CHAPITRE XXIX
Les villes et la vie de société.
La société des villes. — Le cosmopolitisme des Vaudois et ses causes. — Le Vaudois visite l'étranger et l'étranger vient le voir. — Cet échange donne une grande impulsion A la vie intellectuelle. — Les classes de la société. — Vevey. — Lausanne : la société de Bourg, celle de la Cité. La société du « Printemps ». La société du a Samedi ». —Voltaire à Lausanne. — Gibbon. — Mi'« Curchod. — Le docteur Tissot. — Le grand Haller.
Les villes vaudoises, surtout celles des bords du Léman, ont joui, durant la période bernoise, mais en particulier au XYIIIn^e siècle, d'une renommée européenne *, et tout à fait hors de proportion avec leur importance politique et le chiffre de
1 Journal de Lanteires. — Cassât, Réaimté politique de la dernière quinzaine, — Coup d'œil sur ma patrie, ou lettres d'un habitant du Pays de Vaud à son ami revenu depuis peu des Indes à Londres. — J. Olivier, le Canton de Vaud, sa vie et son histoire. — Ch. Vulllermel, Notes historiques sur Lausanne, — A. Bonnard, Lausanne au XVIII^ siècle.
leurs habitants. On parlait de Vevey, de Lausanne, dTverdon autant et plus que de Bordeaux, de Toulouse, de Barcelone. Et pourtant nos agglomérations urbaines comptaient quelques milliers d'àmes; leurs ressources industrielles et commerciales étaient modestes; en politique, elles étaient peu de chose. Cette notoriété résultait d'une supériorité intellectuelle reconnue, de mœurs agréables et hospitalières, d'une vie de société plus intense qu'ailleurs.
Il faut bien s'occuper de quelque chose. Dans les villes, le petit peuple et la petite bourgeoise* pratiquaient les métiers manuels ou le négoce.
Les membres des familles admises aux emplois communaux et aux magistratures municipales trouvaient une occupation dans l'exercice de leur mandat ; encore ces fonctions laissaient-elles dés loisirs. A côté d'eux, toute la haute société, — bourgeois enrichis, nobles venus de la campagne, étrangers et hôtes de marque, — ceux en un mot que n'occupaient ni l'industrie, ni le négoce, ni la politique, — reportaient leur activité vers les plaisirs intellectuels et le charme de la bonne compagnie.
La nature et les circonstances contribuèrent à faire du Pays de Vaud une terre hospitalière entre toutes. Les réfugiés politiques d'abord trouvèrent sur notre sol un asile, une retraite sûre. Les réfugiés pour cause de religion traversèrent notre pays au XVII'ne siècle ; bon nombre s'y établirent. Au XVIII'"^ siècle, nous eûmes moins de proscrits, si ce n'est à l'époque de la grande tourmente révolutionnaire. Nos hôtes furent nombreux
FiG. 190. — François-Louis Allamand.
cependant. La beauté du pays, la douceur du climat les attiraient ; Taccueil aimable des Vaudois les retenait. Tel était rappelé dans sa patrie qui s'empressait, aussitôt libre, de revenir au pied des Alpes, au bord du Léman. Il faut dire aussi que le Vaudois voyageait beaucoup ; il était assez cosmopolite et passait volontiers quelques années de sa vie à l'étranger. Sous la Savoie déjà, la noblesse cherchait aventure dans les pays lointains. Plus tard, la Réforme provoqua, entre protestants de toutes nationalités, un échange d'hommes et d'idées. Nos premiers pasteurs
FiG. 191. — Yverdon en 1757.
et professeurs furent des étrangers: Bèze, Farel étaient Français, Gessner, Zuricois. En compensation, l'Académie fut une pépinière d'apôtres qui se répandirent au loin.
