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HISTOIHE DU CANTON' DE VAUD

tien de trois membres, présidée par le trésorier de Gingins, et qualifiée pompeusement, suivant la coutume de Tépoque, du nom de Haute Commission. Elle devait se rendre compte de rétat des esprits, recevoir les plaintes des sujets, les engager à prendre patience, à rentrer dans l'obéissance, et surtout à présenter des réclamations isolées, à renoncer à la funeste idée d'une assemblée générale de délégués.

Les « Hauts seigneurs » promenèrent en effet leur majesté de ville en ville; le 3 janvier 1798, ils furent reçus en grande pompe par le Deux Cents de Lausanne ; le 7, ils étaient à Nyon. Ils prononcèrent des discours, exaltèrent le gouvernement de Berne et le bonheur des sujets ; ils firent de vagues promesses et distribuèrent de paternelles assurances. Mais ce n'étaient là que des paroles. Les Vaudois voulaient plus et mieux : Tesprit révolutionnaire se propageait sous les yeux même de la Haute Commission.

LL. EE. recoururent alors à un autre moyen. Elles décidèrent que les milices vaudoises et les Conseils des villes renouvelleraient solennellement leur serment de fidélité. Une manifestation imposante devait, dans Tidée de Berne, rassurer les gouvernants eux-mêmes, leur prouver l'attachement de la majorité, intimider les patriotes ; elle démontrerait à la France que le pays était satisfait de son sort, qu'il ne demandait pas à changer de régime, que les troubles étaient le fait de quelques factieux. La date de la cérémonie avait été fixée d'abord au 14 janvier ; mais la Révolution précipitait sa marche ; il n'y avait pas un moment à perdre : on avança la convocation au 10 janvier.

Cette mesure, destinée à faire rentrer le pays dans l'obéissance, mit le comble au désordre. Amis et ennemis furent pris au dépourvu. Que voulaient LL. EE.? Allait-on déclarer la guerre à la République française? S'agissait-il, comme en 1791, de punir les auteurs des troubles? Les Conseils des villes se demandaient si l'on allait assister à une nouvelle cérémonie du Champ-del'Air. Ils étaient indécis. Aucun ne se souciait de prêter le serment si les autres le refusaient, ni de le refuser, si les autres Conseils faisaient acte de fidélité. Cossonay résolut de faire ce que ferait Morges; Morges demandait des instructions à Lau-

sanne; Vevey envoyait aux membres de la Haute Commission une délégation et les engageait à difTérer la cérémonie. Le 9 janvier, les Conseils siégèrent en permanence pendant la soirée et durant une bonne partie de la nuit, attendant les nouvelles, discutant sur Tattitude à prendre.

Les révolutionnaires font tous leurs efforts pour empêcher la prestation du serment et pour augmenter le trouble. Leur presse redouble d'activité. Des écrits sont répandus à profusion. Les uns mettent les Vaudois en garde contre les agissements de Berne; les autres affirment qu'il est loisible à chacun de prêter le serment ou de s'y refuser ; d'autres menacent de la vindicte du Directoire ceux qui prêteraient le serment, a Je n'aurais jamais pu, écrit le bailli de Morges, me faire une idée de l'activité des clubs, du nombre de leurs émissaires et de

leurs agents, de la rapidité de leurs mesures et de leurs correspondances. Les rues étaient couvertes de courriers à cheval. »

Au matin du 10 janvier, des émissaires apostés sur les routes qui conduisaient aux lieux de rassemblement engageaient les soldats à rebrousser chemin. La journée se passa dans le désordre et la confusion. En certains endroits, l'autorité personnelle de l'officier présidant à la cérémonie décida les troupes à obéir. Mais ailleurs on se révoltait. Vevey refuse le serment; de même Cully, Moudon, Nyon, Aubonne. A Payerne, on exige que la formule du serment soit modifiée. A Lausanne, une partie des citoyens refusent d'assister à la manifestation; les Conseils et les

FiG. 201. — Le général de Weiss.

soldats présents prêtent serment, <l mais non sans hésitation, » dit un témoin.

En somme, le résultat de la journée fut mauvais pour LL. EE. Le trouble avait augmenté; le nombre des révolutionnaires allait croissant et leur autorité devenait prépondérante. Un grand nombre de sujets, en refusant de jurer, s'étaient ouvertement déclarés rebelles. Yverdon, Sainte-Croix, le Gros-de-Vaud, une partie de la Broyé, le Pays-d'Enhaut, les Ormonts, restaient encore soumis. Mais le reste du Pays de Vaud était insurgé. LL. EE. n'y avaient plus qu'une ombre d'autorité. Les baillis restaient à leur poste, mais on avait cessé de leur obéir. Le 11 janvier, les patriotes du district de Vevey s'emparèrent du château de Chillon, citadelle de LL. EE. du côté de l'est.

