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HISTOIRE DU CANTON DE VALD

La Révolution avait fait table rase des lois et des ordonnances bernoises. Le régime helvétique n*avait donné au pays que des institutions provisoires et mal appropriées à ses besoins. Le nouveau canton avait donc tout à créer, à organiser : législation, services publics, finances, postes et péages, justice et police, armée. Il se mit courageusement à Tœuvre.

Pas de bon gouvernement sans argent. De l'organisation financière dépendrait, en conséquence, la bonne marche de l'administration. Les ressources du canton comprenaient les revenus de la fortune publique, ceux des droits régaliens et le produit de Timpôt.

La fortune publique se composait, en premier lieu, des anciennes propriétés de TEtat de Berne, confisquées en 1798 et transformées en biens nationaux. Une partie fut vendue et servit au rachat des droits féodaux. Le reste constitua le domaine de TEtat. Il consistait, — à part les cures, les bâtiments de l'administration, les châteaux de Morges et de Chillon, immeubles improductifs, — surtout en forêts. Une sage administration de celles-ci permit d'en tirer des revenus considérables. — La fortune de l'ancienne ville et République de Berne fut partagée entre les cantons de Berne, de Vaud et d'Argovie. Vaud reçut pour son compte 1 800 000 francs en créances sur l'intérieur. Ce fut le noyau du Rentier de VEtat. — Les salines de Bex faisaient aussi partie de la fortune publique ; la comptabilité en fut réorganisée et la gérance en fut confiée à une commission spéciale ^

L'Etat s'était en outre réservé l'exercice des droits régaliens : postes et messageries, commerce du sel, de la poudre à canon, péages, monnaies, chasse et pèche.

A l'époque bernoise, les postes étaient afl^ermées à la famille Fischer. La République helvétique avait eu son organisation postale, mais sur le papier seulement. Le 24 mai 1804, le Grand conseil vaudois décréta la création d'une régie cantonale des postes et messageries *. La famille Fischer essaya de résister ; elle finit par se soumettre, non sans peine. Ce nouveau service

* En 1806, époque de la réorganisation, le produit net des salines fut de 39 807 fr. de Suisse. Voir mémoires de Haller, Wild, Struve, Laharpe (L. P.). Charpentier.

' En 1804. une diligence faisait quatre fois par semaine le service sur les routes de Genève et de Berne . La place de Lausanne à Berne coûtait 16 francs de Suisse.

public fut très bien organisé ; des traités conclus avec les cantons voisins et les pays limitrophes * assurèrent la transmission des correspondances. Les postes vaudoises pouvaient servir de modèle à d'autres administrations similaires. Tout en rendant de signalés services, elles étaient pour TEtat une source importante de revenus *.

Parmi les autres régales, les péages furent aussi réorganisés,

FiG. 214. — Troupes vaudoises en 1803.

et leur perception rendue uniforme pour tout le canton '. Des lois réglèrent Texercice du droit de chasse et de pêche *. Le monopole de la vente du sel rapporta 68 000 francs, année

' Vaud prit à ferme les postes du Valais.

« Bénéfice net, en 1804. 19 103 fr. ; en 1830, 106 123 fr. ; en 1846, 144 397 fr. Une lettre simple coûtait 2, 4 et 6 kreutzers suivant la distance ; une lettre double 4, 6 et 10 kreutzers. Les envois de marchandises payaient 4, 8 et 12 kreulzers par livre s'ils étaient expédiés par les courriers, 2, 4 et 6 kreutzers par livre s'ils étaient expédiés par les messageries. Voir Marc Henrioud, Les postes vaudoises sous le régime cantonal.

3 Lois du 28 juin 1805 et du 5 }uin 1807. Produit annuel moyen 60 000 fr.

* Loi du 4 juin 1805. Produit des permis : 6000 fr. pour la chasse, 2000 pour la pèche.

moyenne. Quant à la monnaie, on vît apparaître les écus de quatre et de deux francs de Suîsse, les pièces de dix et de cinq batz, les batz, les demi-batz, les kreutzers et les rappes ; mais Texercice de ce droit régalien fut plutôt onéreux pour le canton.

Venaient ensuite les impôts directs et indirects. Pour donner à rimpôt foncier une base solide, on établit le cadastre \ c'est-à-dire Tinventaire exact de toutes les propriétés immobilières. Un droit de mutation fut décrété sur la vente des immeubles, ainsi que sur les donations et héritages *. Le timbre *, la taxe sur la vente en détail des boissons dans les cafés *, sur les voitures et les billards *, les permis de séjour, patentes et concessions •, étaient les principaux impôts indirects.

