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CHAPITRE VII Les Burgondes et les Alamans

L^s Âlamans. ~ Les Burgondes. — Leur établissement dans la Sabaudia. — Partage du sol. — Les rois burgondes. — Gondebaud. — Sigismond. — Chute du royaume. — Influence des Burgondes et des Alamans sur nos destinées.

Des nombreuses peuplades barbares qui se fixèrent sur le territoire de Tempire romain, trois seulement ont joué un rôle décisif dans notre histoire : les Alamans, les Burgondes et les Francs.

Les Alamans arrivent les premiers. Ce sont des tribus pillardes, des hordes dévastatrices. Tout frémit à leur approche. Leur passage est marqué par des ruines et des incendies. Au troisième siècle, ils ont saccagé les bourgades et les villages, d'Avenches à Nyon, d'Orbe à Vevey. Ils reparaissent au quatrième et au cinquième siècle. En 406, ils franchissent le Rhin. Est-ce pour s'établir définitivement? On a peine à le croire, tant on les trouve encore peu stables, remuants, hostiles à la vie paisible, réfractaires à la culture et à la civilisation romaine, en quête de coups à donner et à recevoir. En 478 encore, ils se font battre en Italie ; en 496 le roi des Francs leur infiige un sanglant désastre dans le nord de la Gaule. Ils ne fondent guère d'établissements au sud du Rhin avant la seconde moitié du cinquième siècle S et, même alors, Jeur fougue n'est pas calmée. Jusqu'au

« Vers 473. A. Jahn, I, p. .501 et suiv.

dixième siècle leurs bandes ravagent encore les régions comprises entre TAar et la Venoge. Ce sont des hommes rudes, à l'aspect rébarbatif, armés de la lance et de Tépée et portant à

la main gauche le bouclier rond (Fig. 73).

Les Burgondes ont fait une apparition moins bruyante.

En 443, nous dit le chroniqueur Prosper Tiro, « la Savoie est concédée aux restes des Burgondes pour être partagée avec les indigènes, Sabaudia Burgondionum reliquis datuTy ciim indigents dividenda ».

Le berceau de ce peuple, qui figure parmi nos ancêtres, doit être cherché à l'extrémité de l'Allemagne, entre l'Oder et la Vistule, ou même, si l'on remonte jusqu'aux origines, dans la Scandinavie. Cédant à la poussée générale qui jetait sur l'Occident les peuples du nord, ils émigrent vers

Fig. 73. — Guerriers alamans.

Fig. 74. — Umbo, partie centrale du bouclier (Alamans). Fig. 75. ~ Angon, sorte de javelot (Alamans).

l'ouest, passent le Rhin, occupent, au commencement du cinquième siècle, la rive gauche de ce fleuve et y fondent, autour de Worms, le fameux royaume dont les Niebelungen ont paré l'histoire de gracieuses et poétiques fictions.

Il ne fut pas de longue durée. Deux désastres brisèrent coup sur coup la puissance des Burgondes. En 435, ils furent battus par Aétius au moment où ils cherchaient à envahir la Gaule

Belgique. Tôt après (436), les Huns, poussés par le général romain lui-même, battirent les Burgondes, tuèrent leur roi avec toute sa famille, et détruisirent le royaume. C'est aux débris de cette malheureuse nation que la Savoie ^ fut concédée, en 443. Ils occupèrent tout d'abord le pays compris entre le Léman, le Rhône et la Durance. De là ils s'étendirent vers le nord dans le Pays de Vaud et jusqu'à l'Aar, entre 456 et 472. Le nombre des émigrants ne peut être déterminé d'une manière précise : certains auteurs l'évaluent à quatre-vingt mille, d'autres admettent un chiffre supérieur *.

Le sol de l'empire appartenait, avons-nous dit, surtout aux grands propriétaires qui le faisaient cultiver par leurs esclaves et par leurs colons. Les plus considérables d'entre eux partagèrent avec les nouveaux arrivants : chacun des chefs de famille burgonde fut attribué à un propriétaire romain. Celui-ci dut céder à son hôte une partie ' des terres cultivées ou défrichées ; ce dernier avait en outre la jouissance commune des prés et forêts.

