‹ Histoire du canton de Vaud dès les originesChapitre 8 sur 68 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La vie matérielle et intellectuelle.

L'agriculture. — Le commerce. — Les routes. — La poste. — Voies fluviales. — L'art. — Sculpture. — Architecture. — Lart appliqué à l'industrie. — Objets domestiques. — Conclusion.

L'agriculture fit des progrès considérables pendant la période romaine. Les Helvètes étaient de médiocres cultivateurs ; ce furent les Romains, dit Strabon, qui apprirent aux Gaulois à cultiver leurs champs (Fig. 56). La vigne était-elle cultivée chez nous comme dans le midi de la Gaule ou sur les bords de la Moselle? Quelques savants répondent affirmativement en ce qui concerne le Valais. Le vignoble vaudois par contre n'a pris naissance qu'au XII^c siècle. A défaut de vignoble, le pays produisait des céréales; on y voyait aussi des pâturages où Ton élevait les bœufs et les moutons. Le bétail suisse était déjà renommé au temps de Pline. L'industrie laitière est aussi fort ancienne chez nous; elle était pratiquée à l'époque romaine. Les fromages suisses étaient un article d'exportation ; de même la cire, le miel, la poix, le bois de sapin. Dans les forêts, on chassait les bêtes à fourrures. Les chasseurs et dresseurs d'ours envoyaient leurs produits en Italie. Par contre, nous tirions de l'Italie les primeurs, les vins, les fruits du Midi. De l'Italie ou de la Gaule méridionale venaient également les objets d'art, la verrerie (Fig. 57) et la poterie fine, les articles de mode, les objets de parure. Plus considérable était encore le commerce de transit ; les jambons de Westphalie et de Belgique, fort appréciés des gourmets romains, les draps flamands, connus dans tout l'empire déjà au deuxième siècle, les fourrures du Nord et les esclaves germains destinés aux marchés de la péninsule traversaient notre pays à destination de l'Italie.

Ce mouvement commercial était favorisé par les excellentes voies romaines qui sillonnaient l'empire, et dont plusieurs empruntaient notre territoire. Elles avaient été construites, à

FiG. 56. — Instruments divers (Avenches).

Objets usuels : /, i6, cisailles; 2, 3, 6, iO, clefs; i5, 4, 17, stylets; 5, 7, fer d cheval; 8, 13, cadenas: 9, poids; 11, faucille; 12, pelle; H, instrument à destination inconnue; 18, enclume; 19, cercle ; 20, marteau spécial nommé ascia.

Torigine, pour les besoins de Tarmée et de l'administra tion. Mais elles ont dans la suite contribué à la prospérité matérielle du pays. Les Romains appliquaient à rétablissement des routes leurs qualités d'excellents constructeurs. Leurs chaussées

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avaient une solidité incomparable. Aujourd'hui encore, il faut le pic et la pioche pour les entamer. La largeur de la chaussée proprement dite variait entre 2 m. 50 et 2 m. 70. Des deux côtés se trouvaient les trottoirs pour piétons. Les pierres liiilliaires indiquaient les distances, ainsi que l'empereur sous le règne duquel la route avait été construite ou réfectionnée.

La grande route de Milan à Mayence par le Grand-Saint-Bernard, après avoir traversé Octodurus (Martigny) et Tarnajœ (Saint-Maurice) franchissait le Rhône à Massongex, obliquait sur Bex etSaint-Triphon. Une centaine de monnaies, datant du premier siècle de TEmpire, ont été trouvées à Bex. Des restes Ampoule de verre, de Taucienne voie romaine ont été découverts à Saint-Triphon. Ce tronçon de route a fourni deux milliaires ; Tun se rapporte à Trajan, l'autre est dédié « à l'Empereur

César Valerius Licinianus Licinius, pieux, heureux, invincible, auguste ».

La distance indiquée est de dix-sept milles, à partir de Martigny. De là, on passait par Aigle et Roche * pour arriver à Pennelociy Villeneuve, où l'on voyait un troisième milliaire dédié « à nos souverains Constance et Maximien, invincibles Augustes, à Sévère et Maximin, très nobles Césars ». La station suivante était Vibiscus, Vevey ; la voie romaine a été mise à jour à Baugy, ainsi qu'un milliaire entre Vevey et Clarens.

