CHAPITRE XXVIII
Les campagnes et la situation économique.
Aspect des campagnes. — La noblesse vassale de Berne. — Décadence de la noblesse ; elle s'appauvrit. — Les terres seigneuriales passent en des mains étrangères. — Les charges et les droits féodaux. — I^ culture du sol. — Contrées prospères. — Les biens communaux. — La routine. — La superstition. — Amélioration. Eflbrts des philanthropes. I^ Socrate rustique de Gaspard Hirzel. La société économique de Berne. — Efforts des particuliers. Le seigneur de Begnins. ■— L'abbaye des vignerons. — Coutumes des Ormonts. — La situation économique. — L'industrie. — Le commerce ; voies de communications ; postes.
Les campagnes vaudoises offraient, au XVIII™« siècle, un aspect un peu différent de celui d'aujourd'hui ^
La conquête bernoise n'avait pas tout d'abord modifié les conditions sociales et les classes de la population. La Réforme avait fait disparaître les moines, chanoines et nonnes. Mais la noblesse, la bourgeoisie des villes et le peuple des cani-
1 Ouvrages cités dans le cours du chapitre. — Mémoires de la Société économique de Berne. — Vcrdeil, 111.
pagnes vécurent, après comme avant, dans les mêmes conditions. Il n'y eut pas de révolution sociale. On changea simplement de souverain. Cependant, au cours des siècles, de lentes transformations s'opérèrent.
Sur bon nombre de collines s'élevait encore le château, habité par le seigneur du lieu. A quelques exceptions près, la noblesse se soumit au régime bernois. LL. EE. eurent, comme la Savoie, des vassaux qui leur prêtèrent hommage. Les seigneurs conservèrent leurs droits et juridictions, de même que les dîmes et redevances que payaient leurs sujets.
La haute noblesse, les anciens dynastes disparurent. La Savoie avait commencé Toeuvre : les Grandson, les Cossonay, les Prangins avaient succombé. Berne continua^: quelques insoumis s'exilèrent ; les familles s'éteignirent ; on sait l'histoire du comté de Gruyère. Ainsi, par achat, par conquête ou par héritage, LL. EE. acquirent directement un grand nombre de terres seigneuriales : Oron, Aubonne, Treytorrens, Combremont et d'autres.
Plusieurs terres furent démembrées en seigneuries de moindre importance. D'autre part, on en créa de nouvelles avec les biens ecclésiastiques, ainsi Crans, Etoy, Perroy, La Chaux. Ces propriétés seigneuriales furent vendues avec leurs droits à de nouveaux vassaux de Berne.
Mais les gentilshommes vaudois n'eurent pas à se louer du changement de régime. La noblesse convient aux monarchies. Dans ces pays, elle entoure le souverain, elle brille à sa cour, elle vaut par son courage et par ses talents ; en revanche, elle retire de ce service honneur et profit, des titres, des récompenses. Dans une république, elle n'a pas sa raison d'être. Les gentilshommes vaudois ne pouvaient songer à se dévouer pour une aristocratie qui n'avait que faire de leur concours. Ils étaient exclus, comme les autres sujets, de toute participation au gouvernement de la république. Berne, d'autre part, n'entretenant pas de troupes permanentes, ceux qui voulaient embrasser la carrière des armes devaient s'expatrier. Or, dans les régiments capitules, leur avancement était peu rapide, et les places lucratives leur échappaient.
Ainsi la noblesse vaudoise s'étiolait, s'affaiblissait, s'appauvrissait. Au XVn™c et surtout au XYIII*"® siècle, plusieurs fiefs nobles furent acquis par des négociants étrangers, qui se retiraient des affaires, ou par des réfugiés possédant quelque fortune. Les gentilshommes se hâtèrent de vendre leurs terres et leurs châteaux. Ils quittaient alors la campagne et s'établissaient en ville, où ils vivaient de leurs revenus, et recherchaient, à défaut d'autres, les honneurs municipaux. Les antiques manoirs d'Allaman, de Prangins, de Ck)ppet , de Grandcour , passaient entre les mains de financiers enrichis ^
La situation matérielle du peuple des campagnes avait aussi subi des améliorations, au début du régime bernois.
Quelques privilèges de la noblesse avaient disparu, et certaines taxes avaient diminué. La justice était mieux rendue. Tous les gens habitant les terres ecclésiastiques avaient gagné à la sécularisation de ces biens.
