CHAPITRE XXIII
Davel.
Insurrections en Suisse au XVIII' siècle. — La Jeunesse de Davel. Sa carrière militaire. — Davel à CuUy. — Son entreprise. Arrivée à Lausanne. Le Conseil des Deux Cents. Milot et de Crousaz. — Arrestation de Davel. — Son jugement. Sa mort.
Le régime que LL. EE. imposaient au Pays de Vaud n'était pas, il faut le reconnaître, une exception en Suisse et en Europe. Les autres oligarchies étaient despotiques autant que Berne et parfois plus encore. Les souverains de l'Europe, rois, ducs, princes évêques et archevêques, ne traitaient pas mieux leurs sujets. Quant aux cantons démocratiques, c'étaient encore les pires des maîtres. La façon dont Uri gouvernait la Levantine, dont le Haut Valais administrait les Bas Valaisans, dont Claris malmenait le comté de Werdenberg est bien caractéristique.
La tyrannie pousse à la rébellion. Durant tout le XVIII'n^' siècle, des tentatives furent faites, dans plusieurs Etats, pour secouer un joug devenu trop pesant. La Suisse fut le théâtre de luttes intérieures, de soulèvements populaires, de révoltes et de conjurations. Henzi à Berne, Chenaux à Fribourg, Lemaître et Fatio à Cenève, les patriotes de la Levantine, ceux de l'évêché de Bàle essayèrent d'affranchir leur pays et furent victimes de leurs idées généreuses. Mais, entre tous ces martyrs de la liberté, Davel, par la noblesse de son cœur, par l'absolu désintéressement de ses vues, par la grandeur d'àme dont il fit preuve, occupe une place à part et toute particulière ^
Jean-Daniel-Abram Davel naquit à Morrens, où son père était pasteur ; il fut baptisé dans ce village le 20 octobre 1670. Suivant une coutume fort répandue à cette époque, il prit du
* Monographies de Juste Olivier, Ferdinand Lecomte, B. Reber, Levinson. — Retf. Hist. Vaud., nombreux articles parus lors de l'inauguration des monuments Davel.
HISTOmR DU CANTON DE VAUD 19
service à Tétranger et fit vaillamment son devoir de soldat et d'officier au Piémont, en Hollande, puis à la solde de la France. Il revint ensuite au pays et se distingua, sous les ordres de Sacconay, dans la guerre de Vilmergen. Tous les renseignements que Ton possède sur sa carrière militaire nous le montrent brave, hardi, plein de zèle, mais ayant su, en même temps, éviter les habitudes grossières et les vices qu'il était si facile de contracter dans les camps. Il avait conservé des mœurs dignes,
presque austères. Ce vaillant ^ * fit preuve, en mainte occasion,
de douceur, de pitié envers les vaincus. Après avoir provoqué, par ses conseils, la reddition de Bade, il trouva que Ton en traitait trop durement les habitants. « Je crains, dit-il, que la grande prospérité de nos armes ne nous engage à une hauteur qui pourrait bien amener des suites dangereuses. »
Après la guerre, Davel fut nommé major, c'est-à-dire chef de Tun des départements militaires du Pays de Vaud, et s'établit à Cully. Tout en remplissant ses devoirs d'officier, il continuait à être inscrit au rôle des notaires.
Il était d'une nature réservée et entretenait peu de rap- . ports avec ses concitoyens. Mais il jouissait de l'estime générale, pratiquait la bienfaisance, intervenait comme arbitre dans les querelles^ surtout lorsqu'on pouvait réussir à éviter un procès. Il était pieux, d'une piété poussée jusqu'au mysticisme, et il sympathisait avec les sectaires persécutés. Il était opposé au gouvernement bernois dans la question du consensus.
Davel fut avant tout un esprit méditatif. Durant ses loisirs, il songeait à la sujétion de sa patrie, à la triste situation du Pays de Vaud, à l'oppression bernoise. Il se crut appelé par Dieu à délivrer ses concitoyens, à secouer le joug de Berne. Dans sa
FiG. 173. — Vignerons des environs de Vevey (commencement du XVIII- siècle).
rm
jeunesse, une jeune étrangère, la « belle inconnue » avait séjourné chez sa mère, lui avait prédit de hautes destinées. « Dieu, disait-elle, le réserv'ait pour accomplir une grande action sur la terre ». Au commencement de 1723, Davel crut le moment venu d'accomplir son dessein, et il s'y prépara par le jeûne et la prière. Puis, avec beaucoup d'habileté, il choisit, pour exécuter son projet, la grande semaine politique, celle de Pâques, époque où se faisaient à Berne les élections. Les baillis du Pays de Vaud s'y étaient rendus, abandonnant sans crainte leurs administrés.
