CHAPITRE XXXIV
La chute de Berne.
Premiers travaux de TÂssemblée, — L'incident de Thierrens (25 janvier). — Entrée des troupes françaises (28 Janvier). — Emprunt et levée de troupes. — Résistance de Sainte-Croix. — Adhésion du pays à la Révolution. Les communes fribourgeoises.
— Essai d'organisation. — La constitution helvétique arrive de Paris (9 février).
— Elle est adoptée par l'Assemblée ; — par les communes. — Progfrès de la Révolution en Suisse. — Berne fait de timides concessions. — Mengaud exige l'abdication du gouvernement (13 mars). — Celui-ci refuse. — Brune négocie avec Berne. —
— Reprise des hostilités (1er mars). — Prise de Fribourg et de Soleure (2 mars). Combats de Fraubrunnen et du Grauholz ; victoire de Neuenegg. — Capitulation de Berne (5 mars). — La légion fidèle. — Sainte-Croix. — Les Ormonts.
L'Assemblée représentative provisoire, érigée en représentation nationale du Pays de Vaud, décréta la déchéance des baillis et leur donna Tordre de quitter le pays ; elle enjoignit aux receveurs, directeurs et autres agents de Tancien gouvernement
de rester en fonctions pour le compte du nouveau ; elle confisqua les propriétés de Berne et les déclara propriétés nationales. La résidence du gouvernement provisoire fut transférée au château ^ Enfin l'Assemblée somma les pasteurs d'avoir à supprimer, dans le culte du dimanche, les prières adressées au ciel pour « LL. EE., nos souverains seigneurs ».
Tout cela s'accomplit sous l'influence et la protection, mais sans l'intervention directe du gouvernement français. Le pays, laissé à lui-même, aurait, semble-t-il, réussi à s'organiser en libre République. Mais la France voulait intervenir d'une façon plus effective dans les affaires de la Suisse ; la Révolution vaudoise n'était, à ses yeux, que le prélude d'un bouleversement général. Berne, de son côté, n'entendait point renoncer à la possession du Pays de Vaud. Elle s'armait pour faire rentrer ses anciens sujets dans l'obéissance. Enfin plusieurs districts vaudois n'acceptaient pas la transformation du 24 janvier et se préparaient à la lutte.
Pour continuer et achever leur œuvre, les patriotes devaient donc souhaiter la coopération plus directe de la France. Un incident malheureux vint fournir le prétexte désiré. Le général Ménard somma de Weiss de cesser toute démonstration hostile à l'égard du Pays de Vaud et de retirer ses troupes. Autier, l'aidede-camp chargé de porter cet ultimatum, se rendait à Yverdon auprès du général bernois. Arrivé à la hauteur de Thierrens, le 25, à 9 heures du soir, il y tomba sur une patrouille de gens de la localité. Les hussards qui escortaient la voiture dégainèrent ; il en résulta une bagarre ; un des hommes de Thierrens fut blessé ; la patrouille riposta par une décharge ; l'un des hussards fut tué, l'autre, mortellement blessé. Ménard considéra cet acte comme une violation du droit des gens, et commença les opérations militaires contre Berne. Le 28, la brigade Rampon passait le lac et débarquait à Ouchy. Le 28 également, Ménard, à la tête de neuf mille hommes, pénétrait dans le Pays de Vaud. Le 29, il arriva à Lausanne. L'Assemblée le reçut avec enthousiasme et reconnaissance ; le citoyen Glayre, son président, lui donna l'accolade fraternelle, et les citoyens de Lausanne, rangés
> 26 janvier, Glayre est nommé président par acclamation.
en armes dans les rues, rendirent au général et à son état-major les honneurs militaires.
La présence de Tannée française rassurait les patriotes contre les représailles de Berne. Elle consacrait la Révolution du 24 janvier. Mais d'autre part elle provoqua, dans le pays, le désordre et la confusion inséparables d'une occupation militaire. Tout d'abord Ménard exigea les subsistances nécessaires à l'entretien de ses soldats. Il demanda aux Vaudois de lui fournir un corps auxiliaire de quatre mille hommes. Puis il imposa au pays un emprunt forcé de sept cent mille francs. Les caisses étaient à peu près vides. Les finances n'étaient pas encore organisées. L'Assemblée dut elle-même contracter un emprunt auprès des communes, en donnant en hypothèque les biens nationaux.
Cette mesure irrita les districts attachés à l'ancien régime. Les partisans de Berne y faisaient répandre des libelles destinés à soulever le peuple contre le nouvel ordre de choses. Des insurrections locales éclatèrent.