Cependant les dîmes, cens et redevances étaient encore nombreux. LL. EE. étaient très strictes dans la perception ; il se commettait aussi parfois des abus; enfin des taxes supplémentaires
' Berne facilitait ces acquisitions en abolissant la double taxe, connue sous le nom de cape, payée autrefois par le roturier qui achetait un fief noble.
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FiG. 184. — Coppet (S. M. H.).
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avaient été imposées, pour une raison ou pour une autre, au campagnard. Chacune d'elles, prise à part, pouvait n'être pas bien onéreuse. Mais leur somme formait un tout respectable, et, suivant les contrées, l'ensemble pesait lourdement sur le cultivateur. Le paysan se plaignait des banalités, — four et moulin, — qui donnaient lieu à des abus. On critiquait également la façon dont les percepteurs exploitaient les contribuables, usant du piton pour recevoir et de la raclette pour vendre.
Le dîmeur n'était pas toujours là au moment voulu, et la récolte pouvait en souffrir. Certains impôts n'avaient plus leur raison d'être : ainsi la gerbe de moisson. Le clergé catholique pratiquait la bénédiction de la récolte ; LL. EE. supprimèrent la cérémonie, mais elles maintinrent la redevance qui s'y trouvait attachée. On se plaignait des lods ou droits de mutation, surtout du lod d'échange empêchant de remédier au trop grand morcellement de la propriété. Le paysan désirait être exonéré de la dîme sur le chanvre, sur le blé noir ; il protestait contre celle des pommes de terre. L'ohmgeld lui paraissait onéreux ; de même les droits d'affouage, de charriage ; de même les contributions extraordinaires perçues lors de la construction des routes. Un mémoire
FiG. 185. — Coppet (S. M. H ).
présenté par la commune de CoUombier en 1790 démontrait que le paysan tirait du sol, pour le produit de ses labeurs, un tiers à peine de la récolte : tout le reste se fondait en dimes et redevances payées au seigneur.
L'agriculture était restée à peu près stationnaire pendant le XVII"»* et le XYIII^ne siècle. La culture du tabac s'était introduite, de même celle de la pomme de terre. Mais à part cela, on avait peu progressé. On pratiquait encore le système des cultures alternées. Le sol de la ferme est divisé en trois parties à peu près égales. Dans la première, on sème le froment ; dans la seconde, du seigle, de Torge, ou bien des pois, des fèves, des lentilles ; la troisième est laissée en jachère, et Ton y fait paître le bétail ; elle est, suivant Texpression de Tépoque, réservée au parcours.
Dans les villages où le paysan possédait à la fois des vignes, des champs, des jardins, des bois et des pâturages, ses occupations étaient variées et le sol était bien travaillé. Aussi Taisance y était plus grande qu'ailleurs. On citait, comme districts prospères, Blonay et ses environs, quelques villages du pied du Jura. La vallée de la Broie était considérée comme une terre plantureuse et fertile ; elle était bien cultivée au XVnin»^ siècle. Le vignoble, en général, méritait moins de louanges. Les habitants s'y spécialisaient trop, se vouaient exclusivement à la culture de la vigne, et négligeaient toute autre branche d'agriculture. Le vin, fort abondant, se vendait à vil prix, et les denrées alimentaires coûtaient cher. On reprochait au paysan son esprit routinier et son peu d'enthousiasme pour les améliorations scientifiques.
La propriété était très morcelée ; c'était là un désavantage pour l'agriculteur. Le système encore primitif de culture en était un autre. L'obligation imposée au particulier de laisser en jachère un tiers de son domaine en constituait un troisième. Vers la fln du XYIII»^ siècle, plusieurs propriétaires demandaient de pouvoir passer leurs champs à clos, c'est-à-dire de les entourer d'une clôture et de les soustraire ainsi au parcours : mieux cultivés, ces fonds rapportaient davantage. Les communes qui avaient autorisé l'opération s'en trouvaient bien, mais elles étaient peu nombreuses.
