‹ Histoire du canton de Vaud dès les originesChapitre 7 sur 68 · PLAN · texte numérisé non relu

PLAN

i)'avt;nticum.\

FiG. 47. — Plan d'Avenches.

ligne du chemin de fer passe tout près de la muraille nord. Ainsi le progrès moderne côtoie les vestiges de la civilisation antique et les souvenirs du moyen âge I

La colline occupée de nos jours par la ville d'Avenches était probablement, à Tépoque romaine, la citadelle ou le capitole. Cette partie, la mieux fortifiée, touchait à la muraille de Touest, protégeait et dominait la ville. Tout auprès se trouve Tamphithéâtre, entre la ville actuelle et le musée. Il pouvait contenir, au temps des Flaviens, dix à quinze mille spectateurs. Sous le musée actuel se trouvaient les cages aux bêtes et le vomitoire

par où les fauves destinés au combat s'élançaient dans Tarène. Sur ces gradins, la foule applaudissait aux jeux sanglants.

De l'autre côté de la terrasse, le sol descend ; une petite plaine occupe le centre de l'ancienne ville. On y remarque tout d'abord une colonne de pierre, et, vis-à-vis, à quelque deux cents mètres plus loin, des restes de construction offrant la même teinte gris jaunâtre. La colonne, c'est le Cigognier (Fig. 48), reste d'un vieux temple, d'un portique ou d'un arc de triomphe. De l'autre côté, les ruines proviennent du théâtre (Fig. 49) ; on est en train de les fouiller. Entre deux s'étendait la place publique, le forum. Du centre de cette place, le spectateur pouvait admirer les grands édifices qui la bordaient, les temples, les portiques à colonnades, les monuments divers, d'une architecture imposante, à eu juger par les restes qu'ils ont fournis. Par delà les somptueux palais, s'étageaient au sud et à l'est des jardins, des vergers, des champs cultivés dans l'enceinte même de la ville. Au nord étaient les quartiers riches et bien construits, on y voyait les demeures des gens aisés, des

portiques aussi , de nouveaux temples, des thermes.

Sur le forum règne l'animation. La foule y est diverse et mélangée. Voici de riches habitants drapés dans leur toge à la romaine.

Ce sont les décurions qui se rendent à leur séance dans le palais du sénat. Un duumvir

FiG. 48. — Le Cigognier d'Avenches.

passe escorté de ses deux licteurs. Un avocat court à sa plaidoirie, un médecin à sa clientèle. Un colporteur crie sa marchandise, fruits ou légumes. Le prêtre, majestueux dans ses habits sacerdotaux, traverse la foule et pénètre dans le sanctuaire de Mercure ou de la Maison divine. Voici des matrones solennelles et des femmes du peuple à la tenue débraillée. Des esclaves volent à quelque besogne pressée. Des hommes d'affaire, banquiers, négociants, se rendent à la schola ou palais de leur corporation. Les badauds et les oisifs les regardent passer. Ils nomment tel ou tel citoyen connu par sa richesse ou par les dignités qu'il revêt. Des convois débouchent par les grandes artères qui se croisent ici ; les produits du nord arrivent par Vindonissa et sont entrés par la porte de Test ; les denrées du midi ont passé le Saint-Bernard, Vevey et Moudon et sont entrées par la porte de l'ouest. Voici le courrier de l'empereur, à cheval, qui traverse la ville à grande vitesse ; il est pressé et bouscule sur son passage les gens qui ne se rangent pas assez vite.

La voie romaine élargie traversait la ville dans toute sa longueur, de la porte ouest à la porte est, la séparant ainsi en deux parties à peu près égales. Une autre grande rue la partageait transversalement du nord au sud. L'enceinte était garnie de tours dont la Tornallaz est un dernier spécimen.

