CHAPITRE XXXV La République helvétique
La Suisse divisée en trois Républiques. — On revient au projet de Pierre Oclis. — Les élections dans le canton du Léman. — Premières opérations des nouvelles autorités. — Résistance des petits cantons. — Résistance du Valais. — Le Nidwald. — Difficultés avec les commissaires français. — Alliance avec la France. — La guerre contre la seconde coalition^ — La Suisse occupée par les armées étrangères. — Batailles de Zurich. — Retraite de Souwarow.
Bonaparte et la Suisse. — Coup d'Etat du 7 janvier 1800. — Coup d*Etat du 7 août 1800. — Etablissement d'un Conseil législatif et d'un Conseil exécutif. — Projet dit de la Malmaison. — Troisième coup d'Etat, 26-27 octobre 1801. — Réaction fédéraliste. — Aloîs Reding. — Quatrième coup d'Etat, 17 avril 1802. — Assemblée des notables et deuxième constitution helvétique.
Une fois maîtres de Berne, les Français voulurent organiser la Suisse à leur manière. Brune, renonçant au projet élaboré par Ochs, divisa la Suisse en trois Républiques : la Rhodanique, l'Helvétienne, le Tellgau. La première comprenait Vaud, Fribourg, Morat et Nidau, le Gessenay et TOberland, le Valais, les bailliages italiens. Lausanne en devait être la capitale \ Le Tellgau était composé des petits cantons. Les autres Etats de l'ancienne Confédération formaient l'Helvétienne. Cette division politique ne subsista que huit jours, du 16 au 23 mars. Devant les réclamations générales des patriotes et les représentations énergiques de F.-C. de la Harpe, le Directoire revint à son ancien projet d'une République une et indivisible. Le 22 mars, Brune notifia cette décision à la Suisse ; le 28, il quittait le pays *. Le commissaire Lecarlier le remplaçait comme agent politique, tandis que Schauenbourg restait chargé du commandement des troupes françaises.
1 Actensammlung. Introduction, n»» 1728, 1748.
* Il partait dans un carosse enlevé à la famille de Mulinen, et tellement charge que l'essieu se rompit.
La constitution helvétique entra en vigueur le 28 mars ^ Elle était Tœuvre de théoriciens qui connaissaient mal les besoins du peuple suisse. Elle renfermait, il est vrai, d'excellents principes généraux de droit public ; elle créait Tunité de la nation, proclamait la souveraineté populaire, la séparation des pouvoirs, la mission civilisatrice de l'Etat. Elle nous apportait les grands principes de la Révolution française; elle proclamait l'égalité entre citoyens ; elle faisait disparaître les derniers restes des institutions féodales; elle consacrait la liberté de la pensée et de la presse.
Mais d'autre part, elle ne teftait aucun compte de l'état antérieur de la Suisse, de son développement historique, de la diversité de races, de langues, de religions.
La constitution helvétique ne fut adoptée que par une partie des cantons. Dix seulement réussirent à faire leurs élections assez tôt pour participer à l'ouverture de l'Assemblée nationale à Aarau. Les Etats de la Suisse primitive s'abstinrent. Dans plusieurs régions, les anciennes autorités fonctionnaient à côté des nouvelles.
Le canton du Léman fut un de ceux où la mise en vigueur de la constitution helvétique se fit le plus rapidement. L'Assemblée provisoire sut maintenir l'ordre et la tranquillité. Les électeurs issus des assemblées primaires se réunirent le 5 mars dans la cathédrale de Lausanne et nommèrent la Chambre administrative*, les députés au Sénat', au Grand conseil, le représentant du canton au tribunal suprême * et enfin le tribunal cantonal *.
* Actenstunmlung I, p. 566, n* 2. Elle différait peu du projet de Pierre Ochs dont nous avons donné l'analyse.
« Du 12 au 15 mars. — ' 15 et 16 mars. — * 19 mars.
