CHAPITRE XL
Le régime libérai.
Progrés matériel et intellectuel. — L'instruction publique. — La liberté religieuse. — La loi ecclésiastique de 1839. — Législation. — Travaux publics.
La politique extérieure, les réfugiés. — Expédition en Savoie. — Mazzini et la Jeune Europe. — Il rencontre des sympathies dans le canton de Vaud. — AiTaire Conseil. — Aflaire Louis-Napoléon. — La Suisse menacée. — Patriotisme des Vaudois.
Sous le régime de 1831, le canton de Vaud continua à prospérer intellectuellement et matériellement. Le réveil libéral avait, un peu partout, dirigé Tattention des législateurs sur l'éducation publique à tous les degrés. Chez nous, Teffort fut considérable, et les progrès réjouissants, grâce à Tintervention d*hommes remarquables, tels que Gauthey, Monnard et Gindroz. En 1838, TAcadémie fut transformée et réorganisée. Elle avait été jusqu'ici une école de théologie en même temps que la haute autorité ecclésiastique. On la débarrassa de ses attributions
épiscopales et on en fit un véritable établissement d^études supérieures. Il y eut désormais trois facultés : théologie, droit, lettres et sciences. Le nombre des professeurs fut porté à dix-sept, plus les professeurs extraordinaires et les privatim docentes, a Sous Tempire de cette loi, dit M. Vuilleumier, l'instruction supérieure prit un joyeux et noble essor ^ d
Le collège, dont la division supérieure prenait le nom de gymnase, fut séparé de l'Académie et devint un établissement d'instruction secondaire classique. Pour favoriser l'enseignement secondaire non classique, le gouvernement encouragea par des subventions la fondation d'écoles moyennes *. Celle de Lausanne, créée en 1837, devint le noyau de la future école industrielle cantonale. L'école normale date aussi de cette époque ; elle s'ouvrit en 1833 ; son premier directeur fut Gauthey, un homme de dévouement et un éducateur distingué.
L'agitation en faveur de la liberté religieuse avait été pour beaucoup dans la Révolution de 1830. Les esprits libéraux espéraient en voir le principe inscrit dans la constitution de 1831. Ils furent déçus. La nouvelle constitution parlait de la liberté individuelle, de la liberté de la presse, mais ignorait la liberté de culte. Les législateurs craignaient le prosélytisme, et, d'autre part, ils jugeaient le peuple assez éclairé pour ne pas renouveler les scènes de persécutions qui avaient accueilli les premières assemblées dissidentes. L'autorité était dans l'erreur. A la suite des manifestations hautement regrettables qui suivirent la fête des vignerons à Vevey, la loi du 20 mai 1824 fut rapportée, a comme n'étant plus conforme aux principes de liberté qui régissent actuellement le canton de Vaud * ».
En 1839, le Grand Conseil abolit la confession de foi helvétique et promulgua la loi ecclésiastique du 14 décembre. Elle divisait le canton en quatre arrondissements ecclésiastiques ou classes et en paroisses. Cette loi maintenait la subordination de l'Eglise à l'Etat et faisait des pasteurs de simples fonctionnaires. Elle provoqua une certaine opposition de la part du corps pastoral et fut une des causes indirectes de la crise religieuse qui devait éclater plus tard.
» L. c. p. 25. — « Loi du 24 décembre 1834. - ^ 22 janvier 1834.
La constitution proclamait la liberté de la presse. Une loi fut élaborée pour régulariser cette liberté et pour en réprimer les abus ^ Cette loi nous régit encore aujourd'hui.
Les lois sur les préfets', sur l'organisation du ministère public', sur l'organisation du notariat* datent aussi de cette période. Elles n'ont subi dès lors que des modifications secon-
FiG. 226. — Chasseur à cheval. 1837.
daires. Le code pénal fut promulgué le 18 février 1843. Les libéraux avancés en critiquèrent aussitôt l'esprit, le trouvant trop draconien et imbu de principes réactionnaires; il est cependant encore en vigueur aujourd'hui, à part quelques changements et modifications.