Outre les propriétés privées, les bourgeois possédaient des
fonds indivis, — forêts et pâturages, — appelés communs. D'excellents esprits signalaient leur existence comme une cause d'infériorité. Ils étaient mal tenus et imparfaitement cultivés K Mais les communes ne se souciaient pas d'en faire le partage. Néanmoins, dans la seconde moitié du XYIII^ siècle, quelques-unes se décidèrent à opérer ce morcellement. Elles s'en trouvèrent à merveille *. « La ville de Lutry, dit Durand, se félicite tous les jours de l'avoir fait. On a déjà bâti douze bonnes
FiG. 186. — Château de Coppel (S. M. H.).
maisons sur le terrain qu'elle a partagé et qui était auparavant du rapport le plus cliétif '. »
1 «Qu'y voit on en effet? Des épines, des buissons, des arbres hideux et rabougris, des rochers, d'énormes masses de pierres, des bourbiers infects, quelques mauvaises plantes et des déserts. On y chercherait en vain ces heri)es nourrissantes et salutaires que les bestiaux ne rebutent jamais... Tout y est dans le désordre ». Durand, Statistique élémentaire, IV, p. 285.
* a Les mémoires publiés en 1765 par la société économique de Berne, font, entre autres, mention d'une commune du Pays de Vaud qui a partagé ses biens communs et entièrement supprimé chez elle le droit de parcours. Tandis qu'il y subsistait, on n'y paissait que 18 vaches sur un pâturage de soixante et dix arpents. Encore fallait-il, même pendant l'été, leur donner à manger à lécurie. Un notable de la paroisse avait le droit d'y paître 4 vaches, ce qui ne lui valait annuellement qu'environ 45 livres de France. Il a eu une part proportionnée dans le partage ; il la cultivée, et en a retiré 562 livres ou douze fois autant au bout de six ans que dans le temps où sa part était en pâturage commun. Le décimateur en retire maintenant plus en dîmes que le propriétaire ne retirait auparavant de revenu de tout le fonds. » Durand, IV, p. 290.
3 Ibid., p. 289.
Vers la fin du XVIII* siècle, s*il faut en croire Durand, Tagriculteur vaudois devenait moins superstitieux : au lieu de consulter Talmanach, il se laissait diriger par le bon sens dans le choix du moment où il devait commencer les travaux des champs. € Les paysans laissent aux vieilles femmes le soin d'y contempler cette belle figure d'homme entourée des signes du Zodiaque avec des indications positives du moment où il faut bêcher, fumer, ensemencer leurs jardins ». Ce jugement est optimiste. Plusieurs cultivateurs avaient encore égard à la lune, surtout à la lune rousse, à la lune tendre ou dure, aux jours caniculaires, à quelques saints du calendrier qu'ils nommaient geleurs. Après la Bible, le livre respecté entre tous et consulté était le Messager ^ boiteux. On croyait aux prédictions météorologiques d'Anioine Soucif « astrologue et historien ». Certains jours étaient désignés comme « bons pour conclure des marchés et donner des maîtres à ses enfants», «bons pour saigner», «bons pour couper les ongles »\ Chaque année, à la Saint-Michel, on ouvrait une galle de chêne, pour savoir s'il y aurait « guerre », «c abondance » ou « mortalité » au pays. La température des douze jours qui suivent Noël devait indiquer celle des douze mois de l'année.
L'agriculture n'était pas toujours honorée comme elle aurait dû l'être '. Au paysan, on opposait le monsieur, et on affectait de croire que, dans l'échelle sociale, celui-ci était beaucoup audessus de celui-là. La blouse se tenait à respectueuse distance de l'habit ; l'habit se redressait, conscient de sa supériorité. El pourtant la blouse couvrait parfois le gros dos d'un riche propriétaire, l'habit, les épaules d'un meurt-de-faim. Souvent c'était là qu'était le bon sens, l'intelligence, l'honnêteté; ici la vanité ou la sottise. L'habit n'en conservait pas moins son prestige ; aussi
* a Peu de temps après le décès de ma sœur, écrit le doyen Bridel, fe me plaignis que Tongle du gros doigt du pied gauche entrait dans les chairs : un coup de ciseau m'aurait guéri. Mais la main salutaire, qui désigne dans le Messager boiteux, bon couper les ongles, ne paraissait qu'au 2 novembre, et mon père ordonna d'attendre ce Jour : dans l'intervalle, une bûche tomba sur mon pied ; le mal empira; il y eut bientôt des indices de gangrène, et au lieu de me couper l'ongle, on fut obligé de me couper le doigt malade ; ainsi, grAce au Messager boiteux, je devins comme lui, et je boiterai infailliblement jusqu'à ma mort. — L'agriculture de la maison, despotiquement gouvernée par Antoine Souci, notre premier ministre, était bien loin de prospérer ». Conservateur Suisse IV. 352.
