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CHAPITRE XXXIII La Révolution vaudoise

Arrivée de rarrété du 8 nivôse à Lausanne. — Activité des comités. — Ils demandent la convocation d'une Assemblée nationale. — Les Conseils des villes sont entraînés par le mouvement : Lausanne, Nyon, Vevey. — Berne, sérieusement menacée, ne prend que des demi-mesures. — Diète d'Aarau. — Berne envoie une délégation aux Vaudois. — Cérémonie du 10 Janvier 1796. — Le trouble augmente. — Les Conseils des villes deviennent en fait la seule autorité. — Berne nomme un général en la personne de P.-R. de Weiss. — Ses proclamations.

Lausanne prend l'initiative d'une convocation des villes. — Réponses. — Arrivée des délégués à Lausanne. — Ils forment une première Assemblée. — Dernière tentative pour s'entendre avec Berne. — Arrêté de Ménard. — II arrive à Lausanne le 23 dans la soirée. — La Révolution à Lausanne ; dans les autres villes. — L'Assemblée provisoire se constitue en représentation nationale.

L'arrêté du 8 nivôse est certaiiiement un des actes les plus importants de la Révolution vaudoise. Il en marque, à proprement parler, le début. Assurés de la protection de la France, les révolutionnaires vont agir avec énergie.

Les événements de 1791, l'occupation militaire du pays, la condamnation des principaux meneurs à des peines sévères avaient montré aux sujets combien dangereuse était toute tentative de rébellion. On y risquait sa vie ou tout au moins sa fortune et sa liberté. Aussi les patriotes avaient-ils observé dès lors une extrême prudence .

Cependant ils n'avaient pas renoncé complètement à s'occuper de l'avenir du pays ; ils espéraient des jours meilleurs, et attendaient une occasion favorable. Comme ils ne pouvaient discuter publiquement, ils se concertaient en secret. Les cercles, les loges maçonniques étaient des lieux de réunion où l'on pouvait parler sans crainte d'être espionné ou trahi. Il s'était fondé aussi des clubs, semblables à ceux de France. Ces clubs ou comités recevaient des nouvelles de Paris et des départements avoisinants. Ils préparaient en secret la Révolution. Legouverne-

ment de Berne les haïssait et leur faisait une guerre acharnée. Mais ils surent se dissimuler et déjouer la surveillance de la police. A la fin de décembre 1797, nous les voyons bien organisés. La proclamation du Directoire, loin de les prendre au dépourvu, comme ce fut le cas du gouvernement bernois, les trouva prêts à la lutte.

L'arrêté du 8 nivôse arriva à Lausanne le 2 janvier au soir. Les patriotes sortent aussitôt de leur silence. Il s'agit d'entraîner le pays. Pour cela, il faut rassurer les indécis, leur montrer la France qui les protège. Il faut répandre l'arrêté du Directoire. On le fait imprimer à un grand nombre d'exemplaires, que l'on envoie dans toutes les communes. Un révolutionnaire convaincu, nous dit un récit du temps, le châtelain Junod, le colporte de maison en maison, de village en village. Il fait aussi répandre les écrits, les proclamations et les brochures qui flétrissent le gouvernement de Berne et qui appellent le peuple à la liberté.

Les patriotes déploient dès lors une activité fiévreuse. Ils formaient une minorité, mais une minorité énergique, remuante, disciplinée, a A Vevey, écrivait le gouverneur d'Aigle, il y a plus de secrétaires et il en part plus de courriers que de la capitale elle-même. On y travaille jour et nuit sans relâche et tous les chevaux sont en réquisition pour transmettre la correspondance. Les clubistes ont connaissance des proclamations de LL. EE. avant même qu'elles arrivent à destination, et y répondent avant que le bailli les ait lues. » — « Ils ont, dit un autre témoin, un grand nombre de chevaux, et des meilleurs, pour se communiquer au plus vite les uns aux autres les décisions du gouvernement. Des messagers à pied parcourent également le pays en tous sens, portant dans leurs paniers des écrits de toute sorte qu'ils distribuent gratuitement. »

Les clubs jouèrent ainsi, à partir du 2 janvier, un rôle prépondérant dans la marche de la Révolution. Leurs orateurs haranguaient la foule et réveillaient son enthousiasme. Les bernois eux-mêmes ne pouvaient s'empêcher de reconnaître, avec une nuance de crainte, leur talent, leur éloquence, leur fermeté. Dans les villes, les clubs se sentaient appuyés par l'élé-

ment populaire, et ils pouvaient par ce moyen agir sur les Conseils. Ils en contrôlaient les actes, faisaient parvenir à l'autorité locale des adresses et des pétitions, indiquaient les mesures à prendre et l'attitude à observer. Les Conseils subissaient, parfois malgré eux, cette influence. Ils durent tenir compte de l'opinion populaire, et faire ce qu'elle commandait.