Le produit total de ces diverses impositions ascendait à 600 000 fr. environ, soit, pour une population de 150 000 âmes à 4 fr. par habitant. Ainsi organisées, les finances vaudoises firent face aux dépenses de Tadministration.

Dans le domaine législatif, il s'agissait d'unifier les lois civiles si diverses à l'époque bernoise. Une commission, instituée en 1805, entreprit celte tâche difficile en s'inspirant du code Napoléon. Mais le travail était ardu, et le premier code civil ne fut soumis au Grand conseil qu'en 1819. En 1803 fut promulguée la loi sur les juges de paix. Une commission fut chargée également d'élaborer un code pénal, complété par un code correctionnel et une loi sur le droit d'arrestation.

On songea en même temps à réformer le système pénitentiaire. Le mouvement était général en Europe et quelques philanthropes offrirent leurs services au gouvernement vaudois. Le bagne et l'ancien « schallwerk r> bernois furent remplacés par la prison ®, dont le but devait être la régénération morale des détenus.

* 14 août 1805, établissement d'une commission cadastrale ; 27 juin 1806, établissement d'un commissaire général. Ln valeur totale des fonds de terre inscrits en 1806 était de 107 688 248 fr., et celle des bâtiments ascendait à 17966100 fr. Le produit de l'impôt foncier fut, en moyenne, de 300000 fr.

• 4 *»/o de la vente, 1 à S^Iq sur les donations et tiéritages.

^ Rapport annuel : 40 à 6^000 fr. — * 50 000 fr. — » 8000 fr. — • 20000 fr.

' 38 lois furent décrétées en 1803, 23 en 1804, 18 en 1805. 15 en 1806.

■ L'application <lu système moderne ne peut avoir lieu qu'avec des locaux ad hoc. Une partie de l'hôpital avait été transformée en prison. Mais cette installation était insuffisante. On étudia alors la création d'une maison de force (1806). Le projet allait être discuté par le Grand conseil lorsque survinrent les événements de 1813.

L'Etal, dans les idées modernes, a l'obligation d'être avant tout un agent de progrès. Les autorités vaudoises firent de sérieux efforts pour améliorer la condition matérielle et intellectuelle de leurs administrés. On organisa un conseil de santé et on promulgua un code sanitaire. L'hôpital cantonal fut créé \ de même qu'un hospice pour les aliénés ^ Des dispositions furent prises en faveur des heitmatloses % en faveur des indigents, des enfants abandonnés. On encouragea par des primes l'amélioration des races de bestiaux et de la race chevaline *.

FiG. 215. — Troupes vaudoises en 1803. Artillerie.

L'assurance mutuelle contre l'incendie * remplaça les collectes volontaires ordonnées autrefois après les grands sinistres.

Dans le domaine des voies de communication, il fallait compléter et améliorer le système bernois. La grande artère Berne- Genève ne desservait qu'une partie du pays. Le reste méritait aussi la sollicitude de l'autorité. Dès le début, un personnel spécial avait été chargé de la surveillance. Deux inspecteurs en chef visitaient les routes. Des instructions avaient été données au personnel inférieur. En 1811, une loi, remarquable pour

* Il reçut les biens de l'ancien hospice de Villeneuve, fondé par Aymon de Savoie.

* Au Champ-dc-rAir, à Lausanne. — ^ 1132 furent attribués à Vaud.

* En 1810, le canton possédait 56 880 bêtes ù cornes. 21082 chevaux, 58484 bétes à laine, 55 038 pièces de menu bétail.

^ Loi du 28 mai 1811.

répoque, réglait la classification et la police des routes, et organisait le service des ponts et chaussées.

Dans le domaine ecclésiastique, le gouvernement vaudois se substitua à Tancien gouvernement de Berne comme autorité suprême. Au-dessous de lui, TAcadémie conservant « Thonneur et l'embarras * b de ses anciennes attributions ecclésiastiques, était le conseil supérieur de TEglise. Le clergé continuait à être divisé en quatre classes isolées, avec leurs doyens et leurs jurés *. Les consistoires avaient disparu avec la Révolution. A part cela, les anciennes ordonnances ecclésiastiques furent maintenues ; le pays les trouvait suffisantes et ne désirait pas en changer.

