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CHAPITRE XXXI Ombre et lumière

Les jugements optimistes. — L'opinion populaire.— Celle des écrivains de la Révolution. — Le juste milieu. — Administration probe, économe, n)ais tracassière et tatillonne. — Immobilisme. — Hommes d'Etat de mérite, mais imbus de morgue patricienne.— Rlessures d'amour-propre. — Les fonctions sont peu rétribuées à Berne, mais les baillis coûtent cher au pays. — Malaise économique des campagnes ; elles se dépeuplent. — Les villes. — Population. — Conclusion.

LL. EE. de Berne étaient persuadées de très bonne foi qu'elles incarnaient Tidéal d'un bon gouvernement et d'une sage administration. Elles avaient, à les entendre, donné au Pays de Vaud trois siècles de paix, de prospérité, d'un bonheur sans mélange. Leur régime était pa/er/ie/, et les sujets devaient avoir pour leurs maîtres les sentiments de reconnaissance et d'affection qu'un bon fils éprouve à l'égard de ses parents.

Dans leur grande majorité, les Vaudois n'étaient pas éloignés d'en juger de même. On le leur avait dit si souvent qu'ils avaient fini par le croire ; ils le répétaient à tout propos, et ils saisissaient avec joie les occasions d'affirmer leur « entière soumission, » leur « profond attachement » à leur « auguste souverain, -» et leur gratitude pour le « bon et paternel gouvernement sous lequel ils avaient le bonheur de vivre ». C'étaient là les formules officielles, consacrées par l'usage, entrées dans la langue courante, devenues banales à force d'avoir servi.

Lorsqu'ils battirent en brèche le régime bernois, les écrivains de la Révolution vaudoise donnèrent une autre note • ils signalèrent les défauts, les abus, les vices. Ils criaient haut, ils frappaient fort, et comme ils avaient la voix puissante et la main rude, leur opinion sur le gouvernement de LL. EE. a subsisté ; ce fut en gros l'opinion des Vaudois du XIX"'** siècle.

L'optimisme bernois était exagéré. L'esquisse tracée par les

ennemis du régime est poussée au noir. La vérité est entre deux. Comme bea*ucoup de choses humaines et comme beaucoup de gouvernements, le régime bernois avait ses défauts et ses qualités : le tableau qu*il présente est fait de bien et de mal, d'ombre et de lumière*.

Tout d'abord, l'administration était excellente. Les rouages étaient multiples et compliqués, mais fonctionnaient à merveille. Le Sénat mettait les questions à Tétude ; les différentes chambres les examinaient; le Deux Cents en délibérait longuement; aucune décision n'était prise sans avoir été mûrie, discutée, approfondie. LL. EE. voulaient tout voir elles-mêmes. Les diverses chambres ou commissions surveillaient jusque dans leurs plus inflmes détails toutes les branches de l'administration. Les finances étaient en ordre parfait ; toutes les dépenses étaient minutieusement contrôlées ; la plus scrupuleuse économie était de règle ; les autorités ménageaient les deniers de l'Etat avec la conscience et le souci d'un père de famille parcimonieux.

Mais précisément, à force d'être économe, on devenait avare. On lésinait sur les dépenses nécessaires. On consacrait peu d'argent aux œuvres d'utilité générale, à améliorer la situation matérielle ou intellectuelle du peuple. Trop de minutie devenait de la mesquinerie*. On tuait l'initiative chez les fonctionnaires. A vouloir tout examiner, les Conseils perdaient beaucoup de temps; la moindre affaire traînait en longueur; on s'égarait dans les détails; toute amélioration était lente, presque impossible.

Le gouvernement de Berne avait de la noblesse, de la dignité. Chacun de ses membres était pénétré de l'importance de ses fonctions et s'en acquittait en toute conscience ; le sénateur consacrait aux affaires de TEtat le xneilleur de son temps et de ses forces, et le dévouement à la chose publique était une vertu commune^à Berne. L'hérédité, les traditions de familles l'entre-

1 « Tableau où des rayons de lumières se perdent dans de fortes ombres. » Monnard, Histoire Suisse, XV, 506.

