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CHAPITRE IV Histoire des Helvètes

Première apparition des Helvètes. ~ Leurs institutions politiques et religieuses. — Croyances populaires. — Orgétorix. — L'expédition de l'an 58 avant Jésus-Christ. — Défaite des Helvètes. — L'organisation sous Auguste. — Cécina. — I^s Fia viens.

Avec la fin de Tépoque de la Tène nous sommes arrivés à la période gallo-helvète.

Les Helvètes apparaissent dans l'histoire au II"»e siècle avant Jésus-Christ. Ils occupaient à ce moment les contrées situées entre le Main et le Rhin. C'est de là qu'ils partirent en Tan 113 à la suite des Cimbres et des Teutons. Ils pénétrèrent en Gaule et rencontrèrent les Romains dans les environs d'Agen, sur la Garonne. Les Romains furent battus, leurs chefs furent tués et leur armée dut passer sous le joug. Mais le génie de Marins sauva Rome de l'invasion germanique. Les Teutons furent anéantis à Aix en Provence, les Cimbres à Verceil (102 et 101 avant J.-C). Peu de temps après, les Helvètes occupèrent le plateau suisse, où nous les retrouverons, quarante ans plus tard, en mal de déplacement et d'émigration.

Les Helvètes étaient divisés en quatre tribus, dont la principale et la plus connue était celle des Tigurins; venaient ensuite les Verbigènes, les Toygènes ou Tugeni, les Ambrons. Leur

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centre était Avenches. Ils avaient pour voisins les Rauraques, dans le Jura septentrional, les Séquanais^, sur le versant occidental de cette montagne, les Allobroges, aux environs de Genève et en Savoie, les Véragres et les Nantuates, dans la vallée du Rhône, les Latobriges, probablement dans TOberland ou dans les hautes vallées de la Linth et de la Reuss, les peuplades germaniques au delà du Rhin, les Rhétiens dans les Grisons.

Leurs institutions nous sont peu connues. Comme chez tous les peuples de la Gaule, les druides et la noblesse formaient une caste privilégiée. Lès druides, à la fois prêtres et médecins, juges des procès publics et privés, dépositaires de l'ensemble des connaissances humaines, savants et magiciens, dominaient les âmes et les esprits. Ils régnaient par la crainte et brandissaient sur la tête des récalcitrants les foudres de l'excommunication. Les nobles viennent ensuite ; eux seuls exercent les droits politiques et possèdent la presque totalité du sol. Ils composent un sénat nombreux qui domine la Cité. A la tète est un magistrat annuel — nommé vergobret chez plusieurs peuplades — élu par rassemblée. Le reste du peuple est composé de clients, de serviteurs et d'esclaves, formant l'entourage, la suite, la garde et la domesticité des nobles.

La forme même de l'Etat n'était pas stable. Il existait souvent un parti populaire qui luttait contre l'aristocratie. Des ambitieux aspiraient au pouvoir suprême. La guerre civile régnait à l'intérieur de chaque Cité ; en outre les diverses peuplades de la Gaule étaient sans cesse en guerre les unes avec les autres.

Les druides croyaient à l'immortalité de l'àme. Le peuple en revanche adorait surtout les divinités locales, les sources et les cours d'eau, les arbres, les déesses familières appelées Dames ou Mères. Il se livrait à des pratiques superstitieuses, croyait aux charmes, aux sortilèges et aux amulettes. L'œuf de serpent était un talisman sans pareil. Pour le produire, les serpents se réunissent, croyait-on, dans une grotte ; leur salive et l'écume de leur peau finit par enfanter un œuf, qu'ils élèvent en l'air et soutiennent par leurs sifflements : c'est alors qu'il faut s'en emparer et s'enfuir avec. Pareillement le gui de chêne guérit

tous les maux. On le cueille en grande pompe. Le prêtre se revêt pour la cérémonie d'une robe blanche et s*arme d'une faucille d'or.