Le gouvernement voua, par contre, toute sa sollicitude à rinstruclion publique *. On développa ce qui avait été fait à l'époque bernoise. L'instruction primaire fut déclarée obligatoire. Il devait y avoir au moins une école par village. Le Conseil académique * avait la surveillance générale de cette branche de l'administration. Son activité fut couronnée de succès. En 1812, sur cent recrues, on en comptait à peine une qui ne sût pas lire et trois qui ne sussent pas écrire.

L'instruction secondaire était représentée par le collège, rattaché, comme sous le régime bernois, à l'Académie. Il comptait six instituteurs *. Morges, Aubonne, Nyon, Vevey, Orbe, Yverdon conservèrent leurs collèges communaux. L'Académie fut développée *. Aux dix chaires existantes, vinrent s'ajouter une seconde, puis une troisième chaire de droit, une chaire de littérature française, une de chimie \ Il devait y avoir également une chaire de médecine et une de chirurgie, qui n'existèrent jamais que sur le papier. L'enseignement des sciences naturelles laissait encore à désirer, a Malgré les lacunes et les défauts,

* Vuilleumier. p. 23.

« Un ministre ne tlevnil pas sortir de la classe qu'il avait choisie. Dans cette classe, il pouvait changer trois fois de paroisse. — u Le salaire flxe était de 400 fr. et de 30 sacs de froment. Le salaire mobile s'accroissait tous les six ans de 200 francs, jusqu'à 1000 francs. » Gaullieur, p. 157.

» On comptait 500 écoles en 1798, à la fin du régime bernois, — 534 sous le régime helvétique, — 522 en 1803. A celle date, 25 000 enfants recevaient l'instruction primaire.

* Institué en 1806. — * Le nombre des élèves passa de 46 à 171 (1815). « Loi du 28 mai 1806.

' On comptait une centaine d'étudiants en 1798, 156 en 1815.

dont cette organisation demeurait entachée, dit M. Vuilleumier S TAcadémie sortit, durant cette période, de la médiocrité où elle s'était vue réduite à la fin du XVIII*"^ siècle. »

A côté des établissements officiels, un institut privé, celui de Pestalozzi, jeta sur notre pays un très vif éclat. Le pédagogue zuricois vint, en 1805, s'établir au château d'Yverdon, et sa réputation universelle attira bientôt autour de lui un grand nombre d'élèves. Yverdon fut pendant quelques années le foyer de la science de l'éducation en Europe.

Ainsi les premiers pas furent heureux. Le peuple vaudois, tout jeune encore mais libre, sut vaincre les difficultés du début et se montrer digne de l'indépendance dont il jouissait. Ses institutions fonctionnaient régulièrement et le pays s'en trouvait bien. Il pouvait, en toute sincérité, célébrer avec une solennité particulière, le 14 avril 1804, l'anniversaire heureux de sa naissance. Dès lors, la cérémonie se renouvela chaque année, et l'enthousiasme du peuple à la fêter témoigna de son profond attachement au nouvel ordre de choses.

Le mandat du Grand conseil expirait en 1808. A l'approche du renouvellement, le parti aristocratique, dont nous avons constaté l'attitude passive et l'opposition occulte, essaya un timide effort électoral, mais sans succès. La majorité resta acquise au gouvernement et aux principes démocratiques. Le deuxième Grand conseil poursuivit et compléta l'œuvre du premier, dans le même esprit et avec la même sagesse. Ses pouvoirs expiraient en 1813, au moment où une nouvelle crise politique se préparait.

Voilà pour le ménage intérieur vaudois. Examinons maintenant quelle fut l'attitude de notre canton dans ses rapports avec

* Op. cit. p. 24.

Ours surmonté de l'aigle.

Moneta no. Bernensis.

Buste de St- Vincent, patron

de Berne.

Sanvtus Vincencius.

FiG. 216. — Dicken bernois du XV- siècle.

les autres Etats de la Suisse et avec l'étranger, notamment avec la France.

En matière fédérale, le canton de Vaud se montra dès Tabord sincèrement suisse et heureux de Tétre, mais aussi jaloux de ses prérogatives d*Etat souverain, très soucieux de sauvegarder son autonomie et sa jeune liberté. Sa ligne de conduite, durant tout le XIX'"*^ siècle, n'a guère varié. Il est bon Confédéré et profondément patriote, mais attaché non moins fermement aux principes d'un fédéralisme éclairé.

