CHAPITRE II
L'âge de la pierre polie.
ÏM pierre polie (environ depuis l'nn 4000 jusqu'à l'un 2000 avant J.-C). — Découvertes des antiquités locustres. — Les hommes de Iflge de la pierre polie ; types à crûnes arrondis, venus de l'est ; puis à crânes allongés, venus du nord. — I^s pygmées. — L'habitation lacustre, grottes et refuges. — Vêtement et nourriture. — L'industrie. — I^ parure. — Culture intellectuelle. — Les sépultures et la religion.
Après une période dont on ne peut très exactement supputer la durée, Thonime de la pierre taillée, au crâne allongé, disparait de nos contrées, ou n'y laisse que de rares représentants. A mesure que le climat se réchauffe, le renne émigré vers le nord, et l'homme des cavernes, dont il constituait la principale nourriture, a dû le suivre dans cette migration ^ Le climat de notre pays est devenu ce qu'il est aujourd'hui. La flore ressemble à la flore actuelle; la faune également. A la place de l'homme primitif on voit apparaître un être plus cultivé : c'est l'homme de la pierre polie ou néolithique. Comme il vivait de préférence sur les lacs, on l'appelle aussi l'homme lacustre.
L'étude des antiquités lacustres date à peine d'un demi-siècle. Pendant l'hiver de 1853 à 1854, les eaux du lac de Zurich s'étant retirées, les habitants de Meilen trouvèrent, sur l'emplacement mis à sec, des restes de pilotis, puis des objets de toute sorte. Une fois les recherches poussées dans cette direction, les découvertes se succédèrent rapidement. Il n'y a guère sur le plateau suisse de lac ou de tourbière qui ne contienne des débris lacustres. En pays romand, des savants distingués * ont dragué, fouillé, et retiré de la vase la matière d'importantes collections. L'abais-
* Une moindre partie des anciens liabitanls a été refoulée vers le sud-ouest par les nouveaux peuples brochyccphales.
* MM.Troyon, Forel père et fils, L. Revon, Morel-Kalio, Gosse, IL Carrard, H. Monod, A. Colomb. F. Roux, A. Revilliod. F. Dunant-Thiébaull, Desor, Favre, D' Gross el d'autres.
^ sèment des lacs jurassiques a considérablement facilité la tâche
des chercheurs. Soixante-dix stations lacustres ont été retrouvées dans le lac de Neuchàtel, dont quarante-quatre de l'âge de la i pierre, neuf dans le lac de Morat, dont cinq de la période
^ ancienne ; le lac Léman en possède pour sa part vingt et une
i de répoque néolithique. Les plus intéressantes sont celles
^ de Morges, de Concise, de Chevroux et de la Lance ^ Celle des
t" Roseaux, près de Tembouchure de la Venoge, marque la tran-
sition entre l'âge de la pierre polie et l'époque ultérieure. Le «t petit lac de Luyssel près de Bex * a donné également des résultats
s remarquables. Les antiquités livrées par ces stations ont été
conservées dans les divers musées du pays et dans les collections particulières. De plus, on a trouvé sur terre des tombeaux, des cavernes avec des restes de la même époque, des refuges et f- signaux, tous contemporains de l'âge de la pierre polie.