Les hommes de Sainte-Croix, de Bullet et des villages voisins, au nombre de deux cents environ, descendirent en armes dans la plaine pour attaquer Yverdon (29 janvier). Baulmes refusa de reconnaître le nouvel état de choses. Les insurgés abattirent les arbres de liberté, foulèrent au pied la cocarde verte, arborèrent la cocarde bernoise et menacèrent les délégués envoyés pour les ramener à de meilleurs sentiments.
Avec un rare mérite et une persévérance digne d'éloges, l'Assemblée provisoire cherchait à faire face aux difficultés de la situation. Elle songeait à organiser le pays et à grouper, autour de Lausanne et des communes révolutionnées, l'ancienne patrie vaudoise dans son ensemble, y compris les sujets fribourgeois. Déjà les mandements d'Aigle avaient notifié leur adhésion ; déjà Estavayer, Rue, Surpierre, Romont, Chàtel-St-Denis, Bulle et les communes de leur ressort avaient envoyé des députés à l'Assemblée. Cette dernière avait déjà pris des mesures pour organiser l'élection d'une Assemblée nationale constituante (5 février), lorsque la France intervint. Dans les premiers jours de février, arrivait à Lausanne un courrier apportant la consti-
tution qui devait régir le pays. C'était la constitution helvétique, rédigée à Paris par le Bàlois Ochs, que le Directoire imposait au Pays de Vaud comme au reste de la Suisse. Une lettre de F.-C. de la Harpe raccompagnait, engageant les Vaudois à Tadopter promptement pour mettre fin à toute agitation.
Ainsi, une fois de plus, et malgré Tinitiative qu'ils avaient prise, les Vaudois ne disposaient pas librement de leurs destinées. Les armées françaises protégeaient l'émancipation du pays ; le Directoire français dictait sa volonté et imposait la forme du gouvernement.
L'Assemblée provisoire accepta néanmoins avec enthousiasme l'intervention du Directoire. A l'unanimité de ses membres présents, elle adhéra à la constitution nouvelle (9 février). En même temps (10 février), l'Assemblée, cédant à un mouvement spontané et voulant confirmer plus solennellement sa volonté proclamait avec enthousiasme ïindépendance du peuple vaudois,
La constitution helvétique était calquée à peu près sur la constitution française. Le pouvoir législatif résidait dans les deux chambres, le Sénat et le Grand conseil, correspondant aux Conseil des anciens et au Conseil des cinq cents. Le pouvoir administratif était confié à un Directoire exécutif de cinq membres. L'autorité judiciaire était exercée par un tribunal suprême, composé d'un juge par canton. Telle était l'organisation centrale.
Les cantons ne sont plus des corps politiques ; ils deviennent
FiG. 202. — Le professeur François.
de simples divisions administratives, au nombre de vingt-deux d'abord, de dix-neuf ensuite. Ils sont eux-mêmes partagés en districts ; un district comprend un certain nombre de communes. Dans chaque canton, la Chambre administrative, composée de cinq membres, veille à l'exécution des lois. Le pouvoir exécutif est exercé par le préfet national, représentant de Taulorité centrale et muni de pouvoirs étendus. La justice est confiée au tribunal du canton. Dans chaque district, il y a un sous-préfet et un tribunal de première instance, la justice inférieure. Enfin dans chaque village ou dans chaque section de ville se trouve un agent du gouvernement,
La souveraineté réside dans Tensemble des citoyens suisses. On devient citoyen à vingt ans et Ton doit alors prêter le serment civique. Les citoyens se réunissent en assemblées primaires pour accepter ou rejeter la constitution. Les assemblées primaires nomment également un électeur pour cent citoyens effectifs. La moitié des électeurs, désignée par le sort, forme le corps électoral chargé de Télection des principaux magistrats : députés au Sénat et au Grand conseil, juges au tribunal suprême, au tribunal cantonal, au tribunal de district. Le préfet, par contre, est nommé par le gouvernement central. Il choisit lui-même, parmi les membres nommés par le corps électoral, le président du tribunal, celui de la justice inférieure, le président de la Chambre administrative; il nomme les sous-préfets, qui désignent eux-mêmes, les agents du gouvernement.
La constitution proclamait l'égalité des citoyens ; néanmoins l'exercice des droits politiques se trouvait fort restreint par l'institution du suffrage à deux degrés ; les libertés populaires étaient également limitées par le très grand pouvoir attribué au préfet et à ses agents.