La première Diète se réunit à F'ribourg, au commencement de juillet 1803, sous la présidence de Louis d'Affry, premier Landammann de la Suisse ^ Le principal objet à Tordre du jour était

l'alliance que le Premier consul imposait à la Confédération.

Les cantons conclurent avec la République française un a traité de paix perpétuelle, d'amitié et d'alliance défensive * ». Par cet acte, la France garantissait l'indépendance de la Suisse et sa neutralité, et promettait son assistance en cas de péril. La Suisse, en revanche, consentait à une capitulation militaire, qui fut signée le même jour (27 septembre 1803) ' : la Suisse fournissait à la France 16 000 hommes, soit quatre régiments de 4000 hommes chacun, a enrôlés librement et volontairement ». Le gouvernement français pouvait exiger que ces quatre régiments fussent au complet, ce qui était gros de conséquences pour l'avenir.

Les mandataires vaudois, comme ceux des nouveaux cantons en général, furent accueillis assez froidement par les députés des vieilles oligarchies. Berne surtout montrait de l'humeur. Dans cet Etat, les partisans de l'ancien régime avaient repris leur

* Le premier député vaudois fut Louis Socretan, plus tard Landammann du canton. Il était accompagné par Louis Bourgeois et François Clavel.

« Ahschiedc, 1803-1813. p. 587 et suiv. — ' Ibid. p. 600.

Aigle impérial. Ecusson bernois.

Bercht dux zering fiindato. Moneta bernensis 1539.

FiG. 217. — Diclien l^ernois <iu XVI- siècle.

GoQt

ascendant et leur autorité. Ils ne pouvaient pardonner aux ci-devant sujets leur indépendance et leur autonomie. Ils leur faisaient sentir, en toute occasion, leur mauvais vouloir.

Les difficultés avec Berne commencèrent aussitôt. Elles ont duré pendant toute cette période, provoquées par des causes ou des prétextes divers, souvent futiles. Il n'est pas indispensable de rapporter tous les faits ; les conflits dégénéraient souvent en une guerre à coups d'épingle. Considérés à un siècle de distance, ils perdent beaucoup de leur gravité. Ils méritent d'être relatés seulement lorsqu'ils soulèvent des questions de principe.

Ce fut le cas dans la première Diète. Il s'agissait des droits

Monnaie vaudoise, 1812.

féodaux, affaire épineuse entre toutes, et dont la solution définitive n'intervint que plus tard. Quelques citoyens bernois, propriétaires dans le canton de Vaud, eurent, à ce sujet, des difficultés avec le gouvernement. Ils portèrent leurs réclamations devant la Diète, où la députation de Berne prit avec énergie leur cause en main.

La solution de cette première difficulté et la conduite du canton de Vaud avaient une grande importance pour l'avenir. Les nouveaux cantons n'étaient pas en grande faveur auprès des anciens. Leurs maîtres d'autrefois l'eussent volontiers pris de haut avec eux. La situation était délicate. Vaud devait, à la première alerte, prendre une attitude résolue. En effet, sa députation soutint l'incompétence de la Diète : les différends entre les propriétaires et l'Etat de Vaud étaient une affaire cantonale, et le pouvoir central n'avait pas à intervenir dans le ménage intérieur des Vaudois. Le débat prenait, on le voit, une portée toute

générale ; il s'agissait de fixer, dès Tabord, retendue des compétences fédérales à Tégard des membres de la Confédération. Le canton de Vaud maintenait énergiquement ses prérogatives d'Etat souverain. La Diète prit une décision intermédiaire : tout en renvoyant les réclamants devant le gouvernement vaudois, elle admettait le principe d'une indemnité en faveur des anciens propriétaires de lods ou droits de mutation. Le député vaudois fit alors insérer sa protestation dans les recès fédéraux et réserva formellement la souveraineté cantonale.