C Lorsque fut un peu calmée la surprise causée par les pre-
\ miers résultats des fouilles, les savants et le public comprirent
;: que les trouvailles faites chez nous n'étaient pas isolées. Les
lacs et tourbières de l'Europe centrale, depuis les Pyrénées ^ jusqu'aux Balkans, en longeant les deux versants des Alpes, ont
r aussi possédé leurs hôtes lacustres. De même le nord de
l'Europe, l'Irlande, l'Angleterre, la Russie. Bien plus, les géographes et les explorateurs en ont rencontre dans les cinq parties du monde, dans la Nouvelle Guinée, aux Philippines et à Sumatra, sur la côte asiatique du Kamtschatka, à Bangkok, en Asie mineure, dans le pays du Nil, sur les côtes de l'Amérique du Sud. , Et ces demeures ne sont pas davantage le produit d'une époque
;• particulière. Les nôtres existaient bien antérieurement à Tan
deux mille. Hérodote en rencontra encore un demi-siècle avant notre ère. On en a vu en Amérique à l'époque de la découverte
1 Voici la liste complète des stations de l'âge de pierre. Lac Lémaa : Creux du Plan près Vevey, Montagny prés Lutrj-, Vidy, Morges église, Morges ancienne poudrière, — Terreneuve, Monivert et Fraidaigues dans le golfe de Saint-Prex — le Châtaignier, Promenthoux, Pâquis, Eaux-Vives. Sur la rive gauche : la Gabioule. Nernier, Coudrée, Thonon. — Stations de transition : Les Roseaux, Rolle, Genthod-Bellevue, Pointe de Bize, Belotte, Bellerive, Creux de Tougues, la Vy à l'âne.
Lacs de Neuchàtel et Morat : Champmartin, Chevroux, Champittet, Grandson, Corcelette, Onnens, Concise, la Lance, Faoug, Vallamand. (Antiquités lacustres du Musée cantonal vaudois, avec notices de MM. B. van Muyden et A. Colomb.)
' Aujourd'hui disparu.
LES ANCIENNES CIVILISATIONS
de ce continent, et les lacustres de la Nouvelle Guinée sont nos contemporains.
Une première et captivante question se pose en présence des restes de cette antique civilisation. A quelle race appartenait
FiG. 5. — La femme lacustre, d'après M. le prof. Kollmann.
riiomme de cet âge? où faire remonter sa mystérieuse origine ? Ces questions ont été longtemps sans réponse. Aujourd'hui, la science a fait quelque lumière sur certains points essentiels. Le problème n'est pourtant pas encore tout à fait élucidé. Voici les résultats auxquels on est arrivé jusqu'ici.
Tout d'abord, il est certain que nous n'avons plus affaire à l'homme des cavernes. Nous nous trouvons en présence d'une civilisation toute différente. Aucune transition ne les relie Tune à l'autre; c'est un saut brusque de la sauvagerie à un état de
10 LK CANTON DE VAUD DÈS LES OlUGINES
progrès relatif. Les anneaux intermédiaires manquent, et ce . n'est pas sur le sol de notre pays qu'ils se sont noués. L'ancien
V homme des cavernes, premier habitant du pays, a été remplacé
l par une race nouvelle. Les crânes retrouvés sont arrondis — type
brachycéphale, — les pommettes sont saillantes, le nez est large. La taille est petite, 1 m. 50 à 1 m. 60. Si les tentatives de recons- 1 titution sont probantes l'aspect général du corps et de la figure
f n'était pas désagréable (Fig. 5).
I Cet homme de la première période néolithique fait place
^ ensuite à un individu d'origine septentrionale au crâne allongé,
— type dolichocéphale. La taille était plus grande; elle atteignait h- 1 m. 65, et ses caractères sont, en gros, ceux de la racegerma-
I nique. Cette race est la même que celle des sépultures de l'Alle-
y magne septentrionale à la même époque*. Elle arriva d'abord
en conquérante, puis devint sédentaire, vécut ensuite côte à côte avec l'ancienne population brachycéphale et finit par la supplanter.
