‹ Histoire du canton de Vaud dès les originesChapitre 42 sur 68 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

Chute du gouvernement helvétique.

Troubles dans le canton du Léman & partir de Janvier 1800. — Les réactionnaires et les patriotes. — La réaction s'accentue. — Le pays se révolte. — Les Bourla papeg. — Ils marchent sur Lausanne. — Le commissaire Kuhn. — On traite avec les insurgés. — Nouvelles rigueurs. — Nouvelles mesures de clémence.

Bonaparte retire ses troupes de Suisse. — Insurrection contre le gouvernement

helvétique. — Les petits cantons. — Zurich. — Les campagnes bernoises. — Capi-

• tulation de Berne (18 septembre). — Le gouvernement à Lausanne. — Insurrection

dans le canton du Léman et prise d'Orbe. — Combat de Faoug. — Arrivée de Rapp

à Lausanne. — La Consulte. — L'Acte de médiation.

Dans le canton du Léman, Tagitation durait depuis la chute du Directoire et le coup d'Etat du 7 janvier 1800. Deux partis étaient en présence : les réactionnaires et les révolutionnaires. Les premiers formaient des cercles portant le nom d'Amis de Vordre. Les seconds se réunissaient sous le nom d*Amis de la

* Elle porte la date du 25 mai 1802.

liberté. Le Nouvelliste uaudois était l'organe des aristocrates, le Bulletin officiel celui des patriotes.

L'arrivée à Lausanne des directeurs évincés, de la Harpe et Secretan, fut, pour les révolutionnaires, une occasion de manifester leurs sentiments. Le gouvernement en prit ombrage. Plusieurs fonctionnaires du Léman furent destitués et remplacés par des réactionnaires. De la Harpe, accusé de trahison, fut arrêté, transféré à Berne. Arrivé à Payerne, il réussit à s'échapper. Il se rendit à Paris et y vécut retiré des affaires politiques jusqu'en

Après le coup d'Etat du 8 août, la réaction s'a.ccentue. Les droits féodaux avaient été abolis le 10 novembre 1798. Le nouveau gouvernement rapporta cette loi ^ et décréta pour 1800 % la perception totale des cens arriérés. Aussitôt la résistance s'organisa

dans le canton du Léman. Les patriotes rédigèrent une adresse dans laquelle ils blâmaient les actes de l'autorilé centrale, qu'ils refusaient de reconnaître comme constitutionnelle, et protestaient contre les droits féodaux. Le Conseil exécutif ordonna d'arrêter et de poursuivre les auteurs de l'adresse. Le Bulletin helvétique, qui soutenait leurs revendications, fut supprimé. Des troupes furent envoyées dans le pays pour y faire régner l'ordre.

Ces mesures ne firent qu'exaspérer les patriotes. L'agitation grandissait dans les campagnes, et les clubs l'entretenaient

1 15 septembre 1800. — * 6 octobre 1800.

FiG. 209. — Polier, préfet.

dans les villes. Cent signataires de l'adresse vinrent se dénoncer spontanément et déclarèrent professer les principes qu'elle renfermait *. D'autres suivirent leur exemple. L'accusateur public et le tribunal du canton ayant refusé de sévir furent destitués. Plusieurs fonctionnaires subirent le même sort. Plusieurs patriotes furent arrêtés, mais le grand nombre des inculpés rendait la répression impossible.

Le Conseil exécutif et le préfet du Léman, Polier, résolurent alors de faire occuper militairement les communes rebelles, de loger la troupe chez les patriotes que l'on qualifiait d'anarchistes et d'écraser ainsi leur résistance (décembre 1800). Le cercle des patriotes, à Morges, fut fermé. Les autorités furent encore épurées dans le sens conservateur.

La réaction devint plus violente après la paix de Lunéville. Les nouvelles Républiques, disait le traité, s'organiseront comme elles le jugeront convenable. Cette déclaration fit renaître, chez les aristocrates de la Suisse, l'espoir d'un retour à l'ancien état de choses. Berne prétendait reprendre Argovie et Vaud. Des signatures furent récoltées dans le canton du Léman pour demander la réunion à Berne. Mais, sur ce point, les partisans de l'ancien régime contrariaient les vues de Bonaparte. Le préfet du Léman arrêta les pétitions.