Conformément à ce principe, le Grand conseil vaudois régla lui-même la question des droits féodaux, par la loi du 31 mai 1804. Deux propriétaires de la Côte, MM. de Mestral de Saint- Saphorin et Rigot de Begnins, saisirent ce prétexte pour agiter le pays ; Berne les encourageait par dessous main. Leurs protestations étaient rédigées en termes que le gouvernement jugea séditieux. Les protestataires déclaraient, en effet, ne se soumettre qu'à la force, et menaçaient de recourir à la Diète. Les auteurs de la protestation furent arrêtés, conduits à Lausanne sous escorte, mis en jugement, condamnés à un mois de détention dans leurs domaines et aux frais. Ils voulurent en appeler encore à l'opinion. Le parti réactionnaire essaya d'exploiter la chose, de s'en servir pour agiter le pays et pêcher en eau trouble. Ce fut inutile. La ténacité du gouvernement triompha. La Diète, tout en maintenant en principe sa manière de voir, reconnut que le canton était seul compétent en l'espèce *. L'attitude énergique de nos Conseils affermit à l'intérieur l'autorité du gouvernement et prouva aux autres Etats confédérés que le canton n'entendait point être mis sous tutelle.

Dès lors, Vaud défendit en toute occasion les idées fédéralistes. Les hommes d'Etat suisses, instruits par les événements de 1798, trouvaient insuffisantes les mesures militaires prévues dans l'Acte de médiation. Ils désiraient une organisation plus solide et plus centralisée, et surtout la création d'un état-major fédéral. Ces projets déplurent aux Vaudois. Les instructions données à notre députation en Diète (1804) lui enjoignaient de s'opposer à toute mesure de ce genre. Elle émit, en effet, un

• Absehiede, 141.

vote négatif. La majorité s'étant néanmoins prononcée pour les réformes militaires, Vaud protesta ; il déclara même que cette décision, contraire à Tacte fédéral, n'était pas obligatoire pour les Etats qui s'y étaient opposés.

Ce n'est pas à dire que Vaud négligeât pour cela son armée. Bien au contraire ; il avait, dans ce domaine aussi, créé et organisé. Ses milices étaient armées, équipées, exercées. Elles faisaient bonne figure à côté de celles des autres cantons. Lorsqu'elles furent appelées à la frontière, en 1805, elles se montrèrent animées d'un véritable enthousiasme patriotique, elles méritèrent les éloges des Confédérés, a On remarqua surtout, dit Monnard, l'esprit et la tenue militaire des Vaudois, leur vivacité sous les armes et leur zèle patriotique. » Bien loin de se soustraire à ses devoirs, le canton décréta que le corps d'élite tout entier serait constamment prêt à marcher pour la défense de la patrie. Ce corps comprenait 8000 hommes, alors que le contingent obligatoire était de 1482 seulement.

Dans la suite, le canton de Vaud montra bien que son opposition aux réformes militaires n'était pas systématique, mais qu'il entendait avant tout sauvegarder sa souveraineté. En 1808, sa députation était autorisée à accepter les mesures prises en vue d'obtenir une certaine uniformité dans l'armée fédérale, mais seulement par voie de concordat, et en tant que ces mesures ne lésaient pas l'autonomie cantonale.

C'est également dans un esprit de strict fédéralisme que notre gouvernement donnait à son député l'ordre de voter contre l'envoi d'agents diplomatiques suisses à l'étranger, d'exiger le rappel de ceux qui pourraient y être en mission.

11 pense de même quant aux postes : elles doivent être uniquement cantonales, ainsi que les péages. En matière de couvents et d'affaires religieuses, chaque Etat confédéré est maître chez lui. Le député s'opposera à ce que la Diète s'occupe des questions qui rentrent dans les compétences cantonales ; si une entente doit intervenir sur l'un ou l'autre point, c'est encore par voie de concordat. Chaque canton reste pareillement maître d'accorder à qui bon lui semble le droit de cité chez lui et de conférer, par là même, l'indigénat helvétique.

Par contre, dès que sa souveraineté n'est plus en jeu, Vaud se montre disposé à favoriser toute mesure progressiste. Son mandataire se prononcera pour Tunification des poids et mesures. Le canton secondera, dans la limite de ses ressources, les entreprises d'utilité générale, comme le défrichement de marais, la régularisation des lacs de Wallenstadt et de Lungern. Il s'intéressera aux efforts de Pestalozzi, mais sans prendre d'engagements pécuniaires.

Les mêmes instructions prouvent l'esprit libéral de nos magistrats. Dans leur pensée, la Suisse doit adopter envers les juifs français et indigènes les mesures les plus larges. A l'égard des anabaptistes, et autres sectaires, il faut pratiquer les principes de la tolérance. D'une manière générale, le député votera pour la liberté religieuse et la liberté de culte.