Une hypothèse assez plausible voit dans Vibiscus une altération de biviiis, bifurcation. En effet la voie se divisait ici. Un des embranchements se dirigeait sur Avenches, l'autre sur Lausanne et Genève. On a rencontré des restes du premier à Jongny, puis entre Palézieux et Oron. Les stations intermédiaires jusqu'à Avenches étaient Bromagus (Promasens) et Minnodunum (Moudon). La route gagnait Avenches en suivant les coteaux par

* La voie romaine a été dégagée en ChAbles-Rouges par M. Na?f. Elle est classée.

FiG. 58. — Amphore (Avenches i.

Fi(i. 59. —Tête de satyre.

Villars-Bramard, Sédeilles, Chastonnay, Trey, Domdidier. Elle évitait ainsi le fond de la vallée, encore marécageux et souvent inondé.

La route de Vevey à Nyon était très fréquentée. Elle nous a fourni un nombre considérable de pierres milliaires. L'église de Saint-Saphorin en conserve une des plus belles; c'est une colonne ronde, haute de deux mètres, large de quatre-vingts centimètres ; l'inscription en est remarquable ; les lettres ont dix centimètres de hauteur et datent de la bonne époque ; elle se rapporte à l'empereur Claude et indique trente-sept mille pas dès Martigny. Villette et Paudex ont aussi fourni des milliaires. La route d'E/rar, comme toutes les roules portant le même nom, rappelle une voie romaine : Etraz vient en effet de via strata. Entre Lausanne et Nyon, un fragment de la route a été constaté à Ecublens. Remarquables sont les milliaires de Saint-Prex, de Vich et de Dully. Ce dernier a été placé sur le pont de la Dullive. Les Bernois l'ont accompagné d'une inscription latine , variante orgueilleuse de la formule classique : a Rome autrefois, Berne aujourd'hui a rétabli les ponts et les chaussées délabrés par le temps. » Enfin, entre Nyon et Genève, on n'a pas retrouvé moins de dix milliaires érigés sous différents empereurs, depuis Marc Aurèle jusqu'à Constance.

La troisième grande route ^ se détachait de la précédente à Lausanne, touchait Orbe, franchissait le col de Jougne Fîg. 6o. - Lion (Avenches).

et arrivait à Besançon : elle mettait en communication les deux versants du Jura, et la Séquanaise avec l'Italie. Elle suivait la direction Grissier, Vufflens-la- Ville, Penthaz, Daillens, Lusscry, Entreroches, Orny, Arnex, les Granges d'Orbe, Urba (Orbe),

Lignerolles et Ballaigues. Les milliaires appartenant à cette voie sont ceux de Vufflens, de Penthaz et de Boscéaz *.

Des traces du chemin subsistent à Lignerolles et surtout dans les bois de Ballaigues.

FiG. 6L — Bros de femme. Jci^ les fouillcS CXécutéeS SUr

une centaine de mètres, ont mis à nu la surface de la voie : les traces des ornières sont creusées dans le roc. En quelques endroits, elles sont si profondes que la roue tournait sur l'essieu. On remarque une bifurcation, une voie d'évitement peutêtre, ou l'embranchement qui mène à un relai.

Une route conduisait d'Avenches à Besançon. De Payerne, elle passait par Fétigny, Menières, Combremont-le-Petit, Donneloye, Pomy, Yverdon, Treycovagnes, Suscévaz, Orbe. Des traces subsistent près de Sassel et non loin de Donneloye ; les noms d'Etraz, de chemin ferré, de chemin de la reine Berthe sont aussi des témoins de son existence ; de même le milliaire de Treycovagnes, peutêtre aussi celui de Montagny. — On a cru à l'existence d'une route plus directe entre Yverdon et Pontarlier, par Covatannaz et Sainte- Croix. Mais cette hypothèse ne paraît pas encore suffisamment démontrée.

Outre ces grandes artères, les routes de seconde classe sillonnaient le pays. L'une se maintenait à mi-hauteur entre le lac et la montagne par Gex, Gingins, Aubonnc, Cossonay ;

' Ce dernier a été retrouvé par M. Na?f.