La pitié envers les vaincus entrait pour peu de chose dans la libéralité du général romain Aétius. En cédant aux Burgondes d'importants territoires, il voulait préserver la Gaule contre d'autres barbares plus dangereux, les Alamans entre autres. César avait agi de même en ramenant les Helvètes dans le pays qu'il ne voulait pas abandonner aux Germains.

L'agriculture était la principale occupation des émigrants. Sur le lot qui lui avait été attribué, le chef de famille burgonde vint s'établir avec sa femme, ses enfants et ses esclaves. Il y construisit sa maison d'habitation, éleva des étables pour le bétail, aménagea un jardin potager, se mit à cultiver ses champs. L'ensemble du domaine burgonde prit le nom de villa comme la propriété romaine. Semblables aux cases d'un damier, les propriétés burgondes alternaient avec les propriétés galloromaines.

Les nouveaux venus passaient pour les plus doux des bar-

» Sur l'étendue de la SabaudiUy on a beaucoup disserté. Voir Jahn, I, 380 et suiv.

* A. Jahn : 281000.

^ La quotité a varié : elle fut à l'origine de la moitié, d'après Binding. I, 14, du tiers seulement, d'après Jahn, 1,397, pour atteindre jusqu'aux deux tiers du sol cultivé, plus un tiers des esclaves.

l)ares, ce qu'il faut entendre dans un sens relatif. Un demi-siècle en elTel après rétablissement des Burgondes, TEglise menace encore de ses foudres celui qui aura tué son esclave, sans l'autorisation du juge. Les Burgondes étaient de tous les Germains les plus aptes à s'assimiler la civilisation romaine. Ils étaient depuis longtemps chrétiens, convertis à Tarianisme.

Cependant le partage n'eut pas lieu sans quelques injustices et sans opposition de la part des anciens habitants. On conçoit que les propriétaires aient vu d'un très mauvais œil leurs nouveaux hôtes, et que d inévitables frottements aient eu lieu entre les arrivants et ceux que Ton avait dépouillés. Dès l'origine, les prêtres catholiques prédirent toutes sortes de malheurs au nouveau royaume.

Mais les occupants avaient pour eux l'autorisation impériale; ils avaient aussi la force et pouvaient appuyer au besoin leurs prétentions par les armes ; le Gallo-romain ou THelvète dut accepter le fait accompli ; cette spoliation modérée le préservait au moins du pillage et d'attaques plus désastreuses. Les blessures se cicatrisèrent. Helvètes et Burgondes, vivant côte à côte, porte à porte, apprirent à se connaître. Leurs rapports devinrent plus intimes. Le barbare en imposait à l'Helvéto-romain par sa haute stature et par sa force physique. Celui-ci avait l'avantage d'être plus raffiné, plus poli, plus civilisé. Les deux races se mélangèrent. Le nouvel arrivé adopta peu à peu la langue du pays ; les mœurs et les institutions des uns influèrent sur celles des autres. De la fusion de ces deux éléments est né le peuple qui habite aujourd'hui les deux versants du Jura, une bonne partie de la Suisse romande et surtout le canton de Vaud.

Les défaites qu'ils avaient subies en 435 et 436 avaient pu réduire le nombre des Burgondes, elles ne leur enlevèrent ni leurs vertus guerrières, ni leur génie entreprenant, ni leur force d'expansion. Ils apportèrent au pays romanisé la sève d'un peuple jeune et fort. Nous les voyons multiplier rapidement; les terres qu'ils ont reçues ne leur suffisent plus. De nouveaux édits leur en concèdent de nouvelles. En outre, leur ardeur belli- ([ueuse les pousse au delà des limites restreintes de la Savoie. Ils combattent à Chàlons (451) dans l'armée d'Aétius, et contri-

buent à briser Télan des hordes d'Attila. Puis nous les trouvons en Espagne, aux côtés des Visigoths, guerroyant contre les Suèves. Au sud et à Touest, ils s'agrandissent au détriment du territoire romain ; au nord, au détriment des Alamans. Dans sa plus grande extension, leur royaume s'étend du Léman jusqu'à la Durance au sud, au Rhône et à la Haute-Loire à l'ouest, de là jusqu'aux Vosges, à la percée du Jura et à l'Aar. Nevers, Langres, Besançon, Soleure, sont burgondes. Les sources de l'Aar, du Rhône et de l'Isère paraissent avoir marqué leur frontière orientale.

