‹ Histoire du canton de Vaud dès les originesChapitre 49 sur 68 · CHAPITRE XLI La Révolution de · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLI La Révolution de

Lutte entre le libéralisme et la réacUon. — I^s couvents d*Argovie et les jésuites. — Les corps-francs ; le Sonderbund. — Obligation pour Vaud de prendre parti. — Timidité du gouvernement. — Autres reproches. — 32 000 signatures demandent l'expulsion des jésuites. — Vote négatif du Grand Conseil (13 février 1845). — La Révolution éclate (14 février). — Démission du Conseil d'Etat. — Assemblée populaire.. Gouvernement provisoire. — Les élections. — La constitution du 10 août 1845. — Crise religieuse. — Démission des pasteurs. — Fondation de l'Eglise libre.

La guerre à mort que se livraient en Europe la réaction et le libéralisme eut aussi la Suisse pour théâtre. Les premières batailles eurent lieu sur le terrain cantonal. Vers 1830. les idées nouvelles triomphèrent dans la plupart des grands cantons. On songea alors à reviser le pacte fédéral. Cette tentative échoua. Au grand étonnement du peuple suisse, Vaud, canton régénéré, se trouva parmi les rejetants. Des motifs d'ordre secondaire avaient provoqué, au sein de son Grand Conseil, la formation d'une majorité négative (1833).

Néanmoins les patriotes qui voulaient une réforme du droit public fédéral n'abandonnèrent pas la lutte. La Suisse se trouva dès lors divisée en deux camps, conservateurs d'un côté, libé-

raux de l'autre. En même temps, une transformation s'opérait au sein des cantons régénérés. A l'extrême gauche du parti libéral se formait le parti radical, désireux d'arriver à un progrès immédiat, plus entier dans ses idées et surtout plus énergique dans ses moyens d'action. Les progrès du radicalisme dans plusieurs Etats suisses amenèrent sur d'autres points et notamment dans les cantons catholiques une violente réaction. Entre les opinions extrêmes, le fossé se creusait toujours davantage.

De part et d'autre, la surexcitation est grande : on est intransigeant, impitoyable. A toute mesure violente prise dans l'un des partis l'adversaire oppose une mesure plus violente encore; ainsi, de revanche en revanche, d'illégalité en illégalité, on aboutit à la catastrophe finale. Les couvents d'Argovie ont été un foyer d'agitation réactionnaire : le Grand Conseil les supprime, contrairement aux dispositions du pacte fédéral (janvier 1841). La réponse ne se fait pas attendre : Lucerne décrète l'appel des jésuites (24 octobre 1844). Le radicalisme irrité organise alors l'expédition des corps-francs (8 décembre 1844, 30 et 31 mars 1845). Les cantons catholiques, se sentant menacés, recourent aux mesures extrêmes ; le Sonderbund est conclu (décembre 1845). Dans la mêlée générale, le canton de Vaud dut prendre parti; cette obligation eut pour conséquence la chute du régime de 1830.

• Les hommes qui détenaient le pouvoir avaient certes du mérite. Ils avaient administré sagement et tenté de nombreuses réformes, notamment dans le domaine de l'instruction publique. Mais leur popularité allait diminuant. On les qualifiait de doctrinaires, on leur reprochait d'être des théoriciens plus que des hommes pratiques, de n'être pas suffisamment en contact avec le peuple, de représenter trop exclusivement l'élément citadin au détriment de l'élément campagnard. On critiquait leur sympathie pour les dissidents; en matière fédérale, on incriminait leur tiédeur et leur modération.

Reproches plus graves : on accusait le régime d'être libéral en théorie, conservateur dans la pratique. La constitution de 1831 était, en effet, une des mieux équilibrées et des plus

sages de la Suisse ; mais le Grand Conseil et le Conseil d'Etat l'appliquaient, disait-on, dans un sens réactionnaire : le suffrage universel était reconnu sur le papier seulement, Tégalité politique n'existait pas; le népotisme fleurissait; peu à peu se constituait une oligarchie au petit pied; celui qui appartenait à une famille en crédit arrivait à tout: son parentage lui tenait lieu

FiG. 228. — L'ancienne place du chftteau.

de talent; qui ne pouvait montrer patte blanche était impitoyablement exclu. De tels griefs trouvent facilement créance en pays démocratique ; il est aussi malaisé de les réfuter qu'il est facile de les émettre.

Malgré tout, ce régime aurait pu durer en temps ordinaire. Les reproches qu'on lui faisait visaient ses tendances, sa manière d'être plutôt que des actes. En pareil cas, une administration peut, sans succomber, subir longtemps des critiques vaguement formulées. Elle est impopulaire, elle subsiste néanmoins. Mais qu'un fait précis vienne à se produire, mettant Tau-

torité en fâcheuse posture, le mécontentement général s'en empare et Forage éclate.