Outre les divinités locales, les Gaulois avaient aussi leurs grands dieux, Tarants, Teutatès, Esus, que les Romains assimilèrent aux divinités de l'Olympe, Jupiter, Mercure, Mars. Mercure est leur dieu principal, au dire de Jules César; il préside au commerce, invente les arts, fait gagner de l'argent.

Tels sont à grands traits les caractères de la civilisation gauloise, qui dut aussi régner entre le Léman, le Jura et les Alpes à l'époque des Helvètes. Elle était sur notre sol mélangée avec la civilisation des anciens peuples; elle avait également subi des influences massaliotes et germaniques ^

César nous raconte que le pays comptait douze places fortes, oppidQj et quatre cents villages, vici. Les oppida étaient chez nous Eburodunum (Yverdon), Noviodunum (Nyon), peut-être Lousonna (Lausanne), Minnodunum (Moudon), Aventicum (Avenches). La présence, dans cette ville, d'un coin à frapper la monnaie indique un endroit important; sa puissance et sa grandeur dans la suite donnent à penser qu'elle était déjà le centre politique du pays et la capitale de la tribu des Tigurins.

C'est au moment où Jules César tournait vers la Gaulé ses vues ambitieuses que les Helvètes entrèrent pour la seconde fois en contact avec le peuple romain.

Les Helvètes, dit César, étaient les plus vaillants des Gaulois, mais aussi les plus remuants et les plus avides de guerre. Ils se trouvaient à l'étroit dans l'espace compris entre les Alpes et le Jura, le Rhône et le Rhin. Ils se laissèrent persuader, la chose n'était pas difficile, de faire une émigration en masse, de « sortir du pays avec tout ce qu'ils possédaient ». Orgétorix, le plus noble et le plus riche d'entre eux, était l'instigateur de cette expédition.

Elle fut préparée avec soin : les Helvètes n'en étaient pas à leur coup d'essai. Ils paraissent avoir possédé une organisation solide et un certain sens administratif. Pendant deux ans, on

* Voppidum gallo-helvète de la Téne a donné son nom à toute la civilisation gauloise préromaine, en France, en Angleterre, en Allemagne, au Piémont.

amasse du blé pour la route, on se procure des chariots et des bêtes de somme. Mais, au moment du départ, on apprend les projets ambitieux d'Orgétorix. Il a noué des alliances particulières avec les hommes influents chez les peuples d'outre-Jura. Il les engage à s'emparer du pouvoir dans leurs Cités et à Taider ensuite dans ses projets : il aspire à la royauté. C'est un crime que les Helvètes punissent de mort. Appelé à se justifier devant l'assemblée générale, Orgétorix apparaît entouré d'une véritable armée : dix mille esclaves, en outre ses clients et débiteurs en grand nombre. La nation tout entière se lève afin de punir cette violation des lois. Orgétorix doit se donner la mort pour échapper au supplice du feu réservé aux usurpateurs.

Cet incident n'arrête pas les Helvètes. Tout est prêt pour le départ. Afin de s'ôter jusqu'à l'espoir du retour, ils incendient leurs demeures, détruisent le superflu de leurs provisions. Le d cinquième jour avant les calendes d'avril, sous le consulat de Lucius Pison et d'Aulus Gabinius », soit le 28 mars de l'an 58 avant Jésus-Christ, la nation tout entière se met en marche. Leurs voisins, les Latobriges, les Rauraques et les Tulingiens suivent cet exemple, après avoir également incendié leurs villes et leurs villages. Les partants sont au nombre de 368 000, dont 263 000 Helvètes. En tête est le vieux Divico, un des héros de l'ancienne expédition. Le but est la Gaule, en particulier les contrées situées au nord de la Garonne, plus ouvertes, plus riantes, plus fertiles, et déjà illustrées par les exploits de leurs guerriers. A travers les chemins cahoteux du plateau, se déroule l'immense et pittoresque convoi des émigrants, guerriers, vieillards, femmes et enfants, chariots, bétail et provisions. On s'achemine sur Genève où l'on passera le fleuve. De là, par le pays des Allobroges, on gagnera le sud de la Gaule. La tête de l'immense colonne touche au Rhône alors que l 'arrière-garde est encore à Nyon.