^ Voici leurs noms : Chambre administrative : Pierre-Maurice Glayre, de Romainmôtier; Henri Monod.de Morges ; Jean-Louis Aubeijonois, d'Yverdon; Vincent Perdonnet, de Vevey ; J.-P.-Elie Bergier, de Lausanne. — Sénat, quatre députés : Jules Muret, de Morges; Louis Frossard, de Moudon; Urbain LaOéchère, de Nyon; Jean-Jaques Bertholet, de Corseaux. — Grand conseil, 8 députés : F. Milliet, de Chavornay ; L. Deloës, d'Aigle; B. Grlvel, d'Aubonne; L.Secretan, de Lausanne ; J.-L. Panchaud, de Moudon ; Bourgeois, de Saint-Saphorin sur Morges ; J.-S. Maulaz, de Fiez ; H. Carrard, de Fey. — Tribunal suprême: Henri Polier. de Lausanne. — Tribunal cantonal : Delachaux, d'Onnens; Lanitiert, d'Yverdon ; Briod, de Lucens ; Potterat, d'Orny ; Manuel, de Rolle; Jacquier. d'Echallens; SolUard, de Cossonay; Bumier.de Lutry; Convers, de Ballens; Fayod, de Bex; Ph. Secretan, de Lausanne ; Rochat, de La Vallée ; Dubochet, de Montreux.
Le 30 mars, les nouvelles autorités étaient constituées. Le mandat de l'Assemblée provisoire prenait fin. Elle déposa ses pouvoirs dans une séance solennelle tenue à la cathédrale. Depuis le 24 janvier, soit pendant l'espace de dix semaines, elle s'était acquittée, aussi bien que les circonstances le permettaient, de la difficile mission qu'elle avait acceptée. Les premiers mandataires du peuple vaudois ont bien mérité de la patrie.
La Chambre administrative entra aussitôt en fonction. Maurice Glayre fut nommé provisoirement préfet du Léman \ Il nomma les sous-préfets et les agents nationaux prévus par la constitution. On procéda
à l'organisation judiciaire du pays en harmonisant, autant que possible, les anciennes cours avec les nouveaux tribunaux. On rassura les créanciers de l'emprunt Ménard en leur donnant en hypothèque une par- fig. 205. — Bégoz.
tie des biens nationaux.
Le 12 avril, les députés issus des élections constitutionnelles se réunirent à Aarau, au nombre de cent vingt-un, représentant dix cantons. Le Sénat et le Grand conseil se constituèrent et élurent leurs présidents en la personne de Pierre Ochs, de Bàle, et de Bernard-Frédéric Kuhn, de Berne. Le premier acte des nouA^elles autorités fut de proclamer l'indépendance de la Suisse, constituée en République une et indivisible. Le 13 avril eut lieu l'élection des bureaux. Le 14, les Conseils décrétèrent que les couleurs nationales seraient le vert, le rouge et le jaune. Le 14 et le 15, visites à Schauenbourg et à Lecarlier. En même
1 Le citoyen Jain, de Morges. le remplaça à la Chambre administrative.
temps, la nouvelle constitution était communiquée au peuple : des fenêtres de la salle où s'étaient réunis les Conseils, les présidents de ces deux corps en lurent tour à tour des fragments à la foule. La proclamation de la République helvétique se fit au milieu des salves d'artillerie et des cris d'allégresse. L'élection du Directoire eut lieu les 17 et 18 avril. Furent élus : Lucas Legrand, de Bâle, — Victor Oberlin, de Soleure, — Louis Bay, de Berne, — Alph. PfyfFer, de LucerneS — Pierre-Maurice Glayre, de Romainmôtier *. La nomination des ministres intervint ensuite. Ce furent Bégoz, un Vaudois, pour les affaires étrangères ' ; Repond, de Fribourg, pour le militaire ; Meyer de Schauensee, lucernois, pour justice et police; Finsler, de Zurich, pour les finances ; Rengger, de Brugg, pour l'intérieur ; Ph.-A. Stapfer, de Brugg, pour les beaux-arts et l'instruction publique.
Le Sénat et le Grand conseil s'occupèrent copieusement de questions de forme et d'étiquette. On se livra à de longues et puériles discussions sur le costume des magistrats. Il fut décrété que le sceau de la République représenterait Guillaume Tell et son fils. Le mot <( Monsieur » fut aboli du langage officiel et remplacé par celui de « citoyen ». Les Conseils fixèrent les traitements de leurs membres et des magistrats. Le peuple en estima le chiffre beaucoup trop élevé, eu égard aux finances de la République ; on accusa les patriotes d'avoir obéi à des mobiles intéressés.
Il aurait fallu ensuite passer à l'organisation de la Suisse et à la mise en vigueur des institutions nouvelles. Mais l'activité des Conseils fut paralysée par la présence des troupes, des agents français et par l'opposition que rencontra la constitution helvétique dans une partie du pays.