Le rappel des jésuites à Lucerne (octobre 1844), agitait toute la Suisse. L'opinion publique, dans les cantons libéraux, se prononçait violemment pour leur expulsion. Vaud devait prendre parti. On n'était certes plus en temps ordinaire. La Suisse traversait une crise dangereuse, qui pouvait mettre en

FiG. 229. — La terrasse du château.

question ses principes, son organisation, son existence. De l'attitude prise par l'un des Etats confédérés dépendait le sort même de la patrie. Dans ces circonstances, il fallait au pays plus que des rpagistrats corrects et d'honnêtes administrateurs. Il fallait des hommes d'action, des chefs capables de diriger le navire dans un sens ou dans l'autre, mais de le diriger vraiment, au lieu de l'abandonner au gré de la vague. La majorité des hommes qui composaient le gouvernement vaudois à la fin de l'année 1844 ne purent ou ne voulurent pas assumer cette tâche *. Ils devaient être balayés par le flot populaire.

• a Gouvernement excellent par le beau temps, mais qui n'a rien valu par la pluie. »

A la suite des malheureux événements dont Lucerne avait été le théâtre, il devenait évident que la présence des jésuites était un danger pour la Suisse. Dans le canton de Vaud, on savait le Conseil d'Etat hésitant, timoré. Il se retranchait derrière des considérations théoriques; il invoquait le pacte de 1815 et la souveraineté cantonale. Ces scrupules étaient honorables, mais Topinion publique ne se paie pas de subtilités. Elle voit les questions en gros, elle vise au résultat pratique. Il fallait amener le gouvernement à se prononcer.

Dans ce but, un vaste pétitionnemerit fut organisé pour demander l'expulsion des jésuites. Le nombre des signataires devint rapidement formidable, atteignit bientôt 32 000 environ. En même temps, des assemblées populaires avaient lieu à Villeneuve, à Lutry, à Cossonay, à Lucens, à Tivoli près Lausanne. On n'y agitait pas uniquement la question des jésuites, mais bien tous les griefs que l'on formulait contre le gouvernement. U Association patriotique, fondée le 29 décembre 1844 au Casino de Lausanne, dominait et surveillait le mouvement. Druey, Eytel, Delarageaz, Wenger, Briatte, Meystre en étaient les orateurs les plus écoutés.

Le Grand Conseil se réunit le 11 février 1845. Il avait à nommer les députés en Diète, à leur donner ses instructions, et à se prononcer par le fait sur le vœu des pétitionnaires. Le Conseil d'Etat et la commission chargée de donner son préavis étaient divisés. La majorité se prononçait contre l'expulsion des jésuites. La députation en Diète devait simplement « exprimer le vif désir du canton de Vaud que Lucerne fasse, à sa position fédérale, ^ la paix de la Suisse, au calme et à l'union des citoyens, le sacrifice de son décret appelant les jésuites ». La minorité demandait que « l'ordre des jésuites fût expulsé de la Suisse entière, même s'il le fallait par la force des armes». Dans la séance du 13 février, cette proposition fut repoussée par 85 voix contre 70, et, à l'appel nominal, par 81 voix contre 97. Survint alors une proposition intermédiaire et dilatoire, une de ces heureuses demi-mesures qui font fortune dans les assemblées indécises. Muret, son auteur, proposait a qu'une invitation amiable et pressante fût adressée à l'Etat de Lucerne pour l'engager à ne pas donner suite à son décret relatif à l'introduction

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de Tordre des jésuites dans son canton d. Une forte majorité, 103 voix contre 64, se rallia à cette proposition moyenne. On procéda ensuite, en toute hâte, à la nomination des députés en Diète ; après le refus de deux conseillers d'Etat, Druey et Briatte furent élus. Ils devaient, en réalité, porter à la Diète une opinion contraire à leur conviction personnelle. Ils acceptèrent néanmoins, escomptant peut-être les événements qui se préparaient.

A Lausanne et dans tout le canton, le peuple attendait avec anxiété la décision du Grand Conseil.

Malgré le préavis du Conseil d'Etat, malgré celui de la commission, on espérait encore.

Le vote de l'autorité législative causa une sensation d'autant plus profonde. Dans la soirée du 13 février, pendant que les chefs de l^pposition siégeaient au Casino,

plusieurs citoyens se rendaient au Signal de Sauvabelin, et bientôt un feu immense portait au pays la nouvelle, et invitait les campagnards à marcher sur la ville. De toutes parts, les révolutionnaires s'ébranlaient. Lausanne était fort agitée : les rues se remplissaient d'une foule hostile au gouvernement et prête à la révolte.