On mesure en ligne droite, de la porte est à la porte ouest, un peu moins de deux kilomètres et une distance légèrement inférieure de la porte nord à la porte sud. C'est trente fois au moins la superficie de la ville actuelle. Le chiffre de la population d'Aventicum a été diversement apprécié. Le patriotisme local a produit des conjectures fantastiques. On a parlé de deux cent mille habitants. Nous devons en rabattre. N'oublions pas que les gens de l'époque ne s'entassaient pas comme nous dans des maisons à six étages, et qu'une partie de la ville était occupée par les cultures. On resterait dans les limites de la

FiG. 49. — statuette d'acteur.

vraisemblance en estimant à trente ou quarante mille âmes la population aventicienne à l'époque où la ville était le plus prospère.

Nous n'avons pas non plus d'indications précises servant à calculer la population de la Cité helvétique tout entière. Etant données la fertilité du sol, la douceur relative du climat, la position favorable au bord de grands lacs, de rivières en partie navigables, des plus importantes voies de communications, nous pouvons nous la figurer assez dense, surtout dans la partie vaudoise du plateau suisse, et davantage encore le long des routes et des cours d'eau.

A part Avenches, le pays possédait d'autres agglomérations ; sur les bords du lac de Neuchàtel, Eburodunum, Yverdon, avait quelque importance, grâce à la navigation et peut être à ses eaux thermales ; au pied de la montagne, Urba, Orbe, gardait les défilés du Jura ; dans la vallée de la Broie, Minnodunum, Moudon, marquait la dernière étape

sur la route d'Italie, avant d'arriver à Avenches, et gardait le passage de la rivière. Sur le Léman, Vibiscus, Vevey, se trouvait à la bifurcation de la voie du Grand Saint-Bernard. Dans les plaines de Vidy, de la Maladière au Bois de Vaud, Loiisonna égrenait ses maisons et ses monuments. Toutes ces localités ont fourni à nos musées de précieux contingents : restes de temples, colonnades, inscriptions, monnaies, mosaïques, constructions diverses. Mais aucune ne méritait 'comme Avenches le nom de ville. Aucune n'avait une population très nombreuse ; aucune n'avait des magistrats municipaux. C'étaient de simples villages, vici, des bourgades faisant partie de la Cité commune, dépendantes d' Avenches, et administrées en son nom par de simples fonctionnaires, édiles ou curateurs. La présence d'un fonctionnaire de cette nature à Lausanne est indiquée par la fameuse inscription de Vidy, conservée à l'Hôtel -de -Ville :

FiG. 50. — Bronze d'Avenches représentant un oiseau.

P. Clodius Primas y est mentionné comme curator vicanonim Lousonnensiunif curateur des villageois de Lausanne ^

A Avenches, par contre, nous avons les magistrats qui sont à la tête de toute la Cité helvétique, tant ville que campagne. Le sénat des décurions est mentionné dans plusieurs documents épigraphiques. Uordre des décurions, est-il dit quelque part, a décrété Térection de statues et de scholae^. Une pierre du musée d'Avenches nous parle d'une femme noble qui a enrichi la Curie, c'est-à-dire le palais du sénat •. Trois autres portent la mention décréta decurionum *, par décret des décurions.

Nous retrouvons aussi les duumvirs, cela va sans dire, comme premiers magistrats. Le nom de l'un d'eux nous est parvenu, c'est celui de Quintus Cluvius Macer, citoyen romain de la tribu Quirina, a qui a rempli toutes les fonctions municipales parmi ses concitoyens et auquel on a élevé des statues pendant son duumvirat*». Un autre, Tiberius Julius Sabucinus^, joue un rôle considérable dans la communauté ; nous l'y retrouverons. Citons encore Cajus Flavius Camillus\ Ici comme ailleurs les questeurs administraient les finances. Les inscriptions mentionnent encore le directeur des travaux publics, prsefectus operum publicorum ®. Plusieurs curateurs géraient les affaires des corporations privées.