Les cantons primitifs n'avaient que faire, disaient-ils, de la
1 Pfyfier était un ci-devant patricien lucernois. Mais la mesure qui excluait des nouvelles autorités les membres des anciennes oligarchies fut rapportée pour quelques-uns.
' Le Directoire entra en fonction le 21 avril 1798, à cinq heures du soir. Trois membres étaient présents : Bay, Oberlin, PfyfTer. Douze affaires furent liquidées.
« On l'accusait de négliger son ministère et on rappelait le ministre étranger aux affaires. Plusieurs documents et mémoires rédigés par lui et relatifs à nos relations extérieures prouvent, au contraire, une très exacte connaissance de l'histoire diplomatique de la Suisse.
liberté que leur apportaient les Français. Ils avaient toujours eu des institutions démocratiques et n'en voulaient pas changer. Ils rejetèrent la nouvelle constitution. Schauenbourg dut les réduire par la force. A la suite des héroïques journées des 1, 2 et 3 mai 1798, les Waldstœtten durent se soumettre.
L'insurrection était à peine calmée dans les petits cantons que les Haut -Valaisans prenaient les armes, attaquaient Sierre, puis Sion.
Le résident français Mangourit et le gouvernement provisoire se retirèrent à Saint-Maurice ; ils demandèrent aussitôt du secours au préfet du Léman, qui envoya deux bataillons et une batterie d'artillerie. Cette troupe arriva le 8 mai à Saint- Maurice et le 9 à Martigny. Bergier, qui la commandait, avait réussi à négocier une capitulation avec les Haut- Valaisans.
Ceux-ci consentaient à poser les armes et à rentrer dans l'obéissance. Mais le général Lorge, qui arrivait avec des troupes françaises, jugea ces conditions insuffisantes et voulut en imposer de nouvelles. Alors les Haut- Valaisans exaspérés recommencèrent la lutte. Ils se retranchèrent derrière la Morge et firent une résistance désespérée, disputant le terrain pouce par pouce, renouvelant le combat de rocher en rocher. Sion fut enfin reprise parles Français etles Vaudois, pillée, saccagée (17 et 18 mai). Le Haut- Valais fit sa soumission ; il dut payer 150 000 francs pour les frais de la guerre.
Les bataillons vaudois qui participèrent à la campagne du Valais se signalèrent par leur bravoure et méritèrent les éloges
FiG. 206. — Maurice Glayre.
du général en chef. Les officiers comme les soldats firent vaillamment leur devoir.
Quelque temps après, le Nidwald, mécontent de la nouvelle constitution et fanatisé par les prêtres, s'insurgeait à son tour contre le Directoire. Il fut écrasé par Schauenbourg, subit toutes les horreurs de la guerre et dut aussi se soumettre (août-septembre 1798). La constitution helvétique était enfin acceptée par toute la Suisse.
Cependant les Conseils siégeaient toujours à Aarau et s'efforçaient de mettre en vigueur la nouvelle constitution. Leur tâche était ardue. Ils avaient à lutter contre les mécontents, auxquels toute innovation paraissait odieuse ; l'application de chaque décret était une cause de révolte et de troubles ; il fallait recourir aux troupes pour se faire obéir. D'autre paii, la présence des armées françaises était pour nos contrées une source intarissable de maux. Les Français traitaient la Suisse en pays conquis. Les soldats réquisitionnaient, pillaient, rançonnaient, commettaient d'incroyables désordres. Dans un village zuricois, sept personnes furent assassinées. Près de Moudon, six grenadiers tuèrent un paysan, blessèrent un charretier, maltraitèrent un cabaretier et sa femme. Quant aux commissaires, ils commandaient en proconsuls, dictaient leurs ordres au gouvernement helvétique, et cassaient les décisions qui leur déplaisaient.
C'est ainsi queRapinat, ayant eu quelques difficultés avec les autorités helvétiques, exigeait la démission de deux directeurs, Bay et Pfyfler, du ministre des relations extérieures et du secrétaire générai. Il remplaçait, de sa propre autorité, les directeurs démissionnaires, par Ochs et Dolder. La Suisse protesta contre cet acte arbitraire. Rapinat fut désavoué par le Directoire français. Les Conseils helvétiques furent admis à choisir les nouveaux directeurs : ils nommèrent Pierre Ochs et le Vaudois F.-C. de la Harpe (juin 1798).