Mais on n'y regardait pas de si près et, du reste, on n'avait pas le choix. L'Assemblée provisoire invita le peuple à accepter la constitution. Les pasteurs durent convoquer, à cet effet, tous les « hommes communiants » de leurs paroisses. Après avoir lu, expliqué, recommandé la constitution, ils devaient inviter leurs ouailles à la ratifier. Aucune discussion ne pouvait intervenir. On votait par assis et levé. Dans ces conditions, le projet
fut accepté par la presque unanimité des communes. Le nouveau canton du Léman se trouvait ainsi constitué.
La Révolution n'avait pas atteint seulement le Pays de Vaud. Bàle avait affranchi ses sujets et planté des arbres de liberté (20 janvier 1798). Genève avait été révolutionnée par le résident français Desportes. Lucerne abolit ses institutions aristocratiques (31 janvier), et convoqua une assemblée constituante. Zurich et Scliaffhouse avaient agi de même.
Les sujets se remuaient également. Le Bas -Valais s'était révolté. Les Toggenbourgeois s'insurgeaient contre l'abbé de Saint-Gall. Les Thurgoviens proclamaient leur indépendance. Des arbres de liberté étaient érigés au Tessin. Le 31 janvier, Aarau était en pleine transformation politique ; les révolutionnaires, pourvus d'armes et de canons, se préparaient à repousser une attaque éventuelle de la campagne, restée fidèle à l'ancien régime.
Les plus obstinés parmi les cantons aristocratiques durent enfin céder. Pressée par l'agent français Mengaud, Soleure avait décidé la revision de sa constitution. L'oligarchique Fribourg elle-même avait résolu de convoquer les délégués de la campagne pour étudier le plan d'une réorganisation politique.
Dans ce bouleversement général, Berne, de plus en plus isolée, se résigna à faire de tardives et timides concessions. Le gouvernement consentit à adjoindre au Conseil souverain quarante-sept députés des villes et de la campagne (27 janvier).
FiG. 203. — Cassât, journaliste et patriote.
iii f P w^
Chàteau-d'Œx, le seul district du Pays de Vaud resté bernois, y envoya un délégué. Ils se réunirent le 2 février. Une commission fut nommée pour élaborer une nouvelle constitution. Celle-ci devait abolir les privilèges de la ville et déclarer tous les citoyens égaux. Mais au moment où une prompte décision pouvait seule sauver la République, le parti oligarchique, espérant un revirement dans les affaires, réussit à ajourner ces réformes à une année. Berne se montrait donc impuissante à accomplir ellemême sa transformation politique. Ces concessions illusoires ne pouvaient satisfaire la France, dont les agents devenaient de plus en plus exigeants. Ménard avait été remplacé, à la tète des troupes d'occupation, par Brune, plus actif, plus diplomate, apôtre plus zélé des idées nouvelles. Ce dernier se concertait avec Mengaud pour exercer sur Berne une pression énergique. Mengaud venait d'exiger l'abdication de tous les magistrats et l'établissement d'un gouvernement provisoire (13 février). Devant ces prétentions, le vieil orgueil patricien se révolta. LL. EE. refusèrent. Berne leva des troupes et requit le secours de ses confédérés. Les sujets allemands accoururent sous les drapeaux de leurs maîtres. Un grand nombre de volontaires vaudois quittèrent aussi leurs foyers et vinrent offrir leurs services au gouvernement menacé. Ils formèrent la légion romande, dont le commandement fut confié à Ferdinand de Rovéréa. Elle mérita, dans la suite, le nom de légion fidèle. — L'effectif des troupes bernoises se montait ainsi à une trentaine de mille hommes. Le commandement en fut confié à Charles-Louis d'Erlach. Quant aux Confédérés, ils montrèrent peu d'empressement. Ils fournirent quelques troupes auxiliaires, mais avec tant de restrictions et de réserves, que ce secours devenait illusoire.
Les écrivains militaires, Jomini en particulier, estiment que la situation de Berne n'était pas absolument désespérée. Une prompte attaque avait des chances de succès. Une première victoire aurait entraîné les indécis et provoqué, dans toute la Suisse, un mouvement d'enthousiasme. Mais le Deux Cents était divisé. Un parti, formé des prudents et des timides, voulait la paix à tout prix. Il se leurrait de l'espoir d une entente possible avec la France. Le parti de la guerre et de l'offensÎA'e avait ainsi
à lutter contre une vive opposition qui paralysait ses efforts. Les décisions les plus contradictoires étaient prises, abandonnées, puis reprises, révoquées à quelques heures d'intervalle, suivant que Tune ou l'autre des tendances prévalait au sein du Conseil.