Quels étaient les droits civils et politiques des habitants de la Cité helvétique? Lors de la soumission des Helvètes, à l'époque de César, ceux-ci devinrent alliés, c'est-à-dire sujets du peuple romain. Ils conservaient une certaine autonomie locale, mais payaient à Rome un tribut. Donatus Salvianus, esclave d'Auguste, est mentionné comme percepteur d'impôts, exactor tributorum.

Après la conquête arrivèrent d'Italie et de Rome des personnages qui s'établirent dans le pays. Les uns y occupaient certaines fonctions administratives, étaient fermiers ou collecteurs d'impôts. D'autres y pratiquaient le commeice ou la

* Mommsen, 133. — * Ibid., 184. - ^Ibid., 185. - Mbid., 154, 182, 179. — «Ibid., 184. — "E. Dunant, D' phil., Guide illustré du Musée d'Avenches, p. 108. Voir pour tout ce qui concerne le canton de Vaud à l'époque romaine les publications de l'association Pro Aventico, plus toute la collection des Mittheilungen, en particulier les travaux de Mommsen, Bursian, J.-J. Mûller» enfin l'Indicateur d'Antiquités suisses. — ' Mommsen, 142; voir aussi ibid. 181. — « Dunant, Guide, p. 108, 109, 110.

banque, ainsi Sabinus, le père de Vespasien. Parmi les nouveaux arrivants, il y avait des spéculateurs qui achetaient et revendaient des terrains, des agriculteurs en grand, des marchands, des fournisseurs et des pourvoyeurs de Tarmée. Ils appartenaient à la race conquérante; ils avaient le privilège d'être citoyens romains, ce qui les plaçait bien au-dessus des autres habitants. Ils parlaient haut, exploitaient parfois ou tyrannisaient le peuple, non pas seulement à Avenches, mais aussi dans les bourgades du pays. Ils organisèrent entre eux une corporation fermée, dans le but de se protéger mutuellement, de régler leurs conflits particuliers, de s'assister en cas de misère, de sauvegarder, en un mot, leurs intérêts communs. Ces associations de citoyens romains prenaient le nom de « convents », conventus civium romanorum. Elles avaient à leur tête un président ou administrateur, curator. Les inscriptions mentionnent trois fois cette fonction. Publias Clodius Primas, déjà nommé, préposé au vicas de Lausanne, était en même temps « curateur » des citoyens romains établis en Helvétie.

Le nombre des citoyens romains va sans cesse en augmentant, soit par l'arrivée de nouveaux émigrants, soit par l'octroi du droit de cité à certains indigènes de marque. Les plus considérables des citoyens romains occupaient la première place dans la cité ; les daamvirs, dont nous avons retrouvé la trace, appartenaient généralement à cette catégorie.

Vespasien fit d' Avenches une colonie, c'est-à-dire qu'il y établit des vétérans, comme autrefois César à Nyon. La population augmenta et, avec elle, la prospérité du pays. Aventicum fut désormais appelée Colonia Flavia, flavienne, pia, pieuse, constans, constante, emerita, émérite, Helvetiorum, des Helvètes, fœderata, alliée du peuple romain.

Les Helvètes qui n'avaient pas le droit de cité romain, reçurent de Vespasien le droit latin, qui garantissait leurs personnes et leurs propriétés et qui facilitait aux plus méritants l'obtention du titre de citoyen romain. Les hautes magistratures municipales le procuraient en général à ceux qui les avaient occupées.

Les habitants de la colonie avaient l'habitude de choisir,

parmi les plus influents des citoyens romains, un patron qui put les protéger, les défendre au besoin, veiller à leurs intérêts, les représenter auprès de Tautorité centrale. Ils lui témoignaient leur reconnaissance en lui élevant des portiques et des statues avec dédicaces. Vis-à-vis de l'un d'eux *, les Aventiciens déclarent « être si obligés qu'ils estiment avoir fait encore trop peu en le proclamant*». Le premier patron d'Avenches fut SahuciniiSf fils deTiberius déjà mentionné comme diiumvir, et auquel se rapportent plusieurs inscriptions. Un troisième, enfin, fut un personnage considérable, « légat de l'empereur Trajan, commandant de la XYI^ légion et revêtu de plusieurs autres charges »; son nom, malheureusement, ne figure plus dans l'inscription.