* Voir Muret, Etat de la population dans le Pays de Vaud, passim.
le laboureur aisé le rêvait pour les siens. Le paysan riche veut avoir un fils ministre ou, si cette ambition est trop grande, Tenfant sera tabellion, ou clerc, ou commis. Le fils obéit à son père, s'il ne l'excite lui-même : il est, lui aussi, imbu du préjugé. Le jeune campagnard auquel la pauvreté de ses parents ne permet pas d'aussi hautes visées veut porter l'habit quand même..., ou du moins la livrée : il se fait valet en ville.
Cependant quelques philanthropes s'occupaient d'instruire le peuple et de donner au paysan d'utiles conseils. Le docteur zuricois Hans Caspar Hirzel avait cherché, dans un livre qui jouit à son heure d'une célébrité européenne, à ouvrir les yeux des campagnards.
Il écrivit le Socraie rustique, sorte de traité pratique d'économie rurale. Il y dépeignait la situation, la vie, les occupations d'un agriculteur qui a sagement mis à profit les leçons de
l'expérience, qui n'a pas craint de mettre en pratique les préceptes de la science agricole et qui voit prospérer sa ferme et ses affaires. Le personnage, devenu populaire sous le nom de Kleinjogg (petit Jacques), n'était point une fiction. Hirzel l'avait connu \ il s'était pris pour lui d'une vive amitié et l'avait même présenté à la Société helvétique. C'est ce Kleinjogg qu'il propose en modèle aux campagnards suisses. Ceux-ci lurent l'ouvrage,
* tt Je fis la découverte d'un de ces hommes tels que Socrale nous les dépeint, dans la personne de Jacques Guyer, natif de Wermetschweil, dans la paroisse d'Uster... et jamais rien ne m*a donné autant de satisfaction que le commerce de ce rare et singulier personnage. »
FiG. 187. — Grille du chôteau de Crans (S. M. H.).
ils en tirèrent profit. Dans le Pays de Vaud, plusieurs paysans cherchèrent à imiter le Socrate rustique ^
La Société économique de Berne, dont plusieurs Vaudois faisaient partie, a beaucoup contribué aussi à vulgariser les connaissances agricoles, à éclairer le paysan, à le sortir de la routine et du préjugé. Sous son influence, de sérieux progrès furent accomplis *.
A défaut de l'initiative gouvernementale, les particuliers essayaient d'encourager l'agriculture. Le seigneur de Begnins avait institué une fête champêtre en l'honneur du roi agriculteur. Le roi était celui qui avait excellé dans la culture d'une plante '.
Parmi les institutions destinées à faire progresser l'agriculture, la plus connue, celle qui est devenue classique et populaire par excellence, est celle de l'Abbaye des vignerons.
Les vignerons de Vevey s'étaient organisés en confrérie pour favoriser le développement de l'agriculture. Ils faisaient faire chaque année, par neuf experts, deux visites dans les vignes de LL. EE. et dans celles de l'Hôpital. Une bourse avait été fondée au moyen de contributions volontaires ; le revenu en
1 u Vous ne sauriez croire, dit Tun d'eux, combien M. le docteur Hirzel nous a été utile par son Socrate rustique. Ai:ûourd'hui nous savons conser\'er nos pailles, qui sont l'ingrédient principal du fumier. Nous prodiguons la litière dans nos étables et nos écuries. Nous dépouillons avec patience de leurs piquants les jeunes branches de pins et de sapins dont notre pays abonde; nous entassons des feuilles d'arbres, nous amassons des joncs et des mousses, etc. Les fermes sont mieux tenues, les courtines sont moins prés des habitations, on recueille mieux les engrais. L'usage du gypse, du calcaire et de la marne se généralise; les paysans pratiquent le mélange des terres. Le bœuf, animal plus pratique et plus utile aux cultivateurs, tend à remplacer le cheval. »
' En 1790, on pensait déjà à une société d'assurances contre l'incendie. On édita, A cette époque, une brochure contenant le Plan d'une compagnie étassurances contre les incendies, dédiée au canton de Berne et au Corps helvétique. — Le Journal de Lanteires propose, en 1790, la fondation d'une école d'agriculture.
