieux, intriguait en sena inverse.

Dans ces conjonctures, la diplomatie française eut un rude adversaire en la personne d'un Vaudois, le général François- Louis de Pesme de St-Saphorin. Ce soldat diplomate avait passé du service de la Hollande à celui de l'Autriche et avait été envoyé par l'empereur auprès des cantons protestants pour combattre l'influence de la France et conti'ecarrer les projets de

Louis XIV. Il était appuyé par la Hollande et par TAngleterre. Il réussit à gagner à sa cause les cantons catholiques eux-mêmes, et, dès lors, les exigences de la Suisse devinrent pressantes. Berne, Zurich, Lucerne et Fribourg déclarèrent que, si tout le territoire de la Savoie n'était pas remis à la garde des Confédérés, ils s'en empareraient de vive force.

Louis XIV fît alors une concession. Devant la diète assemblée (18 février 1704), le marquis de Puisieux prononça un discours dont les termes firent sensation. « Accoutumés que

FiG. 163. — Tour de Saint-Martin.

vous êtes, disait-il, à obtenir de Sa Majesté toutes les grâces que vous lui demandez... Sa Majesté veut bien consentir qu'une lisière de pays, depuis Bàle jusqu'à Bregenz n'ait rien à craindre de ses armes... et j'ai reçu les ordres de confier de sa part la garde du Chablais et du Faucigny au louable Corps helvétique. » Le ton de ce discours fut habilement exploité par les ennemis de la France, et le président de la diète, Escher, bourgmestre de Zurich, protesta contre certaines expressions : a Chacun ayant fait ce à quoi il était engagé, il n'y a pas eu de grâce ; si le roi avait l'intention d'envahir nos Etats, je suis chargé de dire que, plutôt que de permettre que l'on donne quelque atteinte à notre liberté, nous verserions jusqu'à la dernière goutte de notre sang ».

L'ambassadeur s'excusa : a S'il m'est échappé quelque mot ou quelque expression dans la chaleur du discours, je vous prie de n'y faire aucune attention, car je n'en ai aucun ordre du roi ».

Les Confédérés, Berne en particulier, s'éloignaient toujours davantage de la France. LL. EE. entravaient les enrôlements pour le a grand roi» et toléraient ceux qui se faisaient au nom des alliés. Lorsque l'ambassadeur présentait des plaintes, Berne répondait que, dans le péril où elle était de se voir « entourée par une seule puissance », elle ne pouvait se dessaisir de ses soldats en faveur de la France. C'était insister encore, d'une façon détournée, sur la neutralité. Cette question traîna en longueur jusqu'à la diète ordinaire de 1704. Le 25 juillet, enfin, M. de Puisieux déclare « que S. M. est prête d'accorder à votre considération la neutralité du Chablais et du Faucigny et de vous donner sa parole qu'elle ne réunira point le duché de Savoie à sa couronne lors de la conclusion de la paix ». Berne dut se contenter de cette solution, qui n'était qu'en partie conforme à ses prétentions. Victor-Amédée accueillit la nouvelle avec dépit. Ses tentatives pour neutraliser la Savoie entière ou pour entraîner tout à fait Berne dans la guerre contre la France, échouaient, a C'est une mauvaise espérance, écrivait-il à son ambassadeur, que celle de la neutralité. C'est la maxime ordinaire des Suisses d'entamer des négociations et de les tirer en longueur sans prendre aucune ferme résolution. — Rompez sur ce point, l'affaire est manquée. » (4 août 1704).

La question neuchàteloise offrit bientôt à Louis XIV l'occasion de manifester de nouvelles vues ambitieuses sur les territoires voisins de la France, et à Berne l'occasion de s'opposer énergiquenaent aux prétentions du roi.

La duchesse de Nemours, Marie d'Orléans, dernière survivante de la maison de Longueville, et princesse de Neuchàtel et de Valangin, mourut en 1707. Des quinze prétendants à la succession, deux finirent par rester en présence, le roi de Prusse, en qualité d'héritier de Guillaume d'Orange, et le prince de Conti, français, énergiquement soutenu par Louis XIV. Berne, en qualité d'alliée de Neuchàtel, intervint aussi dans le débat. Elle redoutait, comme toujours, le trop proche voisinage de la France,

et soutint la candidature du roi de Prusse. Les Neuchàtelois agirent avec prudence et circonspection dans ces circonstances difficiles. Leur grand homme, le chancelier de Montmollin, sut habilement guider le navire de TEtat au milieu des périls d'une situation dangereuse. L'attitude de Louis XIV, la pression qu'il cherchait à exercer sur la principauté ainsi que sur les cantons suisses déplurent. Enfin, le 3 novembre 1707, les Trois-Etats de Neuchàtel se prononcèrent en faveur du roi de Prusse, choisissant ainsi un souverain assez fort pour les défendre, assez éloigné pour ne pas les opprimer. La politique de Louis XIV subissait un grave échec. L'influence allemande et protestante triomphait de l'influence catholique et française.