3 On reprocha au grand Haller, directeur des salines du gouvernement d'Aigle, de trop dépenser en ports de lettres. Il avait donné deux thaler de récompense à quatre forestiers méritants. Il dut les leur reprendre. — G. Tobler, Albreeht uon Haller als Salzdirektor.

tenaient. Le jeune patricien, futur conseiller, vivait dans un milieu où la politique était la préoccupation essentielle. 11 naissait grand homme et se préparait à l'être ; son éducation était dirigée dans ce sens. Il faisait même, dans VEtat extérieur, une sorte d'apprentissage et finissait par connaître le métier : nul canton de la Suisse n'eut plus que Berne des magistrats distingués.

Par malheur, l'exclusivisme oligarchique donnait à quelques familles seulement l'occasion de servir ainsi la patrie. La perspective d'être, un jour ou l'autre, membre du Conseil et finalement pourvu d'une prébende lucrative privait les jeunes gens d'un aiguillon salutaire : le travail, la lutte. Le patricien devait être tôt ou tard un personnage ; et cela, sans effort ; il suffisait d'attendre : on attendait. Le service militaire était pour quelquesuns une carrière recherchée; mais beaucoup d'autres menaient une existence peu remplie, oisive, désœuvrée. On n'avait besoin ni d'énergie, ni d'initiative : on n'en faisait point provision.

Le sentiment d'appartenir à la classe dirigeante développait l'orgueil. La morgue patricienne était le plus vilain défaut de l'aristocratie bernoise. Elle lui valut plus d'ennemis que n'auraient fait des vices graves ; elle choquait surtout, parmi les sujets, la classe instruite, cultivée ; elle suscita parmi les gentilshommes et dans la haute bourgeoisie vaudoise les irréconciliables adversaires du régime. Une blessure d'amour - propre causa l'exil volontaire de F.-C. de la Harpe, le principal auteur de la révolution vaudoise. La morgue patricienne fut une des causes, et non des moindres, du bouleversement de 1798. « On fut porté à se croire opprimé, parce qu*on se trouvait souvent humilié. »

Les exemples abondent. En 1788, un jeune patricien bernois fit circuler dans une ville du Pays de Vaud une liste pour la formation d'un cercle, « duquel, disait le préambule, seront exclus tous gens de métier, marchands en détail, chirurgiens, etc., avec qui il n'y a de satisfaction à prendre qu'à coups de bâton. )>

a Berne, raconte J. Olivier, avait fait construire la jetée du port d'Ouchy. Le bailli de Lausanne se rendit sur les lieux, avec

une députation de la ville, pour examiner Fouvrage et en faire la reconnaissance officielle. Arrivé au bout de la jetée, le magni* fique seigneur, jetant un regard d^admiration sur l'horizon qui s'ouvrait devant lui, s'écria dans un transport d'orgueil patiûcien ou avec une lourdeur calculée : a II faut avouer que le lac de LL. EE. est beau ». Nul ne souffla mot, mais en remontant à Lausanne, comme la chaleur était étouffante et qu'on allait à pied, le bailli, donnant l'exemple , ôta son habit, et quelqu'un dit tout haut : a II faut avouer que le soleil de LL. EE. est chaud ». L'esprit vengeait ainsi l'amour-propre offensé; mais les piqûres restaient et s'envenimaient.

Les mieux disposés parmi les hommes de l'ancien régime auraient volontiers adopté la formule (c tout pour le peuple, mais rien par le peuple ». La sollicitude du gouvernement à l'égard de ses administrés se faisait parfois trop paternelle. Les sujets étaient traités comme des enfants, et la tutelle exercée par leurs maîtres s'étendait jusqu'aux moindres actes de leur vie. La manie de régenter, de réglementer, d'ordonner sévissait à Berne ; le Grand conseil, le Sénat, les chambres administratives, le bailli rivalisaient de zèle. « C'est, dit J.-J. Cart, la bourgeoisie de Berne ou son Conseil qui nous prescrit dans quelles occasions et jusques à quand il nous sera permis de danser, de jouer aux quilles, de pécher à l'hameçon ^ » Chaque dimanche, du haut de la chaire, le pasteur donnait lecture des édits, mandements, ordonnances souvent inutiles et vexatoires des très redoutés seigneurs de Berne. Les gens de bon sens en étaient froissés ; ils jugeaient cette façon d'agir tatillonne et tracassière.