Une fois Reding et son parti au pouvoir (septembre 1801), le mouvement réactionnaire s'accentua. La rentrée des taxes et des cens arriérés était opérée par la force, à l'aide de la troupe. Le campagnard, écrasé par les anciennes redevances et les nouveaux impôts, succombait sous le poids des charges multiples. L'arrogance des aristocrates, les mesures prises contre les patriotes portèrent l'exaspération à son comble et poussèrent les mécontents à la révolte ouverte.

Elle éclata dans le Pays de Vaud au commencement de l'année 1802, et les insurgés s'en prirent d'abord aux droits féodaux. Une bande pénétra de nuit dans le château de La Sarra, alors inhabité, enleva le contenu des archives, en brûla une partie et jeta le reste dans la Venoge (19-20 février 1802). Le branle était donné. Les paysans attaquèrent en troupe les chà-

» 1" décembre 1800.

teaux et détruisirent par le feu les livres terriens, tous les actes consacrant les redevances dites féodales , et en général tous les documents du passé. De là le nom de Bourla papey donné aux insurgés.

Le château de Bière fut également attaqué; ses archives furent détruites. Ce fut ensuite le tour de Tlsle, de MoUens, de VuUierens, de Pampigny, de Sévery, de Cotlens. Le mouvement insurrectionnel s'accentuait dans les districts de Cossonay, à la Côte, à Morges, à Oron. Bientôt des bandes armées se dirigèrent sur Lausanne. Une première attaque, concertée pour le l*^»" mai, échoua par suite d'un malentendu. Mais une nouvelle tentative eut lieu quelques jours après. La troupe insurrectionnelle , forte de.

dix-huit cents hommes, et commandée par le patriote Reymond, établit son camp à Rionbosson, près de Morges. Ayant reçu des renforts de la Broyé, le chef des Bourla papey entra dans Morges, se fit donner les titres féodaux qui furent brûlés. Puis Lausanne fut attaquée. Le 8 mai au matin, les paysans au nombre de quinze cents pénétrèrent en ville et réclamèrent qu'on leur livrât les archives. On eut grand'peine à traiter avec eux; ils consentirent enfin à se retirer et ils établirent leur camp sur les plaines de Saint-Sulpice.

A la nouvelle de cette levée en masse, le préfet de Lausanne avait fait battre la générale. Quinze hommes en tout répondirent à l'appel I La cause des paysans était populaire, et ils rencontraient des sympathies dans tout le canton. Pendant que les

FiG. 210. — Reymond.

insurgés étaient cantonnés à Saint -Sulpice, leur camp, surnommé le camp des gamaches, recevait la visite des populations environnantes ; on y accourait de Lausanne, de Morges, on y fraternisait et on y fêtait joyeusement. Le Petit conseil helvétique dut envoyer des troupes, accompagnées d'un commissaire, le sénateur Kuhn, revêtu de pleins pouvoirs ; les généraux français appuyaient aussi le gouvernement. Kuhn réussit à conclure une trêve de trois jours et, tandis que les insurgés campaient à Saint-Sulpice, il se rendait à Berne pour recevoir les instructions de Tautorité.

En même temps les districts de Grandson et d*Orbe prenaient les armes. Les archives dTverdon, de Grandson, du château de Champvent, de Chamblon et de Malhod furent brûlées.

Le Petit conseil aurait voulu réduire les insurgés par la force, mais la révolte avait pris un caractère trop général et il était dangereux d^exaspérer le pays. Kuhn et le commandant français traitèrent avec Reymond. On promit aux paysans l'amnistie complète et la suppression des droits féodaux. Ils se dispersèrent (10 et 11 mai).

A ces mesures pacifiques succédèrent tout à coup des actes de rigueur. Un nouveau commissaire arrivait à Lausanne. Des troupes helvétiques et françaises occupaient les communes rebelles. Un tribunal extraordinaire était institué ; il prononçait la peine de mort contre Reymond et les principaux meneurs, et des peines sévères contre les autres chefs de Tinsurrection.

Puis, soudain, un nouveau revirement se produit. On abandonne les poursuites, une amnistie est décrétée, le tribunal est remercié. Le préfet Polier, hostile au mouvement populaire, est remplacé par Monod, un des patriotes de 1798. C'est qu'une autre insurrection plus terrible avait éclaté et mettait le gouvernement helvétique à deux doigts de sa perte.