Le Conseil d'Etat avait pris des mesures pour arrêter le mouvement. Il avait fait chercher des munitions à Morges; six bataillons d'élite avaient été mis de piquet ; pendant la nuit, la

FiG. 230. — Druev.

municipalité fit battre la générale. La situation devenait critique pour les chefs du mouvement. Après avoir conseillé le calme, ils comprirent que la poussée des masses était irrésistible et qu'il fallait en prendre résolument la direction.

Dans la matinée du 14 février, arrivèrent au Casino les artilleurs et carabiniers de Lavaux ainsi que d'autres révolutionnaires armés. Ces renforts donnèrent du courage aux chefs. Vers une heure de l'après-midi, une colonne populaire s'organisait pour marcher sur le château où le Conseil d'Etat siégeait en permanence. Un bataillon en occupait les cours, tandis qu'un autre gardait la Riponne.

A une heure, la colonne s'ébranle. Les révolutionnaires sont armés ; les uns possèdent des fusils, d'autres portent des haches ou des piques, d'autres ont simplement des bâtons.

Arrivés sur la Riponne, les révolutionnaires eurent un instant d'hésitation. Une partie du bataillon Chappuis se trouvait rangée sur la place. Un combat pouvait avoir les plus funestes conséquences. Mais les soldats, dans leur grande majorité, étaient sympathiques à la Révolution. Du sein des manifestants partaient de pressantes invitations : « A nous, venez à nous, ne sommes-nous pas tous des frères ? » Quelques soldats quittent alors leur rang, d'autres suivent, la défection devient générale; ils grossissent la colonne qui se remet en marche. Elle monte le Chemin-Neuf, arrive à la porte Saint- Maire et s'apprête à attaquer le château ; les soldats qui en défendaient l'approche s'étaient débandés. Au moment où Eytel allait entraîner les assaillants sous la voûte, Druey se présente. Il apporte la démission du Conseil d'Etat. Ce corps, en effet, sentant qu'il ne pouvait compter sur la troupe et voulant avant tout éviter l'effusion du sang, déposait le pouvoir. Il offrait de rester provisoirement en charge jusqu'à la constitution des nouvelles autorités.

Devant la déclaration de Druey, la foule hésite. Les plus hardis veulent quand même avancer. Les pressantes sollicitations des chefs, Druey, Delarageaz, Eytel, réussissent à peine à empêcher cette tentative. Le peuple finit cependant par se laisser convaincre. La colonne se remet en marche. Elle passe d'abord

devant Thospice cantonal — Técole industrielle d'aujourd'hui. C'est là qu'est enfermé le patriote Luquiens," éditeur du journal satyrique le Grelot. Le prisonnier est aussitôt délivré, placé en tête de la manifestation. Le cortège continuant sa route, arrive enfin sur Montbenon.

Une foule énorme y est assemblée. Il faut haranguer le peuple et l'on n'a point de tribune. Une échelle en tient lieu ; on l'applique contre un arbre et les orateurs y montent successivement : Delarageaz, sympathique au peuple des campagnes, Druey, le héros de la journée, Eytel, le chef de la colonne insurrectionnelle.

Entraînée par ces orateurs, rassemblée émit un acte souverain prononçant la déchéance du Grand Conseil et l'institution d'un gouvernement provisoire composé des citoyens Druey, Blanchenay. Muret, — conseillers d'Etat démissionnaires, — Fischer, Veillon, Schopfcr, Mercier, Veret et Bourgeois. Par un scrupule fort louable, Eytel et Delarageaz avaient refusé toute nomination, — vu la part importante qu'ils avaient prise aux événements de cette journée.

Dans la soirée, de nouveaux contingents populaires avaient afflué à Lausanne, surtout les patriotes d'Aigle, en nombre imposant. Le lendemain, 15 février, une nouvelle assemblée, tenue sur la Riponne, confirmait les décisions de la veille, ratifiait la dissolution du Grand Conseil, refusait l'offre faite par le Conseil d'Etat de siéger provisoirement, et sommait les fonctionnaires d'avoir à adhérer à la Révolution dans l'espace de cinq jours ; sinon ils seraient considérés comme démissionnaires. Muret et Schopfer n'ayant pas accepté leur nomination, ils furent remplacés, dans le gouvernement provisoire, par François Briatte et l'avocat Jules Vulliet.

Les assemblées électorales étaient fixées au 24 février. Elles se tinrent sous l'influence de l'esprit révolutionnaire et sanctionnèrent l'œuvre des assemblées populaires. La plupart des députés qui avaient voté contre l'expulsion des jésuites furent éliminés. Le nouveau Grand Conseil confirma les choix des assemblées populaires de Montbenon et de la Riponne; le Conseil d'Etat provisoire devint le gouvernement définitif, à un nom près : Mercier fut remplacé par Delarageaz. '

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