Brune, habile diplomate autant que bon général, sut mettre à profit ces hésitations. Son armée était trop faible pour tenter une attaque immédiate contre Berne. Il voulut donner à Schauenbourg le temps d'avancer, avec quinze mille hommes de l'armée du Rhin, et de prendre les Bernois à revers. Pour gagner du temps, il montrait les dispositions les plus bienveillantes : les différends entre Berne et la France n'étaient pas si graves qu'on ne pût arriver à une entente; le Directoire la désirait aussi bien que \e général lui-même ; il demandait le temps nécessaire à l'arrivée de nouvelles instructions. Les Bernois donnèrent dans le piège. Le 15 février, un armistice de quinze jours fut conclu.
La duplicité de Brune est notoire. Il est démontré, par sa correspondance, qu'à ce moment déjà, toute idée d'arrangement était écartée. Mais il arriva à ses fins. La trêve refroidit l'enthousiasme des soldats bernois, énerva leur armée, et donna à Brune le temps de prendre, en toute sécurité, ses mesures pour une offensive énergique.
Le général d'Erlach, comprenant le danger de la situation, se rendit à Berne, le 26 février, accompagné de soixante-douze officiers, membres du CC, harangua le Conseil souverain, et obtint
FiG. 204. — Jules Muret.
les pleins pouvoirs nécessaires pour attaquer les Français. A peine avait-il quitté la ville que le Conseil prenait une décision contraire, et décidait de continuer les négociations avec Brune. L'armistice fut prolongé jusqu'au !«•• mars, à dix heures du soir.
Pendant que Brune amusait les députés bernois et formulait sans cesse de nouvelles exigences, Schauenbourg avait commencé l'attaque, au matin du 1««* mars, avant l'expiration de l'armistice. Le 2 mars, Soleure capitulait entre ses mains. Le même jour, Fribourg, était occupée par le général Pigeon. Les troupes bernoises durent battre en retraite. Les Français prenaient ensuite Morat et détruisaient l'ossuaire témoin de l'ancienne valeur des Suisses (3 mars).
A Berne, le désordre avait atteint son comble. Au moment suprême, les timides se flattèrent encore d'arrêter la guerre en satisfaisant à toutes les demandes du général français. Ce dernier avait exigé l'abdication des autorités de Berne et la création d'un gouvernement provisoire. Le 4 mars, le Grand conseil se réunit une dernière fois, sous la présidence de l'avoyer Steiger. Il décréta son abdication et nomma un gouvernement provisoire. Cette mesure, prise in extremis, ne sauva point la République.
Berne à l'agonie avait, il est vrai, ordonné la levée en masse du landsturm. Mais cette mesure ne fil qu'augmenter le désordre. Au matin du 5 mars, Schauenbourg attaquait les Bernois à Fraubrunnen et les repoussait. Ceux-ci se reformèrent et firent une héroïque résistance au Grauholz, sous la conduite du général d'Erlach et du vieil avoyer Steiger. Ils durent se replier en désordre. Une troisième tentative pour arrêter l'ennemi sur le plateau du Breitenfeld, aux portes de Berne, fut également inutile. L'armée bernoise fut dispersée. La ville dut capituler (5 mars 1798).
Cependant l'antique vaillance des Suisses faisait une dernière fois ses preuves sur le champ de bataille de Neuenegg. Le 5 mars, à une heure et demie du matin, les Français avaient attaqué les Bernois et les avaient refoulés au delà de la Singine. Le colonel de Graffenried rentra alors à Berne, rassembla à la hâte quelques renforts et ramena ses troupes au combat. A neuf
heures, il attaquait l'ennemi avec impétuosité, le rejetait au delà de la rivière, le mettait en déroute et lui reprenait dix-huit canons. A trois heures, il avait remporté une brillante victoire. n Bataille gagnée, patrie perdue » : la capitulation de Berne rendait inutile l'héroïsme des vainqueurs de Neuenegg.