Une autre difficulté résultait de la composition même des Conseils. Les autorités helvétiques renfermaient surtout des hommes nouveaux; exclus autrefois des fonctions publiques, ils n'avaient jamais gouverné, administré, ils ne connaissaient rien à la pratique des affaires. A côté de personnages distingués,
le Sénat aussi bien que le Grand conseil comptait nombre de gens d'une culture médiocre, chez lesquels la robustesse des convictions ne pouvait remplacer la science , l'instruction , la connaissance des hommes et des choses, tout ce qu'il faut pour présider aux destinées d'une République.
Toutefois, même dans ces déplorables circonstances, les Conseils helvétiques firent de louables efforts pour accomplir leur mandat. Ils essayèrent d'organiser les finances, d'unifier le droit. Ils décrétèrent la suppression de la traite foraine, l'abolition des droits féodaux, la modification de la procédure barbare alors en vigueur, la liberté d'établissement et d'industrie, la tolérance en matière religieuse. Ils comprirent que la mission de l'Etat est d'être surtout un agent de civilisation, de contribuer à la prospérité morale et matérielle de ses ressortissants. Dans ce but, ils élaborèrent des lois sur l'instruction primaire, secondaire et supérieure ^ ; pour éclairer le peuple, on fonda une feuille populaire helvétique ^ il fut question d'un musée national, d'une bibliothèque, d'un jardin botanique, d'un bureau de a culture y> helvétique. Des efforts furent tentés * pour créer des routes, pour aménager les forêts, pour favoriser l'industrie et le commerce.
Mais ces réformes restèrent à l'état de projets ou ne reçurent qu'un semblant d'exécution. Les malheurs du temps, l'influence étrangère, l'occupation du pays par les armées françaises, la pénurie d'argent, l'opposition persistante d'une partie du peuple, les menées démagogiques et les tentatives réactionnaires firent toujours obstacle au fonctionnement régulier des institutions helvétiques. Les principes libéraux étaient inscrits dans la constitution et les lois. En pratique, le Directoire était le premier à les enfreindre ; il recourait aux mesures d'exception, gouvernait despotiquemenl et cherchait à se maintenir par la terreur.
Par un traité conclu le 19 août 1798, la France imposait à la
1 Stapfer devança son époque d'un siècle et plus. Ses projets étaient grandioses, n voulait l'école laïque et centralisée. L'instruction primaire devait être obligatoire et gratuite pour les pauvres; de nombreux établissements secondaires devaient être mis à la disposition des jeunes gens; une université et une école normale fédérale devaient être créées.
* Sous rimpulsion du ministre Rengger.
Suisse son alliance ^ Dans cet acte, elle promettait de protéger la jeune République contre un retour possible de Foligarchie, elle faisait espérer un traité de commerce avantageux, elle restituait quelques canons. Par contre, la Suisse devait son assistance militaire, offensive et défensive; elle abandonnait Genève et Porrentruy ; elle devait accorder à la France « le libre et perpétuel usage de deux routes commerciales et militaires d assurant les communications de ce pays avec l'Allemagne et Tltalie. En fait, la neutralité de la Suisse n'existait plus, et les destinées
de la République helvétique allaient être liées à la politique hasardeuse du gouvernement de Paris.
Organisée conformément aux désirs de sa puissante voisine, liée à elle par un traité d'alliance offensive et défensive, la Suisse fut désormais une de ces Républiques vassales dont la France voulait s'entourer. La Hollande était devenue République batave (1795), le nord de l'Italie, République cisalpine (1797), Gènes, République ligurique ; vinrent ensuite la République helvétique, la romaine, la République parthénopéenne.
D'autre part, Bonaparte avait envahi l'Egypte. La France, après avoir défendu son territoire contre l'invasion étrangère, devenait agressive et conquérante à son tour ; son ambition menaçait l'équilibre européen. Une réaction se produisit en Europe contre l'esprit révolutionnaire : l'Angleterre, l'Autriche et la Russie conclurent alors la seconde coalition (1798).
Le parti réactionnaire suivait avec anxiété la marche de ces événements. Les émigrés suisses s'étaient rassemblés à Ravensburg autour de l'ancien avoyer Steiger. On y voyait le Vaudois Rovéréa, le Bernois Ch'^-Louis de Haller, Pancrace Forster, abbé fugitif de Saint-Gall, le Zuricois Hotze, général au service de l'Autriche. Au moment où la guerre éclatait, ils formèrent le
I Actensammlung, IL p. 884.