Outre la force que donnaient aux clubs la protection de la France et l'appui de l'élément populaire, leur influence augmentait par le fait qu'ils n'agissaient pas isolément, mais que, bien au contraire, unis les uns aux autres, ils se concertaient pour une action commune. Les patriotes de Lausanne se groupaient autour du comité de Réunion; celui-ci servait d'organe central, de point de ralliement à tout le pays. Les délégués des autres clubs y venaient siéger, apportant des nouvelles et remportant des ordres.

Il ne suffisait pas cependant d'entretenir l'agitation par des discours et par des écrits révolutionnaires. On voulait donner au mouvement un but précis. Et, dans cette occasion, ceux qui le dirigeaient agirent avec sagesse et prudence. Les plus avancés désiraient certainement que Vaud, se séparant de Berne, formât un Etat indépendant. Quelques-uns, en très petit nombre, auraient souhaité l'annexion à la France. Mais la majorité du pays n'avait pas des idées aussi avancées. Elle n'eût point suivi les chefs dans cette voie. Aussi les patriotes se contentent-ils de réclamations bien plus modestes. Ils font signer une pétition adressée à LL. EE. et demandant la convocation des Etats du Pays de Vaud ou, — ce qui serait plus conforme aux circonstances, la convocation de députés nommés par tous les bourgeois des villes et des communautés du pays.

En réclamant la convocation ,des Etats de Vaud, les patriotes revendiquaient d'anciens droits, comme le voulait l'arrêté du 8 nivôse. Mais en fait, les Etats avaient été supprimés à partir de 1622. L'organisation du pays ayant changé depuis le XVI"»« siècle, il leur paraissait préférable de recourir à une réunion des députés de toutes les villes et communes. Cette assemblée, représentant la nation vaudoise, devait examiner les griefs du peuple, supprimer les abus les plus criants, étudier

une organisation nouvelle. Cependant on reconnaissait toujours LL. EE. comme le souverain du pays, puisque c'est à elles que Ton demandait de faire la convocation. La modération des patriotes en cette occurence est un des traits caractéristiques de la Révolution vaudoise.

Une manifestation des citoyens pouvait produire quelque effet sur le gouvernement de Berne, mais une démarche officielle des autorités locales aurait plus de poids encore. Les révolutionnaires le comprenaient. Aussi s'efforcèrent-ils d'entraîner les Conseils des villes, de les obliger à envoyer, eux aussi, des pétitions réclamant la convocation des Etats. Le 3 janvier 1798, un exemplaire, recouvert de cent cinquante signatures, était remis au Petit conseil de Lausanne. On rinvitait à appuyer cette pétition et à la transmettre à LL. EE.

Les Conseils

durent être assez embarrassés. A Lausanne et dans la plupart des villes du pays, ils étaient en majorité attachés au gouvernement de Berne. Quelques réformes leur auraient suffi. Mais ils jugèrent prudent de céder à la pression de l'opinion populaire. Si les pétitionnaires, pensaient-ils avec raison, rencontrent de l'opposition, ils recourront à la France et bouleverseront le pays. La Révolution pourra, dans ce cas, devenir sanglante, briser les obstacles, tout emporter avec elle. Il valait mieux entrer dans les vues des patriotes, participer à un mouvement qu'on ne pouvait arrêter, en prendre la direction et lui donner des allures modérées.

