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CHAPITRE XXII

Le Consensus.

L'Académie de Lausanne. Ses débuts. Son développement au XVI* et au XVII« siècle. — Ere de libéralisme relatif. Professeurs célèbres : Barbeyrac, Ruchat, J.-P. de Crousaz. — Les tendances de TEcole de Saumur. — La formula consensus. —La chambre de religion. — Berne force les ministres et les professeurs à signer le serment d'association. Résistance des pasteurs. — Berne finit par triompher.

Durant tout le XVIII'"^ siècle et jusqu'à la Révolution, le Pays de Vaud est complètement annihilé au point de vue politique. Dans tous les domaines, LL. EE. commandent en souverains. Elles prétendaient, en particulier, imposer à leurs sujets les dogmes auxquels ils devaient croire et leur indiquer ceux qu'ils devaient repousser. L'affaire du Consensus est, à cet égard, très caractéristique.

Nous avons dit combien les Vaudois s'étaient attachés à leur nouvelle religion, après avoir été contraints à abandonner l'ancienne. Nous avons vu également que, dès le début, LL. EE. affirmèrent leur prétention d'être l'autorité supérieure en matière de dogme comme en matière politique. Les Vaudois s'étaient inclinés et avaient adopté la Confession de foi helvétique.

Dès lors l'Eglise vaudoise avait prospéré. L'Académie, qui en était le centre et le foyer intellectuel, avait jeté un vif éclat. Lausanne, ignorante et superstitieuse sous la Savoie, devint une ville relativement savante et lettrée ^ A l'origine, l'Académie ne

* On ne connaît, avant la conquête, qu'un seul imprimeur à Lausanne, Jean Belot. Il y fit, du reste, un séjour peu prolongé, et y imprima seulement un Missel d l'usage de l'église de Lausanne. Les principaux libraires connus au milieu du XVI* siècle sont Antoine Mornay, Guillaume Germain, Geoffroy. Le premier imprimeur méritant réellement ce nom, qui se soit établi à Lausanne et y ait fondé un atelier, est Jean Rivery (1555). Les deux plus célèbres typographes du XVI" siècle dans le Pays de Vaud furent les deux frères Jean et François le Preux, qui déployèrent une grande activité et éditèrent entre autres les Commentaires de César et les Vies de Plutarque. — Voir

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comptait que trois chaires, théologie, hébreu, grec. On en ajouta bientôt une quatrième, la chaire des arts, appelée ensuite chaire de philosophie, et comprenant renseignement de la rhétorique, de la dialectique, des mathématiques et de la physique. En outre, chaque semaine, le samedi à une heure, il y avait un exercice de discussionjpublique sur les sujets proposés par le professeur ès-arts, et tous les quinze jours, le mercredi, une dispute théologique. Les étudiants devaient aussi prêcher, à tour de rôle, devant les pasteurs et professeurs réunis.

L'Académie était une école de pasteurs.

Cependant les professeurs, sans négliger le côté théologique de leur enseignement, avaient su faire une place aux lettres dites profanes, aux humanités. Vers le milieu du XVII™e siècle, une nouvelle loi académique fut promulguée (1640) qui accentuait le côté théologique de l'institution aux dépens du côté purement littéraire. A la même époque, Berne établit une seconde chaire de théologie, dite élenchtiqiie ou polémique. Vers 1675, renseignement des mathématiques fut séparé de renseignement philosophique proprement dit, et confié temporairement à un professeur spécial. Deux professeurs extraordinaires de théologie furent encore

A. Bemus, L'imprimerie à Lausanne aux A'V» et XVI* siècles. — Nous donnons ici, à titre de curiosité (Fig. 170, 171, 172), quelques miniatures extraites d'un des plus remarquables manuscrits de notre bibliothèque cantonale, la Bible latine du \lll' siècle, qui figura en 1902 à l'exposition du Vieux Lausanne.