Framce.

Francisque.

Couteau, FiG. 76. — Antiquités franques.

Boude damasquinée.

La domination burgonde prévalut ainsi jusqu'à Berne et à Soleure. La civilisation romano-burgonde s'étendit sur un territoire plus restreint. Mais elle conquit tout au moins sans conteste le pays jusqu'au delà d'Avenches.

A la tête de la monarchie burgonde est le roi. En principe il est encore fonctionnaire de l'empire ; Chilpéric a le titre de patrice et Gundioch celui de magister militiim. Le pays est divisé en comtés, pagi. Le comte rend la justice au nom du roi ; il commande la milice. La majeure partie du canton de Vaud appartenait au pagus Aventicensis transjuranuSy comté transjurain d'Avenches. La partie sud-occidentale, entre l'Aubonne et le Rhône, Genève et le Jura, formait le pagus Eqiiestris, comté Equestre ^ Au point de vue ecclésiastique, la plus grande partie du Pays de Vaud appartenait à l'évêché d'Avenches, qui relevait lui-même de la métropole de Besançon.

Les deux premiers rois des Burgondes furent Gundioch et son frère Chilpéric. Ce dernier résidait d'abord à Genève; il était

» Le mot cité est encore employé : civitas Aventica, ciuitas Equestrium.

plus spécialement préposé à la partie du royaume qui nous intéresse. Il succéda ensuite à son frère et mourut vers Tan 474. Gundioch laissa quatre fils : Gondebaud, Godegisèle, Chilpéric II, Godomar. Ce dernier disparaît. Les autres adminis-

FiG. 77. — Plaques de ceinture (Burgondes).

Irèrent le royaume sous l'autorité de Gondebaud, qui résidait surtout à Vienne. Chilpéric mourut à son tour et Ton accuse Gondebaud de Tavoir fait périr. Restaient Gondebaud et Godegisèle qui durent faire face à un ennemi redoutable.

Le royaume burgonde avait à peine cinquante ans d'existence

i^^-^::smki^^ki^ÉSsJ

FiG. 78. — Spatha (Burgondes).

FiG. 79. — Semi-spatha (Burgondes).

lorsqu'il fut menacé par la domination franque (Antiquités franques, fig. 76, 82). Clovis, favorisé par le clergé catholique romain, faisait la conquête de la Gaule. II avait épousé Clotilde, fille de Chilpéric et nièce de Gondebaud. Après avoir vaincu les Mamans (496) et embrassé le christianisme, il tourna ses armes contre les Burgondes. La rencontre eut lieu aux environs de Dijon, près de rOuche. Gondebaud, trahi par son frère, fut battu (500). Il dut se reconnaître tributaire de Clovis, mais conserva une grande autonomie. Il tourna alors ses armes contre le traître, l'assiégea dans Vienne et le fit périr. Il devint ainsi seul roi des Burgondes et créa la monarchie héréditaire dans ce royaume.

Gondebaud fut à la fois un homme de guerre remarquable, un administrateur éclairé, un législateur et un des esprits les plus cultivés de son époque. La loi des Burgondes, qui porte son nom, loi Gombette, est un modèle de douceur et de modération. Elle s'efforce de régler d'une manière équitable les rapports entre Romains et Burgondes. Elle admet, outre la composition, Wehrgeld, d'origine germanique, les peines corporelles et afflictives, de même que les peines morales. Néanmoins certaines prescriptions sentent encore leur origine barbare. Celui qui aura dérobé un chien, par exemple, devra lui baiser le derrière en public. Celui qui aura

Urne funéraire.

Bipennis.

PiG. 80. — Antiquités burgondes.

Fibule à filigranes.

dérobé un épervier devra se laisser manger par l'oiseau six onces de chair sur le corps.