Au moment où la constitution dite des notables entrait en vigueur, le Premier consul, jugeant le moment opportun pour mettre à exécution les projets qu'il avait conçus à Tégard de la Suisse, ordonnait à ses troupes d'évacuer le pays. Elles partirent à la fin de juillet et au commencement d'août 1802.

Leur départ fut le signal d'une levée de boucliers contre le

LA HEVOLUTION

gouvernement helvétique. Un comité réationnaire préparait depuis longtemps en secret le retour à Fancien régime. Ses chefs étaient Aloïs Reding et Rodolphe d'Erlach. Dès que le gouvernement helvétique fut livré à lui-même, le comité sortit de Tombre où il s'était renfermé et agit au grand jour.

Les démocraties des Waldstâtten, hostiles au nouvel ordre de choses, abolirent aussitôt la constitution helvétique, rétablirent leurs anciennes institutions et coururent aux armes pour les défendre. Zurich se mit aussi en révolte ouverte. Les campagnes de TArgovie et de rOberland, excitées par d'anciens patriciens bernois, agirent de même. Les troupes de rinsurrection attaquèrent Berne (18 septembre 1802). La ville capitula : le gouvernement consentait à l'abandonner, à condition que ses membres de même que les soldats pourraient se retirer sans être inquiétés.

De Berne, le gouvernement helvétique se réfugia à Lausanne. Il proclama l'abolition des droits féodaux et appela le peuple aux armes. D'autre part, un comité réactionnaire, à la tête duquel se trouvait Rovéréa, conspirait pour détruire l'œuvre de la Révolution dans le canton de Vaud et le replacer sous le joug de Berne. Le major Pillichody, chef militaire de ce comité insurrecteur, réussit à rassembler quelques centaines d'hommes de Sainte-Croix et de Grandson. Cette troupe arbora la cocarde rouge et noire et marcha sur Orbe (30 septembre) où elle réussit à s'établir. Aussitôt l'alarme est donnée dans tout le pays. Cinq

FiG. 211. — Pidou.

mille hommes accourent de toutes parts et la ville d'Orbe est reprise aux insurgés. Pillichody et ses gens réussissent à s'échapper, et le reste des rebelles se disperse.

Mais ce succès partiel ne sauva point le gouvernement. Les quelques troupes qu'il avait à opposer à l'envahissement du canton de Vaud furent écrasées à Faoug et se replièrent en désordre sur Lausanne (3 octobre). Quelques mesures furent prises pour défendre la ville, mais personne n'avait confiance dans leur efficacité. L'autorité helvétique se préparait à passer en Savoie, lorsqu'un brusque revirement se produisit. Le général Rapp, aide de camp du Premier consul, arrivait à Lausanne porteur des ordres de celui-ci.

Bonaparte prononçait la dissolution de toute magistrature révolutionnaire et de tout rassemblement armé. Le Sénat devait se réunir à Berne et les préfets reprendre aussitôt leurs postes. La Suisse devait envoyer à Paris un certain nombre de délégués pour travailler, de concert avec le Premier consul, à la réorganisation du pays.

Douze mille Français, commandés par Ney, appuyaient les ordres du Premier consul et occupaient Berne, Aarau, Soleure, Zurich. Les insurgés posèrent les armes. La Diète insurrectionnelle de Schwytz fut dissoute. Vingt-sept de ses membres furent arrêtés et enfermés à Aarbourg comme otages.

Conformément aux ordres de Bonaparte, les délégués du Sénat ^, des cantons, les citoyens qui depuis trois ans avaient fait partie du gouvernement helvétique furent délégués à Paris. Il s'y réunirent en décembre (1802), au nombre d'une soixantaine. Ce fut la Consulte helvétique. Sous la direction du Premier consul, elle discuta les constitutions cantonales et fédérale et finit par recevoir tout fait, des mains de Bonaparte, VActe de médiation.

La Suisse est divisée en dix-neuf cantons souverains. Le pouvoir central est confié à une D/ê/e, dans laquelle les cantons de plus de cent mille habitants ont deux voix, les autres une voix ; les députés à la Diète votent d'après leurs instructions et n'ont pas droit d'initiative. Il y a, en outre, six cantons direc-

ï Rûttimann, Pidou, Miiller-Friedberg.