Fig. 168. — Lausanne (Cité en 1665, avant l'incendie de la flèche du beiTroi).

nommés peu après ; en sorte que le corps enseignant se trouva, pendant quelque temps, porté à neuf membres. De nouveaux statuts furent octroyés à TAcadémie en 1700. Ils contenaient des dispositions assez libérales ^ En 1708, LL. EE. créèrent une chaire toute laïque de droit et d'histoire.

Sous ce régime TAcadémie vit des jours heureux, et plusieurs hommes distingués rillustrèrent. Ruchat préparait sa grande histoire de la Réformation ; Jean Barbeyrac, professeur de droit et d'histoire, méritait une réputation européenne ; Jean-Pierre de Crousaz, philosophe judicieux et savant mathématicien, publiait ses premiers ouvrages.

Qui dit science dit libéralisme, esprit d'examen, indépendance intellectuelle. Or c'est précisément à l'époque où cet esprit se manifestait que LL. EE., rassurées contre toute éventualité politique, devenaient plus absolues et plus autoritaires. Un conflit devait éclater. Le consensus * servit à la fois de cause et de prétexte.

Vers le milieu du XVII"»« siècle était parti de l'Académie de Saumur un mouvement théologique libéral, qui rencontra des sympathies auprès du clergé vaudois et qui eut, en Suisse, à la

' Ainsi, elle proclamait, pour le professeur de philosophie, la liberté d'enseignement, à condition de respecter l'orthodoxie. Quatre membres du Sénat devenaient curateurs de l'Académie.

• Gerrit Kelzer, François Turretiini et le consensus. E. de Budé, Vie deJ.-A. Turrettini.

FiG. 169. — Lausanne (Cité en 1678, après l'incendie de la flèche du beffroi).

fois de zélés partisans et de violents contradicteurs. Des sectes diverses, le piétisme, le quiétisme y recrutaient aussi leurs

adhérents. Pour arrêter ces novations, les gouvernements réformés firent rédiger le consensus, acte additionnel à la Confession de foi helvétique, qui maintenait dans toute sa rigueur la doctrine orthodoxe. Ils enjoignirent à leurs sujets de l'adopter (1675).

L'Académie de Lausanne reçut l'ordre de signer le consensus. Puis, comme le nombre des sectaires allait croissant, tous les sujets de LL. EE. furent tenus de prêter le serment de conformité au consensus.

La chambre de religion, instituée à Berne pour sauvegarder la foi menacée, prenait des mesures inquisitoriales contre les piétistes et les anabaptistes. A Berne, on voulut imposer à tous ceux qui prétendaient à un emploi, à une charge, à une fonction civile, de même qu'aux ecclésiastiques, un serment nommé serment d'association (1699). On l'exigea aussi, dans le Pays de Vaud, des candidats au saint ministère. Tout d'abord LL. EE. s'étaient attaquées surtout aux sectes. Mais après les guerres de Vilmergen, elles s'en prirent surtout a l'esprit libéral de l'Académie de Lausanne et du clergé vaudois. Barbeyrac, fatigué de ces querelles religieuses, quitta le Pays de Vaud et accepta une chaire de professeur en Hollande. LL. EE. virent bientôt dans l'opposition toute religieuse et intellectuelle de l'Académie une manifestation de l'esprit de désobéissance et d'insubordination. Elles prirent une décision énergique, obligeant tous les ministres du pays romand ainsi que ceux du pays allemand à signer le consensus et le serment d'association, sous

Fia. 170. — Initiale tirée de la Bible manuscrite de la Bibliothèque cantonale.

peine de destitution pour les récalcitrants (1722). Une commission de deux membres fut envoyée de Berne pour faire exécuter cet ordre.

Il fallut de longues conférences et de nombreux pourparlers entre les députés de LL. EE. et TAcadémie pour amener les professeurs à signer le formulaire imposé. Ils obéirent cependant quoique à regret. Toutefois les jemies minisires imposilionnaires, c'est-à-dire non encore pourvus d'une cure, ne consentirent pas à signer sans réserve. Le bailli leur adressa une pressante admonestation pour les engager à se soumettre. «Eh qualité de ministres, leur dit-il, vous exhortez les autres à obéir au souverain, il faut que vous donniez Texemple ».