Comme agents directs de l'empereur, il n'y avait guère, à Avenches, que les fonctionnaires chargés de percevoir, en son nom, le tribut annuel. Nous avons déjà mentionné, à l'époque d'Auguste, le percepteur Donatns Salvianus, Un second fonctionnaire de cette nature pourrait bien être Titus Tertius Severus, percepteur des impôts, allector, « auquel les habitants d'Avenches ont offert une table d'argent en récompense de ses services ».

Au-dessus des magistratures locales, le supérieur hiérarchique réside à Mayence. C'est le gouverneur militaire de la Germanie supérieure. Il surveille l'administration municipale, veille à ce que les percepteurs s'acquittent de leur office. Il maintient la paix publique et fait la chasse aux brigands, voleurs, malfaiteurs, sacrilèges et gens de même sorte; il visite ou fait visiter périodiquement le pays par ses légats qui doivent y rendre la haute justice.

Les gouverneurs militaires ' étaient de grands personnages, ayant revêtu des fonctions consulaires et nommés par l'empereur. On confiait généralement cette charge à des hommes de mérite ; elle servit plus d'une fois de tremplin pour arriver à l'Empire. Vitellius, entre autres, fut proclamé par les légions du Rhin.

' Peut-être Sabinus, père de Vespasien.

* Mommsen, 177.

^ Le titre du gouverneur était : legatus Augiisti pro praetore exercitus Germaniœ superioris.

Alors que la frontière militaire était sur le Rhin, le lieutenant (lu gouverneur de la Germanie supérieure, préposé spécialement à THelvétie, était le commandant de la légion ayant son quartier général à Vindonissa. L'un d'eux nous a laissé son nom, c'est Pomponius Secnndus, légat d'Auguste et commandant la vingtet-unième légion K

Enfin, tout au haut de l'échelle hiérarchique se trouvait l'empereur, dépositaire de la toute puissance. Les fonctionnaires de tout rang tenaient leur autorité de lui seul, administraient, percevaient les impôts et rendaient la justice en son nom. C'est plus qu'un homme, c'est une Providence supérieure et divine, qui maintient, par sa seule présence, l'empire en paix et en prospérité. Il est la justice même, le dernier refuge auquel peuvent recourir les opprimés. De son vivant, il est appelé Auguste : ce titre le place au-dessus des simples mortels; après sa mort il passe au rang des dieux, on le nomme divin. On ne parle officiellement de lui qu'en énumérant tous ses titres; la liste en est longue et se retrouve dans toutes les inscriptions : pieux, heureux, auguste, très grand, invincible, père de la patrie, pacificateur du monde: puis viennent les charges qu'il revêt simultanément: tribun, d'abord, — la plus importante et dont il ne se départit jamais, car elle en fait l'émanation du peuple et le rend inviolable, — consul, souverain pontife, imperator ou généralissime des armées.

Au fond de l'Helvétie comme à Rome, on obéit à l'empereur, on le flatte, on le vénère, on lui élève des statues, des arcs de triomphe ; on place sous son invocation des palais et des portiques. Les pierres milliaires lui sont dédiées. Le culte de Rome et d'Auguste devient le culte national : la seule religion officielle vivante, celle qui désormais absorbe et domine toutes les autres, c*est la religion impériale. La maison impériale ou divine a ses autels, ses temples et ses prêtres. Plusieurs témoins de ce culte sont restés chez nous. Une inscription de Lausanne est faite en Vhonneur de la maison divine; un autel ou un temple d'Avenches est consacré aux divinités des Augustes; la schola des nautes est élevée en Vhonneur de la maison impériale. Un collège de prêtres

« Mommsen, 248. F. Relier et H. Meyer, Mittheilungen. XV, 5.