Le dépit du roi de France se traduisit par des menaces. Les troupes françaises se rassemblèrent à Huningue et à Besançon pour marcher contre la principauté. En même temps, la France rompait toute relation commerciale avec Neuchàtel. Berne et Zurich mirent alor.s des troupes sur pied, firent garder la frontière de la Franche-Comté et occuper les passages de Sainte-Croix et des Verrières. Les Vaudois témoignèrent un grand empressement à faire ce service; la cause de Neuchàtel, que l'on représentait comme la cause du protestantisme, était très populaire dans le pays. Des volontaires vaudois s'engagèrent en grand nombre dans les compagnies neuchàteloises, et deux Vaudois, de Saint-Saphorin et de Sacconay organisèrent les milices de la principauté. L'Angleterre et la Savoie appuyaient Berne ; il fut même question d'envahir la Franche-Comté.

En même temps, Berne, agissant par la voie diplomatique, demandait au roi de reconnaître la neutralité de Neuchàtel et de reprendre les relations commerciales avec cet Etat. Devant la ferme attitude de LL. EE., Louis XIV fit des concessions; la diète de janvier 1708 put alors prendre un conclusum qui, sans rien changer au fond, donnait une certaine satisfaction théorique à la France. Les XIII Cantons promettaient « d'obtenir la sûreté réciproquement requise, afin que ni S. M. R. ni ses pays et sujets ne soient inquiétés en aucune manière, ni directement ni indirectement de jet par la ville et comtés de Neuchàtel et Valangin et dépendances ». Les cantons réformés garantissaient aussi

d'observer Talliance française ainsi que la neutralité. Berne, en particulier, s'engageait en son nom et en celui de ses combourgeois de Neuchàlel à ne rien entreprendre, ni directement ni indirectement, contre la couronne de France. Sur tous les points, Louis XIV s'engageait à la réciprocité. Les troupes françaises s'éloignèrent de la frontière suisse et Berne retira également les siennes. Les relations commerciales entre la France et Neuchàtel furent rétablies (janvier— mai 1708). Ainsi, grâce à la prudence des uns et à la fermeté des autres, la question neuchàteloise fut tranchée à la satisfaction des Confédérés.

Les différends entre les gouvernements suisses et la France n'empêchaient point les sujets de ces mêmes gouvernements de continuer à servir dans les armées du roi. Outre les régiments capitules, Louis XIV avait fait lever en Suisse des compagnies franches; on y accourait de toutes parts; les sujets surtout préféraient y servir, car leur avancement y rencontrait moins de difficultés que dans les corps de troupes officiels. On vit jusqu'à trente mille Suisses sous les drapeaux français, tandis que quinze mille Suisses servaient dans les armées de la coalition. Ils furent souvent en présence sur les champs de bataille et firent preuve, de part et d'autre, d'un grande bravoure. Ainsi à Hôchstàdt, à Ramilles, où les troupes suisses contribuèrent à la défaite des Français ; ainsi dans le Piémont et la Lombardie, où elles contribuèrent au succès du prince Eugène.

L'échec de la diplomatie française dans l'affaire de Neuchàtel amena la retraite de l'ambassadeur marquis de Puisieux. Il fut remplacé par le comte du Luc, plus remuant, plus actif, et, suivant sa propre expression, bouillant comme un homme du midi. Il chercha à profiter des troubles qui agitèrent la Suisse à propos du Toggenbourg pour y rétablir l'influence française. De son côté, Saint-Saphorin n'avait pas abandonné son projet d'enlever la Franche-Comté aux Français.