Enfin, l'on a trouvé au Schweizersbild les restes d'une l- troisième race : les nains ou pygmées, dont la taille variait
S entre 1 m. 40 et 1 m. 50. Mais on ne peut pas dire avec certi-
» tude que cette race ait aussi vécu sur les bords du Léman ou du
f lac deNeuchâtel.
i L'habitation des lacustres est bien connue. Les pilotis, de dix
i centimètres environ de diamètre, étaient solidement enfoncés
^ dans le sol. La vase molle du fond se laissait assez bien pénétrer ;
\ , quand l'ouvrier n'avait pas atteint une profondeur suffisante,
: il appuyait son pilotis avec des pierres. Les tètes des pilotis
^ étaient reliées par des poutres horizontales. Sur ces poutres
\ étaient fixés des rotins de bois. On garnissait le tout avec de la
' mousse, de la paille ou de l'argile. Cela formait ainsi une plate-
i forme sur laquelle s'élevaient les huttes. Les huttes elles-mêmes
^ avaient la forme rectangulaire ou cylindrique ; les murs étaient,
1^ en général, formés de treillis ou claies dont les interstices
h étaient garnis de mousse ou d'argile. Le toit, assez élevé, se
prolongeait jusqu'à une faible distance du sol; il était couvert
• Voir D'A. Schcnk, Les populaiious primitives de la Suisse, dans la lievue historique • Pdudoise, avril cl mai 1901. Du mcmc auteur: L'ethnogénie des populations heluétiques.
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de chaume. Le plancher était tapissé de mousse. — Des cabanes spéciales servaient d'étables et d'écuries.
Chaque groupe d'habitations communiquait avec la côte au moyen d'un pont. D'autres passerelles reliaient les habitations entre elles. Une barrière régnait le long de la plateforme et des passerelles.
Pourquoi Thomme construisait-il sa demeure sur les eaux? Les causes de cette préférence sont multiples. Le montagnard
FiG. 6. — Haches de pierre.
valaisan élève son <( mazot » sur des pieux fixés en terre, afin de préserver sa récolte des rongeurs, souris et autres. Aux hides, on exhausse la maison pour éviter les miasmes pestilentiels qui se dégagent de la terre. Ailleurs, Tindigène s'est réfugié sur l'eau pour éviter la morsure des serpents ou pour se préserver des bêtes féroces; la peur des voleurs et des pillards a produit le même résultat. Souvent le sauvage bâtit une hutte dans les arbres pour parer à tous ces inconvénients réunis. Les lacustres de la Suisse ont obéi à des motifs semblables. Les bêtes féroces n'étaient pas, il est vrai, aussi redoutables que celles des régions tropicales ; les pirates ou les voleurs savaient trouver quand même le chemin de la cabane. Cependant, le danger était moindre sur l'eau que sur terre. L'homme se sentait plus en sûreté dans un espace découvert qu'au milieu de la sombre forêt. La protection contre les reptiles et les rongeurs était efficace. Les communications se faisant surtout par eau, l'homme avait construit sa maison au bord de la route. Le poisson composait un
des éléments de la nourriture quotidienne : on pouvait se livrer facilement à la pêche sans quitter la maison. Tous ces motifs avaient déterminé les premiers lacustres à bâtir sur pilotis. Leurs successeurs se conformaient à l'usage sans peut-être examiner chaque fois les avantages et les inconvénients de ce mode de construction.
Ce n'est pas seulement sur les lacs que Ton a retrouvé les restes de Tàge de la pierre polie. La terre ferme en a livré quelques-uns. Certaines grottes du Jura et du plateau ont conservé les traces de l'homme néolithique.
Ainsi celle de Trois Rods, près des gorges de l'Areuse et, dans notre canton, celle de Baulmes. On y trouve des ossements d'animaux domestiques, quelques instruments, des fragments de poterie.
Ailleurs, ne rencontrant pas de caverne, l'homme a creusé une demeure souterraine, ainsi aux Planches, près de Sergey. Ou bien il assemblait d'énormes pierres et s'en construisait un abri grossier. Ces grottes et souterrains ne paraissent , cependant pas avoir servi de demeure permanente, mais bien plutôt d'abri temporaire.