Dès lors, l'autorité réside dans les Conseils des villes. Ce sont eux qui, pendant les quinze jours qui suivent, gouvernent en réalité. Pour obtenir une plus rapide expédition des affaires, ils organisent des Comités de surveillance choisis dans leur sein, qui doivent maintenir le bon ordre et prendre les mesures les plus urgentes. En même temps, on armait les citoyens. A Lausanne, les Conseils instituèrent, sous le nom de garde de n«z7, une sorte de garde civique. Les révolutionnaires demandèrent à en faire partie et on dut leur accorder la faveur de fournir les deux tiers de ce corps. Les villes imitèrent l'exemple de Lausanne. Le pays s'organisait ainsi, politiquement et militairement, en dehors de LL. EE. et sans leur aveu.

Berne essaya encore de recourir à l'appui des Confédérés. Deux délégués, Wyss et Reding, se rendirent dans le Pays de Vaud. Ils furent aussi impuissants que la commission bernoise. Comme elle, ils constatèrent qu'une bonne partie du pays était déjà soustraite à l'autorité de Berne.

Soudain, le gouvernement semble se réveiller. On désigne un général chargé de rétablir l'ordre dans le pays, de tenir tête aux armées françaises, de sauver la patrie. Ce que les efforts de tous n'ont pu faire, on le confie à un seul! Le choix tomba d'abord sur le baron d'Erlach, de Spietz, homme connu par ses idées réactionnaires. Il refusa, sentant l'impossibilité d'agir : on ne pouvait plus compter, disait-il, sur les troupes vaudoises;

elles étaient minées par Tespril révolutionnaire, et hors d'état de résister à une invasion française. Berne investit alors le colonel de Weiss du haut commandement dans le Pays de Vaud.

François-Rodolphe de Weiss était un des hommes les plus en vue de la République bernoise. Il s'était distingué à la fois comme soldat, comme diplomate et comme écrivain. Quoique patricien, il avait applaudi aux premiers succès de la Révolution. Il comptait de nombreux amis parmi les hommes politiques français. Il avait été envoyé à Paris, comme ambassadeur extraordinaire, en 1793, et c'est en partie à son influence et à ses démarches que la Suisse dut d'échapper alors à l'invasion. Plus tard, comme bailli de Moudon, de Weiss s'était rendu populaire dans le pays.

Il semblait donc que le choix de Berne fût heureux. Mais de Weiss avait entrepris une tâche trop lourde pour lui. Sans ordres précis, sans appui, sans armée, il devait tenir tète à la Révolution intérieure et extérieure. Dans ces conjonctures, son activité, pendant les dix journées que dura sa mission, devait être fatalement stérile. Il réunit à peine quelques soldats et ne fit aucune démonstration militaire. Par contre, il écrivit beaucoup, prodigua les arrêtés et les proclamations. Le 17 janvier, il adressait au comité de Réunion une lettre caractéristique, et qui révèle l'homme tout entier. Elle commence par une injonction menaçante : « Vous répondrez sur vos têtes envers le Souverain et envers ce peuple, que vous dirigez si dangereusement, de toute part que vous pourriez prendre à cette entreprise, et de toutes les suites funestes qu'elle entraînerait probablement, d Mais le ton change bientôt, et le général termine en ménageant sa popularité : a Je vous invite très amicalement à me juger sur mes principes connus, et une longue suite de procédés qui m'ont mérité la confiance de divers partis, et même la bienveillance marquante de l'autorité externe dont vous recherchez le suffrage aujourd'hui. » Peu après, de Weiss envoyait d'Yverdon une proclamation dans laquelle il disait : « Dès aujourd'hui, comme commandant en chef du Pays de Vaud, et en vertu de mes pleins pouvoirs illimités, je décrète que la patrie est en danger ; je mets tout le Pays de Vaud sous le régime militaire, pour tout

ce qui concerne la tranquillité et sûreté publiques D*un côté,

voilà ma main, la paix, la concorde, les réformes utiles et le salut de la patrie ; de Tautre, voilà mon épée, la guerre civile et externe, la destruction du plus heureux des peuples, Thorreur de vos concitoyens, la mort sur vos tètes et la malédiction céleste sur vous et vos descendants. Choisissez I »

Le pays avait déjà choisi. Ce langage aurait pu avoir quelque portée si le général avait eu derrière lui une bonne armée et un gouvernement résolu. Dans les condition^ où Ton se trouvait, ce n'était qu'une éloquence stérile. Comme les baillis, comme les délégués bernois, comme les représentants de la Confédération, le général assistait impuissant aux progrès de la Révolution.