Mais les Helvètes avaient compté sans un nouvel adversaire, Jules César, qui voulait commencer la conquête du monde par l'assujettissement de la Gaule. A Genève, l'avant-garde est arrêtée. César, accouru en toute hâte, négocie avec les envahisseurs et cherche à gagner du temps. Pendant qu'il les amuse

ainsi, il fait élever un rempart entre le Rhône et le Jura, le garnit de troupes, puis, lorsque les Helvètes reviennent au jour convenu, il leur refuse absolument le passage.

Les Helvètes alors rebroussent chemin et s'engagent dans rétroit défilé de l'Ecluse ; ils traversent ensuite le pays des Séquanais, d'accord avec ces derniers, et arrivent sur les bords de la Saône. Toutes ces opérations ont exigé beaucoup de temps ; le passage du fleuve, à lui seul, retarde pendant vingt jours la marche de la troupe. Le général romain a mis à profit ces délais. Il a rassemblé cinq légions dans la haute Italie, les a ramenées en toute hâte par les cols des Alpes; il rejoint les ennemis au moment où les trois quarts de leurs forces ont enfin traversé la Saône. Il atteint leur arrière-garde en deçà du fleuve et la met en déroute. Il jette ensuite un pont sur la rivière et la franchit en un jour. Les Helvètes surpris essaient encore de négocier, mais sans succès. Ils poursuivent alors leur marche, suivis de près par l'armée romaine. Enfin les deux troupes en viennent aux mains dans les environs de Bibracte S non loin de la ville actuelle d*Autun. Le choc fut terrible. Les Helvètes firent bonne contenance et se défendirent courageusement : du matin au soir, pas un ne tourna le dos. Mais la tactique romaine triompha de la valeur gauloise. Les Helvètes furent anéantis; cent trente mille seulement échappèrent au carnage. César reçut leur soumission et leur donna Tordre de rentrer dans leur pays, de rebâtir leurs villes fortes et leurs villages. Il leur fournit même des vivres pour leurs premiers besoins. Il agissait ainsi non point par compassion envers les vaincus, mais afin d'empêcher les Germains, en quête de terres nouvelles, de s'établir sur le sol abandonné par les Helvètes aux frontières de la Gaule.

Les débris de la nation helvétique rentrèrent dans leurs foyers, rebâtirent leurs cabanes de bois et leurs forteresses ; ils reçurent le titre d'alliés du peuple romain. Ils conservaient leur organisation et une certaine autonomie administrative. Dès lors, jusqu'à l'époque d'Auguste, il n'est plus guère question d'eux.

César poursuivit sa brillante fortune, conquit la Gaule et devint le maître de l'Empire. Mais il périt assassiné en 44.

« Mont Beuvray.

Treize ans plus tard, son neveu Octave s'emparait à son tour du pouvoir et prenait le titre d'Empereur avec le nom d'Auguste. Il termina la conquête de THelvétie, du Valais, de la Rhétie. Il organisa surtout ces provinces et créa les divers rouages administratifs nécessaires à leur gouvernement.

Un cordon de légions, échelonnées des bouches du Rhin à celles du Danube, protégeait la frontière contre les barbares de Germanie. L'une d'elles était cantonnée à Vindonissa ; elle

FiG. 42. — La Louve allaitant Romulus et Remus (Avenches).

appartenait au corps d'armée qui défendait la Germanie supérieure; elle occupait les postes disséminés le long du Rhin. La Germanie supérieure, dont notre pays faisait partie, était ellemême une division de la province appelée Gaule Belgique, laquelle s'étendait de la Saône et de la Seine jusqu'au Rhin. A l'est le pays des Helvètes touchait à la Rhétie, au sud-est le Valais avait une organisation spéciale. Au sud-ouest, Genève, pays des AUobroges, rentrait dans la Province proprement dite. A l'ouest, le long du Jura, nous touchions aux Séquanais. Au nord-ouest vivaient les Rauraques.