D'autres causes forcèrent les Vaudois à émigrer. La terre natale n'offrait que de modestes ressources : on s'expatriait ^ Aux uns le service militaire offrait une carrière. Le patriotisme local revendique avec orgueil des généraux illustres comme Jean Polier, Sacconay, Rolaz du Rosey, Saint-Saphorin, les deux Bouquet de Rolle, Nicolas Doxat, Warnery. Ceux-là sont les grands noms ; ils appartiennent à l'histoire générale. A côté d'eux, bon nombre de leurs concitoyens firent une carrière
' « Nous trouvâmes, dit Cari, une ressource dans notre pauvreté même, w
honorable quoique plus modeste. — Mais si le Vaudois aime à voir les lointains horizons, il reste attaché au coin de terre qui Ta vu naître ; c'est là qu'il veut finir ses jours. Revenus dans leur patrie, les officiers reprenaient leur place dans la société d'où ils étaient sortis. Beaucoup d'entre eux avaient fréquenté la noblesse étrangère, avaient vu les cours élégantes et policées; ils en rapportaient le ton et les manières.
Outre les militaires, nombre de Vaudois quittaient le pays et exerçaient à l'étranger des fonctions diverses. Les jeunes gens
FiG. 192. — Nyon.
instruits trouvaient dans le préceptorat une carrière parfois brillante. Les relations que l'on avait au dehors facilitaient le placement des professeurs, et nombreux sont les rejetons de grandes familles qui eurent des Vaudois pour maîtres. Tous les précepteurs n'ont pas eu, comme de la Harpe, l'honneur d'élever de futurs monarques, mais plus d'un approchait la haute société d'assez près pour avoir un instant l'illusion d'en faire partie. Ces Vaudois rentraient, eux aussi, dans leurs foyers ; ils y apportaient des goûts intellectuels et un esprit policé.
Nous visitions l'étranger, celui-ci venait nous voir. Il s'opérait ainsi une sorte de circulation, un mouvement qui partait des rives du Léman pour y revenir. Nos petites villes accueillaient avec bienveillance les hôtes distingués. Le Vaudois, la
Vaudoise surtout avait un désir naturel de plaire. La bonne société était instruite, très instruite, avec une légère teinte de pédantisme. On y avait non pas la faim, mais la famine de Tesprit, — pour appliquer aux salons vaudois cette appréciation sur le salon d'une Vaudoise. On y avait, pour l'étranger illustre, une admiration toute prête, pas toujours exempte de snobisme, comme on dirait aujourd'hui, mais une admiration intelligente et raisonnée. La province est généralement réservée dans ses louanges ; elle craint, en laissant voir ses véritables sentiments, de paraître ignorante ou peu difficile. Ou bien alors, quand un talent s'est imposé au monde, l'enthousiasme provincial dépasse les bornes. Chez les Vaudois, rien de pareil : on admire, on applaudit sans réserve, mais les admirateurs sont gens d'esprit, « bons juges », affirme Voltaire, a. aussi bons juges qu'à Paris », critiques bienveillants, mais critiques intelligents, sachant raisonner leur admiration. Il est compréhensible qu'un Gibbon, qu'un Voltaire, sensibles à la louange, mais point assez pour se contenter d'une naïve et béate adulation, aient vécu avec délices dans ce milieu intellectuel.
On a aussi ses petits travers. Des divisions parfois subtiles se sont établies entre les différentes couches sociales. L'esprit de caste et de coterie sévit, souvent avec violence. Un observateur, qui voyait de près la société veveysanne, la trouve divisée en quatre castes principales. La première est celle du bailli; elle comprend les nobles, les rentiers, les commerçants retirés, les anciens officiers, une cinquantaine de personnes en tout. Une fois par semaine, elle se rassemble vers les cinq heures; la maîtresse de maison fait servir du thé, du café, des gâteaux, des rafraîchissements. On cause avec assez d'esprit et d'abandon, puis on joue ^ A huit heures, on se retire. Les repas somptueux sont rares. Dans cette grande coterie s'en forment plusieurs petites qui se voient et frayent séparément. La deuxième classe est composée d'éléments à peu près semblables, mais de moins bon ion. Il est difficile de faire la démarcation, et pourtant elle existe. La troisième classe comprend les commerçants distingués.
* Le jeu faisait fureur chez les Vaudois. Sur trente personnes, dit l'auteur de la lettre à laquelle nous empruntons ces détails, il n'y en a pas dix qui s'en abstiennent, et les dames sont de beaucoup les plus passionnées. Journal de Lanteires.