^ La première fête eut lieu le 21 septembre 1788. Dans le jardin du château avait été installé un trône de verdure sur lequel étaient assis le seigneur et sa femme. Les campagnards sont introduits. Le fils du seigneur présente à ses a augustes parents n le sieur Salonion Belet qui, au dire des trois experts désignés, excelle dans la culture du chanvre. Le paysan s'approche ; le châtelain lui pose sur la tête une couronne, non pas d'or, mais de fer, surmontée de deux épis. Le jeune homme reçoit en outre une gratification de sept mesures de froment. Le sieur Christine!, lui. s'est contenté de cultiver soigneusement la racine d'abondance. Il est récompensé par un jeton d'argent avec trois mesures de blé. Le seigneur ensuite reconduit ses paysans; on se rend, l'inévitable fanfare en tête, à la maison du roi ; on boit à sa santé. La fête se termine au château par un bal, et, à dix heures, chacun est de retour chez soi, Jaloux de se couvrir de gloire l'année prochaine.
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était destiné à des primes que Ton décernait aux vignerons les plus consciencieux.
La fêle des Vignerons avait lieu tous les quatre ans. Elle fut célébrée pour la dernière fois, sous l'ancien régime, en 1791.
FiG. 188. — Paysan de Clarens, XVIII« siècle.
En 1795, les malheurs du temps, la cherté des vivres, la mauvaise récolte en empêchèrent la célébration. Une des plus brillantes fut celle de 1783 ^ On y voyait Cércs « représentée par une jeune fille tenant une javelle d'une main et une serpe de
* Dont le doyen Bridel a fait la description. Conservateur suisse, I, 271.
Tautre ». Bacchus était figuré par a un jeune garçon sur un petit tonneau que portent deux hommes et aux côtés duquel marchent deux autres ». Les faunes, les bacchantes, les satyres « étaient habillés en nankin couleur de chair ». On voyait aussi la prétresse d*Apollon, un trépied, un autel antique, la cuve aux raisins, puis le vieux Silène avec son âne, Vulcain et ses cyclopes, « Tarche, Noé, ses enfants et Ténorme grappe de raisin de Canaan, portée par deux robustes paysans ». Les vignerons couronnés précédaient Tabbé, chef de la société. Dans le cortège figuraient également les vignerons habillés de blanc et de vert avec un chapeau de paille, puis la troupe de Bacchus, dont le chœur chantait des hymnes en Thonneur du dieu du vin. Puis les moissonneurs et moissonneuses entourant la blonde Cérès. Ils portaient les instruments de leur profession, socs de charrues, herses, faux, faucilles. Les vignerons portaient leurs hottes, des branles, et des fossoirs. Des chars de paille et de foin accompagnaient les moissonneurs, tandis que des véhicules couverts de tonneaux et de bossettes suivaient les vignerons.
Les bergers des Ormonts avaient aussi leurs coutumes originales. Ils élisaient leur roi pasteur qui devenait le chef des pâtres pendant la saison d'été, alors que le bétail était sur Talpe. On choisissait un homme fort, qui s'était signalé par quelque haut fait, qui avait, par exemple, tué un loup ou un ours. Son trône était un vieux tronc de bois, son sceptre un gros bâton noueux. Mais il exerçait une autorité absolue sur ceux qui l'avaient choisi, tranchait les difi*érends entre bergers, réprimait les excès, les propos grossiers, ou les mauvais traitements infligés au bélaiP. Pareillement, les montagnards de Gryon, passant deux mois de l'été sur Talpe commune de Taveyannaz, choisissaient un chef « pour faire observer Tordre pendant le séjour à la montagne ; tel qu'un dictateur romain, il avait un pouvoir absolu pour la police générale'. »
Les voyageurs qui assistaient à ces ébats champêtres, aux fêles des montagnards sur l'alpe ou aux réjouissances plus brillantes de Vevey, en rapportaient une impression idyllique,
1 Lanleires, 1789, p. 185.
■ Cons. Suisse, I, p. 253.