FiG. 207. — Soldat de la République helvétique.
projet de rétablir l'ancien régime en Suisse, avec l'appui des armées étrangères.
Aussitôt la guerre déclarée, la Suisse subit les funestes effets du traité d'alliance. Les Français demandèrent la mise sur pied d'un corps auxiliaire de 18 000 soldats. Mais le recrutement se fît mal et les jeunes gens mirent peu d'enthousiasme à s'enrôler. On réunit avec peine 5000 hommes.
Au printemps 1798, les Français furent attaqués à la fois sur le Rhin, en Italie et en Suisse. Ils furent partout repoussés. Les alliés chassèrent les Français des Gri- ^.^
sons, du Tessin, et pénétrèrent sur le sol helvétique. Le général Masséna fut vaincu dans la bataille de Zurich (4 et 5 juin 1799). Mais la coalition ne sut pas profiter de sa victoire. Durant près de trois mois, ses troupes restèrent inactives sur cette partie du théâtre de la guerre. Pendant ce temps, Lecourbe, lieutenant de Masséna, réussissait à se maintenir dans les Alpes centrales. Le Haut- Valais qui, à l'instigation des Autrichiens et des Russes, avait essayé de se soulever une seconde fois, avait été écrasé après une guerre atroce dans laqueîle les belligérants firent preuve, de part et d'autre, d'une férocité peu commune.
Dans le courant de l'été, les Français reprirent l'offensive. Lecourbe réussit à chasser les Autrichiens du massif central des Alpes (août 1799). En Suisse, les coalisés n'avaient pas réussi à s'entendre. L'archiduc Charles s'était retiré sur le Rhin avec le gros de son armée, laissant au général russe Korsakow le soin de tenir tête aux Français. Souwarow, qui venait, à la tête des troupes russes, de remporter en Italie de brillantes victoires, fut chargé de terminer la campagne contre Masséna et de chasser les Français de Suisse, comme il les avait chassés d'Italie ; il se mit donc en route afin de franchir les Alpes et d'opérer sa jonction avec Korsakow. Mais Masséna ne lui en laissa pas le
FiG. 208. - Officier de la République helvétique.
temps; il attaqua les Russes, les vainquit dans la seconde bataille de Zurich (25 et 26 septembre 1798) et refoula les coalisés au-delà du Rhin. Souwarow réussit néanmoins à franchir le Gothard. Mais toutes les issues du côté de la plaine étaient occupées par les Français ; il opéra alors, par le Kinzig, le Pragel, le Panix et les Grisons, la fameuse retraite qui Ta rendu plus célèbre que toutes ses victoires.
La présence de l'une et de Tautre armée avait été également désastreuse pour la Suisse. La troupe française, qui ne recevait pas régulièrement sa solde et ses subsistances, vivait sur le pays qu'elle ruinait totalement. Les populations étaient réduites à la misère, à la famine, au désespoir. Après leur victoire, les Français imposèrent à Zurich un emprunt forcé de 800 000 francs, Bàle dut payer une somme égale, Saint-Gall 400 000 francs. Le gouvernement était lui-même dans une situation déplorable. Les impôts ne rentraient pas, les caisses étaient vides, la dette augmentait chaque jour et Ton n'avait pas même de quoi payer les employés. Les plaintes que le Directoire helvétique adressait à Paris restaient sans résultat. L'occupation française et les maux qui en étaient la conséquence durèrent jusqu'en 1802.
Dès la fin de l'année 1799, les destinées de la France, celles aussi de la Suisse, par conséquent, étaient soumises à la volonté de Bonaparte. A son retour d'Egypte, ce dernier avait, par le coup d'Etat du 18 brumaire, renversé le Directoire (9 novembre 1799) et l'avait remplacé par le Consulat.
Le premier soin de Bonaparte fut de terminer la guerre contre la deuxième coalition. Au mois de mai 1800, il traversait le Grand-Saint-Bernard, battait les Autrichiens à Marengo (14' juin 1800) et les chassait d'Italie. Moreau, de son côté, remportait la victoire de Hohenlinden. L'Autriche et Tempereur signèrent la paix de Lunéville (1801). La rive gauche du Rhin était abandonnée à la France ; les Républiques batave, helvétique, ligurique et cisalpine étaient reconnues: le traité accordait oiaux peuples qui les habitaient la faculté d'adopter telle forme de gouvernement qu ils jugeraient convenable ».