C'est pourquoi le Deux Cents de Lausanne décidait, dans sa séance du 8 janvier, d'appuyer la pétition et de la transmettre à LL. EE. Ainsi, d'un côté, les patriotes avaient fait preuve de

FiG. 200. — Château de Lucens.

modération en n'exigeant pas trop ; d'un autre côté, les Conseils firent preuve de condescendance en allant un peu plus loin que ce qui était au fond de leur désir. Voilà un autre trait caractéristique de la Révolution vaudoise. c C'est à cela, dit Maurice Glayre, — qui avait été pour beaucoup dans cette décision — que le canton a dû la marche régulière de la Révolution. L'autorité locale, agissant pour le peuple et dans ses vues, obtint sa confiance. ^

Les Conseils de la plupart des autres villes vaudoises agirent de même et pour les mêmes raisons. — Quelques-uns cependant étaient plus convaincus. Nyon, plus rapprochée de la France et sérieusement travaillée, était franchement révolutionnaire. C'était le foyer d'agitation de l'ouest. Vevey était celui de l'est. Les clubs de cette ville étaient en relations intimes avec ceux de la Savoie. Ils en recevaient des nouvelles et des encouragements. Ils étaient, d'autre part, excités par Mangourit, l'agent français en Valais. Le Conseil de Vevey, entraîné par l'éloquence du citoyen Perdonnet, engageait les campagnes à suivre le mouvement. L'agitation de Vevey se communiquait à la contrée avoisinante. A Montreux, on planta un arbre de liberté. La commune du Chàtelard entrait en lutte ouverte avec le bailli, et s'assemblait malgré son ordre formel.

Berne, menacée au-dedans par la Révolution, l'était également au dehors par la France. Les troupes du Directoire se rapprochaient de sa frontière. En décembre 1797, elles avaient déjà envahi le val de Moutier, l'Erguel, Bienne, pays alliés et amis des Bernois. De ces postes avancés, les Français étaient à quelques heures de marche de la capitale. D'importants mouvements de troupes avaient lieu également dans le sud, aux environs de Lyon, en Savoie, dans le pays de Gex. En même temps, le ton des agents français devenait de plus en plus insolent. Ils commandaient en maîtres, donnaient des ordres au gouvernement de Berne, lui enjoignaient de ménager les sujets qui se soulèveraient, de rappeler les exilés et de chasser par contre les émigi'és et autres proscrits auxquels la Suisse avait fourni un asile.

Le danger que courait Berne menaçait aussi l'ensemble de la

Suisse. Cominenly faire face? Aux beaux temps de son histoire, la Confédération aurait tenu tête à l'orage ; mais la Suisse d*alors n'était plus celle des temps héroïques, des guerres de Laupen et de Grandson ; le moindre choc devait en amener la ruine.

Cependant une Diète se réunit à Aarau, à la fin de décembre 1797, pour examiner l'attitude à prendre en présence des menaces de la France. Cette Diète fut la dernière de l'ancienne Confédération. Pour se montrer à la hauteur des circonstances, elle aurait dû décréter l'abolition des privilèges, l'affranchissement des pays sujets, la transformation de ceux-ci en nouveaux cantons ; elle aurait dû proclamer l'égalité des diverses classes de citoyens, la participation de tous aux affaires publiques. Puis il aurait fallu resserrer le lien fédéral, rassembler les contingents des cantons, attendre l'ennemi de pied ferme. Ces mesures n'auraient peut-être pas sauvé la Suisse ; elles lui auraient tout au moins permis de succomber héroïquement.

Au lieu de cela, la Diète reste impuissante. Elle ne hasarde que de timides démarches auprès du gouvernement français et de ses agents. Tout ce que les députés savent imaginer pour conjurer le danger, c'est de renouveler solennellement le serment d'alliance. Ils pensaient ainsi faire une manifestation ostensible, qui montrerait à l'étranger l'union parfaite animant tous les membres de la Confédération, et prouverait combien la nation suisse était satisfaite de sa constitution présente. Inutile démonstration! Au moment où cette cérémonie était célébrée en grande pompe, la Révolution avait déjà éclaté et l'agonie de l'ancienne Confédération commençait.

Berne n'agit pas plusénergiquement. Le Conseil était profondément divisé. Quelques-uns de ses membres voulaient une entente avec les sujets. Mais la majorité, véritablement aveugle, s'imaginait que le mouvement du Pays de Vaud avait un caractère accidentel. Elle espérait qu'avec un peu de prudence on ramènerait les égarés, et que LL. EE. pourraient jouir longtemps encore de leurs privilèges et des bienfaits de l'organisation oligarchique.

Cette dernière opinion était celle du plus grand nombre. Berne se contenta d'envoyer dans le Pays de Vaud une déléga-

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