et ce peuple lui paraissait, dans sa simplicité, le plus heureux de la terre. Rousseau et son école avaient mis la nature à la mode et la rusticité à Tordre du jour. Mais, au fond, malgré les efforts des philanthropes et les progrès de la science agricole, l'impression générale n'était pas favorable. Le paysan était loin d'être heureux et prospère ^ Les doléances présentées en 1790 sont significatives. De même les rapports des pasteurs : manger beaucoup de pain était considéré comme un luxe, manger souvent du pain blanc était une gourmandise *. Tous les témoins oculaires constataient que les campagnes se dépeuplaient et que le paysan vivait péniblement. La comparaison du Pays de Vaud avec la partie allemande du canton laissait une impression pénible ; le pays allemand était plus riche, plus prospère. Les observateurs en conviennent tous ; ils diffèrent quant aux causes ; les Bernois rejetaient volontiers la faute sur les Vaudois et les accusaient d'incurie ; les étrangers incriminaient le luxe et Tamour de la parure ; les pasteurs partageaient cet g^vis ; ils accusaient volontiers leurs ouailles de paresse et même d'ivrognerie '. L'état de malaise où se trouvait les populations rurales n'était pas, il faut en convenir, uniquement imputable à des causes étrangères ; mais les défauts du régime y étaient pour quelque chose. Au dix-neuvième siècle, sans que le fond même du peuple et son caractère aient profondément changé, la prospérité du paysan vaudois soutient la comparaison avec
* « Une première inspection suffit pour nous prouver que le Pays de Vaud, par la douceur du climat et la bonté du sol, est susceptible d'un haut degré de fertilité; les voyageurs, même les moins attentifs, en sont frappés. Cependant, malgré ces avantages, l'abondance et la variété de ses productions sont loin encore de répondre t\ sa fécondité naturelle ; les denrées de première nécessité y sont ordinairement plus chères que dans des pays moins favorisés de la nature. » Journal de Lanteires, 9 décembre 1786.
* Le pasteur de Cully voudrait en interdire la consommation à ses pauvres.
^ En 1764, LL. EE. firent un recensement du nombre de leurs si\jets. Elles chargèrent en outre chaque pasteur de rédiger un rapport sur la situation morale, matérielle et économique de sa paroisse. Ces rapports sont un document précieux pour l'histoire de l'époque. Une copie s'en trouve à la Bibliothèque cantonale, et la Revue historique vaudoise en a publié une analyse complète et de nombreux extraits. Il ne faudrait cependant pas prendre trop à la lettre le tableau fait par les pasteurs. Ils examinèrent leurs ouailles avec la loupe du censeur, comme aurait fait un tribunal consistorial. Cependant l'impression qui se dégage de cette lecture nest pas réjouissante. Le malaise économique dont souffrait le Pays de Vaud était bien réel. Sur ce point, les rapports des pasteurs corroborent les témoignages fournis par les doléances des paysans eux-mêmes.
celle des autres campagnards suisses. Les perfectionnements apportés à l'agriculture au XIX"»^' siècle sont un des facteurs de cette transformation ; le changement de régime politique en est un autre.
Au XVIII™« siècle, le commerce s'est un peu développé. La vente du bétail rapporte de belles sommes aux contrées alpestres; les gens du Pays-d'Enhaut et des Ormonts y excellent. Leurs fromages sont également recherchés. On savoure particulièrement les vacherins de Montreux, du Gessenay, du gouvernement d'Aigle. Ces richesses gastronomiques affluent à Vevey
qui en traflque.
Sur plusieurs points se fait un actif commerce de chevaux. Le gros roulage met en œuvre beaucoup de monde, car d'énormes convois de marchandises en transit traversent le Pays de Vaud. Cela occupe des hommes, des voitures, et, sur les bords du lac, des bateaux et des bateliers.
Les communes placées auprès des forêts tirent d'importants bénéfices de l'exploitation des bois. C'est au pied des pentes du Jura que l'on pratique ce genre de commerce : à Crassier, à Longirod, à Bière, à La Vallée.
Mais la principale source de richesses était le vin. La vente s'en faisait sur une grande échelle. C'est à cette production abondante et ininterrompue que les localités des bords du lac durent de ne pas tomber dans une ruine complète. Le goût tout particulier que professaient pour nos crûs les Bernois et les autres Confédérés faisait affluer les demandes ^
* « Quelquefois, dit Durand, dans les bons vignobles, on n*en trouve plus à vendre quinze jours après la vendange. En 1793, année moyenne, la Villette produisit au delà de quatre mille chars de vin, ce qui rapporta 36 000 louis ou 864 000 livres de France. »
FiG. 189. — Paysans de Vevey.