Bonaparte avait ses vues sur la Suisse. Il la sentait divisée, désorganisée, impuissante à sortir de cette situation. Les uni-
taires y luttaient contre les fédéralistes, les révolutionnaires contre les adeptes de Tancien régime. Pour devenir le maître et • Tarbitre de nos destinées, le Premier consul n'avait qu'à laisser le désordre et l'anarchie accomplir leur œuvre. Aussi, depuis le 18 brumaire jusqu'au milieu de l'année 1802, les agents français en Suisse cherchèrent à exciter les partis, à favoriser les troubles, les révolutions, les changements politiques, appuyant les unitaires contre les fédéralistes, les réactionnaires contre les patriotes et vice-versa. La Suisse, pendant cette période, offre le spectacle d'un corps en pleine désagrégation. Un coup d'Etat succède à un autre ; à peine une autorité est-elle en possession du pouvoir que l'opposition s'organise contre elle et la renverse, et chaque fois avec l'appui tacite ou avoué de la France.
Nous avons déjà signalé le premier changement survenu dans la composition du Directoire et l'entrée dans ce corps de Pierre Ochs et de F.-C. de la Harpe K Au commencement de 1799 % Legrand s'était retiré, et avait été remplacé par Bay, puis par Savary de Fribourg. Au mois de mai ', Glayre, sentant les difficultés de la situation, démissionnait en prétextant des motifs de santé. Il fut remplacé par Dolder, dévoué à la France et qui, dans la suite, se prêta de bonne grâce à toutes les intrigues des agents de Bonaparte. Le Directoire lui-même était divisé. Ochs et de la Harpe s'y disputaient la prépondérance \ Le premier finit par succomber; il dut, lui aussi, donner sa démission '; le Vaudois Philippe Secretan prit sa place.
F.-C. de la Harpe fut, dès lors, le personnage le plus influent du Directoire. Imbu des principes révolutionnaires, il cherchait à les faire triompher en Suisse. L'opposition qu'il rencontrait au sein des Conseils et chez ses collègues l'irritait. Il voulut imiter Bonaparte et tenter un coup d'Etat. Mais ses adversaires le prévinrent. De la Harpe fut lui-même précipité du pouvoir. Les Conseils prononcèrent la dissolution du Directoire ; « qui avait, disaient-ils, donné des preuves multipliées et non équivoques de son incapacité à gérer les affaires publiques ».
1 Le 20 septembre 1798, les autorités helvétiques avaient quitté Aarau pour Lucerne. — « 29 janvier. — » 9 mai 1799. — * Depuis la fin de mai 1799, les autorités helvétiques siégeaient à Berne. — * 25 juin 1799.
Ce corps fut remplacé par une Commission executive de sept membres (7 janvier 1800). Ce fut la première Révolution au sein du gouvernement helvétique ; elle devait être le prélude de plusieurs autres.
Bonaparte aurait pu d*un mot sauver le Directoire. Il le laissa au contraire succomber sans regrets. Depuis qu*il était Premier consul, la manière jacobine lui déplaisait en France comme en Suisse. La Commission executive fut composée de modérés et d'anciens aristocrates*.
Les tendances conservatrices de la Commission executive la mirent tout de suite aux prises avec les éléments radicaux des Conseils. Pour en finir, elle fit ce que de la Harpe avait voulu faire en janvier. Plus heureuse que lui, — elle était, cette fois, appuyée par les troupes et le résident français, — elle provoqua Tajournement, c'est-à-dire, en réalité, la dissolution des Conseils. Le pouvoir fut confié à un Conseil législatif* — de quarantetrois, puis de cinquante-un membres — et à un Conseil exécutif de sept membres : deuxième Révolution • (8 août 1800).
On s'occupa de rédiger une nouvelle constitution. Mais l'impulsion venait de Paris. Rengger et GlajTe furent envoyés auprès du Premier consul pour lui soumettre des propositions, en réalité pour recevoir des ordres. Bonaparte imposa à la Suisse le projet dit de la Malmaison ^. Ce projet * s'efforçait de tenir le juste milieu entre un fédéralisme excessif et une centralisation exagérée. La Suisse comprenait dix-sept cantons *. Le pouvoir central était confié à une Diète helvétique ^ de soixante-dix-sept membres, à un Sénat de vingt-cinq membres et à un Petit conseil
» G4ayre, Dolcler, Savary, révolutionnaires de 1798, Gschwend, d'Altstâtten, modéré» Finsler, de Zurich, Frisching, ancien trésorier de l'Etat de Berne, Mûller, ancien ammann de Zoug (remplacé au bout de quinze jours par Dùrler, de Luceme), représentant Tancicn régime.