Ils sont très fiers de n'être pas au quatrième rang ; ils regardent de haut ceux qui s*y trouvent, sont fort jaloux de leur caste et difficiles quant à Tadmission de nouveaux membres ^ Dans chaque société, les hommes forment un cercle où ils se voient, causent, font leur partie. On organise aussi en hiver des bals de souscription qui commencent à quatre heures de l'après-midi et où Ton joue parfois une saynète.
Avec quelques variantes, cette description peut s'appliquer aux autres villes du pays, Yverdon, Morges, Nyon.
FiG. 193. — Avenches.
Mais entre toutes les villes vaudoises, Lausanne avait les hôtes les plus célèbres et méritait leurs éloges. Ici, la noblesse et la haute bourgeoisie formaient la société de Bourg, Les professeurs et les étudiants formaient la société de la Cité. Celle de Bourg était plus noble ; celle de la Cité plus instruite. Il régnait à Lausanne, dit un contemporain, un ton plus distingué que dans aucune autre ville suisse, sans exception. Les Bernois gouvernaient le Pays de Vaud, décrétaient, ordonnaient, réglementaient : Bourg régnait sur l'opinion ; elle en était fière, et n'admettait que par faveur spéciale le bailli ou ses fonctionnaires. La société noble de Lausanne plaisait davantage encore que celle des autres villes. On y était plus libre, moins guindé.
* Il devait, en effet, être assez malaisé de savoir quand un commerçant devenait distingué ou non.
« Cest le séjour préféré de la jeunesse, Vevey serait celui de Tàge mûr. » Même dans ce qu'on appelait la seconde société, on avait de la gaîté, de Tentrain, des bonnes manières.
Dans ces groupes, de petites associations plus restreintes et plus intimes s'étaient formées, La société du printemps, composée d'une quinzaine de jeunes filles, s'assemblait, tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre, pour causer et faire des jeux d'esprit ^ — U Académie des Eaux se réunissait à la promenade de ce nom ; les membres empruntaient leurs noms aux romans du XVI'n« siècle, s'appelaient Thémise, Céladon, Sylvandre. Chaque cavalier portait les couleurs de sa dame. On y discutait, comme dans les cours d'amour, de questions ayant trait aux choses du cœur et du sentiment. — Une femme d'esprit réunissait chaque semaine chez elle la société du samedi, formée de l'élite intellectuelle de Lausanne, a gens aimables, instruits, du meilleur ton, du goût le plus épuré, du commerce le plus sûr*. » La musique, le jeu, la conversation, la danse égayaient ces réunions.
1 L'illustre Gibbon l'a décrite en termes flatteurs : a Ma société favorite avait pris, d'après l'âge de ses membres, la dénomination orgueilleuse de société du Printemps. Elle était composée de quinze à vingt demoiselles de bonne famille, sans être des premières de la ville. La plus âgée n'avait pas peut-être vingt ans; toutes agréables, plusieurs jolies, et deux ou trois d'une beauté parfaite. Elles s'assemblaient dans les maisons les unes des autres presque tous les jours, sans y être sous la garde, ni même en présence d'une mère ou d'une tante. Au milieu d'une foule de jeunes gens de toutes les nations de l'Europe, elles étaient confiées à leur seule prudence. Elles riaient, chantaient, dansaient, jouaient aux cartes, et même des comédies. Mais, au sein de cette gaieté insouciante, elles se respectaient elles-mêmes et étaient respectées par les hommes. La ligne délicate entre la liberté et la licence n'était jamais franchie par un geste, un mot, ou un regard ; et leur insouciance virginale ne fut jamais souillée par le plus léger souffle de scandale ou de soupçon ».