C'était au moment où Louis XIV, écrasé par la dernière défaite d'Oudenarde, consentait à demander la paix. Un congrès s'ouvrit à La Haye; mais les exigences de la coalition furent telles que le roi préféra rentrer en campagne. Saint-Saphorin put alors reprendre ses plans de conquête. L'expédition contre la

Franche-Comté fut préparée en secret d'abord ; puis le général Mercy, violant la frontière helvétique, passa le Rhin et traversa le territoire bàlois pour s'établir dans le village de Neubourg sur le Rhin. La défaite qu'il y subit fit avorter la tentative contre la Franche-Comté. On trouva dans les papiers de Mercy le plan de cette expédition et d'autres pièces compromettantes qui démontraient l'hostilité de plusieurs cantons contre la France et, sinon la complicité de Bâle et de Berne, tout au moins leur tacite sympathie pour les impériaux.

Du Luc profita de la circonstance pour engager les Suisses à sejoindre aux armes françaises dans le but de venger cette violation de territoire; les cantons catholiques s'étaient de nouveau rapprochés de la France et se montraient disposés à accéder à cette demande. Les cantons protestants, plus ou moins compromis, se trouvaient dans une situation délicate. Heureusement pour la Suisse, la complication de son organisation politique, les lenteurs qui entravaient toute décision radicale au sein de la diète empêchèrent un dénouement trop hàtif. La note de l'ambassadeur fut prise ad référendum. Pendant ce temps, l'armée française était écrasée à Malplaquet(1709). Ici encore, des soldats suisses combattirent contre d'autres soldats suisses ; deux corps portant le même nom, le régiment May français et le régiment May hollandais s'exterminèrent réciproquement. La victoire des coalisés fit oublier l'affaire de la Franche-Comté et la violation du territoire bàlois.

Fi G. 164. — Milices du Pays de Vaud. Infanterie (1723).

Des préoccupations autrement graves absorbèrent bientôt l'attention des gouvernements suisses. Le feu des luttes confessionnelles sommeillait depuis la guerre de Vilmergen. Un incident suffit à le rallumer. Les affaires du Toggenbourg servirent de prétexte à une nouvelle guerre civile.

Les Toggenbourgeois, en majorité protestants, supportaient mal le joug de Tabbaye de Saint-Gall, d'autant plus que l'abbé tyrannisait ses sujets réformés et persécutait leur religion. Le conflit devint aigu dans les premières années du XYIIIn^e siècle. Berne et Zurich prirent parti pour leurs coreligionnaires, les Schwytzois pour l'abbé; les cantons catholiques de la Suisse centrale appuyaient Schwytz. Les diplomates étrangers, le nonce, l'ambassadeur autrichien, le comte du Luc soufflaient sur le feu. De part et d'autre on désirait la guerre.

Elle éclata tout d'abord dans le Toggenbourg. Ici les protestants s'emparèrent des biens de l'abbaye, occupèrent militairement deux couvents et soumirent de force les communes catholiques. Les Confédérés coururent aux armes de part et d'autre. Contrairement à ce qui s'était passé dans les précédentes guerres, les deux grands cantons protestants s'unirent d'une manière très étroite pour une action commune et énergique. Les catholiques, au contraire, étaient divisés, irrésolus. Fribourg et Soleure étaient contraints à la neutralité par leur position géographique. Le Valais envoya de faibles secours. L'appui des nations étrangères, sur lequel on comptait, fit défaut.

Berne agit en vraie grande puissance. Elle fit d'imposants préparatifs militaires. Elle requit l'assistance de ses alliés de Bienne, de Neuchàtel et de Genève. Elle fit occuper le passage du Brunig contre les petits cantons, cantonna des troupes dans rOberland et dans les mandements d'Aigle, afin d'empêcher toute tentative de la part du Valais. Un Vaudois d'un grand mérite, le général de Sacconay, qui avait pris part à toutes les guerres européennes du dernier demi-siècle, et qui s'était couvert de gloire au service de la France d'abord, de la coalition ensuite, fut investi du commandement général des troupes vaudoises et chargé de surveiller à la fois Fribourg, la Savoie, dont l'attitude était hostile, et la Franche-Comté. Toutes les milices

vaudoises furent mises sur pied. Romainmôtier, Yverdon, Lausanne, les villes du lac se préparèrent à la défense et reçurent des garnisons. Berne faisait également observer la frontière fribourgeoise, occuper le Mûnsterthal, et garder le passage de l'Aar du côté d'Aarwangen et d'Aarbourg. Ces mesures pesèrent lourdement sur les sujets, en particulier sur le Pays de Vaud. Celui-ci eut à fournir quinze mille soldats, tant pour la garde de ses places fortes que pour la guerre.