Dans chaque ville, nous l'avons dit, les Conseils avaient pris en mains les rênes du pouvoir. Il fallait, afin d'accomplir l'œuvre de l'émancipation, qu'ils se réunissent en vue d'une action commune. Déjà ils communiquaient activement entre eux, mais cela ne suffisait pas. C'est pourquoi Lausanne prit l'initiative de convoquer cette assemblée des villes et communes dont Berne persistait à ne pas vouloir, a LL. EE., écrivait Bonstetten, ayant refusé de convoquer les Etats, les auront malgré elles. »

Le 15 janvier 1798, Lausanne s'adressait aux autres communes, en les invitant à envoyer des délégués :

!«* « pour s'occuper de la surveillance des villes et d'une protection mutuelle ;

'" 2° (L pour concerter les mesures tendantes à éclairer les communes de nos campagnes sur leurs véritables intérêts, et les faire marcher d'un pas égal vers le bonheur de la patrie ;

3<> « pour se livrer au travail que demanderait une représentation nationale s'il plaisait à LL. EE. de nous consulter à ce sujet;

4^ a enfin pour établir entre toutes les villes, et bientôt entre toutes les communautés, une communication active et soutenue, si nécessaire pour fixer dans chaque lieu les idées sur la situation des affaires, et prévenir les exagérations et les fausses nouvelles. D

Le terrain était bien préparé : la plupart des villes répondirent favorablement. Moudon hésita d'abord, espérant que Ton s'entendrait avec Berne ; mais elle se ravisa bientôt, et délégua le colonel Frossard de Saugy (19 janvier). Yverdon répondit qu'elle ne pouvait correspondre qu'avec un corps régulièrement constitué ; mais elle décrétait ensuite (21 janvier) qu'ayant été mal renseignée, elle enverrait un député. Payerne accepta d'emblée. Morges envoya le citoyen Monod (17 janvier); Cossonay, le citoyen Gaulis. Lausanne se fit représenter par les citoyens Glayre et Secretan. Les autres localités suivirent avec plus ou moins de célérité.

Les premiers délégués arrivèrent à Lausanne le 18 janvier. Quelques-uns, réunis à l'hôtel de ville, donnèrent à leur assemblée le nom de Comité central des villes. Le 21 janvier, ils étaient assez nombreux pour se constituer. Ils s'appellent alors Assemblée des délégués des villes et des communautés du Pays de Vaud, réunis en vertu des pouvoirs à eux conférés par leurs commettants. Le registre des procès-verbaux commence à cette date; il est encore conservé dans nos archives cantonales, et ce n'est pas sans une certaine émotion que l'on feuillette ce vénérable volume, premier témoin racontant les débuts de notre indépendance politique.

Cette Assemblée joue un rôle essentiel dans l'histoire de la Révolution vaudoise. Elle constitue désormais l'autorité supérieure du Pays de Vaud, qui va négocier avec Berne. Jusqu'ici les Vaudois ont manifesté et présenté leurs griefs isolément. Maintenant ils sont unis pour la conquête de la liberté.

Encore à ce moment, l'Assemblée provisoire et la grande majorité de ceux qui prenaient part à cette Révolution avaient des intentions pacifiques. Leurs vœux se bornaient à demander l'exécution des désirs formulés par la pétition. LL. EE. ayant refusé de faire droit à celle-ci, l'Assemblée décida d'envoyer à Berne un député pour supplier le gouvernement d'accepter une entente amiable. Le mandataire de Morges, Monod, fut chargé de cette mission. Le Conseil de Lausanne lui adjoignit deux délégués, le bourgmestre de Saussure et Jean-Samuel de Loys. Ils quittèrent Lausanne le 23 janvier.

Mais il était déjà trop tard. Comme réponse aux vœux du pays, LL. EE. s*en tenaient toujours aux stériles proclamations. On en lisait une du haut des chaires, dans laquelle Berne promettait l'amnistie aux auteurs des troubles, se déclarant prête à examiner les pétitions présentées isolément. Enfin, le 22 janvier, le Deux Cents de Berne, à une majorité de dix voix, refusa définitivement de convoquer, soit les Etats de Vaud, soit les délégués des communes.