* Bridel, Conservateur suisse, VII, 279. « ... Qu'elle était charmante cette réunion qui se formait en hiver, tous les samedis, chez Madame de Ch... Là se rendaient la plupart des gens lettrés qui habitaient Lausanne, et des étrangers distingués par leurs connaissances qui y faisaient quelque séjour. Là venaient des femmes instruites sans pédanterie, et des jeunes filles belles sans prétention : la conversation, la lecture, la musique, un joli souper, partageaient ces heures trop courtes ; tantôt on lisait un ouvrage nouveau de littérature, de poésie, de théâtre ; tantôt quelque membre de la société soumettait à son Jugement ses propres essais; quelquefois des amateurs jouaient un proverbe, une pièce à tiroir, une petite comédie, qu'eux-mêmes le plus souvent avaient composée. La société s'appelait tout uniment le samedi: Madame de Cli. avait reçu le titre d*abbesse, et nous composions son chapitre. » — Bridel décrit ensuite les formalités et cérémonies un peu enfantines d'une réception dans le fameux chapitre. L'aspirante, « une femme avantageusement connue par des ouvrages pleins d'esprit et de grâce », répond d'abord à une question littéraire. On lui demande a quelle des femmes françaises qui ont écrit est celle qui réunit le plus de sufrrages?»— «Madame de Sévigné. u La réponse excita les applaudissements. — La récipiendaire doit
On comprend le charme que Lausanne exerçait sur les étrangers, et réciproquement avec quel enthousiasme ils y étaient accueillis. Rousseau a célébré les sites pittoresques du pays et y a placé les scènes les plus émouvantes de la Nouvelle Héloïse, Mais le peuple lui parut valoir moins que la nature. Les Vaudois de l'époque lui rendirent ses sentiments. Tout autre fut Taccueil fait à Voltaire. Il séjourna à Lausanne en 1755; sa renommée était alors universelle, et le glorieux écrivain fut accueilli à bras ouverts. Il fut aussitôt entouré d'un essaim de femmes jeunes, jolies et spirituelles. Il y trouva, dans la meilleure société, les meilleurs acteurs et les plus gracieuses actrices pour jouer ses pièces *. Durant les trois hivers de 1756, 1757 et 1758, alors qu'y séjourna Voltaire, Lausanne fut un vrai paradis intellectuel. S'il avait de bons acteurs pour jouer ses pièces, le grand écrivain rencontra également, dans le Pays de Vaud, des savants et des philosophes avec lesq[uels il entretint une vaste correspondance ou dont il fit ses collaborateurs : Clavel de Brenles, Allamand, A.-N. Polier de Bottens.
Voltaire, en retour, ne marchanda ses éloges ni au pays ni à
ensuite deviner une énigme et une charade; elles étaient fort à la mode dans ce milieu et à cette époque. L'épreuve ayant été suffisante, le grand maître des cérémonies conduit Madame Isabelle, c'était son nom, « devant une toile qui cachait le fond du salon ; là un homme en costume de Hiérophante, une baguette blanche à la main, une étoile sur la poitrine, lui adresse des vers. Soudain la toile se lève ; et sur une espèce d*autel parait un tableau où étaient peints et fort joliment groupés la plupart des attributs de la poésie et des arts, une lyre, uti poignard, un masque, une musette. Le Hiérophante continue sa déclamation en vers, et la nouvelle aspirante fait désormais partie du chapitre.
^ « Pour moi, je ne travaille plus que pour notre petit théâtre de Lausanne, d — « Je voudrais que vous eussiez passé l'hiver avec moi à Lausanne... Vous auriez vu jouer Zaïre en Suisse mieux qu'on ne la joue à Paris; vous auriez entendu la Serva Padrona sur un joli théâtre ; vous y verriez des pièces nouvelles, exécutées par des acteurs excellents; les étrangers accourir de trente lieues à la ronde, et mon pays Roman, mes beaux rivages du lac Léman, devenus Tasile des arts, des plaisirs et du goût. » — a Zaïre a été mieux jouée à tout prendre qu'à Paris. Je fais le bonhomme Lusignan, cela me convient fort. Nous avons un l>el Orosmane, un fils du général Constant, un très beau et très bon Orosmane, un Nérestan excellent, un joli théâtre, une assemblée qui fondait en larmes, o — Lettres de Voltaire.
Le théâtre était à Mon-Repos, chez le marquis de Langalerie. On l'avait aménagé dans une grange. Lors de la première représentation de Zaïre, Lusignan s'adresse à ChâtiUon :
o En quel lieu sommes-nous? Aidez mes faibles yeux, n Un spectateur interrompit et s'écriu :
a Seigneur, c'est le grenier du maître de ces lieux d.