Un autre spécimen d'architecture très ancienne, et d'architecture militaire cette fois, sont les refuges. On leur donne chez nous le nom significatif de chdtelards. L'emplacement en était si bien choisi que le moyen âge, après l'époque romaine, l'utilisait encore. Mais leur origine est antérieure. Ils sont, en général, situés au sommet d'une colline, sur un escarpement abrupt, sur le promontoire formé par la jonction de deux ruisseaux. Ils sont nombreux chez nous, mais encore incomplètement étudiés.
L'homme de l'âge de la pierre polie avait atteint, disons-nous, un certain degré de civilisation. Il vivait encore de chasse et de pêche. Le gibier était abondant et varié. Le cerf et le chevreuil,
FiG. 7. — Hache de pierre.
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le chamois, le sanglier, l'ours, le renard et le loup, le lynx et le chat sauvage, les petits rongeurs, martres, belettes habitaient les forêts; on y rencontrait aussi des animaux aujourd'hui disparus de nos contrées, l'élan, le bison, le castor, l'urus. — La pêche était aussi fructueuse. On a retrouvé de nombreux os de poisson, des engins de pêche.
Mais l'homme de cet âge diffère surtout de ses devanciers en ce qu'il connaissait les animaux domestiques, le chien d'abord, le premier compagnon de l'homme, le bœuf, apparenté à Turus, ou à l'aurochs, une espèce de porc d'origine asiatique, la chèvre et le mouton; tenait une large place dans la vie du peuple. La proportion des animaux sauvages va en diminuant, et celle des animaux domestiques augmente de plus en plus : la chasse fait place à l'agriculture. Car l'homme de la pierre polie s'est élevé jusqu'à ce degré de civilisation. Il ne s'est pas contenté de recueillir les fruits des bois, les glands, les faînes, les pommes et les poires sauvages. Vis-à-vis des habitations lacustres,* au milieu des pâturages et des forêts, apparaît, par ci par là, un champ cultivé. Les restes de céréales sont nombreux, entre autres plusieurs espèces d'orge, Tépeautre, le froment d'Egypte, le millet. On rôtissait le grain ou bien on le broyait entre des meules de pierre et on en faisait une sorte de galette : c'était le pain des lacustres. A côté de l'agriculture, l'industrie se développe. Elle est surtout domestique. Elle a pour but la confection des armes et des outils, des objets tissés et tressés, des poteries.
L'instrument le plus répandu est la hache qui sert à la fois* d'arme et d'outil. La plus rudimentaire se tenait à la main (Fig. 6). Bientôt on sut l'enchâsser dans une douille en bois ou
le cheval, d'abord sauvage, fui domesliqué seulement vers la fin de 1 âge de la pierre.
Les pâturages étaient nombreux, et rélevage du bétail
en corne de cerf (Fig. 7). Puis est venue la double emmanchure, fort ingénieuse : la douille de corne est fixée dans un manche en bois (Fig. 8). La corne, plus élastique, placée entre la pierre et le bois, empêchait celui-ci d'éclater. Des ciseaux de toutes formes étaient fabriqués de même (Fig. 9). Plus tard, on apprit à percer la pierre d'un trou circulaire où Ton fixait le manche de bois.
Fig. 10. — Haches do pierre.
Fig. 9.
Ciseau
do pierre.
On obtint de la sorte un outil plus solide; puis l'ouvrier façonna la hache-marteau, dont l'un des côtés est tranchant et l'autre plat (F'ig. 10). Cette dernière ressemble fort aux outils dont se servent les carriers de nos jours. L'ouvrier sciait, aiguisait, polissait, perçait la pierre au moyen d'un sable très dur et d'un bois tendre. Le perçage devait être une opération difficile, mais on en venait à bout à force de patience. Des haches à moitié perforées nous montrent la besogne interrompue. La matière première était la serpentine, la saussurite, la néphrite, la jadéite. La serpentine ne se trouve que dans les hautes montagnes du Valais ou des Grisons. Quant à la néphrite et à la jadéite, elles viennent de très loin. Où et comment se les procurait-on ? Voilà encore un point obscur dans l'histoire.