Quant aux rapports avec l'étranger, Vaud se montra complaisaniment soumis aux désirs de la France. En pouvait-il être autrement? L'émancipation vaudoise s'était accomplie, en 1798, sous l'égide de la grande République. L'Acte de médiation, auquel notre pays devait tout, était l'œuvre de Bonaparte. La sécurité dont il avait besoin pour s'organiser, il en était redevable au Premier consul. On l'accusait bien à tort de servilité. Sa conduite était dictée par la reconnaissance d'abord, ensuite par un souci bien entendu de ses vrais intérêts : Napoléon seul pouvait préserver notre jeune démocratie contre un retour offensif de l'aristocratie vaudoise ou de l'oligarchie bernoise.

Ajoutons que la Suisse, dans son ensemble, dut presque toujours observer une attitude analogue. Elle n'avait pas le choix, elle obéissait à la volonté de Napoléon. Vaud s'exécutait avec meilleure grâce et plus d'empressement ; toutefois, il n'abdiqua jamais sa dignité.

L'histoire de notre politique extérieure, sous l'Acte de médiation, est surtout dominée par nos rapports avec la France. Durant les grandes guerres de l'Empire, la Suisse fut essentiellement préoccupée de sauvegarder sa neutralité, de satisfaire aux exigences des capitulations, d'observ^er le blocus continental. Dans les difficultés qui surgirent, le canton de Vaud se montra

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le plus dévoué de tous à Tempereur, le plus empressé à entrer dans ses vues, le mieux disposé à se soumettre à ses ordres.

La guerre avait recommencé en 1805, entre la France et une nouvelle coalition européenne ^ La Suisse mit aussitôt une armée sur pied *. Elle obtint de TAutriche une déclaration formelle de respecter la neutralité helvétique. Napoléon, sollicité dans le même sens, répondit qu'il s'en tiendrait à TActe de médiation. Il aurait désiré que d'Affry fût nommé général en chef; la Diète choisit de Wattenwyl ; cette résistance déplut à l'empereur % qui témoigna son mécontentement. La Suisse, cependant, témoignait assez de déférence pour lui. Nos troupes bordaient seulement la frontière autrichienne, la frontière française resta constamment dégarnie. ~ La rapidité des opérations militaires écarta bientôt tout danger de la Suisse. La victoire d'Austerlitz et la paix de Presbourg mirent promptenient fin bre 1805).

Les hostilités reprirent en 1806, contre la Prusse et la Russie cette fois. Le théâtre de la guerre était éloigné de la Suisse, et notre neutralité n'avait rien à craindre. Mais le contre-coup de ces événements se fit sentir à Neuchàtel. Ce pays fut envahi par les Français, et le maréchal Berthier fut créé prince de Neuchàtel.

1 Angleterre, Russie, Autriche, Suéde.

* 5200 hommes sur pied et autant de piquet.

=* Vaud montra plus de souplesse. Napoléon désirait voir le colonel Muret entrer dans l'état-major fédéral ; le Petit conseil demanda comme une grâce à l'ambassadeur de faire porter son choix sur Sterky, de Morges.

FiG. 219. — Le Docteur Verdeil.

la guerre (décem-

Un trop puissant voisinage, que la Confédération avait évité sous Louis XIV, s'imposait à elle maintenant (1806).

Le blocus continental fut, pour la Suisse, une autre cause de difficultés. Afin de ruiner matériellement l'Angleterre, Napoléon interdit à ses alliés tout commerce avec elle. La Suisse dut entrer de force dans ce système. Elle en subit les cruelles conséquences. Les denrées coloniales atteignirent un prix exorbitant. Le commerce fut paralysé. Les cantons de la Suisse orientale souffrirent gravement dans leur industrie ; plus de vingt mille familles furent privées de leur gagne-pain. Mais le blocus et les droits prohibitifs qui en étaient la conséquence provoquèrent une gigantesque contrebande ; Napoléon s'en plaignit et exigea des mesures de plus en plus rigoureuses.

Le canton de Vaud, par sa situation limitrophe, était placé dans une cruelle alternative. S'il n'exerçait pas une active surveillance, la France l'accusait de favoriser la fraude. Si, d'autre part, il prenait des mesures sévères, il entravait le commerce ou lésait ses confédérés ; il provoquait alors des réclamations. Un arrêté du Petit conseil, relatif au transport des cotons manufacturés, suscita des plaintes violentes. Zurich songea à porter la question en Diète (1808). Des difficultés analogues surgirent entre Vaud et Berne, entre Vaud et Argovie, à propos des taxes prélevées sur les denrées coloniales. Vaud maintint ses mesures ; il pâtissait lui-même des entraves que le despotisme mettait au commerce. Il obéissait néanmoins et se soumettait à tout.