Zurich avait également hïvt de grands préparatifs militaires. Les deux Etats résolurent de ne pas attaquer le territoire des cantons catholiques, mais de s'emparer seulement des bailliages communs, afin d'opérer facilement leur jonction et d'assurer les communications entre les deux parties de la Suisse protestante.

C'est aussi de ce côté que les catholiques concentraient leurs troupes. C'est là que, fatalement, le sort des combats devait décider entre les deux adversaires.

Au mois de mai 1712, les Bernois et les Zuricois opérèrent leur jonction et occupèrent le comté de Baden. Mellingen fut pris (22 mai); les catholiques furent ensuite défaits dans la sanglante journée de Bremgarten (26 mai); Baden fut assiégée et canonnée; elle finit par se rendre (1*^» juin). Les bailliages libres et Bremgarten se soumirent aux cantons de Berne et de Zurich et prêtèrent serment d'obéissance. On laissa à la ville de Baden ses franchises et ses privilèges; mais elle fut rançonnée; ses fortifications furent rasées. Zurich, dans cette occasion, était heureuse

FiG. 165. — Infanterie du Pays de Vaud (1760).

de se venger d'une cité catholique à laquelle elle gardait une vieille rancune.

Les cinq cantons se trouvèrent alors dans une situation critique. Ils souffraient du manque d'argent et de vivres. De plus, ils étaient désunis. A Lucerne, le gouvernement se méfiait du peuple et les prêtres entretenaient l'agitation dans les campagnes. Bàle et Schaffhouse s'interposèrent alors entre les combattants. La diète fut convoquée à Aarau (juillet). Lucerne et Uri se

' «îlfiTAj

FiG. 166. — Yverdon.

laissèrent convaincre et signèrent la paix. Mais Schwj^tz, Unterwald et Zoug la rejetèrent avec indignation. La campagne lucernoise protesta avec énergie ; une levée en masse fut organisée pour défendre la foi catholique, et, au besoin, pour renverser le gouvernement lucernois que l'on accusait de trahison.

Cet enthousiasme fut d'abord couronné de succès. Un poste avancé de troupes bernoises fut vivement attaqué par les troupes catholiques dans le village de Sins et forcé de battre en retraite. Trois cents Vaudois, sous les ordres du colonel Monnier, se retranchèrent dans le cimetière et résistèrent courageusement. Une fois le cimetière envahi, ils se défendirent encore dans l'église avec héroïsme. Mais ils finirent par succomber sous le nombre; une poignée seulement de ces braves échappa à la mort (21 juillet).

Les troupes bernoises se retirèrent alors sur Vilmergen. Elles ne comptaient plus que huit mille hommes ; les catholiques, par contre, avaient reçu des renforts qui portaient leur nombre à dix mille. Une pluie continuelle empêcha, durant trois jours, les belligérants d'en venir aux mains. L'armée protestante souffrit beaucoup de la faim, de la maladie. Le sol était détrempé; on enfonçait dans la boue jusqu'à mi-jambe et on avait peine à en sortir les canons. Cependant le 25 juillet, à Taube, le temps

FiG. 167. — Yverdon.

ayant changé, l'armée bernoise se rangea en bataille dans la plaine de Vilmergen. Elle y fut attaquée par les troupes des petits cantons que commandait Pfyffer et par celles de Lucerne, sous les ordres de Sonnenberg. Le choc fut rude. L'aile droite bernoise avait à sa tête le général Diesbach, l'aile gauche, le général Manuel. Le vieux banneret Frisching, assisté du lieutenant-général de Sacconay, commandait en chef. Tout d'abord, les protestants eurent le dessus : Manuel rejetait Pfyffer dans les marais et les eaux de la Bunz, tandis que Diesbach soutenait vaillamment le choc impétueux des Lucernois. Mais peu à peu l'aile droite des Bernois cédait, et elle allait battre en retraite lorsque deux cents grenadiers vaudois, sous les ordres du colonel Portefaix, s'élancèrent dans la mêlée aux cris de « Sins, Sins, point de quartier » et rétablirent le combat. A six heures du soir les

catholiques étaient en retraite sur Mûri et les protestants restaient maîtres du champ de bataille.