Davel convoqua, pour le 31 mars, les trois compagnies dont il avait le commandement. Elles devaient se rendre à Cully en vue d'une inspection extraordinaire.
Cette mobilisation insolite ne manqua pas d'exciter quelque étonnement. Mais Davel avait réponse à tout. Le 31 mars, sa troupe est réunie.
Elle se compose de six cents hommes à peu près, plus une douzaine de dragons. Le major annonce à ses capitaines que la revue aura lieu à Lausanne et non à Cully ; sans écouter leurs observations, il dirige sa troupe sur Lausanne. Elle y entre à trois heures de l'après-midi, par la porte de St-Pierre, défile à travers Bourg, tambour battant et bannières déployées, et se rend à la Cité. Sur la terrasse de la cathédrale, Davel fait ranger ses hommes en bataille.
L'arrivée inattendue de cette troupe avait fait sensation. La foule accourait de toutes parts. Le bailli étant absent de même que le bourgmestre, le major de Crousaz, qui portait aussi le titre de « contrôlenr », témoigne de son étonnement, suit Davel jusqu'à la Cité, puis à l'hôtel de ville, où le Deux Cents s'est rassemblé afin d'avoir le mot de l'énigme.
FiG. 174. — Vignerons des environs de Vevey (commencement du XVIII"* siècle).
Arrivé à Thôlel de ville, Davel prend à part de Crousaz, le boursier Milot, ainsi que ses capitaines. Il remet aux deux Lausannois une circulaire qu'il a préjîarée en vue de faire appel aux villes du pays. Les conseillers n'y comprennent rien. Davel leur donne ensuite son manifeste, autrement plus explicite, faisant le procès du régime bernois et décrétant la déchéance de ce gouvernement dans le Pays de V^aud. Aucun doute n'est plus
FiG. 175. — Château de Lausanne.
permis. Les deux conseillers sont saisis d'horreur et de crainte, mais ne savent à quel parti se résoudre, en présence d'un homme énergique, résolu et appuyé par une troupe d'élite. Les deux capitaines, également mis au courant de la situation, sont surpris plus encore.
Cependant le Deux Cents est rassemblé. Milot fait prêter d'abord serment de fidélité h LL. EE. ; il fait aussi jurer le secret sur ce qui va être communiqué. Enfin, il dévoile le plan de Davel. Le Conseil est en proie aux sentiments les plus divers. Il décide pourtant d'entendre le major. Celui-ci est introduit et prononce un discours dans lequel il appelle Lausanne à la
liberté; il lit ensuite son manifeste. Puis on discute. Si Lausanne adhère au mouvement, les villes suivront. Les châteaux des baillis seront occupés, on y trouvera de l'argent et des otages. Berne ne pourra résister. Abandonnée par ses sujets allemands, par Fribourg et Soleure, par Zurich, Berne devra s'incliner devant le fait accompli. Le Pays de Vaud deviendra le quatorzième canton de la Suisse.
FiG. 176. — Château de Vufllens.
Davel sorti, le conseil se mit à délibérer. Il témoigna aussitôt son horreur pour ce qu'il venait d'entendre et son dévouement au souverain. Il décida pourtant que, pour gagner du temps, l'on feindrait d'entrer dans les vues du rebelle. On promit à Davel ce qu'il voulut : sa troupe serait logée à satisfaction ; lui-même et ses capitaines étaient invités à souper avec les bannerets Polier de Bottens et Gaudard, le major de Crousaz et deux autres conseillers qui discuteraient avec lui.
La troupe de Davel fut logée en ville, mais dispersée le plus possible. Le lieutenant bailli val, Isaac de Loys, informé de ce qui se passait, s'enferma dans le chàleau avec une quarantaine
d'hommes. De Crousaz envoya des officiers dans tout son arrondissement, avec ordre de rassembler le plus de soldats possible, et de les faire arriver à Lausanne pendant la nuit. Les sousofHciers furent logés dans les faubourgs. On ferma les portes de la ville. Un courrier était expédié à Berne pour informer LL. EE.
Davel et ses trois officiers soupèrent à l'auberge du Lion d*Or, dans la rue de Bourg, avec les conseillers chargés de les surveiller. On se retira à dix heures. Mais Davel et son hôte de Crousaz causèrent longtemps encore, jusque vers minuit. Davel exposa ses plans dans tous leurs détails. A peine était-il couché, que de Crousaz rédigeait un rapport circonstancié et l'envoyait aussitôt à Berne, promettant à LL. EE. que l'aflaire serait terminée en quelques heures.