* Deux seuls Vaudois en firent partie : Muret, de Morges, et Carrard, de Fey.
' Le pouvoir exécutif fut quelque peu modifié. Dùrler, Gschwend, Finsler furent remplacés par Zimmermnnn. Schmid de Bâle, et Rûttimann de Lucerne.
* D'après la résidence du même nom, où Bonaparte reçut les délégués suisses, Rengger et Glayre.
^ Constitution dite du 29 mai 1801. Elle modifie légèrement le projet de Bonaparte.
* Y compris les Grisons et à Tcxclusion du Valais. Les cantons primitifs reprenaient leurs anciennes frontières.
' Les membres vnudois furent : Muret, Secretan, Reverdil, Lafiéchère, Pidou.
de quatre membres présidé par le premier Landammann. On rendait aux cantons quelques-unes de leurs anciennes attributions K
La Diète helvétique se réunit à Berne le 7 septembre. Elle était en majorité composée d'unitaires. Le projet de la Malmaison fut trouvé défectueux. Il fut modifié et sortit absolument méconnaissable des délibérations de la Diète (octobre 1801). La nouvelle constitution était plus unitaire que le projet de Bonaparte. Son existence fut de courte durée. A peine né, le nouveau régime était déjà renversé.
En effet, les fédéralistes, appuyés par la France, opérèrent un nouveau coup d'Etat : troisième Révolution. Dans la nuit du 26 au 27 octobre, treize d'entre eux, anciens membres du Conseil législatif, se réunirent dans une maison particulière, renversèrent le Conseil exécutif, confièrent provisoirement le pouvoir à Dolder, Savary et Rùttimann ; ensuite ils proclamèrent la dissolution de la Diète helvétique, et nommèrent un nouveau Sénat *. La constitution de la Malmaison fut mise provisoirement en vigueur.
Le 21 novembre, le Sénat nommait le Petit conseil. Aloïs Reding, chef du parti fédéraliste, fut élu premier Landammann. La réaction contre l'œuvre de 1798 commença.
Le Sénat issu de la Révolution du 27 octobre siégea jusqu'au printemps 1802. Il élabora une constitution plus fédéraliste que celle de la Malmaison. Reding avait fait le voyage de Paris pour obtenir l'assentiment de Bonaparte. Celui-ci le renvoya avec de belles promesses. Son plan était arrêté d'avance ; les événements allaient lui permettre d'intervenir d'une façon plus directe.
En effet, un nouveau bouleversement se préparait : quatrième Révolution. Le 17 avril, alors que Reding et ses amis étaient rentrés chez eux pour les fêtes de Pâques, les unitaires du Petit conseil prononcèrent l'ajournement du Sénat, et convoquèrent une Assemblée de notables chargée d'élaborer une nouvelle constitution. Reding dut céder à la violence et se retirer. Ici encore, la France avait donné la main aux auteurs du coup d'Etat.
VAssemblée des notables, réunie le 30 avril 1802, rédigea ce
1 Aclensanimlung, VI, n<* 304.
* Le canton du Léman y fut représenté par Saussure et Pellis.
qu'on a appelé la deuxième constitution helvétique^. Elle était encore fortement empreinte de Tesprit centralisateur ; mais elle faisait quelques concessions aux fédéralistes. On la soumit à la sanction populaire. Il y eut 72 453 acceptants et 92 423 rejetants. Mais on considéra les non votants comme ayant tacitement voté oui. On obtint ainsi une majorité factice et Ton considéra que le peuple s*était prononcé affirmativement par 239 625 voix. Le canton du Léman avait fourni 14 288 non et 5711 oui. On ajouta au chiffre des acceptants les 15308 citoyens qui s'étaient abstenus. Le nouveau Sénat se réunit le 3 juillet. Dolder fut élu Landammann. Mais l'autorité du gouvernement fut à peu près nulle. Sur plusieurs points du pays des troubles avaient éclaté, notamment dans le canton du Léman.