Mais là aussi, certaines mesures exceptionnelles venaient entraver les transactions. Des ordonnances restrictives mettaient les marchands vaudois dans un état d'infériorité vis-à-vis des bourgeois de Berne. Ainsi les sujets allemands ne pouvaient s'approvisionner que dans le capitale. Il était défendu aux Vaudois de vendre à d'autres qu'à des bourgeois de Berne. Ils n'avaient pas le droit de posséder des vases de plus de mille pots. En cas de faillite d'un bourgeois de Berne, un Vaudois ne pouvait intervenir que pour une somme de cent écus, même s'il y avait de quoi payer intégralement les créanciers ^
Vevey, que nous avons déjà citée, passait pour la ville la plus commerçante du Pays de Vaud. Cela se comprend, à une époque où le transport par le lac avait une si grande importance. Elle servait d'entrepôt à toute la partie orientale du canton, et trafiquait beaucoup avec la Savoie. Ouchy possédait quatre maisons de commission ; son port était animé. Morges et Nyon venaient ensuite. Yverdon était pour le nord du canton ce qu'était Vevey pour l'est.
Si l'agriculture laisse à désirer, l'industrie n'est guère plus développée. Le sol ne manque pourtant pas de forces naturelles, et si la matière première fait défaut, le pays est bien placé pour s'en procurer. La grande industrie, celle qui occupe des centaines d'ouvriers et fait rayonner sur toute une contrée la richesse et l'aisance, n'existe pas dans le Pays de Vaud au XVIII™e siècle. Tandis que les autres parties du canton, le Mittelland, l'Emmenthal, l'Argovie possèdent d'importantes filatures, des manufactures de toiles, d'indiennes, de draps, de rubans, de bas, des teintureries, des ateliers de fondeurs et de mécaniciens, le Pays de Vaud n'ofi*re, en comparaison, que de très faibles ressources. Payerne a une manufacture de tabac qui fournit du travail aux campagnards des environs. Yverdon pos-
1 La maison Devely et Loup, citée pour avoir offert des vins à vendre, subit une confiscation prononcée par le bailli Kupfer, à Landshut. Cette même maison fut dénoncée pour avoir un vase de mille pots à Wangen dans une cave qu'elle louait du bailli ; le bailli Imhof lui en évita la confiscation en disant que ce vin était à lui. Elle fut de même renvoyée avec cent couronnes dans une faillite où il y avait un avoir suffisant pour la payer en plein ; elle en remit Tacte et la preuve au trésorier bernois qui faisait en 1791 la tournée du pays pour recueillir les griefs de la nation, mais elle ne put obtenir ni redressement, ni restitution de son titre.
sède une seule fabrique d'étoffes de coton. Lausanne en a quatre, mais petites et peu connues. A Lausanne se trouvent en outre des horlogers, des orfèvres, des teinturiers. La tannerie est assez répandue ; on cite des tanneurs un peu partout. Il est fait mention de fabriques de chocolat et de papeteries. L'art typographique est prospère : Lausanne a quatre imprimeries.
La ville la plus industrielle paraît être Vevey ; elle compte à son actif une imprimerie, deux peintres et graveurs en paysage, deux penduliers , deux horlogers, deux marbriers , un fondeur, des fabricants de pastel, de fourneaux en fayence, de chocolat, de bas de soie, de laine et de coton, de plâtre, d'eau-de-vie, six tanneries, quatre fabriques de chandelles, deux de chapeaux, deux teinturiers, deux cordiers, un coutelier, trois chamoiseurs et fabricants de colle. L*énumération paraît longue et peut en imposer. On ne doit pas perdre de vue, en la lisant, que le titre pompeux de manufacture et de fabrique se donne à bon compte et que, parmi les industries mentionnées, il en est qui occupent seulement un ouvrier : leurs débouchés sont souvent réduits à la consommation locale.