GooqI'^

leurs ou Vorort \ dont le gouvernement remplit, à tour de rôle pendant une année, les fonctions de pouvoir exécutif fédéral. Le premier magistrat du canton Vorort devient alors Landammann de la Suisse. L'acte fédéral consacre Tabolition des privilèges, l'affranchissement des sujets, la liberté d'industrie. Il interdit toute alliance séparée entre cantons ou avec rétranger. Il fixe le contingent fédéral à 15 203 hommes et à 490 507 francs en argent. Il proclame l'amnistie pour les délits politiques de la période précédente.

Les constitutions cantonales précèdent, dans l'Acte de médiation, la constitution fédérale. Les Etats démocratiques reprennent leurs anciennes institutions. Les ci-devant cantons aristocratiques reçoivent une organisation mixte, tenant compte de la suprématie des villes autrefois souveraines. Les constitutions des nouveaux cantons offrent un mélange assez compliqué de principes divers ; elles ont en général une tendance conservatrice prononcée.

Le canton de Vaud reçoit, comme limites, le territoire qu'il occupe aujourd'hui. Il est divisé en soixante cercles, comprenant un certain nombre de communes. L'autorité communale est la municipalité. Dans chaque cercle, il y a un juge de paix. L'autorité cantonale est confiée à un Grand conseil de cent quatre-vingts membres et à un Petit conseil, pris dans son sein, et composé de neuf membres. Les tribunaux de première instance, un tribunal d'appel et un tribunal pour le contentieux exercent l'autorité judiciaire.

Pour être électeur, il faut posséder un immeuble de deux cents francs ou une créance de trois cents francs. L'assemblée de commune nomme la municipalité : pour être éligible il faut avoir trente ans au moins, et cinq cents francs en immeubles ou en créances. Les juges de paix sont nommés par le Petit conseil, entre les citoyens ayant une fortune de mille francs.

Quant au Grand conseil, on avait adopté, pour son élection un système mixte, qui rappelle les institutions bizarrement compliquées, de l'ancien régime bernois.

Chaque cercle nomme :

1 Fribourg, Berne, Soleure, Bâlc, Zurich, Lucerne.

1» Un député y domicilié dans le cercle, et âgé d*au moins trente ans. Lausanne, exceptionnellement, en élit trois.

2«> Trois candidats, domiciliés hors du cercle, âgés de plus de vingt-cinq ans et possesseurs de vingt mille francs en immeubles ou en créances.

S*» Deux candidats, domiciliés hors du cercle, âgés de plus de cinquante ans et possédant quatre mille francs.

Le nombre des candidats se monte ainsi à trois cents. On les réduit par le sort à cent dix-huit. Les députés indirects, réunis aux soixante-deux députés directs élus par cercles, forment le Grand conseil. Les députés indirects sont élus à vie s'ils sont nommés, — ceux de la première catégorie par quinze cercles, — ceux de la seconde par trente cercles.

Le canton de Fribourg était désigné comme canton directeur pour 1803, et le citoyen Louis d'AfFry comme premier Landammann de la Confédération reconstituée. Il était revêtu de pouvoirs extraordinaires jusqu'à la réunion de la prochaine Diète. Dans chaque canton, une commission de sept membres était chargée de procéder à la mise en vigueur de l'Acte de médiation. Pour le canton de Vaud, cette commission fut composée des citoyens Monod, Glayre, Bergier, Pidou, Carrard, Demellet, Muret.

Les élections donnèrent la majorité aux patriotes. Pendant les cinq années qui venaient de s'écouler, les principes démocratiques avaient fait des progrès chez les Vaudois, et les liens qui rattachaient les sujets à leurs anciens maîtres s'étaient totalement relâchés. Les villes s'étaient les premières ralliées au nouvel ordre de choses, et les campagnes voyaient, avant tout, dans l'œuvre révolutionnaire, l'abolition des droits féodaux.

Le Grand conseil se réunit le 14 avril 1803. Il se constitua, nomma le Petit conseil, et adopta pour couleurs nationales le vert et le blanc avec la devise a Liberté et Patrie ». La réunion du Grand conseil fut la première manifestation de notre souveraineté nationale. Il n'y a plus sur notre territoire ni sujets de la Savoie ni sujets de Berne. Le canton de Vaud existe désormais ; il est constitué en Etat libre, membre de la Confédération suisse.

Page 1