Devant ce refus formel, il ne restait plus aux Vaudois qu'à se séparer de Berne. Les patriotes le pouvaient d'autant mieux que les armées françaises s'étaient rapprochées de la frontière. Elles se déclaraient prêtes à appuyer la Révolution. Le général Ménard, qui les commandait, adressait aux Vaudois la proclamation suivante : « Vos vœux sont exaucés ; la République française vous offre sa protection, ses secours. Le Directoire exécutif m'ordonne d'employer tous mes moyens pour vous rendre libres, l'entier exercice de vos droits et réclamations. Vos ennemis seront les nôtres ; le même coup qui vous frapperait serait aussi dirigé sur nous... L'armée d'Italie vous couvre; c'est à présent à vous à vous rendre dignes des hautes destinées auxquelles le Directoire veut vous aider à parvenir. »

L'arrêté de Ménard arriva à Lausanne le 23 dans la soirée, apporté par deux membres du comité de Réunion. Aussitôt la Révolution éclate. Dans la soirée déjà, plusieurs personnes ont arboré la cocarde verte, symbole de l'insurrection. L'Assemblée provisoire fait mettre immédiatement les scellés sur les caisses publiques, les bureaux de poste, les péages; elle en confie la garde aux détachements de fusiliers. Elle fait occuper le château de Lausanne. Une escorte de vingt hommes est donnée au bailli que l'on retient comme otage. L'Assemblée expédie des agents dans tout le canton pour ordonner des mesures analogues. De son côté, le comité de Réunion, qui siégeait en permanence, proclamait la République Lémanique; au matin du 24 janvier, on vit flotter à la fenêtre de son local le drapeau vert, le drapeau de l'indépendance vaudoise.

Vevey, Montreux, Lavaux avaient procédé de même. A six heures trois quarts du matin, un courrier en apporte la nouvelle

à Lausanne. Malgré Theure matinale, les rues sont remplies d'une foule enthousiaste. Tout le monde, même les enfants, a arboré la cocarde verte au chapeau, et les femmes portent des rubans de même couleur. On s'aborde, on s'embrasse, on se félicite. Des arbres de liberté sont plantés sur la place Saint- François et sur celle de laPalud. Les plus exaltés s'en prennent au symbole de la domination bernoise; l'ours des péages et l'ours de la poste sont brûlés solennellement sur la place Saint- François. Les armoiries bernoises aux portes des diligences sont détruites et remplacées par la proclamation du général Ménard. A midi et demi, la troupe se réunissait sur la place de Montbenon, acclamait son commandant en la personne du citoyen De Bons et nommait ses officiers. Dès les cinq heures du soir, les patriotes, en armes et au son du tambour, parcourent la ville à la lueur des flambeaux. Cela dura jusqu'à dix heures, puis le calme se fit peu à peu.

Pendant que la population se livrait à la joie, l'Assemblée siégeait. Elle avait, comme nous l'avons dit, pris les rênes du pouvoir le 23, dans la soirée. Le 24 au matin, elle promulgue un premier arrêté ainsi conçu : « Les députés de la presque totalité des villes et d'un grand nombre de communautés du Pays de Vaud, considérant la nature et Vurgence des circonstances, ont trouvé unanimement qu'ils devaient nécessairement se constituer en Représentation provisoire du Pays de Vaud. »

C'est là le premier acte officiel de notre indépendance. Les mandataires du peuple déclarent que le Pays de Vaud cesse de faire partie de la République de Berne, qu'il se considère comme un Etat indépendant, et qu'il va s'organiser comme tel.

La plupart des villes vaudoises avaient suivi l'exemple de Lausanne. Partout on s'empare des services publics et des caisses de l'Etat. Les châteaux des baillis sont occupés. Il ne sera fait aucun mal à ces derniers, mais ils devront partir incessamment. La plupart d'entre eux quittèrent le pays le 24. Les registres des conseils constatent ce départ en termes assez laconiques et sans commentaires. Voici, par exemple, comment s'exprime celui de Nyon : « Monsieur Antoine-Emmanuel Rodt, bailli, vu les circonstances de la Révolution, est parti pour Berne

ensuite de Tordre qui lui en a été donné par le Grand conseil de cette ville ce matin. Ici finit sa préfecture, quoiqu'il eût encore deux ans à rester, et conséquemment celle de tous les baillis, ce qui a été inscrit ici, ainsi que sur le registre du comité pour mémorial à la postérité, n Morges procédait de même dans la nuit du 23 au 24. Yverdon congédia son bailli avec beaucoup d'égards. A Vevey, on le garda pendant quelques heures en état d'arrestation. A Romainmôtier, on engage simplement le bailli à partir. A Aubonne, le château fut pris, le 24, à trois heures du matin, et le bailli s'éloignait tôt après.

La Révolution vaudoise était accomplie. Le régime bernois avait pris fin. Il y avait deux cent soixante-deux ans, à pareille date, que Jean-François Naegeli s'était emparé de Payerne et avait ainsi préludé à la conquête du Pays de Vaud.

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