La scie ressemble davantage aux anciens outils de l'âge de la pierre taillée. Elle est formée d'une lame en silex; les dents sont grossièrement ébauchées (Fig. 11). Elle est généralement fixée
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FiG. 11. — Scies de pierre.
dans un manche en bois au moyen de poix ou d'asphalte. Le silex servait aussi à faire des poinçons, mais c'est surtout avec Tos et le bois de cerf que Ton façonnait les objets de toute nature servant à percer, à tailler, à piquer (Fig. 12).
Le couteau ou le poignard , comme la hache, pouvait servir à la fois d'outil et d'arme. Il est en os ou en silex. De grands poignards ont été retrouvés à Chevroux. Ils ont 20 cm. de longueur et sont fixés au manche par.
une solide ligature. Le poinçon d'os ou de silex emmanché au bout d'une perche formait une pique. Nombreux sont les javelots et les pointes de flèche en pierre (F'ig. 13, 14).
Parmi les industries, celle du potier est une des plus utiles. Pour puiser et conserver les liquides, l'homme de nos contrées n'avait pas à sa disposition, comme les sauvages d'autres pays, des fruits h écorce dure que l'on peut creuser. 11 fabriqua ses premiers vases en évidant un morceau de bois ou une corne de cerf.
On a retrouvé à Concise et a Chevroux des coupes et des cuillers en bois. Deux coupes de Chevroux sont munies d'une oreille sur le côté (Fig. 15). Mais l'homme utilisait surtout des vases grossiers.
L'argile à potier abondait sur le plateau suisse et l'homme en fit
son profit. Les vases sont façon- ^^^' 12- Poinçons en os (Chevroux).
nés à la main. On les séclia d*abord au soleil, puis on apprit à les cuire à feu ouvert; l'invention du four est venue ensuite. Les débris divers de la poterie néolithique montrent aussi chez l'ouvrier quelque goût pour rornemenlation, un vague sentiment du beau. Une décoration rudimentaire rehausse l'uniformité de ces vases sont des séries de points, de lignes parallèles ou croisées symétriquement.
L'industrie textile et celle du vêtement vont de pair.
Comment s'habillaient les lacustres?
Ici les indications ^'^ ^^- - Po*n*es de nèches en silex.
sont rares : les recherches n'ont pas mis à jour de costume complet. Les étoffes se désagrègent dans l'eau, et ce sont plutôt les tourbières qui ont fourni les débris les plus intéressants de tissus. Les peaux d'animaux sauvages et domestiques, puis les étoffes brutes de laine ou de lin, façonnées suivant les besoins, servaient d'habit. Les lacustres ne connaissaient pas le chanvre, mais ils cultivaient, en revanche, une variété de lin court (linum angustifolium). Ils avaient appris à le teiller, puis à le peigner pour en séparer les fibres, à le filer enfin. Les fuseaux de bois n'ont pas été consei-A'és, mais un grand nombre des fusaïoles (Fig. 16) figurant dans nos coUec- FiG. 13. lions montrent que Tart de filer était l'art par excellence ^e^n os!* au temps des lacustres comme à fcelui de nos grand'-
Fig. 15. — Coupe en bois.
Fig. 16. — Fusaïole de pierre.
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mères. En tressant le fil on obtenait des ficelles. On en faisait des cordes, des engins de pêche. Enfin, à Taide d'un métier fort simple, on tissait des étoffes rudimentaires. Quelques restes de ces travaux retrouvés dans les tourbières prouvent chez Touvrière primitive un certain goût artistique, des tentatives faites en vue de varier les produits, des essais encore frustes de broderie et même de teinture.