Dans le domaine des travaux publics, l'impulsion donnée à l'origine se maintenait. Plusieurs routes furent améliorées ; de nouveaux tronçons construits. Les abords de Lausanne furent transformés, les quartiers reliés entre eux par une route d'en-
• 26 décembre 1832. — « 9 janvier 1832. — =» 12 janvier 1837. — * 29 décembre 1836.
ceinte. La superbe construction qu'est le Grand pont, à Lausanne, compléta ces travaux. Confiée à Tingénieur Pichard, elle commença en 1839 et fut ternjinée en 1844 ^ On s'occupa de corriger le cours du Rhône, dont les redoutables inondations étaient, pour la contrée, une menace perpétuelle ; une convention, conclue avec le Valais *, permit de commencer tôt après les travaux. La correction de la Baye de Clarens fut encoura-r gée. L'abaissement des eaux du Jura, question difficile et compliquée, faisait à cette époque, comme déjà auparavant, l'objet de longues études et de conférences avec les Etats voisins.
Ailleurs on eut le courage de rompre avec la routine. L'ancien droit de parcours causait un grave préjudice aux campagnes et entravait le développement rationnel de l'agriculture. Il fut aboli, à la grande satisfaction des amis du progrès. Depuis plus d'un demi-siècle, les hommes éclairés réclamaient cette réforme.
En ce qui concerne son ménage intérieur, notre canton suivait ainsi paisiblement le cours de ses destinées. Mais l'Europe et la Sifisse traversaient une période de lutte, d'agitation et de violence. Vaud en subit les contre-coups et finalement, après une période de calme, il eut aussi sa crise.
Après avoir donné les plus belles espérances, le mouvement libéral de 1830 avait échoué dans la plupart des Etats européens. Les patriotes qui en avaient été les chefs furent proscrits. Un grand nombre se réfugièrent en Suisse. Les difficultés à leur sujet commencèrent aussitôt, et le canton de Vaud en eut sa part.
Il fut indirectement mêlé à l'expédition des réfugiés polonais en Savoie. En 1833, la France, lasse de leur donner l'hospitalité, refoulait sur la Suisse trois cent quatre-vingts réfugiés polonais. Le canton de Berne les reçut, un peu malgré lui. Le révolutionnaire italien Mazzini voulut se servir de cette petite troupe pour pénétrer en Savoie, soulever ce pays et renverser le gouvernement sarde. L'Etat de Berne ne fit rien pour empêcher cette tentative. Vaud n'opposa à leur passage qu'une molle et insuffisante résistance. La population vaudoise leur était sympa-
1 Par l'ingénieur Fraisse, Pichard étant mort sur ces entrefaites. « Décret du 24 mai 1837.
Ihique. A Payerne et à Moudon elle empêcha la police de les arrêter. La troupe qui devait s'opposer à leur embarquement se montra hésitante. A Rolle et à Nyon la foule cria : « Vivent nos frères polonais » (janvier 1834).
Cette équipée échoua misérablement. Le canton de Vaud en
ses finances d'asur pied des mi-
pàtit à un double point de vue. Dans bord: les frais occasionnés par la mise lices se montèrent à vingt-six mille francs. Dans sa réputation ensuite :
les radicaux vaudois furent accusés d'avoir pactisé avec les révolutionnaires. La Suisse fut l'objet de vives et légitimes réclamations de la part des puissances étrangères.
Loin de cesser les menées qui attiraient à la Suisse les reproches de l'Europe, Mazzini, avec la tolérance du gouA^ernement bernois , organisait une société révolutionnaire, la Jeune Europe^
avec des sections pour les divers pays : la Jeune Allemagne, la Jeune Pologne, la Jeune France, la Jeune Italie, plus tard la Jeune Suisse. La nouvelle société fonda des sections sur terre vaudoise, elle recruta des adeptes à Lausanne et dans les principaux centres du canton. L'école politique radicale, Druey, Eytel, Meyslre, Delarageaz, sans toutefois se laisser embrigader, voyait en eux les champions des idées avancées et fraternisait avec. Mazzini avait à Lausanne d'excellentes relations et des amitiés dévouées.
Tout en désapprouvant la violence, l'Association nationale
FiG. 227. — La porte Saint-Moire.
suisse, fondée en 1835 pour obtenir la revision du pacte fédéral, témoignait sa sympathie pour la cause de Témancipation allemande et italienne. Druey en fut le premier président ; il était, à ce moment, un des hommes politiques les plus en vue du canton de Vaud et de la Suisse, et Tespoir du parti avancé. Il prononça au tir fédéral de Lausanne, en juillet 1836, des discours qui firent sensation. Un passage de ces harangues éveilla les susceptibilités du gouvernement neuchàtelois et provoqua un échange de notes entre les deux Etats. Druey fut pris à partie au sein du Grand Conseil ; on Taccusa d'avoir, en tant que membre du Conseil d'Etat, dépassé la mesure permise.
