‹ Histoire du canton de Vaud dès les originesChapitre 29 sur 68 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

L'armée.

Son organisation féodale sous la Savoie. — Modifications apportées par Berne. — Le service obligatoire. ~ Effectif des troupes. Infanterie, cavalerie, artillerie. — Les arrondissements. — Fortifications. — Instruction des troupes. Les exercices et revues. ~ Les tirs. — La marine bernoise sur le Léman.

Sous \% régime savoyard, Torganisation militaire était, nous Favons dit ^ toute féodale. Les seigneurs vassaux devaient suivre leur suzerain à la guerre. Les bourgeois devaient à leur seigneur, comte, duc ou évèque, la chevauchée dans certaines limites. L'établissement du régime bernois modifia sensiblement cet état de choses *.

Le service militaire devint obligatoire pour tous les sujets, sauf quelques magistrats et les pasteurs, — depuis seize à soixante ans. La milice bernoise, cinquante mille hommes environ, était composée de vingt-un régiments d'infanterie, dont sept fournis par le Pays de Vaud ; TefTectif d*un régiment était de 2000 à 2400 hommes ; il était partagé en quatre bataillons. Chaque bataillon comprenait six compagnies, une de grenadiers, une de mousquetaires et quatre de fusiliers. Les deux premières formaient l'élite et pouvaient être appelées à sortir du pays en cas de guerre ; les autres étaient spécialement destinées à la garde des foyers. Il y avait en outre treize compagnies de chasseurs de cent huit hommes chacune. La cavalerie compre-

1 Voir plus haut, p. 150, 154.

* Ordonnances militaires diverses, XVII«« et XVIII»» siècles, à la Bibl. cantonale. —

Kriegs-Exercitium der Bernerischen Lcuid-Militz, Bern 1764. Ordonnance du Conseil de

guerre de la République de Berne pour régler l'exercice de l'infanterie, Berne 1768. — Ordonnances militaires pour la milice du canton de Berne. Lausanne -1782. — Meyn de Spanbrock, Règlement militaire pour le corps des dragons du canton de Berne, manuscrit Bibl. cant. — E. von Rodt, Geschichte des Bernerischen Kriegswesens. — B. Haller, La marine bernoise sur le Léman, traduit par H. Mayor.

nait seize escadrons de dragons, plus les «cavaliers d'hommage i», soit 150 cuirassiers fournis par les propriétaires de fiefs nobles. L'artillerie comptait 24 compagnies de 80 hommes, dont huit vaudoises. Quatre cent cinquante soldats étaient réservés à la garnison de Berne, cent hommes formaient celle d'Aarbourg^

Le pays était divisé en un certain nombre de départements militaires ayant à leur tête un major de département, remplissant des fonctions analogues à celles de nos commandants d'ar> rondissement. Chaque régiment était commandé par un colonel ou un lieutenant-colonel.

Le cavalier devait fournir son cheval. La cavalerie se recrutait de préférence parmi les paysans riches. Le soldat se procurait, à ses frais, son équipement et ses armes. Aucun citoyen n'était autorisé à se marier s'il n'avait auparavant présenté son uniforme et son équipement complet. On se mariait même volontiers en uniforme.

Les villes principales du pays avaient conservé leurs anciennes fortifications; de même les châteaux. De temps à autre, quand un danger menaçait, on faisait la revue de telle ou telle place forte et on procédait à quelques réfections. On avait disposé sur les hauteurs tout un système de signaux pour donner rapidement l'alarme en cas de danger. Ils étaient souvent inspectés, maintenus en bon état, et pourvus de ce qui était nécessaire pour faire très vite un grand feu ou une colonne de fumée (Fig. 179).

1 D'après Durand, Statistique élémentaire, ouvrage paru en 1796. — La loi militaire de 1782 prévoit un chiffre supérieur, 63 697 hommes, soit 27 218 hommes d'élite et le reste de réserve. L'élite comprend 18 compagnies de dragons, 13 de chasseurs 6 bataillons de grenadiers, 42 bataillons de mousquetaires, 10 compagnies d'artillerie, plus rétat-major, les cavaliers d'hommage, le train, les matelots, les troupes d'administration, etc. — Les rôles de l'armée en 1786 donnent, sur le papier, un chiffre plus élevé, soit 69794 hommes, dont 21 820 du Pa^'s de Vaud. La répartition est un peu diffé- ^ rente. Pour l'élite l'infanterie comprend 21 régiments d'infanterie, plus les contingents d'Avenches et de Bûren. 14 compagnies de chasseurs, 894 carabiniers ; la cavalerie comprend 4 régiments de dragons, fournissant à peu prés 1000 hommes ; l'artillerie est formée de 24 compagnies ; 75 hommes du génie, 450 matelots, le train, complètent le chiffre de 29 767 soldats. La réserve comprend 50 000 hommes environ ; soit, sans compter Âvenches, Bûren et Grandson. 84 bataillons ; 4 sont attribués à chacun des 21 régiments d'infanterie. E. von Rodt, Gesch. des Bernerischen Kriegswesens. — Un tableau, publié en 1899 par la Revue historique vaudoise, fac-similé d*un manuscrit de 1763, donne pour Tinfanterie des effectifs qui correspondent à ceux de Durand ; mais la composition des régiments diffère : chaque régiment comprend 4 bataillons, soit 20 compagnies, dont 4 de grenadiers et 16 de fusiliers. Les dragons sont au nombre de 900. Les artilleurs, au nombre de 450 seulement.