Napoléon avait besoin de la vallée des Dappes, sur le versant du Jura, pour y faire passer une route stratégique allant des Rousses à Gex et reliant Genève à Besançon. Le canton de Vaud aurait volontiers cédé ce territoire à la France moyennant quelques compensations. Il avait été question autrefois de lui donner en dédommagement le territoire de Céligny. En 1808, Napoléon n'avait plus de ménagements à garder. Il s'empara sans autre de la vallée des Dappes ^ ; la Diète enregistra simplement le fait accompli, en émettant toutefois le vœu, — très platonique, — que la France voulût bien accorder au canton lésé quelques dédommagements. De plus en plus l'empereur traitait la Suisse en pays sujet.

* Le canton de Vaud perdait ainsi 5653 poses de son territoire.

Dans la guerre contre TAutriche, en 1809, la frontière bàloise fut violée avec la plus grande désinvolture. Un régiment français traversa le pont du Rhin (11 mars). Une Diète extraordinaire fut convoquée pour s'occuper de cette affaire et de la situation faite à la Suisse. Les délégués vaudois reçurent Tordre d'empêcher toute démarche qui pût irriter la France. A cette occasion, le Landammann d'Aflry écrivit à l'empereur : « J'aime à croire que le passage de quelques régiments français à Baie sera envisagé comme une affaire particulière entre Votre Majesté et la Suisse, affaire dont nous ne devons rendre compte ni l'un ni l'autre à aucune puissance. Mais daignez comprendre, Sire, combien de pareils faits sont fâcheux. » Ce ton déplut en Suisse, et particulièrement dans le canton de Vaud. Mais l'affaire en resta là. Napoléon voulut bien approuver les mesures prises dans le but de sauvegarder la neutralité helvétique. Du reste, la rapide campagne de 1809 mit fin à la guerre. Ici encore, la Confédération avait garni sa frontière du côté de l'Autriche et non du côté de la France.

Le despotisme de l'empereur ne connut dès lors plus de bornes. En 1810, il incorpora le Valais à la France et, sous prétexte d'empêcher la contrebande, fit occuper le Tessin et le val Misocco. A chaque instant de nouvelles annexions avaient lieu; les Etats voisins étaient réunis successivement au territoire de l'Empire. La Suisse pouvait craindre le même sort. (( Un beau jour, à minuit, avait dit l'empereur, je signerai la réunion de votre pays à la France. j>

L'exécution des obligations militaires contractées envers la France était une autre cause d'inquiétude. Le recrutement se faisait mal. Les guerres incessantes décimaient nos régiments; la Suisse ne pouvait combler les vides à mesure. En 1809, il manquait 4437 hommes.

Les cantons durent promettre des primes d'enrôlement. On recrutait de force les vagabonds, les mauvais sujets et même des repris de justice. La Suisse s'épuisait et n'était plus en mesure de faire face aux demandes réitérées de Napoléon. Celui-ci finit par le comprendre. Une nouvelle capitulation réduisit à 12 000 l'effectif des régiments capitules (1812).

Dans cette affaire, comme partout ailleurs, Vaud avait montré beaucoup de zèle. Il prouva qu*il fournissait aux régiments capitules plus que sa part de soldats.

Cela n'empêchait pas ses ennemis de chercher à le desservir auprès de Tempereur. Les aristocrates recommençaient leurs menées. Des conflits éclataient avec Berne au sujet des mariages entre ressortissants des deux Etats. A propos du commerce des vins, on ressuscita la question des droits féodaux. Des Vaudois mécontents se plaignaient à Paris des actes de leur gouvernement. L'oligarchie, après avoir maudit Napoléon, chercha à s'appuyer sur lui pour arriver à ses fins. On intrigua auprès de la France contre le canton de Vaud. Pour dissiper les préventions, celui-ci envoya à Paris Jules Muret et Henri Monod. Ils y recueillirent des promesses rassurantes. Mais l'orage menaça bientôt d'un autre côté. Les revers et la chute de Napoléon amenèrent en Suisse un nouveau bouleversement politique.

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