Gondebaud mourut en 516, et, tôt après, son empire déclina. Son fils Sigismond n'avait pas les qualités nécessaires à un chef d'Etat, dans les circonstances difficiles où il se trouvait. Ce fut un prince faible et timoré, de plus lâche et cruel. Il avait renié la foi arienne et s'était fait catholique. Il fut toute sa vie un instrument docile entre les mains du clergé, notamment d'Avitus, archevêque de Vienne. Ses complaisances envers l'Eglise catholique lui aliénèrent les sympathies de ses sujets ariens, sans lui apporter d'autre part une compensation suffisante. Les Francs, du reste, avaient repris l'offensive. Les fils de Clovis attaquèrent les fils de Gondebaud. Ceux-ci furent battus. Sigismond, qui s'était réfugié à Saint-Maurice, fut livré par ses propres sujets. Le roi franc Clodomir le fit jeter dans un puits, lui, sa femme et ses enfants (523). Mais Godomar, frère de

Sigismoiid, releva la fortune chancelante du royaume. Il vainquit les rois francs dans la bataille de Véseronce (524) ; Clodomir fut tué et le roi burgondc obtint une paix honorable. Ce n'était qu'un instant de répit. Les Francs pénétrèrent de nouveau en Burgondie et vinrent mettre le siège devant la ville d'Autun. Godomar disparut alors sans qu'on ait jamais pu retrouver sa trace. Avec lui finit le royaume burgonde : l'arianisme était

vaincu, le catholicisme

triomphait.

La domination des

Burgondes dans notre

pays a duré moins d'un

siècle. Mais les traces

Boude damasquinée. Fibule damasquinée. Rouelle de suspension.

FiG. 81. — Antiquités alamancs.

matérielles de leur passage sont nombreuses. Les mots Esserts, Ksserlines dérivent des esserts ou exarta burgondes : on appelait ainsi les contrées nouvellement défrichées. Nos patois romands contiennent encore des expressions qui viennent, semble-t-il, de la langue primitive des Burgondes. Le dieu du Nord, As, est devenu ase et signifie diable^; nortza, mauvais génie, sorcier, pourrait bien venir de Noine, fée'; waudai, sorcier ou diable, vient de Wodan, le grand dieu des mythologies du nord. Les noms propres terminés par eus, enges, indiquent aussi une origine germanique et correspondent aux mots allemands terminés en ingen. Plusieui's tombeaux burgondes ont été mis à joui*, entre aulies ceux de Bel-Air, décrits par Troyon. Ils ont fourni un assez grand nombre de squelettes et surtout des armes : deux sortes d'épées, la spatha et la semi-spatha, des lances, des

' I/ase te... z=: le diable femporte. — * L'a la norlza = il est enragé.

haches, des couteaux, des agrafes, des restes de boucliers. (Fig. 77, 78, 79, 80).

A côté des Burgondes, un autre peuple germanique, les Alamans ont aussi pesé dans la balance de nos destinées. Ils ont, tout d'abord, parcouru notre pays en tous sens, du III'»*' au V'»*^ siècle, à Tépoque de leurs incursions dévastatrices. Ensuite, ils se fixèrent (473) dans le pays situé entre TAar et le Rhin (Antiquités alanianes, fig. 74, 75, 81).

Les Burgondes et les Alamans se rencontraient sur les bords de TAar. Les Burgondes, durant leur période d'expansion, dépassent même cette frontière. Puis les Alamans font un retour offensif. Du Wl^e au X'"^ siècle, leur influence s'est fait sentir également sur le Pays de Vaud. Dans quelle mesure? Il est difficile de le préciser. Les savants ne sont pas d'accord sur ce point. Les uns prétendent que le plateau suisse, de la Sarine à la Venoge et au Jura, fut surtout peuplé par des colons alamans; les autres, par des guerriers burgondes. Les raisons alléguées pour ou contre ne sont pas encore assez concluantes, et le débat n'est pas terminé. Nous admettons, pour notre part, que les limites entre les deux peuples ont varié, qu'ils se sont à plusieurs reprises pénétrés mutuellement et que leurs civilisations se sont modifiées l'une par l'autre.

Nous pouvons donc nous résumer comme suit. La population vaudoise, à partir du Vln^^ siècle, est constituée par la fusion des anciens habitants gallo-romains avec les envahisseurs germaniques. Parmi ces derniers, les Burgondes ont eu une influence prépondérante. Mais l'influence alamanique se fait sentir à mesure que l'on se rapproche de la ligne de l'Aar. La langue est résultée d'un mélange des idiomes gallo-romain et germanique, dans lequel le gallo-romain a largement prévalu. La civilisation des âges suivants est due également à la fusion de la civilisation gallo-romaine avec la civilisation germanique.

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