Durant cette guerre, des Vaudois se trouvaient dans les deux camps. Quatre mille volontaires, dévoués au nouvel état de choses, avaient pris les armes contre Berne, tandis que d'autres Vaudois, attachés à l'ancien régime, s'enrôlaient dans la légion romande. Leur troupe s'était grossie d'une foule de jeunes gens abusés par de faux bruits et craignant la conscription. Le commandement en fut confié à F. de Rovéréa, ancien officier au service de France et major de l'arrondissement militaire de Morges. La Révolution l'avait placé dans une impasse dont il lui était difficile de sortir, entre son amour pour la patrie vaudoise et son devoir envers le souverain. Il avait finalement opté pour Berne et offert à la République chancelante son courage et ses talents militaires.
La légion romande, forte d'abord de six cents hommes, voyait son effectif croître chaque jour par l'arrivée de nouveaux volontaires. Le 16 février, elle était équipée et organisée. Elle recevait des drapeaux, des canons, et prenait position à Kallnach, entre Aarberg et Morat. Loin de laisser le désordre se glisser dans son armée, Rovéréa y maintenait une stricte discipline. Malgré le froid et la neige épaisse, les soldats faisaient tous les jours l'exercice. Dans le plan de campagne, conçu par d'Erlach, Rovéréa, avec sa légion et quelques troupes bernoises, — deux à trois mille hommes, — devait se porter sur le Vully, longer le lac de Neuchàtel, donner la main aux insurgés de Sainte-Croix et couper la retraite du général Brune. La prise de Soleure et de Fribourg, la défaite des Bernois mit ce projet à néant. Rovéréa se retira à Aarberg. Le 3 mars, sa légion fut attaquée par un corps de hussards français qu'elle dispersa. Elle prit une part active aux combats du 5 mars, perdit beaucoup de monde, et dut, en définitive, se replier sur Aarberg.
On ne savait pas si la légion romande était comprise dans la capitulation de Berne. C'est pourquoi son chef engagea ses
soldats à rentrer chez eux : ils refusèrent. Le 7 mars, un parlementaire arriva, porteur d'un ultimatum de Brune : la légion devait se rendre à discrétion, sinon il ne lui serait fait aucun quartier. Rovéréa prit alors la résolution de faire une trouée dans le Pays de Vaud ; il rassembla la légion et la conduisit, à marches forcées, jusqu'à Anet. Mais il trouva le pont de laThièle occupé par les milices neuchàteloises qui s'opposèrent à son passage. Il apprit, en même temps, la défaite des insurgés vaudois, auxquels il comptait donner la main. Rovéréa offrit alors une seconde fois à ses soldats de les licencier, tandis que, d'autre part, il négociait avec Schauenbourg pour obtenir une capitulation honorable. A nouveau, les soldats refusèrent d'abandonner leur poste. Ils attendaient avec le plus grand calme une attaque des Français, lorsque, lé 9 mars, à deux heures du matin, arriva la réponse de Schauenbourg. La légion romande et les troupes bernoises qui l'accompagnaient pouvaient rentrer dans leurs foyers avec armes et bagages, à condition de ne point porter les armes contre la République française. Les soldats opérèrent leur retraite, par pelotons isolés, à travers la principauté de Neuchàtel.
La légion fidèle avait mis son dévouement au service de l'oligarchie bernoise. Mais ce faisant elle était de bonne foi et croyait encore servir la patrie. Elle mit son énergie et tout son courage à l'accomplissement de ce qu'elle estimait être son devoir. Sa vaillante attitude et sa fidélité au drapeau honorent les soldats qui la composaient, de même que l'esprit militaire de notre peuple.
D'autres Vaudois défendirent, les armes à la main, l'ancien régime et le gouvernement de LL. EE. Les gens de Sainte-Croix étaient, nous l'avons dit, opposés au nouvel ordre de choses. Le 2 mars, au nombre de trois ou quatre cents hommes, ils descendirent dans la plaine et prirent position dans le village de Vugelles. Deux canons envoyés par les Bernois et débaixjués à la Lance les rejoignirent, et leur troupe s'augmenta des volontaires accourus depuis les villages du pied de la montagne. Ils comptaient opérer avec Rovéréa pour couper la retraite de l'armée française; ils attendaient, dans ce but, l'arrivée des
troupes bernoises et en particulier de la légion romande dont ils se considéraient comme Tavant-garde.
Un détachement français, auquel s'étaient joints une centaine de patriotes dTverdon, marcha contre les rebelles. Il fut d'abord repoussé avec perte. Mais dans la nuit du 3 au 4 mars, ne recevant pas de nouvelles de la légion romande, les gens de Sainte-Croix se retirèrent sur Vuittebœuf. Leur troupe, forte d'un millier d'hommes, se prépara à soutenir une seconde attaque.