Nous avons dit que Tindustrie était surtout domestique ;
FiG. 17. — Epingle courbe en os.
riiomme fabriquait lui-même ses instruments et ses armes, dans les loisirs que lui laissaient la chasse et l'agriculture. La femme filait, tissait, confectionnait les vêtements et les vases de terre. Cependant Ton rencontre en certains endroits une accumulation de matériaux semblables, d'objets à moitié achevés, d'outils spéciaux servant à travailler la matière. Cela ferait supposer une sorte d'atelier, où un spécialiste fabriquait tel produit plutôt que tel autre. Nous aurions ainsi la transition entre l'industrie domestique et l'industrie collective.
La question de la parure est intimement liée à celle du vêtement. Ici les stations lacustres ont fourni une abondante moisson. Les ornements ou les objets de toilette sont essentiellement de deux sortes : les épingles et les pendeloques. Un spécimen très fréquent est l'épingle courbe en os avec talon perforé au dessus de la tige (Fig. 17). On y passait sans doute un cordon pour retenir les cheveux. L'épingle en os, à tête percée, est très commune aussi (Fig. 18). De petits objets munis d'une rainure ou percés d'un trou servaient de pendeloques (Fig. 19). Ils sont très variés. Ce sont des dents d'animaux, de sanglier, d'ours, des pétrifications calcaires, des pierres de forme spéciale. On rencontre aussi des perles d'ambre et même de cuivre.
IfISTOIRB nr CANTON DE VAUD
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Qui dit industrie, dit échange de produits, commerce. On admet aujourd'hui que, même à cette époque reculée, des relations commerciales existaient entre les divers peuples. La matière première des outils, néphrite et jadéite, et celle des objets de parure, ambre et jayet, s'échangeait de proche en proche et arrivait ainsi du pays d'origine jusque dans nos contrées.
Nous ne pouvons nous représenter que d'une façon très incomplète la culture intellectuelle et morale de l'homme néolithique. On a trouvé, dans le canton de Vaud, quelques menhirs ou blocs de pierre servant au culte, à Bonvillars, à Corcelles près Concise. Les dolmens sont rares. Il existe non loin de Lapraz un cromlech. Mais ces monuments, évidemment très antiques, doivent-ils être rapportés à Tage de la pierre? Cela n'est pas absolument démontré. Bien moins encore peut-on affirmer quoi que ce soit au sujet des fameuses pierres à ècnelles mises à jour un peu partout. Les unes semblent creusées parla nature. D'autres ne paraissent avoir été que Venclume où le casseur de pierres frappait ses cailloux. Elles n'ont point encore livré le secret de leur origine.
Les sépultures en disent davantage. L'homme lacustre ensevelissait les morts dans les excavations naturelles des rochers ou bien dans les tombeaux. Les tombeaux dallés sont les mieux connus chez nous. A Pierra-Portay, sud-est de Lausanne, on a trouvé, en 1825, une quinzaine de tombes. Dix ans plus tard, une trentaine de sépultures du même genre furent mises à jour au Chàtelard sur Lutry. En 1880 et 1881, les fouilles de Chamblandes ont livré de beaux spécimens de sépultures néolithiques. Elles ont un mètre de long sur cinquante centimètres de large. Quatre dalles de pierre en formaient les parois et une cinquième le couvercle. Ces tombeaux contiennent des squelettes accroupis et des restes de parure : lamelles faites avec les dents du sanglier, coquillages marins, perles. On y trouve des instruments, des haches, des fusaïoles. En 1894, on fit plusieurs découvertes analogues. Enfin les fouilles
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de 1901 ^ ont livré une belle série de squelettes complets, plus les ornements et les outils habituels. Les tombes fouillées en 1901 renferment en général deux squelettes, couchés sur le côté gauche, tête à Test et face au sud, c'est-à-dire regardant vers le Léman ; les jambes sont repliées ainsi que les bras et les mains, les genoux sont ramenés vers la poitrine.