L'arsenal de Berne était abondamment pourvu de canons et de munitions. Les châteaux des baillis contenaient aussi des réserves. Dans chaque bailliage, une caisse spéciale renfermait le gite de guerre; c'était une somme destinée à couvrir les premières dépenses militaires en cas de prise d'armes. Cette caisse devait suffire, en temps de guerre, à solder pendant trois mois la milice du bailliage.

L'instruction de la troupe avait lieu le dimanche, pendant la

FiG. 177. — Château d'Yverdon.

belle saison. Le contingent faisait l'exercice après le service divin. Chaque année, on inspectait les troupes du bailliage. Les avant-revues et les revues étaient de petites fêtes civiques et nationales qui attiraient un grand concours de peuple, de femmes et d'enfants, d'étrangers même. La revue était suivie d'un joyeux pique-nique pris à l'ombre des arbres sur la place d'exercice. Le bailli y faisait parfois dresser sa table où il invitait rétat-major et les notabilités.

Les Vaudois avaient aussi des sociétés de tir, nombreuses et excellemment organisées. On s'y exerçait au maniement du fusil. Les plus anciennes dataient déjà du régime savoyard.

Ainsi la fameuse société de tir au papegai (ou perroquet) de Moudon. Des sociétés similaires se fondèrent dans la suite. La plupart des communes avaient la leur. Un antique privilège accordait au roi du tir au « papegai », Texemplion de tous droits de « lauds, péages et gabelles » pendant une année. LL. EE. enle- • vèrent cette faveur à leurs sujets, mais elles encouragèrent néanmoins le tir par des prix et des subventions.

FiG. 178. — Château de Morges.

Le Vaudois avait le goût de l'uniforme et Tamour des choses militaires. On s'accordait généralement à lui reconnaître de la bravoure et du courage. La conduite des Vaudois à Sins et à Vilmergen démontre que, sur ce point, Topinion publique disait vrai. Les soldats vaudois étaient réputés par leur bonne tenue et leur belle apparence. Du Luc écrivait, en 1712 : a Les troupes sont belles. Nous avons vu hier passer à Soleure une compagnie de dragons du Pays de Vaud qui est des plus belles. Tous ces dragons sont uniformes et bien faits; ils paraissent tous avoir servi, d — «Cette milice, dit un ambassadeur anglais en parlant des troupes bernoises, est ainsi ordonnée avec tant de

soins, on a pris tant de précautions pour être muni, dans les cas imprévus, de toutes choses, qu'elles ont Tair de troupes régulières. » — «cNous avons eu, dit le professeur Durand, Toccasion d'admirer une de ces compagnies de chasseurs, celle du gouvernement d'Aigle. Il serait difficile de trouver des hommes mieux découplés, plus lestes et marchant sous les armes avec une contenance plus imposante, d

Les Vaudois prenaient aussi volontiers du service à l'étranger.

FiG. 179. — Un signal.

dans les régiments capitules. Mais comme le plus grand nombre des places d'officiers, surtout les plus lucratives et les grades supérieurs, étaient réservées aux bourgeois de Berne, plusieurs Vaudois s'enrôlaient dans les régiments nationaux où rien n*entravait leur avancement. Plusieurs s'y distinguèrent en occupant des fonctions élevées.

LL. EE. avaient leur marine sur le lac Léman. La Savoie fut pendant longtemps, nous l'avons constaté, une puissance ennemie ; même en temps de paix, il était bon d'être sur ses gardes. En 1583 déjà, la construction de deux grandes barques fut résolue, mais ne fut que partiellement exécutée. La question

fut reprise en 1614, puis en 1656. En 1673, la flotille bernoise se composait de sept bâtiments : deux galères, le Grand Ours et le Petit Ours ; une brigantine, la Bernoise; une chaloupe ou petite brigantine, la Fortune ; deux autres chaloupes, le Postillon et le Cheval Marin, et un petit esquif. La plus grande galère mesurait cent pieds de long, elle comptait trente-deux rames. Ces vaisseaux de guerre étaient pourvus de canons et d'arquebuses. LL. EE. avaient aussi engagé un spécialiste venu de Toulon pour organiser la marine et fonner le personnel. Une école nautique existait, en effet, à Morges ; le goût de la navigation pénétra dans le cœur des riverains ; des sociétés navales et militaires furent organisées.

Mais tout passe dans ce monde. Les deux Ours moururent en 1687, usés et vermoulus. LL. EE. confièrent au marquis Henri Duquesne, fils du célèbre amiral, le soin de construire un nouveau bâtiment. Par les soins de Duquesne et sur les plans qu'il fournit, LL. EE. firent en outre les travaux nécessaires à la construction du port de Morges ; celui-ci fut terminé en 1696.

Au dix-huitième siècle, un certain nombre de bâtiments marchands étaient aménagés pour servir en temps de guerre. Ils devaient, en échange d'une paie fixe, rester toujours à la disposition de LL. EE. Il y avait ainsi dix-neuf bâtiments, dont les plus grands pouvaient contenir trois cents soldats. Les matelots avaient un brillant uniforme, qui, du reste, variait d'une ville à l'autre. En 1782, on organisa une répétition générale ou revue qui fit grand bruit. Quatre barques et une brigantine furent appelées au service ; elles évoluèrent sur le lac, firent de savantes manœuvres entre Vevey et La Tour, promenèrent le pavillon bernois le long du lac, de Villeneuve à Lutiy. Aux officiers étrangers avaient succédé des oc amiraux » indigènes, dont les plus méritants furent le major Cuénod et le colonel de Crousaz. Celui-ci fut aussi le dernier. Après avoir été en grande faveur auprès de LL. EE., la marine baissa dans leur estime. Les frais qu'elle occasionnait parurent trop lourds. A la fin de 1792, les bateaux furent désarmés et les matelots licenciés.

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