FiG. 51. — Mercure (le bronze (Nyon).

est chargé de ce culte: ce sont les sévirs augustaux, qui forment dans la cité une caste respectée, venant immédiatement après les sénateurs ou décurions. Le Publias Clodius Primas de Lausanne s'honore, à côté de ses autres titres, de celui de sévir augustal. L'inscription funéraire de Paalinus Sapidias mentionne également la même dignité. Le flamine ou le prêtre d'Aagaste était le haut fonctionnaire préposé à ce culte. C'était toujours un des plus grands personnages de la cité. Tiberias Sabucinas, flamine d'Auguste à Avenches, revêtit les plus hautes magistratures dans cette ville, et fut patron de la Cité. Décimas Jalius ConsorSy grand prêtre d'Auguste, était en même temps curateur des citoyens romains.

La religion de Rome et d'Auguste était, nous l'avons dit, la religion officielle. A part cela l'ancienne religion gauloise fusionna avec la religion romaine. La corporation des druides fut dissoute ; quelques-uns subsistèrent isolément et certaines de leurs pratiques se transmirent plus tard aux devins ou aux sorciers. Les grands dieux gaulois se confondirent avec les grands dieux romains ; de là les noms comme Jupiter Pœninas, Mars Caturix. Les habitants de THelvétie leur élevèrent des temples et des autels. Jupiter et Apollon se retrouvent dans plusieurs de nos inscriptions ; Mercure était particulièrement honoré (Fig. 51), soit parce qu'il était assimilé au plus populaire des dieux gaulois, soit parce qu'il était le dieu des marchands. Minerve, Neptune, les Sylvains, Castor, Bacchus, la Victoire (Fig. 52), le Soleil, la Lune eurent aussi chez nous leurs aqtels et leurs sanctuaires.

Beaucoup plus populaires étaient les dieux locaux. Chaque ville, chaque bourgade, les sources, les fontaines, les arbres même avaient leur génie familier, leur divinité protectrice, dont

Fig. 52.

Statuette de la Victoire

(Yverdon).

rorigine remonte au delà même de la religion gauloise et se perd dans la nuit des temps. Elles se romanisèrent et traversèrent ainsi la période de Tempire : c'étaient des divinités simples, à la portée des esprits simples, amies du peuple et des petites gens. Le christianisme lui-même ne put les forcer à disparaitre; il dut les adopter et en faire les saints et les saintes, objet de la vé- .^

nération popu- Ï^A

laire jusqu'à AM ^ nos jours. A cette catégorie appartenaient les maires ou mères, les nymphes, les fatae ou fées, les suleae. La déesse Aventia était la protectrice d' Avenches et de la Cité helvétique.

Chaque pagus

ou district avait ^'^- ^^' ^- " ^**" ^°^*^'^ (Avenches).

son génie, comme celui des Tigurins. On a retrouvé un génie local, genius loci, à Payerne. On vénérait aussi les dieux des carrefours, hiuii, trivii, quadruvii, auxquels on élevait des autels pour se les rendre favorables. Saint-Saphorin possède un autel dédié à la Fortune de bon retour, pi'otectrice des voyageurs. A la fin du 11™^ siècle, les Helvètes, comme les autres Gaulois, adorèrent aussi les divinités orientales, Mithra, Isis, Cyhète, plus mystiques et plus idéalistes, avec leiirs rites symboliques et leurs pratiques mystérieuses (Fig. 53, 54).

Dans l'ensemble de l'Empire, les trois Gaules formaient un tout ayant conservé certains privilèges et diverses particularités administratives. Ainsi les pierres milliaires sont parfois numérotées en lieues gauloises, au lieu de l'être en milles romains. Dans notre pays, deux milliaires retrouvés à Yverdon présentent

cette particularité ; on peut les rapprocher de ceux de Thounc, de Sion et de Baden. La Gaule formait également une même circonscription d'impôt et de douanes. Une ligne de péages la séparait de l'Illyrie à Test et de Tltalie au sud ; elle passait à Zurich, où une inscription a conservée le nom du douanier, à Saint-Maurice, où Ton révérait le génie de la station^ et à Conflans dans Tlsère. On percevait partout la même taxe du quarantième, quadragesina Galliarum, soit le deux et demi pour cent de la valeur de la marchandise.