Quelques-uns se résignèrent finalement et cédèrent aux objurgations du bailli, aux sollicitations de leurs professeurs et aux menaces des députés bernois. Mais il y eut quelques reniients ; ils furent destitués et leurs noms effacés des livres académiques. Ce nétait pour le gouvernement qu'un demi-succès. Les délégués rentrèrent à Berne en laissant aux baillis le soin de faire prêter le serment aux pasteurs.

En présence de ces faits, LL. EE. se piquèrent au jeu.

En réalité, la question religieuse passait au second plan.

Ce qui importait en ce moment, c'était

FiG. 171. — Miniature tirée de la Bible manuscrite de la Bibliothèque cantonale.

d'imposer aux sujets, coûte que coûte, la volonté du souverain, car, prétendait-on à Berne, LL. EE. a sont les anciens de » TEglise, elles sont établies de Dieu pour maintenir dans » TEglise Tuniformité de la doctrine et pour réprimer ceux qui voudraient y causer des troubles et des divisions. »

Donc les sujets devaient obéir à tout prix. Ordre fut donné aux classes de s'assembler, de signer le formulaire et de prêter le serment. Les classes se réunirent le l^"" juillet 1722, et les ordres de LL. EE. furent exécutés tant bien que mal. On ne put empêcher les ministres de faire des réserves en donnant leur signature. LL. EE. furent mécontentes. Les baillis reçurent

FiG. 172. — Miniature tirée de la Bible latine manuscrite.

Tordre de convoquer à nouveau les réfractaires et d'obtenir une adhésion complète aux volontés du gouvernement. Il y eut encore quelques renitents ; mais Berne finit par admettre, dans une certaine mesure, leurs réserves, et ils firent aussi leur soumission. Quatre impositionnaires rentrèrent également en grâce. Ainsi l'énergie et Tautoritarisme bernois triomphèrent, dans ce domaine comme partout, de la résistance des Vaudois.

II avait été question, au sujet de l'interprétation du serment, de réserves faites par l'Académie et admises par LL. EE. ; d'autre part, on n'était pas très au clair sur la portée de ces réserves : l'Académie crut bien faire en les formulant à nouveau et en les faisant inscrire dans le livre de la formule du consensus (16 mars 1723). Le gouvernement trouva <i mauvais que l'Académie, de son chef, à l'insu du bailli », se fût avisée d'inscrire ces explications. Le registre fut transmis à Berne ; LL. EE. le gardèrent et en envoyèrent un autre, dont la teneur était plus

conforme aux idées du souverain. Ordre fut donné aux impositionnaires d'avoir à inscrire dans ce livre « tout simplement leurs noms, de leur main propre, et sans y joindre aucune explication D. Et pour l'avenir, on ordonnait à l'Académie « de ne plus rien écrire dans ce livre de sa propre autorité » et sans le consentement du bailli, a Vous lui ferez aussi savoir, man- » dait-on à ce dernier, que la conduite qu'elle a tenue, en faij> sant des explications de sa propre autorité et en les inscrivant » dans ce livre, nous a déplu. »

Ainsi LL. EE. voulaient avoir raison quant au fond et quant à la forme : elles imposaient non seulement le texte, mais aussi la glose, l'interprétation. C'était bannir de l'Académie toute indépendance intellectuelle, et enlever à cet établissement sa valeur scientifique. Peu après, Berne défendit à Ruchat de publier la seconde partie de son histoire de la Réformation. Quand il fut question de donner un successeur à Loys de Bochat dans la chaire d'histoire, LL. EE. supprimèrent ce cours. L'étude de l'histoire pouvait être dangereuse aux futurs pasteurs I Dans ces conditions, on choisissait comme professeurs, non pas les hommes les plus savants, mais les mieux pensants et les mieux recommandés. Certaines nominations furent faites en dépit du bon sens et contre l'opinion de tous, prœter omnem omnium exspectationem. Si l'Académie de Lausanne eut quelque valeur au XYIII^^e siècle, c'est malgré LL. EE. et non point à cause d'elles.

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