L'administration était bonne, avons-nous dit, mais elle avait l'inconvénient d'être coûteuse. A Berne, il est vrai, les fonctions étaient ou gratuites ou peu rétribuées. Mais les membres du

* « Lorsque j'ai dit en France qu'une ordonnance souveraine fixe l'époque précise où il nous est permis de manger nos pommes de terre, ron riait sans vouloir me croire... 11 en est des pommes de terre comme des autres fruits. Cueillis avant leur maturité, il y a à perdre pour le volume, et des dangers à courir pour la santé. Aussi me rappelé-je très bien avoir reçu le fouet dans mon enfance pour avoir mangé des prunes mal mûres. Mais cela doit-il faire un objet de législation souveraine? Sommesnous des hommes, ou sommes-nous des enfants, et l'autorité de la bourgeoisie de Berne doit-elle s'étendre jusque sur nos cuisines et dans le triste pot au feu de nos bons paysans ? » J.-J. Cart, Lettres d de Murait, p. 93.

Conseil souverain avaient les bailliages pour se dédommager. Les revenus qu'ils en retiraient étaient considérés comme une indemnité pour les longs services qu'ils avaient rendus à la République. Les appointements annuels des baillis, plus les redevances qu'ils percevaient pour le compte de LL. EE., étaient hors de proportion avec les avantages offerts aux administrés, et cet argent sortait du Pays de Vaud sans compensation équivalente. Il y avait là une cause perpétuelle d'appauvrissement qui pesa sur nos contrées et provoqua le malaise économique constaté par tous les écrivains à la fin du XVIII™° siècle.

Nou§ avons parlé des redevances féodales qui grevaient le budget du paysan, de leur multiplicité, de la façon dont elles étaient perçues, de l'avidité des receveurs à la double mesure : les moins malhonnêtes usaient alternativement de la raclette lorsqu'ils avaient à fournir le blé et du piton lorsqu'ils en prenaient livraison ; la différence était d'un vingt-quatrième ^ LL. EE. essayèrent de remédier à ces abus, mais sans succès. L'avidité des dîmeurs était devenue proverbiale. Un plaisant écrivit un jour sur la porte d'un receveur ces deux vers :

La raclette et le piton Ont fait bfttir cette maison.

La manie des charges et des titres, l'amour des procès, entretenus chez le paysan- par la multiplicité des tribunaux et des offices judiciaires, étaient aussi pour les campagnes une cause d'infériorité. Les campagnards émigraient, les uns en ville, les autres à l'étranger. Les villages se dépeuplaient d'une façon inquiétante.

Quant aux villes, l'absence d'une statistique officielle rend toute appréciation incertaine. A défaut de documents, le témoignage des contemporains mérite quelque crédit; or l'opinion courante était que, presque partout, il y avait diminution. Dans la seconde moitié du XVIII™« siècle, Lausanne comptait sept mille habitants ; elle en avait eu davantage, huit et même

1 « Ce piton est une lourde masse, un rouleau pesant de six à dix livres, et qui, passé avec elTort, presse le grain et outre la mesure. Au contraire, ils (les baillis) ont soin de ne livrer ces mêmes grains aux ministres et à la vente des marchés qu'à la mesure de la raclette, instrument aigu qui pèse huit à dix onces. » J.-J. Cart, 1. c. p. 300.

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dix mille. La population du pays était, en 1764, de cent quinze mille àraes : notre sol aurait pu en nourrir le double.

Une agriculture encore rudimentaire, mais susceptible d'être perfectionnée ; une industrie et un commerce insuffisants ; de petites villes où Tamour des places et des fonctions absorbe les facultés des uns, où la vie de société fait Tunique préoccupation des autres, où toutefois l'activité intellectuelle rachète la médiocrité de l'existence ; des campagnes assez fertiles, mais qui s'appauvrissent peu à peu et dont la population va diminuant; un peuple honnêtement gouverné, mais tenu en lisière comme un enfant, pas trop mécontent néanmoins, parce qu'il est assez débonnaire de sa nature, pas très satisfait non plus parce qu'il est en proie à un malaise indéfinissable : voilà l'aspect du Pays de Vaud à la fin du XVIII"* siècle. Le bien n'y est pas exempt de défauts, le mal n'y est pas sans compensations. Le tableau est surtout fait de demi-teintes; il faudra, pour l'embellir, un rayon de liberté.

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