Les cinq cantons durent signer la paix d'Aarau (11 août). Ils abandonnaient aux vainqueurs le comté de Baden et les bailliages libres, au nord d'une ligne allant de Lunkhofen à Fahrwangen. Les bailliages supérieurs demeuraient communs. Berne participait désormais à l'administration de la Thurgovie, du Rheinthal et de Sargans. La cause protestante regagnait tout le , terrain qu'elle avait perdu depuis Rappel.

Mais les dures conditions de cette paix laissèrent au cœur des catholiques un levain d'amertume et de révolte, ainsi que le désir de prendre une revanche à tout prix, même en appelant à leur secours la France et l'Autriche. Le comte du Luc pensa que le moment était venu d'affaiblir Berne, devenue trop puissante. II suggéra à Louis XIV l'idée de prendre le Pays de Vaud et de reconstituer, au profit du prince de Conti, l'ancienne Transjurane, ou bien d'en faire un Etat indépendant, quatorzième canton de la Suisse. Louis XIV était vieux, fatigué ; il désirait la paix. Elle venait d'être signée à Utrecht, entre la France, la Hollande et l'Angleterre, la Savoie, la Prusse (1713), puis à Rastadt et à Baden avec l'empereur (1714). Le roi renonçait à Neuchàtel, et par conséquent à tout projet ambitieux sur les voisins de Berne. La neutralité de la Suisse était reconnue.

Déçus dans leur espoir de revanche immédiate, les cantons catholiques écoutèrent les propositions insidieuses de du Luc. Déjà les trois cantons forestiers avaient consolidé l'ancien pacte ; les cantons catholiques avaient aussi juré à nouveau la ligue d'or. Ils conclurent avec la France une alliance perpétuelle- (9 mai 1715) qui mettait Louis XIV à même d'intervenir dans la politique intérieure des Suisses. Bien plus, du Luc y ajoutait, de son propre chef, une lettre reversale dans laquelle il promettait l'assistance directe du roi en cas de conflit. Le tout fut enfermé dans une boîte scellée par les Etats contractants et confiée à la garde de Lucerne. De là le nom d'alliance «de la boîte», Trûcklibundy donné à ce traité. Les termes n'en furent pas communiqués aux cantons protestants. Ceux-ci crurent l'afflaire plus dangereuse qu'elle n'était en réalité. Ils se rapprochèrent inti-

Goog^

memenl de la Hollande et de TAngleterre. Plus que jamais, la Suisse fut divisée en deux confédérations hostiles.

La liberté des sujets, des Vaudois en particulier, ne gagna rien au triomphe de LL. EE. de Berne et de Zurich. Les vainqueurs, il est vrai, célébrèrent leurs victoires par des fêtes brillantes. Les trophées de Bremgarten et de Vilmergen ornèrent Tarsenal de Berne. Les Vaudois se contentèrent de leurs glorieux souvenirs et de la satisfaction morale de s'être courageusement battus. Et cependant leurs soldats comme leurs officiers avaient grandement contribué au résultat de cette guerre. Les troupes vaudoises avaient toujours été particulièrement exposées, et c'est avec leur sang qu'avaient été conquis les lauriers dont se paraient les Bernois. Les Sacconay, les Monnier, les Davel, les Quisard, les Cerjat, les Métrai et tant d'autres avaient mis leurs personnes, leur intelligence, tout leur dévouement au service du gouvernement. Un grand nombre restèrent sur le champ de bataille ; beaucoup furent blessés. Berne rétribua modestement ces services. Sacconay obtint la grande bourgeoisie de Berne et une médaille commémorative ; d'autres reçurent des récompenses assez modiques.

Et quant au peuple, il dut, après comme avant, plier sous un joug qui devenait de plus en plus lourd. Les villes vaudoises eurent cependant une dernière lueur d'espoir. Le sentiment national s'était réveillé sur les champs de bataille. Les Vaudois espéraient qu'on leur tiendrait compte de leur loyalisme. La question des assemblées générales du Pays de Vaud fut agitée encore une fois. Les quatre «bonnes villes» hasardèrent d'humbles requêtes. LL. EE. firent savoir qu'il ne valait pas la peine d'envoyer une députation. Les sujets insistèrent ; leurs délégués vinrent quand même à Berne, présentèrent des doléances. Ils y furent reçus avec hauteur et renvoyés sans avoir rien obtenu. L'oligarchie bernoise était maintenant bien assise : toute concession aux sujets lui paraissait un acte de faiblesse.

Page 1