Mais les peuples de la Gaule étaient unis surtout par un autre lien, à la fois moral, religieux et politique, les Assemblées nationales. A Lyon, sur la presqu'île située au confluent de la Saône et du Rhône, s'élevait un autel, immense et superbe, dédié à Rome et à Auguste. Le premier août de chaque année on y célébrait le culte national de l'Empereur et de la Ville. Les Helvètes, comme chacune des soixante-quatre Cités gauloises, y envoyaient un délégué, choisi parmi leurs plus éminents compatriotes. Ces hommes étaient revêtus d'une mission à la fois sacerdotale et politique. Comme prêtres, ils devaient présider aux solennités religieuses. Mais comme mandataires de leurs Cités, ils formaient un conseil ayant des compétences administratives. Ils délibéraient sur les intérêts communs du pays ; ils pouvaient transmettre à l'Empereur des vœux et des réclamations, ils s'occupaient de la gestion des gouverneurs, et, suivant les cas, leur élevaient des statues ou les dénonçaient au prince. Ils avaient aussi, semble-t-il, des attributions financières, peutêtre discutaient-ils la cote de Timpôt. Les assemblées nationales des Gaules persistèrent jusqu'à la chute de l'empire romain.

La Cité des Helvètes était subdivisée en pagi, soit cantons, correspondant à l'ancienne division en quatre tribus rapportée par César. Nous ne pouvons rien conjecturer sur leurs attributions particulières; tout ce que nous savons, c'est que leur existence était officiellement reconnue et qu'ils pouvaient, cas échéant, contracter séparément des obligations financières. Une inscription dédiée à Caius Valerius Camillus nous informe que des statues lui ont été décernées par la Cité des Helvètes, soit au nom de tout le peuple, soit au nom de chaque pagus.

Voilà pour Torganisation politique. Quelques mots maintenant de l'organisation sociale.

Elle était aristocratique. Au haut de Féchelle se trouvaient les riches Romains ou les riches Helvètes, grands propriétaires fonciers, car la richesse, sous Tempire, était essentiellement terrienne. Elle seule donnait Tinfluence et la considération. L'aristocratie des grands propriétaires fournissait les magistrats municipaux : tout duumvir, décurion ou sévir augustal était un grand propriétaire. On ne pouvait être décurion à moins de posséder vingt-cinq arpents de terre. Le propriétaire résidait à la ville quand ses occupations l'y appelaient, mais le plus souvent à la campagne, sur ses terres, dans le domaine qu'il administrait et faisait cultiver par ses gens.

Dans la ville, on trouve, au-dessous de l'aristocratie, ce que nous appellerions aujourd'hui les bourgeois : les négociants, les industriels, les artisans. En province, cette classe jouissait encore d'une certaine considération, grâce à son travail et à sa richesse. Pour défendre leurs intérêts communs ils s'étaient, eux aussi, groupés en corporations. La corporation avait à sa tête le magister ou président et le curator ou caissier; son règlement s'appelait la loi du collègey lex collegii, son lieu de réunion, la schola. Elle avait son dieu tutélaire. Elle se plaçait aussi sous le patronage d'un homme influent. Elle pouvait posséder des immeubles et recevoir des legs. Dans les cérémonies, elle se groupait autour d'une enseigne commune. Mal vues dans l'origine et tracassées par l'empire, les corporations conquièrent leur place au soleil et jouent enfin un rôle dans l'Etat. Leurs membres sont chargés de certains services publics; en revanche ils jouissent d'immunités financières, de privilèges devant les tribunaux, de places d'honneur dans les fêtes publiques. Une inscription de Vindonissa nous fait connaître la corporation des marchands de légumes, de blé et de salaisons. La corporation des armateurs et patrons de barques, les nautes (Fig. 55), était la plus considérable ; cela se conçoit, la voie fluviale étant très fréquentée. L'Etat les employait pour les transports officiels. Les nautes de l'Aar, ainsi que les nautes des lacs de Neuchàtel, de Bienne et de Morat, avaient édifié une schola