Certains crânes paraissent avoir été taillés, au couteau ou autrement ; on en a conclu à des rites sauvages, anthropophagie, sacrifices humains. Mais la chose est loin d'être prouvée. Dans plusieurs tombeaux néolithiques à station accroupie, en France et ailleurs, on a trouvé sur les crânes des traces de coloration à l'ocre. De pareils vestiges ont été signalés chez nous. On pense que, dans ce cas, les morts étaient ensevelis deux fois ; on les exhumait après que la terre avait détruit les parties molles du corps, et on les inhumait ensuite définitivement. C'est à cette occasion qu'ils étaient peints ou marqués. Les os portant des traces de feu peuvent avoir été calcinés accidentellement, lors des cérémonies qui accompagnaient le transfert de ces dépouilles ^
Quoi qu'il en soit, ces pratiques démontrent que ces anciens hommes croyaient à une vie future. Ils confiaient le défunt à la terre, mais provisoirement ; celui-ci devait se réveiller un jour. C'est pourquoi on mettait tant de soin à l'ensevelir suivant toutes les formes d'un rite sacramentel, à protéger si jalousement sa dépouille contre les atteintes extérieures.
En pierre.
Dent de sanglier.
Dent d'ours.
FiG. 19. — Pendeloques.
• M. A. Nœf, directeur du service des Monuments historiques, qui les a dirigées, les a décrites dans l'Anthropologie : La nécropole néolithique de Chamblandes. M. le D' A. Schenk en a analysé les squelettes. Voir Revue historique vaudoise, août 1901.
* Cependant les sépultures de Chamblandes, trouvées en 1901, ne sont en tout cas pas à double incinération.
Devons-nous considérer les dents de sanglier, d*ours et de loup, ainsi que les autres pendeloques retrouvées dans les stations lacustres et dans les tombeaux, comme de simples ornements, ou comme des amulettes? Il est vraisemblable qu'elles ont été Tun et l'autre. La dent de Tours tué par le chasseur fut d'abord portée comme un trophée, ensuite comme un ornement; d'autres lui attribuèrent ensuite une vertu mystérieuse. Les peuples primitifs croient aux talismans. Les hommes de la pierre polie devaient partager ces superstitions. Ils se figuraient le monde peuplé de bons et de mauvais esprits ; on conjurait les mauvais et l'on attirait les bons en se couvrant d'amulettes.
Une dernière question resterait à résoudre. D'où venaient les peuplades habitant notre pays, et quelles migrations ont-elles faites avant d'y parvenir? Ici encore la science n'est pas arrivée à une conclusion définitive. L'ethnographie tout entière est encore dans l'enfance, et les hypothèses les plus fondées autrefois ne sont plus admises aujourd'hui ^ Tout ce qu'on peut affirmer, c'est que l'âge de la pierre polie a laissé les restes de trois races : la première, brachycéphale ; la seconde, dolychocéphale ; entre deux, une race mixte ; enfin la troisième, celle des nains ou pygmées. Les premiers étaient, au dire de certains savants, des envahisseurs d'origine asiatique, qui auraient apporté avec eux les traditions de la vie pastorale, les animaux domestiques, les plantes cultivées, la jadéite et la néphrite. Les seconds seraient venus du nord et auraient apporté l'ambre et le jayet ou lignite. En petit nombre d'abord, ils auraient augmenté et se seraient mélangés peu à peu avec la première race. Les pygmées ont aussi joué leur rôle. Mais la science est loin d'avoir tout résolu. Plusieurs races vivaient simultanément en Europe à l'époque de la pierre polie. Elles ont influé les unes sur les autres et ont contribué à faire de l'Europe un continent civilisé. Chacune y apporta son tribut, les unes un peu plus, les autres dans une moindre mesure. La civilisation européenne préhistorique est la résultante de ces diverses civilisations.
1 Ainsi la fameuse théorie qui plaçait sur les plateaux du Pamir le berceau de la race indo-européenne. Les savants ont fait voyager ce berceau, et l'ont transporté successivement dans le Touran, dans TArménie, au sud de la Russie, et enfin sur les bords de la Baltique.
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