Nyon fabrique de la poterie et de la porcelaine. Romainmôtier possède une poterie assez prospère. Dans plusieurs localités de Touest se sont établis des lapidaires ou pierristes. Ainsi à Crassier, à Burtigny, à Ballaigues et à la Vallée de Joux. Vallorbe prospère grâce à Tindustrie du fer. L'horlogerie s'implante dans quelques localités du canton, à Sainte-Croix, par exemple, où elle amène l'aisance et la richesse, à Nyon, à Rolle ^
On se plaint en général de ce que le paysan ne sache pas occuper les loisirs de l'hiver à une petite et modeste industrie qui lui rapporte quelques écus sonnants à la fin de l'année. Mais le campagnard ne songe qu'à ses champs et, pour rien au monde, il ne mettrait la main à une autre besogne. Les métiers utiles et lucratifs sont entre les mains d'étrangers, qui en retirent de beaux profits. Nous manquons d'industriels, disent les pasteurs; nous manquons de maréchaux, de serruriers, de charpentiers,
' Dans cette dernière localité, parait-il, elle n'était pas en odeur de sainteté. Le ministre se plaint de ce que les horlogers sont dépensiers et vaniteux. Sur trente, il en est à peine trois qui prospèrent.
de menuisiers, de tisserands, de tailleurs, de cordonniers, ou bien ces professions sont exercées par des étrangers ^
Il y a des exceptions cependant. Quelques villages savent suffire à leurs besoins et même travailler pour autrui. L'heureux effet s'en fait immédiatement sentir. Bien que placés souvent dans un sol moins fertile, ils se signalent par leur aisance et leur prospérité. On cite Dommartin, Rossinières, Gimel, Ballaigues, Montricher, Bretonnières *. A Ecublens, par contre, un philanthrope avait voulu introduire la filature et acheter des rouets. Mais sans succès.
Le commerce ne va pas sans de bons moyens de communication. Le lac de Neuchàlel et le lac Léman étaient des chemins créés par la nature. On eut de bonne heure Tidée de les relier par le canal d'Entreroches, et de créer ainsi une magnifique voie fluviale allant de Genève au Rhin. Les travaux de ce canal furent commencés, quelques tronçons servirent même au commerce local ; mais il ne fut jamais terminé. La Révolution vint ; on oublia pour longtemps cette entreprise. Ensuite les progrès de la vapeur et la construction des chemins de fer la rendirent inutile.
Restaient les routes. On convient généralement qu'elles étaient bien construites. Comparées à celles d'autres pays, elles pouvaient servir de modèle. Berne, sur ce point, croyait imiter Rome : il faut croire que les gouvernements puissants et dominateurs ont besoin de ces artères qui les mettent toujours en communication avec leurs administrés. La route de Berne à Genève était particulièrement bien établie. Celle de Lausanne à Vevey, de construction plus ancienne, était par contre étroite et défectueuse. Une route traversait le Jorat de Mézières à Vevey, raccourcissant ainsi le voyage de Berne.
On disait grand bien de la poste bernoise. L'entreprise ne
* « Si un pauvre robuste et adroit a besoin d'un panier à terre ou d'une chaise de paille, il faut qu'il s'en passe ou qu'il l'achète. » (Clieseaux). — < Personne n'embrasse les arts manuels, par préjugé ou même par fausse honte. » (Vufflens). — a Les professions manquent généralement ». (Oron). — u Nous manquons absolument de métiers, m (Rougemont). — « Nous avons quelques arts mécaniques (Montpreveyres), mais la commune manque de charpentiers, de charrons, de cordonniers, de tailleurs, de tisserands. » — « Il faudrait chez nous du fil (Bursinel et Dully). On l'envoie filer en Franche-Comté. *
• a Nous avons des cordiers, des charrons, des tisserands, des fabricants de fourches et de râteaux. »
dépendait, il est vrai, qu'indirectement de l'administration officielle. Elle était affermée par une famille patricienne. Mais les services se faisaient avec une grande régularité. Il y avait, par semaine, quatre courses entre Berne et Thoune, Genève, Soleure, Neuchàtel et Zurich. On allait de Berne à Genève et retour en une semaine. On partait de Berne le vendredi à deux heures, on couchait à Morat, puis à Moudon. Le dimanche matin, on arrivait à Lausanne ; le soir à Genève. On repartait de Genève le mardi après midi ; le mercredi matin, on passait à Lausanne, et on arrivait à Berne le vendredi matin.
Les péages étaient une entrave au commerce, mais le gouvernement de Berne ne parait pas en avoir abusé. Il y avait un bureau aux portes de la capitale; on en trouvait d'autres à Morat, Yverdon, Lausanne, Villeneuve, Vevey, Ouchy, Morges, Nyon-. Un fonctionnaire supérieur des péages résidait à Morges.