FiG. 62. - statuette d'oiseau.

FiG. 63. — Tête de Mercure (Yverdon).

elle croisait à Lussery la route Lausanne-Besançon, et rejoignait à Prahins la section Payerne-Yverdon. A elle appartient le milliaire de Chavornay. Une route de troisième classe longeait peut-être le Jura, par Saint-Cergues, Bière, Romainmôtier, Lignerolles, Grandson et les bords du lac de Neuchàtel.

Sur les grandes routes circulaient les légions, qui se transportaient ainsi rapidement d'un bout à l'autre de l'Empire. La célérité avec laquelle César ramena d'Aquilée, à l'autre extrémité de l'Italie septentrionale, les légions qu'il opposa aux Helvètes donne une idée de l'extrême mobilité de celles-ci et de l'excellence des voies de communication.

Les routes servaient, en outre, à la poste impériale ; les courriers portaient aux extrémités du monde romain les édils impériaux et en rapportaient les nouvelles. Un service de relais avait été organisé de toutes pièces, et fonctionnait admirablement. Les relais (mutafionesj pourvus de chevaux étaient échelonnés de cinq en cinq milles; les gites de nuit /m ansionesj, somptueuses auberges officielles, hébergeaient les messagers et fonctionnaires en voyage. C'étaient les populations riveraines qui faisaient les frais de la poste ou cursus publicus, et la charge était lourde pour elles.

Outre les routes de terre, il y avait les voies fluviales, plus utilisées en proportion qu'aujourd'hui. Nos lacs et' nos rivières étaient sillonnés par les bateliers, les radeleurs, les flotteurs. L'importance

FiG. 64. — Silène (Avcnchos).

des corporations formées par ces industriels donne une idée de l'importance du trafic.

Voilà pour la vie matérielle. Quelques mots à présent de la

vie intellectuelle ; elle était restreinte chez les petites gens, mais devait être assez intense chez les favorisés de la fortune. Le pays produisit des rhéteurs et des grammairiens. Il y avait à Avenches des médecins et des professeurs. L'art, il est vrai, n'atteignit jamais chez les Helvètes romanisés à des hauteurs sublimes.

Les Gaulois en général n'ont pas eu de peintres illustres ou de grands sculpteurs, et ce qu'ils ont fait de mieux dans les arts plastiques a été imité des Romains et des Grecs. On ne peut pas ranger parmi les chefsd'œuvre de la sculpture la tête colossale d'Apollon, la tête de satyre (Fig.

59), le lion de marbre blanc que possède le Musée d'Avenches (Fig. 60). Le groupe du Taurobole, sacrifice du taureau, ne manque pas d'énergie, mais n'a pas de prétention artistique. Plusieurs statuettes de bronze ont échappé, grâce à leur petitesse, au vandalisme des âges suivants et ont été dès lors placées dans nos collections. Quelques-unes ont une valeur artistique, mais c'étaient des objets importés. La plus curieuse est celle de Silène, à la tenue joviale et comique. Citons encore celles de Bacchus, Mercure, la Victoire, Hercule terrassant le lion de Némée. (Fig. 61-65).

Les reliefs, les bas-reliefs et les mosaïques valent déjà mieux au point de vue artistique (Fig. 66, 67). C'est qu'ils se rapportent à l'architecture. Les corniches et les chapiteaux remarquables ne manquent pas. Le chapiteau corinthien.

Fig. 65. — Hercule et le Lion de Némée.

FiG. 66. — Mosaïque.

portant rinscription Lugoves (Fig. 67), est de bonne facture. Plusieurs autres chapiteaux méritent une mention. La corniche d'entablement portant des griffons ailés, et qui se trouve au Musée d'Avenches, est assez remarquable. Une des pièces les plus connues est le groupe en haut-relief de la Louve allaitant Romulus et Rémus (Fig. 42), allusion aux antiques légendes qui entourent le berceau de la Ville éternelle. La louve tourne la tête du

côté des sons ; elle pression délèche les enci, d'ailleurs, bonpoint,

Fig. 67. — Lugoves.

nourrisa a une exhonnairc et fants ; ceuxpar leur emfont hon-

neur à leur nourrice ^ ». Quant aux mosaïques, il en est qui sont de véritables chefs-d'œuvre. Celles de Boscéaz, près d'Orbe, peuvent soutenir la comparaison avec les meilleures du genre. Parmi celles d'Avenches, citons Hercule et Antée, Thésée terrassant le Minotaure, des scènes de chasse.