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FiG, 55. — Inscription des Nantes (Avenches).

superbe, à en juger par le frontispice qui nous a été conservé. Il est du meilleur style et les lettres sont de la bonne époque classique. Des corporations semblables existaient sur les autres lacs suisses. Sur le lac Léman nous trouvons, mentionné aussi par une inscription, le syndicat des patrons de radeaux ou ratiaires, raiiariL Les ulriculaires étaient les fabricants d'outrés et les vlnaires les marchands de vin. Les demlrophores comprenaient les marchands de bois de construction et les industries qui s'y rattachent. Une inscription d'Amsoldingen, mais provenant d'Avenches, cite même un dendrophorc angustal. Les fabri

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d'autres artisans dans leur corporation. On a conservé répitaphe de deux Camille, père et fils, orfèvres de leur métier, inscrits dans la corporation des charpentiers à Avenches K

En descendant un degré, on trouve la plèbe citadine, plebs iirbana. A Rome, elle était formée de gens inoccupés demandant du pain et des jeux; dans les centres provinciaux, comme Nyon ou Avenches, elle devait être beaucoup moins nombreuse et moins exigeante. Les jeux ne manquaient pas ; retendue relative des amphithéâtres eu est la preuve. Et quant au pain, Tenrôlement fournissait à une partie de cette plèbe la pitance du soldat et la retraite assurée au vétéran. — Enfin, les derniers échelons étaient occupés par les affranchis et les esclaves. Ils formaient, avec le^ plébéiens pauvres, la classe des petites gens, tenui, et se constituèrent aussi, avec le temps, en corporations, les collegia ieimiorum, collèges de petites gens.

Dans les campagnes, le grand propriétaire est un vrai seigneur. Sa villa s'élève dans un endroit choisi avec soin, exposé au soleil, de préférence sur la colline ou à mi-côte. Là vit, avec le luxe que comporte sa fortune, le patricien romain ou helvète, entouré de sa famille, avec ses serviteurs, ses affranchis et ses esclaves. Un peu plus bas se trouvent les bâtiments de

1 Mommsen, 212.

l'exploitation rurale, la coury curtis. Ce que le maître n'exploite pas directement est cultivé par les habitants non propriétaires, les colons, dont la condition est intermédiaire entre l'homme libre et l'esclave.

Au pied du Jura, le long du lac de Neuchàtel, sur les collines de la Broie et du plateau vaudois, mais particulièrement sur les rives enchanteresses du Léman, s'élevaient des villas nombreuses. Certaines étaient de vrais palais, pourvues d'un confort et d'un luxe raffinés, avec des thermes, des portiques, des promenoirs, des bibliothèques, des galeries de tableaux. D'autres, et ce devait être la majorité dans notre pays, étaient plus modestes.

Les restes matériels de ces villas ont disparu ou sont enfouis dans le sol. De temps à autre seulement, un heureux chercheur met à jour quelque trouvaille isolée. Mais leur souvenir n'est pas complètement effacé. Les nombreux Villars ont tiré leur nom d'anciennes villas. Ailleurs, le nom du premier propriétaire a subsisté; il a traversé les siècles; les paysans de nos hameaux le répètent encore aujourd'hui sans le savoir. Poliez, Paidiaca, était le domaine de Paulus; Savigny, Sabiniaca, la villa de Sabinius; Gilly, Juliaca, celle de Julius; Sévery, celle de Severus. Ailleurs, certaines particularités de culture ou la prédominance de certaines plantes ont déterminé le nom de l'endroit. Rovray, Ropraz viennent de Roboretum, villa des chênes, Pomy signifie domaine ou villa des pommiers, Maceriœ a formé Mézières, Mézery.

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