Le pays qui nous intéresse le plus, le canton de Vaud actuel, appartenait à trois unités politiques distinctes. Il formait la partie méridionale de la Cité des Helvètes, Mais la contrée qui va de TAubonne à Genève en avait été séparée, déjà à l'époque de Jules César. Celui-ci y avait fondé, sur l'emplacement de la

station gauloise de Noviodunum, une colonie de vétérans, la Colonie Julienne Equestre, autrement dit Nyon. Enfin, la Cité des Nantuates s'étendait dans la vallée inférieure du Rhône jusqu'à Villeneuve et peut-être même jusqu'à Vevey. Leur centre était Tarnajœ (Saint-Maurice).

Derrière le rideau de troupes qui le protégeait, le pays devint florissant. Il se couvrit de bourgades et d'habitations. Durant tout le règne d'Auguste et des empereurs de sa famille, THelvétie jouit d'une paix profonde et des bienfaits d'une sage administration.

Mais pendant l'époque troublée qui précéda l'avènement de Vespasien, notre pays subit un nouveau désastre (68-69 après Jésus-Christ). Les légions d'Espagne avaient proclamé Galba; Néron avait été contraint de se donner la mort. Mais Galba ne lui avait pas survécu de beaucoup. Il fut massacré par ses légionnaires, et Othon se fit proclamer en Italie. Pendant ce temps, Vitellius était porté à l'empire par les légions de Germanie. Les Helvètes s'étaient déclarés pour Galba. Ignorant sa mort, ils interceptèrent les messagers du général romain Cécina, et les retinrent prisonniers. Cécina avait pour mission de franchir le Grand Saint-Bernard et de pénétrer en Italie avec un corps d'armée, tandis qu'un autre lieutenant de Vitellius, passant par Metz, Toul et Lyon, traversait les Alpes par le mont Genèvre. Cécina irrité mit le nord de THelvétie à feu et à sang, détruisit Baden, vainquit les troupes helvètesau mont Vocelius% en massacra une partie et fit les autres prisonniers. Puis, continuant sa marche, il arriva à Avenches ; la ville fut pillée, et son premier magistrat, Julius Alpinus, succomba à la vengenance des légionnaires. Cécina gagna ensuite l'Italie ; Vitellius y triompha de son rival, et fut appelé à statuer sur le sort des malheureux Helvètes. Les soldats romains voulaient en détruire les survivants. L'éloquence d'un orateur indigène, Claudius Cossus, sauva la nation. Touchés par ses accents pathétiques, les soldats eux-mêmes implorèrent la grâce des vaincus. Elle leur fut accordée.

A cet orage succédèrent des jours de calme et de paix.

* Bôtzberg ou Bucheggberg.

Vespasien arrivait au pouvoir (69). Son père avait séjourné à Avenches, où il exerçait la profession de banquier. Peut-être Vespasien y était-il né : une inscription mentionne, croit-on, les éducatrices de notre empereur. Dans tous les cas, il y passa une partie de sa jeunesse. Il conserva un bon souvenir à la petite ville qui avait abrité son enfance, et la combla de ses faveurs. Il y installa une colonie de vétérans, et la Cité s'appela désormais Colonie pieuse, flavienne, constante, fidèle. Sous les Flaviens le pays se releva de ses ruines. Sous les Antonins — soit pendant le second siècle après Jésus-Christ — THelvétie vécut tranquille. Elle n'eut même plus à craindre le voisinage des Germains : la frontière avait été reportée plus au nord, du côté du Neckar et du Main.

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