Les troupes convoquées par de Crousaz arrivaient de toutes parts. A quatre heures du matin, elles entrèrent en ville, au nombre d'environ quinze cents. Elles furent postées au coin des rues et sur les places publiques. Les soldats de Davel se rassemblaient en même temps sur la terrasse. Au moment où le major, en grande tenue, sortait de la maison où il avait passé la nuit, accompagné de deux conseillers et de ses officiers, le capitaine de ville. Descombes, qui était survenu avec une compagnie de fusiliers, l'aborda en lui disant : a Monsieur le Major, vous êtes mon prisonnier, d — « Mais vous n'êtes pas au fait », s'écrie Davel, croyant à une méprise. Il regarde ceux qui l'entourent et lit la vérité sur tous les visages. Il comprend alors la situation et remet son épée en disant avec calme : a Je vois bien que je serai la victime de cette aflaire î N'importe, il en reviendra quelque avantage à ma patrie d. Davel fut écroué au château et mis aux fers. Sa troupe fut licenciée.
M. de Sévery, mandataire du conseil de Lausanne, arriva à Berne le jeudi 1^^ avril vers neuf heures du matin. La consternation fut grande dans la capitale ; elle se calma un peu à l'arrivée des nouvelles plus rassurantes du contrôleur. Cependant Berne requit le secours de ses Confédérés, mit sa milice sur pied, et le trésorier de Watteville, nommé Haut Commandant du Pays de Vaud, partait pour Lausanne accompagné d'un brillant état-
major. Il y arriva le 2 avril à cinq heures du soir. Lausanne avait eu le temps de se remettre de son émotion, et, dans le reste du pays, les lieutenants baillivaux avaient pris des mesures énergiques. Les baillis avaient aussitôt regagné leurs postes, et avaient placé leurs districts en état de défense.
Les jours qui suivirent furent consacrés d'une part à Tinterrogatoire de Davel, d'autre part à des cérémonies pompeuses, dans lesquelles le Deux Cents de Lausanne, l'Académie, le clergé, la noblesse du pays apportèrent au Haut Commandant l'expression de leur fidélité. On ne pouvait croire que Davel eût tenté sans complices une entreprise aussi hardie. Il fut appliqué à la torture. On lui mit les poucettes, que ses bourreaux devaient serrer jusqu'à ce qu'il criât. On lui fit aussi subir l'estrapade simple, puis avec un poids de vingt-cinq livres. Davel ne proféra pas une plainte, pas un cri, resta stoïque au milieu des supplices. « Vous souffrez beaucoup ? » lui demanda un de ses examinateurs. « Oui, Monsieur, répondit-il, et même de grandes douleurs, mais je suis persuadé que vous souffrez autant que moi. Jour fortuné, jour heureux, je suis disposé à tout, je suis dans les fers pour la gloire de Dieu et le bien de ma patrie. i>
Le prononcé de la sentence fut confié aux jurés de Bourg. Ceux-ci, au nombre de trente et un, furent convoqués pour le 17 avril dans la cour du château. Devant ses juges, Davel montra la même fermeté que dans les affres de la torture. Il fut condamné à avoir le poing coupé et la tête tranchée. LL. EE. adoucirent la sentence et firent grâce au coupable de la peine du poing.
Le major apprit sa condamnation le 23 avril, de la bouche de deux ministres de Lausanne. Il écouta la sentence sans sourciller. Il passa une nuit fort calme. Comme il avait fait froid, Davel, songeant à ses compatriotes dit, au matin : a Voici une nuit qui aura fait bien du mal aux pauvres vignerons de La vaux. »
Vers midi, le condamné fut amené dans la cour du château, devant ses juges. On lui lut son arrêt de mort. Puis le funèbre cortège se mit en marche. Davel avait revêtu l'uniforme des
grands jours, mais il refusa un cheval qu*on lui offrait. Il marcha du château jusqu'à Vidy, non point comme un criminel que Ton mène à la mort, mais comme un officier à la tète de sa troupe. Il était accompagné par plusieurs ministres. Un piquet de soldats et de cavaliers lui faisait escorte. Une foule énorme suivait ce convoi, émue de sympathie ou de curiosité.
Avant de mourir, Davel fit au peuple une noble exhortation, engageant les Vaudois à se corriger de la manie des procès, à s'acquitter mieux de leurs devoirs religieux ; il exhorta aussi les pasteurs à remplir leur charge avec conscience et fidélité, à s'y préparer avec le zèle nécessaire. Il se félicitait encore de rissue de son entreprise : « Cest ici la plus excellente et la plus glorieuse journée de ma vie. Cest pour moi un jour de triomphe qui couronne et qui surpasse tout ce qui a pu m'arriver jusqu'ici de plus brillant ».