Un nouveau combat eut lieu en effet le 4 mars. L'action fut chaude ; mais les patriotes et les soldats français l'emportèrent. Ils prirent les canons des insurgés et mirent ceux-ci en déroute.
Les Français rencontrèrent aussi dans les Ormonts une résistance courageuse et opiniâtre. Le colonel Tscharner, gouverneur d'Aigle, avait reçu d'abord l'ordre de prendre l'offensive, d'occuper Vevey et de menacer Lausanne. Mais il dut se contenter de défendre les Ormonts. II y fut attaqué par le général Chastel, secondé par les bataillons vaudois et par les hommes du Bas- Valais. A cette nouvelle, les Ormonens allumèrent des signaux sur les montagnes, et sonnèrent le tocsin dans la vallée : tout le monde courut aux armes.
Chastel dirigea son attaque sur Ormont-Dessous, tandis qu'une troupe commandée par le lieutenant-colonel Forneret, de Lausanne, partait de Bex et se dirigeait par la Croix d'Arpilles sur le Plan des Iles et Ormont-Dessus.
Le 4 mars au soir, Chastel quittait Aigle avec deux mille hommes, et traversait Ollon, Panex et Plambuit. Au matin du 5 mars, il divisa sa troupe en deux colonnes, dont l'une devait attaquer directement le Sépey, et l'autre tourner la position par la Forclaz. Ce hameau était barricadé ; les Ormonens et les carabiniers bernois qui le défendaient ne furent repoussés qu'après une lutte acharnée. Mais les vaincus continuaient à tirer, de leurs fenêtres, sur les ennemis. Ceux-ci exaspérés mirent le feu à une maison et pillèrent le village. Les assaillants perdirent vingt hommes, tués ou blessés ^ — Le corps principal
1 Le capitaine Pittet, vieillard à cheveux blancs, commandait les carabiniers des Ormonts, tandis que ses deux fils étaient dans les rangs des Vaudois. Verdeil.HI, 315.
attaquait par Essergillod. Il eut à emporter d'abord le pont de la Tine, où il perdit plusieurs soldats, puis le pont aux Planches, où plusieurs Vaudois et Français succombèrent également. Les gens d'Ormont-Dessous obtinrent à la fin une capitulation honorable ; ils reconnaissaient le nouvel ordre de choses, les Français s'engageaient à ne pas occuper le Sépey ; les habitants conservaient leurs armes. Les troupes bernoises se retirèrent alors dans le Pays-d'Enhaut, puis dans le Gessenay. Une compagnie bernoise qui s'était retranchée à Leysin regagna Chàteau-d'Œx par les Mosses. Chastel continua sa marche en avant pour attaquer Ormont-Dessus.
Pendant ce temps, le major Forner^t partait de Bex le 4 mars à 11 heures du matin, passait à Gryon, et arrivait à Taveyannaz après une marche si pénible que plusieurs soldats succombèrent ^ Cependant, à la faveur du clair de lune, la troupe reprit sa marche et arriva de grand matin à la Croix d'Arpilles. Mais à l'entrée du bois d'Aiguefroide, la tête de la colonne rencontra un abatis de sapins, défendu par deux cents hommes des Ormonts et une compagnie de carabiniers du Gessenay. Les assaillants essayèrent d'enlever la position à la baïonnette, mais les défenseurs du passage étaient retranchés dans des positions inexpugnables. Le combat durait depuis plusieurs heures, lorsque Forneret, au moment où il se portait en avant pour une dernière attaque, tomba frappé d'une balle à la poitrine. Les assaillants découragés battirent en retraite. — Les succès remportés par les Vaudois et les Français à la Forclaz et au Sépey rendirent inutile cette victoire des Ormonens.
Les soldats qui avaient défendu ces contrées se retirèrent dans le plus grand désordre et criant à la trahison. Les officiers, patriciens bernois, furent menacés, et plusieurs d'entre eux n'échappèrent à la mort que par une prompte fuite. Les dernières troupes de Berne quittèrent Chàteau-d'Œx le 7 mars. L'antique République de Berne avait succombé, et toute trace de la domination de LL. EE. dans le Pays de Vaud avait disparu.
1 Les Français étxiient tellement exaspérés qu'ils mirent le feu aux mazots de Taveyannaz et voulaient jeter dans les flammes l'officier vaudois qui avail conseillé le passage. Un soldat français, étonné à l'aspect de cette rude contrée, s'écrie : « Ahï l'on voit bien que le bon Dieu n'a Jamais passé par ici ».
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