L'architecture n'a pas laissé sur le territoire vaudois des monuments superbes comme la Maison carrée de Nîmes ou Tare de triomphe d'Orange. A Nyon, on a construit sur l'emplacement de l'ancienne ville. A Avenches, les ruines vénérables ont servi de carrières aux populations du moyen âge et des temps modernes. Les corniches des temples ont formé les soubassements des édifices publics ; les escaliers et les statues ont été transformés en pierre à chaux ; les murailles de la ville ont été dépouillées de leur revêtement de moellons : on retrouve

» Dunant, Guide illustré du Musée d'Auenches, p. 7.

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ceux-ci dans les murs de vignes, dans les constructions privées et publiques modernes.

Les Helvètes, comme les Gaulois, paraissent avoir été assez habiles dans Fart appliqué à Tindustrie. Le sentiment artistique de l'artisan et de Tacheteur se manifeste dans les vases, les usten-

FiG. 68. — Mosaïque représentant Orphée.

siles, les bibelots, les objets de toilette. Nos musées possèdent des vases remarquables, ainsi le vase d'albâtre à Avenches qui devait orner l'atrium d'une riche villa (Fig. 71); les lampadaires, chandeliers et lustres sont parfois d'un travail achevé : ainsi la magnifique lampe en bronze du musée de Lausanne ^ Le sens artistique se constate dans les objets de toilette, agrafes, boutons, épingles et fibules (Fig. 70, 72).

Tel est le tableau sommaire que l'on peut esquisser de notre pays, surtout au deuxième siècle après Jésus-Christ. C'est l'âge d'or du genre humain. Vers le milieu du troisième siècle, la

1 Trouvée à Nvon.

puissance romaine chancelle. Sous Tempereur Gallien commence la décadence. Les peuplades germaniques se pressent aux frontières, et les légions sont impuissantes à les arrêter. Bien plus, les Romains doivent enrôler des barbares pour les opposer aux autres barbares. Les Alamans franchissent le Rhin et saccagent toute THelvétie.

Avenchesest prise, incendiée, détruite.

Elle ne se relèvera jamais de ses désastres. Ammien Marcellin, qui la visite en 355, constate avec tristesse que les ruines seules de cette ville attestent son ancienne splendeur.

Le monde romain parut se ressaisir sous Probus et Dioclétien, vers la fin du troisième siècle. L'administration fut réorganisée, avec toute une hiérarchie de fonctionnaires ; la Cité des Helvètes fut incorporée dans la province Grande Séquanaise, Tune des

provinces du diocèse des Gaules. En Amphore sur support (Avenches).

même temps on faisait face aux Barbares ; on leur abandonnait les conquêtes au nord et à Test du Rhin ; la frontière suivait de nouveau, comme au premier siècle, le cours de ce fleuve.

De hâtives fortifications y furent construites et des légions y furent

cantonnées.

Mais l'agonie avait ) commencé, /^ agonie de l'organisme robuste

Fig. 69.

FiG. 70. - Peigne.

Fig. 71 .

Vase d'albâtre.

qui résiste énergiquement, mais dont Tissue ne peut être douteuse. Vers la fin du quatrième siècle, les Barbares pénètrent de toutes parts dans Tempire et s'y établissent. En 406, les Alamans occupent le nord de THelvétie. La mission civilisatrice de Rome est terminée. Elle a laissé sur notre sol quelques monuments trop rares d'un glorieux passé ; le christianisme nous est venu par son intermédiaire :

nous lui devons no-

FiG. 72. — Lampe de bronze (Lausanne). Ire langue nationale et

quelques-unes de nos traditions intellectuelles. Mais le monde antique a pris fin : de ses ruines va naitre une société nouvelle.

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