L'hostilité contre la Suisse grandissait en Europe. La France, d'abord sympathique à la Confédération, passait dans le camp opposé. En 1836, elle exigea, sur un ton impérieux, l'expulsion des réfugiés, menaçant même la Suisse d'un blocus hermétique. La Diète, sans obtempérer absolument aux sommations françaises, prit un arrêté contre les étrangers qui abusaient du droit d'asile ; l'opinion publique, dans le canton de Vaud, se prononça avec énergie contre ce conclusum. Le Grand Conseil le repoussa. La Suisse fit au gouvernement français une réponse digne et ferme.
Un nouvel * incident vint envenimer les rapports avec la France. Conseil, — soi-disant réfugié, mais en réalité espion et agent provocateur patronné par l'ambassade de France, — fut arrêté par la police bernoise. La Diète résolut de demander des explications à la France. Mais celle-ci, renversant les rôles, se prétendit outragée, exigea une réparation morale, annonçant que les relations diplomatiques et commerciales avec la Suisse allaient être suspendues. La Diète finit par déclarer qu'elle n'avait pas eu l'intention d'off'enser le gouvernement français, et l'affaire fut ainsi liquidée (juillet-novembre 1836). Cette fois encore, le canton de Vaud se montra bon patriote et soucieux de la dignité helvétique. L'opinion publique s'y pronojiça sans hésitation contre les prétentions françaises.
Le conflit au sujet de Louis-Napoléon fut beaucoup plus grave. A la suite de la tentative de Strasbourg, le gouvernement français demanda l'expulsion de ce dangereux prétendant. Le
prince résidait alors au château d*Arenenberg; il était citoyen thurgovien et avait fait du service dans les milices fédérales. Le gouvernement thurgovien refusa de Texpulser. La Diète était indécise. Alors Rigaud, de Genève, et le député vaudois, Monnard, intervinrent avec force. Dans un discours qui fit sur l'assemblée une profonde impression, Monnard demanda que Ton repoussât la demande de la France a en termes convenables et mesurés, mais sur-le-champ, sans hésitation ». Monnard avait parlé selon le cœur de ses compatriotes et mandants. Lorsqu'ils revinrent de la Diète, les députés vaudois furent acclamés à Lausanne. Une fois de plus, Topinion publique se prononçait pour une résistance vigoureuse à toute prétention offensante de la part de la nation française.
Trop avancé pour battre en retraite, le gouvernement de Louis-Philippe recourut à Fintimidalion. Il fit des préparatifs militaires (septembre 1838). Le général Aymar, dans une proclamation fameuse, datée de Lyon, annonçait qu'il allait sévir contre a les turbulents voisins ». Ce langage indigna les Suisses. Les cantons occidentaux ressentirent plus vivement l'outrage ; ils mobilisèrent leurs troupes avec une promptitude remarquable.
Genève et Vaud eurent alors un superbe élan d'enthousiasme patriotique. Vaud mobilisa 3500 hommes d'élite, sous les ordres du colonel Guigner de Prangins, mit de piquet 12 500 hommes et arma le landsturm et les volontaires. On put alors constater l'excellente organisation de la milice vaudoise. Quant à son patriotisme, il fut au-dessus de tout éloge. Les citoyens quittèrent immédiatement leurs affaires, leurs intérêts, leurs occupations pour accourir sous les drapeaux; un grand nombre arrivaient de loin, ne sachant même pas s'ils retrouveraient, après la guerre, le gagne-pain qu'ils avaient abandonné ; plusieurs Vaudois établis à l'étranger firent de longs voyages pour rejoindre leurs bataillons; de vieux sous-officiers hors de service demandèrent à être incorporés comme simples soldats.
Louis-Napoléon ayant quitté la Suisse, la cause du conflit était écartée. La Diète répondit aux prétentions françaises par une note énergique. Tout rentra dans l'ordre. Nos confédérés
de la Suisse allemande témoignèrent leur solidarité helvétique et, en même temps, leur admiration pour le patriotisme des Vaudois et des Genevois. Monnard et Rigaud, dont le noble langage avait ému la Diète, les troupes vaudoises et genevoises, qui avaient donné un si bel exemple de courage et de dévouement, furent Tobjet de manifestations sympathiques. En juin 1839, une députation d'officiers zuricois apporta les médailles et les drapeaux d'honneur offerts à cette occasion ; elle fut accueillie à Lausanne et à Genève par des démonstrations enthousiastes.