Le ministre de Saussure prononça ensuite une exhortation sur ce texte de Salomon : Il y a telle voie qui paraît droite à Vhommej mais dont les issues sont des voies à la mort. Il insista sur le caractère du martyr, sa haute et belle personnalité, sur sa conduite et ses mœurs irréprochables, sa carrière brillante, sa piété, sa charité envers les pauvres, et sur le fait que Davel avait agi sincèrement, persuadé qu'il était de faire son devoir.
Puis Davel fait ses adieux aux ecclésiastiques. Il ôte son habit avec le plus grand calme, s -assied sur le siège fatal. On lui couvre aussitôt les yeux, et en un clin d'œil le bourreau de Moudon lui tranche la tète.
Le corps de Davel fut enseveli au pied de Téchafaud, et sa tète clouée au gibet. Le lendemain, elle avait disparu. On lavait remplacée par le quatrain suivant :
Passant, qui que tu sois, voici IMllustre place Où le brave Davel, d'une héroïque audace. Pour avoir chatouillé notre Ours un peu trop fort. Par un coup de sa patte a terminé son sort.
L'entreprise de Davel et sa mort eurent quelque utilité immédiate pour le i)ays. Son manifeste était un sanglant réquisitoire contre les abus du régime bernois. On remédia aux plus
criants. LL. EE. firent quelques concessions au*sujet du consensus, et finirent par Tabandonner. Mais quant à l'effet moral, plus durable et plus lointain, auquel Davel pensait certainement, il fut bien faible. Le sang des martyrs est la semence des héros, dit la sagesse des nations. Rien de semblable dans le Pays de Vaud. Davel trouva des amis pour le plaindre, il n'eut pas d'imitateurs.
Bien au contraire, sa tentative suscita, chez les sujets de Berne, une recrudescence de soumission et leur fournit l'occasion de témoigner leur loyalisme. Des adresses furent envoyées au souverain par les communes. Elles protestaient toutes du profond respect, de l'attachement sincère des Vaudois pour leur souverain ; elles blâmaient toutes l'entreprise du major et faisaient des vœux pour la prospérité du gouvernement. Le Haut Commandant fut fêté comme un libérateur. Avant son départ, Lausanne lui offrit un banquet superbe ; les conseils de Moudon et des communes environnantes l'attendaient aux frontières du bailliage et lui firent compliment. Il fut acclamé à Payerne, et le conseil de cette ville l'accompagna jusqu'à Avenches. Là de nouvelles réjouissances signalèrent son passage. LL. EE. pouvaient être bien tranquilles. Davel ne trouverait pas d'émulé.
Elles furent heureuses de ce dévouement et le récompensèrent à leur façon. Une médaille, frappée dans le but de commémorer ces faits, fut distribuée aux personnes les plus méritantes. Elle représente la Ville de Lausanne assise au pied du chêne bernois. Lausanne attire un rameau de l'arbre et s'en couronne le front. En même temps, LL. EE. faisaient ressentir leur disgrâce aux ministres qui, dans leurs discours, avaient dit quelque bien du rebelle.
L'entreprise de Davel surprit ses contemporains, Berne en tout premier lieu. Elle était tellement extraordinaire que Ton crut d'abord à la folie de son auteur.
La tentative du martyr vaudois ne présente cependant rien d'inexplicable. Davel était un mystique, un rêveur, un sentimental. En même temps, — cela se rencontre quelquefois, — il avait l'esprit logique, il calculait juste, savait organiser, prévoir.
Il avait le sang-froid de Tofficier qui a fait face au péril et reste calme sur les champs de bataille. Son imagination lui suggéra qu'il était appelé, par la volonté divine, à délivrer sa patrie, qile celle-ci était mécontente et prête à se soulever. Sur celte base, il établit son plan avec une précision, une netteté, une sûreté de main tout à fait remarquables. Mais le point de départ était faux et Tentreprise, dans son ensemble, vouée d'avance à l'insuccès.
Mais l'œuvre de Davel n'est pas là. D'autres révolutionnaires ont, en d'autres temps et en d'autres lieux, sacrifié leur vie pour la liberté. Si le major de CuUy occupe une place à part dans l'histoire des patriotes martyrs, si le canton de Vaud et la Suisse honorent particulièrement sa mémoire, cela tient à la noble attitude de cet homme après son arrestation, dans sa prison, au milieu des angoisses de la torture, devant ses juges, sur l'échafaud. C'est là que Davel fut l'apôtre d'une idée, le héros d'une noble cause, aussi sublime que Scévola devant son brasier, que Socrate buvant la ciguë. Aucun pays, aucune époque n'ont fourni à l'histoire une figure plus grande, plus pure, plus belle.